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Le Mariage de Nancy

De
247 pages

Au jour où commence cette histoire, c’est-à-dire au 31 décembre 187..., c’était un homme bien malheureux que le marquis de Pontrenaud, ancien colonel de cavalerie, ancien pair de France héréditaire, possesseur actuel d’une fortune de quatre-vingt mille livres de rente, et d’une nièce charmante dont il était devenu le père adoptif depuis une dizaine d’années.

Ajoutez à tous ces avantages une santé de fer héréditaire chez les Pontrenaud comme la pairie, et, de plus qu’elle, défiant les tours de roue de la fortune révolutionnaire, un esprit charmant, une tournure de gentilhomme et un cœur généreux qui lui avait valu bon nombre de chaudes amitiés.

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À propos de Collection XIX
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eau XIX , les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces
ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.Marie Maréchal
Le Mariage de NancyA MA CHÈRE COUSINE,

MEM CLAIRE DE LA CHAPELLE


Hommage de ma tendre affection.


MARIE MARÉCHAL.



25 novembre 1877.LE MARIAGE DE NANCYI
Au jour où commence cette histoire, c’est-à-dire au 31 décembre 187..., c’était un homme bien
malheureux que le marquis de Pontrenaud, ancien colonel de cavalerie, ancien pair de France
héréditaire, possesseur actuel d’une fortune de quatre-vingt mille livres de rente, et d’une nièce
charmante dont il était devenu le père adoptif depuis une dizaine d’années.
Ajoutez à tous ces avantages une santé de fer héréditaire chez les Pontrenaud comme la pairie, et,
de plus qu’elle, défiant les tours de roue de la fortune révolutionnaire, un esprit charmant, une
tournure de gentilhomme et un cœur généreux qui lui avait valu bon nombre de chaudes amitiés.
Voilà en effet un homme bien malheureux, me direz-vous ! Combien en est-il parmi nous qui
puissent espérer à soixante ans un sort pareil. Sans parler des quatre-vingt milles livres de rente qui
ne se trouvent pas ici-bas dans le lot de chacun, la pairie...
Ici je vous arrête, ami lecteur ; le marquis Charles-Antoine-Ferdinand de Pontrenaud devait être
né en 1816, puisqu’il comptait soixante ans bien sonnés à l’heure où commence notre récit. Donc
les quatorze ans à peine qu’il comptait lors de la Révolution de Juillet ne lui permirent pas de jouir
longtemps du titre gagné par ses pères ; une seconde révolution, celle de 48, était venue renverser
comme tant d’autres choses cette noble institution.
Restent la santé et la nièce. La santé est le plus précieux des biens, je vous l’accorde, et la nièce
était charmante ; mais, hélas ! Nancy formait pourtant à elle seule le point noir à l’horizon de son
grand oncle. — N’ai-je pas dit qu’elle n’était que sa petite nièce ? — Elle l’adorait, il le lui rendait
au centuple, et cependant, explique qui voudra cette bizarre contradiction, la guerre se rallumait
entre eux vingt fois par jour.
Que de paix signées ! Paix malassises, aussitôt troublées. Que de traités rompus ! Que
d’escarmouches incessantes, en attendant la reprise des hostilités sérieuses !
Ce soir-là, la situation paraissait on ne peut plus tendue, et miss O’Reon, l’ancienne institutrice
de Nancy, restée auprès d’elle à titre de mentor, avait fort à faire pour remplir ses fonctions de
plénipotentiaire.
Les puissances belligérantes se refusaient absolument de part et d’autre à faire les premiers pas.
Mademoiselle Nancy, debout à son piano, feuilletait d’un air d’indifférence assez bien joué un
volumineux recueil de sonates et de symphonies, et se laissaitparfois aller à fredonner quelque
menuet ou quelque allegro qui remplissaient d’espérance pour un instant le cœur ému de miss
O’Réon.
Alors le marquis relevait la tête, ouvrait les lèvres comme s’il allait parler, et miss O’Reon
s’apprêtait d’un air conciliant à recueillir les premières syllabes, mais point. — Les lèvres se
refermaient, et le marquis se contentait de battre la mesure à contre-temps avec les pincettes, qui
jouaient d’ordinaire un grand rôle entre ses mains.
Aux heures de calme, elles lui servaient à construire de jolis édifices de petites braises, sur les
grosses bûches enflammées ; aux heures d’orage, elles l’aidaient à décharger sa mauvaise humeur
sur les mêmes bûches innocentes passées à l’état de victimes.
Miss O’Reon, prompte par caractère à l’espoir comme au découragement, augura bien de
l’attitude musicale des pincettes. Elle se hâta d’aller chercher dans l’embrasure de la fenêtre voisine
une petite table de laque, y plaça un échiquier sur lequel elle disposa les pièces avec une apparence
de précautions minutieuses, mais en réalité avec plus de bruit qu’il n’était nécessaire.
Le marquis releva encore une fois la tête, avec l’ardeur d’un cheval de guerre qui entendrait
sonner la charge.
— Comptez-vous jouer toute seule ou avec quelque partner invisible, miss O’Reon ?
demandat-il à mi-voix, comme s’il craignait de faire arriver ses paroles jusqu’aux oreilles de Nancy.
Il n’en fallut pas plus à l’Irlandaise : c’était réellement un cœur de bonne volonté qui comprenait
tout à demi-voix ; avec elle les situations les plus embrouillées se débrouillaient comme par
enchantement.
En un clin d’œil, la table se trouva placée devant le marquis, deux bougies s’allumèrent de chaque
côté de l’échiquier, et la chaise de miss O’Reon se plaça discrètement en face du grand fauteuil du
maître de la maison.
— Vous savez que j’ai une revanche à prendre et même deux, si ma mémoire est fidèle, dit M. de
Pontrenaud dont la bonne humeur naturelle semblait avoir repris le dessus.L’Irlandaise sourit modestement.
— Je suis aux ordres de M. le marquis, répondit-elle.
La partie s’engagea ; Nancy continuait à feuilleter partition sur partition. Tout à coup M. de
Pontrenaud jeta un regard furtif du côté de sa nièce, s’éclaircit le gosier par une petite toux qui
n’avait rien d’alarmant, et, semblant prendre son courage à deux mains, murmura :
— Vous ne m’avez toujours pas dit, mademoiselle ma nièce, ce que vous aviez à objecter contre
lord Stockpool.
— Rien, mon oncle, si ce n’est qu’il est Anglais, et que les Anglais, au fond, ont toujours été
ennemis de la France. Or je suis devenue trop patriote depuis la guerre pour songer à contracter une
alliance semblable.
— Eh bien ! alors, épousez l’envoyé de la république de Saint-Marin qui vient précisément de
présenter ses lettres de créance ce matin même au chef de l’État. Ce petit pays n’a jamais, que je
sache, et pour cause, porté les armes contre notre belle patrie.
Nancy dédaigna de relever la plaisanterie, mais elle s’approcha de la table d’échecs.
— En tous cas, reprit M. de Pontrenaud, et pour parler sérieusement, vous n’avez pas les mêmes
objections à faire valoir contre M. William Oldburry.
— Cet Américain ! dit-elle avec une petite moue dédaigneuse.
— Cet Américain n’est pas à dédaigner, mademoiselle. Son père, le vieux Jonathan Oldburry, a
gagné une modeste fortune de quarante millions dont ledit William est héritier présomptif et
unique, — dans le commerce, à la vérité, mais le commerce américain va si vite ! On oublie
facilement la provenance.
Nancy resta silencieuse.
— La moitié de Chicago lui appartient, reprit le marquis avec un enthousisme sincère : Chicago,
la reine des Lacs, la reine des Prairies, la merveille de l’Ouest, la perle de l’Union ! savez-vous que
votre prétendant joue là un rôle considérable ? Il possède les plus riches gisements houillers et
métallurgiques de de cette région dont le sol est étonnamment fertile.
— Ah ! mon oncle, s’écria la jeune fille en riant, vous parlez comme un journal.
— Laissez-moi continuer, petite fille. Cette terre si féconde à la surface, recouverte d’immenses
pâturages, renferme des lieues et des lieues de houille et de métaux. N’est-ce pas admirable pour un
propriétaire de pouvoir se promener des jours entiers sur des domaines à perte de vue, et de se dire
partout où il pose le pied : Là gisent des trésors que je ferai exploiter le jour où je voudrai doubler,
tripler, quadrupler mes deux millions de revenus ?
— Comme c’est avantageux ! murmura Nancy. Et le caractère, dans tout cela ?
— Il a l’esprit énergique et aventureux de sa race, rien ne l’arrête, rien ne l’étonne. On ne peut
prévoir jusqu’à quel chiffre fabuleux montera cette fortune, amassée par le père, entre les mains du
fils.
— Cela ne constitue pas un caractère, mon oncle.
— Ah ! vous voulez un caractère ? Eh bien, William Oldburry a passé quarante-huit heures en
plein océan Atlantique sur une bouée de sauvetage, par une tempête effroyable, et le récit qu’il fait
de ses impressions avec un rare sang-froid m’a donné la chair de poule, bien que je ne sois pas
précisément un poltron. Ah ! ah ! je vois que cela commence à vous intéresser. Être choisie entre
toutes par le héros d’une pareille aventure, voilà qui doit flatter votre folle du logis.
— Cela dépend, mon oncle. Est-ce pure maladresse de sa part ou réellement volontaire ? S’il
s’est laissé choir par surprise, et qu’il ait eu l’heureuse chance de se rattraper à une bouée de
sauvetage, je ne vois rien là d’héroïque. Si au contraire il prétendait exposer sa vie pour sauver celle
d’un de ses semblables...
— Tout le monde n’a pas la vocation des terre-neuve, et l’on peut être fort galant homme,
mademoiselle, sans se soucier de passer deux jours et deux nuits en plein océan Atlantique sur un
siége aussi peu commode qu’une bouée de sauvetage. Brrrr !... cela donne le frisson rien que d’y
penser. Pour ma part, j’aimerais mieux me voir attaché à la gueule d’un canon.
— C’est fort naturel, mon oncle. En votre qualité de militaire, vous n’avez jamais craint le feu.
Votre ami le général d’Aixans m’a raconté vos prouesses de la guerre d’Afrique.
— Ta, ta, ta ! mademoiselle, vous cherchez à me désarmer par vos flatteries, mais je vous avertis
que je suis cuirassé quand il s’agit de vos intérêts, de votre avenir tout entier. C’est une réponse
sérieuse qu’il me faut.
— Une réponse sérieuse, cher oncle, j’en ai deux à vous faire : premièrement, je n’aime pas lesadorateurs du Veau d’or, ces hommes qui passent leur existence à ramper au milieu des fanges de la
terre sans jamais lever le regard en haut.
— Qui vous a dit cela ? Fanges de la terre ! Le mot est joli ! Fanges !... De l’or fondu, en tout
cas.
— Mon oncle, le dieu Dollar ne sera jamais le mien. Secondement...
— C’est juste, vous avez annoncé un numéro deux.
— Secondement, reprit Nancy dont la voix devint subitement grave, mon cher oncle n’a pas
songé que M. William Oldburry est protestant, non pas comme lord Stockpool, il est vrai, une
variété dans l’espèce, mais enfin l’un ou l’autre est protestant, luthérien, calviniste, presbytérien,
dissident, anglican, puyséiste, méthodiste, quaker peut-être, que sais-je, moi ?
— On ne peut pas songer à tout, murmura le marquis déconcerté.
— Or jamais je ne consentirai à épouser un homme qui n’aura pas les mêmes croyances que moi.
Qu’en dites-vous, ma chère miss Cécily ?
— Oh ! que vous avez raison ! s’écria l’Irlandaise en joignant les mains avec une sorte de ferveur.
— C’est juste, c’est juste, mon enfant, reprit le marquis ; mais enfin, si nous écartons les
Bavarois, les Saxons, les Badois, tels que le comte de Stoffel et le baron d’Irschbad, parée qu’ils
sont les alliés de la Prusse, les Allemands en bloc, les Anglais, les Américains, parce qu’ils sont
protestants, alors nous écarterons aussi les Hollandais, les Suédois, Danois et Norwégiens pour
cette même raison.
— Bien entendu, répondit Nancy.
— Et les Russes ?
— Hétérodoxes et Cosaques, je n’en veux pas.
— Oh ! Cosaques, voilà qui est fort, appliqué à ceux qu’on a appelés avec juste raison les
Français du Nord.
— Mon oncle, il y a un proverbe que je vous ai entendu citer cent fois à vous-même et qui dit :
« Grattez un Russe, vous trouverez un Cosaque. »
— Cette petite fille a une mémoire désolante. Je ne puis le nier, j’ai dit cette sotte parole.
— Et vous avez ajouté : « Les Russes n’ont qu’un vernis de civilisation. Sous ce vernis,
habilement disposé pour tromper l’œil à première vue, reste toujours le Barbare. »
— Lieu commun, mon enfant, phrase toute faite qui s’en va se répétant d’année en année, tandis
que la civilisation la plus raffinée gagne en Russie comme elle a fait ailleurs. Au bout du compte,
que sommes-nous tous, Celtes, Slaves, Germains ou Gaulois, si ce n’est des Barbares convertis ?
Mais, pour en revenir à la question qui nous occupe, il ne nous reste plus que la race latine : Italiens,
Espagnols...
Nancy fit un geste de dégoût.
— Oh ! les Italiens, mon oncle ! Vous oubliez donc leur ingratitude, leur trahison envers nous,
leur conduite envers le Saint-Père ?
Le marquis parut se laisser aller au découragement.
— Quant aux Espagnols, ajouta-t-elle, que voulez-vous qu’on devienne dans un pays où les
révolutions sont à l’état chronique ? Encore une phrase de vous, mon cher oncle.
— Eh parbleu ! on vit à Paris, on s’installe dans un hôtel des Champs-Élysées, et on se contente
de faire toucher ses revenus en Espagne.
— S’ils ne sont pas confisqués par quelqu’une des révolutions en permanence ! Mais ce n’est pas
cela qui m’occuperait. Le mariage sera pour moi une sérieuse affaire, mon oncle, et je ne pourrais
estimer ni aimer un homme qui se désintéresserait des affaires de son pays.
— Allons ! je vois qu’il ne nous reste que les Belges et les Autrichiens en Europe. Hors de
l’Europe, j’imagine qu’il est inutile de chercher.
— Parfaitement inutile, cher oncle, dit mademoiselle Nancy avec un petit air d’aplomb qui seyait
on ne peut mieux à sa figure mutine. Seulement, je vous ferai observer que dans cette longue
énumération vous n’avez oublié que les Français.
— Ah ! les Français, s’écria le marquis prêt à se mettre en colère, je vous engage à en parler,
mademoiselle ma nièce. Deux colonels, trois substituts, un maître des requêtes, deux secrétaires
d’ambassade, sans parler d’un ambassadeur que je ne prends pas au sérieux à cause de son âge, une
demi-douzaine de parfaits gentilshommes, grands propriétaires fonciers, une douzaine et demie de
banquiers et d’agents de change, voilà le bilan de l’année, avec un nom à chaque marge.
Nancy se prit à rire : — Mon oncle, j’ai juré que je n’épouserais jamais ni un homme d’argent ni un homme de
cheval ; j’exclus donc les banquiers et les agents de change, les membres du Jockey-Club et les
sportsmen en général. Les premiers vivent à la Bourse, les seconds à l’écurie ou sur les champs de
course ; ce n’est pas là mon affaire. J’ai la prétention que mon mari vive pour moi. Quant à vos deux
colonels que j’estime infiniment, ils avaient à mes yeux le défaut d’être chauves.
— César l’était bien, murmura le marquis.
— Je le sais, mon oncle ; c’est même pour cacher sa calvitie que la couronne de laurier a été
inventée, dit-on. Encore une chose que vous m’avez apprise. Mais comme vos deux colonels n’ont
pas pu se présenter habillés en médailles romaines, j’ai eu tout le loisir de voir que le sommet de
leur tête était complétement dépourvu de cheveux.
— Vous réfléchissez beaucoup trop, mademoiselle ; de mon temps, une jeune fille se mariait les
yeux fermés. Les parents choisissaient pour elle ; moins de réflexions de votre part et plus
d’obéissance et de bon sens vaudraient mieux. Malheureusement vous êtes fort mal pourvue sous ce
double rapport.
— Le bon sens, mon oncle, dit la jeune fille avec cette petite nuance de familiarité irrespectueuse
qui frisait l’impertinence de bon goût, dirions-nous, s’il ne s’agissait d’un oncle, le bon sens se
forme d’un goût naturel pour la justesse et la médiocrité ; or je hais la médiocrité.
— Oui-dà ! ma mie, qui vous a appris ces belles sornettes que vous débitez comme un petit
perroquet ?
— Les perroquets ne manquent pas de mémoire ; celui dont il est question vous a entendu lire
cela un soir dans Vauvenargues, votre moraliste favori. J’ai, ou du moins le perroquet, a trouvé
cette pensée à sa convenance, il lui a donné une bonne place dans son cerveau, et voilà.
— Ma nièce, vous avez l’esprit trop subtil ; vous cherchez midi à quatorze heures.
— Non, mon oncle, je vous assure que lorsque j’entends sonner douze coups, je dis bien voilà
midi ; mais quand la pendule est détraquée, est-ce ma faute si je m’aperçois que les deux aiguilles ne
marchent pas ensemble ?
— Que me racontez-vous là ? Qu’est-ce qui ne marche pas dans son chemin ?
— Les deux secrétaires d’ambassade, mon oncle. Le premier a trop d’esprit et pas assez de cœur.
Le second a trop de cœur, — puisqu’il s’est pris pour moi à première vue d’une belle passion, — et
pas le moindre esprit. Voilà des aiguilles qui ne marchent pas ensemble ; j’entends le cœur et
l’esprit ; je veux dans mon futur mari un accord parfait de toutes ses facultés.
— Ainsi, en deux séances, vous avez jugé tout cela ?
— Le jugement va plus loin que le bon sens, cher oncle ; c’est toujours votre Vauvenargues qui
parle.
— Très-bien, ma nièce ; j’aurai soin de mettre dorénavant les moralistes sous clef, puisque vous
faites un si mauvais usage de leur lecture ; mais je vous avertis que si vous continuez à prendre vos
balances d’une main et votre microscope de l’autre, sans être sûre de la justesse de vos poids et de la
bonté de vos verres, vous courez grand risque de rester vieille fille.
— Où serait le mal, mon oncle, si ma condition présente ne me déplaît pas ?
— Ma nièce ! ma nièce ! s’écria le vieux gentilhomme hors de lui, vous oubliez que vous n’êtes
pas seule dans la question, et que je n’entends pas vous voir disposer ainsi sans mon aveu des années
qui me restent encore à vivre. J’entends retrouver un jour ma liberté et remettre à qui de droit la
tutelle devenue impossible d’une pupille insoumise, rebelle.
— Oh ! mon oncle, si je croyais que ma présence dût vous peser réellement, comme j’aurais vite
fait dans six mois, lorsque je serai majeure, de vous débarrasser de ma gênante personne et de m’en
aller bien loin avec ma bonne Cécily, qui ne saura jamais, elle, j’en suis sûre, me dire les cruelles
paroles que vous venez de prononcer !
— Miss Cécily, dit le vieux gentilhomme moitié souriant, moitié fâché, comme nous l’avons mal
élevée !
L’Irlandaise soupira.
— Pas si mal que cela, mon oncle, dit Nancy en entourant de ses bras le cou du marquis, qui ne
fit aucune résistance. L’éducation est l’art et la science de former l’homme, le citoyen, le chrétien,
ai-je lu sur les notes de ma bonne Cécily.
— Hélas ! murmura miss O’Reon, il ne suffit pas d’étaler ses théories sur le papier ; en matière
d’éducation surtout, il faut savoir les mettre en pratique.
— Et vous avez écrit, copié, commenté des volumes à mon sujet, chère miss, dit la jeune fille. Jeme rappelle même que, toute petite, vous me faisiez apprendre par cœur des extraits de votre traité
d’éducation. Je les apprenais avec la facilité d’un perroquet, comme dit galamment mon oncle, et je
n’y comprenais pas grand’chose en dépit de vos explications :
« — N’importe, aviez-vous coutume de vous dire à vous-même ; cela se grave, l’empreinte reste,
et la compréhension viendra plus tard quand il sera temps. »
Nancy alla se placer au milieu du salon en finissant ces mots, et prit la pose d’une petite fille qui
va réciter sa leçon : mains jointes, yeux baissés, attitude recueillie :
« L’éducation a pour but de donner au corps et à l’âme toute la beauté et toute la perfection dont
ils sont susceptibles, » dit-elle. Signé Platon.
— Hum ! hum ! fit le marquis en jetant un regard de complaisance vers la grande glace placée
entre les deux fenêtres, et où venait se refléter le visage frais et souriant de la jeune raisonneuse,
l’extérieur est assez agréablement tourné, grâce à Dieu, maître de la nature...
— Et après lui grâce à ma chère éducatrice, dit vivement la jeune fille. J’étais, dans mon enfance,
m’a-t-on dit, un pauvre être souffreteux, débile, n’ayant que le souffle. Aujourd’hui, mon oncle, je
me porte comme un charme. La gymnastique, que vous n’aimiez guère, la natation, qui vous faisait
trembler pour moi, ont développé mes forces. Je nage comme un poisson, ou comme miss O’Reon,
qui a été mon seul professeur dans ces deux sciences ; je monte à cheval sept ou huit heures de suite
sans me fatiguer. Je m’enlève par la seule force des poignets à la corde de la cloche de Pontrenaud,
et j’atteins ainsi le balcon du premier étage, ce qui fait qu’en cas d’incendie je me chargerais de vous
sauver avant l’arrivée des pompiers.
Le marquis haussa les épaules, mais il ne put s’empêcher de sourire.
— Oh ! je n’ai pas fini, mon oncle. Il faut que vous m’entendiez réciter ma leçon jusqu’au bout,
afin que vous jugiez, sinon de l’excellence des résultats, du moins de l’excellence des principes qui
m’ont été inculqués.
« L’éducation est l’art et la science de former l’homme ou la femme, le citoyen ou la
citoyenne... »
— Fi ! miss Nancy, quel vilain mot révolutionnaire ! murmura la digne Irlandaise.
— Je l’ai ajouté, chère miss ; soyez tranquille, ce n’est pas à vous que la responsabilité en
incombe. Je reprends : « le citoyen ou la citoyenne, le chrétien ou la chrétienne » — ceci est tiré du
manuel de pédagogie ou d’éducation — Eh bien ! mon oncle, comme citoyenne, j’aime ardemment
mon pays ; comme chrétienne, je tâche de suivre les exemples de miss O’Reon et d’adorer Dieu en
esprit et en vérité. Comme femme, enfin, j’aime tendrement mon cher oncle et tuteur, et je désire le
quitter le plus tard possible.
— Ah ! petite flatteuse, vous croyez désarmer Cerbère avec vos gâteaux de miel ? mais Cerbère
est revêtu d’une triple cuirasse, je vous en avertis.
— « L’éducation est le développement spontané de l’humanité vers le beau, le bon et le vrai, »
reprit Nancy en revenant avec le plus grand sérieux à son attitude d’écolière. — Pour cela, mon
oncle, mis O’Reon n’a pas perdu son temps : j’aspire au beau, au bon, au vrai, trois choses qui à
mon humble avis n’en font qu’une. — Ah ! voilà une définition que je comprends moins bien, mais
aussi elle est allemande, et je m’étonne que, vu sa provenance, miss O’Reon l’ait admise sur ses
carnets :
« L’éducation doit développer dans l’enfant l’idéal ou le divin qui y est caché en germe, et en
provoquer le développement spontané et individuel. »
— C’était avant la guerre, murmura l’institutrice, confuse d’être prise devant le marquis en
flagrant délit d’éclectisme, bien avant la guerre...
— Je le crois bien ! s’écria Nancy ; j’avais douze ans à peine quand je me suis vue condamnée en
manière de pensum à m’assimiler cette sourde, cette ténébreuse définition. Mais je vous l’ai bien
pardonnée, chère miss ; ne m’avez-vous pas appris en même temps, d’après le vertueux Rollin, que
l’éducation est l’art de manier et de façonner les esprits ?
— Oh ! par exemple, je m’inscris en faux contre cette dernière phrase, en ce qui vous regarde du
moins, mon enfant. Maniable ! maniable ! cela vous plaît à dire, riposta le marquis. Je ne vous ai
jamais trouvée maniable, pour ma part.
— Attendez, cher oncle : « Élever la jeunesse, c’est développer harmonieusement ses facultés
morales, intellectuelles et physiques. » Signé : Denzel, encore un nom qui sent le Teuton.
— Cela va-t-il être bientôt fini, demanda M. de Pontrenaud d’un air de résignation ? Il me
semble, ma nièce, que je partage à peu près la peine de votre pensum, sans l’avoir méritée. — Eh bien, voilà qui est aimable, par exemple, autant pour miss O’Reon que pour moi et pour
Platon, Rollin et tutti quanti. Enrichissez donc votre mémoire... de perroquet... pour voir vos efforts
et vos maximes si mal appréciés. Mais vous entendrez encore quelque chose de sage et de grave que
j’ai réservé pour le bouquet, mon oncle, et puis, après, vous aurez la surprise.
— Voyons le bouquet d’abord.
— Je reprends la suite du second carnet de miss O’Reon :
« Tant que les héritiers des grandes races françaises se dévoueront à ne rien faire, et se
grconsoleront de tout par les divertissements, il n’y aura rien à espérer pour notre pays. » C’est M
Dupanloup qui parle ainsi dans son livre De l’Éducation. Instruite par les conseils de ce sage prélat,
miss O’Reon n’a pas voulu que la dernière des Lesparda fût une femme oisive et inutile. Grâce à
elle, j’ai appris à m’amuser par le travail mieux que par le plaisir ; je sais faire les reprises, les
confitures, les cataplasmes et toutes les conserves de ménage. Que vous tombiez seulement un jour
dans la misère, cher oncle, et vous verrez si Nancy de Lesparda ne sait pas raccommoder vos
chaussettes, recoudre vos boutons, piquer vos devants de chemises, et tailler vos flanelles comme la
première ouvrière venue.
— En vérité, s’écria le marquis avec stupéfaction, c’est que cette petite fille serait bien capable
de tenir sa promesse ! Où donc, miss O’Reon, avez-vous appris tant de choses, la science des livres
et la science du ménage, la gymnastique du corps et celle de l’âme et de l’esprit ?
— Quand on a été la fille aînée dans une famille de neuf enfants, monsieur le marquis, répondit
modestement l’Irlandaise, il s’ajoute quelques doigts de plus à chaque main, et quelques cases
nouvelles dans le cerveau. C’est une bénédiction accordée d’ordinaire par la Providence aux
familles nombreuses. On n’est pas riche dans notre chère Irlande, la nécessité y devient la mère de
l’industrie.
L’Irlandaise soupira en finissant ces derniers mots ; une larme monta même à ses yeux, mais elle
la refoula courageusement. C’est que tout un passé d’austères devoirs, de pieux sacrifices, de joies
saintes venait de se dérouler devant ses yeux. Elle avait revu le modeste cottage à demi enfoui dans
la verdure au fond de l’étroite vaslée, le lac aux eaux tranquilles avec les verts pâturages, ses rives
boisées, et les lignes ondoyantes et douces des collines qui fermaient l’horizon.
Il lui avait semblé voir passer devant ses yeux en une rapide vision Fergus et Connor, les frères
aînés, les pêcheurs de truites, les pourvoyeurs de l’humble ménage, avec Robert, le hardi chasseur, et
Réginald, l’apprenti jardinier.