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Le gouffre

De
149 pages
Dans un pays en révolution d'Amérique Centrale à la fin du XXe siècle, Fernanda Rosales Cantero fait partie d'une brigade culturelle qui se rend sur le front pour soutenir le moral des troupes. Pendant le trajet, les langues se délient, le dialogue s'instaure et la mémoire éclabousse les passagers. A l'issue d'un parcours initiatique, ce n'est que dans la luxuriante forêt tropicale en pleine zone des combats que Fernanda trouvera les réponses à ses questions et qu'elle rencontrera enfin son destin
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LEGOUFFRE
Le Gouffre
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MILAGROSPALMA
DUMÊMEAUTEUR
Aux éditions indigo & Côté-femmes
Noces de Cendres Roman, traduit à l'espagnol (Nicaragua) par Yves Coleman et Violante do Canto, 1991.
Les Letuamas, Gens de l'Eau Mythes et légendes de l'Amazonie. Traduit de l'espagnol par Yves Coleman et Violante do Canto, 1991. Le Vert et le Fruit L'apprentissage de la féminité en Amérique latine
Essai, 1991. La femme Nue ou la Logique du Mâle Symbolique de la féminité dans des mythes, contes et légen-des des Indiens et des Métis de la Colombie. Essai, traduit de l'espagnol par Marianne Millon, 1991.
Le Ventre de la Grande femme en Amazonie Illustrations de Claude Feuillet, 1987.
Le Masque du Diable Mythes, contes et légendes du Nicaragua Traduit de l'espagnol (Nicaragua) par Minerva Baudry-Peiro, 1995.
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MILAGROSPALMA
Palma, Milagros Le Gouffre/Trad. de l'espagnol (Nicaragua) Pierre Rubira. - Pa-ris : Indigo & Côté-femmes, 1997. ISBN 2-911571-09-6 DEWEY : 863 : Romans de langue espagnole
Titre original :Desencanto al amanecerIndigo, 148 p., novela Bogotá, 1995.
© I N D I G O & c ô t é - f e m m e s é d i t i o n s 4, rue de la Petite-Pierre 75011 Paris
e Dépôt légal, 1 trimestre 1997. ISBN2911571096
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Milagros Palma
Le Gouffre
roman
Traduit de l’espagnol (Nicaragua) par Pierre Rubira.
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e pars. Je vais là où on disparaît et peu m’importe ce qu’ils diront de moi car jamais ils ne connaîtront la vé-rité.J’ai voulu voler et me suis brisée comme un oiseau tombé du nid, jouet du vent. Personne ne saura que j’ai ouvert les portes de la mort pour continuer à vivre. Désormais plus rien n’a d’im-portance. A quoi bon être un trophée de révolutionnaires ivres des effluves de la mort et qui n’ont même pas besoin d’allumer des bûchers, ces brûle-parfums de leur vic-toire et que chacun fait à sa manière ? Ils me veilleront avec tous les honneurs et me décla-reront héroïne, et tout cela contre ma volonté car je ne serai plus là pour leur crier, à ces marchands de mira-ges, que derrière les idéaux de la révolution se cache un grand mensonge. La création n’est pas l’apanage du peuple. Elle est l’unique illusion de liberté qui permet à l’individu de survivre. Aujourd’hui plus que jamais il faut en finir avec l’imperturbable logique du bien et du mal. La douleur des enfants m’attriste mais elle sera pas-sagère. La sienne, à lui, m’importe peu. Il s’efforcera de continuer à travailler. Mais les jours de son illusion sont comptés. Alors il sortira de son atelier et se traînera en regrettant que je ne sois plus là. Les enfants ne souffri-ront pas trop, ils sont encore innocents. Dans les limbes
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de leur conscience, la mort n’existe pas. Cependant ils pleureront mon absence. Lui ne pleurera pas, il ne peut pas pleurer, on a séché les yeux des hommes. Quant aux femmes, il leur arrivera la même chose. Ça ne sert à rien, une goutte d’eau dans le désert. Il est plus facile de réparer et de reconstruire que d’éviter le désastre. Quelle absurdité de servir les autres sans leur montrer le prix à payer en échange : c’est la plus grande erreur que peuvent commettre les femmes naïves et abusées. Un jour les cloches sonneront pour la générosité, les sacrifiés aussi seront condamnés. Alors se soulèveront des forêts entières de parasites dans les branchages d’imposants troncs d’arbres asphyxiés. Les lâches comme moi devront disparaître tôt ou tard. Je laisse tout, je pars sans rien parce que je ne veux plus continuer à être comme un pantin abandonné au milieu des ruines d’une illusion flétrie. Je ne m’offre à personne, ni à rien. Je ne me sacrifie pour personne. Ce faisant, je n’attends rien en retour. Je veux seulement en finir seule comme j’ai vécu, dans une profonde solitude. Maintenant je veux m’envoler. J’ai décidé d’en finir avec le vertige et ainsi de dépasser cette horrible condi-tion. La cause de mon désenchantement : c’est le coq, il n’a pas chanté au petit matin.
Fernanda ne se rendait pas compte que le vide l’ava-lait. Elle aurait préféré ne jamais se réveiller de ce som-meil qui lui avait révélé la réalité de son existence. Mourir ainsi n’était que l’aboutissement logique de sa vie agitée : Il lui revenait d’y mettre un point final.
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Comme pour accélérer cet ultime instant où l’on vit encore, Fernanda s’était assise au bout du tronc d’arbre jeté entre les parois du précipice. Tête basse, mains en-lacées, jambes croisées, le cœur gros du gaspillage d’une vie, les yeux bien ouverts mais ne voyant que leur pro-pre intérieur, comme si elle priait pour le salut de son âme, et elle continuait à méditer sur sa décision. Il ne lui restait que quelques secondes pour finir de se convaincre. Dans ses oreilles résonnaient des chœurs funèbres et des trompettes. Le cortège de la mort s’ap-prochait à pas de géant comme la vague irrésistible d’une mer déchaînée. Soudain, dans la plus grande sé-rénité, elle entendit une voix lui dire : « Le moment est venu, lève-toi ! » Fernanda se leva et la voix poursuivit : « Avance ! » Avec la docilité d’une enfant qui se dirige vers l’autel le jour de sa première communion, elle commença à marcher. Un pas, puis deux, et un vent noir, comme celui qui guette durant les veillées la triste lueur des bougies, la fit chanceler. Mais Fernanda ne marchait déjà plus, elle volait, elle ne sentait déjà plus ses pieds. Alors ses yeux s’emplirent du bleu intense qui illuminait l’horizon. Comment libérer sa pensée encore chargée de signaux de bourrasque ? Le soliloque terminé, la voix retentit de nouveau : « Vole, élance-toi, maintenant que tu as des ailes ! » Et là, elle se sentit aspirée par la bouche du profond abîme. Fernanda se laissa emporter alors que sa mémoire s’ouvrait et, les lèvres pleines de la douceur de ses sou-
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rires d’enfance, en chantant les chansons qu’elle chan-tait quand elle était petite, elle parvint enfin au monde rêvé de ses regrets. Au milieu de la cinquième sympho-nie de Beethoven, elle entendit : « Heureux l’arbre à peine sensible Et encore plus la pierre dure puisqu’elle ne sent plus rien Car il n’est de douleur plus grande que celle de vivre Ni plus grand chagrin que la vie consciente. »