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Le Dieu Plutus

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416 pages

Nous croyons qu’il eût été difficile de rencontrer un homme plus satisfait que paraissait l’être Furius-Nomentanus-Lupus au moment où nous entreprenons de nous occuper de lui. Pour en juger, que le lecteur veuille bien d’abord jeter avec nous un coup-d’œil sur sa splendide demeure.

A elle seule, elle formait ce que l’on appelait une île, « insula », parce qu’elle était entièrement isolée de toute habitation voisine et renfermée exactement dans une enceinte autour de laquelle convergeaient plusieurs voies publiques.

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À propos de Collection XIX

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Abel Quinton

Le Dieu Plutus

PRÉFACE

Dans un premier ouvrage1, favorablement accueilli du public, nous avons recherché les vestiges du Christianisme au moment où il faisait son apparition dans Rome, et nous avons essayé de retrouver les traces des apôtres saint Pierre et saint Paul partout où elles pouvaient être signalées avec quelque vraisemblance. Nous avons peint l’état de la société romaine, subissant à son insu l’influence des doctrines nouvelles et commençant à se transformer ; nous avons montré quel avait été, soit dans les personnes, soit dans les institutions, l’effet puissant des exemples donnés, en cette époque tout à fait primitive, par ceux que la parole et les vertus des prédicateurs de la Foi chrétienne, avaient conquis à sa vérité.

Nous avons voulu, dans l’étude que nous publions aujourd’hui, compléter ces premiers tableaux.

Il ne s’agit plus du Christiansime naissant ; il s’agit du Christianisme triomphant dans Rome et à la veille d’y dominer réellement par la conversion de Constantin.

Et cependant les mêmes épreuves qu’il avait eues à supporter à son origine, l’attendent au moment de sa victoire définitive, et ces épreuves sont dues à des causes à peu près identiques.

Ce sont, en effet, les inquiétudes pour leur pouvoir inspirées aux Néron et aux Domitien par le Christianisme qui arment leurs bras contre lui dans les deux premières persécutions ; et ce sont les mêmes craintes, devenues plus certaines, qui soulèveront la dernière tempête dans laquelle, après dix années d’efforts et de rage, de la part des Dioclétien et des Galère, sombrera l’Empire.

L’Empire, en effet, est fini, bien fini ; quoique l’on essaie ensuite, il n’existera plus dans Rome.

Déjà, depuis environ un siècle avant l’époque que nous étudions, les Empereurs s’en sont éloignés d’eux-mêmes. Comme s’ils en étaient repoussés par quelque cause mystérieuse, ils vont vivre et mourir ailleurs, et Constantin, comprenant également qu’il n’y peut avoir sa place, l’abandonne à son tour, pour fonder une autre capitale du monde aux dernières limites de l’Europe et en face de l’Asie.

On dirait que de ce nouveau lieu il veut tout à la fois regarder le passé et contempler l’avenir.

Au profit de qui s’accomplit cette étonnante retraite ?

C’est précisément l’objet de notre examen et de nos recherches.

De même que dans AURÉLIA, nous avons voulu signaler les premières conséquences de l’établissement du Christianisme dans Rome, de même, dans le DIEU PLUTUS, nous voulons montrer les premières origines du pouvoir temporel des Papes dans la ville, qu’à cause d’eux, on appelait déjà la Ville éternelle2.

Toutefois, il faut prendre ces commencements tels qu’ils ont été.

Le Prêtre romain (antistes romanus) n’effrayait pas les Empereurs par ses agitations, par ses entreprises, par ses clameurs ; il les consternait par son immobilité, par les œuvres de sa charité, par son silence.

Mais il les faisait encore plus trembler par sa mort.

Vingt fois les Empereurs s’étaient précipités sur cet homme qui n’était ordinairement qu’un vieillard facile à accabler, et vingt fois, à la place de CELUI que le martyre avait enlevé, reparaissait aussi ferme, aussi confiant et plus radieux, CELUI qui avait la promesse d’être à jamais la pierre indestructible du nouvel édifice.

Dans cette étude, on conservera à l’antistes romanus là situation qui le caractérise particulièrement à cette époque.

Toujours présent au fond du tableau, il n’y apparaîtra en aucune circonstance ; mais on verra se mouvoir autour de lui tous ceux qui, indépendamment de la parole éternelle, faisaient sa force en face du monde et des Césars.

Ainsi, ce sera d’abord une famille chrétienne, étroitement rattachée par ses sentiments à l’antistes romanus, et qui montrera où tendaient les vœux et les aspirations secrètes de l’ancien patriciat.

Ce sera ensuite un jeune solitaire, formé par les exemples et les leçons d’un vieillard, avant lui messager de paix et d’amour entre les fidèles dispersés, et qui fera comprendre comment, en ces temps, les regards des plus lointaines églises convergeaient vers Rome, et par quels moyens le Père commun était mis en rapport avec elles et informé aussitôt des moindres faits pouvant éveiller son attention et intéresser sa sollicitude.

Il y avait, en effet, non-seulement entre Rome et son Pontife une entente certaine, mais encore entre les autres églises et le successeur de Pierre dans la Ville éternelle une même correspondance et une même affirmation de sa suprématie.

Et c’était là surtout ce qui transportait les Césars de fureur.

Pendant qu’ils se voyaient décroître, un autre grandissait auprès d’eux ; pendant que Rome échappait à leur pouvoir, elle le donnait à son Pontife.

Ce fut la cause très-évidente de la dernière persécution.

Toutefois, notre récit n’ira pas jusqu’à ce tableau d’une lutte qui dura dix années.

Nous nous arrêtons à un premier effort qui fut tenté dans Rome, en l’année 298, pour persécuter les chrétiens, et qui avorta promptement.

Chose remarquable, en effet, et qui se rapporte à ce que nous venons de dire, si on étudie attentivement les phases diverses de ce combat, aussi prolongé que sanglant, on reconnaît que les Empereurs le livrèrent principalement autour d’eux, c’est-à-dire dans les provinces éloignées de l’Empire, mais qu’à Rome ils osèrent à peine sévir contre quelques fidèles.

C’est qu’à Rome, il y avait une force qu’ils ne pouvaient méconnaître, et contre laquelle ils redoutaient de se briser définitivement.

Cette force est la même encore aujourd’hui, et peut-être, dans les circonstances présentes, n’est-il pas sans intérêt de regarder à quinze siècles en arrière pour voir un peu ce qui faisait qu’à Rome un Roi et un Pape ne pouvaient se trouver ensemble dans la même ville.

Que si maintenant on nous demande pourquoi nous avons donné à notre œuvre le titre qu’elle porte, nous répondrons que c’est parce que, de tous les dieux abattus par le Christianisme, le DIEU PLUTUS était le seul qui subsistât vraiment encore à cette époque.

Il inspirait même à ses fervents adorateurs une singulière pensée.

Certaines gens se persuadaient, en effet, qu’avec de l’argent on pouvait racheter l’Empire, prendre la place que l’on sentait vacante, et restituer tout son prestige à l’autorité qui disparaissait.

Ces gens-là comptaient sans la Charité.

La Charité était la force nouvelle qui recomposait la société, qui faisait reculer les Empereurs et mettait au-dessus d’eux l’antistes romanus.

Elle avait déjà ses autels plus surchargés d’or que ceux du dieu Plutus ; mais au lieu que la sombre divinité ne recueillait autour d’elle que les cris de désespoir de ses victimes, la souriante et céleste vertu ne voyait couler à ses pieds que les larmes de reconnaissance de l’humanité soulagée.

Notre étude renferme les tableaux et les récits propres à établir ces contrastes, et nous regrettons beaucoup de n’avoir pu pousser plus loin ces révélations, nécessairement incomplètes, des premiers efforts de la Charité chrétienne, secondée par les riches offrandes des plus opulentes familles.

La nature de notre sujet nous conduisait à parler des vices et des fanges de cette Rome où commençaient à éclater de si nobles vertus, mais qui retenait encore tant de souillures de son passé.

Il était nécessaire de faire sentir ce que c’était que cette société qui s’affaissait sur elle-même et qui avait un si grand besoin du sang nouveau que le Christianisme infusait peu à peu dans ses veines.

Nous sommes sûr, dans la peinture de ces moeurs de la décadence, d’être resté irréprochable par l’expression, et nous croyons, pour le fond même des choses, n’avoir pas été jusqu’aux limites que d’autres écrivains auraient pu se permettre.

Comme dans AURÉLIA, le droit romain nous a beaucoup servi.

On trouvera dans notre œuvre, sur le maniement de l’argent à Rome et sur l’organisation des banques, des détails que l’on chercherait vainement ailleurs.

On y trouvera encore un tableau des colonies pénitentiaires que Rome avait établies en Thrace, en Illyrie, en Palestine pour s’y débarrasser de l’écume, de sa population, de ses mendiants, de ses vagabonds, et on verra si nous devons prendre là les modèles des utopies à présent caressées pour la régénération de ceux qui ne sortent du moule social actuel que façonnés avec des aspérités gênantes.

Quant à nos personnages, nous n’en dirons rien et nous laisserons le lecteur en juger par lui-même.

Si nous l’intéressons et si nous l’éclairons en même temps, nous croirons avoir obtenu le meilleur succès qu’un auteur puisse ambitionner.

20 septembre 1867.

A. QUINTON.

PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE PREMIER

UN HOMME HEUREUX

Nous croyons qu’il eût été difficile de rencontrer un homme plus satisfait que paraissait l’être Furius-Nomentanus-Lupus au moment où nous entreprenons de nous occuper de lui. Pour en juger, que le lecteur veuille bien d’abord jeter avec nous un coup-d’œil sur sa splendide demeure.

A elle seule, elle formait ce que l’on appelait une île, « insula », parce qu’elle était entièrement isolée de toute habitation voisine et renfermée exactement dans une enceinte autour de laquelle convergeaient plusieurs voies publiques. Cette maison avait été construite, peu d’années avant l’époque où nous placerons ce récit, dans le quartier nouveau, du côté que commençaient à rechercher certains parvenus, c’est-à-dire dans l’ancien Champ-de-Mars, où devait s’avancer peu à peu et prendre place la Rome que nous connaissons aujourd’hui.

Pourquoi, en effet, ne pas utiliser, au profit de la manie de bâtir, qui s’empare généralement des nations en décadence, de vastes espaces où la vie politique et militaire du peuple romain avait cessé de s’exercer, et que les empereurs, exilés volontairement de Rome, depuis longues années déjà, ne remplissaient plus, qu’à de rares intervalles, de la solennelle manifestation des pompes guerrières ?

Furius-Nomentanus-Lupus avait donc fait comme un assez grand nombre d’autres de ses pareils. Il avait acheté, moyennant un assez bas prix, des terrains à sa convenance dans les espaces délaissés du Champ-de-Mars, et il y avait édifié la demeure dans laquelle nous allons maintenant pénétrer.

Un vieux Romain, habitué à l’exiguité des anciennes habitations, l’aurait trouvée vaste ; mais il eût souri dédaigneusement à certains témoignages d’une parcimonie qu’on ne connaissait pas autrefois et d’un mauvais goût dont les preuves s’étalaient partout.

Ainsi « l’atrium, » au lieu d’être entouré de colonnes de marbre ou de jaspe, aux riches cannelures et aux élégants chapiteaux corinthiens, n’était formé, dans tout son pourtour, que par de simples piliers de bois. Il est vrai que l’architecte — un artiste en renom — les avait tordus à la manière orientale, et que les peintres à « l’encaustique » les avaient revêtus d’un enduit brillant qui plaisait par l’éclat des couleurs et la variété des dessins ; mais ces modes peu dispendieux de décoration, indiqués par Pline l’Ancien et par Vitruve1, n’étaient guère adoptés que par les gens d’une fortune récente ou d’une classe douteuse ; aux derniers temps de la République ou aux commencements de l’Empire, jamais on n’eût pensé à s’en servir pour l’ornementation d’une demeure vraiment patricienne.

Même économie, même désir de frapper seulement les yeux, en se contentant de l’apparence substituée aux opulentes réalités du passé, dans le pavé de briques qui couvrait le sol de l’atrium et du reste de la maison. Une ingénieuse ostentation en avait choisi les nuances et varié les dispositions. On pouvait, à première vue, s’étonner des capricieuses évolutions dises lignes et de l’entrelacement harmonieux de ses angles ; mais on souriait bientôt à cette prétention d’imiter les riches mosaïques ou de reproduire les effets de ces magnifiques assortiments de carreaux de marbre de toutes couleurs, ou de porphyre rouge, dont, par exemple, les maisons de la voie Sacrée ou de l’antique Palatin eussent offert de si nombreux et somptueux spécimens.

Les vulgarités abondaient donc dans la demeure de Furius-Nomentanus-Lupus, et il serait long et fastidieux de consacrer plus de temps à leur énumération. Depuis la vasque grossière du bassin qui recevait les eaux de « l’impluvium, » jusqu’aux moindres détails de la décoration intérieure, tout, sans exception, trahissait la vanité ridicule du maître visant à l’élégance et au grandiose, mais s’efforçant d’y arriver avec le moins d’argent possible.

Il y avait cependant deux choses qui justifiaient l’épithète de splendide que nous avons donnée nous-même à cette habitation d’une ordonnance et d’une ornementation, pour le moins équivoques.

La première était l’opinion de la multitude — devant laquelle il faut toujours savoir s’incliner, lors toutefois qu’on le peut sans froissement de conscience — qui s’extasiait à l’envi devant ces fausses magnificences d’une opulence de mauvais aloi. La seconde, beaucoup plus réelle, pouvait s’établir sur l’immense quantité de meubles véritablement beaux, rares, et d’une grande richesse qui encombraient plutôt qu’ils n’ornaient les nombreuses pièces de la maison. Les lits d’ébène sculpté, aux délicates incrustations d’ivoire ou d’argent, les siéges, de diverses formes, à dossiers élevés, garnis de leurs moelleux coussins, les tables des bois les plus précieux, particulièrement celles en bois de citre, si recherchées des amateurs, les trépieds de bronze doré, les vases murrhins, les coupes et les urnes de toutes grandeurs, les statues debout sur leurs piédestaux, les tableaux de prix, tels étaient les principaux objets qui s’offraient tout d’abord aux regards étonnés des visiteurs.

De riches tentures appendues aux murailles, des tapis d’Orient, des tissus de cette laine à longs poils célébrée par les plus graves auteurs2, roulés sur eux-mêmes ou négligemment jetés sur le sol, ajoutaient, par l’éclat de leurs couleurs ou la splendeur de leurs reflets, aux effets de cet ensemble de choses somptueuses accumulées dans un désordre qui ne manquait pas d’art.

Si on eût soulevé les pesants couvercles de certaines « thèques » ou coffres de formes massives, scruté lés profondeurs des « armaria » ou placards, bien d’autres trésors se fussent étalés devant les yeux ardents de convoitise ou stupéfaits d’admiration. Soigneusement enveloppées dans des pièces de toile commune, afin de les préserver des atteintes de l’humidité et de la poussière, des étoffes de la plus fine laine, pliées de manière à leur éviter tout froissement, présentaient un assortiment complet de toutes les nuances de la pourpre, cette teinture si précieuse et si chère aux Romains.

Il y en avait pour tous les goûts ; pour ceux qui préféraient la pourpre écarlate, ou pour ceux qui l’aimaient mieux avec des reflets noirâtres ou violacés ; pour ceux encore qui, plus opulents, pouvaient payer, à raison de mille deniers la livre (près de 800 francs), cette belle teinte tyrienne, semblable à la couleur du sang figé, mais qui, à la lumière, chatoyait en s’irradiant des plus brillants éclats. D’autres meubles renfermaient avec les mêmes précautions, ces délicats tissus, bien connus des femmes dé nos jours, mais qui, alors, étaient d’un prix si exorbitant, qu’ils avaient été l’objet spécial des dispositions prohibitives de plusieurs lois somptuaires. Nous voulons parler de la soie que Virgile, Pline et Martial avaient vantée depuis longtemps3, mais dont Héliogabale, le premier parmi les Romains, avait osé porter un vêtement complet.

Il faudrait, avant de clore cette énumération, y joindre la liste interminable des colliers, anneaux, pendants d’oreilles, bracelets, pierreries, diamants, joyaux précieux de toute espèce et de toutes formes, que contenaient les « capsulæ » (boîtes) et les » scrinia » (écrins), dont le nombre était véritablement incroyable ; mais tous ces bijoux, en raison de leur grand prix et des périls de soustractions, étaient enfouis à de telles profondeurs dans des coffre-forts, « arcæ » doublés de bronze au-dedans, plaqués de fer au-dehors4 et scellés dans la muraille des pièces les moins accessibles de la maison, qu’à notre grand regret, nous sommes forcé de les laisser sous le triple verrou des serrures qui complétaient cet ensemble de défenses formidables.

Peut-être d’ailleurs, dans le cours de ce récit, aurons-nous occasion de faire apparaître toutes ces richesses et de montrer à quoi elles servaient.

Quant à présent, un simple détail, destiné à jeter une première lueur sur l’habitation que nous décrivons, commencera à indiquer quelle était la condition de son possesseur et le véritable emploi de toutes ces splendeurs accumulées.

Au front de la maison, à droite et à gauche du « prothyrum » ou vestibule d’entrée, deux personnes, tantôt dans l’attitude d’une surveillance inquiète ; tantôt dans celle d’une provocation ardente, suivant la physionomie, condition ou apparence de ceux qui passaient à leur portée dans la rue, se tenaient, assis ou debout, dans des « tabernæ » ou boutiques, qui s’ouvraient dès le matin et ne se fermaient qu’aux dernières heures de la journée.

Ces individus, appelés « institores tabernæ » ou préposés de commerce, n’étaient pas autres que des esclaves dans la dépendance immédiate de Furius-Nomentanus-Lupus, et leurs tavernes offraient au publie des échantillons de toutes les raretés renfermées dans l’intérieur de la maison.

Ils employaient toute leur industrie à solliciter les désirs des passants et à leur faire acheter la marchandise qui leur avait été donnée en compte, car, malheur à eux s’ils ne rapportaient pas, à la fin du jour, à leur maître avide et rigoureux, la somme considérable dont il avait lui-même réglé le tarif !

Bien souvent on avait entendu au loin, dans le silence de la nuit, des cris perçants traverser l’épaisseur des murailles de cette maison ; ces gémissements aigus étaient poussés par les malheureux « institores » à qui de vigoureux « lorarii »5, faisaient porter la peine du peu de libéralité des acheteurs ou de leur pénurie.

Il y avait cependant pour eux un moyen de s’affranchir de tout châtiment quand la journée avait été mauvaise, et même de racheter par avance le déficit des opérations malheureuses. Si un amateur, peu satisfait de la marchandise des tavernes, ou à la recherche de certains objets de prix, laissait percer des velléités et fantaisies que toute personne opulente peut se permettre d’avoir ; si, surtout, cet amateur était une matrone de quelque renom, en quête de bagatelles de toilette ou de joyaux à ajouter à tous ceux qu’elle possédait déjà, on l’invitait gracieusement à pénétrer dans l’intérieur de la maison, où se trouvait toujours Furius-Nomentanus-Lupus, qui se chargeait personnellement de la conclusion de l’affaire, c’est-à-dire de la satisfaction du caprice ou du besoin.

Le profit était alors si beau que Furius-Nomentanus-Lupus pouvait, en effet, se relâcher, pour quelques jours, de sa rigueur envers le malheureux qui en avait été l’occasion.

Ainsi que nous l’avons écrit en tête de ce chapitre, cet homme était donc heureux. Il l’était de sa belle demeure, des somptuosités qui la remplissaient, de son opulent commerce, des sommes énormes qui abondaient dans ses coffres, et de bien d’autres choses dont nous n’avons pu encore parler.

Oui, il était heureux de tout cela ; il l’était au-delà de toute expression, mais ce n’était que depuis la veille.

Vingt-quatre heures auparavant, tout cet éblouissant mirage aurait pu s’évanouir d’un souffle, et Furius-Nomentanus-Lupus être réduit lui-même à la condition du jeune drôle dont il faisait en ce moment déchirer les épaules nues sous les coups répétés du fouet des exécuteurs de ses hautes-œuvres.

La cause du châtiment était un vase en terre cuite de Cumes que le maladroit avait renversé, et dont l’anse s’était brisée dans la chute. Le maître y présidait en personne, et loin de se laisser toucher par la vue du sang qui ruisselait de tous côtés sur le corps meurtri du pauvre enfant, ni par les cris navrants que ses souffrances lui arrachaient, il paraissait au contraire en proie à une si vive satisfaction, qu’il ne cessait de la manifester en se frottant les mains l’une contre l’autre, geste familier à toute personne dans cette heureuse situation d’esprit.

Enfin, comme chaque chose doit avoir sa mesure et son terme, Furius-Nomentanus-Lupus, s’écria :

  •  — C’est assez !

Les deux bourreaux cessèrent immédiatement et détachèrent leur victime du poteau où ils l’avaient liée. L’enfant tomba évanoui sur le sol. Alors Furius-Nomentanus-Lupus, appela à haute voix, et par leurs noms, quelques autres esclaves qui apparurent aussitôt.

  •  — Voici l’heure de la méridienne, dit-il, d’un ton de voix menaçant et courroucé ; je me retire pour me livrer au repos. Vous savez que ce soir, je dois avoir à souper Carpinatius et Ctésiphon. On aura soin que tout soit prêt pour le repas et pour me revêtir de ma plus belle synthèse6. Je veux être prévenu à l’instant même où mes deux convives passeront le seuil de cet atrium.

Après s’être arrêté un moment, pour examiner les visages et voir si ses ordres avaient été bien compris, il reprit, avec une voix encore plus inflexible, et presque avec l’accent de la fureur :

  •  — Misérables ! faites-bien attention que depuis hier je m’appartiens et que vous êtes tous à moi, entièrement à moi ! Vous avez cessé d’être mes « vicarii » vous êtes mes esclaves. Vous voyez ce chien, ajouta-t-il, en poussant du pied le corps inanimé de l’enfant, par mon génie familier ! son châtiment vous paraîtra doux auprès de ceux que ma justice saura inventer, si on ne m’obéit autrement que par le passé !... Allez !

Ainsi congédiée, la troupe tremblante des esclaves se hâta de disparaître, et Furius-Nomentanus-Lupus, écartant une portière formée par une riche tenture asiatique, entra dans son « dormitorium » ou lieu de repos.

L’enfant déchiré parles lanières des « lorarii » gisait toujours évanoui sur le pavé de briques.

Pendant que Furius-Nomentanus-Lupus goûte les douceurs de la méridienne, et en attendant que nous voyions apparaître ses deux convives, Carpinatius et Ctésiphon, éclaircissons ce qu’il peut y avoir d’obscur dans la situation que nous venons d’esquisser.

CHAPITRE II

CASTOR ET POLLUX

Environ un quart de siècle avant l’époque où nous avons montré Furius-Nomentanus-Lupus s’épanouissant ainsi dans la surabondance de ses biens, vers le milieu de la seconde année de Claude, deuxième du nom, dit le Gothique, qui mourut de la peste à Sirmium au mois d’avril (de J.-C. 270), après avoir régné, avec une certaine gloire, un peu plus de deux ans, on vit arriver à Rome, venant on ne savait d’où, un maquignon ou marchand d’esclaves qui acquit aussitôt une vogue extraordinaire.

Ce maquignon, du nom grec de Chærestrate, s’était accommodé, non loin du Colysée, d’une taverne considérable, avec les échafauds et autres accessoires nécessaires à l’exploitation de son estimable commerce et à la vente de sa marchandise.

Chærestrate conduisait sur le marché de Rome une troupe nombreuse d’esclaves des deux sexes, admirablement choisis, appareillés surtout pour les amateurs de haute fortune et de capricieuses fantaisies. Par une singularité qui n’était point rare, mais dont nous nous refusons à dire la raison, l’assortiment de Chærestrate se composait exclusivement de jeunes garçons et de jeunes filles n’ayant point encore atteint l’âge de puberté qui était à Rome, celui de douze ans pour les femmes et de quatorze ans pour les hommes. Nous soupçonnons que ce Chærestrate pouvait être rangé dans la classe des maquignons dits plagiaires, « plagiarii », c’est-à-dire voleurs ou recéleurs d’enfants, le plus souvent de condition libre, dont ils s’appliquaient, pour les vendre ensuite comme esclaves, à supprimer l’état civil et à effacer toutes les traces qui auraient pu les faire reconnaître.

Il y avait bien une ancienne loi de Rome, la loi Fabia, « de plagio »1, qui punissait le plagiat de la peine capitale ; mais elle était sans doute tombée alors en désuétude, car les empereurs Dioclétien et Maximien2, et après eux l’empereur Constantin3, ne lui avaient pas encore rendu une partie de sa rigueur, et d’ailleurs on sait qu’il y a des gens que n’embarrassent jamais les dispositions législatives les mieux combinées.

Quoiqu’il en soit, au nombre des pauvres petits malheureux dont Chærestrate s’était empressé de faire l’exhibition sur ses échafauds, aussitôt qu’il avait été pourvu de sa taverne, le public, avide et empressé, avait remarqué, tout d’abord, deux jeunes enfants, âgés tout au plus de sept à huit ans, d’une finesse de formes, d’une distinction dans toute leur attitude, et, principalement, d’une ressemblance de visages et d’une parité de membres et de tailles véritablement incroyables.

Il n’y avait rien, depuis la racine de leurs cheveux qui étaient du plus beau blond, jusqu’aux extrémités délicates de leurs mains et de leurs pieds, qui ne fut absolument identique dans ces deux jeunes enfants, dont la naissance ou le hasard — Chærestrate ne voulut jamais s’expliquer sur ce point important — avaient, pour ainsi dire, confondu et détruit l’individualité, en la marquant de la même empreinte.

Simplement pour les distinguer l’un de l’autre, ce qui eût été impossible autrement ; simplement aussi pour avoir un nom à leur donner, Chærestrate avait jeté au cou de l’un un collier de grains noirs qui faisait valoir l’éclatante blancheur de sa peau, et il l’avait appelé Castor.

L’autre avait reçu tout naturellement le nom de Pollux.

A cette époque, on commençait à traiter assez irrévérencieusement les anciennes divinités de l’Olympe pour que ces dénominations, appliquées, parle maquignon, à deux « choses » de son commerce, ne parussent pas être une impiété.

Elles correspondaient d’ailleurs au sentiment de la multitude qui, toutes les fois que Castor et Pollux étaient exhibés sur les échafauds, ne pouvait pas admettre — peut-être n’avait-elle point tort — qu’elle n’eût point devant elle deux frères jumeaux.

Cependant, un signe, mais un signe tout moral, devait, pour un observateur attentif, établir une grande différence entre ces deux êtres, et ce signe, qui avait son siége dans les yeux — bien qu’ils fussent exactement de la même nuance bleu foncé — traversait, à certains moments, le visage, pour aller reparaître sur les lèvres. Ainsi, en examinant Castor, on eût été presque effrayé de l’inquiète mobilité de son regard, se portant continuellement à droite, à gauche, comme celui d’un animal sauvage, et du sourire à la fois irrité, convulsif et dédaigneux de sa bouche crispée. Dans les yeux de Pollux, il y avait, au contraire, un calme profond, et, sur ses lèvres, l’expression d’une mansuétude dont tout son visage était comme divinement illuminé.

Au bout de quelques jours, il n’était question dans Rome que de Castor et de Pollux. Une foule énorme se massait tumultueusement devant la taverne du maquignon, toutes les fois que les deux enfants paraissaient sur l’estrade.

Quand Chærestrate fut bien convaincu que l’enthousiasme était à son comble, il fit annoncer, par un crieur public, le jour des enchères.

Castor et Pollux ne devaient former qu’un lot.

L’ardeur des nombreux concurrents fut telle, l’exagération des prix devint si exorbitante qu’ils effacèrent le souvenir de la vente célèbre des deux jumeaux faite autrefois à Marc-Antoine par le maquignon Thoranius4. Tout triumvir qu’il était et amant d’une reine qui faisait dissoudre des perles d’une valeur de plusieurs millions de sesterces dans ses breuvages, afin sans doute d’en relever la saveur, jamais Antoine n’eût consenti à payer la somme énorme que Castor et Pollux coûtèrent au jeune fou qui demeura vainqueur dans l’adjudication.

Une semaine n’était pas écoulée, qu’un vieillard, passant le soir dans la voie publique où était située la maison de l’opulent acquéreur des deux enfants, heurta du pied un corps inanimé.

Ce corps, sanglant et meurtri, était celui de Pollux, gisant, au milieu des ténèbres, sur le pavé où on venait de le jeter comme mort.

Le vieillard, ému de compassion, releva l’enfant, soit qu’il, eût reconnu que la vie n’était pas entièrement éteinte en lui, soit qu’il voulût lui donner une sépulture honorable.

Le jeune patricien répondit à ceux de ses amis qui, après un certain temps, lui demandèrent ce qu’était devenu Pollux :

  •  — Pollux ! mais cela se permettait d’avoir des volontés et de m’opposer des résistances !... Je l’ai confié à mon intendant qui a eu, m’a-t-on dit, la main un peu lourde, et m’en a pour toujours débarrassé.

Et il ne fut plus question de Pollux... Pas même pour Castor qui, paraît-il, n’avait point de volontés et ne faisait pas de résistance. Jamais on ne le vit donner un souvenir à celui qui, s’il n’était point son frère de naissance, avait été au moins son frère de malheur et de servitude. Castor souriait au maître dont l’intendant avait eu la main un peu lourde, absolument comme si la main du maître eût été paternelle et caressante.

Cependant Castor, désormais déprécié, ainsi que le serait aujourd’hui un cheval dépareillé, végéta, obscurément dans les derniers emplois.

Cela dura deux ans.

Au bout de ce temps, la ruine de la maison étant consommée, les créanciers mirent la main sur Castor et s’apprêtèrent à le faire vendre avec les autres biens du maître.

Dans cette première servitude, Castor avait néanmoins appris et retenu deux choses importantes : Il avait vu comment et en combien de temps peut se ruiner un jeune patricien immensément riche. Et il savait où vont et à qui profitent ses opulentes dépouillés.

Le jour de la vente, qui eut lieu en plein Forum, un « argentarius », ou banquier, nommé Archibule, aperçut Castor au milieu de la foule des autres esclaves et lui trouva la mine éveillée.

« L’argentarius » acheta Castor.

Il en avait besoin pour frapper d’une manière retentissante sur ses tables de bois, dont il possédait bon nombre sur le Forum, afin d’attirer par ce bruit l’attention de ceux qui étaient en quête d’espèces sonnantes et les faire arriver à lui5.

Si déjà, aux temps de Plaute et dé Cicéron, le Forum éblouissait les yeux par l’immense quantité d’argent étalé autour de ses portiques, « æs circumforaneum », dit Cicéron6, c’était bien autre chose à l’époque de dégradation opulente dont nous commençons l’étude.

Castor ne se laissa point éblouir, mais il s’initia patiemment au maniement des sesterces et à la science des profits qui pouvaient en ressortir.

Il remplissait d’ailleurs admirablement son office.

Grâce à ses mille industries, et à ses provocations répétées sous toutes les formes et sur tous les tons, grâce à sa charmante figure dont l’ingénuité apparente attirait, en dissipant tout soupçon de fraude, la clientèle des tables de bois de « l’argentarius » se multipliait à l’infini.

Cet estimable industriel était dans le ravissement.

Et puis, en dehors de l’air éveillé de Castor qui avait tout d’abord excité son attention, il lui avait reconnu plus tard, en l’étudiant mieux, des yeux si vigilants et si fureteurs, des mouvements si lestes, des gestes de main si parfaitement semblables à la contraction des griffes aiguës d’une bête fauve, et — qualité bien précieuse ! — une âme si impitoyable, que, ne sachant pas son premier nom, dont il ne s’était pas enquis, il l’avait appelé Lupus, mais en se servant ordinairement du diminutif qui convenait mieux au jeune âge de ce petit être malfaisant.