Le mage du Rumorvan

Le mage du Rumorvan

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192 pages

Description

Le Mage du Rumorvan

L'enfer sur terre. Un incendie en pleine nuit. Des chiens-loups qui hurlent à la mort. Un homme meurt. Il s'agit du mage du Rumorvan, dont les travaux occultes inquiétaient un petit village de l'Aber-Ildut en Bretagne. Pourquoi un tel meurtre dans un lieu si tranquille en apparence? Quel pouvait donc être le mobile du meurtrier ?

L'inspecteur Lavigne, chargé d'enquêter sur cette étrange affaire, va devoir s'armer de patience pour démêler les rumeurs colportées par les villageois. Confrontés au surnaturel, ses principes rationnels vont être mis à l'épreuve. Son enquête avancera au fur et à mesure qu'il découvrira ce que sont l'alchimie et la magie noire. Elle prendra peu à peu l'allure d'une quête.

Cet ouvrage convie le lecteur à découvrir la Bretagne, à renouer avec les anciennes traditions et à s'interroger sur les passions humaines. Un voyage ésotérique qui questionne le monde et l'homme. Un livre tout simplement envoûtant.

Jean-François Joubert

Arrivé sur Terre, en tombant d'une étoile, sa vie s'est déroulée entre ciel et mers. De l'amour au voyage, son être s'est nourri de multiples expériences avant de tomber en survivance au travers de l'écriture. La tête toujours tournée vers les rêves, il vit à Brest.

Artiste particulier, gare à l'EOC ! Oui, lecteur, vous avez bien lu... Il s'agit bien d'un Ecrivain Obsessionnel Compulsif, premier né du modèle. Fou d'amour, d'écriture, son style envoûte et captive, obsédant et entêtant. A mi-chemin entre la poésie et la prose, laissez-vous emporter sur le navire du capitaine Joubert. Il vous guidera contre vents et marées à travers ses émotions et ses rêves.


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Date de parution 17 septembre 2015
Nombre de visites sur la page 53
EAN13 9782374460093
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Le mage du Rumorvan
Jean-François Joubert
Le mage du Rumorvan
Chapitre 1Chapitre 2Chapitre 3Chapitre 4 Chapitre 5 Chapitre 6 Chapitre 7 Chapitre 8 Chapitre 9 Chapitre 10 Chapitre 11 Chapitre 12 Chapitre 13 Chapitre 14 Chapitre 15 Chapitre 16 Chapitre 17 Chapitre 18 Chapitre 19 Chapitre 20 Chapitre 21 Chapitre 22 Chapitre 23 Chapitre 24 Chapitre 25 Chapitre 26 Chapitre 27 Chapitre 28 Chapitre 29 Chapitre 30 Chapitre 31 Chapitre 32 Chapitre 33 Mentions légales
Table des matières
Chapitre 1 On aurait dit que la lune était rousse et le soleil venait à peine de rejoindre l’autre hémisphère quand tous les chiens du quartier se mirent à hurler à la mort. Un bien triste concert qui ôta la somnolence hivernale des habitants de ce petit village, l’Aber-Ildut. Pas d’aboiements, mais des grognements et des gémissements exprimant un irrépressible effroi, avaient mis tous les regards dehors. Oubliés un temps les conflits de génération, unis par un mélange de peur et de curiosité. Ils sortaient tous de chez eux. Jeunes et vieux se regroupaient au cœur du bou rg, les yeux rivés sur les nuages illuminés par un feu blessant et le halo blanc crémeux des lampadaires. Ils venaient de comprendre l’origine de ces cris inhumains qui donnaient cette impression unique d’apercevoir une esquisse de l’enfer. Des hortensias en fleurs bordaient la route et il pleuvait quand les premières flammes s’étaient levées vers le ciel. Une fumée noire, masquant les étoiles évanescentes, avait alors intrigué la population de l’Aber-Ildut, ce bel endroit aux vieilles pierres où, depuis des lustres, les maisons de corsaires ceintes de murs clos dissimulaient jalousement les arrière-cours. Des murs usés par le temps et gardiens, ou témoins de nombreux secrets ? Sur Terr e, nul homme ne peut connaître ce qu’ils cachaient. Dieu, peut-être ? L’alerte, elle, avait été donnée par les chiens loups de la maison du mage. Les gens échafaudaient de multiples explications et, pour une fois, la vie grouillait sur le petit parking du centre de l’Aber. Les pompiers ignoraient les vieilles histoires qui traînaient dans l’inconscient collectif. Ils s’étaient employés à lutter contre le sinistre, et personne, à cette heure, ne savait si le mage et sa femme se trouvaient à l’intérieur de leur belle bât isse du dix-huitième siècle. Après des heures de lutte, sur l’aile droite, il ne restait que cendres et moellons de murs de granit noirci. Le bois des portes, des fenêtres et de l’escalier avait alimenté le brasier. L’aile gauche préservée, la bataille de ce soir d’octobre était en partie gagnée, mais les badauds chuchotaient… Cette maison attisait la peur. Quand on sut que le mage était mort, les langues se délièrent, brisant de longues années de silence. Véritable Landerneau, la rumeur circulait, L’Aber se couvrait de ce voile sombre qui laissait place au mystère et à l’imagination des riverains. On cherchait déjà l’assassin incendiaire, d’un œil inquisiteur. La femme du mage était-elle dans le brasier ? À cette heure, une seule certitude, l’âme des chiens loups venait de rejoindre les cieux… Les ruines de la maison abritaient un cadavre. Quand l’inspecteur Lavigne arriva sur le site, quelques flammes subsistaient encore et rendaient impossible l’accès au corps. Le policier ne voulait surtout rien savoir des on-dit et de toutes les hypothèses plus folles les unes que les autres. Était-ce le résultat d’un suicide ? D’un accident ? Ou, selon la rumeur qui circulait déjà dans la foule, d’un meurtre ? Pour des raisons de sécurité, des poutres risquant de tomber, nul ne pouvait approcher le corps à moitié carbonisé. Le cadavre était étendu sur les lourdes dalles de granit rose de cette pièce qui avait été son bureau. L’inspecteur Lavigne était né dans le Sud à Toulouse et en avait gardé une petite pointe d’accent qui dénotait plus dans ce village de la Bretagne profonde que son style vestimentaire. Il était, en effet, toujours tiré à quatre épingles, cravate et chaussures de cuir lustrées. Les pompiers s’activaient toujours et, pour cet instant, ils restaient les maîtres du terrain. L’enquête ne pouvait donc pas commencer. Deux heures à attendre et à entendre des délires de toutes sortes, Lavigne sentait le soufre flotter insidieusement autour de lui. — « Il n’a eu que ce qu’il mérite, ce salaud ! » Ou encore : — « Le pauvre homme, mourir ainsi, c’est horrible ! » Deux sons de cloche, selon les dires des uns et des autres… Les villageois connaissaient l’attirance pour l’au-delà et la puissance noire du mage. Le sorcier du Rumorvan ne quittait quasiment jamais sa maison. Im potent, il circulait en chaise roulante et alimentait le bourg de folles rumeurs. Certains pensaient ou maugréaient ce que d’autres disaient tout haut : — « Il a vendu son âme au Diable, cet homme-là. »
Seule sa femme Clarisse l’approchait et les Labérois se demandaient ce qu’il faisait, tout en admirant en secret ses étranges capacités, décelées lors de ses rares apparitions publiques, comme cette faculté d’annoncer le résultat de divisions ou de multiplications plus vite qu’une calculatrice. Le mage, on lui donnait tous les noms d’oiseaux, et quand la guigne arrivait chez quelqu’un, on pensait immanquablement à lui. L’inspecteur Lavigne venait d’élucider une sale histoire, un double homicide sur Douarnenez et, en arrivant ici, sur la côte Nord de Brest, le pays des abers, il ignorait où il avait mis les pieds. Presque tout avait brûlé, mais la police scientifique saurait faire parler le corps à moitié carbonisé. Sur le sol, le mage avait la gorge ouverte. Comme si quelqu’un l’avait saigné, sauvagement, comme un agneau ou un porc. Sans le feu, il aurait baigné dans une mare de sang. Décidément, ce métier n’épargnait pas Lavigne, qui devait avoir le cœur bien accroché pour ne pas laisser l’ombre de son repas sur le palier. L’inspecteur était maintenant persuadé qu’il s’agissait d’un meurtre, du moins écartait-il l’hypothèse du suicide. Et l’accident, il n’y croyait pas. Pour lui, vivre était un accident, pas mourir. Dix heures du soir, l’enquête de proximité pourrait bientôt commencer mais pour cela, l’inspecteur Lavigne devait s’installer. Et puis, s’il avait déjà l’intime conviction que la victime connaissait so n agresseur, il avait surtout sommeil. Mais où aller ? Alors qu’il posait la question à un gardien de la paix, un homme dans la cinquantaine s’invita dans l a conversation. Survêtement et casquette, le visage marqué par l’alcool, il lui conseilla la maison d’une vieille dame : — « Allez chez Suzanne Querné, elle loue des chambres ! » — « N’est-il pas trop tard ? » — « Pensez donc, vous la trouverez dans la rue à bavarder ! Je m’appelle Yann, si vous voulez, je vous accompagne ! » Les deux hommes passèrent par la chapelle Saint-Gildas, un sentier aux escaliers de pierre et de terre qui sentait l’automne. L’endroit avait le charme pi ttoresque des petites communes bretonnes. Ce raccourci permettait d’accéder à l’ancienne carrière et au parking caché de la route par une haie. Un vieux hangar subissait les affres du temps. Dans la rue, madame Querné parlait du sinistre : — « Vous vous rendez compte, tout ce feu ? » — « Suzanne, tu aurais une chambre pour l’inspecteur, euh... » — « Lavigne, Serge Lavigne ! » — « Ah ! Bonsoir inspecteur, vous n’êtes pas de la famille de... » — « Je n’ai aucune famille dans la région ! » La vieille dame gardait un sourire accueillant : — « Sale histoire, inspecteur. Venez, je vais vous montrer votre chambre ! » La porte était gonflée par l’humidité et s’ouvrait mal. Le long couloir menait à un escalier de bois marqué par le temps et la poussière. Lavigne suivait la vieille femme qui s’avérait être un moulin à paroles et continuait inlassablement à parler en montant les marches. — « Mourir si jeune, c’est horrible ! » — « Personne n’est maître de sa mort. » — « Vous savez, je le connaissais bien, monsieur Duret. C’était un homme étrange, il parlait avec les morts… Vous prendrez le petit déjeuner ? » — « Si c’est possible. » — « Nous n’avons plus de boulangerie, alors pour mo i ce n’est pas facile, ma voiture démarre quand elle veut… »
— « Ne vous inquiétez pas, j’irai en face, à l’auberge. » — « Je préfère, inspecteur, c’est que je n’ai plus vingt ans. » — « Bonne nuit, Madame. » L’inspecteur Lavigne ne cessait de penser, totalement obsédé par cette nouvelle affaire. Il déposa ses bagages dans la chambre bleue et s’allongea : une bonne nuit lui permettrait d’y voir plus clair. L’insomnie qui s’annonçait fut de courte durée, juste une petite heure à tourner dans ce lit. Le dur matelas et la douceur des draps l’emportèrent dans les bras de Morphée. Pendant ce temps, l’assassin devait jubiler. Après sa première nuit à l’Aber-Ildut et un petit-d éjeuner enchanteur à l’auberge de la mer, l’inspecteur Lavigne profita de la salle à manger pour mettre ses idées au clair. Claire Le Bellec, le juge d’instruction, l’appela sur son portable : — « Bonjour inspecteur, je ne vous tire pas du lit ? » — « Non, Madame le juge. Je viens de finir de déjeu ner et je me posais les premières questions sur le mobile de cette mort sinistre. » — « Cette affaire s’annonce difficile, n’est-ce pas ? » — « Oui, l’homme qui a perdu la vie, hier soir, n’était pas un être commun. » — « Que voulez-vous dire par là ? » — « Selon mes premières informations, ce monsieur D uret était solitaire et étrange, il fricotait avec le diable. » — « Un sataniste ? » — « Un mage, une sorte de sorcier, la population lo cale frissonne rien qu’en évoquant le nom de cet homme. » — « Je vois, il devait avoir de nombreux ennemis… » — « Et peu de famille… » — « Bon, vous avez carte blanche pour résoudre cett e enquête. N’oubliez pas, vous pouvez m’appeler nuit et jour, je suis à votre écoute vingt-quatre heures sur vingt-quatre. » — « Bien Madame. » La lumière de l’aube éclaircissait les traits de cet homme de quarante ans, bedonnant, et aux cheveux de jais, qui laissaient entrevoir une calvitie naissante. D’humeur sombre, l’inspecteur Lavigne posait peu de questions mais possédait la réflexion nécessaire pour confondre voleurs et assassins. Quand il rentra chez Suzanne Querné, celle-ci lui parla du mage : — « Le pauvre homme n’avait pas d’amis dans le coin , mais beaucoup d’ennemis. Vous savez, certaines personnes ont le fond méchant. » — « Des ennemis, dites-vous ? » — « C’est que sa magie faisait peur. » — « Si vous pouviez être plus précise. » Suzanne baissa la voix, son regard bleu devint inquiet : — « Le Malin… Il faisait commerce avec le Malin… Il utilisait la magie noire… Et… Et il volait les esprits. » Elle se signa en se tournant vers le crucifix du salon. De vieilles superstitions, pensa Lavigne. — « Vous insinuez qu’il fréquentait le Diable ? », dit-il avec un sourire. — « Ne riez pas, inspecteur. Vous ignorez ce qu’il invoquait la nuit et ses chiens étaient des loups. » — « Des chiens loups, Madame. » — « Paix à leur âme… les malheureux ont brûlé, n’est-ce pas ? »
— « Puisque vous savez tout, permettez-moi de me retirer. » — « Oh, je ne voulais pas vous heurter. » — « Le secret, Madame. Pour avancer, je suis bien obligé de garder le secret. » Édouard Duret, le mage, habitait l’Aber-Ildut depuis plus de trente ans et personne ne le voyait : il n’allait jamais à la messe et comme ce don d’invisibilité agaçait les bien-pensants, on parlait souvent de lui dans son dos. Pour Suzanne Querné, cet adepte de la magie noire avait payé au prix fort son effacement et son manque de sociabilité. Isolé, il cherchait à trouver les forces qui lui manquaient dans la sorcellerie et sa femme, Clarisse, faisait peur. Cette dernière restait introuvable. Elle était déjà recherchée sur Brest et sa région : on voulait l’entendre car elle possédait certainement la clef de l’énigme.
Chapitre 2 Lavigne était un bon vivant, un « disciple d’Épicure » tel qu’il aimait s’appeler. Plus gourmand que gourmet, l’inspecteur se réjouissait de manger de la vache Ouessantine, animal bien plus gros que l’Ovis Amon, cette drôle de race de mouton nain ori ginaire de la même île. Repu, l’inspecteur se rendit de nouveau au Rumorvan afin de constater l’état des lieux. La collecte d’indices terminée, la police scientifique avait quitté la scène de crime pour se terrer dans son laboratoire aseptisé. Lavigne attendait le résultat de leurs observations scrupul euses, au détail microscopique. Un travail minutieux qui allait prendre de nombreuses heures, comme toujours. Lavigne découvrait l’Aber-Ildut. Ce village perdu, coincé entre mer et campagne, pas si loin de Brest, et qui n’était connu que grâce à une famille d’écrivains. L’inspecteur appréciait le côté sauvage du paysage, si paisible. Toutefois, sa pensée se trouvait troublée par ce meurtre et aussi par une colonie d’oiseaux de mer qui s’entêtait à lutter contre les vents contraires, tout en chantant, sans accords majeurs, d’horribles litanies. Lavigne évitait de marcher dans les flaques d’eau de pluie et su r la terre encore couverte de rosée. Il ne supportait pas l’idée de salir ses chaussures au cuir enduit de cire brune. D’après son hôtesse, le mage avait le pouvoi r de visiter l’autre monde, celui des défunts. Lavigne pensait qu’il s’était définitivement installé de l’autre côté du miroir. Cet adepte des idées noires devait maintenant avoir des réponses. Quelqu e part, il l’enviait car parfois l’inspecteur avait des difficultés à trouver un sens à la vie, lui dont le métier au quotidien le confrontait aux pires bassesses de l’homo sapiens. Il soupira en arrivant au sommet de la côte. Face à lui, la grande maison. Même brûlée, elle conservait un charme certain, et par sa démesure, elle ressemblait à un de ces manoirs hantés. Oui, les humains possèdent cette merveilleuse conscience de soi, d’être, et que font-ils ? Ils tuent souvent pour posséder et cela Lavigne ne l’ignorait pas. Cette fois-ci, personne ne l’empêcherait de remuer de la cendre. Las de penser, il entra dans la maison incendiée et se mit à fouiner, le regard alerte : pas le moindre centimèt re carré ne devait échapper à sa vigilance. La patience aide toujours à la récolte de jolis fruits, se dit-il, en voyant sur le sol une épingle à cravate d’or et de rubis, qui avait échappé à ses collègues, juste cachée derrière le pied d’une commode Louis quelque chose, dans la partie épargnée par les flammes. Enfin du réel : cet objet lui indiquait que le motif du crime n’était peut-être pas l’argent, mais recelait un côté plus sombre, un mobile moins clair  que d’habitude. Il consigna cette observation dans son carnet. La fouille de la maison du mage lui permit de comprendre encore bien des choses. Ainsi, les restes de la bibliothèque prouvaient que la rumeur n’était pas infondée : les Duret étaient des érudits. L’inspecteur lisait les titres des livres pour mieux s’imprégner de la psychologie de la victime. Que de papier ! Une montagne de mots devenus poussière, et tout ce qui était intact avait l’allu re morbide. Une question le tarabustait : quel était le mobile ? Si ce n’était pas l’argent, était-ce le pouvoir de l’occulte ? Lavigne avait des difficultés face à cette notion de forces obscures, un univers qui l ui était totalement étranger. Qu’allait-il trouver dans ce nouveau monde ? Le feu avait, sur son passage, dévoré bien des preuves, et l’arme qui avait servi à tuer la victime était introuvable. Voilà une enquête qui s’avérait aussi troublante qu’intéressante mais Serge Lavigne savait que la police scientifique lui fournirait le déroulement du crime dans ses moindres détails. L’inspecteur ne put s’empêcher d’être satisfait de sa petite trouvaille tout en se demandant encore : comment cette épingle avait pu échapper à l’attention des « bleus » scientifiques, et leur réputation de policiers exemplaires, si peu enclins à l’approximation ? Un léger doute l’effleura : serait-il possible que l’assassin l’ait posée là pour qu’il la vît ? Et dans quel but ? Maintenant, il savait qu’il cherchait en eaux troubles un bien curieux poisson, un sujet peu avide de matière, fût-elle précieuse aux yeux de certains. Lavigne remettait à plus tard les explications sur ce sujet, en tâtant l’épingle posée dans sa poche. Il reprit son chemin, fort d’une seule certitude, l’enquête de voisinage pouvait commencer. En descendant une ruelle, vers le fond de la carrière, sur ce chemin protégé par une allée de chênes, il croisa une femme au chapeau étrange promenant son chien, un bâtard au poil tigré, gris et jaune. Il la salua, sans trouver une seule raison de l’interroger, et décida d’aller questionner les épicières qui, en plus du métier, portaient le même prénom, Pierrette . Pour les différencier, il utilisa un moyen mnémotechnique simple utilisant les couleurs de leurs façades respectives, la blanche et la verte. L’une, la verte, ne demandait qu’à parler mais ne connaissait pas le mage. L’autre, plus discrète, voire
muette, lui expliqua toutefois que la femme du mage venait parfois pour du dépannage et qu’elle était, certes peu souriante mais aimable. — « Vous savez, dit-elle, cette jeune femme est d’u n naturel discret, que puis-je dire d’autre… ? Ah oui ! Elle aime le thon, inspecteur. » — « Était-elle angoissée ou nerveuse, ces derniers jours ? » — « Non, je n’ai rien remarqué. » — « Bien… merci Madame. » Lavigne alla prendre un café. Là aussi, deux possibilités s’offraient à lui, soit l’Auberge de la Mer, soit la crêperie au nom de ce courant qui passe au large d’Ouessant : le Gulf Stream. Connaissant, depuis le matin, le premier lieu, l’inspecteur choisit d’entrer dans le second, la crêperie. Il commanda sa boisson chaude et s’installa au fond, près de l a cheminée éteinte. Bien qu’un peu en retrait, il entendait les propos des deux habitués, debout devant le comptoir de bois verni, qui combattaient le temps en parlant du sinistre. Le premier, un homme grand et fort, un colosse de plus de quatre-vingts ans, buvait son petit blanc et ne pleurait pas le mort. Pour lui, le mage était revenu à la case départ, ce salaud ! L’autre était au rouge et acquiesçait. L’inspecteur regardait son carnet, il prenait des notes de ses premières impressions sur cette nouvelle affaire lorsqu’une musique résonna dans la pièce, u ne chanson peu connue d’Alain Souchon et un refrain qui en disait long : — « Dans les poulaillers d’acajou, les belles basses-cours à bijoux, on entend la conversation d’la volaille qui fait l’opinion. Ils disent… » Des rega rds amusés se tournèrent vers Serge Lavigne, personne ne s’attendait à une telle sonnerie de téléphone. L’inspecteur décrocha et il apprit que la femme du mage était venue d’elle-même au poste de gendarmerie de Ploudalmézeau. Soulagé, il porta peu d’attention au jeune homme qui passait le pas de la porte de la crêperie, tout juste intrigu é par sa dégaine et ses pinces à vélo qui lui serraient les mollets.
Chapitre3 Le véhicule stoppa sur le petit parking face au bâtiment de la gendarmerie. Serge Lavigne n’échappa pas à sa manie de vérifier le chiffre du compteur. Il indiquait une distance parcourue de dix-sept kilomètres. Un chiffre malin et si particulier pour le policier, synonyme de malheur et aussi de son contraire. Ce nombre indélébile, dans sa mémoire, marquait la date du décès de son père, sa peine, et celle de la naissance de son ex-femme, celle qui lu i avait apporté tant de joie avant de le quitter. Songeur, il se dit que les dix-sept kilomètres séparant les deux villages ne lui avaient pas paru bien longs. Parfois le temps s’absente et les heures dev iennent les sœurs des secondes. De plus, l’inspecteur avait eu la bonne idée de passer par l a route touristique, là où l’Amoco Cadiz s’était ouvert en mars 1978, déversant son contenu de larme s noires. L’endroit, maintenant, ne portait pratiquement plus de traces du sinistre. La nature avait repris ses droits. Aux premiers abords, la route allant vers Portsall était pleine de fraîcheu r, fleurs des sables et falaises sculptées par les tourbillons des vents portant l’écume blanche. Les autochtones avides de marche sur les dunes, et qui observent l’horizon, ne peuvent oublier lors de leu rs balades dominicales que ces nombreux rochers saillants du coin sont, certes beaux, mais ô combien dangereux, et la cause du deuil de bien des familles de marin. Sur ces bords de côte, la mer par ses couleurs, émeraude ou turquoise, prend des accents du Sud, aussi sublime que… Assassine… Cette simple évocation l’entraîna dans le dédale des chemins de son enfance. Il se revoyait jouer, à la campagne, dans de fabuleux espaces verts en compagnie de son grand-père et de son chien. La nostalgie, pour ceux qui savent conjuguer le verbe « aimer », est souvent cruelle. Le passé passe, or, toujours, il laisse des traces. L’inspecteur pénétra dans la sobre bâtisse où flott ait le drapeau de la nation. Les hommes de la brigade de Ploudalmézeau luttaient au quotidien po ur maintenir l’ordre. Leur programme chargé  comprenait souvent des bagarres, des plaintes de voisinage, des vols de poules ou d’ânes, du vandalisme sous toutes ses formes, et il faut le dire, ils ne se trouvaient guère confrontés au meurtre. Lavigne salua les trois gendarmes présents qui l’accompagnèrent jusqu’au palier de la porte d’un bureau austère. Il entra et y trouva une femme en pleurs mais dont l’allure globale témoignait d’une certaine force. Dans la même nuit, elle venait de tout perdre, sa maison et son mari. Elle avait des explications à donner sur son absence en cette funeste nuit, si riche en émotions. Vers huit heures, elle était partie se promener sur la côte, vers la petite cabane de douanier, le Ruskoz et quand la sirène d’alarme des pompiers avait attiré son attention, elle avait paniqué. — « Vous savez, lui dit-elle, les gens au village ne nous aiment pas beaucoup. J’ai eu peur. » — « Je vois… Mais comment expliquez-vous qu’en ente ndant une sirène de pompier à trois kilomètres, vous avez compris que votre maison brûlait ? » Lavigne se demandait où était la logique dans tout cela. Elle esquissa un très léger sourire et lui dit : — « La télépathie… Vous ne croyez pas en cela, inspecteur, n’est-ce pas ? » Évidemment, la réponse ne lui convenait pas, le surnaturel le laissait de marbre. — « Pas vraiment, non. Ce n’est pas très rationnel. » — « Vous êtes comme les autres, ces mécréants. » — « Disons que j’ai des certitudes… Et où avez-vous dormi ? » — « Nulle part. » — « Un peu vague comme réponse… Vous ne trouvez pas ? » L’inspecteur Lavigne laissa sa phrase en suspens, mais comme aucune réponse ne venait, il reprit : — « Voulez-vous que je répète ma question ? » — « Ce ne sera pas nécessaire. J’ai marché toute la nuit. » — « Et si vous saviez, pourquoi n’êtes-vous pas venue sur le lieu du sinistre ? » — « Je ne voulais pas voir ma vie partir en fumée. » Après ce flot de questions, l’inspecteur Lavigne cernait davantage le personnage. Cette femme au