Le Grand Saint-Éloi

Le Grand Saint-Éloi

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Français
352 pages

Description

— Ainsi, Ludovic, c’est bien décidé ?

— Bien décidé, ma bonne Thérèse, de demain en huit je te ferai mes adieux.

— Qu’as-tu besoin de quitter Sainte-Colombe ?

— Mais, chère amie, tu sais que je ne pensais pas à ce voyage, il y a deux mois ; c’est ton père lui-même qui m’y a fait songer.

— Belle idée qu’il a eue là !

— L’idée n’est pas si mauvaise.

— Ingrat, va ! Peux-tu me dire des choses pareilles ?

— Comprends donc, Thérèse, qu’il m’est indispensable de quitter le village.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Date de parution 27 septembre 2016
Nombre de lectures 3
EAN13 9782346100323
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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À propos de Collection XIX

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Léon Clergeot, Henri-Émile Chevalier

Le Grand Saint-Éloi

I

LE COMPAGNON DU TOUR DE FRANCE

  •  — Ainsi, Ludovic, c’est bien décidé ?
  •  — Bien décidé, ma bonne Thérèse, de demain en huit je te ferai mes adieux.
  •  — Qu’as-tu besoin de quitter Sainte-Colombe ?
  •  — Mais, chère amie, tu sais que je ne pensais pas à ce voyage, il y a deux mois ; c’est ton père lui-même qui m’y a fait songer.
  •  — Belle idée qu’il a eue là !
  •  — L’idée n’est pas si mauvaise.
  •  — Ingrat, va ! Peux-tu me dire des choses pareilles ?
  •  — Comprends donc, Thérèse, qu’il m’est indispensable de quitter le village. Tu connais le proverbe : « C’est en forgeant qu’on devient forgeron. » Il faut que je me perfectionne dans mon métier, et pour cela, il faut aussi que je travaille dans divers ateliers. Or, comme il n’y a pas d’autre menuisier à Sainte-Colombe que ton père...
  •  — Tu vas en chercher ailleurs. Mais puisque, à tout propos, tu n’as que des proverbes à la bouche, tu me permettras de t’en citer un à mon tour : C’est que « pierre qui roule n’amasse pas mousse. »
  •  — Oh ! je ne l’ignore pas. Rappelle-toi, cependant, qu’il s’agit de nous, ma Thérèse, de notre avenir, je te l’ai déjà dit.

Comme elle faisait une petite moue dubitative, il ajouta distraitement :

  •  — Je veux, d’ailleurs, voir un peu le pays : il est bon qu’un jeune homme voyage. Ça perfectionne, et puis après on n’a pas l’air aussi emprunté que si jamais l’on n’était sorti de son village. Tu me parles de fortune, ma bonne Thérèse, on est toujours assez riche, quand on a l’espoir de devenir l’époux d’une aussi jolie femme que toi.

Et Ludovic accompagna ces paroles d’un baiser.

  •  — Finissez, je vous en prie. On ne s’embrasse pas comme cela en plein jour. Le parc est rempli de monde, et si l’on nous voyait, les mauvaises langues ne manqueraient pas de jaser sur mon compte.
  •  — Eh bien, on les laisse. Est-ce qu’il ne faut pas se mettre au-dessus de tout ce qu’on peut dire de nous ?
  •  — Moi, répliqua-t-elle, je ne pense pas tout à fait comme toi.
  •  — Oui-dà ! fit le jeune homme donnant un nouveau baiser à Thérèse. — Laisse-moi t’embrasser mon content, ajouta-t-il, j’en veux prendre pour deux ans.
  •  — Deux ans ! tu seras deux ans sans revenir ?
  •  — Qu’est-ce que c’est que deux ans ? Nous sommes jeunes tous deux. Tu as à peine seize ans, et moi je n’en ai que vingt... Du reste, ton père nous trouve encore trop enfants pour nous marier.
  •  — Mon père... si tu voulais rester, nous lui ferions bien entendre raison... Deux ans sans te voir ! Moi qui étais habituée à jaser avec toi du matin au soir. Comme ce sera long !
  •  — Je t’écrirai, sois tranquille.
  •  — M’écrire ! mais on ne dit pas tout ce qu’on pense dans une lettre, surtout quand tu sauras que ces lettres passeront sous les yeux de mon père.
  •  — Aussi je me suis arrangé de manière à ce qu’il ne les voie pas.
  •  — Comment cela ?
  •  — La chose est toute simple. Tu connais Gustave Saussier, mon camarade ; c’est à lui que j’adresserai mes lettres et il te les remettra.
  •  — Je ne vois pas que la chose soit si facile. D’abord, mon père n’aime pas beaucoup ce garçon-là. Il t’a souvent sermonné parce que tu le fréquentais : et ma foi, il n’avait pas tout à fait tort. Car ce Gustave est un bambocheur... on le rencontre continuellement à Châtillon dans les cafés... il joue... et puis ce n’est pas tout encore...
  •  — Voyons, achève...
  •  — Que j’achève, dame !... je cherche comment je pourrais te dire cela...
  •  — C’est donc bien scabreux que tu cherches des détours ?
  •  — Mais oui, assez comme ça, un garçon qui a des maîtresses...
  •  — Ah ! le scélérat ! dit Ludovic en riant.
  •  — Cela te fait rire, voilà bien les hommes, ils sont tous indulgents les uns pour les autres. Mais qu’une pauvre fille se laisse conter fleurette, tous ils la déchirent à l’envi, et Dieu sait les risées qu’ils en font.
  •  — Tout cela ne me dit pas, ce qui empêcherait Gustave de te passer mes lettres.
  •  — Où veux-tu que je le voie ? J’espère qu’il ne viendra pas me les apporter chez mon père... il serait le mal reçu.
  •  — Enfin, tiens-tu à ce que je t’écrive ?
  •  — Peux-tu me le demander ?
  •  — Eh bien ! puisque tu n’es pas contente du confident que j’ai choisi, trouve un autre moyen, ça ne doit pas être bien difficile, car ce que femme veut, Dieu ou le diable le veut !

Tout en causant, les jeunes gens se promenaient dans le parc de la petite ville de Châtillon-sur-Seine. Au bout d’une allée, un jeune homme, mis avec plus de prétention que de bon goût, se présenta à eux.

Il se nommait Gustave Saussier.

  •  — Bonjour, mademoiselle, bonjour, Ludovic, dit-il cavalièrement, comment cela va-t-il ? et les amours ? Eh bien, Ludovic, à quand le départ ?
  •  — Comme je te le disais hier, ce sera dans huit jours.
  •  — Je sais bien qui ne partirait pas, ou du moins qui ne partirait qu’à regret, s’il était à ta place
  •  — Pourquoi, demanda Ludovic ?
  •  — Pourquoi ? Eh ! regarde un peu mademoiselle et la raison sera toute trouvée. Si j’avais le bonheur d’être aimé d’une aussi charmante personne, je te donne ma parole d’honneur que je ne quitterais pas le village, ajouta-t-il.
  •  — Voyons, monsieur Saussier, pas de flatteries, je ne les aime pas, minauda Thérèse d’un ton qui contrastait avec le sens de ces paroles.
  •  — Je ne flatte jamais personne, mademoiselle, je ne fais que rendre hommage à la vérité. Et je le répète encore, quand on est sûr d’être heureux chez soi, on ne s’en va pas faire son tour de France. Je suis persuadé que vous êtes tout à fait de mon avis. Croyez-vous, au surplus, que ce voyage profite à Ludovic, autant qu’il veut bien le croire ?
  •  — Comment c’est toi, Gustave, qui parle de la sorte : je comprends cela de la part des gens du village qui ne connaissent pas d’autre horizon que le finage de Sainte-Colombe. Mais toi qui es intelligent, qui as même pas mal voyagé, tenir ce langage ! Tiens, c’est...
  •  — Absurde ! dis le mot. A ton point de vue, c’est possible. Tu dis que j’ai voyagé. Moi, c’était bien différent. Au sortir du collége, j’ai voyagé pour une maison de quincaillerie de Dijon et je t’assure que ce métier ne m’allait pas beaucoup, quoique j’aie eu les plus grands avantages qu’un commis voyageur puisse désirer. Aussi quand j’ai su qu’il y avait une place de régisseur vacante à la forge de Sainte-Colombe, j’ai fait toutes les démarches pour l’obtenir. Elles m’ont réussi, et je m’en trouve très-bien.
  •  — Tu as beau faire, mon cher Gustave, c’est comme si tu prêchais dans le désert. J’ai mis dans ma tête, ou plutôt on m’a mis en tête l’idée de voyager et je voyagerai.
  •  — Toujours le même que quand nous étions ensemble au collége de Châtillon : une fois que tu avais pris une résolution, c’était fini, rien ne pouvait t’en détourner. Mais à quoi bon te conseiller ? Si mademoiselle a perdu ses peines, c’est vainement que je me mettrai en frais d’éloquence. Vous voyez mademoiselle Thérèse, continua le régisseur en s’adressant à la jeune fille, vous voyez si je prends fait et cause pour vous.
  •  — Je vous en remercie, répondit-elle assez froidement.
  •  — Mais, reprit Gustave, si nous ne pouvons retenir cet entêté, du moins nous ferons en sorte que son absence vous soit le moins pénible que faire se pourra, et Ludovic a dû vous dire que j’aurai le plus vif plaisir à vous remettre ses lettres.
  •  — Oui... la difficulté, c’est de les lui faire tenir. dit Ludovic.
  •  — Ça n’est pas la mer à boire ; repose-toi sur moi de ce soin, je m’en charge et cela suffit. Maintenant je vous quitte... on m’attend à Châtillon, nous devons faire un dîner à l’hôtel de la Couronne. Un de mes amis qui se marie dans huit jours, enterre, ce soir, la vie de garçon et je n’y veux pas manquer. A bientôt !

Ce disant, Gustave les quitta, après avoir salué Thérèse d’une manière qui. n’aurait pas manqué d’éveiller les soupçons d’un homme moins abstrait que Ludovic.

Les deux jeunes gens poursuivirent leur promenade à travers le magnifique parc du maréchal Marmont, qui relie le village de Sainte-Colombe à Châtillon-sur-Seine, et que le propriétaire actuel laissait alors à la disposition du public.

On était au commencement du mois de mai de l’année 1840. Des massifs de lilas en fleurs, des arbres de haute futaie, des plantes grimpantes et odoriférantes qui s’étendaient de branche en branche, donnaient à ce parc un aspect enchanteur. L’horizon était fermé par un immense rideau de feuillage, et entre les tapis de gazon rampaient des sentiers sinueux, garnis de sable fin.

La Seine traverse cette belle propriété, où quelques canotiers faisaient admirer leur adresse sur une vaste pièce d’eau qui s’épanouissait au pied de la colline sur laquelle s’élève le château.

C’était la patrie des bucoliques des ouvriers de la forge de Sainte-Colombe : bucoliques dont les bergères étaient des cuisinières et des grisettes de la petite ville de Châtillon.

On voyait fuir à travers les massifs des Myrtils en robe d’indienne ou de bure, poursuivies par des Corydons aux mains gercées et à la figure noircie.

Ludovic et Thérèse arrivèrent près de la pelouse qui ourlait la pièce d’eau, et où se trouvaient réunis les jeunes garçons du village avec leurs connaissances.

Les forgerons avaient beaucoup de respect pour Ludovic ; respect que le jeune homme avait su leur inspirer par sa supériorité intellectuelle, car il avait pendant deux ans suivi le cours industriel du collége de Châtillon. N’oublions pas de dire non plus que Ludovic leur en imposait autant par les quelques connaissances scientifiques qu’il avait acquises que par une force de poignet dont plusieurs avaient déjà ressenti les effets. Aussi la plupart des ouvriers allèrent-ils lui serrer la main. De leur côté, les jeunes filles s’empressaient autour de Thérèse.

  •  — Mesdemoiselles, dit celle-ci, si nous faisions une ronde.

La motion fut reçue avec enthousiasme, et une ronde immense se mit bientôt à tournoyer sur la pelouse aux chants de la bande rieuse.

Avant de nous quitter
Il faut chacun contenter.
Contenter, la chose est belle,
Entrez-y, mademoiselle,

Faites un tour
A l’entour

Embrassez vos amours !

Chacun donc, fillette ou garçon, entrait tour à tour au milieu du cercle ; et, à la fin du couplet, se penchait vers l’objet de ses préférences et l’embrassait gaiement. Pour ces gens-là l’amour n’était pas une chaîne, et nul ne l’avait rivée autour du cou.

La nuit approchant, on songea à rentrer au village de Sainte-Colombe, et il fut convenu de revenir par la Garenne, sorte de petit bois de sapins qui couronne les hauteurs du parc.

  •  — Je propose un dévidoir jusqu’à Sainte-Colombe. dit Ludovic.

On noua une longue chaîne droite. Les deux jeunes gens, qui étaient au bout de la chaîne, levèrent leurs bras en l’air et toute la troupe, entraînée par celui qui était à l’autre extrémité, s’élança, en courant, sous cet espèce d’arc de triomphe formé par le bras musculeux d’un ouvrier et le bras potelé d’une villageoise. Au dévidoir, c’est comme dans l’Évangile, les premiers sont les derniers, les derniers anneaux de la chaîne redeviennent les premiers, et dressent à leur tour un nouvel arc de triomphe sous lequel défile toute la joyeuse bande.

Il arrive souvent que la chaîne se brise : il y a des chutes qui provoquent des éclats de rire, des culbutes qui soulèvent les lazzis des uns, excitent la rougeur des autres, mais toujours un entrain charmant, une bruyante gaité.

On rentra ainsi au village, à neuf heures du soir. au moment du couvre-feu, et chacun se promit pour le dimanche prochain, de semblables plaisirs.

Thérèse, le bras nonchalamment appuyé à celui de Ludovic, la tête baissée sur sa poitrine émue, regagna le logis paternel. Un petit banc était adossé contre la maisonnette de son père. Les deux jeunes gens s’y assirent. La jeune fille inclina son front dans la paume de sa main et soupira. Ce qui faisait soupirer Thérèse, c’est que pendant deux ans, elle allait être séparée de celui qu’elle pensait aimer ! pendant deux ans il faudrait renoncer aux délicieuses promenades dans le parc. A cette idée, elle versa bientôt d’abondantes larmes, que Ludovic chercha vainement à sécher. L’émotion le gagna lui-même, et les deux amants se séparèrent en se jurant, comme c’est la coutume, une fidélité éternelle.

  •  — Pauvre Thérèse ! disait Ludovic en s’éloignant, le cœur gros, il est clair que mon départ doit lui causer du chagrin. Mais après tout, c’est nécessaire. Je veux gagner de l’argent pour qu’elle soit heureuse, car sans argent... Et puis je reviendrai dans deux ans... Après deux ans d’éloignement, on rentre au foyer avec un bonheur plus vif. Ma foi le sort en est jeté ! Partons ! Advienne que pourra ! Je suis sûr de Thérèse, elle m’aime... l’absence ne fera que fortifier l’amour qu’elle a pour moi, ajouta-t-il à voix haute pour s’encourager dans sa résolution.
  •  — A la bonne heure ! c’est le vrai moyen d’avoir toujours raison que de parler seul, cria-t-on tout à coup jovialement, derrière lui.
  •  — Tiens, c’est vous père Parabolain, fit Ludovic en se retournant.
  •  — Est-ce que tu apprends un sermon par cœur, comme notre curé que je rencontre souvent dans les champs et à qui j’entends marmotter le prône qu’il nous débite tous les dimanches.
  •  — Ma foi non ! je réfléchissais.
  •  — Tout haut ! c’est peu prudent, les curieux peuvent vous écouter.
  •  — Oh ! peut bien m’écouter qui voudra, ce que je disais ne doit pas beaucoup intéresser.
  •  — Idée d’amoureux ! Mais c’est égal, retiens bien ceci, pour ta gouverne : fais tes réflexions, si bas, si bas, que ton chapeau ne les entende même pas, car il y a de mauvaises gens, comme dit la parabole, qui, sur une simple parole qui n’a l’air de rien de rien, vous feraient pendre un homme. Et ça s’est vu. Toi qui aimes la lecture, tu dois le savoir.
  •  — Père Parabolain, je vous remercie de votre avis, j’en profiterai.
  •  — Et tu feras bien. Il paraît mon garçon que tu vas nous quitter et voyager un peu.
  •  — Mais oui.
  •  — Alors bonne chance, et bon voyage si je ne te revois pas avant ton départ.
  •  — Merci, père Parabolain, bonsoir.
  •  — Bonsoir, Ludovic.

Huit jours après, une douzaine de jeunes gens de Sainte-Colombe accompagnaient Ludovic qui, le sac sur le dos, mettait à exécution le projet dont nous lui avons entendu parler.

On avait fait d’assez nombreuses libations, comme c’est l’usage en pareille circonstance, car on ne serait pas Bourguignon si l’on se séparait entre amis sans vider quelques « piots de purée septembrale. » La chanson le dit :

Les Bourguignons ne sont pas si fous,
De se quitter sans boire un coup.

A boire ! à boire ! à boire !

Nous quitterons-nous sans boire ?

Non.

Les Bourguignons ne sont pas si fous,
De se quitter sans boire un coup.

Parvenue au village de Montliot, la joyeuse troupe but pour la vingtième fois au moins le coup de l’étrier et échangea de vigoureuses poignées de main avec Ludovic qu’elle laissa continuer sa route.

Le jeune menuisier comptait aller ce soir même coucher à Bar-sur-Seine.

Notre compagnon tout en cheminant, faisait des châteaux en Espagne, il rêvait à Thérèse, songeait déjà à son retour : un peu ému par les fumées du vin. il voyait tout en rose : sa bourse était assez bien garnie, il était jeune, intelligent, robuste, et amoureux par dessus tout, l’avenir lui appartenait, tout devait lui sourire.

Arrivé à la petite ville de Mussy-sur-Seine. Le jeune homme avisa une auberge dans laquelle il entra pour demander à souper.

Dans la grande salle étaient quatre individus assis sur des bancs en bois autour d’une table couverte d’une toile cirée que l’on n’avait pas coutume de nettoyer bien souvent, à en juger par les taches que le fond des verres et des bouteilles y avaient imprimées. Mais nos buveurs n’étaient pas gens à y regarder de si près ; pourvu que les bouteilles fussent bien remplies, le reste leur importait peu.

Le jeune Richard se sentait disposé à faire honneur au souper qu’on allait lui servir ; cette petite étape lui avait donné de l’appétit. Aussi fut-ce plaisir de le voir jouer des mâchoires. Ce qu’on lui donna, était-il bon, était-ce mauvais ? Il eùt été bien embarrassé de le dire. Il n’y avait pas fait attention. Seulement une chose le tracassait. C’était l’obstination qu’un des buveurs mettait à le regarder. Un Napolitain n’eut pas manqué de croire que cet homme avait le mauvais œil, et crainte de malheur n’eût pas continué sa route. Notre voyageur se contenta de se dire :

  •  — J’espère qu’il me reconnaîtra, s’il me revoit jamais, mais que diable a-t-il à me dévisager de la sorte ?

Et il paya son écot. Les yeux du buveur s’animèrent à la vue de la bourse en cuir assez rondelette que Richard tira de sa ceinture. Mais Richard ne vit pas les regards que l’étranger jetait sur lui en ce moment, il replaça son sac sur le dos et sortit de l’auberge.

La nuit était déjà venue, nuit sombre et obscure ; à peine quelques étoiles brillaient au ciel, et un nuage noir, gros d’orage, eût arrêté tout autre que le menuisier. Mais il voulait rattraper le temps perdu avec ses camarades et gagner Bar-sur-Seine, ce soir même, et il reprit bravement sa route.

Il quitta Mussy en chantant à tue-tête un vieux refrain bourguignon dans lequel on se gausse de la bourgade qui venait de lui donner l’hospitalité.

Entre Plaine et Gomméville,
Se trouve une jolie petite ville,
Qui s’appelle Mussy la guenille
Si ce n’était monseigneur l’évêque
On l’appellerait Mussy la bête.

La rime n’est pas riche, mais la richesse ne fait pas le bonheur. Notre Ludovic s’en souciait fort peu.

On se fatigue de tout, même de chanter.

  •  — J’ai eu tort tout de même de ne pas coucher à Mussy, pensait Richard en sentant des gouttes de pluie et en voyant quelques éclairs sillonner la nue, je pourrais bien être trempé... il y a une trotte d’ici au premier village, et rien pour m’abriter. Je viens de quitter Plaine et il n’y a plus que la Gloire-Dieu, où je ne suis pas encore. La Gloire-Dieu ! mais c’est près du Goulot, si je ne me trompe. Mauvais endroit à passer ! Décidément j’ai eu tort de ne pas m’arrêter à Mussy.

Le Goulot est un défilé assez étroit qui se trouve entre les villages de Plaine et Courteron. La route en cet endroit cotoie une montagne escarpée que couronne un bois très-fourré. Au bas de la voie passagère s’ouvre un précipice, au fond duquel coule la Seine.

Sur le bord de la rivière il y avait autrefois un couvent appelé la Gloire-Dieu, dont les bâtiments servent aujourd’hui à une exploitation rurale. Ce défilé est un véritable coupe-gorge, où, ces années dernières encore, on ne s’aventurait qu’en tremblant. Maint voyageur avait été détroussé en cet endroit sauvage : et souvent la Seine charriait des cadavres que les assassins y avaient jetés. C’est là que vers les commencements de ce siècle un brigand fameux dans le pays, Francœur1, attendait ses victimes. Les bonnes femmes se racontaient, le soir en tremblant, que tous les sorciers de vingt lieues à la ronde se réunissaient au Goulot pour y célébrer le sabbat.

Les voituriers et les conducteurs de diligence redoutaient aussi ce passage : et il y a plus d’un exemple d’une voiture qui versa et roula jusqu’au bas du précipice.

Malgré la surveillance qu’on avait établie depuis quelque temps, il n’était pas rare d’entendre encore parler d’une attaque nocturne au Goulot.

Richard se rappelait tous ces récits, et tout brave qu’il était, il ne fut pas maître d’une certaine terreur qui commença à s’emparer de lui en approchant du Goulot. Il essaya de se donner un peu de courage et de chasser la crainte qui le saisissait. Les regards que le buveur avait jetés sur lui pendant le souper lui revinrent à l’esprit, et ce souvenir n’était pas propre à le rassurer. Il n’y avait pas à reculer cependant, il ne pouvait revenir sur ses pas. Il serra sa ceinture autour de ses reins, assujettit son bâton entre ses mains, et continua sa route d’un air décidé, en sifflant un air de marche.

Tandis que Ludovic cheminait, devant lui une forme sombre se dessina subitement sur la route, et resta immobile, comme si elle eût voulu lui barrer le passage.

Notre voyageur était brave, il continua d’avancer tout en assurant le bâton qu’il tenait à la main.

Quand il fut à quelques pas de l’ombre, une voix lui cria :

  •  — Donne ta bourse et il ne te sera pas fait de mal.
  •  — Viens la prendre, dit Ludovic, en brandissant son bâton.

Le bandit se précipite alors sur le voyageur, lui arrache son arme, puis le saisit à bras le corps. La lutte des deux côtés est d’une vivacité étourdissante.

Ludovic parvient cependant à se dégager de l’étreinte de son adversaire, il ramasse son bâton, mais l’assassin ne lui laisse pas le temps de s’en servir, il se jette de nouveau sur le compagnon et l’empoigne à la gorge.

A ce moment un bruit de pas se fait entendre sur la route, le voleur tourne la tête, et voit venir quelqu’un ; ses doigts crispés lâchent prise.

Dégagé d’une pression qui l’étranglait, le jeune homme appela au secours.

Le voyageur, que son assaillant avait aperçu, entendant des cris se mit à courir dans la direction d’où ils partaient. Mais le bandit ne jugea pas prudent de l’attendre, il gravit la montagne et se perdit bientôt dans la profondeur du bois.

II

LA SAGESSE

  •  — Eh bien ! demanda le voyageur à Richard qu’y a-t-il ? Êtes-vous blessé ?
  •  — Non, grâce à vous, je n’ai pas de mal, mais il était temps. Le gredin me serrait tellement fort que je commençais à perdre haleine. Enfin, monsieur, je vous dois une fière chandelle, et si vous vous dirigez du même côté que moi, au premier bouchon que nous rencontrerons, nous fêterons ma délivrance.
  •  — Ce ne serait pas de refus, car il commence à faire soif, mais à cette heure toutes les cassines sont fermées. Et puis c’est à savoir si nous suivons le même chemin.
  •  — Dame ! où allez-vous ?
  •  — Moi je vais à Paris, et vous ?
  •  — J’entreprends mon tour de France, et je n’ai pas encore fait ma première étape, depuis que j’ai quitté le pays. Je compte du reste m’arrêter quelque temps à Troyes et y travailler. Si cela ne vous dérange pas, nous voyagerons ensemble jusque-là.
  •  — Cela ne me dérange nullement : de quel métier êtes-vous ?
  •  — Menuisier.
  •  — Menuisier ! comme ça se trouve !
  •  — Le seriez-vous aussi ?
  •  — Sans doute, tope-là.

Et les deux voyageurs se donnèrent la main. Celui qui venait de sauver pour ainsi dire la vie à Richard était un jeune homme un peu plus âgé que lui. Comme lui il portait le sac de cuir. Son extérieur prévenait en sa faveur, et Ludovic, qui se piquait d’être physionomiste, jugea qu’il pouvait lui accorder sa confiance.

Les deux compagnons se remirent gaiement en route. Bar-sur-Seine était trop éloigné de l’endroit où ils étaient pour songer à y aller coucher. Ils s’arrêtèrent donc à Courteron, premier village qu’ils rencontrèrent, et se promirent de se lever de meilleure heure, pour pouvoir gagner Troyes. le jour suivant.

Le lendemain les deux jeunes gens étaient aussi intimes que s’ils eussent été des connaissances de dix ans. Un copieux déjeuner, arrosé de vin des Riceys, que Richard voulut payer, acheva de cimenter leur liaison et bientôt ils n’eurent plus de secrets l’un pour l’autre.

Richard n’avait pas manqué de raconter ses amours avec Thérèse, et son intention de revenir l’épouser dans deux ans.

  •  — Ainsi, dit l’autre voyageur, tu comptes t’arrêter de ville en ville. Mauvais système ! mon cher ! mauvais système !
  •  — Pourquoi ?
  •  — Pourquoi ? Tu vas en juger : tu t’arrêtes un mois à Troyes, je suppose, tu n’auras pas économisé grand chose : moi du moins j’en serais incapable, et puis on n’est pas payé en province. Cependant puisque nous faisons des suppositions, j’admets que tu aies fait des économies, mais, malheureux ! tu les auras mangées avant d’être dans une autre ville, et avant d’avoir trouvé un patron. Le tour de France, c’était bon dans le bon vieux temps. Mon père, qui était de la balle, a roulé sa bosse dans les quatre coins de la France, et, après dix ans, il est revenu aussi pauvre que Job.
  •  — Je t’ai déjà dit que je ne voyageais pas pour faire fortune, mais pour me perfectionner.
  •  — Raison de plus, mon cher, raison de plus pour aller tout droit à Paris... — En quittant Lyon, mon père me dit : « La Sagesse, — c’est mon nom de compagnon, — ne fais pas les folies que j’ai faites, crois-en mon expérience, va droit à Paris. Là tu obtiendras tout de suite un bon salaire : pour un patron de perdu, il y en a dix de retrouvés, et tu n’auras pas un instant de chômage. En courant de ville en ville, tu risques d’abord de ne pas trouver d’ouvrage, et il faudra traîner ton armoire de département en département... tu seras toujours sans sou ni maille, comme moi. Suis mes conseils. »
  •  — Et tu les suis.
  •  — Ma foi, oui, je ne m’arrêterai qu’à Paris.

La Sagesse fit tant qu’au lieu de rester à Troyes, comme il en avait l’intention, Ludovic l’accompagna à Paris.

Les deux voyageurs firent leur entrée dans la capitale un dimanche.

La Sagesse, qui était compagnon du devoir, emmena Ludovic au faubourg Saint-Antoine.

Là, ils rencontrèrent des camarades, qui leur indiquèrent un garni où tous deux trouveraient à se loger à bon compte. Quant à l’ouvrage, ce n’était pas ce qui manquait, partout ils étaient sûrs d’être bien accueillis.

La Sagesse était d’avis de se reposer deux ou trois jours avant de chercher un patron, mais Ludovic ne voulut pas.

  •  — Nous chercherons demain. Du reste, tu feras comme tu voudras, dit-il à la Sagesse : pour moi, c’est bien décidé.
  •  — Alors cherchons ensemble, et tâchons moyen d’entrer dans le même atelier afin de ne pas nous quitter.

Les deux amis n’eurent pas besoin de quêter longtemps ; ils étaient jeunes, forts et paraissaient pleins de bonne volonté : ils trouvèrent de l’ouvrage dans la première maison où ils se présentèrent.

La Sagesse, qui connaissait les us et coutumes des ateliers, commença à payer la bienvenue aux autres ouvriers ; Ludovic, qui se laissait guider par son camarade, en fit autant.

On but à la santé des nouveaux venus, puis on se mit à l’ouvrage.

Richard n’avait pas assez d’yeux pour admirer l’ordre qui régnait dans l’établissement où il travaillait. Tout était presque nouveau pour lui. On lui présenta des outils dont il était loin de soupçonner l’usage. Quelle différence entre cet atelier et la modeste boutique du père Simon ! Mais Richard était intelligent. Ce lui fut une affaire de huit jours pour apprendre à se servir aussi adroitement que les autres des instruments qui lui avaient été inconnus jusqu’alors.