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Le Monstre amoureux

De
220 pages

C’est en 1853 que M. Prosper Rivet découvre l’existence du monstre dans l’hôtel mystérieux de la rue du Puits-qui-parle ; c’est en 1846, — sept ans plus tôt, — que commence notre récit.

A cette époque, le café Corazza était l’un des établissements en vogue de Paris. Bien que le temps fût déjà loin où le Palais-Royal était le grand lieu de rendez-vous auquel toutes les routes semblaient conduire, bien que l’expulsion des courtisanes et la suppression des jeux lui eussent fait perdre l’animation sans pareille qui l’avait rendu célèbre dans toute l’Europe, cette partie de la capitale était encore une des plus fréquentées, et ses cafés-restaurants avaient une clientèle extrêmement nombreuse.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

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Arnold Mortier

Le Monstre amoureux

PROLOGUE

En 1853, la rue du Puits-qui-parle était ce qu’elle est encore aujourd’hui, — bien qu’elle ait changé de nom et soit devenue la rue Amyot, — une rue où le vrai Parisien n’a jamais mis les pieds.

Il est permis de s’y croire à cent lieues de Paris, dans le quartier le moins passager d’une sous-préfecture de troisième classe. On ne peut rien rêver de plus tranquille, de plus isolé, de plus provincial. De temps en temps, on y signale le passage d’un fiacre. Alors les enfants crient :

  •  — Maman, viens donc voir ! Une voiture avec un vrai cheval !

Les commères sortent en levant les bras au ciel. On parle de ce fiacre pendant trois jours au moins, et l’on se demande par suite de quelles aventures il a bien pu passer par la rue du Puits-qui-parle.

Or, par un matin de juin, un homme encore jeune malgré ses cheveux grisonnants, et dont les yeux brillaient d’un éclat étrange, derrière des lunettes bleues, examinait les unes après les autres toutes les maisons de cette rue paisible.

Il s’arrêta, devant un grand écriteau :

REZ-DE-CHAUSSÉE A LOUER AVEC JARDIN.

La maison à la porte de laquelle l’écriteau se balançait était flanquée à gauche d’un hôtel particulier et, à droite, d’un haut bâtiment, un peu étroit, ayant à son rez-de-chaussée une boutique de blanchisseuse avec cette enseigne : A la grâce de Dieu.

Notre homme allait entrer dans la maison quand la blanchisseuse, évidemment intriguée par les allées et venues qu’elle avait remarquées depuis un grand quart d’heure, parut sur le seuil de sa porte et l’interpellant d’une voix un peu éraillée, lui dit :

  •  — Monsieur vient pour le rez-de-chaussée, sans doute ?
  •  — Oui, madame, précisément. Serait-ce à vous qu’il faudrait s’adresser, par hasard ?

La blanchisseuse, sans répondre directement à cette question, accompagna le visiteur sous la porte cochère en criant :

  •  — Mâme Florentin, mâme Florentin, v’là un locataire !

Mâme Florentin, la concierge, répliqua du fond de sa loge :

  •  — Merci, mâme Ripoche !

Et en même temps, elle s’empressait d’accourir, escortée d’une vieille voisine.

Les trois femmes se mirent alors à examiner le visiteur, des pieds à la tête, avec une attention soutenue. Le résultat de l’examen parut satisfaisant, car à cette question :

  •  — Combien le rez-de-chaussée ?

Madame Florentin répondit avec son plus gracieux sourire :

  •  — Elle est de six cents francs, môssieu, avec deux pièces et un jardin énorme.
  •  — Énorme ?
  •  — Oh ! pour ça... oui, môssieu, énorme. Est-ce pas, mâme Ripoche, qu’elle est énorme ?... D’ailleurs, ajouta la portière, môssieu peut s’en assurer : l’appartement est vide.

Madame Florentin entra dans sa loge, y prit une grande clef et montra le chemin de l’appartement, tandis que la blanchisseuse et l’autre vieille lui emboîtèrent le pas.

Le rez-de-chaussée se composait de deux pièces assez vastes, précédées d’une étroite antichambre, fort obscure ; les deux pièces communiquaient de plain-pied avec une espèce de cour sablée, carrée, bordée d’une étroite bande de terre, avec des arbustes rabougris et quelques fleurs oubliées par le précédent locataire. Ce sable blanc et cette bordure noire faisaient ressembler la cour à une gigantesque lettre de faire-part plutôt qu’à un jardin.

Chose étrange ! les deux chambres, quoique donnant sur le jardin, étaient sombres. Le jardin lui-même était à peine éclairé ; la lumière du jour paraissait n’y pénétrer que difficilement. Et cependant, au dehors, le soleil brillait de son plus vif éclat.

  •  — Mais c’est un jardin couvert, s’écria l’étranger, en ouvrant vivement la porte vitrée par laquelle on y entrait.
  •  — Non, répliqua la concierge, seulement si l’on n’y voit pas plus clair, c’est le mur de l’hôtel de Ginisty qui en est cause.

A travers les lunettes bleues de l’inconnu, des observateurs plus habiles que les trois femmes auraient pu surprendre comme un éclair de satisfaction.

  •  — L’hôtel de Ginisty ? fit-il pourtant, avec ce geste qui signifie dans toutes les langues :
  •  — Je ne connais pas.

En même temps, il leva les yeux, et vit en effet, à sa gauche, un mur tout à fait extraordinaire, un mur construit en briques rouges, et s’élevant jusqu’au toit de la maison dont l’inconnu visitait le rez-de-chaussée.

  •  — Voilà qui est curieux, s’écria le visiteur. L’hôtel que j’ai vu à côté d’ici n’est pas très grand, et cependant, à en juger par ce mur, on dirait qu’il a six étages.

Madame Ripoche, la blanchisseuse, regarda la vieille voisine, laquelle regarda madame Florentin. Toutes les trois souriaient et paraissaient enchantées de l’observation qu’on leur faisait.

  •  — C’est pas le mur de l’hôtel que môssieu a devant lui, expliqua la concierge, c’est le mur du jardin de l’hôtel.
  •  — Du jardin, répliqua le visiteur... alors pourquoi est-il si haut ?
  •  — Ah ! voilà, soupira madame Florentin. Et madame Ripoche, avec un sourire, ajouta :
  •  — C’est toute une histoire !

La blanchisseuse se laissa choir sur un banc vermoulu qui se trouvait dans le jardin. La portière et la vieille femme s’approchèrent d’elle. Toutes trois paraissaient très heureuses de pouvoir initier un étranger à des mystères que tout le quartier connaissait depuis longtemps.

Évidemment, cette scène se renouvelait, à la grande satisfaction de ces dames, chaque fois qu’il se présentait quelqu’un pour visiter le rez-de-chaussée.

  •  — Oh ! oui, monsieur, continua madame Ripoche, à qui revenait décidément l’honneur de faire le récit, c’est toute une histoire, et bien fin sera celui qui y comprendra quelque chose.
  •  — C’est donc très compliqué ? demanda d’un ton assez singulier l’aspirant locataire.
  •  — Si c’est compliqué, juste ciel ! Non, ce n’est pas compliqué, mais cela n’empêche pas que personne jusqu’à présent n’y a vu goutte.
  •  — Vous m’intéressez vivement. madame Ripoche, et je brûle de l’envie d’apprendre ce que vous en savez, dit l’inconnu d’un ton un peu railleur.
  •  — A votre service, monsieur, et ce ne sera pas long.

Madame Ripoche ouvrit une grande tabatière en buffle, la présenta toute ouverte à ses deux amies, qui y enfoncèrent leurs doigts, puis à l’aspirant locataire qui accepta en souriant ; après quoi, s’étant bourré le nez de tabac, elle commença de la sorte :

  •  — L’hôtel aux grands murs est habité depuis une demi-douzaine d’années par la comtesse de Ginisty d’Orres. Je me rappelle parfaitement le jour où elle vint s’y fixer avec le comte, son mari, un superbe jeune homme, très blond, très grand, un joli garçon, quoi ! La comtesse aussi était fort belle, et elle me paraissait une bien douce et bien bonne personne. Elle venait de se marier quand elle s’installa dans l’hôtel et, certainement, elle devait être heureuse d’avoir pour mari un aussi bel homme que M. le comte, mais cela n’empêche pas qu’elle avait l’air triste et mélancolique. Ne me demandez pas pourquoi elle avait cet air-là, monsieur, je ne fais que vous raconter ce que j’ai vu et ce que tout le monde dans le quartier a pu voir comme moi.

« Le comte et la comtesse avaient de nombreux domestiques, — oh ! c’était une maison très bien tenue ; — mais tous faisaient les fiers avec le pauvre monde, et il était impossible de lier connaissance avec eux. Il y avait un an à peine que l’hôtel était ainsi occupé, quand on sut, par un mouvement inaccoutumé, que la comtesse venait d’accoucher. Était-ce d’un garçon, était-ce d’une fille ? D’un enfant du diable, bien sûr, car, à partir de ce jour, les mystères commencèrent.

D’abord, on renvoya tous les domestiques, hommes et femmes.

Puis, peu de temps après, il en vint d’autres. La première fois qu’ils se répandirent dans le quartier pour les besoins de leur service... — ah ! je m’en souviens comme si c’était d’hier... — nous eûmes une fière peur. Ils étaient trois, monsieur : deux hommes et une femme. Eh bien, tous trois étaient muets !...

  •  — Muets ?
  •  — Oui, monsieur, muets et sourds. On aurait tiré le canon des Invalides à leurs oreilles, qu’ils n’auraient pas bronché, bien sûr. Vous comprenez, monsieur, que cela nous interloqua et ne nous parut pas très clair ! Cependant, comme ils achetaient beaucoup et qu’ils payaient en bon argent tout ce qu’ils achetaient, nous pensions que le mieux était de ne pas nous mêler de ce qui ne nous regardait pas.

Un jour, de grand matin, une nuée de maçons entra dans l’hôtel. D’énormes voitures chargées de briques y pénétrèrent également. Au bout d’une semaine, nous vîmes que le jardin de l’hôtel venait d’être muré de telle façon qu’il devenait impossible de voir ce qui s’y passait.

  •  — Pas même en montant sur les toits ? interrogea l’inconnu avec intérêt.
  •  — Pas même, monsieur... Sur les toits, on voit le dessus des arbres, et c’est tout, répondit la blanchisseuse, que l’attention du futur locataire pour son récit flattait évidemment.
  •  — Et le mur est très épais ? continua celui-ci en frappant de ses doigts arrondis sur les briques.
  •  — Quarante centimètres, au moins, monsieur...
  •  — Continuez donc, madame Ripoche. Que pensiez-vous de tout cela ?
  •  — Nous pensions, reprit la blanchisseuse, que les maçons étaient allés bien, vite en besogne, et qu’au bout du compte personne n’avait le droit de faire bâtir des murs qui privaient les voisins de la lumière du soleil pendant une partie de la journée.
  •  — C’est juste !
  •  — Mais on avait prévu le cas, car le jour précisément où les murs étaient achevés, les deux maisons voisines, celle où nous sommes à cette heure, et celle qui se trouve de l’autre côté de l’hôtel, devenaient la propriété de la comtesse de Ginisty — et m’est avis qu’elle les paya gros ! Comme cela il n’y avait rien à dire. Elle risquait seulement de ne pas louer ses appartements à ceux qui aiment la clarté du jour ; mais c’était son affaire !
  •  — Et les maçons ?
  •  — Vous pensez bien qu’on les interrogea et qu’on leur paya à boire. Le marchand de vin du coin de la rue des Écoles, monsieur Chauffard, leur a offert au moins pour douze francs de petits verres. Eh bien, ils ne savaient rien du tout. Ils nous répondaient : « L’hôtel n’est pas seulement habité ! » Vous comprenez, ils avaient travaillé dans le jardin, ils n’avaient vu personne. Chauffard en a été pour ses petits verres.
  •  — Est-ce assez bizarre, tout de même, exclama madame Florentin.
  •  — Je vous crois, répliqua madame Ripoche, mais ce qui est plus bizarre encore, c’est qu’on n’a plus jamais revu ni le comte de Ginisty ni la comtesse.
  •  — Jamais ?
  •  — Jamais. On suppose pourtant que le comte est mort, parce que la gérance des deux maisons se fait au nom de la comtesse ; mais s’il est mort... je puis vous garantir, monsieur, que personne dans la rue n’a été à son enterrement.
  •  — Et pensez-vous que la comtesse habite toujours l’hôtel ?
  •  — Nous n’en savons rien. De temps en temps, une voiture sort de la maison, conduite par l’un des laquais muets. Les volets de cette voiture sont levés. On a seulement remarqué qu’au milieu de ces volets se trouvent des espèces de petits judas, si bien qu’on peut voir de la voiture dans la rue, et non pas de la rue dans la voiture. Nous supposons que la comtesse est dans le carrosse, mais personne n’en est sûr.
  •  — Oui, oui... murmura l’inconnu comme se parlant à lui-même.
  •  — Malheureusement, reprit madame Ripoche, je n’en sais pas plus long, et je crains bien qu’on n’en sache jamais davantage. Tout ce que je puis vous dire encore, c’est que, au nom de la comtesse de Ginisty, il se fait beaucoup de bien dans le quartier, et qu’il n’y a pas un seul malheureux dans la rue du Puits-qui-parle, ni même dans les rues avoisinantes, qu’elle n’ait secouru. Quand je dis elle, c’est le gérant de ses deux maisons qui est chargé de la distribution des aumônes ou bien encore une jeune femme, très belle, qui habite l’hôtel, une amie de la comtesse, bien sûr, et dont, de temps en temps, nous apercevons le voile noir et les vêtements sombres.

Madame Ripoche se tut, et ses amies la regardèrent avec une admiration non équivoque.

  •  — Vous contez tout de même divinement bien, mâme Ripoche ! lui dit la portière. Est-ce que môssieu est content de l’appartement ?
  •  — Enchanté, répondit l’étranger... Tenez, voici le denier à Dieu. J’y pourrai entrer tout de suite ?
  •  — Quand môssieu voudra ; puisqu’elle est vide.
  •  — C’est bien, merci.

Madame Ripoche, la portière et l’autre vieille s’éloignèrent. L’inconnu sortit en saluant.

Une fois dans la rue, il s’arrêta tout pensif devant l’hôtel de Ginisty.

Vu de l’éxtérieur, cet hôtel avait un aspect fort ordinaire : au milieu de la façade, une grande porte cochère en bois noir sculpté ; les deux côtés de cette porte des fenêtres grillées, c’est-à-dire ornées de barreaux ouvragés et dorés, selon la la mode du jour. Au, premier, trois fenêtres, dont les volets étaient fermés.

A peine y avait-il cinq minutes que l’inconnu, arrêté sur. le trottoir faisant face à l’hôtel, le contemplait avec une attention soutenue, qu’une petite porte s’ouvrit dans la porte cochère et qu’un homme en livrée noire vint à son tour contempler l’inconnu. Celui-ci se détourna et s’éloigna précipitamment.

  •  — Allons, murmura-t-il en s’en allant, c’est bien cela... la piste était bonne Elle est là, et je vais être son voisin. Il s’agit maintenant de s’installer le plus vite possible.

Dès le lendemain soir, le nouveau locataire locataire revint, précédant une grande voiture pleine de meubles.

Madame Ripoche et madame Valentin le reçurent avec de profondes salutations.

  •  — Je n’aime pas qu’on me dérange, dit le nouveau locataire à la portière, je n’attends personne et si... par extraordinaire.... on venait me demander, souvenez-vous que je n’y suis jamais.
  •  — C’est bien, môssieu, répondit madame (Florentin avec une superbe révérence, on s’y conformera, môssieu, môssieu ?....
  •  — M. Prosper Rivet !

Une heure après, tous les meubles étaient en place, et madame Florentin faisait le lit de « son monsieur ».

Mais le « monsieur » ne paraissait pas avoir l’intention de se coucher si tôt.

A peine madame Florentin fut-elle sortie que Prosper Rivet entra vivement, au jardin. Il faisait nuit noire ; un seul étage de la maison, le quatrième, était habité, et c’était à peine si une faible lumière y tremblotait à l’une des fenêtres

M. Rivet sortit de sa poche un ciseau de menuisier et un marteau. Le manche du ciseau et la plane du marteau étaient garnis de petits tampons en cuir. De cette façon, on pouvait se servir de ces instruments sans faire de bruit

Illustration

Une jeune femme était penchée sur un hamac où s’agitait un enfant. (Page 11.)

Il se dirigea vers le mur mystérieux et appuya le ciseau entre deux briques. Quelques coups de marteau bien appliqués firent voler en éclats autour de lui le plâtre qui les scellait. Il parvint de la sorte à enlever, sans la casser, une brique du mur...

Mais au moment de recommencer son opération, il fit une réflexion.

  •  — Imbécile ! se dit-il en se frappant le front... Me voici engagé dans une impasse ridicule. Mon observatoire ne me servira à rien, puisque je ne pourrai m’y tenir le jour sans risquer d’être aperçu par les locataires du quatrième. J’aurais mon congé le lendemain, c’est sûr !

Il rentra chez lui tout pensif ; puis, se disant probablement que la nuit lui porterait conseil, il se jeta sur son lit.

Madame Florentin le réveilla le lendemain matin, à huit heures. Elle tenait à la main une tasse de chocolat fumant.

Évidemment M. Prosper Rivet avait trouvé ce qu’il voulait, car ce fut d’un air souriant qu’il demanda à la portière :

  •  — Chère madame, est-ce que je puis avoir des pigeons dans mon jardin ?
  •  — Oui, môssieu. Môssieu est libre d’y mettre tous les animaux du bon Dieu.
  •  — Pour le moment, je m’en tiens aux pigeons. Mais il me faudrait un pigeonnier.
  •  — Peut-être bien.
  •  — Sûrement, madame Florentin, sûrement. Pouvez-vous m’envoyer un menuisier du quartier ?
  •  — Quand môssieu voudra.
  •  — Aujourd’hui... Après déjeuner.

A deux heures, le menuisier était arrivé. M. Rivet lui expliqua qu’il désirait faire installer le long de son mur un pigeonnier tout à fait primitif : une sorte de cabane en planches, assez haute et bien couverte, avec deux portes qui lui permettraient d’y entrer pour surveiller les couvées.

Le menuisier prit ses mesures, fit observer que le pigeonnier, tel que le voulait M. Rivet, serait bien trop important pour un si petit jardin ; puis, cette observation une fois faite pour l’acquit de sa conscience, il promit d’exécuter les ordres du locataire.

En peu de jours, il eut fini sa besogne.

Le soir, sitôt l’obscurité venue, M. Rivet pénétra dans le pigeonnier, à l’abri des regards curieux, et, muni de ses outils garnis de cuir, il se mit au au travail.

L’ouverture fut rapidement pratiquée. Elle avait la forme d’un entonnoir ; la partie évasée de l’entonnoir se trouvait dans le pigeonnier, tandis que le trou donnant sur le jardin de l’hôtel était si petit qu’il ne pouvait attirer l’attention de personne. A peine le dernier coup de ciseau était-il donné que Prosper Rivet se précipita vers l’ouverture et regarda ardemment.

Il ne vit rien. Comment, d’ailleurs, à cette heure avancée, y eût-il eu quelqu’un dans le jardin ?

  •  — On ne doit s’y promener qu’après les repas, murmura Rivet. Attendons à demain.

A midi et demi, le jour suivant, Prosper Rivet rentra dans le pigeonnier et s’approcha vivement de l’ouverture.

A peine avait-il collé ses yeux au mur qu’il recula comme malgré lui, ne pouvant réprimer un mouvement d’horreur.

Puis, honteux de cette, première impression, il haussa les épaules et regarda de nouveau.

Un étrange spectacle s’offrit à ses yeux.

Dans un magnifique jardin, rempli de plantes rares, à l’ombre d’un cèdre immense, une femme était penchée sur un hamac où s’agitait un enfant.

Elle était extrêmement belle, et semblait avoir vingt-sept à vingt-huit ans. Le chagrin et la souffrance avaient pourtant creusé leurs rides sur son front de reine couronné de magnifiques cheveux noirs. Ses yeux brillaient fièrement d’un éclat si vif qu’il était presque impossible de soutenir leur regard. Toute l’âme de cette femme se trahissait dans ses yeux. La volonté et l’amour s’y mêlaient à une douleur profonde que rien ne semblait devoir consoler... On y devinait une arme toujours prête à tomber.

L’enfant...

Vous êtes-vous arrêté parfois au Jardin des plantes devant la vitrine du musée d’anatomie où des échantillons de monstres humains sont exposés ?

Des noms bizarres sont inscrits sur des bocaux funèbres. On y voit des paquets de chair informes ; deux bustes sur un seul et même corps, des êtres ayant deux têtes réunies en une seule, des créatures grimaçantes, effroyables, fantastiques, telles que les plus sinistres cauchemars ne sauraient en produire.

L’enfant de la comtesse de Ginisty rappelait ces petits monstres et n’était pas beaucoup moins hideux.

Deux yeux énormes, ronds, à fleur de tête, sans sourcils et sans cils, pareils à deux trous qui refléteraient une lumière verte ; un nez à peine formé, aplati, écrasé ; une bouche démesurée, fendue jusqu’aux oreilles, toujours ouverte et toujours grimaçante ; un front d’une grosseur démesurée, avec des cheveux qui rappelaient la crinière des fauves ; le dos voûté, les bras tordus, les jambes nouées, répugnant, épouvantable, tel était l’être affreux qui s’agitait en pleurant dans le hamac, et que la mère surveillait avec une inquiète et sublime tendresse.

Soudain l’enfant cria plus fort, et Prosper vit la jeune femme se pencher un peu, puis appuyer ses lèvres sur le front poilu de la repoussante créature. L’enfant se tut enfin et la mère continua à imprimer au hamac son balancement régulier, couvant celui qui s’y trouvait d’un regard d’une tristesse infinie, comme si elle voulait lui demander pardon de l’avoir conçu si horrible.

Ce ne fut qu’au bout d’un grand quart d’heure que M. Prosper Rivet sortit de son étrange observatoire. Son visage ne trahissait aucune émotion.

  •  — Le mystère dont elle s’entoure s’explique maintenant, se dit-il à haute voix. Elle veut dérober son enfant, ce monstre, aux regards du monde. Voilà pourquoi ce mur si haut, ces domestiques muets, cette voiture constamment fermée. Quelle existence atroce ! Ce serait mal à moi de ne pas songer à la distraire un peu. Paul, mon ami, à l’œuvre !

Et, rentrant dans sa chambre, il se mit à écrire une longue lettre de plusieurs pages, qu’il mit sous enveloppe à l’adresse suivante :

Lord Henry Wauverless,

Kilkenny-Castle.

DEVONSHIRE.

(Angleterre.)

 

Après quoi, évidemment satisfait de la besogne qu’il venait d’accomplir, il sortit en jetant un dernier regard sur l’hôtel de Ginisty dont la façade noire avait un air de tristesse particulière au milieu des tristesses de la rue silencieuse.

 

 

 

 

 

FIN DU PROLOGUE

PREMIÈRE PARTIE

LE SECRÉTAIRE INTIME

I

C’est en 1853 que M. Prosper Rivet découvre l’existence du monstre dans l’hôtel mystérieux de la rue du Puits-qui-parle ; c’est en 1846, — sept ans plus tôt, — que commence notre récit.

A cette époque, le café Corazza était l’un des établissements en vogue de Paris. Bien que le temps fût déjà loin où le Palais-Royal était le grand lieu de rendez-vous auquel toutes les routes semblaient conduire, bien que l’expulsion des courtisanes et la suppression des jeux lui eussent fait perdre l’animation sans pareille qui l’avait rendu célèbre dans toute l’Europe, cette partie de la capitale était encore une des plus fréquentées, et ses cafés-restaurants avaient une clientèle extrêmement nombreuse. Tous les cafés du Palais-Royal avaient leur public spécial : le café de la Régence, ses joueurs d’échecs ; le café de Foy, ses vieux classiques, possédant à fond tout le répertoire du Théâtre-Français ; le café de la Rotonde, ses bourgeois et ses petits rentiers ; le café Corazza avait les viveurs.

C’est dans un de ses salons du premier étage que nous trouvons quatre jeunes gens autour d’une table copieusement servie. Le vin a commencé à échauffer les cerveaux, et la conversation est à la fois incohérente et bruyante.

  •  — A la santé de l’amphitryon, à la santé de Paul Sirvan ! dit en se levant à moitié un jeune homme bouffi et rouge, à la bouche souriante et au regard satisfait.
  •  — A sa santé ! répètent les deux autres convives, tandis que M. Paul Sirvan, à qui le toast s’adresse, murmure non sans ironie :
  •  — Arrêtez-vous, messieurs, arrêtez-vous... voilà la troisième fois que vous videz votre verre en mon honneur.
  •  — Et pourquoi nous arrêterions-nous, s’écrie le jeune homme bouffi avec un enthousiasme des plus sincères, nous sommes tes amis, pas vrai ? Nous nous flattons d’être de tes amis, et comment alors resterions-nous indifférents au pas gigantesque que tu viens de faire dans le chemin des honneurs et de la fortune ? A ta santé, que diable, à ta santé !
  •  — Mon cher Benoît, répondit Sirvan, tu exagères ; ma position nouvelle est encore des plus modestes. Je vous réunis ici, tous trois, mes bons camarades, pour célébrer mon entrée chez le marquis Maxime de Francheville ; je suis heureux de vous traiter le mieux possible et d’effacer pendant un jour au moins le souvenir de la vache enragée que nous avons mangée ensemble, mais ne donnons pas aux choses plus d’importance qu’elles n’en ont.
  •  — C’est bien dit ! appuya un grand gaillard, débraillé, à la barbe inculte, aux longs cheveux rejetés en arrière.
  •  — A la bonne heure, pas d’illusions ! ajouta un petit garçon, mince, imberbe et presque chauve.
  •  — En effet, continua Paul Sirvan, que suis-je ou plutôt que serai-je à partir de demain ? Le secrétaire d’un homme influent...
  •  — C’est-à-dire, interrompit M. Benoît, de l’homme le plus influent de Paris, d’une puissance du jour, d’un personnage avec lequel le roi lui-même est obligé de compter. Pas de fausse modestie, mon bon ; en devenant le secrétaire de cette influence, tu deviens une influence toi-même : Son influence M. Paul Sirvan ! Le secrétaire, c’est tout, tu verras. Quand on voudra obtenir une faveur du marquis, c’est à toi qu’on s’adressera d’abord, c’est toi qu’on flattera, qu’on comblera de prévenances, et de petits soins. Si le marquis a l’oreille du roi, tu auras l’oreille du marquis. Va, ton pouvoir n’a pas de limites ; Maxime de Francheville est grand, et Paul Sirvan est son prophète !
  •  — Tu oublies, répliqua Paul, d’ajouter ceci : « Et Benoît de Montglave est l’ami de Paul Sirvan ! »
  •  — Il ne l’oublie pas, fit observer le petit garçon imberbe et chauve, mais il néglige d’appeler l’attention sur ce détail important.
  •  — Tais-toi, Trente-cinq, dit Benoît non sans une certaine aigreur, tu sais mieux que personne combien mon amitié pour Paul Sirvan est désintéressée.
  •  — Ah ! oui, désintéressée ! répliqua celui qu’on venait d’appeler Trente-cinq, parlons-en. Paul est un garçon de talent, d’esprit et d’avenir, tu t’es dis comme nous tous qu’il fera parler de lui, et c’est là-dessus que tu comptes-Avoue-le donc ! C’est ta spécialité à toi d’être l’ami des hommes en vue. Tu as lâché Courton, le sculpteur, pour Dessailles, le journaliste, et Dessailles, le journaliste, pour notre ami Paul, d’une vocation encore indécise...
  •  — Messieurs, s’écria Paul en riant, la conversation glisse sur la pente de l’attraction, prenez garde ! Assez parlé de moi, hein ? Benoît est mon ami, Trente-cinq est mon ami, vous êtes tous trois mes amis ; le marquis est un grand homme, tout cela est accordé, convenu, que celui qui n’est pas content lève la main !

On en était au Champagne. Pendant une demi-heure, il ne fut plus question du marquis de Francheville, ni de l’entrée en fonctions de Paul Sirvan qui, à la veille de se ranger et d’entrer dans la maison d’un personnage en vue, avait voulu célébrer avec ses amis cet événement considérable.

La conversation changea donc d’allures. On but à la martingale de Trente-cinq.

  •  — Hélas ! soupira celui-ci, j’ai renoncé à la martingale... vous le savez bien. Depuis qu’on a bêtement fermé Frascati et les autres maisons de jeu, nous en sommes réduits à courir les tripots et là... pas de martingale possible. C’est tout juste si l’on peut défendre son argent ! On nous a confisqué, une à une, toutes nos libertés... jusqu’à la liberté de nous ruiner !

Trente-cinq paraissait tout jeune ; mais, en réalité, il approchait de la quarantaine. C’était le type du joueur incorrigible, vivant du jeu, mangeant quand il était en veine et regardant manger les autres quand la fortune avait cessé de lui sourire. C’est autour d’une table de trente et quarante, taillée dans un entresol de la rue de Provence, qu’il avait fait la connaissance de Paul Sirvan dont le jeu était également une des grandes passions.

Trente-cinq devait son sobriquet à l’un des plus fameux épisodes de sa vie de joueur. Grâce au Champagne, on écouta avec complaisance le récit d’aventures archiconnues, et personne ne songea à l’arrêter quand, travaillé par le souvenir de sa constante déveine, il continua d’une voix mélancolique :