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Le Coucou

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Le père le plus tendre et le plus prévoyant ne soigne pas davantage l’instruction scientifique et morale de son fils, que Léonard n’avait soigné celle de Savinien Péricat.

La nature de celui qui était l’objet des constantes attentions du docteur, ainsi que son intelligence et son amour du travail, encourageait, du reste, son bienfaiteur à ne rien négliger pour que la mission à laquelle il avait promis à la pauvre Marthe à son lit de mort de s’astreindre, se poursuivît et atteignît les plus utiles résultats qu’il pût paternellement désirer.

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À propos de Collection XIX

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Léopold Stapleaux

Le Coucou

Idylle parisienne

I

Le père le plus tendre et le plus prévoyant ne soigne pas davantage l’instruction scientifique et morale de son fils, que Léonard n’avait soigné celle de Savinien Péricat.

La nature de celui qui était l’objet des constantes attentions du docteur, ainsi que son intelligence et son amour du travail, encourageait, du reste, son bienfaiteur à ne rien négliger pour que la mission à laquelle il avait promis à la pauvre Marthe à son lit de mort de s’astreindre, se poursuivît et atteignît les plus utiles résultats qu’il pût paternellement désirer.

Sorti l’un des premiers du collège où ses nombreux succès l’avaient fait remarquer par ses professeurs, Savînien avait passé brillamment ses examens.

Comme il faut deux heures pour aller de Paris à Mortefontaine, tant en chemin de fer qu’en voiture, lorsque le jeune homme commença à suivre les cours de l’école de médecine, Léonard lui fit louer, rue Racine, un petit appartement, et lui servit une pension mensuelle suffisante pour que Péricat pût tenir un rang très honorable parmi ses camarades.

  • A vingt-cinq ans, c’était un garçon gai, spirituel, très studieux, et qui, sans vivre en Caton, avait jeté sa gourme sans commettre la moindre folie.

Tous les samedis soir, il partait pour Mortefontaine, et y restait jusqu’au lundi matin, sans regret aucun de la capitale, car Léonard avait su lui inspirer, non seulement le respect, mais encore une affection profonde, qui lui faisait préférer sa compagnie à tous les plaisirs que s’offraient les étudiants, ses camarades, le dimanche.

Pendant les vacances, il ne quittait pas la maison du docteur, qui, chaque année, faisait avec lui, à cette époque, un petit voyage d’agrément de deux ou trois semaines.

Ils avaient ainsi successivement visité ensemble la Belgique, la Suisse, l’Angleterre, la Hollande, et allaient bientôt se rendre en Suède et en Norwège, lorsque Léonard avait été assassiné1.

Le jour où Savinien avait atteint sa majorité était un dimanche.

Depuis la veille au soir, le jeune homme était à Mortefontaine.

Après le déjeuner, tandis que Jacquin et Chautard se livraient au même repas qu’avait confectionné le premier avec tout le soin que comportait la présence de Savinien, pour lequel Léonard ordonnait toujours quelqu’extra et qu’avait suivi le second.

  •  — Passons dans mon cabinet, Savinien, lui dit le docteur, j’ai à te parler.
  •  — A vos ordres, mon père.

Puis, comme Léonard avait prononcé sa phrase d’un ton plus sérieux que celui, rempli de bienveillance, qu’il prenait ordinairement.

  •  — C’est grave ? demande le jeune homme.
  •  — Oui.

Fort intrigué par cette affirmation, lorsqu’ils furent dans le cabinet, sur un geste du docteur, Savinien prit place dans un fauteuil, le visage tourné vers la fenêtre, c’est-à-dire en pleine lumière, et Léonard s’installa dans un autre, en face de lui.

  •  — Mon cher Savinien, dit alors Léonard, le jour est venu de te faire deux confidences des plus importantes, et de te communiquer un projet que tu seras entièrement libre de ne point approuver, sans que j’en garde le moindre ressentiment, je t’en donne la plus formelle assurance.
  •  — Parlez, mon père, je vous écoute.
  •  — Va fermer la porte, je te prie, reprit Léonard, car je désire que ce que je vais te dire, ne soit entendu par personne.

Comme le docteur n’avait pas l’habitude, à moins de très rares circonstances, de se gêner pour Jacquin et Chautard, dans lesquels il avait une confiance illimitée, ce préambule fit comprendre au jeune homme que Léonard s’apprêtait à lui faire une confidence d’une intimité exceptionnelle, et il s’empressa d’obtempérer à son désir.

Lorsqu’il eut repris son siège, Léonard lui dit :

  •  — Je m’appelle Hector-Léonard Dauménil ; mon père était avoué à Senlis, où il avait succédé au sien, qui lui avait laissé non seulement la première étude de la ville, mais encore une réputation d’intégrité unanimement reconnue, dont mon père était fier et avait tâché de se montrer digne pendant tout le temps de sa longue carrière, poussant l’honneur de son nom aussi haut que peut le placer un homme irréprochable, qui, ayant toujours mené une existence exemplaire, a le droit de compter que ce nom inspirera toujours, à tout le monde, un indiscutable respect.
  •  — Vous êtes son digne fils, interrompit Savinien d’un ton pénétré.
  •  — Mon père, reprit Léonard, avait un frère cadet appelé Fulbert qui était banquier, dont le crédit était considérable, car il jouissait d’une même estime que son aîné. A l’âge où, cependant, les plus fous finissent par faire preuve d’un peu de raison ; Fulbert, qui était veuf depuis quelques années et qui avait passé pour un mari modèle, fut pris par une fièvre de plaisir aussi ardente que tardive. Le jeu, les femmes, les parties joyeuses l’absorbèrent, le ruinèrent, et finirent par l’entraîner jusqu’au déshonneur.
  •  — Oh ! fit Savinien.
  •  — Après avoir fui, laissant un déficit considérable, et avoir abusé des dépôts qui lui étaient confiés, Fulbert Dauménil, dont on n’a jamais eu de nouvelles, et qui doit être mort aujourd’hui, fut condamné au bagne.
  •  — Au bagne ! répéta Savinien, avec effroi.
  •  — Oui, au bagne, poursuivit Léonard d’une voix altérée, comme faussaire et banqueroutier frauduleux. Chacun répète que les fautes sont personnelles, et chacun s’empresse de faire retomber sur toute la famille d’un coupable, une partie de la réprobation qu’inspirent les crimes qu’il a commis. Cet injuste sentiment est une des faiblesses humaines, et, si inique qu’elle soit, il serait inutile de vouloir la combattre ou même de tenter de la braver, on n’y parviendrait pas. De plus, quand depuis l’enfance, on a considéré le nom qu’on porte comme un brevet d’honneur et de loyauté, un coup semblable à celui qui frappa mon père, lorsque la condamnation de Fulbert souillait le nom de Dauménil d’une flétrissure indélébile, va droit au cœur et vous jette dans une tristesse accablante. Celle de mon père fut indescriptible, et bientôt altéra très gravement sa santé. Nous avions quitté pour jamais Senlis, et ce ne fut qu’en venant m’installer avec lui, ici, que je parvins à prolonger sa vie ; mais le nom de Dauménil avait été à jamais abandonné par nous, et Hector Dauménil fit place au docteur Léonard. Voilà ce que j’avais d’abord à te dire confidentiellement, mon ami.
  •  — Je n’ai pas besoin de vous jurer, mon père, que je considère cette navrante histoire comme un secret qui ne sortira jamais de mes lèvres, ma dignité personnelle, en dehors de l’estime dont vous avez toujours daigné m’honorer, vous est un sûr garant de mon éternelle discrétion.
  •  — Je ne mets pas un seul instant, celle-ci en doute, mon cher Savinien, mais ta dignité personnelle, n’a rien à y voir.
  •  — Comment ? demanda vivement le jeune homme, profondément étonné par ces paroles énigmatiques.

Alors, d’une voix dont la tendresse affectueuse semblait démentir ce qu’il disait :

  •  — Savinien, tu n’es pas mon fils, reprit Léonard.
  •  — Je ne suis pas !... répéta Savinien avec une émotion si grande qu’il n’acheva point.
  •  — Non. Tu ne t’appelles ni Léonard, ni Dauménil, heureusement pour toi, cher enfant, mais Péricat.

Et après un temps.

  •  — Du nom de ta mère, ajouta lentement le docteur.
  •  — Oh ! fit Savinien en courbant le front.
  •  — Une pauvre et digne femme dont le souvenir, si sa mort n’avait pas eu lieu alors que tu étais trop jeune encore pour pouvoir le garder, devrait être toujours entouré par toi d’autant de respect que d’estime.
  •  — Ma pauvre mère ! reprit Savinien, des larmes dans les yeux.
  •  — Cette Marthe pour laquelle je t’ai appris à prier, te laissant croire que j’avais été son époux, afin de ne pas jeter ta jeune âme dans un trouble douloureux dont ton inexpérience complète de la vie aurait exagéré, sans doute, la grandeur, cette Marthe, ta pauvre mère, n’était que mon amie.
  •  — Continuez, mon cher bienfaiteur, dit Savinien qui, instantanément, avait compris que les confidences que lui faisait Léonard ne pouvaient que grandir son affection et sa reconnaissance pour lui.
  •  — Ton père...
  •  — Il vit ? demanda aussitôt le jeune homme.
  •  — Je l’ignore, répondit Léonard, et, reprenant sa phrase ! Ton père, continua-t-il, lui avait juré un amour éternel, s’engageant à l’épouser, mais bientôt il oublia ce serment, et devint le mari d’une autre jeune fille. Lorsque ta mère apprit sa trahison, elle te portait déjà dans son sein, espérant que la nouvelle de sa grossesse hâterait sa réhabilitation par l’homme auquel elle s’était donnée, ayant encore foi dans sa parole, elle l’en avait averti, mais indignée justement par son lâche abandon et voulant alors qu’il ignorât toujours l’existence d’un enfant pour lequel il ne pourrait avoir, sans doute, qu’indifférence et mépris, revenant sur sa déclaration, elle s’accusa de mensonge, et ne donna jamais plus de ses nouvelles à son séducteur.
  •  — Elle a bien fait, approuva Savinien sans hésiter, la véritable paternité ne commence qu’avec le premier cri de l’enfant qu’on aime et dont on se propose par son travail et par ses soins, de tâcher de faire un homme dans l’espoir de pouvoir un jour être fier de lui.
  •  — Lorsque je revis la pauvre Marthe au chevet de qui le hasard m’avait conduit comme médecin, elle me raconta ce qu’elle avait fait, et, ses ressources étant épuisées, prête à mourir, victime de l’ingrat parjure qui ne songeait même plus à elle probablement, elle me pria de vouloir bien me charger de te mettre aux enfants trouvés et de veiller sur toi lorsque tu en sortirais. — Je venais d’éprouver une grande désillusion ; je m’étais juré de rester garçon ; faire ce que me demandait la pauvre femme, n’osant pas, probablement, m’adresser une prière qui m’eut engagé davantage vis à vis d’elle et de toi, me sembla insuffisant. «  — Savinien sera mon fils » lui dis-je. Ta mère mourut en me bénissant et j’ai tenu parole.
  •  — Oh ! mon père, s’écria Savinien en s’élançant pour couvrir le visage de Léonard de baisers et de larmes, mon cher père, tu m’as donné plus que la vie, car, si je suis honnête et laborieux, si j’ai vécu dans le bien-être et ai pu acquérir les connaissances qui me permettront de gagner largement mon pain, c’est à toi, à toi seul que je le dois.
  •  — Cher enfant !
  •  — Si tu savais comme je t’aimais déjà et comme je t’aimerai plus encore, reprit le jeune homme en adressant au docteur son plus doux sourire à travers ses larmes avec une exhubérance d’expression qui dénotait sa nature aimante.

Très ému lui-même, Léonard l’embrassa à son tour, et, pendant quelques secondes, ils demeurèrent les mains dans les mains se les serrant avec une effusion qui leur sembla leur faire mutuellement contracter un nouveau pacte de tendresse.

Lorsqu’ils eurent surmonté les sensations troublantes qui les avaient assaillis :

  •  — Je vais, maintenant, aborder le sujet le plus grave de notre entretien, reprit Léonard.

Et comme les traits de Savinien exprimèrent aussitôt un étonnement mêlé d’inquiétude fort naturel.

  •  — Oh ! pour la forme, ajouta le docteur, du moins, j’ai tout lieu de l’espérer.

Et il continua.

  •  — J’aurais pu te reconnaître comme mon fils depuis longtemps, mais je n’ai pas voulu prendre sur toi, un droit quelconque sans ton autorisation et sans que tu susses que tu portes un de mes noms de baptême, qu’une tache ineffaçable souille mon nom de famille, et j’ai attendu ta majorité pour te tout dire. En outre, comme je t’ai toujours considéré comme mon seul héritier, en te reconnaissant de par la loi, qui protégé le grand principe de la famille, même au détriment des autres, j’aurais fatalement amoindri la part qui te reviendra après moi ; mais pour te la laisser entière, l’adoption me reste. Consens-tu à ce que je t’adopte, Savinien ?
  •  — Pouvez-vous me le demander ! ce sera une grande faveur dont je tâcherai, par tous les moyens, de me montrer digne.
  •  — Malgré la condamnation de Fulbert ?
  •  — Ne parlons jamais de cela. Qui ne serait fier d’être le fils du docteur Léonard !
  •  — Merci, mais comme tu seras médecin bientôt, comme, en outre, tu ne peux porter le nom terni de Dauménil, tu garderas, afin d’évitoute confusion et une honte inutile, le nom de ta mère : Péricat.
  •  — Je ferai tout ce que vous voudrez, cher père.

Ils s’embrassèrent une dernière fois, et, comme Léonard attendait, ce jour-là, des amis de Paris, qu’il avait invités à l’occasion de la majorité de Savinien, ils allèrent ensemble à leur rencontre jusqu’à Plailly.

Huit jours après, l’adoption de Savinien Péricat par le docteur Hector-Léonard Dauménil, dit Léonard, était un fait accompli, et tout deux ne se privèrent point de le dire à qui voulu l’entendre, aussi heureux et fiers l’un que l’autre du lien nouveau qui les rapprochait encore plus étroitement que jamais.

Savinien ne pouvait mieux prouver sa reconnaissance à Léonard qu’en travaillant avec assiduité, ce qu’il fit, dès ce jour, avec une ardeur sans égale, tout en ne se refusant pas les plaisirs de son âge ; mais comme le docteur ne lui épargnait point les bons conseils, le jeune étudiant s’était gardé de contracter une de ces liaisons fâcheuses dont les conséquences peuvent, parfois, prendre une gravité qui influe sur toute la vie.

Papillon galant, il butinait sans s’arrêter, et son cœur n’avait jamais été rempli par un amour dominateur qui devient la boussole d’une existence en l’idéalisant ; mais sa nature ardente et expansive, avide d’aventures et d’inconnu, n’attendait qu’une occasion pour déborder de tendresse et savourer, avec toute l’ivresse du printemps de la vie, les frémissements d’un amour exclusif, dès qu’il rencontrerait une femme capable de le lui inspirer.

II

Deux ans avant l’assassinat du docteur, une après-midi d’octobre, Savinien suivait la rue de Tournon.

Arrivé devant un petit hôtel fort coquet d’apparence, situé entre cour et jardin, il s’arrêta, jeta son cigare, puis, adressa au costume, d’une élégance visible, qu’il avait revêtu ce jour-là, un coup d’œil investigateur qui prouvait, évidemment, que sa mise avait été méditée, et qu’elle cachait des projets quelque peu galants.

Son examen terminé, il sembla prendre une résolution soudaine, et, ayant sonné à la grille du jardin du petit hôtel en question, il fit résonner un timbre.

A cet appel, la porte vitrée qui, sous une marquise donne accès sur le perron, s’ouvrit, et un domestique, en livrée fort élégante, parut :

Pendant qu’il se dirigeait vers Péricat, celui-ci avait examiné l’hôtel oh respiraient l’opulence et le confort.

La livrée du laquais fut également, pour Péricat, le sujet d’une inspection minutieuse et ce ne fut qu’après l’avoir complètement terminée, d’un air extrêmement satisfait que le jeune homme demanda.

  •  — Madame Lachalette ?
  • C’est ici, monsieur, répondit le laquais.
  •  — Est-elle visible ?
  •  — Que monsieur se donne bien la peine d’entrer et de me dire son nom, je vais prévenir madame.
  •  — Péricat, répondit Savinien.

Quelques instants après, il était introduit par le valet, dans un boudoir élégant, d’aspect un pou sévère, mais orné d’une foule d’objets d’art de toute espèce, et respirant ce parfum délicat qu’on rencontre dans les maisons qu’occupent les personnes dans une situation qui leur permet de mener une existence des plus confortables.

Un demi-jour adroitement ménagé par des stores de soie rose, brodés, aux dessins de couleurs, régnait dans cette chambre coquette dont l’examen causa au jeune étudiant, une satisfaction véritable.

Il jeta les yeux autour de lui, se retourna, et poussa un cri d’admiration.

  •  — Dieu ! qu’elle est belle ! s’écria-t-il.

Et il demeura dans une sorte d’extase devant un pastel représentant un portrait de femme dont l’extrême beauté venait de lui arracher cette exclamation admirative.

Péricat s’approcha du portrait, et non sans une certaine émotion, chercha la signature de l’artiste qui avait été assez heureux pour posséder un semblable modèle.

Ce nom se perdait dans le cadre, mais une date, très visible, et qui s’étalait sous le verre, jeta l’étudiant dans une grande joie.

Le portrait avait une année à peine.

  •  — Elle a vingt ans !... vingt ans !... répéta-t-il. Eh ! non c’est impossible ! j’ai mal lu !... pourtant, c’est bien cela !... Ah ! je n’y comprends plus rien. Néanmoins ce détail m’enchante.

Ce monologue fut interrompu par la rentrée du domestique.

  •  — Madame prie Monsieur de vouloir bien l’attendre quelques instants, dit-il.
  •  — Fort bien, répondit Savinien au laquais qui se retira.

I.es quelques minutes d’attente, qui lui étaient imposées, ne déplurent nullement au jeune étudiant, car elles lui permettaient d’examiner encore à loisir le beau pastel qui le ravissait et, en outre, de se livrer à bon nombre de réflexions que l’on comprendra, facilement, en nous permettant de faire un pas en arrière.

Deux jours avant, un soir, vers huit heures, par une de ces pluies fines, qui font croire, qu’elles ne finiront jamais, Savinien regagnait sa demeure.

Il suivait le trottoir abrité par son parapluie, maudissant le ciel inclément qui mouillait ses chaussures et ses vêtements, lorsqu’étant arrivé à la rue Vaugirard, il fut agréablement distrait par la vue d’une femme élégante, qui, abritée sous une porte cochère, appelait un cocher.

La voiture était occupée.

Dédaigneux et superbe, comme tous les cochers dans un cas semblable, celui-là ne daigna même pas tourner la tête du côté de la dame.

Cela fit faire, à Péricat, une réflexion philosophique.

  •  — Insoucieux automédon, si tu étais innoccupé, tu guetterais le client comme le chasseur guette le gibier ; mais, tu es pris, et tu le méprises avec la plus insolente ingratitude.

Vous devinez bien que, dans la situation de Péricat, pour s’arrêter, par une pluie fine, afin de se livrer à de semblables réflexions, il faut qu’il y ait une cause plus puissante que celle de jouer le simple rôle d’observateur.

Or, la cause en question était la dame, qui, dédaignée par le cocher, interrogeait vainement l’horizon, du regard, afin de découvrir un fiacre hospitalier.

Blottie dans l’encoignure de la porte cochère, elle relevait, légèrement, d’une main admirablement gantée, son jupon d’une blancheur extrême, tout garni de guipure fine, sous lequel apparaissait une de ces bottines à talons idéales, dans lesquelles il semble qu’on ne puisse faire entrer que l’ombre d’un pied, et cette bottine était poétisée jusqu’au paroxysme par un bas de soie gris perle qu’on devinait davantage qu’on ne le pouvait vraiment voir.

Savinien professait, pour les jolis pieds, un véritable culte. Ce pied l’éblouit.

  •  — Un tel pied n’est pas fait pour marcher, s’écria-t-il, mais bien pour fouler les tapis moelleux. Maudit cocher ! vous verrez que ce pied séraphique ne va pas trouver de voiture.

Et il l’admira encore, puis jeta un regard curieux sur la toilette de celle qui avait attiré ses regards.

La mise de l’inconnue était irréprochable ; de la plus parfaite élégance, elle décelait tous les raffinements d’un luxe de bon goût, sobre autant que complet, et qui, par sa recherche même, ne devait pas se faire remarquer.

Cette dame devait être, évidemment, une femme du monde, Savinien en fut, à l’instant, convaincu ; alors, il se fit une question grave, fort naturelle de la part d’un homme de son âge, et qu’il ne put résoudre.

  •  — Était-elle jolie ?

Un voile, d’une épaisseur presque exagérée, rendait la réponse impossible.

  •  — Bah ! un tel pied ne peut appartenir qu’à Vénus la blonde, se dit Péricat ; puis me trompai-je même, cette dame n’est-elle pas dans le plus ridicule embarras ; soyons chevalier galant et homme du monde avant tout.

Il traversa la rue, se découvrit, et, s’adressant à l’inconnue :

  •  — Madame, lui dit-il, veuillez me permettre, d’abord, de vous présenter toutes mes excuses d’oser vous aborder, ainsi que je le fais, sans avoir l’honneur d’être connu de vous ; mais l’intention qui me fait agir doit pallier mon manque de convenance, aussi vous supplierai-je de vouloir bien agréer la proposition que je vais avoir l’honneur de vous adresser. Vous cherchez, vainement, une voiture, l’abri que vous occupez est fort insuffisant ; prenez mon parapluie, je vous en saurai un gré infini.

L’inconnue examina Péricat pendant quelques secondes sans répondre, puis, elle murmura :

  •  — Je vous remercie infiniment, monsieur ; mais, n’ayant pas l’honneur de vous connaître...
  •  — Pardon, madame, interrompit Savinien ; vous ne m’avez pas compris ; c’est mon parapluie, seul, et non ma compagnie, que j’ai l’honneur de vous proposer. Prenez-le, je vais vous donner mon adresse, vous me le ferez remettre ; quant à moi, mon chapelier seul saura, demain, que j’aurai été un peu mouillé ce soir.

Tout en parlant ainsi, avouons que Péricat sondait du regard ce malencontreux voile épais qui s’obstinait, avec une opiniâtreté sans égale, à lui dérober complètement les traits de l’inconnue.

L’air courtois, le ton exquis dont la proposition de l’étudiant venait d’être faite, méritaient une récompense.

  •  — Votre attention est vraiment si délicate, monsieur, répondit la dame, que c’est moi qui vous demande votre bras ; je ne voudrais, pour rien au monde, qu’un aussi galant homme que vous fût mouillé par ma faute.

Savinien fut enchanté.

L’inconnue prit son bras.

  •  — Où demeurez-vous, madame ?
  •  — Rue de Tournon.
  •  — C’est trop près, pensa l’étudiant ; mais il n’osa lancer ce regret un peu vif. J’habite la rue Racine, dit-il, je puis donc vous mettre chez vous, sans presque me détourner de ma route ; cela doit vous mettre fort à l’aise et vous enlever tout regret d’avoir accepté ma proposition.
  •  — Mais croyez bien, monsieur, que je n’en ai aucun.

La glace était rompue.

Ils causèrent.

Péricat ne tarda pas à s’apercevoir que sa compagne était aussi distinguée par l’esprit que par la tournure.

Son imagination, dès lors, se mit à travailler avec une ardeur sans égale.

Il se mit à bénir la pluie, sa charmante rencontre, et jusqu’aux cochers qui, tous, étaient pris.

  •  — Vous êtes étudiant, monsieur ?
  •  — Oui, madame.
  •  — En droit ?
  •  — Non, je me destine à la médecine.
  •  — Ah !
  •  — Mon père est médecin.
  •  — Connaissez-vous M. Lachalette ?
  •  — Je suis son cours.
  •  — Assidument ?
  •  — Très assidument.
  •  — Et, êtes-vous satisfait de ce professeur ?
  •  — Très satisfait. M. Lachalette est un vrai savant, et nous l’écoutons tous avec autant d’attention que de respect.

La dame s’arrêta devant le petit hôtel que nous avons décrit.

  •  — C’est ici, dit-elle.
  •  — Ah ! fit Savinien avec regret.
  •  — Oui, c’est là que j’habite, poursuivit l’inconnue, en montrant à Péricat le petit hôtel. Venez me voir. Vous demanderez madame Lachalette,
  •  — Comment ! madame ? fit Péricat avec une surprise marquée.
  •  — Oui, à bientôt, Monsieur.
  •  — A bientôt, Madame.

Savinien s’inclina et allait remercier lorsque Mme Lachalette reprit :

  •  — Seulement, je vous avoue, franchement, que je tiens à connaître le nom des personnes que je reçois. Le vôtre, je vous prie ?
  •  — Savinien Péricat.
  •  — Monsieur Péricat, vous serez toujours le bienvenu chez moi. Merci, encore !
  •  — Oh ! Madame.
  •  — Merci, et à bientôt.

Sur ces mots, la dame salua et disparut.

Au lieu de rentrer chez lui, Savinien, sous l’empire de la rencontre qu’il avait faite, se rendit dans une taverne du boulevard Saint-Michel où il savait trouver des amis, car il avait besoin d’expansion, et voulait conter à toute la terre, sans nommer, bien entendu, la dame, les sensations que venait de lui faire éprouver cette femme charmante, pour laquelle il se sentait la plus tendre sympathie, quoiqu’il n’eut pu voir son visage.

Engagée dans une telle route, l’imagination va vite.

Tantôt, Savinien se figurait l’inconnue brune, avec des yeux bleus ardents, de vrais brûlecœurs.

Tantôt, il la voyait blonde, à la façon des filles du Nord, dont le regard rêveur est aussi chaste que mélancolique.

Ce fut dans ces dispositions qu’il pénétra dans la taverne, où il trouva des amis à qui il s’empressa de raconter son aventure sous les plus attrayantes couleurs.

Mais ceux à qui il s’adressa furent loin de partager son enthousiasme.

  •  — Ce n’est pas une femme du monde, dit l’un d’eux.
  •  — C’est une demoiselle du lac qui a voulu rire à tes dépens.
  •  — C’est une femme de chambre.
  •  — Vous êtes fous, répliqua Péricat. Ah ! Si Je vous la nommais.
  •  — Eh bien, nomme-la nous !
  •  — Vous savez bien que c’est impossible !
  •  — Allons, mon pauvre Savinien, il faudra soigner ça.
  •  — Dis donc, Péricat, si tu l’épouses, et surtout, si elle est millionnaire, ce dont je crois pouvoir répondre, dit le dénier, d’un ton railleur, tu me donneras ton parapluie, et j’userai du moyen.

Savinien n’en put supporter davantage.

Il quitta la taverne et rentra chez lui en se disant :

  •  — Demain, je saurai le fin mot de tout cela.

Il s’endormit, fort tard, d’un sommeil très agité par les plus diverses visions.