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Le Foyer de Charles Dickens pour les filles perdues

De
242 pages
Le Foyer de Charles Dickens pour les filles perdues c'est d'abord une aventure humaine hors du commun, entreprise à partir de rien ni d'aucun modèle : la création d'un foyer d'accueil pour sortir des prisons et de la rue des jeunes filles délinquantes et/ou prostituées. Ensuite c'est l'histoire au quotidien de ce foyer inimaginable à l'époque, l'histoire de chacune de ces jeunes femmes, éduquées, soutenues moralement, suivies attentivement jusqu'au point où, en voie d'être autonomes elles pourront par elles-mêmes, se créer une autre vie, ailleurs, dans une colonie de l'Empire Britannique.
Tout un scénario imaginé, réalisé, suivi dans les plus minutieux détails, avec détermination par un homme très loin du commun : Charles Dickens, à lui seul tout un pan de l'histoire sociale, économique et culturelle du XIXe siècle londonien et britannique. Dickens et son amie et grande mécène tout aussi exceptionnelle que généreuse, Miss Angela Burdett-Coutts. Le Foyer de Dickens pour les filles perdues c'est l'œuvre sociale et humaine de plus grande envergure de Charles Dickens, car il fut à l'origine ou partie prenante de nombreuses autres œuvres caritatives. C'est aussi et surtout la source et la synthèse de toute son œuvre romanesque, car chaque histoire, chaque personnage, dissimule une réalité unique, le drame humain de ces personnes qui hantaient les rues de Londres, capitale d’une des plus grandes puissances du monde de l'époque.
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Copyright

Titre original :Dickens and the House of Fallen Women– Methuen 2010.©Jenny Heartley

©Annpôl Kassis & Didier Houmeau pour la traduction française 2014

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-74827-0

 

© Edilivre, 2014

Appel de Dickens aux filles perdues

Charles Dickens,Letters,vol. 5, pp. 698-699

Vous constaterez en commençant de lire cette lettre, qu’elle ne vous est pas adressée personnellement. Mais je l’adresse à une femme – une femme très jeune encore – née pour être heureuse et qui n’a connu que le malheur ; qui n’a d’autre avenir que la peine et d’autre passé qu’une jeunesse gâchée ; qui, si elle a jamais été mère, n’a ressenti que honte au lieu de fierté pour son propre enfant si malchanceux. Ce que vous êtes, sinon vous n’auriez jamais eu cette lettre en mains.

Si vous avez jamais souhaité (et je sais que vous devez l’avoir fait) avoir une chance de sortir de votre triste état, avoir des amis, un foyer paisible, des moyens de servir les autres comme vous-même, avoir l’esprit en paix, vous respecter vous-même, retrouver enfin tout ce que vous avez perdu, je vous en prie, lisez attentivement cette lettre et prenez le temps d’y réfléchir. Je vous offre, non point la possibilité, mais la certitude de réaliser ces souhaits, si vous faites l’effort de les mériter. Et ne croyez pas que je vous écrive comme si je me considérais comme supérieur à vous ou que je voulais vous blesser en vous rappelant la situation où vous vous trouvez. À Dieu ne plaise ! Je ne vous veux que du bien et je vous écris comme je le ferais à une sœur.

Pensez un instant à votre situation présente. Pensez comme il est impossible qu’elle s’améliore si vous continuez à vivre comme vous l’avez fait jusqu’à maintenant et comme il est évident qu’elle ne peut qu’empirer à l’avenir. Vous connaissez la rue ; vous connaissez la cruauté des compagnons que vous y rencontrez ; vous en connaissez les vices et les désastres où ils vous entraînent, même si vous êtes jeune.

Dédaignée des gens de bien, stigmatisée parmi toutes les autres femmes quand vous vous promenez, évitée par les enfants, traquée par la police, emprisonnée et remise en liberté uniquement pour être rattrapée et emprisonnée de nouveau, encore et toujours – vous qui lisez cette lettre dans une prison de droit commun –, vous avez depuis longtemps déjà une lamentable expérience de cette vérité. Mais vieillir ainsi, parmi de telles personnes – échapper à une mort prématurée de maladie terrible ou de vos propres mains et atteindre la vieillesse de cette façon –, serait aggraver chaque peine que désormais vous connaissez bien et qu’aucun mot ne peut décrire. Imaginez par vous-même le lit dans lequel vous attendrez la mort, vous, misérable petite chose à voir. Imaginez toutes ces longues années de honte, de besoin, de crime et de ruine, toutes ces longues années qui s’étendent devant vous. Et ce jour redouté et le Jugement dernier qui le suivra et le regret qu’alors vous éprouverez sans aucun doute, alors qu’il sera trop tard, de cette offre qui vous est faite maintenant, alors qu’il n’est pas trop tard. Je vous en supplie, pensez-y, pesez le pour et le contre.

Il existe en cette ville une femme qui la nuit, des fenêtres de sa maison, a vu des personnes comme vous déambuler dans la rue et elle a senti son cœur saigner à cette vision. Elle est ce qu’on nomme couramment une grande dame et elle les a observées avec commisération, car ce sont des personnes de son sexe et de même nature qu’elle ; la pensée de femmes ainsi déchues l’a bouleversée jusque dans son sommeil.

Elle a décidé de créer sur ses fonds propres, un refuge tout près de Londres, ouvert à un petit nombre d’entre elles qui sans cela, seraient perdues à tout jamais, et d’en faire un foyer pour les y accueillir.

Dans ce Foyer, on leur enseignera à tenir une maison et tout ce qui pourrait leur servir dans leur propre foyer, pour leur permettre de le rendre confortable et heureux. Dans ce Foyer, situé sur un chemin de campagne où, chacune, si le cœur lui en dit, pourra disposer d’un petit jardin fleuri ; dans ce Foyer, donc, elles seront traitées avec la plus grande bienveillance ; elles mèneront une vie active, joyeuse et saine ; elles apprendront beaucoup de choses indispensables et précieuses à savoir ; et complètement éloignées de tout ce qui rappellerait leur vie passée, elles commenceront une nouvelle vie et pourront se créer une personne et un nom honnêtes. Comme cette dame ne souhaite pas que ces jeunes femmes soient coupées du monde quand elles se seront repenties et auront appris à faire leur devoir, et qu’elle souhaite ardemment que les femmes se réintègrent dans la société – pour leur plus grand bien et celui de la société –, après quelque temps, leur bonne conduite attestant de leur dignité regagnée, elles seront dotées de tous les moyens, absolument tous les moyens, de s’installer à l’étranger, dans un pays lointain où elles pourront devenir les fidèles épouses d’hommes honnêtes, vivre et mourir en paix.

Les personnes que vous rencontrez quotidiennement m’ont rapporté ce qu’elles pensent de vous : que vous portez en vous de grandes qualités et que vous pouvez repartir sur de bonnes bases. Je vous offre le Foyer que je viens de vous décrire en quelques mots.

Mais réfléchissez bien avant d’accepter. Car vous allez passer des grilles de cette prison à une vie tout à fait nouvelle, où toutes les chances de bonheur dont vous êtes actuellement exclue vous sont largement ouvertes ; par ailleurs, vous devez avoir la force de laisser derrière vous toutes vos vieilles habitudes. Vous devez vous astreindre à vous surveiller, vous maitriser très fermement et contrôler votre comportement ; être patiente, aimable, persévérante et souple. Par-dessus tout, vous vous engagez à être sincère en tout ce que vous dites. Faites cela, tout le reste suivra.

Cependant, vous devez vous souvenir solennellement que si vous entrez dans ce Foyer sans constamment respecter de telles dispositions, vous occuperez indignement et inutilement la place d’une autre malheureuse qui en ce moment erre, perdue ; et que vous porterez son malheur autant que le vôtre, devant Dieu Tout-Puissant, qui connaît les secrets de votre cœur, et devant Notre Seigneur Jésus, qui mourut sur la croix pour nous sauver.

Si vous voulez avoir plus de précisions ou poser toute question sur ce Foyer, il vous suffit de le demander et toutes les informations vous seront fournies.

Que vous acceptiez cette offre ou la rejetiez, pensez-y. Si vous vous réveillez dans le silence et la solitude, pensez-y alors. Si surgit en vous le moindre souvenir d’un moment quelconque où vous fûtes innocente et différente, pensez-y encore. Si vous vous attendrissez sur un souvenir furtif de tendresse ou d’affection que vous ayez pu éprouver ou que l’on n’ait jamais manifesté à votre égard, ou de n’importe quelle parole gentille que l’on vous ait dite, pensez-y encore. Si jamais votre pauvre cœur est suffisamment bouleversé pour ressentir vraiment ce que vous auriez pu être et ce que vous êtes, ah ! Pensez-y donc et réfléchissez à ce que vous pourriez encore devenir !

Croyez-moi, je suis vraiment

VOTRE AMI

Préface

Charles Dickens fait partie de ces auteurs qui n’ont jamais connu de purgatoire littéraire, tant la force de leur œuvre a pénétré nos imaginaires sans que, ni la barrière de langue ni les différences historiques et culturelles n’aient empêché qu’ils soient lus et relus au fil du temps et des bouleversements de nos sociétés.

Cette universalité de l’auteur d’Oliver Twist, de David Copperfield ou des Grandes Espérances, ne tient pas qu’à sa qualité d’écriture ou à la puissance de son imagination ; elle a des racines et des raisons plus profondes qui font que nous savons en lisant un texte, qu’il est ou non un chef-d’œuvre au sens fort de ce terme.

Comment ne pas voir dans la thématique traitée par Charles Dickens un écho non romancé de la Sonietchka de Crime et Châtiment de Dostoïevski, de la Fantine des Misérables de Victor Hugo et bien sûr de la petite Emily de son David Copperfield.

Car ces monuments de la littérature universelle étaient bien sûr, des hommes de leur temps, ce XIXème siècle en proie aux promesses et aux violences de la révolution industrielle ; des hommes auxquels rien de ce qui était humain n’était étranger.

S’agissant d’une œuvre de la veine sociale de Dickens, il est frappant de voir que loin de s’en tenir à une dénonciation animée par une compassion et un humanisme de façade, l’écrivain se fait ici penseur politique et propose des actions à mener.

Déplorer la misère des « filles perdues » est une chose, comme l’a souvent été la propension de la littérature à parfois idéaliser ou fantasmer le monde de l’exploitation sexuelle, mais refuser de se résigner à la laisser prospérer en est une autre. Dickens, loin des jugements moraux ou de la complaisance à l’égard de la prostitution, a tout compris de la réalité qu’il observait au quotidien dans le Londres grouillant de 1850 : ses « filles perdues » sont avant tout des êtres humains qu’il ne peut se résoudre à voir écrasés sous le poids de l’indifférence, du cynisme ou du mépris.

Découvrir en 2014 un tel travail inédit de Charles Dickens, en dehors de l’effet de curiosité, est aussi l’occasion de mesurer son actualité et, disons-le, de mêler au plaisir d’une découverte à laquelle on ne songeait pas, l’amertume de constater qu’hélas, décidément Dickens est un visionnaire, puisque la réalité qu’il décrit nous renvoie cruellement à celle, si comparable, de notre époque. Les sœurs contemporaines de ses « filles perdues » leur ressemblent en effet étrangement dans leur vulnérabilité et leur horizon fermé.

Relisez par exemple ce que déclarent les experts du comité des droits des femmes de l’Union européenne en janvier 2014 : « La pauvreté et les problèmes économiques contraignent un nombre croissant de femmes et de filles à se prostituer » et le comité appelle à prendre des mesures « pour réduire la prostitution par la pénalisation des clients, l’organisation de campagnes européennes de sensibilisation, l’adoption de stratégies de prévention, spécialement à l’égard des personnes exclues socialement, vulnérables et pauvres. »

160 ans après les propositions et les actions visionnaires et pertinentes de Charles Dickens, le défi à relever par nos démocraties n’a jamais été aussi élevé.

Qu’on en juge par tant de millions de personnes qui dans le monde, sont selon l’ONU en situation de prostitution. Devenue au XXIème siècle le troisième trafic mondial après les drogues et les armes, la prostitution génère davantage de bénéfices pour les trafiquants et davantage de souffrances pour les victimes.

C’est à ces dernières que s’adresse Charles Dickens, et aussi par delà le temps qui passe, aux responsables publics et privés d’aujourd’hui.

Le législateur français de 2014, après deux rapports parlementaires remarquablement documentés et argumentés, ne peut plus ignorer la réalité et l’ampleur de ce fléau.

Avec eux, il revient au lecteur de découvrir cette œuvre sociale inconnue de Charles Dickens, mise à jour avec le plus grand soin par le Professeur Jenny Heartley, de l’Université de Londres, spécialiste de Dickens, rendu accessible au public français par la traduction et les annotations d’Annpôl Kassis, pour enfin mesurer à quel point le chemin proposé est ardu et à quel point il reste d’une actualité sensible et criante.

Yves Charpenel

Premier avocat général à la Cour de cassation de Paris

Président de la Fondation Scelles

Présentation

Lors de l’indépendance de l’Amérique en 17761, et à cause de son refus d’accepter plus longtemps les forçats envoyés par la Grande Bretagne, cette dernière se trouva fort embarrassée des milliers de prisonniers entassés dans ses prisons. Les autorités commencèrent par créer les populeux pontons – bateaux-prisons démâtés sur la Tamise –, plus sordides encore que les prisons. Il fallait impérativement se débarrasser de ces indésirables criminels de pauvreté qui débordaient des pontons autant que des prisons, en les déportant aussi loin que possible. Commença alors ce qui deviendra « le rêve autralien, » c’est-à-dire de la Terra Australis aux nouveaux colons et surtout aux « convicts », ces forçats qui devraient construire les bases de la nouvelle colonie de Sa Majesté.

Une première flotte – de onze navires quand même – quitta Londres dès 1788 et jusqu’en 1848, 130 000 hommes et 25 000 femmes furent expédiés de la sorte vers le pays à créer et à peupler entièrement. Mais à partir de 1826, l’Australie de deuxième voire troisième génération commença elle aussi à s’inquiéter de cette population que leur envoyait par fournées entières le Pays Mère. C’est ainsi que, suivant la Nouvelle Zélande et le Canada entre autres, le principal état d’Australie, la Nouvelle Galles du Sud, à son tour refusa, en 1848, d’accueillir ces forçats déportés d’État – la partie Occidentale du pays et le Queensland les acceptant encore quelques temps.2

Cependant le déséquilibre des sexes dans le pays ne ferait que s’aggraver et malgré le grand besoin en femmes, il était impensable d’accepter d’accueillir des femmes ignorantes et « de mauvaise vie », qui sèmeraient le désordre dans un contexte encore très fragile. Il fallut envisager des solutions de rechange, en s’appuyant sur les associations caritatives et une fois encore sur les autorités anglaises qui devaient donner les moyens d’abord de favoriser les regroupements familiaux et ensuite d’envoyer des familles d’ouvriers qualifiés dont la jeune colonie avait grand besoin. L’immigration vers les colonies et surtout vers l’Australie, « Joyau de la Couronne, » devint une mode touchant toutes les classes sociales, avec de belles promesses de réussite à la clé.

C’est là qu’intervient une œuvre sociale inédite, discrète et efficace de Charles Dickens, le plus célèbre des romanciers anglais de l’époque et de tous les temps : la création d’un Foyer pour filles des rues, filles et jeunes femmes perdues, rejetées de la société, « déchues » – prostituées ou petites voleuses – un vrai Foyer où elles se prépareraient à une nouvelle vie… ailleurs, dans les colonies, en premier lieu l’Australie, mais aussi en Afrique du Sud et au Canada, très loin de ce qu’elles avaient connu et plus encore enduré.

Toute une aventure née de l’imagination d’un homme de convictions, novateur, généreux et déterminé, et du soutien tout aussi généreux et déterminé d’une grande banquière et mécène, Miss Angela Burdett-Coutts.

Il fallut tout créer : la structure, son fonctionnement, son règlement. Il fallut gérer des personnes en grande détresse, non habituées à obéir à autre chose que la rue. Il fallut trouver et former du personnel motivé et compétent. Il fallut recruter les femmes, dans les prisons ou dans les rues de Londres et après il fallut les écouter, les prendre en charge, les éduquer, les reconstruire et leur consacrer temps, attention, compassion. Il fallut aussi juger, sévir, punir même. Il fallut faire des comptes et rendre des comptes. Ce que fit Charles Dickens, de bout en bout.

Le Foyer pour les filles perdues serait le combat d’une vie pour tout homme ordinaire, ce faisant déjà hors du commun. Pour Dickens, acteur de terrain, non conformiste avec un zeste de paternalisme traditionnel ce fut de ses dires mêmes, une « expérience » visant à appliquer ses principes dans la réalité et prouver que la prostitution découlait d’un système brutal, paupérisant et maltraitant la population au point de l’envoyer dans la rue, dans le plus grand mépris. Une « expérience » qui dura dix ans et qui permit l’installation d’une centaine de jeunes femmes en Australie, au Canada, en Afrique du Sud en Nouvelle Zélande et même indirectement enAmérique. Unique à l’époque, « l’expérience » a traversé le temps et reste d’actualité : sortir les femmes de l’engrenage de la prostitution, de l’argent dit « facile », masqué par la honte et le rejet de la société

Le travail quasiment exhaustif de Jenny Heartley sur Le Foyer de Charles Dickens pour les filles perdues, plein de ressources, retrace méticuleusement cette aventure et mérite d’être connu. Il s’est agi pour l’auteur de recomposer aussi précisément que possible le contexte de l’époque, avec rigueur et non sans cette pointe d’humour bien britannique. Dès lors, l’ouvrage se veut moins scientifique, qu’une recherche approfondie passionnée et passionnante d’une société complexe à entrées multiples. Une société en plein bouleversement, dans une Royaume Uni – au demeurant fort désuni – au cœur de toutes les révolutions du 19ème siècle : politique, économique, sociale, industrielle et même technique. Ce qui explique alors les choix stylistiques, les aller et retours entre des schémas qui d’un chapitre à l’autre se complètent et s’étoffent… comme les situations d’époque, comme les regards et les considérations – voire les préjugés – de ce temps pourtant glorieux, du pays alors le plus puissant et le plus bouillonnant du monde occidental.

Après ce livre, on se prend à relire l’œuvre de Dickens différemment. Derrière David Copperfield, Oliver Twist, Em’ly, Nancy, Nell, Maggy, derrière chaque situation, chaque personnage, chaque réflexion, se trouve un homme de convictions, refusant toute concession ou demi-mesure pour mettre en place des alternatives sociales à la hauteur de ses idées, bousculer les préjugés et influer sur le cours des choses.

Le Foyer pour les filles perdues grandit l’homme Dickens bien au-delà encore de son immense dimension d’écrivain.

Annpôl Kassis


1.  Annpôl Kassis : Les disparues de l’Amphitrite : Des femmes déportées en Nouvelle Galles du Sud ; éd. de Janus 2010, pp.31, 32

2.  Il s’agissait des « exile »,(angl.) très petits délinquants graciés (pardoned), sous réserve de s’exiler en Australie. Considérés comme des colons libres, ils subissaient néanmoins un traitement semblable à celui des anciens forçats avant eux, sans bénéficier de la prise en charge des autorités du pays, in Annpôl Kassis op.cit. pp. 205, 206

Citation

 

Voilà qui est des plus encourageant et me ravit ! Imaginer en regardant derrière soi ce que ces femmes étaient ou pourraient avoir été, et devant soi ce que leurs enfants pourront devenir.

Charles Dickens à Angela Burdett-Coutts, 21 mars 1851

Prologue
Jour de pluie à bord du Calcutta

Londres, janvier 1849. Pluie diluvienne3

Henry Morleyi commence son reportage en se décrivant lui même comme « une masse immobile et dégoulinante ». Il s’est déjà essayé à la médecine et à l’enseignement et maintenant il voudrait se faire un nom comme journaliste. Sur le quai de Blackwall, il attend le train qui amène trois jeunes femmes. Il a pour mission de les suivre, pendant qu’elles prennent congé de l’Angleterre et embarquent sur un navire pour l’Australie… pour le reste de leur vie.

Un coup de sifflet retentit et le train s’arrête. Les trois jeunes femmes en sortent : Julia Mosley, Martha Goldsmith. et Jane Westaway.. Elles sont accompagnées par Mrs Holdsworth, la gouvernante et intendante du Foyer d’où elles viennent. Emmitouflées, capuches rabattues contre la pluie, les trois jeunes femmes se blottissent nerveusement les unes contre les autres. Elles défroissent leurs vêtements et tirent sur leurs bonnets.

« Marée haute plein les flaques, marée basse sur la Tamise, » remarque Morley. Il observe le petit groupe qui s’attaque fébrilement aux marches glissantes de l’échelle de la barge se balançant, et qui grimpe sur la plate-forme vacillante qui le conduira au vapeur pour Gravesend. Elles y embarqueront sur le Calcutta, un trois-mâts barque en partance pour Adélaïde, une récente colonie sur la côte sud-est australienne. Un voyage de trois ou quatre mois, et quoi ensuite ? Pas étonnant que les trois filles s’accrochent les unes aux autres et à Mrs Holdsworth qui, l’année précédente leur a servi de mère. Elles étaient pensionnaires à Urania Cottage situé à Shepherd’s Bush, un Foyer pour filles perdues, et s’étaient prêtées à une expérience qui devait être renouvelée. Julia, Martha et Jane sont des précurseures. Ce sont les premières à être allées si loin : de bonnes émigrantes, pionnières, en route par-delà les mers vides, vers un ailleurs inconnu. À présent, Mrs Holdsworth et ses filles sont en larmes. Ce fut un véritable parcours du combattant que de préparer tout le nécessaire et les trousseaux pour émigrer. La veille encore, Mrs Holdsworth n’était parvenue à s’accorder que deux heures de sommeil et, tout excitées, les jeunes femmes n’avaient pas dormi davantage. Le matin même, les adieux larmoyants s’étaient étendus à chaque arbre, à chaque buisson du jardin.

Il tombe des cordes. « C’tes’ filles, déclare à Morley le capitaine trapu et halé, s’ront bien mieux en bas hors dla pluie, mais elles le s’ront certainement quand elles ‘-z’ront vu leur navire transporteur. »

Soudain le Calcutta apparaît, inquiétant, immense au-dessus de leur tête. En un rien de temps, elles se hissent tant bien que mal jusqu’à la palette du vapeur et atteignent le navire en vacillant sur une autre planche.

C’est le chaos partout, un branle-bas de cartons, « un travail de fous, dans les cartons et les ballots, » note Morley. Pendant ce temps, Mrs Holdsworth descend avec Julia, Martha et Jane. Elle a pour ultime responsabilité de les installer dans leurs nouveaux quartiers. Sa présence efficace et paisible est une bénédiction tandis qu’elle les aide à déballer ce dont elles auront besoin pendant le voyage, sortant les trousseaux qui leur ont coûté tant d’attentions. Elle s’occupe à mettre des crochets un peu partout, s’attaquant au « miraculeux système de placards ». Grâce à elle, on retrouve les bols à soupe égarés, juste à temps pour le déjeuner, leur premier repas à bord. Non qu’elles aient bien faim, mais la nouveauté les enchante : « Regarde, regarde, regarde donc les petits poivriers ! »

Quand le vapeur s’approche pour ramener les visiteurs à quai, les filles ne veulent plus laisser partir Mrs Holdsworth. « Prisonnières de leur amour, » gribouille Morley sentimental, observant les pleurs et les baisers. Avant de quitter les lieux Mrs Holdsworth leur fait promettre de lui écrire ; car elles ont toutes appris à lire et à écrire pendant leur année à Urania Cottage. La gorge nouée, elles tentent vainement de faire leurs adieux. Toute tentative d’adieux joyeux s’étouffe au fond de leur gorge. Encore quelques chapeaux et mouchoirs agités de part et d’autre et le Calcutta, grinçant, se propulse avec lenteur vers le long voyage qui l’attend.

*
*       *

Qui étaient Julia, Martha et Jane et toutes les autres jeunes femmes d’Urania Cottage ? D’où venaient-elles ? De quel milieu social ? Les lecteurs au fait de la vie de Charles Dickens reconnaîtront leur nom. Urania Cottage était un foyer situé à Sherpherd’s Bush, auquel il avait consacré les dix années précédentes, « Le Foyer des femmes sans foyerii », comme il l’appela dans sa revue Household Words. « Les femmes déchues et l’émigration vers l’Australie » furent appelées à devenir les deux thèmes principaux du magazine.

Tous les détails concernant Urania Cottage – ses occupantes et ses drames – survivent dans la précieuse correspondance que Dickens entretint avec la femme qui investit son argent dans l’aventure, Angela Burdett-Coutts. À ce jour, nous ne connaissions que peu de choses sur les filles elles-mêmes, sur leur vie avant et après ce passage à Urania Cottage. Quelle influence Dickens a-t-il eue sur elles ? Fut-elle bonne ? Avons-nous toujours quelque chose à apprendre de cette tentative pour transformer la vie d’un petit groupe de personnes ?

Bien que les biographes de Dickens se soient intéressés à Urania Cottage, ils ont toujours négligé cette histoire et tenu cette partie de sa vie en marge de sa carrière de romancieriii. Dickens, le réformateur social ; Dickens, hyperactif et sans cesse occupé ; Dickens, le défenseur des miséreux des villes et, bien sûr, Dickens obsédé par les prisons et leurs criminels. Il y a de tout cela dans Urania et plus jamais par la suite Dickens ne s’investit aussi intensément dans aucun autre projet. Et c’est bien en cela qu’Urania est si important.

Quelles en furent les retombées sur ses romans ? Dickens se faisait une obligation de suivre attentivement ces jeunes femmes, qui en retour tinrent des rôles phares dans ses romans. La P’tit’Em’ly de David Copperfield est la plus célèbre de ces filles perdues. Elles s’infiltrent moins directement, plus insidieusement et avec des effets étonnants, en s’ancrant dans son imagination. Car les années Urania furent aussi celles de Dombey and Son,David Copperfield, Bleak House, Hard Times et Little Dorrit, quelques-uns des plus grands romans de Dickens, ou de tout autre en vérité. Remonter les traces d’Urania et de ses occupantes, nous entraîne, de façon nouvelle et passionnante, dans ce milieu qui a inspiré ses créations.

Je voulus savoir ce qu’il advint de ces jeunes femmes une fois arrivées en Australie. La vie dans les colonies pouvait être très dure au début, spécialement pour des femmes célibataires. Y ont-elles survécu ? Ont-elles réussi ? Laissé des descendants ? Je voulus suivre les femmes qui étaient passées par Urania Cottage, jusqu’auprès de leurs filles et de leurs petites-filles.

Voici ce qu’il en fut.

Notes

i  Ce récit est en partie fondé sur l’article de Henry Morley,Jour de pluie à bord de l’Euphrates, paru le 24 janvier 1852 dansHousehold Words. Il s’agissait d’un reportage sur la situation désespérée des couturières du groupe de Sidney Herbert.

ii  L’article de DickensUn foyer pour les femmes sans foyerparut le 22 avril 1852 dansHousehold Words. inDickens’Journalism, vol. 3, 1851-1859, pp. 127-141, sous la direction de Michael Slater, J.M. Dent, 1998

iii  Sur Urania Cottage, John Forster écrit que Le Foyer « a énormément et régulièrement occupé son temps pendant plusieurs années »inThe Life of Charles Dickens, 1812-1874, vol. 2, p. 92, éd. Dent Everyman, 1927. Edgar Johnson accorde deux petites pages à Urania Cottage dansDickens, sa tragédie, son triomphe,pp. 593-595, 621, 675, Victor Gollancz, 1953. Dans sonDickens, Peter Ackroyd, Sinclair Stevenson, 1990, y consacre davantage de place.

Les deux biographes d’Angela Coutts en font les plus grands éloges. Lady Unknown : the Life of Angela Burdett-Coutts,Edna Healey, Sidgwick and Jackson, 1978Made of Gold : a Biography of Angela Burdett-Coutts,Diana Orton, Hamish Hamilton, 1980.

Parmi les critiques et historiens, Edward Payne et Henry Harper dans The Charity of Dickens, The Bibliophile Society, Boston US, 1929, décrivent Urania comme un plan qui « finit par échouer. »Dickens and Crime, de Philippe Collins, Mac Millan, 1965, contient un excellent chapitre sur Urania. Michael Slater en parle également dans son Dickens and Women, pp.341-345, J.M. Dent & Sons, 1983. Avec justesse, il considère les années 1846-1856 « comme la période au cours de laquelle l’imagination du romancier était davantage mobilisée dans le secours aux femmes que dans « les personnages féminins » p. xii.

iv  Pamela Janes décrit admirablement la situation à Shepherd’sBush dansThe Dickens Connection, publié par The Shepherd’s Bush Local History Society en 1992 ; et dans sa thèse de doctorat (PhD) non publiée (UCLA, 1972), « Victorian Institutional Patronage : Angela Burdett-Coutts, Charles Dickens and Urania Cottage Reformatory for Women, » Selma Barbara Kanner considère l’œuvre comme un « modèle de philanthropie victorienne. » Rosemarie Bodenheimer, au chapitre 5 « Le chef du foyer, » dansKwnowing Dickens,Cornell University Press, 2007,replace avec imagination Urania Cottage au cœur de la vie domestique de Dickens à travers ses lettres et ses romans

– Julia Mosley : cf Calendar of the Prisoners in The House of Correction at Westminster, for the Sessions at Clerkenwell, Middlesex, April 1847 in London Metropolitan Archives WJ/C /1-64. Other evidence from 1841census and Certificate of Death ; Registre des Prisonniers de la Maison de correction de Westminster, sessions de Clerkenwell Middlesex, avril 1847


3.  Les notes de bas de pages référencées par des chiffres (1, 2,3 etc) visent à aider le lecteur qui pourrait être moins au fait des détails de la civilisation britannique au 19ème siècle.

Les notes de fin de chapitre (i, ii, iii, iv), de l’auteur, apportent des précisions bibliographiques, reprises en fin d’ouvrage.

Première partie

Une expérience originale

Chapitre premier
Où aller ?

Les moyens de retrouver le bonheur vont bientôt lui être mis entre les mains.

Charles Dickens à Angela Burdett-Coutts, 26 mai 1846

Julia Mosleyi. passa l’été 1847 à Tothill Fields,. Westminster, un coin en plein centre de Londres, pas très à la mode pourtant.

Elle purgeait une peine de six mois à la maison de correction de Westminster pour avoir volé un mouchoir et trente shillings sur la personne de Henry Meyer. Julia était pickpocket, cette fois-là sans succès apparemment. Elle avait vingt et un ans et était originaire de Stroud dans le Gloucestershire, où son père était tailleur. En prison, il lui faudrait démêler fil à fil des kilomètres de cordages graisseux pour préparer l’étoupe ; ou alors, elle devrait interminablement réparer de vieux uniformes. Dans le silence imposé rigoureusement, elle s’interrogerait sur ce qui l’attendrait à sa sortie six mois plus tard. Réaliste, elle savait qu’elle n’aurait pas d’autre choix que de se remettre au trottoir.

Le gouverneur de Totthill Fields, Augustus Tracey, était un homme des Lumières, mais il n’avait pas grand-chose à proposer à ses anciens détenus, spécialement aux femmes. Il ne pouvait que suggérer quelques centres d’hébergement temporaire. Ni lieux ni services d’accueil ; ni Bourse du travail ni apprentissage et, bien sûr, aucun travail. Une bonne référence – seule chose indispensable à une jeune femme pour trouver un emploi – était précisément ce qu’avait perdu Julia avec son incarcération. Alors qu’un homme sans davantage de référence, pouvait espérer décrocher quelque petit boulot non qualifié, le seul travail offert aux femmes était pratiquement toujours un emploi de domestique, ce qui exigeait du tempérament. Et Julia n’en avait plus. Elle avait quitté sa famille avant d’avoir eu quinze ans. Il n’y avait pas de place pour elle, même si son plus jeune frère avait pris la relève paternelle dans la boutique de tailleur de Stroud High Street. Ou peut-être choisit-elle de ne plus y demeurer ; peut-être voulait-elle voler de ses propres ailes, voir la vie. Elle savait lire, un peu écrire, mais elle savait aussi fort bien que cela ne la mènerait pas très loin désormais. Elle n’avait pas le moral, comme le remarqua un visiteur de la prison.

À quelques kilomètres de là, à Clerkenwell, une autre jeune femme de vingt et un ans, Rosina Galev,. passait l’été en prison. Londonienne, Rosina, elle, était orpheline ; son père avait été marin. Elle avait un métier, mais qui ne nourrissait personne : elle était couturière. Elle purgeait sa peine à la prison de Coldbath Fields, la maison de correction du Middlesex. Elle avait probablement été emprisonnée pour quelque larcin mineur, ce qui formait le gros des délits et crimes. Il nous faudra deviner le délit de Rosina, les archives ayant été égarées : un vol sans importance, probablement.

En dépit de l’obsession victorienne de classer, ranger, cataloguer, rendre compte et rapporter (ce dont les historiens lui seront éternellement reconnaissants), conjuguée à l’efficacité des systèmes de recherche du XXIè siècle, il est plus simple de retrouver les traces de l’archevêque que celles de la prostituée, celles du politicien que celles du voleur de pommes. Aussi, toute tentative pour pister les sans-abri, les sans-le-sou et les irresponsables ne peut que déboucher sur du vide, des non-dits, des trous. Tel est le cas de Rosina, mais on peut sans crainte assurer que son « crime » était de peu d’importance car elle ne purgeait qu’une courte peine. Elle espérait être remise en liberté courant novembre, sans trop s’en réjouir cependant.

Julia, Rosina, en plein milieu du siècle, deux jeunes femmes parmi les milliers d’autres dans les rues de Londres. C’est là que, six mois plus tard, par un mois de janvier glacial, se retrouva une troisième jeune femme du même âge, Martha Goldsmithvi. Ses deux sœurs et elle avaient débarqué à Londres en quête de travail, à la mort de leur mère. Les filles des campagnes étaient généralement considérées comme des servantes stables et fiables, et Martha devint donc domestique. Mais à vingt ans, elle se prostituait depuis déjà suffisamment longtemps pour souhaiter changer de vie et s’améliorer et elle demanda à être admise dans ce que l’on nommait, sans grande illusion, un « pénitencier. »

Martha alla frapper à la porte des Hospices des Magdalene. dans Blackfriars Road, créés un siècle plus tôt pour recevoir des prostituées repentantes. À l’époque, le terme « hospices » s’appliquait à n’importe quel type d’institution et ne désignait pas seulement un lieu de soins. L’admission ne se faisait que sur demande personnelle et seulement certains jours ; il fallait vraiment vouloir « se repentir » de sa vie passée. En général, on comptait plus d’une centaine de pensionnaires et Martha s’y épanouit. « Un comportement poli ; elle est aimable et très soignée de sa personne, » écrivit Ann Bourchill, matrone des Magdalene.

Martha travaillait dur à la blanchisserie et se révéla être « une couturière très industrieuse. » Mais un an plus tard, son temps écoulé, elle devrait céder la place à un nouveau lot de prostituées en voie de réhabilitation. Sa jeune sœur était domestique, sa sœur aînée dans la misère ; aucune des deux ne pouvait la prendre chez elle. Martha se retrouva à la rue, avec une tenue de rechange, trois shillings en poche et la référence encourageante d’Ann Bourchill. Sans travail et nulle part où aller. Le pire de ses cauchemars était de rencontrer une de ses anciennes compagnes et de retourner à son ancienne vie. Fille discrète et banale, Martha ne semblait pas posséder la faculté de résilience propre à lui permettre de s’en sortir seule. Jamais propice aux sans-abri, le mois de janvier cette année-là, fut particulièrement pluvieux et sombre, les températures tombant souvent bien au-dessous de zéro. « Une saison particulièrement fatale, » commenta un rédacteur du Times. Pas surprenant qu’on trouvât Martha « particulièrement déprimée » et en larmes.

Une parmi tant d’autres, et elle le savait bien. À tout moment, selon les estimations de Henry Mayhew, observateur perspicace et plein d’empathie, dix mille jeunes servantes pouvaient errer de la sorte, sans toit, en attente de travail. Certaines avaient été renvoyées, d’autres avaient quitté leur emploi, pas forcément pour la bonne cause. Ainsi, fin août 1850, Mary Anne Churchviii n’avait travaillé que deux jours chez Eliza et Georges Banks, avant de s’enfuir avec douze serviettes de toilette et une robe appartenant à Mrs Banks. À dix-huit ans, Mary Anne, en tant que voleuse, avait encore à apprendre. Elle fut immédiatement rattrapée, s’exhibant dans les rues, la robe de Mrs Banks sur elle. Elle conduisit sans résistance le policier à la cachette où elle avait soigneusement rangé les autres effets. Ce genre de délit n’était que trop courant, et le nom de Mary Anne Church était tout un programme – les tribunaux de Londres débordaient de Mary Anne comme elle. Quand elle comparut à Old Bailey, elle en prit pour six mois. Ce ne serait pas sa dernière confrontation avec la loi.

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Il fallait s’endurcir pour survivre dans la rue. Les filles les plus enragées formaient des gangs de maraudeuses ; le plus souvent, elles sortaient de quelque ouvroir, ces baraquements semblables à des prisons qui défiguraient l’Angleterre. Les ouvroirs faisaient fonction d’orphelinat, d’école, de toit pour les sans-abri, d’hôpital, d’asile pour les vieux, et ils étaient suffisamment affreux pour décourager tout le monde, sauf les plus désespérés. Ils pouvaient être immenses, comme celui de Marylebone, qui avait une capacité d’accueil de plus de deux mille personnes.

Le régime y était féroce. Les pensionnaires étaient séparés avec la plus grande rigueur : les hommes des femmes, les vieux des jeunes, les enfants de leur mère. Les filles mères qui travaillaient dans certains ouvroirs, portaient un uniforme jaune4 pour bien leur rappeler leur statut de parias. Plus d’un tiers des occupants avaient moins de seize ans, et plus...