Le Décaméron
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Extrait : "Toutes les fois, ô gracieuses dames, que, pensant en moi-même, je regarde combien vous êtes naturellement pitoyables, autant de fois je connais que la présente oeuvre aura, à votre jugement, fâcheux et ennuyeux commencement, aussi bien comme est douloureuse la souvenance qu'elle porte en son front de la pestilentieuse mortalité dernière, universellement dommageable à chacun qui la vit ou qui autrement la connut ; mais je ne veux pourtant que ceci vous épouvante..."

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Nombre de lectures 36
EAN13 9782335091960
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0008€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

EAN : 9782335091960

 
©Ligaran 2015

PLANCHE I
Introduction
Le Décaméron est une de ces œuvres impérissables qui rajeunissent avec les siècles au lieu de vieillir, et celle qui porte le plus profondément peut-être l’empreinte de l’époque où elle parut. La joie de revivre y éclate, la grande joie de la Renaissance, quelque chose d’analogue à cette effusion que peint Gœthe au commencement de son Faust , quand tout le monde sort en habit de fête des maisons closes par le deuil de la semaine sainte en s’écriant : « Christ est ressuscité ! » Seulement alors c’était l’homme qui, longtemps emmailloté dans le linceul, levait enfin la pierre du tombeau et fêtait lui-même son retour à la vie. Comme pour donner plus de saveur et de raffinement aux voluptés, Boccace a mis pour frontispice à son livre la peste de Florence, tableaux lugubres de la Mort, sinistre emblème du Moyen Âge en personne, décharné par les macérations, abêti par la scolastique. Le voile de tristesse que la religion répandait sur ce monde pour faire désirer d’en sortir, Boccace le déchire en se jouant ; ce poison glacial qu’elle faisait circuler dans les veines pour abolir toute énergie, toute vitalité, Boccace en trouve dans le rire l’antidote tout puissant. Les hiboux du cloître et de l’école pourront continuer à discuter, dans leurs épaisses ténèbres, l’être, la substance, l’accident, la réalité des universaux, les hypostases et autres quintessences de chimères : Boccace a fait reluire ce clair rayon de soleil qui dissipe les ombres et chasse les cauchemars.
La Renaissance, dès son aurore, s’annonce comme un retour plus ou moins franc, mais très réel et très spontané au paganisme, une revanche de longs siècles d’oppression et d’abrutissement. Tel ne prétend que retrouver les titres perdus de l’humanité, restaurer les lettres grecques et latines qui, sans le vouloir, se refait païen. Remettre en honneur les langues d’Homère et de Platon, de Cicéron et de Virgile, c’était en effet renouer une chaîne que le Moyen Âge croyait avoir brisée pour jamais, rendre l’essor à la pensée et faire rentrer dans le néant les sciences fausses et stériles. Dérouler le tableau des civilisations et des arts de l’antiquité, c’était poser les termes d’une comparaison bien périlleuse et montrer au grand jour l’effroyable abaissement, l’ennui mortel où le catholicisme avait plongé le monde. Les Vertus théologales faisaient maigre figure à côté des trois Grâces, et il suffisait de songer aux Dieux de l’Olympe, à ces Dieux toujours jeunes, souriants et robustes, ardentes personnifications des phénomènes naturels, des forces génératrices et des joies de la vie, immuablement assis dans leur sérénité lumineuse, pour faire prendre en dégoût ce culte de l’agonie et de la souffrance, qui étale partout l’image lamentable d’un Dieu supplicié. Qu’est-ce en effet que le catholicisme du Moyen Âge, sinon l’abolition de la vie, la religion du sépulcre ? L’homme est fait pour être mangé des vers ; il n’a pas été créé pour agir, mais pour prier. Arrière donc la science, l’étude ; arrière la famille, la patrie, toutes les grandes et nobles affections humaines : ce sont autant de faces du diable, qui en peut prendre des milliers. L’homme ne doit penser qu’à une seule chose, à son salut ; se demander perpétuellement, jour et nuit, serai-je damné ? s’absorber dans l’espoir des joies paradisiaques réservées aux élus ou dans la crainte de l’enfer qui l’attend, s’il trébuche. Agir, inventer, chercher le progrès, le bien-être, développer sa volonté et son énergie, se laisser prendre au piège de l’ambition, de l’amour, de la poésie, de l’art, c’est folie ; il n’y a de vrai que le tombeau et, par derrière, la vie éternelle. Quelle violente envie de rompre ce réseau de momeries lugubres et de pratiques asservissantes devait tourmenter ceux qui se sentaient faits pour vivre, pour penser et pour agir ! Comme ils devaient aspirer à se voir délivrés d’une religion qui, sous prétexte de mater la chair, privait l’homme de tout ce qui peut le charmer, l’épouvantait, le terrifiait pour le rendre plus docile et le forçait d’user son intelligence à résoudre des questions ineptes ou insolubles ! Combien durent être de cœur avec ce Grec enthousiaste qui s’écriait : « Cela ne peut pas durer ; revenons-en aux dieux d’Homère ! »
Boccace est un païen par l’ardeur sensuelle, par le culte de la grâce, de la beauté, surtout par le mépris de la mort et de ses terreurs, si chères à l’Église dont elles remplissent l’escarcelle. Pendant que la peste ravage Florence, que le glas sonne, conviant à la prière, invitant à se couvrir du sac de cendre, il rassemble ses jeunes femmes et ses galants cavaliers dans une délicieuse villa qui rappelle les frais ombrages de Tibur, et il leur fait mettre en pratique le carpe diem des poètes épicuriens. Si la Mort arrive, elle les surprendra le sourire aux lèvres et se passant la couronne de fleurs qui chaque jour désigne le roi ou la reine du festin. Ce qui, pour un autre conteur, n’aurait été qu’un cadre ingénieux devient ici l’œuvre même et lui donne un sens. Dans ce cadre, Boccace a déroulé en cent histoires puisées un peu partout, mais rajeunies avec un art suprême, la vaste épopée héroïque, galante, libertine, tragique ou railleuse que chantent les passions dans le cœur de l’homme ; la haine, la jalousie, la vengeance et surtout l’amour, qui les inspire toutes. Paladins des anciens âges que l’on croirait détachés du Cycle d’Artus et de la Table-Ronde, tyrans farouches taillés sur le patron des Ugolin et des Ezzelino, maris débonnaires ou féroces, amants audacieux et entreprenants, gros marchands pleins d’astuce ou de bêtise, prêtres hypocrites, moines enragés de hâblerie ou de luxure, Boccace nous présente l’homme sous toutes ses faces ; comme peintre de femmes, il est sans rival. Quelle gracieuse galerie de filles d’Ève, avant ou après la pomme ! La Laure de Pétrarque, la Béatrix de Dante sont des êtres vaporeux, insaisissables ; les autres idéales figures qui traversent l’épopée du sombre Florentin, la tragique Francesca de Rimini, avec sa plaie au flanc, parcourant l’espace enlacée à son Paolo, la languissante Pia de Tolomei, fleur fanée dans l’air étouffant des Maremmes, sont des ombres plutôt que des femmes. Celles de Boccace ont plus de corps : elles ont même un corps assez épais, ces grosses et grasses matrones sur lesquelles s’assouvit sans vergogne l’appétit monacal ; ces rusées commères si adroites à passer d’un lit dans un autre, à duper leurs maris, à leur boucher le bon œil, à les occuper dans le cuvier pendant que le galant les cajole ; ces fringantes courtisanes toutes roides dans leurs robes de brocart et d’une impudence intrépide. L’artiste épris de la beauté des formes comme un païen, un Grec du temps de Praxitèle et de Parrhasius, se révèle en caressant d’un libre pinceau des nudités chatoyantes : la douce et charmante Grisélidis, si jolie en costume d’Ève ; la veuve innocente qui, dupée par un facétieux étudiant, s’en va au clair de lune, déshabillée comme une nymphe du Giorgione, guetter sous la feuillée les célestes demoiselles qui doivent lui ramener son amant ; Geneviève et Isola, blondes comme fil d’or, aux cheveux bouclés, entremêlés d’une légère guirlande de pervenche, viennent pêcher dans le vivier, sous les yeux du roi de Sicile, et montrent ingénument sous la chemise de lin leurs charmes naissants ; dans la forêt de Ravenne, une femme court toute nue et rose à travers bois, talonnée par la meute, poursuivie par le féroce veneur qui sonne du cor à pleins poumons. Dante, le fervent et mystique chrétien, eût fait de ce supplice l’expiation de quelque crime ; il eût cinglé de ses tercets, comme d’un fouet à triple lanière, les épaules de l’épouse adultère ou de la maîtresse infidèle ; mais Boccace est un épicurien : la suppliciée n’est coupable que de vertu, elle a osé résister à l’amour ! Peut-être Boccace a-t-il dit son dernier mot sur la femme dans l’histoire de cette séduisante Alaciel, qu’on ne peut voir sans la désirer, qu’on se dispute à coups de couteau, qui passe des bras de celui-ci dans ceux d’un autre, de la cabine des matelots dans le harem d’un pacha, goûte l’amour des vieux et des jeunes, des princes et des voleurs, au milieu de toutes sortes d’enlèvements et d’aventures, puis revient fraîche et souriante à son fiancé, le roi de Garbe, comme si de rien n’était : bouche baisée ne perd pas de son charme, mais se renouvelle, comme fait la lune.
Ces contes, qui ne sont pas tous aussi voluptueux et où la licence ne tient d’ailleurs pas plus de place qu’elle n’en occupait alors dans les mœurs, nous sont précieux encore à un autre titre : ils ont servi de passeport à la libre pensée. Il fallait constamment se tenir en garde contre une théologie ombrageuse, pour qui la pensée était suspecte et qui surveillait d’un œil jaloux tout ce qui pouvait faire échec à ses enseignements. Quand Boccace prit la plume, Cecco d’Ascoli venait d’être brûlé. Les temps n’étaient pas encore mûrs pour la discussion philosophique ; mais s’il est défendu de raisonner, on peut toujours rire, peindre les travers, les ridicules, les mœurs, bonnes ou mauvaises, et le conte, avec ses apparences anodines, son franc parler, ses insouciantes allures, fut la petite fissure, bientôt large brèche ouverte, par où la libre pensée s’échappa d’abord. Depuis longtemps, nos fabliaux, si plaisants, si naïfs, malheureusement écrits dans un idiome informe, destiné à périr, étaient une mine inépuisable de traits satiriques contre le clergé. Boccace leur a emprunté ce bon curé qui, voulant faire l’amour à une commère, laisse en gage sa soutane, et cet autre qui, se flattant de changer en jument la femme d’un de ses paroissiens, n’est arrêté par le bélître qu’au moment où il veut appiccar la coda . À ces histoires édifiantes, il en ajoute bien d’autres : celle du moine qui couche avec une dévote en se faisant passer pour l’ange Gabriel (on croirait lire l’aventure de la Cadière et du père Girard) ; celle de l’abbé qui enferme dans une tombe un mari gênant et lui fait accroire qu’il est en purgatoire, pour l’expiation de ses péchés ; celle du Juif qui se convertit au catholicisme après avoir vu de près, à Rome, la vie des cardinaux et des moines, persuadé qu’une religion qui dure depuis des siècles, avec de tels scélérats pour ministres, doit nécessairement être d’institution divine, etc. Nos vieux gaulois, tout en vilipendant les mœurs des prêtres, n’osaient guère s’en prendre à leurs fourberies et respectaient les dogmes. Boccace va plus loin : il démontre la parfaite égalité des trois religions issues de la Bible, le judaïsme, le mahométisme, le christianisme, dans sa fable ingénieuse des trois anneaux ; il se moque des superstitions dans l’histoire de Messire Chappelet, ce voleur émérite qui trompe un prêtre par une fausse confession, est canonisé après sa mort, et dont les reliques font tout autant de miracles, dit le conteur, que celles d’un autre saint ; il bafoue les imbéciles à qui un prédicateur exhibe une plume de perroquet comme tombée de l’aile de l’archange dans la chambre de la Vierge, et qui se laissent marquer d’un signe de croix au front avec les charbons retirés sous le gril de saint Laurent ; son impiété va jusqu’à nous montrer la petite Alibech, agenouillée devant l’ermite et assistant à la resurrezione della carne , bien avant qu’aient sonné aux quatre coins du ciel les trompettes du Jugement dernier. Se moquer ainsi des choses saintes et des mystères ! « La liberté philosophique toute seule eût fait brûler l’auteur, dit Villemain, elle prit pour manteau la licence des mœurs ; elle a passé sous cette sauvegarde. »

Le charme des récits avait rendu le Décaméron si populaire en Italie que l’Église n’osa se fâcher : elle ne le prohiba qu’au concile de Trente ; leur hardiesse irrévérente fit sa faveur auprès des protestants. On s’en amusait depuis longtemps en France, à cette cour brillante du héros de Marignan, où tout le monde lisait et parlait l’italien, et surtout dans ce petit cénacle d’esprits indépendants groupés autour de Lefèvre d’Étaples et de Marguerite de Valois, sincèrement religieux au fond, mais qui détestaient les vices et les désordres du clergé catholique, regardaient le monachisme comme un fléau et préludaient à la Réforme en se moquant des superstitions ridicules, des saints équivoques et du culte des reliques. Pour eux, Boccace faisait plaisamment écho à Calvin, l’adversaire impitoyable des prépuces de Jésus-Christ, du vin des Noces de Cana, des patins et des peignes de la Vierge Marie, du bouclier de S. Michel archange, « toutes inventions de néant, forgées pour attraper deniers aux peuples », et les attirait autant par cette conformité avec leurs propres aspirations que par l’art exquis avec lequel il avait transfiguré les naïfs produits de la vieille veine gauloise. Marguerite, dans sa retraite de Nérac, en commanda une traduction française à son secrétaire, Antoine Le Maçon, pour remplacer une ancienne imitation, démodée et hors d’usage, qu’avait publiée Laurens de Premierfaict dès la fin du XIV e siècle. Antoine Le Maçon s’acquitta de sa tâche avec tant de goût et d’exactitude que son travail est devenu en quelque sorte définitif : Sabatier de Castres s’est borné à le retoucher prétentieusement, tout en donnant sa traduction comme nouvelle. Mieux vaut laisser dans son intégrité, avec ses tournures naïves, ses périodes quelquefois embarrassées et ses expressions archaïques mais pleines de saveur, cette langue du XVI e siècle, en comparaison de laquelle la nôtre, plus châtiée et plus régulière, semble fade.

Boccace a dédié son œuvre « aux pauvres dames qui, retirées de leurs volontés et plaisirs, par le vouloir des pères, des mères, des frères et des maris, la plupart du temps demeurent enfermées dans le petit circuit de leurs chambres » ; il pensait surtout à celles qui aiment, car il ne faut aux autres, ajoute-t-il, que l’aiguille, le fuseau et le rouet. Quoique aujourd’hui les femmes soient moins strictement recluses qu’au temps où la reine Berthe filait, elles se délectent encore aux romans d’amour, à l’exception de celles qui font « les dédaigneuses et les sucrées », et c’est à elles que l’on songe tout naturellement en réimprimant le Décaméron . Aussi a-t-il semblé superflu de l’accompagner de notes historiques ou philologiques : l’érudition alourdirait ces pages légères. Rappelons-nous que Léonard de Vinci en faisait écouter la lecture à Monna Lisa, pour amener sur ses lèvres ce sourire ambigu qu’il a pour jamais fixé dans sa Joconde.

ALCIDE BONNEAU.
( Édition Liseux, 1879 .)
CI COMMENCE LE LIVRE NOMMÉ DÉCAMÉRON
et surnommé prince Galliot, auquel sont contenues cent nouvelles racontées en dix journées par sept dames et trois honnêtes jeunes hommes .
Prologue de Boccace
C’est chose humaine d’avoir compassion des affligés : et encore qu’à chacune personne il soit bien séant, ceux-là mêmement y ont plus d’obligation qui, autrefois, ont eu besoin de confort, et l’ont trouvé en aucuns. Entre lesquels si jamais personne en eut affaire, et qu’il l’ait eu pour agréable, ou bien qu’il en ait reçu contentement, je suis l’un de ceux-là. Pour ce que, dès ma première jeunesse jusqu’à présent, je fus outre mesure embrasé d’un amour que je mis en lieu haut et noble, trop plus par aventure que, à ma basse condition me semblerait, en le disant, appartenir, combien que j’en fusse loué et beaucoup plus estimé de ceux qui étaient discrets, et à la connaissance desquels ceci parvint. Néanmoins elle me fut fort pénible à supporter, non, certes, pour la cruauté de la dame que j’aimais, mais pour la trop abondante ardeur conçue d’un appétit peu réglé en mon entendement, laquelle me faisait souventes fois sentir plus d’ennui et de peine que besoin ne m’eut été, parce qu’elle ne me laissait demeurer content en aucun convenable état. Auquel ennui les plaisants devis et louables consolations d’un mien ami me donnèrent tant d’allégement que j’ai ferme opinion par celles-là être échappé que je ne sois mort : mais comme il plut à celui lequel, étant éternel, a voulu par loi immuable mettre fin à toutes choses mondaines, mon amour par-dessus tout autre fervent, et lequel nulle force de délibération, de conseil, de honte évidente ou de péril qui s’en fut su ensuivre, n’avait jamais pu ni rompre, ni ployer, se diminua de soi-même par succession de temps, de sorte que seulement il m’a laissé de soi en l’entendement ce plaisir qu’il a accoutumé de donner à ceux qui ne nagent trop avant en ses plus profonds abîmes. Par quoi, là où il était coutume d’être pénible et fâcheux, maintenant, ayant chassé tout travail arrière, je sens qu’il est demeuré très plaisant. Mais combien que la peine soit cessée, pour cela ne s’en est fui le souvenir des plaisirs récents, et qui m’ont été faits par ceux qui, par la bienveillance qu’ils me portaient, étaient déplaisants de mes travaux, et ne les oublierai jamais, comme je crois, sinon par mort. Et pour ce que la reconnaissance des bienfaits et plaisirs est, comme il me semble, entre les autres vertus grandement à louer, et pareillement le contraire à blâmer : pour non sembler ingrat j’ai en moi-même délibéré, maintenant que je me puis dire en liberté, de vouloir en ce peu que je pourrai, pour échange de ce que j’ai reçu, donner aucun allégement, je ne dis pas à ceux qui m’aidèrent, parce que par aventure, par leur bon sens ou par leur bonheur ils n’en sont en aucune nécessité, mais bien à ceux qui en ont besoin. Et combien que mon confort puisse être et soit assez peu de chose aux nécessiteux, néanmoins il me semble le devoir plutôt donner là où le besoin apparaît plus grand ; tant pour ce qu’il y profitera plus, comme pour ce qu’il y sera trouvé meilleur. Et qui sera celui qui voudra nier qu’il ne soit trop plus convenable donner confort aux pauvres dames qu’aux hommes ? Elles, comme honteuses et timides, tiennent le plus souvent dedans leurs cœurs délicats les amoureuses flammes cachées, lesquelles combien plus de force elles aient que les manifestes, ceux le savent qui l’ont éprouvé. En outre ceci, retirées de leurs volontés et plaisirs par le vouloir des pères, des mères, des frères et des maris, la plupart du temps demeurent enfermées dans le petit circuit de leurs chambres : là où, quasi contraintes comme oisives de demeurer assises, voulant tantôt une chose et tantôt non, forgent en une même heure en elles-mêmes diverses pensées : lesquelles il n’est possible qu’elles soient toujours plaisantes. Et si à l’occasion de celles-ci survient en leur entendement aucune mélancolie mue d’amoureux désir, il faut qu’avec peine et fâcherie grande elles y demeurent, si par fortune avec nouveaux et plaisants devis elles n’en sont ôtées. Davantage il faut confesser qu’elles sont moins fortes que les hommes à soutenir les ennuis : ce que pas n’advient ainsi des hommes qui aiment, comme nous pouvons voir clairement : car s’ils ont aucune mélancolie ou qu’ils soient chargés et travaillés de diverses pensées, ils ont mille moyens de les alléger ou de les oublier. Pour ce que, quand ils veulent, ils ne sont en telle nécessité qu’ils ne puissent aller et venir çà et là, ouïr et voir beaucoup de choses, voler, chasser, pêcher, aller à cheval, jouer ou marchander : chacun desquels moyens a force de retirer du tout ou en partie l’entendement à soi, et de l’ôter de la pensée ennuyeuse, au moins par quelque espace de temps ; après lequel, par un moyen ou par un autre, la consolation survient, ou bien l’ennui se diminue. Afin donc que par moi le péché de la fortune soit en partie amendé, laquelle, où moins y avait de force, comme nous voyons dans les pauvres dames, là plus elle a été chiche d’aide et support, je veux et entends, pour le secours de celles qui aiment, car il ne faut aux autres que l’aiguille, le fuseau et le rouet, raconter cent nouvelles, ou fables, ou paraboles, ou histoires, comme nous les voudrons baptiser, récitées en dix journées, par une honnête assemblée de sept dames et trois honnêtes jeunes gentilshommes, durant le temps pestilentiel de la dernière mortalité, ensemble aucunes chansonnettes desdites dames chantées à leur plaisir. Dans lesquelles plaisantes nouvelles on verra plusieurs étranges cas d’amour et autres aventures advenues, tant de notre temps qu’anciennement ; desquelles les dames qui les liront pourront prendre, des plaisantes choses en celles-là montrées, plaisir et profitable conseil : d’autant qu’elles pourront connaître ce qui est à éviter et ce qui est à suivre. Ce que si ainsi advient, que Dieu veuille, en rendons grâces à Amour, lequel, en me délivrant de ses liens, m’a octroyé le pouvoir de tâcher d’employer le temps à chose qui leur soit agréable.
La première journée

Ci commence la première journée du Décaméron en laquelle (après démonstration faite par l’auteur, pour quelle occasion il advint que les personnes dont on aura ci parlé se dussent assembler pour conter les nouvelles), on devise, sous le gouvernement de M me Pampinée, de ce qui vient le plus à l’idée de chacun.
Toutes les fois, ô gracieuses dames, que, pensant en moi-même, je regarde combien vous êtes naturellement pitoyables, autant de fois je connais que la présente œuvre aura, à votre jugement, fâcheux et ennuyeux commencement, aussi bien comme est douloureuse la souvenance qu’elle porte en son front de la pestilentieuse mortalité dernière, universellement dommageable à chacun qui la vit ou qui autrement la connut ; mais je ne veux pourtant que ceci vous épouvante d’en lire plus avant, comme si quasi on ne la devait voir, sinon avec soupirs et larmes, mais veux et désire que cet horrible commencement ne vous soit autre chose qu’est une montagne haute et droite à ceux qui font longs voyages à pied, après laquelle on voit assise une belle et plaisante plaine, laquelle vient de tant plus à plaisir, comme la peine du monter et descendre a été plus grande ; car tout ainsi que le plaisir prend fin par la douleur, pareillement les ennuis prennent fin par une joie survenante.
Après cette brève fâcherie, brève dis-je d’autant qu’elle est contenue en peu d’écrit, suit incontinent la douceur et le plaisir que je vous ai ci-devant promis, lequel par aventure on n’espérait d’un tel commencement, si je ne le vous promettais. Et en vérité si j’eusse pu honnêtement vous mener là où je désire, par autre part que par un si rude sentier comme est celui-ci, je l’eusse volontiers fait ; mais parce que sans cette narration ne se pouvait démontrer quelle fut l’occasion pourquoi les choses qu’on lira ci-après advinrent, je me mets, quasi contraint par nécessité, à les écrire.
Je dis donc que nous étions déjà parvenus à l’an de la salutaire incarnation de Jésus-Christ mille trois cent quarante-huit, quand la pestifère mortalité parvint en l’excellente cité de Florence, belle par-dessus toute autre d’Italie, laquelle peste, par opération des corps supérieurs, ou bien pour nos iniquités, fut envoyée sur les mortels par la juste colère de Dieu ; et aucune autre auparavant prit son commencement dans les parties d’Orient, lesquelles elle priva d’une quantité innombrable de vivants, puis sans s’arrêter s’étendit d’un lieu en autre, continuant vers l’Occident misérablement jusques en ladite cité. Et là, n’y servant aucun sens ou providence humaine, par lesquels la ville fût de plusieurs immondices nettoyée par les officiers à ces ordonnés, ni pareillement avoir défendu l’entrée à chaque malade, et plusieurs autres conseils et délibérations faites pour la conservation de la santé, ni encore les humbles supplications faites à Dieu par les dévotes personnes, non seulement une fois, mais plusieurs en processions ordonnées et en autres manières, environ le commencement de ladite année commença d’une sorte émerveillable à démontrer ses douloureux effets : non pas comme elle avait fait en Orient, là où quiconque saignait du nez montrait signe manifeste de mort inévitable, mais ici au commencement naissaient aux enfants mâles et femelles, ou en l’aine, ou sous les aisselles, certaines enflures, dont aucunes croissaient comme une pomme de moyenne grosseur, les autres comme un œuf, et aucunes plus grosses, et aucunes autres moindres, lesquelles en langage vulgaire on nommait bosses , et en peu de temps desdites deux parties du corps commença ladite bosse mortifère à naître et venir indifféremment par toutes les autres parties d’icelui. Et de ceci après commença la qualité de ladite maladie à se changer en taches noires ou bleues, lesquelles apparaissaient à plusieurs dans les bras, par les cuisses et en chacune autre partie du corps, aux uns grandes et rares, et aux autres menues et épaisses. Et tout ainsi que la bosse avait été au commencement et était encore indice certain de prochaine mort, autant en était à chacun de ceux à qui ces taches venaient, pour la guérison desquelles maladies il semblait que ni conseil de médecin, ni vertu de médecine n’y valussent ou fissent aucun remède, mais plutôt, ou que nature, de malheur, ne le voulût souffrir, ou que l’ignorance des médecins ne connût dont elles procédaient, et par conséquent n’en sût prendre bonne résolution. Outre le nombre desquels savants en l’art, plusieurs tant femmes que hommes, sans jamais avoir eu aucune doctrine de médecine, devinrent médecins : tellement que non seulement peu en guérirent, mais mouraient presque tous dedans le troisième jour après que lesdits signes apparaissaient, les uns plus tôt et les autres plus tard, et le plus souvent sans aucune fièvre ou autre accident. Et fut encore cette peste de plus grande force, parce qu’elle s’attachait par la fréquentation des malades aux personnes saines, ni plus ni moins que fait le feu aux choses sèches ou ointes quand elles sont bien près de lui. Et plus encore eut-elle de violence et malice, car, non seulement le parler ou le fréquenter avec les malades donnait le mal aux sains ou occasion de commune mort, mais encore le toucher aux habillements ou quelque autre chose des malades qu’on maniât, ou qu’on s’en servît, semblait qu’il transportât le mal avec soi à celui qui les touchait. C’est chose admirable à ouïr ce que je veux dire, laquelle si des yeux de plusieurs et des miens n’avait été vue, à grand-peine oserais-je non seulement l’écrire, mais ni aussi le croire, encore que je l’eusse ouï d’homme digne de foi. Je dis que de si grande efficacité fut la qualité de la peste susdite à s’attacher et prendre de l’un à l’autre que, non seulement d’homme à homme, mais fit ceci qui plus est, et que plusieurs fois visiblement on a vu, c’est à savoir que les habillements ou quelque autre chose qui eût été au malade ou mort de telle maladie, étant touchés ou maniés d’une autre bête hors de l’espèce de l’homme, non seulement la contaminaient du mal, mais celle-là qui les touchait en mourait bientôt après. De quoi mes yeux, comme ci-dessus est dit, prirent un jour entre autres telle expérience que, étant jetés en une rue publique les draps déchirés d’un pauvre homme mort de telle maladie, et s’approchant à eux deux pourceaux, lesquels, selon leur coutume, les prirent premièrement avec le groin, et après avec les dents, puis les secouèrent par les joues, tous deux en un instant après, ayant fait un tour ou deux, tombèrent morts par terre sur les draps qu’ils avaient tirés à leur malaventure, comme s’ils eussent pris du venin. Lesquelles choses et autres semblables ou plus grandes engendrèrent diverses peurs et imaginations à ceux qui demeuraient vivants, et presque tous tendaient à une fin assez inhumaine et peu charitable : c’est à savoir d’éviter et de fuir les malades et ce qu’ils avaient touché, et ainsi faisant pensaient chacun acquérir salut à soi-même. Il y en avait aucuns qui considéraient que de vivre sobrement et se garder de toute superfluité pût beaucoup résister à un tel accident. Et s’étant assemblés en une bande vivaient ainsi séparés de toute autre compagnie, s’assemblaient et s’enfermaient aux maisons où il n’y avait aucun malade ; là où pour mieux vivre ils usaient de viandes délicates et vins excellents, et fuyaient toute luxure sans parler à personne qu’entre eux, ni vouloir ouïr parler de dehors de morts ou de malades, et avec instruments et tous les plaisirs qu’ils pouvaient avoir, passaient le temps. Il y en avait d’autres de contraire opinion, lesquels affirmaient qu’il n’y avait médecine plus certaine à si grand mal que de boire beaucoup et se réjouir, chanter à tous propos, aller çà et là et satisfaire à l’appétit de toute chose qu’il pouvait souhaiter, et se rire et moquer de ce qui advenait ; et ainsi comme ils le disaient l’exécutaient jour et nuit, car ils s’en allaient maintenant à une taverne, et tantôt à une autre : vivant sans règle et sans mesure. Et ceci faisaient-ils trop plus souvent dans les maisons d’autrui, pourvu qu’ils y sussent quelque chose qui leur vînt à plaisir et à gré. Ce qu’ils pouvaient facilement faire, parce que chacun, comme si plus il ne devait vivre en ce monde, avait comme soi-même mis à l’abandon tout ce qu’il avait. Au moyen de quoi la plupart des maisons étaient devenues communes, et autant en usait l’étranger, pourvu qu’il y voulût venir, comme eût pu faire le seigneur propre. Si est-ce que avec toute cette bestiale délibération toujours fuyaient-ils tant qu’ils pouvaient les malades, et en telle affliction et misère de notre cité, l’autorité vénérable des lois, tant divines qu’humaines, était quasi détruite à faute de ministres et exécuteurs d’icelles. Lesquels étaient tous ou morts ou malades comme les autres, ou bien demeuraient si seuls et en si grande nécessité de serviteurs et valets qu’ils ne pouvaient faire aucun office : par quoi il était licite à chacun de faire ce qu’il voulait.
Plusieurs autres observaient une moyenne vie entre les deux ci-dessus, ne faisant si grande diète de viande comme les premiers, ni aussi s’abandonnant tant à boire et aux autres dissolutions comme les seconds, mais usaient de toutes choses à suffisance selon leurs appétits, et sans s’enfermer allaient çà et là, en portant à la main, les uns des bouquets de fleurs, les autres herbes odoriférantes et autre diverse manière d’épiceries, les mettant souvent au nez, estimant être chose très bonne avec telles choses conforter le cerveau, comme ainsi fut que l’air ressemblait tout engrossi de la puanteur des corps morts et des maladies, et des médecines. Aucuns autres étaient de plus inhumaine opinion (combien par aventure qu’elle fût la plus sûre), disant qu’il n’y avait meilleure médecine contre la peste ni si bonne que le fuir d’avec eux. Et mus de cet argument, ne se souciant d’aucune chose que d’eux-mêmes, plusieurs et hommes et femmes abandonnèrent la propre cité, leurs propres maisons, leurs lieux et leurs parents et leurs biens, et cherchèrent ceux d’autrui, au moins leurs villages : comme quasi si la colère de Dieu, pour punir l’iniquité des hommes avec cette peste, ne dût opprimer sinon ceux qu’elle trouverait enclos dedans les murs de leur cité, ou bien pensant qu’en icelle il ne dût plus demeurer aucune personne, et que sa dernière fin fût venue. Et combien que ceux-ci avec leurs diverses opinions ne mourussent tous, si est-ce aussi que tous n’échappaient pas ; mais étant devenus malades plusieurs des uns et des autres dessus dits, et ayant donné eux-mêmes partout l’exemple de fuir, lorsqu’ils étaient sains, à ceux qui demeuraient en santé, ils languissaient partout, comme abandonnés. Or laissons à part que l’un des citoyens fuit l’autre, et que quasi aucun voisin n’eût souci de l’autre, ni que les parents peu de fois ou jamais se visitassent, et encore de loin : cette tribulation était entrée dedans le cœur des hommes avec si grand épouvantement que l’un frère abandonnait l’autre, l’oncle le neveu, la sœur le frère, et plusieurs fois la femme le mari. Et qui plus grande chose est et quasi incroyable, les pères et les mères fuyaient de visiter et servir leurs enfants, tout ainsi comme s’ils n’eussent été à eux. Au moyen de quoi il ne demeura autre chose à ceux qui en nombre inestimable d’hommes et femmes devenaient malades que la charité des amis, et de ceux-ci y en eut peu, ou l’avarice des serviteurs, lesquels servaient contraints par gros et déraisonnables salaires, combien que pour tout ceci il s’en trouvait encore bien peu ; et ceux-là étaient hommes et femmes matériels et de gros entendement, qui jamais auparavant n’avaient servi à telles nécessités ; lesquels encore ne servaient d’autre chose que de bailler aux malades quelque chose qu’ils demandaient, ou de regarder quand ils mourraient, et faisant ainsi tels services, le plus souvent eux-mêmes avec leur gain se perdaient, tellement que cette nécessité de se voir ainsi abandonnés des voisins, parents et amis, et d’avoir indigence de serviteurs vint une coutume, non jamais auparavant ouïe, qu’il n’y avait femme tant belle, jeune ou noble fût-elle, qui devenant malade se souciât d’avoir pour son service un homme, fût-il jeune ou autre, et n’avait aucune honte lui montrer toutes les parties de son corps, comme elle eût fait à une femme, si la nécessité de son mal le requérait. Ce qui fut par après, à celles qui guérirent, occasion par aventure de moindre honnêteté. Et outre ceci il s’ensuivit la mort de plusieurs, lesquels fussent échappés si par fortune ils eussent été secourus. Au moyen de quoi, tant pour la faute des remèdes convenables, lesquels les malades ne pouvaient avoir, que par la force de la peste, la multitude de ceux qui de jour et nuit mouraient était si grande que c’était chose épouvantable, non seulement de le voir, mais de l’ouïr dire. Par quoi la nécessité quasi engendra, entre ceux qui demeurèrent vivants, certaines coutumes toutes contraires aux premières dont avaient coutume d’user les habitants de la ville.
La coutume était, comme encore nous voyons qu’elle est, que les femmes parentes et voisines s’assemblaient en la maison du trépassé et là, avec celles qui lui étaient plus proches, pleuraient ; et d’autre part au-devant de ladite maison, avec ses plus prochains parents, s’assemblaient les voisins et beaucoup d’autres citoyens, et selon la qualité du trépassé y venait le clergé, puis était par ses semblables porté sur les épaules avec pompe funèbre de torches et de chants en l’église qu’il avait élue avant sa mort. Lesquelles choses, après que la fureur de la peste commença à croître, toutes ou la plupart d’icelles cessèrent, et survinrent d’autres nouvelles coutumes en leur lieu : parce que non seulement mouraient les gens sans avoir beaucoup de femmes autour de soi, mais il y en avait assez qui passaient de cette vie sans témoins, et peu y en avait de ceux à qui les pitoyables plaintes et les amères larmes fussent données ; mais au lieu de celles-ci, le plus souvent on se riait et gaudissait en compagnie. Laquelle coutume les femmes avaient très bien apprise, ayant presque chassé d’elles la pitié féminine pour leur santé. Et était bien petit le nombre de ceux dont les corps fussent accompagnés à la sépulture de plus de dix ou douze de leurs voisins ; non que ce fussent encore d’honorables citoyens, mais une manière de porteurs de morts venus du menu peuple qui se faisaient appeler fossoyeurs, lesquels faisaient ces services pour de l’argent et chargeaient sur leurs épaules la bière, laquelle avec grande hâte ils portaient le plus souvent, non pas encore en l’église qu’ils avaient élue avant leur mort, mais à la plus prochaine qu’ils trouvaient ; et il n’y avait derrière eux que quatre ou six pauvres prêtres et clergeons avec peu de luminaire, et quelquefois point : lesquels, avec l’aide desdits fossoyeurs, sans se travailler à dire trop long et solennel service, les mettaient en la première fosse qu’ils trouvaient vide. La pitié et misère du menu peuple et encore d’une grande partie de celui de moyen état était trop plus grande à regarder, parce que la plupart avaient espérance de guérir, ou contraints par pauvreté demeuraient en leurs maisons à l’entour de leur voisinage ; et n’était jour qu’il n’en vînt de malades à milliers, lesquels, pour non être servis ni secourus d’aucune chose, mouraient presque tous. Et assez y en avait-il de ceux qui prenaient fin par les rues de jour ou de nuit, et plusieurs autres, encore qu’ils mourussent en leurs maisons, faisaient premièrement savoir à leurs voisins qu’ils étaient morts plus par la puanteur des corps morts et corrompus qu’autrement. Et de ceux-ci et des autres qui mouraient ainsi partout, les voisins généralement observaient une façon de faire, portés à ceci, non moins de la crainte que la puanteur et corruption des morts ne leur fît mal que de la charité qu’ils eussent aux trépassés, qu’eux-mêmes quand ils pouvaient, ou bien avec l’aide d’aucuns porteurs quand ils en pouvaient avoir, tiraient les corps déjà morts de leurs maisons, les mettant devant leurs huis, là où qui y fût voulu aller, même au matin, l’on en eût pu voir sans nombre. Puis après faisaient alors porter force bières, et tels y en eut qui par faute de bières les mettaient sur les tables, et non seulement une fois a-t-on vu qu’une seule bière fut chargée de deux ou trois corps morts, mais on en eût beaucoup compté de celles que la femme, le mari, deux ou trois frères, ou le père ou la mère étaient tous en une bière. Encore plus que souvent est-il advenu que quand deux prêtres avec une croix allaient pour quérir quelque trépassé, vous eussiez vu derrière eux trois ou quatre de ces porteurs avec leurs bières, et là où les prêtres ne pensaient avoir qu’un mort à ensevelir ils en avaient six ou huit et quelquefois davantage, et n’étaient pour tout cela accompagnés d’aucune honorable compagnie, ni de larmes, ni de luminaires, mais était venue la chose à tant qu’on se souciait aussi peu des hommes qui mouraient qu’on se soucierait à cette heure des chèvres. Par quoi assez manifestement apparut que ce que le naturel cours des choses n’avait pu montrer aux sages avec petit et rare dommage, c’est à savoir de supporter patiemment les infortunes et malheurs, la grandeur de ceux-ci l’enseigna non seulement aux sages mais aussi aux simples gens, tellement qu’ils ne se souciaient plus des maux qui leur survenaient.
La terre sacrée ne pouvait suffire à la grande multitude des corps morts qu’on portait en chaque église tous les jours et presque à toute heure, et même voulant donner à chaque mort lieu propre selon l’ancienne coutume : par quoi on fut contraint de faire par les cimetières des églises, après que tout était plein, de grandes fosses où l’on mettait à centaines ceux qu’on apportait, et en icelles rangés un à un comme on met les marchandises dans les navires, on les couvrait d’un bien petit de terre tant que la fosse fût pleine.
Et à cette fin que je ne vais plus rechercher, autour de chacune particularité, les misères passées advenues en notre cité, je dis que courant en celle-ci si malheureux temps comme vous avez ouï, il n’épargna en rien pour cela les villages d’alentour dans lesquels, laissant à part les châteaux fermés qui étaient en leur petitesse semblables à la ville, les laboureurs pauvres et misérables avec leur famille mouraient par les maisons séparées et par les champs sans aucune peine de médecin ou aide de serviteur, et aussi par les chemins et en leurs terres cultivées de jour et de nuit indifféremment, non comme hommes, mais comme bêtes. Pour laquelle chose eux, devenus en leurs coutumes lascifs comme les citoyens, ne se souciaient d’eux ni d’aucunes de leurs affaires : mais tous, comme attendant de jour à autre la mort, s’efforçaient de toute leur puissance non de garder du danger des bêtes les fruits de leurs terres labourables et de leurs travaux passés, mais de consommer plutôt ceux qu’ils trouvaient présents à manger, dont il advint que les bœufs, les ânes, les brebis et les chèvres, les pourceaux, les poules et même les chiens très fidèles à l’homme, chassés hors des propres maisons, s’en allaient comme bon leur semblait par les champs, là où encore les grains étaient à l’abandon sans être non pas recueillis, mais ni seulement coupés. Et plusieurs desdites bêtes comme presque raisonnables, après qu’elles avaient bien repu le jour, s’en retournaient saoules la nuit en leurs maisons sans aucun gouvernement de pasteur. Que se peut-il dire plus, laissant parler des villages et retournant à la ville ? sinon que telle et si grande fut la cruauté du ciel et par aventure en partie celle des hommes qu’entre le mois de mars et celui de juillet prochain en suivant on croit que, tant par la force de la maladie de peste que pour avoir plusieurs malades été mal secourus ou abandonnés à leur besoin par la peur qu’avaient les sains, plus de cent mille créatures moururent dans le circuit des murailles de la cité de Florence, là où avant l’accident advenu on n’eût par aventure jugé qu’il y en eût eu autant. Ô combien de grands palais, combien de belles maisons, combien de nobles habitations pleines auparavant de famille, de seigneurs et de dames vit-on toutes vides sans y demeurer jusqu’au plus petit serviteur ! Ô combien de lignées dignes de mémoire, combien de très grandes hoiries, combien de fameuses richesses vit-on demeurer sans vrai successeur ! combien d’honnêtes hommes, combien de belles femmes, combien de vaillants et gracieux jeunes hommes, lesquels non seulement un autre, mais Galien, Hippocrate et Esculapius, s’ils vivaient, eussent jugés être très sains, a-t-on vu dîner au matin avec leurs parents, compagnons et amis, qui au soir s’en allaient souper en l’autre monde avec leurs prédécesseurs !
Il m’ennuie à moi-même de me rompre la tête à raconter tant de misères : par quoi voulant désormais laisser de celles-ci ce que plus aisément je pourrai, je dis qu’étant en ces termes notre cité vide d’habitants il advint, comme depuis j’ai su de personne digne de foi, qu’en la vénérable église de Sainte-Marie-la-Neuve un mardi matin, n’y étant quasi autre personne, après avoir ouï le divin office en habit de deuil, comme la saison le requérait, se retournèrent sept sages jeunes dames toutes alliées l’une à l’autre ou par amitié ou par voisinage ou par parenté, desquelles la plus âgée ne passait vingt-huit ans, et la plus jeune n’en avait moins de dix-huit, chacune de noble parenté, belles de forme, ornées de bonnes mœurs et de gracieuse honnêteté ; les noms desquelles je pourrais bien dire, si juste occasion ne me le défendait, laquelle est celle-ci : que je ne veux par les choses qui s’ensuivent qu’elles ont récitées, ni par ce qu’on en pourra dire le temps à venir, qu’aucune d’elles en puisse avoir honte, étant les lois de plaisir plus étroites aujourd’hui, pour les occasions dessus déclarées, qu’elles n’étaient alors non seulement à leur âge, mais à beaucoup plus mûr. Ni je ne veux aussi donner matière aux envieux, prompts à médire de toute louable vie, de diminuer en aucun acte l’honnêteté des honnêtes dames avec laides et sottes paroles. Et par ainsi, afin que ce que chacune disait se puisse comprendre sans confusion, je délibère de les nommer par noms convenables en tout ou partie conformes à leurs qualités. Desquelles la première et celle qui était plus âgée nous nommerons Pampinée, la seconde Flammette, la troisième Philomène, la quatrième Émilie, la cinquième Laurette, la sixième Néiphile, et la dernière nous la nommerons, non sans occasion, Élise ; lesquelles, assemblées en un des coins de l’église, non point par délibération faite auparavant, mais par cas fortuit, et étant assises comme en rond, commencèrent, après plusieurs soupirs, ayant cessé de dire leurs patenôtres, à deviser entre elles plusieurs et diverses choses de la qualité du temps. Et un peu après M me Pampinée commença à parler ainsi :
« Mes chères dames, vous pouvez, comme moi, plusieurs fois avoir ouï dire qu’il ne fait injure à personne qui honnêtement use de son droit. C’est chose naturelle à toute personne qui naît en ce monde d’aider, conserver et défendre sa vie tant qu’il peut : et est ceci tant permis, qu’encore est-il aucune fois advenu que pour garder celle-ci on a tué des hommes sans aucune coulpe, et si les lois permettent ceci, à la sollicitude desquelles gît le bien-vivre de tous les mortels, combien plus fort honnête est-il à nous et à toute autre personne de chercher et prendre, sans offenser autrui, tous les remèdes que nous pouvons pour la conservation de notre vie ? Toutes les fois que je viens à bien regarder notre façon de faire de cette matinée, et encore celle de plusieurs autres passées, et que je pense quels sont nos propos, je comprends, comme vous pareillement pouvez comprendre, que chacune de nous a peur de soi-même ; et ne m’en émerveille point, mais je m’ébahis bien fort, connaissant chacune de nous avoir jugement de femme, que nous ne prenons pour nous quelque remède contre ce que chacune de nous doit craindre par raison. Nous demeurons ici, comme il me semble, non autrement que si nous voulions ou devions porter témoignage de tous les corps morts qui sont portés en sépulture, ou pour écouter si les religieux de céans, dont le nombre est quasi venu à néant, chantent leur office à l’heure qu’ils doivent, ou pour montrer à quiconque vient ici par nos habits la qualité et quantité de nos misères ; et si nous sortons d’ici, nous ne voyons que corps morts, ou transporter les malades çà et là, ou bien nous voyons courir par la ville, avec une fureur déplaisante à voir, ceux que l’autorité des lois publiques avait auparavant bannis de la cité par leurs démérites et méchancetés, en méprisant quasi ces lois, parce qu’ils savent bien que les exécuteurs de celles-ci sont morts ou malades ; ou bien nous voyons encore les plus malheureux bélîtres de notre cité, lesquels engraissés de notre sang se font nommer fossoyeurs, et en moquerie et mépris de nous s’en vont courant à cheval partout, nous reprochant nos pertes et malheurs avec déshonnêtes chansons, tellement que nous n’oyons autre chose sinon : tels et tels sont morts, et tels s’en vont mourir ; et s’il y en avait qui se plaignît, nous n’ouïrions partout que douloureuses plaintes ; et si nous retournons à nos maisons, je ne sais pas s’il arrive à vous autres comme à moi, mais quand je ne trouve, de tout mon ménage, aucune autre personne sinon ma chambrière, j’ai si grand-peur que presque tous les cheveux me dressent sur la tête, et me semble que où que j’aille, ou bien que je demeure, que je vois partout l’esprit et l’ombre de ceux qui sont trépassés, non pas avec les visages que j’ai coutume de leur voir, mais avec un regard horrible qui leur est nouvellement venu, je ne sais d’où. Pour lesquelles choses ici et hors d’ici et en la maison, il me semble que je suis toujours mal ; et de tant plus encore que nulle personne, comme il me semble, qui ait de quoi ou lieu pour se retirer, comme nous avons, n’est demeurée ici sinon nous ; encore me suis-je laissé dire plusieurs fois que, si aucuns sont demeurés, ceux-là, sans faire distinction aucune des choses honnêtes à celles qui ne sont point honnêtes, seulement que l’appétit le désire, et soient-ils seuls ou accompagnés, ou de jour ou de nuit, font les choses qui leur viennent plus à appétit ; et non seulement les séculières personnes, mais encore celles qui sont recluses et enfermées dedans les monastères, rompant les lois d’obéissance et s’étant adonnées aux plaisirs de la chair, sont devenues lascives et dissolues, se faisant accroire que ce qui est convenable aux autres femmes ne leur est malséant, pensant en telle manière échapper.
Et s’il est ainsi comme manifestement il se voit, que faisons-nous ici ? qu’attendons-nous ? que songeons-nous ? pourquoi sommes-nous plus paresseuses à notre salut que tout le demeurant des citoyens ? Nous réputons-nous moins précieuses que toutes les autres ? ou croyons-nous que notre vie soit attachée à notre corps avec plus forte chaîne que celle des autres, et que, par ce, nous ne devions avoir souci d’aucune chose qui ait force de l’offense ? Nous errons : nous sommes trompées. Quelle bestialité est la nôtre si ainsi nous le croyons ! Autant de fois que nous nous voudrons souvenir quels et combien de jeunes hommes et femmes ont été vaincus de cette cruelle peste, nous en verrons argument évident.
Et par ainsi, afin que nous, par être trop scrupuleuses et nonchalantes, ne tombions là dont, quand nous voudrions, nous ne pourrions, par aventure, en aucune manière, nous relever, je jugerais très bien fait, s’il vous en semble ce qu’il m’en semblerait, que nous, ainsi comme nous sommes, au moins si nous voulions faire ce que plusieurs avant nous ont fait et font tous les jours, sortissions de cette ville, et, fuyant comme la mort les des honnêtes exemples d’aucuns autres, nous en allassions honnêtement demeurer en nos maisons aux champs, dont chacune de nous a grande abondance ; et là nous prendrions tout le plaisir et joie que nous pourrions, sans toutefois transgresser en aucun acte les limites de raison.
Là ouït-on chanter les oiselets ; on y voit les petites montagnes et les plaines verdoyer et les champs pleins de blé ondoyer ni plus ni moins que fait la mer ; pareillement on y voit de mille sortes d’arbres et aussi le ciel trop plus ouvertement que nous ne faisons ici, lequel, encore qu’il soit courroucé, non pourtant il ne nous nie point ses beautés trop plus belles à voir que les murailles de notre cité vides de personnes ; et là encore, outre ceci, l’air y est beaucoup plus frais, et généralement il y a trop plus grande abondance de tout ce qui nous est nécessaire en ce temps pour la conservation de notre vie, et moins de fâcherie et ennui qu’ici : car bien que les paysans meurent aussi bien aux champs comme font ici les citoyens, le déplaisir est néanmoins d’autant moindre, comme les maisons et les habitants y sont plus rares qu’en la cité ; et d’autre part, si bien j’y regarde, nous n’abandonnons ici personne, car plutôt nous nous pouvons dire abandonnées, parce que nos maris, parents et amis, ou mourant ou fuyant la mort, nous ont laissées seules en cette si grande affliction, comme si quasi nous ne leur fussions aucune chose. Par quoi nous ne pouvons tomber en aucune répréhension en suivant ce conseil ; là où, si nous ne le suivons, il en peut advenir douleur, ennui et, par aventure, la mort.
Et par ainsi, si bon vous semble, je pense que ce serait bien fait de prendre nos chambrières, avec les choses qui nous sont nécessaires, et nous faire suivre aujourd’hui en ce lieu, demain en cet autre, là prenant tout le plaisir et récréation que nous peut amener cette saison et demeurer en cette sorte tant que nous voyons, si premièrement la mort ne nous surprend, quelle fin nous réserve le Ciel à ceci, et veux bien qu’il vous souvienne qu’il ne nous est moins séant de sortir d’ici honnêtement qu’il est à une grande partie des autres dames d’y demeurer déshonnêtement. »

Les autres dames, après avoir ouï M me Pampinée, non seulement louèrent son conseil, mais, désirant de le suivre, avaient déjà particulièrement entre elles commencé à aviser le moyen comme si quasi au partir de là elles devaient sur l’heure se mettre en chemin ; toutefois, M me Philomène, qui était très sage, dit :

« Combien, mesdames, que ce qu’a proposé M me Pampinée soit très bien dit, il n’est pourtant pas raisonnable d’y courir ainsi comme il semble que nous voulons faire ; souvenez-vous que nous sommes toutes femmes, et n’y a celle de nous si enfant qui ne puisse bien connaître comme, quand nous sommes assemblées ensemble et sans la providence ou conduite de quelque homme, nous nous savons gouverner.
Nous sommes fragiles, fâcheuses, soupçonneuses, pusillanimes et peureuses : pour lesquelles choses je doute fort, si nous ne prenons autre guide que la nôtre, que cette compagnie ne se rompe trop plutôt et avec moins d’honneur pour nous qu’il ne nous serait besoin : et pour ce serait-il bon d’y pourvoir avant que nous commencions. »

Alors M me Élise dit : « Véritablement les hommes sont les chefs des femmes, et sans leur ordre, peu de fois a-t-on vu aucune chose de nous se pouvoir conduire à louable fin. Mais comment pourrons-nous avoir ces hommes ? Chacune de nous sait bien que la plupart des nôtres sont morts, et les autres qui sont demeurés en vie s’en vont les uns deçà et les autres delà en diverses compagnies, sans ce que nous sachons où, suivant ce que nous cherchons de fuir ; et de prendre des étrangers il ne serait convenable ; par quoi, si nous voulons avoir égard à notre santé, il nous convient trouver moyen d’ordonner si bien notre fait que, en quelque lieu que nous puissions aller pour prendre plaisir et repos, ennui et scandale ne s’ensuivent. »

Cependant qu’entre les dames étaient tels devis, voici entrer en l’église trois jeunes hommes (non pourtant si jeunes que le puîné eût moins de vingt-cinq ans) auxquels la malice du temps, ni la perte d’amis ou de parents, ni peur d’eux-mêmes n’avaient pu non pas éteindre l’amour, mais ni aussi seulement le refroidir ; desquels l’un était appelé Pamphile, le deuxième Philostrate et le dernier Dionéo. Chacun d’eux fort affable et bien conditionné, lesquels allaient cherchant, pour leur plus grande consolation en telle tribulation du temps s’ils pourraient voir leurs amies, qui, par aventure, étaient toutes trois parmi les sept des susdites, combien qu’il y en eût aucune des autres qui étaient parentes d’aucun d’entre eux ; et ne furent plus tôt les dames vues de ceux-ci que eux aussi ne fussent aperçus d’elles. Par quoi M me Pampinée commença lors à dire en souriant : « Voyez comment la fortune est favorable à nos commencements et nous a mis devant les yeux trois sages et honnêtes jeunes hommes, lesquels volontiers nous seront guides et serviteurs si nous ne les dédaignons à cet office. » M me Néiphile rougit toute sur l’heure de honte parce que l’une d’entre elles était aimée de l’un de ces trois et dit : « Pour Dieu, madame Pampinée, avisez bien à ce que vous dites. Je connais assez clairement qu’on ne saurait dire autre chose que toute bonté de pièce d’eux et les crois tous très suffisants à trop plus grande chose que n’est celle-ci, et si vois bien qu’ils sont dignes de tenir compagnie non seulement à nous, mais à beaucoup plus belles et précieuses que nous ne sommes ; mais pour ce qu’il est assez manifeste qu’ils portent affection à aucunes qui sont ici, je crains, si nous les menons, qu’il s’ensuive, sans notre coulpe ni la leur, quelque déshonneur ou reproche. » Dit alors M me Philomène : « Ceci n’importe rien ; pourvu que je vive honnêtement et sans que la conscience me remorde d’aucune chose, parle qui voudra au contraire ; Dieu et la vérité prendront les armes pour moi : fussent-ils déjà en volonté de venir ! car véritablement, comme M me Pampinée dit, nous pourrions bien dire que la fortune serait favorable à notre voyage. »
Les autres, oyant parler celle-ci en telle manière, non seulement se turent, mais d’un même accord et consentement dirent toutes qu’il serait bon de les appeler et qu’on leur dît leur intention, les priant qu’ils voulussent leur faire compagnie à tel voyage. Par quoi, sans plus de paroles, Pampinée, s’étant levée debout, parce que de l’un d’eux était aucunement parente, s’approcha d’eux qui étaient là debout attentifs à les regarder, et avec visage joyeux les ayant salués, leur déclara leur délibération et les pria de la part de toutes qu’ils se voulussent délibérer avec une volonté pure et fraternelle de leur tenir compagnie. Ceux-ci crurent au commencement qu’on se moquait d’eux, mais quand ils virent que la dame parlait à bon escient, ils répondirent qu’ils étaient de bon cœur tout prêts de ce faire, et sans plus songer, avant qu’ils partissent de là, donnèrent ordre à ce qu’ils avaient à faire sur leur départ ; par quoi ayant fait par bon moyen appareiller tout ce qui leur fut nécessaire et envoyé premièrement là où ils délibéraient aller, le lendemain matin, qui fut mercredi, sur la pointe du jour, lesdites dames, avec aucunes de leurs chambrières, et les trois hommes, avec trois de leurs serviteurs, sortirent de la cité et se mirent en chemin, de laquelle ils ne s’éloignèrent d’une lieue qu’ils n’arrivassent au lieu qu’ils avaient premièrement accordé. Lequel lieu était sur une petite monta guette un peu loin de toutes parts du grand chemin, pleine de divers arbrisseaux et tentes toutes feuillues de vertes branches, plaisantes à regarder, sur la cime de laquelle y avait un palais avec une belle et grande cour au milieu, accompagnée de galeries, salles et chambres toutes et chacune d’icelles à part soi très belles et enrichies de plaisantes peintures à voir ; et les préaux étaient à l’entour, et les jardins beaux à merveille, avec puits de très fraîches eaux ; aussi les caves pleines de vins excellents, choses plus à estimer à curieux buveurs qu’à sobres et honnêtes femmes. Lequel palais ladite compagnie trouva tout nettoyé et bien en ordre, et les lits dedans les chambres faits et dressés. Il était tout semé de fleurs, telles qu’on pouvait avoir en la saison, entremêlées de jonchées, qui ne fut sans grand plaisir de toute la compagnie : laquelle s’étant assise de pleine arrivée, Dionéo, qui par-dessus les autres était plaisant jeune homme et plein de mille bons petits mots, dit : « Votre sens, mesdames, nous a ici mieux guidés que notre prévoyance ; je ne sais ce que vous avez délibéré de faire de vos soucis : quant est des miens, je les ai laissés à la porte de la ville quand j’en suis naguère sorti avec vous ; et par ainsi délibérez-vous de passer le temps à rire et chanter avec moi (j’entends autant qu’à votre dignité s’appartient), ou bien me donnez congé que je retourne quérir mes soucis et que je demeure en notre désolée cité. » À quoi M me Pampinée répondit en souriant comme si elle avait pareillement chassé les siens : « Dionéo, tu as très bien parlé, il faut vivre joyeusement : aussi n’y a-t-il autre occasion qui nous a fait fuir ici les tristesses de la ville ; mais pour ce que les choses qui sont sans moyen ne peuvent longuement durer, moi qui ai commencé les propos au moyen desquels cette compagnie est assemblée, pensant à la continuation de notre plaisir, il me semble qu’il est de nécessité que nous accordions qu’il en y ait entre nous un qui soit le principal de tous, en qui soit le soin de commander pour nous faire vivre joyeusement, et auquel nous portions honneur et lui obéissions comme au chef, et afin que chacun essaye le faix de la sollicitude et pareillement le plaisir de dominer ; et, par conséquent, que, tiré d’une part et d’autre, nul ne puisse, qui ne l’essaye, avoir aucune envie contre l’autre qui l’aura essayé, je suis d’avis que chacun pour un jour seul aie le faix et l’honneur ; et le premier d’entre nous qui le devra avoir soit à l’élection de nous tous, et quant est de ceux qui devront succéder après celui ou celle qui aura eu ce jour la seigneurie, nommera, quand la nuit s’approchera, celui ou celle qui lui devra succéder. Et ce tel, selon qu’il lui plaira, ordonnera et disposera du temps que sa seigneurie devra durer, du lieu et de la façon en lesquels nous aurons à vivre. »

Ces paroles plurent grandement à un chacun, et tous d’une voix élurent M me Pampinée pour être reine de la première journée, par quoi M me Philomène courut incontinent vers un laurier, parce qu’assez de fois elle avait ouï dire de combien d’honneur les branches d’icelui étaient dignes, et combien elles faisaient digne d’honneur celui qui, à bon droit, en était couronné ; et de ce laurier en cueillit aucunes branches dont elle fit un chapeau honorable et apparent qu’elle y mit sur la tête, qui fut, tant que leur compagnie dura, signe manifeste à tout autre de la seigneurie et grandeur royale.
Après que M me Pampinée fut faite reine, elle commanda que chacun se tût, ayant déjà fait appeler devant elles les trois serviteurs des trois jeunes hommes et aussi leurs chambrières, qui n’étaient que quatre. Et quand chacun eut fait silence, elle dit ainsi : « Afin que moi première donne exemple à toutes vous autres, par lequel, procédant de bien en mieux, notre compagnie puisse vivre avec ordre et plaisir et durer sans aucune honte autant qu’il vous sera agréable, je fais Parmeno, serviteur de Dionéo, mon maître d’hôtel, et lui donne la charge et sollicitude de tout notre train et de ce qui appartiendra au service de la table ; je veux aussi que Sirisco, serviteur de Pamphile, soit notre dépensier et trésorier, et qu’il fasse ce que Parmeno lui commandera, et que Tindaro serve de valet de chambre à Philostrato, son maître, et aux autres deux, quand ses compagnons, empêchés à leurs offices, n’y pourront vaquer. Misia, ma chambrière, et celle de Philomène, nommée Licisca, serviront continuellement à la cuisine et apprêteront diligemment les viandes qui leur seront baillées par Parmeno ; Chimera, chambrière de Laurette, et celle de Fiammette, nommée Stratilia, auront le gouvernement et le soin des chambres des dames, ensemble à faire nettoyer les lieux où nous serons. Et en outre voulons et commandons à un chacun, sur tant qu’il désirera notre grâce, que où il qu’il voyse, où qu’il vienne, ou quelque chose qu’il entende ou voie, qu’il se garde bien nous apporter ici nouvelles de dehors autres que plaisantes. » Et, après avoir donné sommairement l’ordre que dessus, qui fut loué d’un chacun, toute joyeuse elle se leva debout et dit : « Nous avons ici jardins, préaux et autres lieux assez plaisants parmi lesquels chacun qui voudra se voyse ébattre, et aussitôt que neuf heures sonneront chacun se trouve ici, afin que nous dînions à la fraîcheur. »
Ayant donc la joyeuse compagnie en licence de la reine pour s’aller récréer, les jeunes hommes avec les belles dames devisant de choses plaisantes, s’en vont promener tout bellement dans un beau jardin, faisant chapeaux et bouquets de diverses fleurs, et amoureusement chantant. Et après qu’ils y eurent autant demeuré comme la reine leur en avait donné licence, s’en retournèrent à la maison, où ils trouvèrent que Parmeno avait soigneusement commencé à faire son office. Et qu’il soit ainsi, quand ils furent entrés en une salle basse, ils y trouvèrent les tables dressées, couvertes de très blanches nappes, et les verres qui semblaient argent, si clairs ils étaient, et la maison semée partout de fleurs de genêts. Par quoi ayant été donnée l’eau à laver comme il plut à la reine, selon l’ordre de Parmeno, chacun s’en alla asseoir. Les viandes, apprêtées délicatement, furent servies, et vins excellents apportés, et furent servies les tables sans aucun bruit par les trois serviteurs dessus nommés : desquelles choses étant chacun réjoui, pour ce qu’elles étaient belles et bien ordonnées, ils dînèrent avec mille bons petits mots et plaisants. Après qu’ils eurent dîné et les tables levées, comme ainsi fut que toutes les dames et pareillement les hommes sussent danser aux chansons et aucuns d’eux jouer très bien d’instruments et chanter, la reine commanda qu’on fît apporter les instruments, et par son commandement Dionéo prit un luth et Flammette une viole, et commencèrent à jouer doucement une danse. Au moyen de quoi la reine avec les autres jeunes dames et les deux jeunes hommes prirent un branle, et à petits pas, ayant envoyé dîner les serviteurs, commencèrent à danser. Et quand la danse fut achevée se prirent à chanter certaines plaisantes chansonnettes, et en cette manière demeurèrent tant qu’il sembla temps à la reine d’aller dormir un peu. Par quoi, ayant donné licence à tous, les trois hommes s’en allèrent en leurs chambres, séparées d’avec celles des dames, lesquelles ils trouvèrent, avec les lits bien faits, pleines de fleurs comme ils avaient fait la salle, et pareillement les dames les leurs. Par quoi s’étant dépouillés s’en allèrent reposer.
Peu de temps après que midi fut sonné, la reine s’étant levée fit lever toutes les autres, et pareillement les hommes, affirmant que le trop dormir de jour nuisait. Et s’en allèrent ainsi en un préau, auquel l’herbe était verte et grande, sans que le soleil y frappât aucunement ; et là, sentant venir un doux et gracieux petit vent, chacun d’eux s’assit comme il plut à la reine sur l’herbe verte, en rond, auxquels elle dit après ainsi :

« Comme vous voyez, le soleil est haut et la chaleur grande, et autre chose n’entend-on que cigales sur les oliviers, par quoi d’aller maintenant en aucun lieu serait sans doute grande sottise ; il fait ici bon et frais, et y a, comme vous voyez, tabliers et échecs, à quoi chacun peut, comme mieux il aimera, prendre plaisir ; mais si en ceci mon avis était trouvé bon, on ne jouerait point, parce qu’il convient que l’esprit de l’une des parties le plus souvent se trouble sans trop de plaisir de l’autre ou de celui qui s’amuse à les regarder ; ainsi l’on deviserait et conterait des fables ; d’autant que parlant l’un, tout le reste de la compagnie qui écoute y peut prendre plaisir ; et laissant passer cette chaude partie du jour, vous n’auriez pas achevé chacun de dire une sienne petite nouvelle que le soleil s’abaisserait et le chaud diminuerait, et pourrions après nous en aller prendre repos, et là où bon nous semblerait. Et par ainsi, si ce que je dis vous est agréable, d’autant que je suis délibérée de suivre en ceci votre plaisir, faisons-le. Et où il ne vous plairait, chacun fasse jusqu’à l’heure de vêpres ce que plus lui plaira. »

Les dames, et pareillement les hommes, louèrent tous et prirent pour le meilleur passe-temps de conter des nouvelles. « Donc, dit la reine, si ceci vous plaît, je veux, pour cette première journée, qu’il soit permis à chacun de deviser de cette matière qui plus lui sera agréable. » Et se tournant vers Pamphile, lequel était assis à sa droite, gracieusement lui dit qu’avec une de ses nouvelles il donnât commencement aux autres : là où Pamphile, ayant ouï le commandement incontinent, écouté d’un chacun, commença à dire ainsi :

MESSIRE CHAPPELET DU PRAT
trompa par une sienne fausse confession un saint homme religieux et puis mourut, et ayant été durant toute sa vie un très méchant homme, à sa mort fut réputé pour saint et appelé saint Chappelet .
NOUVELLE PREMIÈRE Saint Chappelet

En laquelle est contenu combien est difficile à distinguer la bonté d’avec l’hypocrisie et comment, sous ombre de sainteté, la mauvaiseté d’un homme en peut tromper plusieurs.
Il est chose très convenable, mes chères dames, que l’homme commence tout ce qu’il fait au nom admirable et saint de Celui qui fut créateur de toutes choses : par quoi, puisqu’il convient que, comme le premier, je donne commencement à votre intention de faire des contes, je me délibère commencer par une de ses merveilles œuvres, afin que, icelle ouïe, notre espérance s’arrête en lui comme en chose permanente, et que toujours son nom soit loué de nous. Or n’est-il rien plus certain que tout ainsi comme les choses temporelles sont transitoires et mortelles, ainsi sont-elles en soi et hors de soi pleines d’ennui, angoisse et peine, et sujettes à d’infinis dangers ; dans lesquels, nous qui vivons mêlés parmi eux et qui sommes partie d’eux, ne pourrions, sans point de faute, durer, ni nous défendre, si Dieu, par spéciale grâce, ne nous en donnait la force et le bon sens. Laquelle force ne nous faut croire qu’elle descende à nous, ni en nous, par aucun de nos mérites, mais par sa propre bénignité mue toutefois et obtenue par les prières de ceux qui furent, comme nous sommes, mortels, et lesquels, pour avoir bien observé ses commandements, cependant qu’ils ont été en vie, sont maintenant avec lui devenus éternels et bienheureux. Auxquels, comme à procureurs et avocats informés par expérience de notre fragilité, nous-mêmes, n’osant par aventure présenter nos prières devant la présence d’un si grand juge, nous les adressons pour obtenir les choses que nous réputons nous être nécessaires. Et encore les pouvons-nous croire plus pleins envers nous de sa pitoyable libéralité, quand, ne pouvant la subtilité de l’œil mortel arriver en aucune manière au secret de la divine pensée, il advient par aventure quelquefois que nous, trompés par opinion, faisons tel notre procureur devant sa majesté, qui est chassé d’icelle avec perpétuel exil. Et néanmoins, lui auquel nulle chose peut être cachée, regardant plus à la pureté de celui qui prie qu’à son ignorance ou à l’exil de celui qui est intercesseur, il exauce les prières de ceux qui le prient, comme si les autres étaient bien heureux devant sa face. Ce que manifestement pourra apparaître en la nouvelle que j’entends réciter. Je dis manifestement, non au jugement de Dieu, mais bien selon celui des hommes.

On dit donc qu’il y eut un nommé Musciato Franzesi, qui de très riche et grand marchand en France, devint chevalier, lequel ayant à venir en Toscane avec messire Charles-sans-Terre, frère du roi de France, qui avait été demandé et incité à y venir par le pape Boniface, sentant que ses affaires étaient embrouillées çà et là, comme le plus souvent sont celles des marchands, et que malaisément ils se pouvaient soudainement démêler, pensa d’en donner la charge à plusieurs personnes ; et à tout il donna très bon ordre, fors qu’il demeura en doute qu’il pourrait laisser assez suffisant pour recouvrer ses dettes de plusieurs Bourguignons. Et la cause de son doute était qu’il connaissait les Bourguignons gens de mauvaise nature, rioteurs, brouilleurs, pleins de calomnie et sans aucune loyauté ; tellement qu’il ne pouvait se souvenir d’aucun homme, si méchant fût-il, en qui il pût avoir aucune confiance de pouvoir suffire à leur méchanceté. Et ayant longuement pensé sur cette examination, il lui va souvenir d’un maître Chappelet du Prat, lequel souventes fois fréquentait en sa maison à Paris. Et pour ce qu’il était petit de personne et assez avenant, ne sachant les Français que voulait dire Chappelet, pensant qu’il fallait dire en leur langue Chappel, ils l’appelaient (pour ce que comme dessus est dit, il était de petite stature), Chappelet, et non Chappel. Et pour Chappelet était connu partout, là où pour Chappel peu de gens le connaissaient.
Or était ce maître Chappelet de si bonne et louable vie que, étant notaire, il eût eu très grande honte qu’aucun de ses contrats, combien qu’il en fît peu, fût trouvé autre que faux : desquels autant en eût-il fait, comme d’autant il en eût été requis ; et ceux-là, plus volontiers, les faisait-il pour néant, qu’il n’eût fait un autre bon, dont il eût été grandement salarié. Il prenait le plus grand plaisir du monde à porter faux témoignage, s’il en était prié, voire encore qu’il n’en fût point requis. Et pour autant qu’en ce temps-là on ajoutait en France grande foi aux serments, lui, ne se souciant d’être parjure, gagnait mauvaisement autant de procès comme on lui en eût remis à son serment, et sur sa foi de dire la vérité. Il se délectait outre mesure et s’étudiait fort à causer inimitiés et scandales entre parents, amis et toute autre personne, desquels d’autant plus il en voyait advenir de mal, plus de plaisir il en prenait. S’il était appelé pour aller tuer quelqu’un, ou pour faire autre méchante chose, il ne le refusait jamais, mais il y allait volontairement. Et plusieurs fois s’est-il trouvé à battre et tuer des gens de ses propres mains. Il était très grand blasphémateur de Dieu et des saints, pour chacune petite occasion, comme celui qui était plus que nul autre colère. De l’église, jamais ne la fréquentait, méprisant avec paroles abominables tous les sacrements d’icelle comme chose vile ; mais, au contraire, il visitait très volontiers les tavernes et autres lieux déshonnêtes et iceux fréquentait. Des femmes, il les désirait aussi peu que font les chiens coups de bâton ; et du contraire, il s’en délectait plus que nul autre méchant homme qu’on eût su trouver. Il eût dérobé en secret et en public, avec telle conscience qu’un saint homme voudrait donner. Il était gourmand et ivrogne, tellement que le vin lui faisait aucunes fois ennui ; et était grand et notable joueur, et porteur de faux dés. Mais pourquoi m’étends-je en tant de paroles ? Il était le plus méchant homme qui par aventure naquit jamais. La malice duquel fut longuement supportée par la faveur et puissance de messire Musciat, pour l’amour duquel cela fut enduré par plusieurs fois, tant des personnes privées, à qui assez souvent il faisait injure, que de ceux de la Cour, à qui il en faisait à toutes heures.
Étant donc ce maître Chappelet tombé en la mémoire de messire Musciat, lequel connaissait très bien sa vie, il pensa en soi-même qu’il devait être tel que la méchanceté des Bourguignons le requérait. Au moyen de quoi l’ayant fait appeler, il lui dit ainsi : « Tu sais, Chappelet, comme je suis pour me retirer d’ici du tout, et ayant affaire entre autres à Bourguignons, hommes pleins de tromperies, je ne sais personne plus convenable que toi pour recouvrer le mien d’eux, et par ce, comme ainsi soit, que tu n’es à présent guère empêché à autre affaire, si tu veux entendre à ceci, je te ferai avoir lettres favorables de la cour, et si, te donnerai raisonnable part de ce que tu recouvreras. » Maître Chappelet, qui se voyait oisif et malaisé des biens de ce monde, considérant que messire Musciat, qui avait été tout son support, s’en allait sans y songer autrement, et quasi contraint par nécessité, se résolut et dit qu’il le ferait très volontiers. Par quoi ayant convenu ensemble et reçu de messire Musciat sa procuration expresse et lettres favorables du roi, après que ledit messire Musciat fut parti, maître Chappelet s’en alla à Dijon, où il n’était connu quasi de personne. Et là, hors son naturel, il commença bénignement et gracieusement à vouloir recouvrer deniers et faire ce pour quoi il y était allé, comme si quasi il réservait à se faire connaître à la fin. Et faisant ainsi, et se logeant et se retirant en la maison de deux frères Florentins qui prêtaient là à usure, lesquels pour l’amour de messire Musciat lui faisaient beaucoup d’honneur, il advint qu’il tomba malade ; et les deux frères lui firent soudainement venir médecins et serviteurs pour le servir, lui firent bailler toutes choses nécessaires pour le recouvrement de sa santé ; mais tout ce qu’on lui faisait ne servait à rien, parce que le bonhomme, lequel était déjà vieux et avait vécu toute sa vie désordonnément, allait de jour en jour, selon que le jugeaient les médecins, de mal en pis, comme celui qui avait le mal de la mort, dont les deux frères étaient fort navrés. Et un jour, assez près de la chambre où gisait maître Chappelet malade, commencèrent entre eux à dire : « Que ferons-nous, disait l’un à l’autre, de celui-ci ? Nous sommes fort embarrassés de lui ; car de l’envoyer hors de céans, ainsi malade, ce nous serait grand blâme et signe manifeste de peu d’entendement ; voyant les gens que nous l’avons premièrement retiré, et après fait servir et médeciner soigneusement, et maintenant sans qu’il nous ait pu avoir fait aucune chose qui nous doive déplaire, le voir si soudainement chasser hors de notre maison, et malade à mort comme il est. Mais, d’autre part, il nous faut aussi considérer qu’il a été si méchant homme qu’il ne voudra jamais se confesser, ni prendre aucun sacrement de l’Église ; et mourant ainsi sans confession, il n’y aura église qui veuille recevoir son corps, et il sera jeté en terre profane comme un chien ; et si encore il veut se confesser, ses péchés sont en si grand nombre et si horribles qu’il en adviendra le semblable, parce qu’il n’y a prêtre ni religieux qui le veuille ou puisse absoudre ; par quoi, non étant absous, aussi bien sera-t-il jeté en un fossé ; et si ceci advient, le peuple de cette ville, tant pour le train que nous faisons, lequel leur semble très méchant et chaque jour n’en font que dire mal, que pour le désir qu’ils ont de nous saccager, voyant ceci se mutinera et s’écriera-t-on : «  Ces chiens Lombards qu’on ne veut recevoir à l’église ne doivent plus être ici supportés  » et sont pour venir en furie et courir à nos maisons, là où par aventure ils ne se contenteront de piller notre bien, mais sont gens pour emmener les personnes tellement, qu’en quelque sorte que ce soit, nous sommes mal si celui-ci meurt. »
Maître Chappelet, lequel, comme dessus est dit, gisait près du lieu où ceux-ci devisaient ainsi, ayant l’ouïe subtile, comme le plus souvent nous voyons avoir aux malades, ouït ce que ceux-ci disaient de lui et les fit appeler, puis leur dit : « Je ne veux que vous doutiez aucune chose de moi ni que vous ayez peur de recevoir pour moi aucun dommage ; j’ai entendu ce que vous avez dit, et je suis certain qu’il en adviendrait comme vous dites si la besogne allait ainsi que vous pensez ; mais je la ferai bien aller autrement. J’ai tant fait d’injures à Notre-Seigneur durant ma vie que pour lui en faire maintenant une pour ma dernière main, sur l’heure de ma mort, il n’en sera ni plus ni moins. Et par ainsi, pourchassez seulement de me faire venir le plus saint et homme de bien de religieux, s’il y en a aucun, qu’on pourra trouver, et laissez faire à moi que j’accoutrerai le cas pour vous et pour moi, de sorte que tout sera bien et en devrez être contents. »

PLANCHE II LA PUNITION ESQUIVÉE
Les deux frères, combien qu’ils ne prissent de ceci grande espérance, s’en allèrent néanmoins en une religion de cordeliers et demandèrent quelque saint et savant homme pour venir ouïr de confession un Lombard qui était malade en leur maison. Il leur fut baillé un vieux religieux, grand maître en la Sainte Écriture, et homme fort vénérable, auquel, étant de bonne et sainte vie, tous les citoyens avaient très grande et spéciale dévotion, et le menèrent en leur logis ; là où, aussitôt qu’il fut arrivé en la chambre où gisait maître Chappelet, et s’étant assis à côté de lui, il le commença premièrement à conforter bénignement et après lui demanda combien de temps il y avait qu’il s’était confessé. Auquel maître Chappelet, qui jamais ne l’avait été, répondit : « Mon père, j’ai toujours accoutumé de me confesser une fois pour le moins toutes les semaines, encore y en a-t-il de celles que je me confesse plus souvent. Il est vrai que depuis huit jours passés que je tombai malade je ne me suis pu confesser, si grand a été l’ennui que m’a donné la maladie. » Dit alors le beau-père : « Mon fils, tu as bien fait, et ainsi le dois-tu dorénavant faire, et vois bien, puisque tu te confesses si souvent, que j’aurai peu de peine à te ouïr ou de te demander. » Maître Chappelet lui dit : « Monsieur le beau-père, ne dites pas ainsi ; je ne me confessai jamais tant de fois ni si souvent, que toujours je ne me sois voulu confesser généralement de tous mes péchés dont j’eusse souvenance, depuis le jour que je naquis jusques à l’heure que je me suis confessé ; et par ainsi je vous prie, mon bon père, que vous me demandiez ainsi par le menu de chacune chose comme si jamais je ne m’étais confessé, et n’ayez aucun respect que je sois malade, car j’aime mieux déplaire à cette mienne chair que si, en faisant son aise, je faisais chose qui pût être cause de la perdition de mon âme, laquelle mon Rédempteur a rachetée de son précieux sang. » Ces paroles plurent grandement au saint père, et lui sembla argument de conscience bien disposée ; et après qu’il eut fort loué au patient cette sienne coutume, il lui commença à demander s’il n’avait jamais avec aucune femme offensé son Créateur. À quoi maître Chappelet en soupirant répondit : « Mon père, j’ai honte de vous dire la vérité de cette affaire, craignant pécher de vaine gloire. » Auquel le saint beau-père dit : « Dis hardiment, car en disant la vérité, soit en confession ou autrement, on ne pèche jamais. » Dit alors maître Chappelet : « Puisque vous m’assurez de ceci, je le vous dirai et vous assure que je suis aussi puceau comme je sortis du ventre de ma mère. – Oh ! que tu sois de Dieu béni, dit le beau-père, que si bien as-tu fait ! car en ce faisant tu as d’autant plus mérité, comme tu avais plus de liberté de faire le contraire, si tu eusses voulu, que nous n’avons. » Et après ceci, il lui demanda si du péché de gloutonnerie il n’avait jamais déplu à Dieu. Lequel, en soupirant fort, répondit que oui, et plusieurs fois. Parce que, comme ainsi fut que, outre les jeûnes de carême qui se font durant toute l’année par les dévotes personnes, il est accoutumé de jeûner trois jours pour le moins de chacune semaine au pain et à l’eau, il avait bu cette eau avec tel plaisir et appétit, mêmement quand il avait porté aucune peine en priant ou en allant en pèlerinage, comme font les ivrognes le bon vin, et plusieurs fois avait souhaité d’avoir certaines salades de ces petites herbes que les femmes cueillent quand elles sont aux champs ; encore quelquefois le manger lui avait semblé meilleur qu’il ne croyait le devoir sembler à quiconque jeûne par dévotion, comme il faisait. À quoi le beau-père dit : « Ces péchés, mon fils, sont naturels et sont assez légers ; et par ainsi je ne veux que tu en charges ta conscience plus qu’il n’en est besoin : il advient à chacun homme, quelque saint qu’il soit, que, après qu’il a beaucoup jeûné, le manger lui semble bon, et après le travail, le boire. – Oh ! dit maître Chappelet, ne me dites point ceci pour me conforter ; vous savez bien que je sais que les choses qu’on fait pour le service de Dieu se doivent toutes faire nettement et sans aucune rouille d’esprit, et qui autrement le fait, il pèche. » Le beau-père, très content, lui dit : « Et je suis content que tu le prennes ainsi en ton entendement, et me plaît fort ta pure et bonne conscience en ceci. Mais, dis-moi, en avarice as-tu jamais péché, désirant plus qu’il n’était raisonnable ou retenant de l’autrui ce que tu ne devais retenir ? » Auquel maître Chappelet répondit : « Je ne voudrais, mon père, que vous le pensiez, me voyant ici logé en la maison de ces usuriers ; je n’ai que faire céans, et n’y suis venu sinon pour les admonester et châtier, et les ôter de cet abominable profit, et crois que j’en fusse venu à bout si Dieu ne m’eût ainsi visité. Mais vous devez savoir que mon père me laissa riche homme ; du bien duquel, incontinent qu’il fut mort, j’en donnai la plus grande part pour Dieu, et après, pour sustenter ma vie et pour pouvoir aider aux pauvres de Jésus-Christ, j’ai fait mon petit train de marchandise et ai désiré d’y gagner ; et toujours ce que j’ai gagné, je l’ai partagé par belle moitié avec les pauvres de Dieu, convertissant ma part en mes affaires et leur donnant l’autre moitié ; en quoi mon Créateur m’a si bien aidé que j’ai toujours fait mes besognes de bien en mieux. – Tu as bien fait, dit le beau-père, mais combien souvent t’es-tu courroucé ? – Oh ! dit maître Chappelet, cela vous assurerai-je que j’ai souvent fait ; mais qui s’en pourrait tenir, voyant chacun jour les hommes faire les choses déshonnêtes, ne garder les commandements de Dieu et ne craindre ses jugements ? Il a été maintes fois le jour que j’eusse voulu plutôt être mort que vif, voyant les jeunes gens suivre les vanités et les voyant jurer et parjurer, aller aux tavernes, n’aller point aux églises, mais plutôt suivre les voies du monde que celles de Dieu. » Dit alors le beau-père : « Ceci, mon fils, est bon courroux, et je ne t’en saurai imposer aucune pénitence. Mais, dis-moi, la colère ne t’a-t-elle jamais pour aucun cas pu induire à faire quelque homicide, ou à dire vilenie à personne, ou à faire quelque autre injure ? » À quoi maître Chappelet répondit : « Oh ! monsieur, vous qui me semblez un homme de Dieu, comment dites-vous ces paroles ? Si j’avais eu la moindre pensée de faire l’une de ces choses que vous dites, croyez-vous que je crusse que Dieu m’eût tant soutenu sur terre ? Ce sont choses à faire à détrousseurs de gens et méchantes personnes, desquels, à toutes les heures que j’en ai vu quelqu’un, je lui ai toujours dit : Va, que Dieu te convertisse. » Alors dit le beau-père : « Or me dis, mon fils, que béni sois-tu de Dieu, as-tu jamais porté faux témoignage contre aucun, ou dit d’autrui, ou pris quelque chose de l’autrui contre la volonté de celui à qui elle appartenait ? – Oui certes, monsieur, répondit maître Chappelet, que j’ai dit du mal d’autrui, parce que j’ai eu autrefois un mien voisin qui, avec le plus grand tort du monde, ne faisait autre chose que battre sa femme, de quoi je parlai une fois mal de lui aux parents de sa femme : si grand-pitié j’avais de cette pauvrette, laquelle, toutes les fois qu’il avait trop bu, il l’accoutrait Dieu sait comment. » Dit à l’heure le beau-père : « Or bien, tu m’as dit que tu as été marchand : trompas-tu jamais personne comme font les marchands ? – Moi ? dit maître Chappelet, certes oui, monsieur, mais je ne sais qui ce fut, sinon qu’un homme qui m’apporta un jour l’argent qu’il me devait d’un drap que je lui avais vendu, et je le mis en une bourse sans compter, puis je trouvai à un mois de là qu’il y avait quatre petits deniers plus qu’il ne devait être, par quoi ne revoyant plus celui-là, et les ayant gardés bien un an pour les lui rendre, les donnai pour l’amour de Dieu. » Le beau-père dit : « Ceci fut petite chose, et fis très bien d’en faire ce que tu fis. » Et outre ceci lui demanda le beau-père de plusieurs autres choses, à toutes lesquelles il répondit en la manière que dessus. Par quoi voulant déjà procéder à l’absolution, maître Chappelet lui dit : « J’ai encore un péché que je ne vous ai dit. » Le beau-père lui demanda : « Quel ? » et il dit : « Il me souvient que je fis nettoyer la maison par mon serviteur un jour de fête et n’eus pas celle révérence au saint jour de dimanche que je devais. – Oh ! dit le beau-père, ceci, mon fils, est légère chose. – Non, dit maître Chappelet, ne dites pas légère chose, car le saint jour du dimanche est trop à révérer ; parce qu’à tel jour Notre-Seigneur ressuscita de mort à vie. » Dit alors le beau-père : « Or çà, n’as-tu fait autre chose ? – Monsieur, oui, répondit Chappelet, un jour par oubliance je crachai en l’église de Dieu. » Le beau-père commença à sourire et dit : « Mon fils, ceci n’est pas chose dont il se faille soucier ; nous qui sommes religieux y crachons bien tous les jours. – Et vous faites grande vilenie, dit maître Chappelet, parce qu’il ne convient tenir chose si nette comme le saint temple où l’on rend sacrifice à Dieu. »
Et ainsi, en peu d’heures, il lui en dit beaucoup de semblables, et à la fin commença à soupirer, et après à pleurer amèrement, comme celui qui le savait trop bien faire quand il voulait. Lors lui dit le saint beau-père : « Qu’as-tu, mon fils ? » Maître Chappelet répondit : « Hélas ! monsieur, il m’est demeuré un péché à dire sur ma conscience, duquel je ne me confessai jamais, si grande honte j’ai de le dire ; et toutes les fois qu’il m’en souvient, je pleure comme vous voyez et me semble être très certain que Dieu n’aura jamais miséricorde de moi pour ce péché. » Alors le beau-père lui dit : « Tais-toi, mon fils, qu’est-ce que tu dis ? Si tous les péchés qui furent jamais faits par les hommes ou qui se doivent faire tant que le monde durera étaient en un seul homme, et s’il s’en fût repenti et eût la contrition comme je vois que tu as, la bénignité et miséricorde de Dieu est si grande qu’en le confessant il le lui pardonnerait libéralement ; et par ainsi, dis-le hardiment. » Dit alors maître Chappelet, toujours pleurant fort : « Hélas ! mon père, le mien péché est trop grand, et à peine puis-je croire, si vos prières ne m’y aident, que jamais il me doive être de Dieu pardonné. » À quoi le beau-père dit : « Dis-le hardiment, que je te promets de prier Dieu pour toi. » Maître Chappelet non pourtant pleurait toujours et ne le disait point, et le beau-père le confortait de le dire. Mais après que maître Chappelet, en pleurant, eut une grande pièce tenu le beau-père ainsi en suspens, il jeta un grand soupir et dit : « Mon père, puisque vous me promettez de prier Dieu pour moi, je le vous dirai. Vous devez savoir que, quand j’étais petit garçon, je maudis une fois ma mère. » Et, ceci dit, recommença à pleurer de plus fort. « Ô mon fils, dit le beau-père, ceci te semble-t-il si grand péché ? Les hommes blasphèment tous les jours Notre-Seigneur, et toutefois il pardonne volontiers quand on se repent de l’avoir blasphémé ; et toi, ne veux-tu croire qu’il te pardonne celui-ci ? Ne pleure point ; réconforte-toi, que certainement si tu avais été l’un de ceux qui le mirent en la croix, ayant la contrition que je te vois, si te pardonnerait-il. – Dites-vous ? Ma douce mère, qui me porta dans son ventre neuf mois, le jour et la nuit, et depuis m’a porté à son cou plus de cent fois, trop fis de mal de la maudire et trop grand est le péché ! Et si vous ne priez Dieu pour moi, il ne me sera jamais pardonné. »
Voyant le beau-père qu’il ne restait plus à dire autre chose à maître Chappelet, il lui donna l’absolution et la sienne bénédiction, le réputant pour très saint homme, comme celui qui croyait entièrement être vrai ce que maître Chappelet lui avait dit. Et qui serait celui qui ne le crût, oyant dire ainsi à un homme qui est à l’article de la mort ? Et après tout ceci lui dit : « Maître Chappelet, avec l’aide de Dieu, vous serez tôt guéri ; mais s’il advenait toutefois que Dieu appelât à soi votre benoîte et bien disposée âme, vous plaît-il que votre corps soit enseveli en notre couvent ? » Auquel maître Chappelet répondit : « Monsieur, oui, et serais bien marri d’être ailleurs, puisque vous m’avez promis de prier Dieu pour moi, et outre ce j’ai toujours eu spéciale dévotion à votre ordre : par quoi je vous prie que, incontinent que vous serez arrivé en votre couvent, faites tant qu’on m’apporte ce vrai corps de Notre-Seigneur que vous avez consacré ce matin sur l’autel, parce que, combien que je n’en sois digne, j’entends, avec votre licence, de le recevoir, et la sainte et dernière onction après, afin que, si j’ai vécu comme pécheur, au moins je meure comme chrétien. » Le saint homme dit qu’il lui plaisait très volontiers, et qu’il disait très bien et ferait que présentement il lui serait apporté ; et ainsi fut fait. Les deux frères, qui doutaient fort que maître Chappelet les trompât, s’étaient mis près d’une cloison qui séparait la chambre où maître Chappelet gisait d’avec la leur, et, écoutant à la légère, voyaient et entendaient les choses qu’il disait au beau-père, dont quelquefois ils avaient si grande envie de rire, oyant les choses qu’il confessait avoir faites, qu’ils entrent quasi crever et disaient entre eux bien souvent : « Quel homme est celui-ci, lequel vieillesse, maladie, ni peur de mort, dont il se voit approcher, ni, qui plus est, de Dieu, devant le jugement duquel en peu d’heures on attend qu’il doive aller, ne l’ont jamais su émouvoir de sa méchanceté ni faire tant qu’il ne veuille mourir ainsi comme il a vécu ? » Toutefois voyant, eux, qu’il avait fait en sorte qu’il serait reçu en sépulture, ne se soucièrent guère du demeurant, mais Chappelet peu après se communia et, empirant toujours de plus en plus, eut la dernière onction, et, ce jour même qu’il avait fait si belle et bonne confession, il mourut un peu après vêpres. Pour laquelle chose les deux frères donnèrent ordre de faire apprêter tout ce qui était nécessaire pour le faire ensevelir honorablement et l’envoyèrent dire au couvent des beaux pères, afin qu’ils vinssent le soir pour dire vigiles, selon la coutume, et le lendemain matin pour quérir le corps. Le saint beau-père qui l’avait confessé ayant entendu qu’il était trépassé s’en alla vers le prieur du couvent et fit sonner le chapitre, là où, quand tous les frères furent assemblés, il leur fit entendre comme maître Chappelet avait été saint homme, ainsi que par sa confession il avait pu comprendre ; et espérant que Notre-Seigneur démontrerait par lui plusieurs miracles, leur persuada qu’on devait recevoir le corps avec très grandes dévotion et révérence ; à quoi faire s’accordèrent le prieur et les autres religieux crédules. Et, quand la nuit fut venue, s’en allèrent tous là où le corps de maître Chappelet gisait, où ils firent une grande et solennelle veille. Et le lendemain matin, tous vêtus avec les aubes et leurs grandes chapes, avec aussi les livres en la main, et les croix devant, s’en allèrent, en chantant, quérir ce benoît corps, lequel ils apportèrent avec très grandes fête et solennité en leur église, étant accompagnés quasi de tout le peuple de la ville, hommes et femmes ; et l’ayant mis en l’église, le saint beau-père qui l’avait confessé monta incontinent en chaire et commença à prêcher choses merveilleuses de lui et de sa vie, de ses jeûnes, de sa virginité, de ses simplicité, innocence et sainteté ; entre les autres choses, il conta ce que maître Chappelet lui avait confessé pour son plus grand péché et comme, à grand-peine, il lui avait pu mettre en la tête que Dieu le lui dût pardonner. Prenant occasion de ceci le beau-père, et, se retournant devers le peuple qui l’écoutait, il les reprit en disant : « Et vous, maudits de Dieu, pour un petit fétu de paille qui vous tourne entre les jambes, blasphémez Dieu, sa mère et toute la cour du Paradis ! » Et, outre ceci, il dit plusieurs autres choses de sa loyauté et de son intégrité, tellement qu’en, peu de temps, avec ses paroles, auxquelles était ajoutée entière foi des gens de la contrée, il le mit si bien en la tête et dévotion de tous ceux qui y étaient que, incontinent après que le service fut achevé, chacun, avec la plus grande presse du monde, lui alla baiser les pieds et les mains, et lui furent déchirés tous les habillements de dessus le dos, se réputant bien heureux celui qui seulement en pouvait avoir une pièce ; et fallut que tout le jour il fût ainsi tenu, afin que d’un chacun il pût être vu et visité. Puis, la nuit suivante, il fut enseveli en un sépulcre de marbre honorablement, en une chapelle, et de main en main, le jour suivant, les gens commencèrent à trotter et porter des chandelles, et l’adorer, et, par conséquent, à se vouer et attacher des images de cire, selon le vœu qu’on, avait fait, et si grandement crût la renommée de ses sainteté et dévotion qu’on avait à lui que quasi il n’y avait personne, étant en aucune adversité, qui se vouât à d’autre saint qu’à lui ; et le nommèrent, et le nomme-t-on encore saint Chappelet, affirmant que Notre-Seigneur avait montré par lui et montrait tous les jours plusieurs miracles à ceux qui dévotement se vouaient à lui.

Ainsi donc vécut et mourut maître Chappelet du Prat, qui devint saint comme vous avez ouï, lequel je ne veux nier être possible qu’il ne soit bien heureux en la présence de Dieu, parce que, combien que sa vie ait été mauvaise et méchante, il peut avoir eu, sur l’extrémité, telle contrition que, par aventure, Notre-Seigneur a eu miséricorde de lui et l’a reçu en son royaume ; mais parce que ceci nous est inconnu, j’en parle selon ce qui en peut être et dis que celui-ci doit plutôt être entre les mains du diable à perdition qu’en paradis. Et si ainsi est, la bénignité de Dieu se peut connaître très grande envers nous, laquelle, ne regardant à notre erreur, mais à l’intégrité de notre foi, faisant par nous notre médiateur un sien ennemi, le croyant ami, il exauce nos prières, comme si nous recourions pour médiateur à un véritablement saint, et par ainsi, afin que soyons par sa grâce gardés sains et saufs des présentes adversités, et en cette si joyeuse compagnie, louant toujours son nom, duquel nous l’avons commencée, et l’ayant en révérence, nous nous recommanderons à lui en toutes nos nécessités, avec assurance que nous serons ouïs.

Et ici se tut.

ABRAHAM, JUIF ,
admonesté par un sien ami nommé Jehannot de Chevigny, s’en alla de Paris à Rome, et voyant là la méchanceté des gens d’église, s’en retourna à Paris, là où néanmoins il se fit chrétien .
NOUVELLE II Le juif à Rome

En laquelle se contient la libéralité et bonté de Dieu vers la foi chrétienne.
La nouvelle de Pamphile fut récitée non sans avoir fait rire la compagnie, et toute louée des dames ; et après qu’elle eût été écoutée soigneusement et achevée de dire, la reine commanda à M me Néiphile, qui était assise auprès Pamphile, qu’en disant une des siennes elle suivît l’ordre du passe-temps commencé ; laquelle, comme celle qui non moins était gracieuse que belle, joyeusement répondit que volontiers elle le ferait, et commença en cette manière :

Pamphile nous a montré par sa nouvelle comme la bénignité de Dieu ne regarde point à nos erreurs, quand elles procèdent de chose que nous ne pouvons voir, et moi je vous veux montrer par la mienne combien cette même bénignité nous démontre de soi argument d’infaillible vérité, en soutenant patiemment les fautes de ceux qui devraient, de fait et de paroles, donner vrai témoignage d’icelle bénignité, faisant le contraire comme ils font, afin que nous suivions ce que nous croyons avec plus grande fermeté de cœur.

Comme j’ai autrefois ouï dire, mes gracieuses dames, il y eut à Paris un grand et riche marchand faisant le train de draps de soie, nommé Jehannot de Chevigny, homme loyal, bon et droit, lequel avait singulière amitié à un très riche Juif, nommé Abraham, qui pareillement était marchand et homme de grande loyauté. Et voyant Jehannot la prudhommie et loyauté de ce Juif, il commença à avoir grande compassion que l’âme d’un tel homme de bien, si sage et si bon, allât à perdition par faute de foi ; au moyen de quoi amiablement le commença à prier qu’il laissât les erreurs de la foi judaïque et qu’il se retournât à la vérité chrétienne, laquelle il pouvait voir, comme sainte et bonne, toujours prospérer et s’augmenter là où, au contraire, il pouvait connaître la sienne diminuer et venir à néant. Le Juif répondit qu’il n’en croyait point de si sainte et si bonne comme était la judaïque, et qu’il était né en icelle et en icelle voulait vivre et mourir, et qu’il n’y a chose que de ceci le sût jamais démouvoir. Jehannot ne laissa pourtant que, après quelques jours passés, il ne lui réitérât semblables paroles, lui remontrant ainsi grossement, comme la plupart des marchands savent faire, par quelles raisons notre foi était meilleure que la judaïque. Et combien que le Juif fût en sa loi un savant homme, toutefois l’amitié grande qu’il avait avec Jehannot, ou par aventure les paroles lesquelles le Saint-Esprit mettait sur la langue de l’homme idiot l’émouvaient tellement que les remontrances de Jehannot commencèrent fort à plaire au Juif, qui toutefois, obstiné en sa croyance, ne se laissait convertir ; mais tout ainsi qu’il demeurait opiniâtre, Jehannot aussi ne cessait jamais de le solliciter tant que le Juif, vaincu d’une si grande et continuelle instance, dit un jour à Jehannot : « Or sus, Jehannot, il te plaît que je devienne chrétien, et j’en suis content, par un tel si que je veux premièrement aller à Rome et voir là celui que tu dis être vicaire général de Dieu en terre, pour considérer ses façons de vivre et ses mœurs, et pareillement de ses confrères les cardinaux ; et s’ils me semblent tels que par tes paroles et par eux je puisse comprendre que votre foi soit meilleure que la mienne, comme tu t’es efforcé de me montrer, je ferai ce que je t’ai dit ; aussi, s’il n’était ainsi, je demeurerai juif comme je suis. »
Quand Jehannot entendit ceci, il fut dolent outre mesure, disant en lui-même : « J’ai bien perdu la peine qu’il me semblait avoir si bien employée, pensant avoir converti celui-ci : car s’il va à la cour de Rome et y voit la méchanceté et ordre de vie des prêtres, il ne faut pas croire qu’il se fasse jamais chrétien, mais plutôt s’il était chrétien, sans faute il s’en reviendrait juif. » Et se retourna vers Abraham et lui dit : « Eh, mon ami, pourquoi veux-tu entrer en ce travail et en si grande dépense comme ce serait d’aller d’ici à Rome ? outre ce que par mer et par terre à un homme riche comme tu es il y a tout plein de dangers, ne penses-tu pas trouver ici qui te donne baptême ? et si par fortune tu as quelques doutes en la foi que je te montre, où est-ce qu’il y a de si grands docteurs et savants hommes en icelle qu’il y a ici pour te pouvoir déclarer ce que tu voudras ou demanderas ? Par quoi il me semble que ce tien voyage est sans propos ; il te faut penser que tels sont là les prélats, comme tu les as vus ici, et encore sont-ils tant meilleurs à Rome, comme ils sont plus prochains du pasteur principal ; et par ainsi, si tu veux croire mon conseil, tu réserveras ce voyage à une autre fois, pour quelque pardon général, et je te pourrai, par aventure, faire compagnie. »
À quoi le Juif répondit : « Je crois, Jehannot, qu’il soit ainsi comme tu dis, mais, pour te le faire court, je suis du tout délibéré, si tu veux que je fasse ce de quoi tu m’as tant prié, d’y aller ; autrement je n’en ferai rien. » Jehannot, voyant son vouloir, lui dit : « Or va en la bonne heure », et pensa en lui-même qu’il ne se ferait jamais chrétien s’il avait une fois vu la cour de Rome : toutefois, n’y perdant aucune chose, ne s’en soucia autrement.
Le Juif monta à cheval et, le plus tôt qu’il put, s’en alla à Rome ; là où, quand il fut arrivé, fut reçu honorablement de ces autres Juifs qui demeuraient à Rome, et, durant le temps qu’il y séjourna, sans dire à personne pourquoi il y fut allé, commença cautement à regarder la façon de vivre du pape, des cardinaux, des prélats et de tous les courtisans ; et s’apercevant de soi-même, comme homme qui était moult avisé, et encore étant informé de quelqu’un, il trouva que du plus grand au plus petit, sans aucun frein ni remords de conscience ou de honte, tous péchaient déshonnêtement en luxure, et non seulement en la naturelle, mais en la sodomitique, tellement que le crédit des putains et des garçons n’était pas petit à qui voulait obtenir quelque grand-chose que ce fût ; et, outre tout ceci, il les connut véritablement gourmands et ivrognes, et plus serviteurs de la panse, comme bêtes brutes après la luxure, que d’autres choses. Et encore, regardant plus avant, il les vit tous si avares et convoiteurs d’argent qu’ils vendaient et achetaient à purs deniers comptant non seulement le sang humain, mais, en bon langage, celui des chrétiens, et pareillement les choses divines, de quelque qualité qu’elles fussent ou à qui elles appartinssent, fût-ce à sacrifices ou à bénéfices ; et de ce ils en faisaient plus grandes marchandises, et y en avait plus de courtiers qu’il n’y a en Paris de draps ou d’autre chose, ayant à la simonie manifeste donné nom de négociation et à la gloutonnerie nom de sustentation, quasi comme si Dieu n’eût connu, non seulement la signification des vocables, mais aussi l’intention des méchants cœurs, et qu’il se dût laisser tromper sur les noms des choses, comme font les hommes. Lesquelles choses, avec plusieurs autres qui sont de taire, furent si grandement déplaisantes au Juif, comme à celui qui était homme modeste et sobre, qu’il lui sembla en avoir assez vu et délibéra de s’en retourner à Paris ; ce qu’il fit.
Et incontinent que Jehannot sut qu’il était de retour, croyant plutôt tout autre chose que de le voir jamais chrétien, il le vint visiter et se firent grande fête l’un à l’autre. Et après qu’il se fut reposé quelques jours, Jehannot lui demanda ce qui lui semblait de notre saint père le pape et des cardinaux, et généralement de tous les autres courtisans. À qui le Juif promptement répondit : « Mal, que Dieu leur donne à tant qu’ils sont, car je te veux bien dire que si j’ai bien su considérer tout ce que j’ai vu et entendu, je ne pense point avoir vu en aucun qui soit prêtre nulle sainteté, dévotion, bonne œuvre ou exemple de bien vivre ou d’autre bonne chose ; mais m’a semblé de voir la luxure, l’avarice, la gloutonnerie et semblables choses, et pires encore, si pires peuvent être en aucun, en si grande recommandation d’eux tous que je répute plutôt cette cour de Rome une forge d’opérations diaboliques que divines ; et à ce que je puis comprendre il me semble que votre pasteur, et par conséquent tous les autres, pourchassent tant qu’ils peuvent, avec toute sollicitude, engin et art, de réduire à néant et de chasser du monde la religion chrétienne, là où ils doivent être son fondement et support. Mais pour ce que je vois que ce qu’ils pourchassent n’advient point, mais au contraire que votre foi augmente et tous les jours devient plus claire et luisante, je connais évidemment que le Saint-Esprit est vrai fondement et support d’icelle, comme de la plus vraie et sainte que nulle autre. Pour laquelle chose là où j’étais dur et rétif à tes admonestements et ne me voulais faire chrétien, je dis maintenant de cœur ouvert que, pour chose du monde, je ne laisserais de me faire chrétien. Allons donc à l’église, et là, selon la vraie coutume de votre sainte foi, fais-moi baptiser. »
Jehannot, lequel attendait assurément contraire conclusion à celle-ci, quand il l’eut ainsi ouï parler, fut le plus content homme du monde, et s’en allèrent à Notre-Dame de Paris, là où ils prièrent les prêtres de céans de donner baptême à Abraham, lesquels, voyant qu’il le demandait, soudainement le lui donnèrent. Et Jehannot fut son parrain, qui le nomma Jehan ; et après par savantes gens le fit parfaitement endoctriner en notre foi, laquelle en peu de temps il apprit, et depuis fut grand homme et de bonne vie.

MELCHISÉDECH, JUIF ,
en racontant une nouvelle de trois anneaux, au grand Soudan nommé Salladin, évita le gros danger qui lui était apprêté par lui .
NOUVELLE III Les trois anneaux

Par laquelle l’Auteur, approuvant la foi chrétienne, montre combien une soudaine et ingénieuse réponse est profitable, quand l’on se trouve en quelque danger évident.
Après que la nouvelle de M me Néiphile fut de tous trouvée bonne, elle se tut, et comme il plut à la reine, M me Philomène commença à parler ainsi :

La nouvelle qu’a dite Néiphile me fait souvenir d’un douteux cas jadis advenu à un autre Juif. Et parce que déjà on a très bien parlé de Dieu et de la vérité de la foi, il ne sera pas malséant dorénavant de descendre aux actes et évènements des hommes ; par quoi je veux procéder à vous conter ce cas, lequel ouï, vous deviendrez par aventure plus aptes à répondre aux questions et aux demandes qui vous seront faites. Vous devez savoir, mes amoureuses compagnes, que, tout ainsi comme la sottise plusieurs fois fait tomber quelqu’un de grande autorité en très grande misère, le bon sens ni plus ni moins tire le sage hors de très grand danger et le met en grand et assuré repos. Et qu’il soit vrai que la sottise conduise l’homme de grande autorité à pauvreté et misère, il se voit par plusieurs exemples, lesquels il ne nous faut à présent travailler de réciter, considérant que tous les jours il s’en voit exemples manifestes. Mais que le bon sens soit occasion de grande consolation, je vous le montrerai en peu de paroles, comme je vous ai promis.

Salladin fut un si grand et vaillant homme que, non seulement sa valeur le fit sultan de Babylone, mais encore lui fit avoir plusieurs victoires sur les rois sarrasins et chrétiens, lequel ayant, en diverses guerres et en autres siennes magnificences très grandes, dépensé tout son trésor, et pour un accident qui lui était survenu ayant besoin d’une bonne grosse somme de deniers, ne voyant d’où il les pût avoir si promptement comme il en avait besoin, se va souvenir d’un riche Juif nommé Melchisédech, qui prêtait à usure en la ville d’Alexandrie. Et pensa bien que celui-ci avait de quoi le pouvoir subvenir s’il le voulait faire, mais il le connaissait si chiche que jamais de son bon gré il ne le ferait ; et toutefois le sultan ne lui voulait faire force. À la fin, contraint de la nécessité, et s’étant mis en l’entendement de trouver façon qu’il lui en prêtât, s’avisa de lui faire une contrainte colorée de quelque raison, et l’ayant un jour envoyé quérir et familièrement reçu en sa maison, le fit asseoir auprès de lui, puis lui dit : « Prude homme, j’ai entendu de plusieurs personnes que tu es un très sage homme, et que des choses de Dieu tu es fort savant : par quoi je saurais volontiers de toi laquelle des trois lois te semble la plus véritable, ou la judaïque, ou la sarrasine, ou la chrétienne. »
Le Juif, qui à la vérité était sage, s’aperçut très bien que Salladin tâchait à le prendre par ses paroles pour lui susciter quelque querelle et pensa qu’il ne pouvait louer plus l’une de ces trois lois que l’autre que Salladin n’obtînt ce qu’il voulait : par quoi, comme celui qui se sentait bien avoir besoin de réponse, par laquelle il ne put être pris, ayant aiguisé son esprit, soudainement lui vint en la bouche ce qu’il devait dire, et dit ainsi : – « Monseigneur, la question que vous me faites est belle, et pour vous en dire ce que j’en sais, il me convient faire un petit conte, que vous ouïrez s’il vous plaît. Il me souvient, si je ne me trompe, avoir plusieurs fois ouï dire qu’il y eut une fois un grand et riche homme qui avait entre ses plus précieux joyaux un anneau très beau et de grand prix ; lequel, pour sa valeur et beauté, désirant en faire honneur et le laisser perpétuellement à ses successeurs, il voulut et ordonna que celui de ses enfants mâles à qui cet anneau (comme laissé du père) serait trouvé après son trépas, que celui-là fût tenu et réputé pour son héritier et dût être honoré et révéré de tous les autres comme le plus grand. Celui à qui cet anneau fut laissé par lui, tint le même ordre à ses successeurs, et fit ainsi comme son prédécesseur avait fait. Et en bref temps, cet anneau alla de main en main à plusieurs successeurs. À la fin il vint entre les mains d’un, lequel avait trois fils tous beaux et vertueux et grandement obéissants à leur père, qui pour cette cause les aimait tous trois également, lesquels sachant la coutume de cet anneau, chacun comme curieux d’être le plus estimé entre les siens, priait, comme mieux il savait, le père, qui déjà était vieux, que quand il viendrait à mourir il lui laissât cet anneau. Le bonhomme, qui les aimait autant l’un que l’autre, ne savait lui-même choisir à qui plutôt il le voulait laisser, et pensa, l’ayant promis à chacun d’eux, de vouloir satisfaire à tous trois. Par quoi secrètement il en fit faire à un excellent orfèvre deux autres, lesquels furent si semblables au premier que lui-même qui les avait fait faire ne connaissait lequel était le vrai, et venant à mourir donna son anneau à chacun desdits enfants, lesquels, après la mort de leur père, voulant chacun occuper l’héritage et l’honneur, et l’un le refusant à l’autre, chacun, pour faire apparaître que raisonnablement il devait occuper, produisait son anneau, et furent les anneaux trouvés si pareils l’un à l’autre qu’on ne savait connaître lequel était le vrai. Par quoi le procès pour savoir qui était l’héritier du père demeura pendant et pend encore. Et ainsi, vous dis-je, monseigneur, des trois lois données de Dieu le père aux trois peuples, dont vous avez proposé la question : chacun croit avoir l’héritage de Dieu et sa vraie loi, et aussi devoir faire ses commandements ; mais qui d’eux l’ait, le procès comme des anneaux en pond encore. »
Salladin connut que celui-ci était très bien sorti du filet qu’il lui avait tendu aux pieds. Par quoi il délibéra de lui découvrir son besoin et voir s’il lui voudrait faire plaisir. Et ainsi le fit, lui déclarant ce qu’il avait en intention de faire s’il n’eût répondu aussi sagement comme il avait fait. Le Juif, libéralement, lui prêta la somme de deniers qu’il lui demanda. Et Salladin l’en paya entièrement et, outre ce, lui fit de grands dons et le tint toujours pour son ami et l’entretint depuis près sa personne en grand et honorable état.

UN MOINE AYANT FAIT

un péché digne de très grande punition se délivra de la peine qu’il avait méritée en reprochant honnêtement à son abbé la même chose .
NOUVELLE IV Le péché partagé

Là où ceux qui veulent reprendre les erreurs d’autrui qui sont en eux-mêmes sont repris par l’Auteur.
Déjà se taisait M me Philomène ayant achevé de dire sa nouvelle, quand Dionéo, qui était assis auprès d’elle, sans attendre autre commandement de la reine, connaissant par l’ordre qu’on avait déjà tenu que c’était à lui à dire la sienne, commença à parler en cette manière :
Gracieuses dames, si j’ai bien su comprendre l’intention de toutes vous autres, nous sommes ici pour plaire, en contant des nouvelles, à nous-mêmes ; au moyen de quoi, pourvu qu’il ne se fasse rien contre ceci, j’estime qu’il soit licite à chacun, comme nous dit notre reine peu devant qu’elle le fût, de dire celle nouvelle qui à son jugement plaira le plus. Par quoi, ayant ouï comme par les bons admonestements de Jehannot de Chevigny Abraham juif avait sauvé son âme, et Melchisédech, par son bon sens, avait défendu ses richesses des surprises de Salladin, j’entends vous réciter, en peu de paroles, sans que je pense recevoir aucune repréhension de vous, avec quelle cautèle un moine a délivré son corps d’une très grave punition.

Il y eut au pays de Lunigianne, qui n’est guère loin du nôtre, un monastère qui, jadis, avait coutume d’être plus plein de sainteté et de religion qu’il n’est aujourd’hui ; auquel y eut entre les autres un jeune moine, la chaleur duquel en la force de son âge était telle que les jeûnes ni les vigiles ne le pouvaient mater, lequel par fortune, un jour, sur l’heure de midi, que tous les autres moines dormaient, s’en alla promenant tout seul autour de leur église qui était en lieu fort solitaire, et se récréant ainsi, il va voir par fortune une jeune garce assez belle, fille, par aventure, de quelque laboureur du pays, qui s’en allait cueillant certaines herbes par les champs, laquelle il n’eut sitôt aperçue qu’il fut incontinent assailli de la tentation de la chair. Au moyen de quoi s’approchant de plus près, la commença à arraisonner, et tellement marchandèrent ensemble qu’il fut d’accord avec elle et la mena sur l’heure même en sa chambre, sans que personne s’en aperçût. Mais cependant que le moine, transporté de trop grande affection, s’ébattait peu avisément avec elle, l’abbé, s’étant levé de dormir, et se promenant à petits pas par le cloître, passa devant la chambre de celui-ci et ouït le bruit qu’ils y faisaient ensemble, et pour mieux connaître les voix s’approcha tout belettement pour écouter à l’huis de ladite chambre : il connut manifestement qu’il y avait une femme dedans ; lors il fut tout ému de se faire ouvrir, puis il pensa de vouloir user en ceci d’un autre moyen et s’en retourna en sa chambre pour attendre que le moine sortît.
Le moine, encore qu’il fût occupé d’un très grand aise et plaisir avec cette fille, était-il néanmoins toujours en doute. Et lui étant avis avoir ouï marcher quelqu’un par le dortoir, il y va regarder par un petit pertuis et vit clairement que l’abbé était là qui écoutait, faisant son compte qu’il avait bien pu apercevoir que cette jeune garce était en sa chambre. Et sachant que de ceci il lui en devait advenir grande punition, fut chagriné outre mesure ; toutefois, sans rien faire connaître à la jeune fille de son courroux, il pensa incontinent en lui-même plusieurs moyens, cherchant s’il en pourrait trouver aucun qui lui fût salutaire ; et soudainement se va souvenir d’une nouvelle malice, laquelle droitement parvint à la fin qu’il avait imaginée. Par quoi, faisant semblant qu’il avait assez été avec cette jeune fille, il lui dit : « Je m’en veux aller regarder le moyen de te faire sortir de céans sans être vue, et par ainsi demeure ici sans faire bruit jusqu’à mon retour. » Et quand il fut sorti et qu’il eut fermé la chambre avec la clef, s’en alla tout droit en celle de l’abbé et lui présenta ladite clef, comme chaque moine avait coutume de faire quand il allait dehors le couvent, lui disant avec un bon visage : « Monsieur, je n’ai pu faire apporter ce matin tout le bois que j’ai fait couper en la forêt, et ainsi je m’y en irai, s’il vous plaît, pour le faire amener. »
L’abbé, afin qu’il se pût informer plus assurément de la faute faite par le moine, pensant bien qu’il ne se fût aperçu d’avoir été vu, très joyeux d’un tel accident, il prit volontiers la clef, lui donnant licence d’aller au bois, et aussitôt qu’il fut parti commença à penser lui-même ce qu’il devait le plutôt faire, ou en la présence de tous les moines ouvrir la chambre pour leur faire voir la faute, afin qu’ils n’eussent après occasion de murmurer contre lui quand il punirait le moine, ou de vouloir premièrement entendre de la fille comment le fait était allé. Et pensant en soi-même qu’elle pourrait être femme ou fille de tel homme, qu’il ne lui voudrait avoir fait telle honte que de la faire voir à tous les moines, s’avisa de vouloir premièrement voir qui elle était, et après aviser ce qu’il aurait à faire pour le mieux. Par quoi s’en étant allé tout bellement à la chambre, il l’ouvrit et entra dedans, puis la ferma.
La jeune fille, voyant venir l’abbé, commença à pleurer comme toute éperdue, craignant de recevoir quelque honte. M. l’abbé l’ayant regardée du coin de l’œil, et la voyant belle et fraîche, sentit incontinent, encore qu’il fût vieux, non moins cuisants éperons de la chair qu’avait fait son jeune moine, et en lui-même commença à dire : « Pourquoi ne prends-je du plaisir quand j’en puis avoir ? Comme ainsi soit que le déplaisir et l’ennui toutes les fois que je voudrai me sont tous préparés. Celle-ci est une belle fille et est ici que personne du monde ne le sait. Si je la puis conduire à faire ce que je voudrai, je ne sais pourquoi je ne le ferais ; qui le saura ? Jamais personne n’en ouïra parler, et péché caché est à demi pardonné. Cette aventure ne m’adviendra peut-être jamais plus. Je pense que ce soit sagement fait de prendre du bien, quand Notre-Seigneur en envoie à quelqu’un. » Et disant ainsi, et ayant du tout changé propos de ce pourquoi il y était allé, s’approcha plus près de la fille, et gracieusement la commença à conforter et à la prier qu’elle ne pleurât plus. Puis d’une parole en une autre fit tant qu’il lui découvrit son vouloir. La fille, qui n’était de fer ni de diamant, assez aisément se ploya à la volonté de l’abbé, lequel l’ayant caressée et baisée plusieurs fois, monta sur le lit du moine. Et ayant par aventure égard au pesant faix de sa dignité et à la faiblesse de la jeune fille, craignant lui faire mal par trop peser sur elle, il ne monta pas sur son estomac, mais il la monta sur le sien et longuement avec elle passa ainsi le temps.

PLANCHE III À JUSTICE EST LA VERTU DES ROIS
Le moine, qui avait fait semblant d’aller au bois, s’étant caché en quelque endroit du dortoir, tout aussitôt qu’il vit que l’abbé fut entré tout seul en sa chambre il perdit incontinent la peur qu’il avait et se va promettre que ce qu’il avait pensé pourrait sortir à effet. Mais quand il vit qu’il s’enferma dedans ladite chambre, il le tint pour tout certain. Par quoi quand il fut sorti de là où il était caché, il s’en va secrètement à un certain trou, par lequel il vit et ouït tout ce que l’abbé fit et dit. Après qu’il sembla à M. l’abbé d’avoir assez demeuré avec la fille, l’ayant enfermée en la chambre du moine, s’en retourna à la sienne. Et quelque peu après, sachant que le moine était au couvent et pensant qu’il fut retourné du bois, délibéra de le reprendre aigrement et de le faire mettre en prison, afin que lui seul jouit de la proie gagnée. Et à cette cause l’ayant fait appeler, le reprit très grièvement avec un mauvais visage et commanda qu’il fût mis en prison. Le moine très promptement répondit : « Monsieur, je n’ai encore tant été en l’ordre Saint-Benoist que je puisse avoir appris si tôt toutes les particularités de celui-ci, et d’autre part vous ne m’aviez pas encore montré que les moines se dussent faire presser par les femmes, comme vous m’avez montré les jeûnes et vigiles. Mais à cette heure que vous me l’avez montré, je vous promets que si vous me pardonnez celle-ci de jamais plus n’y faillir, mais ferai toujours comme je vous ai vu faire. »
L’abbé, qui était homme fin, connut soudainement que celui-ci n’avait pas seulement montré qu’il savait plus que lui, mais qu’il avait vu ce qu’il avait fait. Par quoi ayant lui-même remords de sa propre faute, il eut honte de faire au moine ce qu’il avait comme lui mérité, et lui ayant pardonné et imposé silence de ce qu’il avait vu, mirent honnêtement la jeune fille dehors, laquelle il se doit croire de plusieurs fois depuis l’avoir fait revenir.

LA MARQUISE
de Montferrat, avec un banquet de gélines et certaines gracieuses paroles, réprima le fol amour de roi de France .
NOUVELLE V La marquise de Montferrat

Contenant que les sages et vertueuses dames ont en plus grande recommandation leur chasteté que les trésors et hautesses des princes, et qu’un prudent seigneur ne doit user de force.
La nouvelle que conta Dionéo toucha au commencement le cœur des dames qui l’écoutaient avec un peu de honte, dont la couleur qui leur monta au visage en porta témoignage ; et après, regardant l’une l’autre, ne se pouvant à peine tenir de rire, l’écoutèrent en souriant. Mais après qu’elle fut achevée, et qu’avec quelques douces paroles elles l’eurent un peu repris, lui voulant faire connaître que de telles nouvelles ne se doivent raconter entre les femmes, la reine commanda à M me Fiammette, qui était assise sur l’herbe près de lui, qu’elle suivît l’ordre commencé, laquelle gentiment, et avec un visage joyeux, commença ainsi :

Je suis très aise que nous soyons entrés à faire connaître, par les nouvelles qui ont été dites, combien est grande la force des belles et promptes réponses ; et pour ce qu’aux hommes est grand sens et entendement de chercher d’aimer toujours femme de plus haut lignage qu’ils ne sont, et que pareillement c’est grande prévoyance aux femmes se savoir gardées d’être prises de l’amour d’un plus grand seigneur qu’elles ne sont, il m’est tombé en l’entendement de vous montrer en la nouvelle que je dois dire comment et de fait et de paroles une gentille femme se soit gardée de ceci et en ait troublé autrui.
Le marquis de Montferrat fut un preux et vaillant chevalier, lequel étant capitaine général de l’Église, il lui convint passer outre-mer à un passage général fait par les chrétiens avec grosse armée. Et ainsi qu’on parlait un jour de ses prouesses en la cour du roi Philippe le Borgne, lequel pareillement se préparait pour s’en aller de France faire ledit passage, il fut rapporté par un chevalier qui connaissait ledit marquis qu’en tout le monde n’y avait un semblable couple en mariage que du marquis et de sa femme : parce qu’autant que le marquis entre tous chevaliers était renommé vertueux, autant sa femme était, entre les autres du monde, belle et vertueuse. Lesquelles paroles entrèrent tellement en l’entendement du roi de France que soudainement, sans l’avoir jamais vue, il commença à l’aimer et délibéra de ne se vouloir embarquer ailleurs qu’à Gênes pour aller à son dit voyage ; à fin qu’en allant là par terre il eût honnête occasion d’aller voir la marquise ; pensant en lui-même, puisque son mari n’y était, qu’il pourrait facilement obtenir ce qu’il désirait. Et ainsi qu’il avait pensé d’y passer, ainsi l’exécuta-t-il, parce qu’ayant envoyé un chacun devant il se mit en chemin avec bien petite compagnie de gentilshommes. Et quand il s’approcha d’une journée près du lieu où était M me la marquise, il lui envoya dire qu’elle l’attendît le lendemain à dîner. La dame, sage et avisée, répondit joyeusement qu’elle réputait sa venue pour une bien grande grâce, et qu’il serait le très bien venu. Et après, elle va entrer en pensement que voulait dire ceci qu’un tel roi, sachant que son mari n’y était point, la venait visiter ; et en ceci elle ne se trompa point de croire que la renommée de sa beauté fût occasion de sa venue. Néanmoins, comme grande dame et honnête femme qu’elle était, se délibéra de lui faire honneur, fit appeler ses bons gentilshommes qui lui étaient demeurés au pays pour donner ordre par leur conseil à tout ce qui était nécessaire ; mais du festin et des viandes qui devaient être servies, elle seule en voulut disposer. Par quoi, ayant soudainement fait chercher et prendre toutes les poules qu’il fut possible de trouver dans tout le pays, commanda à ses cuisiniers que d’icelles, sans autre chose quelconque, ils apprêtassent divers services.
Le roi ne faillit à venir le lendemain, comme il avait mandé, et fut honorablement reçu de la dame, laquelle lui sembla en la regardant, outre ce qu’il avait su comprendre par les paroles du chevalier, belle, honnête et vertueuse, dont grandement s’émerveilla et la loua beaucoup, s’allumant de tant plus en son désir, comme plus il trouvait qu’elle passait l’estime qu’on lui avait fait. Et après que le roi se fut retiré aux chambres qui étaient préparées, et en ordre, comme il appartient à un tel prince, et que l’heure du dîner fut venue, le roi et M me la marquise s’assirent à une table, et les autres selon leurs qualités furent traités aux autres tables. Le roi, étant servi successivement de plusieurs mets et de vins excellents, et regardant quelquefois M me la marquise, recevait grand plaisir ; toutefois, voyant l’un service après l’autre, et que toutes les viandes, bien qu’elles fussent apprêtées en diverses sortes, n’étaient que gélines, il commença à s’émerveiller, même qu’il connaissait que le lieu où ils étaient, était tel qu’on eût bien pu recouvrer en abondance de toutes autres volailles et venaison, et qu’elle avait eu loisir de faire chasser depuis qu’il lui avait fait entendre sa venue. Ce néanmoins, encore qu’il s’émerveillât beaucoup de ceci, il ne voulut prendre autre occasion de la devoir mettre en propos, sinon de ses gélines, et s’adressant avec un visage joyeux à elle, lui dit : « Madame, les gélines naissent-elles toutes seules en ce pays sans aucun coq ? » La marquise, qui très bien entendit sa demande, lui étant avis que Notre-Seigneur lui eût envoyé, comme elle désirait, l’heure opportune pour pouvoir montrer son intention, répondit hardiment au roi : « Monsieur, nenni ; mais les femmes, combien qu’en habillements et en honneurs elles soient aucunement différentes les unes des autres, toutes pourtant sont faites ici comme ailleurs. »
Le roi, entendant sa réponse, connut très bien l’occasion du banquet des gélines et la vertu cachée sous ses paroles, et s’aperçut que les paroles seraient répandues en vain avec une telle dame, et que force n’y aurait point de lieu ; par quoi, comme inconsidérément il s’était embrasé d’elle, il convenait de nécessité éteindre sagement ce feu pour son honneur ; et sans plus l’importuner de paroles, craignant ses revanches, il dîna sans aucune espérance de tirer autre chose d’elle. Et quand il eut achevé, à fin qu’avec son soudain départ il couvrît sa déshonnête venue, la remerciant de l’honneur qu’il avait reçu, et elle le recommandant à Dieu, il s’en alla à Gênes.

UN BON PRUDE HOMME
reprend honnêtement, avec un beau mot, la méchante hypocrisie des gens de religion .
NOUVELLE VI Cent pour un

Qui réprouve la couverte malignité d’aucuns religieux.
M me Émilie, laquelle était assise près de M me Fiammette, ayant toutes estimé grandement la sagesse et l’honnête châtiment que la marquise avait fait au roi de France, commença, comme il plut à la reine, hardiment à dire :

Je ne veux pareillement taire une répréhension que fit un bon prude homme laid à un avaricieux beau-père, avec un mot non moins digne d’en rire que d’être loué.
Il y eut donc, mes chères dames, naguère de temps, en notre cité, un frère mineur inquisiteur de la foi, lequel, bien qu’il s’efforçât grandement de ressembler à un saint homme et amateur de la foi chrétienne, comme tous font, était-il aussi bon inquisiteur de ceux qui avaient la bourse pleine d’argent que de ceux qui sentaient mal de la foi. Pour laquelle sollicitude lui vint à propos d’avoir trouvé un bonhomme assez plus riche de deniers que de sens, auquel non point par faute de foi, mais simplement parlant, et par aventure ayant la tête échauffée de boire ou de quelque grande joie, il lui advint de dire un jour, en une compagnie, qu’il avait du vin si bon que Dieu en boirait : ce qui étant rapporté à l’inquisiteur et sachant que ses facultés étaient grandes et la bourse bien enflée, cum gladiis et fustibus , impétueusement lui va former un procès sur le dos ; sachant très bien que de ceci il lui en viendrait plutôt argent en bourse qu’allégement de mécroyance au bonhomme. Et l’ayant fait citer devant lui, il lui demanda s’il était vrai ce qui avait été dit contre lui.
Le bonhomme répondit que oui et lui conta la manière comment il l’avait dit. À quoi M. l’inquisiteur, très dévot et affectionné à saint Jean Bouche d’Or, dit : « As-tu donc fait Notre-Seigneur buveur et curieux de vins excellents, comme s’il fût Chinchillon, ou quelque autre de vous autres ivrognes et taverniers ? et à cette heure, en faisant la chattemite, tu veux montrer que ceci est légère chose : elle n’est pas comme il te semble ; tu en as mérité le feu quand il nous plaira, si nous faisons notre devoir à l’encontre de toi. » Et avec ces et autres semblables paroles, montrant un visage courroucé, parlait à ce bonhomme comme si quasi il eût été un épicurien niant l’éternité de l’âme, et en bref temps il lui fit telle peur que le bonhomme, pour être gracieusement traité, lui fit, par certains moyens, oindre les mains d’une bonne quantité de la graisse de saint Jean Bouche d’Or : laquelle sert grandement à la maladie des pestilentieuses avarices des prêtres et spécialement des frères mineurs, qui n’osent toucher argent. Laquelle onction, comme beaucoup vertueuse, bien que Galien n’en parle en aucun endroit de ses médecines, besogna tellement que le feu dont il avait été menacé se permuta, lui faisant grâce, en une croix, et comme s’il eût eu à faire le voyage d’outre-mer, pour faire la bannière plus belle, la lui mit jaune sur le noir, et outre tout ceci ayant déjà touché deniers, il l’entretint plusieurs jours après, lui donnant pour pénitence que tous les matins il eût à ouïr une messe à Sainte-Croix et que sur l’heure du dîner il se vînt présenter à lui et qu’il fît après, tout le demeurant du jour, ce que plus lui plairait.
Ce que faisant ce bonhomme très soigneusement, advint une matinée entre les autres qu’il ouït à la messe un évangile auquel ces paroles se chantaient : Vous en recevrez cent pour un et posséderez la vie éternelle , lesquelles paroles il retint fermement en son entendement ; et selon le commandement qui lui avait été fait s’en vint à l’heure du dîner devant l’inquisiteur et le trouva dînant. Lequel inquisiteur lui demanda s’il avait ce matin ouï la messe ; auquel promptement il répondit : « Monsieur, oui. » Et l’inquisiteur lui dit : « As-tu ouï en cette chose aucune dont tu sois en doute ou que tu en veuilles demander ? – Certes, répondit le bonhomme, je ne doute de chose aucune que j’aie ouïe, mais toutes pour certain les croient véritables ; bien en ai-je ouï une qui m’a fait et fait avoir une grande compassion de vous et de vos autres beaux pères, pensant au mauvais état où vous devrez être de là en l’autre monde. » Dit lors l’inquisiteur : « Et quelle parole est-ce qui t’a ainsi ému d’avoir compassion de nous ? » Le bonhomme répondit : « Monsieur, cette parole de l’évangile qui dit : Vous recevrez cent pour un . » L’inquisiteur répondit : « Cela est vrai. Mais pourquoi t’a ému cette parole ? – Monsieur, répondit le bonhomme, je le vous dirai. Depuis le temps que j’ai fréquenté céans, j’ai vu par chacun jour donner là dehors à plusieurs pauvres gens, maintenant une et tantôt deux grandes pleines chaudières de soupe, qu’on lève de devant vous et vos autres frères, par la trop grande abondance que vous en avez : par quoi si pour chacune chaudière il vous en est rendu cent par-delà, vous en aurez tant que vous serez tous noyés dedans. »
Et bien que les autres qui étaient à la table de l’inquisiteur se missent tous à rire, l’inquisiteur, sentant qu’on avait touché au vif leur sale hypocrisie, se troubla tout, et, n’eût été que celui était déjà blâmé de ce qu’il avait fait, il lui eût forgé un autre procès sur le dos, parce qu’avec un si plaisant mot pour rire il avait mordu et piqué lui et les autres bélîtres de beaux pères ; et de dépit lui commanda qu’il fît ce qu’il voudrait, sans venir, ni se trouver plus devant lui.

BERGAMIN
avec une nouvelle d’un savant homme nommé Primasse et d’un abbé de Cluny, reprend honnêtement une nouvelle manière d’avarice advenue à messire Can de la Scalle .
NOUVELLE VII L’avarice corrigée

Disant qu’il est malséant à un prince d’être avaricieux et qu’il doit être libéral envers chacun.
La gentillesse de M me Émilie et sa nouvelle furent occasion à la reine et au demeurant de la compagnie de rire et louer l’invention de la croisade ; mais après qu’on eut cessé de rire et qu’un chacun fut apaisé, Philostrate, qui devait dire la sienne, commença à parler en cette manière :

C’est une belle chose, mesdames, de frapper un but qui jamais ne se remue : mais c’est une chose plus admirable de voir toucher soudainement par un archer quelque chose non accoutumée, qui apparaît soudainement. La vicieuse et sale vie des prêtres donne de soi-même en plusieurs choses, sans difficulté, matière d’en parler, de la piquer et reprendre, à qui le veut faire, quasi comme un vrai but de méchanceté. Et par ainsi, combien que ce prude homme fit très bien de piquer jusqu’au vif M. l’inquisiteur de l’hypocrite charité des religieux qui donnent aux pauvres ce qu’il leur conviendrait donner aux pourceaux ou le jeter à mal : si estimai-je assez plus digne d’être loué celui de qui, à l’occasion de la précédente nouvelle, je veux parler, lequel reprend avec un plaisant conte messire Can de la Scalle, magnifique et triomphant seigneur, d’une soudaine et non accoutumée avarice apparue en lui, figurant par autrui ce que de soi et de lui il entendait dire ; laquelle fut telle :

Messire Can de la Scalle, ainsi comme la renommée court quasi par tout le monde, était, outre que la fortune lui fût en plusieurs choses favorable, un des plus notables et magnifiques seigneurs qu’on ait vus en Italie depuis l’empereur Frédéric deuxième : lequel, ayant délibéré de faire une notable et merveilleuse assemblée à Vérone, et étant venus à celle-ci plusieurs gens de divers lieux et mêmement hommes de cour de toutes sortes, soudainement, qui qu’en fût l’occasion, se retira de la faire et récompensa en partie ceux qui y étaient venus en leur donnant congé, et ne demeura seulement à récompenser ou à avoir congé qu’un nommé Bergamin, homme plaisant, qui rencontrait si bien à parler et si promptement qu’on ne le croirait qui ne l’aurait ouï. Lequel espérait bien que ceci n’eût été fait sans aucun sien profit à venir. Mais messire Can de la Scalle s’était mis en l’entendement que tout ce qu’il lui saurait donner serait plus perdu et mal employé que qui l’aurait jeté au feu ; dont toutefois il ne lui disait ou faisait dire aucune chose. Bergamin, après quelques jours, ne se voyant appelé ni requis à chose qui appartînt à son métier et davantage se consommant à l’hôtellerie avec ses chevaux et serviteurs, commença à devenir mélancolique ; toutefois il attendait toujours, lui étant d’avis qu’il ne ferait pas bien de s’en aller sans congé. Et ayant porté avec lui trois belles et riches robes qui lui avaient été données par autres seigneurs pour comparaître honorablement à cette assemblée, voulant son hôte être payé, premièrement il lui en bailla une ; et demeurant encore beaucoup davantage, fut contraint, s’il voulait plus demeurer en son logis, de bailler la deuxième ; puis commença à vivre sur la troisième, décidé, tant qu’elle durerait, d’attendre et regarder que ce serait à la fin de lui. Or advint, cependant qu’il vivait sur la troisième, qu’il se rencontra un jour au dîner de messire Can et se présenta devant lui avec un visage mélancolique. Et le voyant ainsi messire Can lui dit, plus pour le fâcher que pour prendre plaisir d’aucune chose qu’il sut dire : « Bergamin, qu’as-tu ? tu es fort mélancolique, dis-nous-en quelque chose. » Bergamin, sur l’heure, sans y songer plus avant, conta soudainement, comme s’il y eût pensé longtemps auparavant, pour venir au point qu’il prétendait, cette nouvelle :

« Monseigneur, vous devez savoir qu’un nommé Primasse fut un savant homme en grammaire et fut par-dessus tous autres grand et prompt versificateur : au moyen de quoi il était si admirable et bien renommé qu’encore qu’on ne le connût de vue partout il n’y avait celui qui, par renommée, ne sût qui était Primasse. Or advint-il que, se trouvant une fois à Paris en pauvre état, comme le plus souvent il était (pour la vertu, qui est peu gratifiée de ceux qui ont les grands biens), il ouït parler de l’abbé de Cluny, que l’on tient être le plus riche prélat qui soit en l’Église de Dieu, après le pape, et entendit dire de lui choses merveilleuses et magnifiques de sa façon d’entretenir toujours grande cour, et que jamais on ne refusait à quiconque allait où il était à boire ni à manger, pourvu qu’il le demandât quand l’abbé était à table. Laquelle chose oyant, Primasse, comme homme qui se délectait de voir hommes vertueux et magnifiques, il délibéra d’aller voir la magnificence de cet abbé et demanda combien il demeurait alors loin de Paris. À quoi lui fut répondu que, par aventure, à trois lieues de là, en un sien lieu, auquel Primasse fit son compte, s’il partait bien matin, d’y être sur l’heure de dîner. S’étant donc fait enseigner le chemin, ne trouvant aucun, par fortune, qui y allât, craignant qu’il ne se fourvoyât et qu’il n’arrivât en lieu où il ne trouvât sitôt à dîner, pensa en soi-même, afin que ceci n’advînt et qu’il n’endurât faim, de porter trois pains, s’avisant qu’il trouverait de l’eau partout, combien qu’elle ne lui plût guère ; et ayant mis ses trois pains dedans son sein, prit son chemin si droit qu’il arriva là où était M. l’abbé avant qu’il fût l’heure de dîner, et quand il fut entré dedans le logis, il s’en alla regardant partout. Et ayant vu la grande multitude de tables dressées, et le grand appareil de la cuisine, et les autres choses apprêtées pour le dîner, il va dire en soi-même : "Véritablement celui-ci est aussi magnifique qu’on dit. " Et demeurant ainsi entour toutes ces choses, attentif, le maître d’hôtel de l’abbé, parce qu’il était heure de dîner, commanda qu’on donnât de l’eau à laver et que chacun se mît à table ; et par fortune, advint que Primasse fut assis tout droit au-devant de l’huis de la chambre par où l’abbé devait sortir pour venir dîner en la salle. La coutume était, en cette cour, qu’on ne servait jamais aucune chose sur table que premièrement M. l’abbé ne fût venu pour s’asseoir. Ayant donc le maître d’hôtel fait couvrir, il fit dire à monsieur que quand il lui plairait le dîner était prêt. L’abbé fit ouvrir sa chambre pour venir en la salle, et en venant regarda devant soi ; et, de fortune, le premier homme qu’il vit fut Primasse, lequel était fort mal en ordre et qu’il ne connaissait point de vue ; et aussitôt qu’il l’eût vu, il lui entra en sa fantaisie une mauvaise pensée que jamais n’en avait eu de semblable et dit en soi-même : "Voyez à qui je donne à manger mon bien. " Et, retournant arrière, commanda que sa chambre fût fermée, puis demanda à ceux qui étaient auprès de lui s’ils connaissaient ce paillard qui était tout au-devant de l’huis de sa chambre, assis à table. Chacun répondit que non. Primasse, lequel avait faim de manger comme celui qui avait travaillé à cheminer, et non accoutumé de tant jeûner, ayant aucunement attendu et voyant que M. l’abbé ne venait point, tira de son soin l’un de ses trois pains qu’il avait apportés et commença à manger. L’abbé, après qu’il eut aucunement attendu, commanda à quelqu’un de ses serviteurs qu’il regardât si cet homme était parti. Le serviteur répondit : "Monsieur, non, il mange du pain qu’il semble qu’il ait apporté quand et lui. " Dit lors l’abbé : "Or mange du sien s’il en a, car du nôtre ne mangera-t-il point. " L’abbé eût voulu que Primasse de soi-même s’en fût allé, parce qu’il ne lui semblait honnête de lui donner congé. Primasse, ayant mangé l’un de ses pains et l’abbé ne venant point, commença à manger le deuxième ; ce que pareillement fut dit à l’abbé, qui avait encore fait regarder s’il était parti. À la fin, ne venant encore l’abbé, Primasse, ayant mangé le deuxième, commença à manger le troisième, ce qui fut encore rapporte à l’abbé, lequel soudainement en soi-même commença à penser et dire : "Oh ! oh ! quelle nouveauté m’est aujourd’hui entrée en l’entendement ? quelle avarice ? quel dédain ? et par qui ? J’ai donné à manger le mien, il y a longtemps, à quiconque en a voulu, sans jamais regarder s’il était gentilhomme, ou vilain, ou pauvre, ou riche, ou marchand, ou pipeur, et encore l’ai-je vu de mes yeux maintes fois jeter à mal ; ni jamais ne m’entra en l’entendement ce penser qui m’est entré pour celui-ci : véritablement avarice ne me doit point avoir assailli pour homme de petite affaire ; et faut dire que celui-ci, qui me semble un pendard, doit être quelque grand cas, puisque ainsi m’est rentré en l’entendement de lui faire honneur. " Et ceci dit, il voulut savoir qui il était. Et ayant trouvé que c’était Primasse qui était venu là pour voir de sa magnificence ce qu’il en avait ouï dire et que l’abbé avait, par renommée, longtemps auparavant, connu pour savant homme, il en eut grande honte ; et désirant d’en faire l’amende, s’efforça en plusieurs manières de lui faire honneur. Puis, après dîner, l’abbé fit honorablement vêtir Primasse comme il lui appartenait, et lui ayant donné argent et cheval, le mit en son libéral arbitre de demeurer chez lui ou s’en aller quand il voudrait. De quoi Primasse, très content, lui ayant rendu les plus grandes grâces qu’il put, s’en retourna à cheval à Paris, d’où il était parti à pied. »

Messire Can de la Scalle, qui était seigneur bien avisé, entendit incontinent, sans aucune autre remontrance, ce que voulait dire Bergamin, et en souriant lui dit : « Bergamin, tu as assez honnêtement montré tes nécessités, ta vertu et mon avarice et aussi ce que tu désires avoir de moi. Et vraiment jamais plus je ne fus assailli d’avarice, sinon maintenant par toi, mais je la chasserai avec le même bâton que tu as dit. » Et ayant fait payer l’hôte et vêtu très noblement de l’une de ses robes Bergamin, il lui donna de l’argent et un cheval et le mit alors à son choix d’aller ou de demeurer.

GUILLAUME BOURSIER
avec certaines gracieuses paroles piqua jusqu’au vif messire Ermino Grimaldi .
NOUVELLE VIII Ermino l’avare

Laquelle signifie qu’un gentilhomme avaricieux n’est digne d’honneur.
M me Laurette, qui était assise après Philostrate, quand elle eut ouï louer l’industrie de Bergamin, sachant qu’il lui convenait dire quelque chose, sans attendre aucun commandement, commença à parler ainsi plaisamment :

La précédente nouvelle, mes chères compagnes, m’induit à vouloir dire comment un honnête homme courtisan piqua semblablement, et non sans fruit, la convoitise d’un très riche marchand, laquelle nouvelle, encore que l’effet d’icelle ressemble à celui de la précédente, ne vous sera pour cela moins agréable, considérant qu’il en advint bien à la fin.
Il y a assez longtemps qu’à Gênes fut un gentilhomme, nommé messire Ermino de Grimaldi, lequel, selon ce que chacun croit, était le plus riche d’héritages et d’argent comptant qu’aucun autre citoyen qu’on sût en Italie. Et tout ainsi comme il passait en richesses tout autre qui fût Italien, aussi surpassait-il en avarice et misère tout autre avaricieux et misérable qui fût au monde : parce que non seulement il tenait sa bourse étroite à faire plaisir à autrui, mais aussi aux choses nécessaires à sa propre personne ; il endurait plusieurs nécessités à faute de dépendre, contre la coutume générale des Génois, qui ont de coutume d’être bien vêtus, et autant en faisait du manger et du boire. Au moyen de quoi le surnom de Grimaldi lui était à bon droit déchu et ôté, et seulement était d’un chacun appelé messire Ermino l’Avarice. Il advint en ce même temps que lui, ne dépendant aucune chose, multipliait ainsi son bien qu’il arriva à Gênes un honnête gentilhomme courtisan, fort bien parlant, nommé Guillaume Boursier, qui ne ressemblait point à ceux qui sont aujourd’hui en cour : lesquels, non sans grande honte des corrompues et vitupérables mœurs de ceux qui veulent maintenant être appelés et réputés gentilshommes et grands seigneurs, se doivent plutôt nommer ânes, nourris en l’ordure de toute méchanceté de la villenaille du monde que des cours. Car là où au temps passé leur exercice soûlait être de consommer leurs travaux à traiter paix, où il y avait entre gentilshommes guerres et dissensions ou à faire mariages, parentés et amitiés, et avec beaux et plaisants mots récréer les esprits des travailleurs et donner récréations aux cours, et avec dures repréhensions reprendre, comme pères, les fautes des méchants ; et tout ceci avec récompense assez petite : ceux d’aujourd’hui s’efforcent d’employer leur temps à rapporter mal et semer questions et débats en l’un et l’autre, dire mille malheurs et méchancetés, et qui, pis est, les faire en la présence d’un chacun ; reprocher les injures, hontes et méchancetés vraies et non vraies l’un à l’autre, et avec fausses et décevables flatteries et inventions faire faire aux gentilshommes les choses vilaines et méchantes ; et est celui le plus aimé et plus honoré des seigneurs mal conditionnés et plus récompensé de grand