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Le Danger de plaire - Suivi de nouvelles destinées aux jeunes personnes

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364 pages

Pourquoi madame d’Ideville avait entrepris de marier Georges Précontal, franchement c’est ce que je n’ai jamais pu savoir.

On m’a dit, et cette supposition me parait assez vraisemblable, qu’elle-même avait dû son bonheur à la grand’mère de Georges. Madame d’Ideville avait rencontré dans son ménage une de ces félicités capables de vous faire marier le genre humain.

On n’entend guère déclamer contre la vie à deux que les époux mal assortis.

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Antonin Rondelet

Le Danger de plaire

Suivi de nouvelles destinées aux jeunes personnes

AVERTISSEMENT

*
**

Les descriptions abstraites de la psychologie ont sans doute leur utilité de la même façon que les préparations anatomiques.

Celles-ci nous montrent les ressorts essentiels ; elles nous apprennent les formes générales des êtres organisés.

Mais cette science-là ne suffit pas.

Il est absolument nécessaire, pour connaître la véritable structure des organes, d’avoir porté le scalpel sur le corps humain.

Je dirai de même aux philosophes les plus exacts que leurs analyses sont insuffisantes et leurs représentations incomplètes.

Elles vous initient aux lois générales et aux formes constantes, mais elles n’arrivent pas toujours jusqu’à la réalité elle-même. Oh y sent le refroidissement et l’inexactitude d’une copie qui a la prétention de répondre à la fois à tous les types et de reproduire en même temps tous les modèles.

Même à les supposer plus exactes qu’elles ne peuvent l’être, elles ne laissent pas d’être moins facilement accessibles que la réalité vivante.

Si l’expérience est une leçon dans le monde, où la nécessité nous l’impose, pourquoi le Roman et la Nouvelle ne deviendraient-ils pas une seconde expérience plus abordable et moins amère que la vie réelle ?

Le Roman et la Nouvelle peuvent exercer autant d’influence sur notre conduite que la morale la plus austère, et répandre autant de lumière sur notre cœur que la psychologie la plus subtile.

J’ai déjà essayé cette forme de la philosophie dans les Mémoires d’un homme du monde et dans le Lendemain du mariage.

J’offre aujourd’hui aux lecteurs une suite d’études du même genre, une série de Nouvelles qui toutes rentrent dans le même dessein et sont destinées à éclairer la même situation, l’heure unique et périlleuse qui, dans la vie des jeunes filles, précède le mariage.

La vie de la femme ressemble par ce côté à celle de l’homme.

Nos destinées se décident le plus souvent dans une crise fort courte.

A ce moment suprême, la conduite de notre existence aboutit, par une logique inévitable, au succès ou au néant de nos efforts. Les événements qui paraissent les plus inattendus ne sont cependant qu’une conclusion. Ils tournent dans le sens que leur a marqué tout le reste de notre vie.

Il en va de même de la femme. Le sentiment qui gouverne sa vie n’est pas une force qui fasse explosion sans avoir été ramassée et concentrée. Il ne faut pas comparer la passion qui emporte les âmes à une tourmente imprévue, mais bien plutôt à ces vents qui soufflent pendant des mois entiers dans la même direction, et finissent, grâce à leur puissance et à leur continuité, par troubler le niveau de l’Océan et soulever la masse des grandes mers.

Étudier la femme et la jeune fille à ces heures uniques, c’est aborder leur âme par son côté le plus profond et le plus vrai. C’est là que se trouvent le nœud de leur destinée et le secret de leur caractère. Nous finissons par créer en nous une force mystérieuse qui devient notre loi, après avoir été tour à tour une tentation, une. faiblesse, une complaisance.

Cette heure devient plus solennelle encore, si l’on songe que la femme n’a pas l’occasion d’en appeler.

Une fois que le pli a été donné, dès que le choix a été fait, le consentement prononcé, il ne lui reste plus qu’à passer par les phases inévitables de l’existence qu’elle s’est choisie. Il faut qu’elle arrive jusqu’à la dernière page du livre ; elle ne peut plus changer de volume.

C’est ce côté inexorable et presque fatal que j’ai tâché déjà de mettre en lumière dans le Lendemain du mariage et dans lés Mémoires d’un homme du monde.

Je continue cette analyse dans le présent volume, et j’y étudie plus particulièrement les Dangers que courent les jeunes filles.

 

A.R.

A PROPOS DU DANGER DE PLAIRE

*
**

Je veux vous raconter une histoire si simple, que, vraiment, à peine m’est-il permis de l’appeler une Nouvelle.

Je veux vous dire comment mon ami Georges se maria.

Mon ami Georges a eu un grand et rare avantage.

Il n’a pas suivi l’exemple universel de. soutenir d’abord quelque belle thèse en paroles, pour y renoncer tout d’un coup au moment de la mettre en pratique. Toute sa vie, il avait médité d’après certains principes la grande entreprise de mener à bien son propre mariage. Il a eu cet avantage suprême d’y réussir de la façon et par les moyens qu’il avait arrêtés.

Pour moi, je rencontre tous les jours, de par Le monde, tant de gens qui s’en remettent aux chances du hasard, qui comptent sur le caprice de la fortune à défaut des conseils de la raison, je trouve tant de passions prises pour des inspirations, ou de convoitises honorées du beau nom de principes, que l’histoire de Georges m’a paru un bon exemple à proposer aux célibataires des deux sexes.

LE DANGER DE PLAIRE

PREMIÈRE PARTIE

I

Pourquoi madame d’Ideville avait entrepris de marier Georges Précontal, franchement c’est ce que je n’ai jamais pu savoir.

On m’a dit, et cette supposition me parait assez vraisemblable, qu’elle-même avait dû son bonheur à la grand’mère de Georges. Madame d’Ideville avait rencontré dans son ménage une de ces félicités capables de vous faire marier le genre humain.

On n’entend guère déclamer contre la vie à deux que les époux mal assortis.

Georges avait d’autant plus besoin d’être encouragé à cette bonne résolution qu’il n’avait plus de mère. A peine l’avait-il connue.

Il en était résulté pour lui un singulier état de l’âme.

Tout ce que l’amour d’une mère vous apprend dans un baiser, toutes les inspirations que le jeune homme trouve auprès d’elle, tout ce qu’on éprouve lorsqu’on se sent serré contre ce cœur si vaillant, si prêt à se donner pour vous ; tout cela lui avait manqué.

Il lui avait fallu le deviner par un raisonnement de son esprit. Il pratiquait ainsi le devoir par une inspiration réfléchie, un peu froide, un peu triste.

Après une jeunesse pleine à la fois de recueillement et d’efforts, après s’être tiré avec honneur de toutes les épreuves qui sont les premiers échelons de la vertu, il en était venu à regarder face à face le mariage, et à l’envisager comme le dernier et le plus austère de ses devoirs.

La raison précoce de Georges considérait dans cette vie nouvelle, non point le bonheur qu’il en devait attendre, mais le devoir qu’il y devait pratiquer.

Il redoutait, en se mariant, de se laisser aller à quelque mouvement d’enthousiasme, à quelque vivacité de sentiment : d’avance il avait peur d’une jeune fille qui lui plairait assez pour le rendre, non pas insensé à force d’être épris, sottise qu’il faut laisser aux héros de roman, mais seulement assez prévenu pour n’avoir plus, dans toute son étendue et toute sa force accoutumée, le libre exercice de sa raison.

Ne vous hâtez pas, sur ce que j’avoue si franchement, de regarder Georges comme un homme abstrait et chimérique. Les passions les plus impétueuses et les plus durables sont celles qui mettent le plus de temps à prendre leur élan.

II

J’ose dire qu’on est souvent bien injuste envers les jeunes filles.

Il suffit qu’elles arrivent à l’âge où il leur devient possible de se marier, pour que la malveillance leur prête, à tout propos, la préoccupation d’y songer et le dessein d’y parvenir.

Je leur rends, en ce qui me concerne, plus de justice.

Je sais, comme tout le monde, quel invincible désir de plaire il a plu à la Providence d’inspirer au cœur de la femme.

Je sais qu’à toutes les époques et dans toutes les péripéties de son existence, elle conserve ce besoin de s’attester son empire sur les âmes. Il y a souvent, jusque dans sa vertu la plus haute, une sorte de coquetterie. Il semble que la loi de sa vie entière soit, comme le disait le duc de Saint-Simon du grand archevêque de Cambrai, de « plaire à tout le monde, même à un valet ou une fille de chambre. »

Le monde ne peut que remercier Dieu d’avoir bien voulu inspirer à la femme ce perpétuel souci de l’approbation universelle. On ne peut que profiter de la peine qu’elle se donne pour mériter l’éloge, depuis l’exclamation un peu légère qu’arrache la beauté jusqu’au respect discret dont rougit la vertu.

Les jeunes filles n’ont peut-être pas assez remarqué le danger de plaire et l’inconvénient de charmer, à l’heure où un homme digne d’elles se demande au fond de son cœur à quelle âme il va vouer sa destinée.

Cette vérité a l’air d’un paradoxe, mais l’histoire de mon ami Georges est une démonstration par les faits, que les plus obstinés ne récuseront pas.

III

On a tort de dire que la vie de château n’existe plus en France.

Elle y a pris une forme plus modeste, plus discrète, moins fastueuse, une physionomie tout à la fois plus gracieuse et plus intime.

L’habitant de la province, qui vient à Paris pendant l’hiver, traverse, quelle que soit la voie ferrée par laquelle il pénètre dans la capitale, une succession de villas qui, à une certaine distance, entourent Paris comme une ceinture d’ouvrages avancés.

Un perron couronné de fleurs, quelques bouquets d’arbres jetés sur la pelouse à des intervalles irréguliers, des buissons de roses, des touffes de jasmin, quelques orangers à la taille d’une serre modeste, une maison étroite mais meublée avec ce confortable élégant dont les Anglais n’ont jamais su pratiquer que le côté utile, tels sont les asiles où se réfugient ceux que leurs occupations retiennent à Paris jusqu’à l’heure attendue d’une liberté plus complète.

Ces parcs en miniature ne s’enveloppent point de murailles. A grand’peine quelques haies vives tendent-elles, d’un domaine à l’autre, un rideau transparent comme un voile de mousseline. Il suffit qu’on ait de droite et de gauche cette mince verdure pour que chacun respecte l’incognito du voisin.

Le dernier résultat de ce gracieux échange de perspectives, est, dans bien des endroits que je pourrais citer, une sorte de familiarité exquise, aussi loin d’une communauté gênante que d’une respectabilité inabordable, quelque chose qui rappelle sous ses formes les plus délicates et les plus oubliées, hélas ! l’ancienne politesse française avec son mélange d’abandon et de retenue.

Je ne dis point le nom de la charmante république où se trouvait située la maison de. campagne de madame d’Ideville. Les fortunés habitants de ce merveilleux coin de terre m’en voudraient, à coup sûr, de trahir leur secret. Dès qu’un étranger, et par conséquent un importun, est assez malheureux pour s’introduire dans cette intimité jalouse, de part et d’autre on ne s’aborde plus. C’est à peine si l’on continue à se saluer. Le visiteur malencontreux se retire, sans se douter de l’élasticité et de la vie que son départ va rendre comme par enchantement à toute la colonie.

IV

Comment était-il arrivé que Georges pénétrât ainsi, sans coup férir, dans cette société si fermée et si inaccessible ? C’est ce que je ne saurais vous dire en aucune façon. Il n’avait d’autre titre à figurer au rang de commensal et d’ami dans la population de Saint-Guillaume, que la protection dont l’honorait madame d’Ideville.

Georges Précontal ouvrit un matin les yeux et s’aperçut à son grand étonnement, le jour même où madame d’Ideville lui déclara son ferme dessein de le marier avant la fin de l’année, qu’il était entouré de jeunes filles charmantes, dont chacune assurément était digne de porter le nom des Précontal.

Jamais, au grand jamais, depuis tantôt trois années qu’il passait assidûment à Saint-Guillaume plusieurs mois dans cette charmante hospitalité, il ne lui était venu à la pensée, pas même lorsqu’il rêvait à sa destinée et se laissait aller à la méditation du mariage, qu’il rencontrait là, chez M. et madame d’Ideville, tout ce que peut souhaiter un jeune homme riche, délicat et digne d’être heureux.

Que d’autres, comme lui, ont laissé leur avenir glisser entre leurs doigts ! Combien ont tenu le bonheur, et, faute d’avoir fermé la main assez à temps, n’ont gardé de cette heure inutilement favorisée, qu’un regret plus amer et un découragement plus profond !

Lorsque madame d’Ideville parla de mariage à Georges Précontal, il promena ses regards autour de lui dans la petite société de Saint-Guillaume, et je vais vous raconter ce qu’il y vit.

V

Claire de Tournoël avait dans le monde un peu des allures de la jeune femme, ou plutôt de la veuve.

Orpheline de bonne heure, elle avait, comme Georges, contracté depuis longtemps l’habitude de réfléchir et senti la nécessité de se suffire à elle-même. Élevée par un vieil oncle morose et malade, elle s’était fait, dans ce cercle chagrin et ennuyé, une existence intérieure où nul n’avait pénétré. Elle apportait dans la société de Saint-Guillaume, sous une apparence de désinvolture et de liberté, un grand fond de réserve, une irritation sourde contre le genre humain, et un mécontentement qui s’arrêtait sans cesse sur le bord de l’explosion.

On ne sait peut-être pas assez jusqu’où va sur les jeunes filles l’influence du milieu dans lequel elles se trouvent plongées. Le vieil oncle de Claire, ce frivole marquis de Chamalières dont les salons du siècle dernier racontaient à l’envi les premières aventures, n’avait guère donné pour toute éducation morale à sa nièce qu’un conseil et qu’un avertissement : « Laissez mourir sans vous votre meilleure amie, » répétait-il souvent à mademoiselle de Tournoël ; « mais, de grâce, ne paraissez jamais devant personne, pas même devant votre fermière, sans avoir ordonné votre costume et assuré votre tenue. » Il joignait l’exemple au précepte, et une nuit que son valet de pied sonnait à sa porte avec acharnement pour lui annoncer que son salon avait pris feu, il s’obstina héroïquement à ne point ouvrir avant d’avoir passé la robe de chambre et noué la cravate qui attendaient sur un fauteuil le déshabillé du matin.

Mademoiselle Claire portait dans toute sa personne une grâce suprême que nul ne connaît, s’il ne l’a vue pratiquée en France et dans le monde élevé de Paris. On prétend que certaines beautés résistent aux plus ingénieuses et aux plus ardentes descriptions des poëtes. Que dirai-je donc de cette fleur, de cette attitude, de cette grâce qu’un mouvement trahit et varie, que le pli d’une étoffe ou l’ondoiement d’un voile, la longueur ou la nuance d’un ruban suffisent pour compromettre ou pour assurer ?

La jeune fille qui passe, qui se lève ou qui s’assied, dans le salut qu’elle vous rend, le signe qu’elle vous fait, la façon dont elle s’avance ou se retourne, parle à l’âme comme pourraient le faire les premiers mouvements et les premières grâces d’un petit enfant.

Ce n’est pas seulement de l’admiration qui vous vient au cœur, c’est une sorte de tressaillement dont l’âme se trouve attendrie.

Les caractères les plus fermes ont beau se défendre et se tenir en garde. L’émotion les a prévenus et confisqués, avant que la réflexion ait pris le temps de juger ce qu’ils éprouvent. Il y a quelque chose en nous qui répond à un sourire, avant même que nous l’ayons compris.

Je parle de cet irrésistible empire, et je ne crois pas nécessaire d’ajouter avec combien plus de puissance et d’entraînement il s’exerce sur un jeune homme de vingt-cinq années. Georges ne les avait pas encore, bien que sa figure pâle et résignée, sa parole brève et lente, ses gestes sobres et contenus, fussent prêts à attester un âge plus avancé. Il était de ceux chez lesquels la maturité de l’âme devance celle du corps.

Le grave Georges aperçut d’abord devant lui une apparition pleine de charme et de promesses. Il vit passer sous ses yeux ce nuage de rubans et de mousseline, ces flots de gaze où se jouait la lumière. Il fut ébloui, et quand ses paupières s’abaissèrent, il revit passer encore dans son imagination et se mouvoir au fond de sa pensée mademoiselle Claire de Tournoël, plus éclatante et plus radieuse, parée des grâces ineffables qu’une rêverie de jeune homme peut ajouter à la réalité.

VI

Si je voulais définir le charme et la grâce, je les appellerais une beauté d’ensemble.

La véritable beauté supporte d’être analysée par la réflexion ; elle se contemple en détail, et l’admiration qui l’étudie s’en trouve non pas ralentie, mais fortifiée. Cette chevelure merveilleuse, ce bras, cette main, ce regard, se prêtent séparément à la contemplation et à l’enthousiasme.

Mais la grâce se trouve partout. On ne saurait la circonscrire ni la fixer nulle part. C’est comme un parfum qui sort de la personne, un de ces arômes exquis dont elle marche environnée, une révélation mystérieuse qui trouble et qui confond.

Mademoiselle Claire de Tournoël, considérée si je puis le dire ainsi au point de vue de l’art, aurait passé à bon droit pour une merveille. Elle portait dans toute sa personne un sentiment supérieur des convenances les plus exquises. Elle parlait peu, toujours à propos. Sa conversation ne présentait ni accidents spirituels, ni éruptions violentes, ni mouvements poétiques. Elle faisait des objections sans argumenter, et des répliques sans répondre. Elle avait l’art d’interroger sans poser de questions. Elle savait paraître satisfaite au moment où son interlocuteur semblait le plus embarrassé. Elle lui rendait ainsi, sans l’avoir aidé et seulement par le sentiment de la bienveillance avec laquelle elle l’écoutait, la confiance qu’il allait perdre.

Le charme extérieur de mademoiselle de Tournoël se complétait ainsi par une véritable grâce de l’âme. Georges demeura interdit lorsqu’il sentit s’étendre et s’exercer sur lui cette puissance inattendue de séduction.

VII

« Vous le voyez, monsieur Précontal, » lui dit un jour un peu brusquement madame d’Ideviile : « il n’est peut-être pas aussi difficile de se marier, même aujourd’hui, qu’il vous plaît, dans votre indifférence ou votre hostilité, de le répéter et de le croire. Il n’y a pas quinze jours encore que vous m’avez entendue parler, pour la première fois, de la nécessité de mettre ordre à votre avenir, et déjà vous n’êtes plus de sang-froid lorsque je prononce devant vous le nom de mademoiselle Claire de Tournoël. »

A ces mots, madame d’ldeville leva les yeux et regarda en face M. Précontal. Georges sentit la rougeur qui lui montait au front. Il avait gardé, dans toute sa délicatesse et toute sa fleur, cette noble pudeur des hommes qui savent rougir encore.

Madame d’ldeville venait-elle bien de lui raconter à lui-même son propre secret ?

En ce moment-là même, mademoiselle Claire se dirigeait au-devant d’eux.

Elle marchait d’un pas ferme et élastique.

Comme elle tournait le dos au soleil, elle avait rejeté sur son épaule son ombrelle de soie écrue.

La clarté qui passait à travers l’étoffe aux reflets ambrés jouait autour de cette tête blonde. Le front et les yeux étaient protégés par l’ombre discrète d’un chapeau rond à bords étroits. Cette ombre venait expirer au milieu du visage, et le gracieux sourire de mademoiselle de Tournoël apparaissait dans tout son éclat et toute sa fraîcheur.

Claire tenait à la main un volume qu’elle rendait à sa voisine.

Madame d’Ideville le prit, et après l’avoir gardé quelque temps entre les mains, elle le tendit à M. Précontal afin qu’il le reportât au salon.

Puis elle passa son bras autour du bras de Claire et se mit en devoir de la reconduire.

Elles suivaient toutes deux cette verte allée de charmille qui se prolonge à travers l’un et l’autre parc.

Georges demeura un instant immobile.

N’aurait-il pas pu suivre madame d’Ideville ?

N’avait-il pas incontestablement le droit d’achever avec elle la promenade qu’ils avaient commencée ensemble ?

Il lui suffisait de ne point quitter madame d’Ide-ville ; personne n’avait manifesté la moindre intention de l’éconduire.

Maintenant qu’il leur avait laissé faire seules les premiers pas du côté de la demeure du marquis de Chamalières, la rigueur des convenances ne lui permettait plus de reprendre la place qu’il avait quittée. C’était en quelque sorte interrompre par une intervention indiscrète le tête-à-tête que Claire et madame d’Ideville avaient commencé, et M. Précontal était trop bien élevé pour s’exposer à ce manque de savoir-vivre.

Il était là debout, espérant toujours que madame d’Ideville se retournerait vers lui. Mademoiselle de Tournoël l’avait bien vu, elle lui avait bien rendu son salut avec cette nuance inimitable de cordialité qui le traitait, lui aussi, en voisin, presque en ami.

Deux semaines plus tôt, Georges aurait infailliblement adressé la parole à mademoiselle Claire.

Le silence qu’il gardait ainsi, et l’embarras que trahissait son incertitude, n’avaient-ils pas quelque chose de significatif ? En était-il venu à éprouver déjà la timidité et la gaucherie de l’amoureux ?

Pendant qu’il agitait ces pensées et qu’il regardait du côté de M. de Chamalières, les deux robes, l’une lilas clair, l’autre vert foncé, flottaient l’une à côté de l’autre et finissaient par disparaître derrière une haie de rosiers en fleur.

M, Précontal se sentit tout d’un coup saisi par une tristesse inexprimable. Il lui semblait qu’il lui fût arrivé un malheur.

Il ne pouvait détacher son regard de cette allée en pente, de ce point de la route où le sentier se cache derrière les massifs et conduit par un détour à l’entrée de la serre.

Si elles s’étaient dirigées tout droit vers le perron, il lui aurait été donné de les voir quelques minutes encore. N’avaient-elles pas pris un malin plaisir à disparaître et à le laisser dans la solitude ?

Georges rougit une seconde fois, et un sourire mélancolique apparut sur son pâle visage.

Son imagination l’égarait de nouveau, et il était temps de ramener à lui toute sa raison.

Il regagna avec plus de rapidité qu’à l’ordinaire la chambre d’ami qu’il occupait chez M. et madame d’ideville.

Il ouvrit violemment la grande porte vitrée qui donnait sur le balcon, et lorsqu’il s’accouda sur la balustrade de pierre, il s’aperçut qu’il tenait encore sous son bras le petit volume rapporté par mademoiselle de Tournoël.

VIII

Toutes les fois que je vois immobile et plongé dans la méditation quelque personne délicate et supérieure, je prends en pitié l’intérêt que les âmes grossières portent aux médiocres événements de la vie réelle.

Il y a souvent bien peu de nous-mêmes, bien peu de notre volonté et de notre cœur, dans ces aventures hasardeuses, dans ces complications involontaires qu’il nous faut subir au lieu de les diriger. L’homme ne demeure entier, avec toute sa force, que dans le sanctuaire de son âme. C’est là que sa destinée se débat avec pleine liberté. Une fois qu’il aura engagé ses premières démarches, il lui faudra compter avec les obstacles de la vie, et la plupart de ses actions deviendront des compromis.

« Quelle misère, » se disait franchement à lui-même le philosophe Georges, « quelle misère que l’homme soit si faible, et qu’il en faille si peu pour jeter le trouble dans son esprit ! Toutes les fois que je cherche à recueillir ma pensée, à entrevoir à travers les paroles de mademoiselle de Tournoël la nuance et la portée de son esprit, ses intentions morales, son cœur, son caractère, je la regarde et je vois un nuage qui passe devant mes yeux. La faculté de penser demeure en quelque sorte suspendue dans mon esprit. Mademoiselle de Tournoël me fait l’effet d’une vision qui m’éblouit et qui m’ôte le sang-froid. Je ne puis plus me retrouver quand je suis en face d’elle ; et lorsqu’elle n’est pas là, je suis incapable de me souvenir. »

A ce moment, Georges aperçut, en face de lui, sur le perron du marquis de Chamalières, mademoiselle de Tournoël toujours au bras de madame d’Ide-ville. Elle tenait à la main un bouquet de grandes fleurs blanches, et, la tête un peu en arrière, elle en respirait avec une. sorte d’ivresse le parfum oriental.

Une minute après, les derniers plis de la robe flottante disparaissaient dans l’ombre éclairée du vestibule de marbre.

Les pensées de Georges demeurèrent suspendues.

Il ferma les yeux, et il vit, lui, l’homme grave, le philosophe aux pensées rigides, qui avait fait toute sa vie profession d’ignorer jusqu’à la forme et jusqu’au nom d’un ajustement de femme, il vit passer dans son esprit, en pleine lumière, comme une procession de jeunes filles, une vraie multitude de demoiselles de Tournoël.

Chacune d’elles avait la marche aisée de Claire ; chacune d’elles portait sur sa tête un petit chapeau mutin, à la main une ombrelle dont elle jouait avec une grâce parfaite ; chacune d’elles ramenait ou déployait les longues draperies de sa robe, tantôt avec le mouvement de l’oiseau qui replie ses ailes, tantôt avec l’élan du papillon qui les étale pour partir.

Toute cette procession dont chaque personnage était, à n’en point douter, une nouvelle Claire de Tournoël, présentait à son regard, avec une netteté et une fidélité de souvenir vraiment irréprochables, la collection complète et authentique de tous les costumes que, les uns après les autres, il avait vu, depuis deux ou trois années, porter à la véritable mademoiselle de Tournoël.

C’était bien avec ce chapeau rond de paille d’Italie, encore tout humide de rosée, qu’il l’avait aperçue le premier matin où, éclatante de fraîcheur et pourtant brisée de fatigue, elle venait, après une longue promenade dans les grands bois qui touchent Saint-Guillaume, apporter à madame d’Ideville je ne sais quel petit insecte manquant à la collection. Une seconde apparition la lui montrait étincelante et parée, dans un costume de fée devineresse, la baguette d’or en main, et coiffée du haut bonnet phrygien le long duquel flottaient des banderoles aux couleurs sombres mêlées d’argent. Enfin il la voyait tout au bout de ce défilé avec sa robe lilas et son petit volume sous le bras, telle qu’elle venait de disparaître à son dernier regard dans la pénombre du vestibule.

Georges ouvrit les yeux, et retrouva justement sur le large appui du balcon le volume lui-même dont madame d’Ideville l’avait chargé.

Mademoiselle de Tournoël avait voulu sans doute lui conserver sa fraîcheur immaculée ; elle lui avait fait une couverture d’un beau papier rose, sorti tout exprès de la boîte aux fleurs artificielles.

IX

Dites-moi, je vous prie, à quoi tiennent les destinées ?

L’homme est sujet dans son âme à des retours bien inattendus.

Ce petit livre mystérieux dont-il ne connaissait ni le titre, ni l’auteur, ni le sujet, jeta tout d’un coup Georges Précontal dans les réflexions les plus imprévues.

Le gracieux cortége des beautés parées pour le bal, ou coquettement ajustées pour la campagne, disparut de son imagination ; toutes les forces de son âme se replièrent du côté de la méditation.

« Comme on est vite emporté loin de soi-même ! » se répétait-il avec une sorte de commisération amère pour le sentiment qu’il éprouvait. « Me voilà, malgré toute la puissance de ma raison, en dépit de toute mon expérience, avec les plus fermes intentions de me conserver mon sang-froid et ma liberté, me voilà pris, désarmé, et tellement impuissant à me recueillir que des visions traversent mon âme, absolument comme aux jours de mon enfance, alors que mes épouvantes prenaient un corps pour m’effrayer, et mes espérances une figure pour me sourire !

Puis, tandis que je me complais, malgré moi, dans le ravissement de ce spectacle intérieur, tandis que je me mets à la suite de ce triomphe, au point de pâlir et de trembler à l’aspect de ces fantômes, je ne m’aperçois plus, insensé que je suis, de la profonde ignorance où je reste vis-à-vis de cette âme qui m’est fermée.

Mademoiselle de Tournoël demeure perdue et comme cachée à mes yeux, dans cette auréole lumineuse où elle plonge. De son cœur, de son esprit, de ce qu’elle pense et ce qu’elle veut, des sentiments qu’elle affectionne ou des froissements qu’elle redoute, je ne sais rien. Toute la connaissance que j’en ai se réduit, à le bien prendre, à l’ivresse d’un éblouissement.

Que se passe-t-il au fond de cette âme ? »

Ici George se souvenait d’une promenade sur les bords de la Méditerranée. L’air était pur, le ciel bleu, la mer tressaillait. L’écume blanche montait sans bruit sur les grands rochers. Tout d’un coup, à l’extrémité de la jetée, à l’endroit même où la vague déjà ralentie vient expirer dans le silence et l’immobilité du port, il aperçut le sommet d’un mât. C’était comme une flèche qui sortait de l’eau, et un petit bouillonnement se faisait entendre autour de ce frêle obstacle.