Le jour où la guerre s'arrêta

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Un enfant sans mémoire, Petit Prince d’aujourd’hui perdu sur la Terre, s’étonne et souffre de ne voir partout que violence, conflits, souffrances et injustices, pour les victimes comme pour les bourreaux. L’enfant décide alors de faire taire les armes…

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Ajouté le 04 septembre 2014
Nombre de lectures 210
EAN13 9782846269131
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
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Pierre Bordage
Le jour où la guerre s’arrêta
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LESGUERRIERSDUSILENCE,roman,L’Atalante T M ,roman,L’Atalante ERRA ATER LACITADELLEHYPONÉROS,roman,L’Atalante W I, ’O ,roman,L’Atalante ANG LES PORTES D CCIDENT W II, ’O ,roman,L’Atalante ANG LES AIGLES D RIENT ABZALON,roman,L’Atalante O ,roman,L’Atalante RCHÉRON ROHELLECONQUÉRANT,série,L’Atalante ATLANTIS,roman,J’ai lu G ’ ,roman,J’ai lu RAINES D IMMORTELS LESGRIOTSCÉLESTESI,QUIVIENTDUBRUIT,roman,L’Atalante L G , ,roman,L’Atalante ES RIOTS CÉLESTES II LE DRAGON AUX PLUMES DE SANG NUITLUMIÈRE,MYSTÈRESENGUILLESTROIS,roman,Librio K ,roman jeunesse,Mango AENA L P , L’É ,roman,Au diable vauvert ES ROPHÉTIES I VANGILE DU SERPENT LESPROPHÉTIESII, L’ANGEDELABÎME,roman,Au diable vauvert LESPROPHÉTIESIII, LESCHEMINSDEDAMAS,roman,Au diable vauvertT L’ENJOMINEUR1792,roman,L’Atalante L’ENJOMINEUR1793,roman,L’Atalante L’ENJOMINEUR1794,roman,L’Atalante N V TM,nouvelles,L’Atalante OUVELLE IE D T ,nouvelles,L’Atalante ERNIÈRES NOUVELLES DE LA ERRE P ’ ,roman,Au diable vauvert ORTEURS D ÂMES LESFABLESDEL’HUMPUR,roman,Au diable vauvert LESDERNIERSHOMMES,roman,Au diable vauvert LAFRATERNITÉDUPANCA, FRÈREEWEN,roman,L’Atalante LAFRATERNITÉDUPANCA, SŒURYNOLDE,roman,L’Atalante L F P , F K ,roman,L’Atalante A RATERNITÉ DU ANCA RÈRE ALKIN L F P , S O ,roman,L’Atalante A RATERNITÉ DU ANCA ŒUR NDEN L F P , F E ,roman,L’Atalante A RATERNITÉ DU ANCA RÈRE LTHOR L’ARCANESANSNOM,roman,éditions La Branche CEUXQUISAURONT,roman jeunesse,Flammarion CEUXQUIRÊVENT,roman jeunesse,Flammarion CEUXQUIOSENT,roman jeunesse,Flammarion LEFEUDEDIEU,roman,Au diable vauvert MORTDUNCLONE,roman,Au diable vauvert GIGANTE: AUNOMDUPÈRE,roman,L’Atalante CHRONIQUESDESOMBRES,roman,Au diable vauvert EXQUISEPLANÈTE,collectif,roman,éditions Odile Jacob
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L’étrange lueur des yeux de l’être déchirait la pénombre qui estompait la voûte et les murs. J’ignorais où j’étais. Qui j’étais. Un souffle ténu, insaisissable, me chantait avec obstination que je me réveillais dans le pays des hommes. Une seconde créature aux poils noirs et maladifs somnolait, à demi enfouie sous le vêtement de l’être allongé, un homme sans doute, qui, à gestes engourdis, se désaltérait au goulot d’une cruche de verre. Le liquide rouge dégoulinait de son menton hérissé et retombait sur le sol dur et froid où il se vautrait en flaques vénéneuses et luisantes. L’homme parvint à extraire un minuscule bâton d’une petite boîte et à l’enflammer en le frottant
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sur le mur. Le feu gifla son visage et raviva la braise du tube grisâtre coincé entre ses lèvres. Un nuage de fumée amère l’enveloppa. Ces gestes, cette situation, ces objets me semblaient familiers, mais je n’en saisissais pas la réalité. À certains je pouvais accrocher un nom, à d’autres non et, s’ils remontaient à la surface de mon esprit embrumé, c’était pour mieux s’envoler vers le ciel de mon oubli. La voix éraillée de l’homme lacéra le silence : « Qu’estce qu’un gosse de ton âge peut bien faire dehors à une heure pareille ? » Bien que cette forme de langage me fût totalement étrangère, j’en perçus au cœur la signification. « Y a des parents qu’on devrait mettre en tôle ! » Ces mots s’adressaient en réalité à ses propres parents, à ceuxlà mêmes qui lui avaient donné la vie. Je n’étais qu’une cible transparente et passa gère, une porte entrouverte au souffle de sa haine. Je lui expliquai en mon âme qu’il ne devait pas s’inquiéter pour moi ni pour mes supposés parents, le remerciai de sa sollicitude et lui demandai en quel endroit de son monde nous nous trouvions. La créature aux poils noirs remua faiblement les oreilles et gémit doucement. « Fermela, sale clébard ! » cria l’homme à la créature qui geignit de plus belle.
Je compris qu’il me fallait également utiliser le canal de la voix pour communiquer avec l’homme. Sale Clébard, s’il savait capter le langage du silence, se révélait incapable d’ordonner sa pensée de manière cohérente. « Ne t’inquiète pas pour moi », disje. Les sons s’échappant de ma gorge me parurent grossiers, discordants. « Quant à tes parents, ne leur en veux pas, ils… » Il s’était redressé sur un coude pour lamper une nouvelle gorgée du liquide rouge et odorant. Ses yeux s’injectèrent de sang, comme brusquement souillés du poison qui le torturait. « De quoi tu te mêles ? Barretoi ! Allez, barre toi ! T’entends, petit con ? Pas envie que les flics me chopent avec toi ! Cette chienne de vie est déjà assez pénible comme ça ! Fiche le camp, dégage ! — Où sommesnous, s’il te plaît ? » Je m’étais levé, la pièce de tissu blanc qui me recouvrait avait glissé jusqu’à mes pieds nus. « D’où tu sors, toi, hein ? D’une partouze de pédophiles ? Tu vas finir par te les geler ! Rentre chez toi ! » Son visage n’avait plus de traits, plus de formes, plus d’âge, estompés par le néant qui se déployait en lui. Il était simplement vieux dans sa détresse, simplement l’objet du liquide rouge, l’objet de sa détresse, l’objet de son passé, et Sale Clébard était
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son objet, le sac béant où il pouvait à tout instant déverser ses surplus de dégoût. J’eus envie de faire quelque chose pour lui. « Désirezvous, Sale Clébard et toimême, que je vous aide à changer de vie ? » Un orage de colère, troué d’éclairs d’un rire obscène, secoua l’homme de la tête aux pieds. « Dis donc, toi, tu serais pas un peu triso, des fois ? Qu’estce que tu peux y changer, à ma vie ? Comment tu pourrais m’aider ? Fiche le camp, je te dis, ou je lâche mon clebs sur tes mollets ! » Sa voix désaccordée heurtait les parois et s’échap pait par les bouches voraces et noires des galeries. Le grondement de Sale Clébard, dressé sur ses pattes tremblantes, grossit le tumulte. Je sus alors que je ne pouvais rien pour eux. Parce qu’ils ne le voulaient pas, parce qu’ils déambulaient, l’homme et Sale Clébard, le long d’un tunnel d’oubli dont ils repoussaient sans cesse les limites. La mort était désormais l’unique seuil qu’ils accepteraient de franchir. Je les entourai de tout mon amour, puis, longeant une large fosse où brillaient deux lignes parallèles, je me dirigeai vers une succession de marches endormies. J’entendis une dernière fois la voix de l’homme, apaisée, assortie à la pureté de son désert intérieur.
« On est dans le métro petit ! Le métro. À Paris. Hé, tu vas où ? Toutes les portes sont fermées à cette heureci, tu pourras pas sortir. Hé, ça caille làhaut ! Hé, reviens ! » Sale Clébard poussa également un hurlement déchirant ; je décelai, sous son apparente désola tion, un chant infime de gratitude.
Je parcourus des galeries, gravis plusieurs volées de marches et me retrouvai devant une grille de fer, une sentinelle de matière dense dressée devant un escalier qui s’ouvrait sur le ciel étoilé. Un vent à l’haleine de glace s’engouffra sous mon vêtement, s’arcbouta à mes jambes, mon ventre et mon cou. Je le priai de ne pas s’acharner sur ma peau que, de toute façon, j’avais rendue insensible à ses morsures. Il retint immédiatement ses lanières cinglantes, se fit souffle doux et chaud, me proposa même, en sa tourmente de langage, de me déposer à l’endroit de mon choix. Je le remerciai de son obligeance et lui répondit que, pour le moment, je ne savais pas où aller et que mes jambes suffiraient largement à mon errance. Je suggérai à la grille de me livrer le passage : il n’entrait pas dans mes intentions de perdre du temps à dompter la matière dense, je voulais seule ment tout voir, tout savoir d’un monde que mon esprit ne parvenait qu’à effleurer.
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La grille se laissa franchir sans difficulté, heureuse de poser, un court instant, son fardeau d’intraitable gardienne. Je m’imprégnai en montant l’escalier de chacun des pas qui, avant moi, avait foulé la pierre usée. La nuit ensevelissait la ville. Les grappes d’étoiles serrées autour d’un halo blême et rond, seules sources de clarté, baisaient les murs et les toits des bâtiments de leurs lèvres pâles. Le boulevard, ainsi l’appelaije car j’avais avisé une plaque sombre portant son nom, était désert et silencieux. Je marchais au hasard, me nourris sant d’un environnement chargé de sentiments, d’émotions, d’histoire et de temps. Chaque avenue, chaque place, chaque niche, chaque statue me racontait par bribes la vie de ces hommes qui les avaient conçues, construites, habitées, admi rées, détestées. Ici et là, on s’était battu, haï, aimé, trahi avec une rage, une violence, une frénésie, une jouissance telles que la matière en était à jamais meurtrie. Je voyais des ombres flotter autour de moi, éternelles captives de conflits qu’elles ne cessaient d’engendrer. Tandis que j’étais absorbé dans la contemplation d’une arrogante bâtisse qui me parlait des tour ments de la religion qu’elle abritait, un tumulte effroyable retentit dans mon dos. Un véhicule se dirigeait vers moi, écartant l’obscurité de ses
yeux blancs et blessants. Parvenu à ma hauteur, il s’arrêta avec brutalité dans un crissement strident. Deux hommes en surgirent, vêtus de manière identique, têtes coiffées des mêmes couvrechefs plats et circulaires. À leurs ceintures pendaient des semeurs de mort durs et froids enfouis dans leurs housses protectrices, un détail qui m’intrigua : j’avais cru discerner en ces hommes des gardiens de l’ordre, donc de la vie. Une flèche de lumière crue se ficha dans mes yeux. Le plus grand et le plus rond des deux hommes me demanda : « Qu’estce que tu fais ici, toi ? » Les éclats de sa voix grasse et lasse trahissaient son immense frustration de ne pas être chez lui en cette heure de la nuit, près d’une compagne que, pourtant, il s’ingéniait à détester en surface. « Retourne donc chez toi, homme, lui conseillai je à voix haute avec un sourire. Tu y seras bien au chaud et tu pourras tranquillement te disputer avec la femme qui partage ta vie. » Décontenancés par ma remarque, les deux hommes se consultèrent du regard. « Dis donc, toi, de quoi j’me mêle ? gronda le grand rond essoufflé. Tu manques vraiment pas d’air ! Tu sais au moins à qui tu parles ? » Sa réaction m’incitant à la prudence, je m’abstins de lui répliquer que lui, en revanche, manquait
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réellement d’air à en croire l’effarant vacarme produit par sa respiration. Le deuxième homme, plus petit, tout sec, se grat tait les cheveux sous sa coiffe. Une large blessure d’âme saignait dans ses yeux noirs. « Bon, on se calme et on reprend depuis le début… » Sa voix était une lame tranchante, forgée par la souffrance, avec laquelle il continuait de tailler dans la plaie. Sa souffrance avait la forme d’une fille bien aimée qui, vaincue par la maladie, avait quitté le monde des hommes un joli soir de pluie. Elle s’était évadée par la fenêtre de la mort et, comme son pauvre père ne distinguait plus son âme maintenant qu’elle n’avait plus de corps, il s’imaginait qu’il ne la reverrait jamais. Je discernais l’âme de l’enfant qui, forte de l’amour porté à son père, rôdait, indécise, malheureuse, tout près de lui ; elle n’osait pas poursuivre sa route, partir vers d’autres cieux. La perception partielle et la douleur chérie de l’homme qui lui avait donné la vie la maintenaient captive dans l’obscur et improbable couloir. « Peuxtu nous dire qui sont tes parents, où ils habitent, ce que tu fais en chemise et pieds nus dehors à cette heureci de la nuit ? Tu peux avoir confiance en nous : nous sommes des fli… des policiers, tu sais, comme dans les séries télé. Il