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Le Fils d'un peintre

De
388 pages

Si vous lisez quelquefois les journaux qui traitent de l’art contemporain, vous connaissez certainement le nom de mon père : ses moindres tableaux se vendent maintenant leur pesant d’or. Ce qu’on sait moins, c’est qu’il est mort pauvre et ignoré, doutant de lui-même, soucieux de notre sort, chagrin surtout d’avoir été si peu calculateur, dans un siècle où l’arithmétique a le pas sur les beaux-arts.

Ceci ne doit pas décourager ceux qui ont véritablement le génie de la peinture.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Théodore Bahon
Le Fils d'un peintre
I
Un dernier coucher de soleil
Si vous lisez quelquefois les journaux qui traitent de l’art contemporain, vous connaissez certainement le nom de mon père : ses mo indres tableaux se vendent maintenant leur pesant d’or. Ce qu’on sait moins, c ’est qu’il est mort pauvre et ignoré, doutant de lui-même, soucieux de notre sort, chagri n surtout d’avoir été si peu calculateur, dans un siècle où l’arithmétique a le pas sur les beaux-arts. Ceci ne doit pas décourager ceux qui ont véritablem ent le génie de la peinture. Qu’ils tâchent seulement de ne compter qu’à demi su r leur pinceau, et d’avoir, comme on dit, plusieurs cordes à leur arc. Quand on est s ûr du pain quotidien, les jouissances artistiques sont les meilleures qu’il y ait au mond e ; je crois même que sans elles on n’est guère au-dessus d’un végétal. Mais revenons à mon pauvre père. Il mourut d’une phthisie et comme la plupart des poitrinaires, il g arda jusqu’à la dernière minute toute sa lucidité. Je ne sais pourquoi j’aime à revenir s ur ce souvenir mélancolique. Nous habitions alors la charmante ville de Moret. D e notre maison, bâtie près de la rivière, on entendait le murmure des cascades. et l ’on entrevoyait dans le lointain, derrière une rangée de bateaux, les eaux vertes de la Seine où se perdaient celles du Loing. D’admirables coteaux, rougis par l’automne, formaie nt un amphithéâtre qui fermait l’horizon. Mon père ne s’alita que pendant une semaine, et pou r jouir jusqu’au bout des splendeurs de la nature, il releva tous les rideaux , et fit rouler son lit en face de la fenêtre. C’est avec ce cadre qu’il est resté dans m a mémoire. Je vois encore ses beaux cheveux bouclés, d’un noir presque bleu, ses yeux parlants, frangés de longs cils, sa bouche fine, son sourire doux et triste. J ’avais alors quatorze ans ; ma sœur en avait treize, et ma mère toujours vive et fraîche, malgré ses longues fatigues, me faisait l’effet d’avoir trente ans. Quelques jours avant sa mort, mon père l’attira aup rès de son lit. Elle posa sur l’oreiller sa jolie tête blonde que mon père caress a quelque temps de ses doigts diaphanes. Enfin il lui dit : Il va falloir que je me mette en règle avec le bon Dieu et avec toi. Je suis bien chagrin de te laisser si pau vre. L’avenir sur lequel je comptais ne m’a pas été accordé. J’avais rêvé la fortune et mêm e la gloire. A présent tout est fini ; je m’en vais en baissant la tête, comme un débiteur insolvable. J’ai envie de me mettre à genoux pour te demander pardon. A ces mots ma mère releva la tête, et enlaçant mon pauvre père de ses deux bras, elle lui dit d’une voix troublée : Tu m’as donné qu inze ans de bonheur. J’étais pauvre et ignorante, tu m’as élevée jusqu’à toi. Il me sem ble que je suis ta fille autant que ta femme. Tu m’as ouvert les yeux ; tu m’as fait compr endre combien le monde est beau et comment Dien s’y reflète. A cause de cela je te bénis. C’est à moi de m’agenouiller. Je demande que le ciel te rende au centuple tout le bien que tu m’as fait, et que de loin comme de près, tu sois le bon génie de ta femm e et de tes enfants. A ce moment mon père eut un sourire radieux ; il em brassa ma mère et lui dit presque gaiement : Tu es un confesseur bien commode . Cela me donne l’idée de m’adresser à ton frère pour remplir mes derniers de voirs. S’il pouvait laisser quelques jours ses paroissiens bretons, je me figure que je ferais plus doucement mon dernier voyage.
Tout cela était dit tranquillement, sans aucune lar me. Moi j’avais toutes les peines du monde à m’empécher de sangloter. Le surlendemain, l’oncle de Bretagne arriva.. Je ne l’avais jamais vu, mais je le connaissais par ses lettres pleines d’une douce phi losophie : c’était bien l’homme qu’il nous fallait. Quand il ouvrit la porte, je crus voi r entrer le bon Dieu. Il s’installa tout de suite auprès du malade, et pour lui ôter le gros po ids qui pesait sur son coeur : Ne t’inquiète pas, lui dit-il, je prendrai chez moi ta femme et tes enfants ; ils égayeront mon grand presbytère, et je serai mieux servi que p ar des étrangers. — Merci, lui dit mon père. Il me semble que tu m’o uvres le Paradis. Je vais pouvoir dormir maintenant, et peut-être faire de beaux rêve s. Je désire passer ainsi et me réveiller dans un monde où l’on ne tousse plus. En disant cela, il fut pris d’une quinte qui nous f it trembler Elle passa comme les autres, et quand il eut essuyé ses pauvres joues to utes ruisselantes de sueur, il eut encore un bon sourire qui nous donna presque de la joie. Le calmant suprême, ce fut l’extrême-oction. Les do uleurs physiques semblèrent terminées, et toute la vie se concentra dans le reg ard, qui prit une expression d’une étrange beauté. Ce fut au coucher du soleil que mon père nous fit s es derniers adieux. Une lumière rose, d’une douceur idéale, emplissait l’atmosphère . Il promena longtemps ses yeux d’artiste sur les collines lointaines, sur la riviè re fuyante et enfin sur un chrysanthème qui s’étalait joyeusement dans notre petit jardin, tout près de la fenêtre. Nous étions tous autour du lit ; nous nous taisions comme dans une église. Je me rappelle que les feuilles jaunes se détachaient des arbres, et. tomb aient lentement, l’une après l’autre, vers la terre. Cela me faisait penser aux âmes qui, en ce moment, se séparaient de leur corps. Y en avait-il autant que de feuilles ? Faisaient-elles aussi peu de bruit en s’en allant ? Quel chemin prenaient-elles en arriva nt dans l’autre monde ? Pendant que je me perdais dans toutes ces questions à la fois graves et enfantines, mon père s’était peu à peu relevé sur son lit, comm e si les forces lui étaient revenues. Il m’attira près de lui, et me montrant à l’horizon les coteaux frangés de carmin, où le jour s’éteignait avec des nuances à défier toutes l es palettes : Je te lègue mes pinceaux, me dit-il. Je souhaite qu’ils te donnent autant de bonnes heures qu’à moi Mais n’oublie pas qu’il faut te créer une position en dehors du monde des arts, et que tu dois être le soutien de ta mère et de ta sœur En disant cela, il fit un mouvement comme pour m’em brasser. Mais tout d’un coup sa tête se renversa, et ses yeux démésurément ouver ts prirent la fixité de la mort. Ma sœur, effrayée de ce regard, poussa un cri et s’éva nouit. Ce fut une diversion favorable. Pendant que ma mère la ranimait, tout fu t remis en ordre. Les grands yeux noirs furent pieusement fermés, et la tête, douceme nt posée sur l’oreiller, ne tarda pas à prendre cette expression de calme qui dissipe, co mme par enchantement, toutes les vaines frayeurs. Ce fut alors seulement que je vis ma mère pleurer. Jusque-là elle s’était soutenue avec un courage qui me semblait surhumain. Une fois veuve, elle redevint femme, et n’eut pas honte de nous montrer tout ce qu’il y ava it de tendre dans son cœur aimant. — Si je n’avais pas d’enfants, dit-elle à son frèr e, je voudrais mourir aujourd’hui. Je suis effrayée d’être si jeune. Je ne sais pas comme nt je vais passer sur la terre toutes les années qui me restent peut-être à vivre. Il me semble que le soleil s’est éteint, et que désormais ce sera le froid et la nuit, comme ce soir. En disant cela, elle grelottait. Mon oncle l’approc ha doucement du feu, et lui dit de pleurer tant qu’elle pourrait. — Cela t’empêchera d ’être malade, ajouta-t-il, et tu sais
bien que nous avons besoin de toi, d’abord ici, et ensuite dans mon presbytère. Ce dernier mot eut sur nous tous le plus heureux ef fet. Il semble, en effet, qu’un presbytère ait un rayonnement doux et paisible, don t l’influence se fait sentir même à distance Ma mère essuya ses yeux en nous regardant ma sœur et moi. — Vous aurez donc un nid, nous dit-elle. Alors je remercie le bo n Dieu et je me soumets. Je souhaite que tout le chagrin soit pour moi. Mais je vois déj à qu’il ne faut pas m’y abandonner, et que je dois faire bonne figure à la vie, si je veux qu’on ait du courage autour de moi.  — Voilà une belle pensée, dit le bon abbé. Je me f igure qu’elle est envoyée par celui que nous pleurons. Cela me prouverait qu’il n ous écoute et que Dieu l’a déjà reçu parmi ses saints. L’oncle Jean nous lut ensuite plusieurs versets cho isis dans son bréviaire. Comme il les traduisait, il avait l’air de parler plutôt que de lire, ce qui nous émouvait bien autrement. « Je suis la résurrection et la vie ; celui qui cro it en moi ne mourra jamais. » En écoutant ces paroles étranges, au milieu du silence de cette chambre mortuaire, en face de ce corps rigide, dont pas un trait ne remua it, je fus pris d’un frisson singulier qui n’était pas celui de la peur. J’entrevis pour l a première fois le monde surnaturel, plus grand encore que celui des arts, et l’idée d’a ller habiter près d’une église me consola un peu dans mon grand chagrin.
II
Le père Zabulon
Si haut que je remonte dans mes souvenirs d’enfance , j’y retrouve la maigre et pâle figure du père Zabulon. C’était un Juif, comme bien vous pensez. Aussi bien, ses yeux noirs et perçants, son nez busqué, ses mains effilé es, son épine dorsale légèrement infléchie, indiquaient de reste son origine. Ma mère le recherchait et le fuyait tour à tour. C’ était hélas ! le bailleur de fonds, le prêteur à la petite semaine, à la grande aussi, trè s obligeant d’ailleurs, et toujours disposé à ouvrir sa bourse, quand il voyait clairem ent par où ses bons louis d’or pourraient retrouver le chemin du logis. Une justice à lui rendre, c’est, qu’avec nous du mo ins, il n’employait jamais de papier timbré. Il prétendait faire des achats au co mptant, ou, comme il disait encore, de simples échanges. Et de fait, il trafiquait de t out : sa maison me faisait penser au e capharnaüm des écritures. On y trouvait des panopli es antiques et des rôtissoires 19 siècle, des statuettes exquises et des soupières pe inturlurées, des bahuts renaissance et d’affreures armoires en cerisier jau ne, des toiles de maître et des devants de cheminée, des coupons de drap et des den telles, des tapisseries haute lisse et d’humbles cotonnades. Ma mère se fournissa it là d’un tas d’objets nécessaires, d’argent surtout, et mon père payait q uand il pouvait avec des tableaux. Que devenaient toutes ces créations de notre pauvre grand artiste ? Comment s’éparpillaient-elles autour de notre obscur atelie r ? Quel prix atteignaient-elles en changeant de maître ? C’est ce que le père Zabulon laissait très prudemment dans une ombre impénétrable. Mais comme il était volonti ers complimenteur, mon père lui faisait bonne figure, et troquait quelquefois, sans s’en apercevoir, un pur chef-d’œuvre pour un morceau de pain. J’ai soupçonné cela plus tard ; j’étais enfant alor s, ou plutôt nous étions tous enfants, c’est-à-dire ignorants et faciles à trompe r. Mon père se laissait prendre par de belles phrases, ma sœur et moi par des joujoux, ma mère enfin par des bibelots charmants, dont le vieux brocanteur se plaisait à o rner notre atelier et notre salon. Hélas ! tout ce luxe ne devait pas nous profiter. C omme il arrive à la plupart des travailleurs, la maladie nous prit au dépourvu. Les recettes tarirent, mais non pas les dépenses, si bien qu’à la mort de notre pauvre père , nous sentîmes, pour la première fois notre barque s’enfoncer. Nous ne pûmes la reme ttre à flot qu’en vendant tout notre superflu, et il faut bien le dire, une bonne partie du nécessaire. La vente d’un champ ou d’une maison, faite en petit comité, dans une étude de notaire, m’a toujours paru une scène assez indifférente. Mais la vente d’un mobilier est un petit drame navrant, qui m’a mis plus d’une fois des larmes dans les yeux. Les objets qui vieillissent avec nous finissent par sav oir nos secrets les plus intimes ; il semble qu’une part de notre âme se loge chez eux, e t que de les mettre à l’encan, ce soit une profanation. Cette dure épreuve nous fut heureusement épargnée. Le père Zabulon intervint cette fois à la façon d’un bon génie. Comme il nous avait vendu lui-même presque tous les articles de notre mobilier, il offrit de l es reprendre à peu près au prix de facture, et d’acquitter tous nos memoires, si compl iqué qu’en fut le détail. Il fallut bien le remercier, mais il fallut en même temps renoncer à tout ce qui faisait le charme de notre intérieur, et nos adieux à tant de souvenirs ne se firent pas sans déchirement.
Je ne puis omettre ici l’épisode de notre piano. C’ était un bon vieux Pléyel, un peu usé, mais qui tenait bien l’accord, et qui, plus qu e tout le reste, faisait partie intégrante de notre vie quotidienne. L’avant-veille de notre départ, ma mère m’emmena fu rtivement dans notre joli salon, où rien encore n’avait été dérangé. La nuit était d éjà venue, mais un rayon de la lune tombait justement sur les touches du piano, et semb lait vouloir les faire parler. Ma mère se sentit fascinée, elle s’assit sur le petit tabouret, et ses doigts se promenèrent d’abord sur le clavier, comme auraient fait des doi gts de fantôme. Mais peu à peu ils appuyèrent, et j’entendis des sons voilés, d’une do uceur merveilleuse, qui évoquaient, comme par enchantement, l’image de mon pauvre père. En reconnaissant ses morceaux de prédilection, je croyais le voir encore , tournant les pages et essayant les airs qui étaient dans sa voix :
Nuit parfumée, Astre au rayon d’argent, Brise embaumée, Nuage au front changeant, Eau bondissante, Où penchent les jasmins, Où l’oiseau chante Aux doux échos romains, Bercez ma reine, Qui dort sereine, O tiède haleine, Ruisseaux, doux bruits.
Cette sérénade qu’il aimait à chanter revint fatale ment sous les doigts de ma mère. L’heure y prêtait, et aussi le clair de lune, et le murmure lointain des cascades de la rivière. En ce moment mon oncle et ma sœur entrèren t sans bruit, et vinrent s’asseoir à mon côté. J’en fus bien aise, car je commençais à pleurer, et même à avoir peur. Mon oncle m’essuya les yeux, et fit un mouvement co mme pour interrompre la musicienne, mais il se ravisa. Il était lui-même pr ofondément artiste, et semblait comprendre ce qui se passait dans le cœur chagrin d e sa pauvre sœur ; Il la laissa donc une dernière fois à son cher instrument, et el le continua longtemps, toujours sans lumière, à jouer en sourdine les morceaux de s on répertoire. Tout notre passé semblait revivre. C’était à la fois doux et triste, car tout ce bonheur était perdu, perdu pour toujours. Je ne sais jusqu’à quelle heure auraient continué c es espèces d’incantations, si ma mère n’avait été arrêtée tout d’un coup par une mél odie plus poignante que les autres :
Pauvre Jacques, quand j’étais près de toi, Je ne sentais pas ma misère, Mais à présent que tu vis loin de moi, Je manque de tout sur la terre.
Cet air naïf, auquel j’associais le souvenir de l’i nfortunée Marie-Antoinette, m’avait toujours paru d’une profonde mélancolie. Ma mère le joua ce soir là avec un sentiment si vra i qu’elle ne put aller jusqu’au bout. Dès la deuxième reprise, ses doigts refusèren t d’aller plus loin ; elle s’en couvrit le visage et se mit à sangloter. L’oncle Jean la se rra dans ses bras ; ma sœur pendant
ce temps eut l’heureuse inspiration d’allumer la la mpe. Ce fut comme le retour du soleil. Ma mère sourit bientôt à travers ses pleurs , et promena sur nous son regard aimant, qui semblait demander pardon Bientôt elle nous dit : De ce beau salon qui n’est plus à nous, je ne regrette qu’une chose, c’est mon pauvre vieux piano. Il me semble q u’il garde la meilleure part de moi même. Je donnerais tout ce que je possède pour le g arder, mais il est trop cher et le père Zabulon ne voudra jamais s’en dessaisir. Au moment où elle disait cela, nous entendîmes frap per à la porte. C’était le vieux juif qui venait nous faire visite. Ma mère courut a u devant de lui, comme pour s’excuser. Pardonnez-moi, dit-elle, c’est sans doute contre to utes les convenances de faire de la musique dans un si grand deuil, mais je n’ai pu y résister. Il a fallu que je fasse mes adieux à mon vieil ami : vous ne savez pas combien nous nous aimons. Je le sais, Madame, répondit-il d’une voix émue. Ma is si vous regrettez l’instrument, je regrette encore plus la musicienne. Je n’oublie pas que vous m’avez quelquefois permis de vous écouter, et si ce soir encore, pour une dernière fois, hélas ! vous consentiez à me jouer un de ces morceaux que vous s avez si bien me choisir, vous verriez que le vieil Israélite n’a pas le cœur d’un usurier. A ces mots ma mère se sentit électrisée. Elle chercha d’une main fébrile la partition de laJuive, et après un prélude de quelques accords, elle rendit les plus beaux passag es de ce chef-d’œuvre avec une expression qui nous prit le cœur. Nous étions tous dans le plus grand silence. Quand elle vint à l’invocation :
Dieu de nos pères, Parmi nous descends...
le vieil Israëlite se redressa et étendit les mains . Jamais je ne l’aurais cru si grand ni si enthousiaste. Ses yeux brillaient comme deux flambe aux derrière ses sourcils en broussailles. Il ne voulut pas en entendre davantag e, et s’approchant de ma mère. — Merci, lui dit-il, je voudrais rester sur c e dernier souvenir, et pour qu’il ne s’efface jamais de votre mémoire, je vous prie de g arder l’instrument qui rend si bien toutes vos pensées. Puisse-t-il adoucir votre chagr in, et vous rappeler de temps en temps vos amis de Moret. Ma mère fut si saisie et si reconnaissante qu’elle fut sur le point de tomber aux genoux du vieillard. Il l’arrêta à temps. — Relevez -vous, lui dit-il. Que dirait-on si l’on voyait une belle chrétienne aux pieds du vieil Isra élite ? Vous renversez les rôles : c’est à nous d’être prosternés. Pas aujourd’hui au moins, répartit vivement le bon curé, et serrant la main du vieux juif, il le remercia avec effusion. Que faut-il penser de cette scène ? Ceux que la vie a rendus sceptiques trouveront, sans doute que nous étions bien candides, et qu’apr ès avoir exploité mon père pendant plus de quinze ans, l’abominable Israélite ne nous rendait pas la vingtième partie de ce qu’il avait dû gagner à nos dépens. Pe ut-être ont-ils raison, et maintenant que j’ai moi-même beaucoup vécu et beaucoup lu, je ne sais pas encore comment me prononcer. Les écrivains eux-mêmes sont loin d’être d’accord sur les questions de cette nature. Au Shylock de Shakespeare on peut opp oser la Rebecca de Walter-Scott, et même le rabbin si sympathique d’Erkmann C hatrian. Duquel de ces types se rapproche le Zabulon de mon enfance ? Du bon, peut- être. Dans tous les cas le doute est permis, et j’espère qu’on me pardonnera si je t ermine ce chapitre par un point
d’interrogation ?