Le nom perdu du soleil

Le nom perdu du soleil

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Livres
323 pages

Description

« La saga de l’évolution humaine. Deux millions d’années de voyage, cinq romans... Le défi était incroyable, les langues à inventer, le monde à (re)faire. » Christine Ferniot, Télérama

GRAND PRIX DE L’IMAGINAIRE

Perdus au milieu de l’actuelle Birmanie vivent les Xuah, un groupe d’hommes préhistoriques qui regardent mourir leurs enfants chaque année sous les vents trop froids. Mais l’un d’eux, le plus âgé, se souvient d’une époque où les siens marchaient vers le lieu d’où monte, chaque matin, un nouveau soleil, sans jamais s’arrêter. C’est ainsi que les Xuah vont reprendre leur marche...

Pierre Pelot est un auteur vosgien né en 1945. Il a écrit près de deux cents romans dans les genres les plus divers, de la science-fiction au thriller, en passant par le western et la littérature générale, dont beaucoup ont été traduit dans plus de vingt langues. Avec des œuvres telles que Delirium Circus ou La Guerre olympique, il est l’un des meilleurs auteurs de SF française. En compagnie d’Yves Coppens, il a signé Le Rêve de Lucy et Sous le vent du monde. Son Été en pente douce a été adapté au cinéma avec le succès que l’on sait.


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Date de parution 20 mai 2016
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EAN13 9782820510341
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Pierre Pelot
Le nom perdu du soleil
Sous le vent du monde – 2
Milady
CHAPITRE PREMIER
Les Xuah marchaient depuis qu’ils étaient des Xuah. Mais un jour, ils s’étaient arrêtés. Les enfants sortis du ventre des femmes, devenus des hommes et femmes Xuah, ne savaient plus que le monde s’étend aussi de l’autre côté des montagnes. Alors, celui qui s’appelait Notlra, à la tête lourde de beaucoup de choses vues, au corps marqué par les os saillants qui crèveraient bientôt sa peau sombre, se mit à parler, et parler encore de ce temps-là enfoui derrière la montagne où le ciel s’éteint chaque jour, d’où venaient les Xuah. Notlra dit que là-bas n’était pas un territoire de nuit sans fin. Il savait. Il dit avec les mots, avec les gestes, un temps où ses jambes étaient celles d’un enfant, alors pas bien grandes, pas bien dures, mais vives et infatigables – il l’affirmait. Il dit comment vivaient les Xuah, à la recherche du nom perdu de la lumière du ciel. Et ils l’avaient écouté. Après que le froid eut collé à la roche le corps raidi et cassant de Ieki, après que le grandroâhà la fourrure puante eut massacré deux hommes et un enfant, ne noir prenant que l’enfant et laissant dans les pierres éclaboussées de neige sanglante les corps déchirés des hommes (dont un respira encore jusqu’au soir sous l’averse drue de flocons doux, ouvrant la bouche démesurément comme s’il voulait y boire cette poussière d’eau blanche froide qui fondait dans le sang fumant, écarquillant ses yeux crevés qui ne cillaient plus et au creux desquels les flocons finirent par former une pellicule opaque), les Xuah s’étaient remis en marche. Les enfants nés dans la montagne étaient maintenant des hommes et des femmes. Ils laissaient derrière eux ce qu’ils savaient du monde. Ils étaient redevenus des Xuah qui marchaient vers le lieu de naissance du jour. Ils allaient dans un monde nouveau, dont ils ne connaissaient rien, qu’ils apprendraient tant qu’ils seraient des hommes et des femmes vivants. Sheïan écoutait dans la nuit finissante la respiration des autres qui dormaient – s’ils étaient réveillés, ils ne le manifestaient pas encore. La nuit, une de plus depuis que les Xuah avaient quitté le territoire de la montagne, n’en avait jusqu’alors emporté aucun. Sheïan avait veillé. Les premiers cris d’oiseaux annonçant le jour proche s’élevèrent alentour, parmi les feuilles d’arbres touffus, pour la plupart inconnus des Xuah qui ignoraient s’ils pouvaient ou non les manger (même Notlra ne se souvenait pas avoir jamais vu de tels arbres quand il était enfant, avant que le clan s’arrête de marcher, dans la montagne). Sheïan écoutait, paupières lourdes entrouvertes sur un étroit filet de regard perdu dans les méandres sombres que la nuit dénouait alentour. S’il donnait l’impression de somnoler, ses narines palpitaient à petits coups brefs, inhalant les odeurs portées par le vent qui tournait bruyamment depuis que le gras de la nuit avait fondu. C’étaient des odeurs de terre, de pierre et de troncs mouillés, de mousses, de feuilles molles pourrissantes. Les odeurs de ceux du clan aussi, groupés à moins de trois pas dans la faille entre les pierres, sous les racines en partie découvertes et le tronc couché du gros arbre mort (un de ces arbres comme les Xuah n’en avaient jamais vus avant de quitter leur territoire de la montagne et qui semblaient pousser nombreux ici, de plus en plus nombreux au fur et à mesure que les pentes du terrain s’arrondissaient). Juste avant la montée de la nuit, ils étaient arrivés enfin au bas du ravin d’éboulis tranché de rocs affleurants couverts de mousses qui pelaient traîtreusement sous le
pied, parsemé de broussailles étriquées, la descente avait été si pénible sous les bourrasques de pluie fine, leur fatigue était si lourde et douloureuse, qu’ils n’avaient pas cherché mieux que cet abri, le premier trouvé. Si le sol n’en était pas sec, au moins il ne ruisselait pas. Ils avaient creusé la terre sous les racines découvertes, à l’aide des bâtons, afin d’agrandir à peu près confortablement l’excavation, ils avaient étendu au sol les peaux deuah-t’sules avoir battues contre la pierre pour en extraire la après pluie dont elles étaient gorgées, et ils s’étaient couchés dessus, serrés l’un contre l’autre, les enfants contre les femmes et les hommes devant celles-ci. Ils avaient placé la coque de fruit dur contenant le sommeil du feu au plus profond de l’abri, protégé de possibles chutes de terre sous un entassement de pierres plates. Buhxa avait la charge de ne pas laisser mourir la fumée qui filtrait de la mousse contenue dans la coque : dans un morceau de peau ficelé à un de ses bâtons, il gardait à l’abri des herbes et petites plantes rampantes presque sèches dont il prélevait des pincées qu’il plaçait sur la fumée dans la coque, de manière à ce que les yeux brillants derran-o’h, sur les fragments de bois noir et dur, ne se ferment pas. Et c’était tout ce qu’ils pouvaient faire – garder brillants les petits yeux derran-o’h: l’arbre – kâah’o’les que langues chaudes derran-o’h assombrissent et mangent, qu’il soit sec ou mouillé, ne poussait plus ici, il s’était raréfié, et puis il avait disparu tout à fait, au fur et à mesure de la marche des Xuah vers le bas de la montagne sur les terres aux pentes rondes, remplacé par d’autres à la peau dure qui n’était pas du tout comme celle dukâah’o’. La présence du feu dans la portion de coque protectrice effleurait les narines vibrantes de Sheïan tandis qu’il cherchait des images en lui. Mais les images ne venaient pas. Sheïan attendait qu’elles viennent. Des nouvelles images, des images qu’il n’avait pas encore vues – comme tout ce que ses yeux n’avaient jamais vu, les yeux de personne ni même de Notlra, depuis qu’ils marchaient. Toute la nuit, il avait attendu, pour rien, les images jamais vues qui sauraient lui dire comment faire les gestes nouveaux, comment savoir. Les bouffées de vent qui s’abattaient rebroussaient les poils sur sa peau mate et rafraîchissaient la pluie fine, emmêlant et froissant les feuilles des arbres et des buissons proches, dégringolant du haut de la pente raide et pierreuse du ravin dressé jusque presque au centre du ciel. Levant les yeux, entre les branches balancées chargées de longues feuilles brassées, Sheïan pouvait voir courir les nuages qui gardaient sous leur ventre les roulantes pesanteurs de la nuit, comme si celle-ci ne voulait pas se laisser chasser de la terre. À travers l’enchevêtrement des bruits, la bourrasque secouait des grappes de cris d’oiseaux inconnus racontant des choses que Sheïan ne comprenait pas. Sans doute, dans leur langage, les oiseaux parlaient-ils du vent, de la pluie, des nuages gluants de nuit, sans doute en parlaient-ils avec les arbres aux branches fouettées, quelque part suspendus, invisibles, parmi les tiges et les feuilles. Sheïan frissonna. Ce n’était pas tant de froid que du vide sans forme qui gargouillait en lui, dans son ventre. Il secoua la tête, faisant voler les gouttelettes de pluie décrochées de ses cheveux, bref gribouillis de mèches autour de son visage. Il bougea, porta le poids de son corps accroupi d’une jambe sur l’autre, sur la première ensuite, l’autre encore, en un lent balancement qui dénouait les muscles raidis de ses cuisses et mollets. Le bâton sans écorce épointé, contre lequel il s’appuyait du creux de l’épaule, était lisse comme une pierre de rivière à l’endroit où il le tenait. Des plis creux du morceau de peau accroché sur ses reins par une épine d’os taillé, de l’eau coula sur son talon. Et sirran-o’h, dans la coquille de fruit durcie, s’en allait ? Plusieurs fois,rran-o’hparti, laissant les Xuah dans la crainte de ne plus le était retrouver.
Sheïan se rappelait la dernière fois surtout – et les longues nuits froides sous les raides peaux de‘xuamentassées face au vent, mains et pieds mordus par cette autre brûlure de l’absence du feu, et le souffle visible échappé des narines béantes, de la bouche, entre les dents douloureuses, et l’enfant aux yeux pareils à des pierres ternies qui semblaient contenir tous les gémissements à jamais silencieux derrière ses gencives bleues (que les premières dents commençaient à peine de fendre), et tant de nuages traversant le ciel d’une montagne à l’autre, les jours blancs, les nuits aux profondeurs de gouffres lacérées par les cris des bêtes suspendus dans le vide noir et cassant, avec les étincelles figées et la lumière blême ronde errant parmi les nuages dans le dessus du ciel, tant de jours et de nuits avant querran-o’hrevienne (montrant sa fumée d’abord) dans les herbes sèches d’une pente caillouteuse chauffée par la lumière ardente du ciel bleu, au creux d’un tronc d’arbre brisé rempli de feuilles mortes où il s’était laissé attraper de nouveau par les Xuah… Si une fois encorerran-o’h les abandonnait ? S irran-o’h en avait assez des Xuah qui ne savaient pas s’occuper de lui convenablement, le laissaient maigrir et s’affaiblir, incapables de le nourrir ? Les herbes, les mousses, la peau et la chair morte des arbres se cueillaient et se ramassaient gorgées d’eau, leskaah’o’(dont le feu grignote l’écorce pelucheuse même si elle est humide) ne poussaient pas ici ; il fallait longuement sécher les rameaux glanés, les branches tombées à terre brisées en petits bouts et protégées dans une enveloppe de peau… Tout ce qu’ils trouvaient, au fur et à mesure de leur marche, suffisait à peine à maintenir ouverts les yeux brillants du feu au fond de son nid d’épluchures de bois mou, de brindilles, de feuilles dures, de cosses et de faines, dans la coque de fruit percée dont le couvercle protecteur soigneusement assujetti laissait filtrer l’odeur de fumée plus que la fumée elle-même. Bien que le froid n’eût pas suivi la marche des Xuah et fût resté derrière eux dans la montagne – où on l’apercevait parfois, blanc sur les cimes rapetissées par la distance, quand les nuages bas (coulant parfois jusqu’au ras du sol) s’entrouvraient –, la pluie, depuis longtemps, n’avait pratiquement cessé. Si elle ne tombait pas, elle était tombée récemment et tomberait encore, bientôt. Une pluie douce au-dedans des nuages rampants, de fines gouttelettes que le vent faisait voltiger en tous sens ou maintenait flottantes, plutôt que des averses brutes. Elle n’en mouillait pas moins, luisante sur les roches, coulant des feuilles des arbres ; sous le pied, le sol était aussi mou à l’abri que découvert. Combien de jours et de nuits cela pourrait-il être encore avant querran-o’h, trop affaibli, s’en aille ? Sheïan frissonna de nouveau. Le feu allait quitter son nid de mousse trop humide, au creux de la coque de fruit – et Sheïan le savait. Le monde, ici, n’était pas fait pourrran-o’h. Le monde derran-o’h était sans doute celui de la montagne – ou ailleurs – mais pas ici. Les Xuah étaient partis de la montagne où ils mourraient trop vite, emportant de forcerran-o’h avec eux, sans lui avoir demandé s’il le voulait. Sans doute,rran-o’h savait (car il sait bien plus de choses que les Xuah) qu’au bas de la montagne la pluie ne finit pas. Comment lui demander ? Était-ce une bonne chose pour les Xuah d’avoir quitté la terre connue de la montagne ? Sheïan, qui avait été le premier du clan à se lever pour se mettre en marche, ne trouvait plus de réponse à l’interrogation permanente installée en lui et pesant de plus en plus, repoussant le sommeil avec la nuit qui s’achevait. Ce qu’avait dit Notlra sur la manière dont vivent les Xuah depuis qu’ils sont des Xuah n’était peut-être que des paroles sans images vraies. Ou des images pour lui seul, comme elles le sont parfois dans la tête et devant les yeux quand on veut qu’elles soient, sans qu’on les ait vues ni touchées ni senties. Des images…
La lumière qui brûle au ciel n’a pas de nom par où on puisse l’attraper. Ou si le nom existe, il est trop fort pour ceux qui vivent dans cette lumière,xuah ou‘xuam, herbes petites ou grandes, arbres de toutes tailles. De même que personne ne peut regarder la lumière aveuglante du ciel, personne ne peut dénicher, encore moins saisir, son nom qui court plus vite et se cache mieux que tous les‘xuam, dans les ombres de la terre. Le vent tourna et s’abattit brusquement, comme s’il tombait, presque chaud. Maintenant, le ciel pâlissait sur un bord du grand ravin, frisant comme une écume d’eau courante les nuages déferlants. La nuit diluée s’écoulait hors de la masse hirsute des arbres proches aux détails graduellement révélés, troncs noirs, branches et feuilles confondues qui s’ébrouaient dans le vent tournant. Le ciel gronda. Sheïan leva la tête. D’une main, il écarta les mèches de cheveux de ses yeux grands ouverts. Sous les poils fins qui lui couvraient le bas du visage, ses lèvres s’entrouvrirent sur un léger gémissement. Ce qu’il voyait du ciel, en direction du grondement, n’était fait que de nuages épais chargés du reste de la nuit et roulant sur eux-mêmes avec une force terrible, mais que l’on ressentait pourtant contenue, comme elle est dans le corps d’unroâh quand il marche sur ses quatre pattes ; ils se déversaient à grande allure, fuyant le grondement, parcourus de fissures tournoyantes et fugaces par où filtrait la présence du jour nouveau. Le grand ravin était encore sombre, davantage à sa base proche qu’à son arête chaotique sur laquelle des lambeaux de nuages pendants achevaient de se déchirer. Le tourbillon de vent presque chaud avait emporté d’un seul coup la pluie fine. Le ciel gronda de nouveau, plus fort, alors que le bord du nuage très noir faisait son apparition, mufle de bête molle, gigantesque et flottante entre les cimes battues des arbres. Sheïan entendit bouger les autres, dans l’abri entre les grosses pierres, sous les racines déterrées de l’arbre tombé. La petite Nîn Nutshu gémit – elle gémissait et maigrissait depuis que Nutshu, du ventre de qui elle était venue, ne la nourrissait plus ; Sheïan entendit Nutshu calmer la petite. Il y eut d’autres grognements, des raclements de gorge, probablement Buhxa qui faisait toujours ce genre de bruits quand il se réveillait. Sheïan tourna sur ses talons et se redressa à demi. Courbé, comme si le vent et le poids terrible des nuages l’empêchaient de se relever complètement, il fit les quelques pas qui le séparaient de l’abri. Eï-Litam en sortait, avec sur le visage une expression ni plus ni moins soucieuse que toujours, tenant dans son unique main le bâton à lancer sur lequel il s’appuyait, ce qui restait de son autre bras tendu devant lui, comme c’était son attitude depuis que la bête aux dents courbes l’avait arraché à l’articulation. Il ne dit rien – Eï-Litam ne disait presque jamais rien, donnait l’impression de ne connaître aucune parole, ou de ne savoir (de ne pouvoir ?) les former avec sa langue – n’accorda pas même un regard à Sheïan, interrogeant des yeux le ciel mouvementé et les alentours froissés par le vent. Pas plus que Sheïan, Eï-Litam ne connaissait ce vent-là. Appuyé sur son bâton, le sexe raidi comme son moignon de bras, il pissa dans l’étrange vent presque chaud qui rabattit l’urine contre sa cuisse. Puis Enhxa sortit à son tour et pissa lui aussi, dirigeant le jet sur ses pieds qui fumèrent brièvement. Le grondement qui claqua puis roula dans le ciel interrompit tout net l’écoulement, fit courber les épaules avec un parfait ensemble aux trois Xuah. Avant que se taise tout à fait la voix du tonnerre, les membres du clan quittèrent l’un après l’autre l’abri entre les pierres : Notlra au crâne dégarni sur le haut, Oki à la poitrine vide et plate comme de vieilles gousses, et les deux femmes (les deux seules femmes des Xuah, à présent) : Sintshu et Nutshu avec son ventre déjà rond contre lequel elle portait la petite ; et puis l’autre enfant mâle qui n’avait pas encore de vrai nom et qu’on n’appelait pas mieux que Nî Xuah. Ils se tenaient groupés frileusement,
bien que nulle fraîcheur ne justifiât qu’ils s’en défendissent de la sorte : l’attitude était devenue réflexe habituel. Buhxa n’était pas sorti. Sheïan contourna le groupe, pénétra dans l’abri chargé des odeurs de la présence nocturne des Xuah. Buhxa se devinait dans la pénombre, agenouillé, penché sur la coque de fruit contenant le nid derran-o’h.soufflait doucement, entre ses mains Il réunies, sur les petits yeux brillants du feu dans la mousse. Sheïan s’approcha, à quatre pattes, retenant son propre souffle, et regarda faire Buhxa, le regarda saisir des brindilles et des fragments de feuilles, de petites touffes de racines entortillées sur elles-mêmes comme des cheveux, qu’il déposait précautionneusement sur la braise clignante, le regarda souffler avec juste ce qu’il fallait de force, à peine plus qu’une respiration (et quand Buhxan soufflait, Sheïan, lui, fermait la bouche et pinçait les narines), puis disposer les brindilles ou le fragment de feuille avec toute la délicatesse requise pour ne pas fermer les yeux fragiles derran-o’h,le regarda et ne dit rien, tandis que hors de l’abri bourdonnaient sur le groupe un échange de grommellements, sifflait et tournoyait le vent, grondait encore le ciel, et encore, presque sans discontinuer maintenant. Des bouffées tordues de vent s’insinuaient, contre lesquelles Sheïan faisait obstacle et qu’il sentait glisser au long de son dos. Le filet de fumée se fit visible, mieux qu’une odeur, montant entre les doigts de Buhxa, accompagné de légers crépitements au fond de la coque réceptacle. Buhxa émit un bruit de gorge satisfait, se redressa et glissa enfin un regard en direction de Sheïan par-dessus son épaule, à quoi Sheïan répondit par un hochement de tête inquiet, un bref et sourd grognement – disant : Rran-o’h, o’h buh’Rran-o’h buh’, répliqua Buhxa.O’h rran-o’h o’h buh’. Comme s’il se défendait d’une accusation portée à son savoir-faire quand Sheïan disait sa crainte de voir mourir le feu. Rran-o’h, o’h buh,dit Sheïan, poursuivant par le geste : « plus tard, dans peu de jours à venir, sans doute avant que celui qui vient de commencer s’achève », et précisant, toujours par le geste, que la faute n’en reviendrait pas à Buhxa mais au manque persistant de bois suffisamment sec. Buhxa grogna, sans que l’on puisse comprendre s’il approuvait ou rejetait cette crainte. Le grondement du ciel déferla si fort que l’onde bruyante fit vibrer le sol. La pénombre dans le trou s’était épaissie comme si la nuit dehors s’installait de nouveau. La brillance ravivée des yeux derran-o’hle bord de la coque et se reflétait marquait dans le creux de la paume protectrice de Buhxa. De la terre tomba de la voûte creusée sous la souche. Buhxa tira la coque contre lui, réajustant vivement son couvercle tressé. Des piaillements et des cris s’élevèrent du groupe devant l’abri, mêlés aux roulades sonores dégringolées d’en haut et qui avaient aplati et emporté le vent dans leurs rebondissements. Les feuilles des arbres proches bruissaient à peine, tout à coup, et cela dura le temps que Sheïan quitte à reculons la faille sous les racines, tandis que Buhxa plaçait la coque du feu sous l’avancée d’une des pierres. Le nuage noir avait gagné tout le ciel visible, si compact qu’il en paraissait immobile, gigantesque bloc mat. La lumière vive de l’éclair y trancha comme dans une panse molle, éclaboussant les arbres et transformant en hoquet, dans la gorge de Sheïan, un cri interrogateur. La fulgurance fouetta sur le grand ravin une teinte livide de viande morte. Shsr’h! dit Sintshu qui s’approcha de Sheïan en deux bonds légers. Elle désignait, agitant une main, le serpent blafard à travers les feuilles ; de l’autre elle empoigna Sheïan par le bras, l’attirant vers le groupe des Xuah, déplacés d’un seul front de quelques pas vers les arbres. Ils surveillaient la bête en train de se dérouler le
long d’une branche. Tous avaient le même balancement circonspect des épaules, la tête rentrée dans le cou, piaffant sur place d’un pied sur l’autre, partagés entre l’expectative pour la colère céleste en marche avec les nuages et l’irrésistible curiosité portée à ceshsr’h comme ils n’en avaient encore jamais vu. «Shsr’h ! » dirent plusieurs alors que Sheïan se joignait à eux, et Sheïan hocha la tête en grognant. Sintshu lui lançait d’incessants coups d’œil interrogateurs, en attente, quand elle ne regardait pas du côté de la bête ; elle n’avait pas lâché son bras et continuait d’agiter son autre main en direction du serpent, comme si elle n’était plus capable d’un geste différent. Sheïan se dégagea des longs doigts de la jeune femme refermés sur son biceps, d’un mouvement courbe de son épaule vers l’avant. L’observation dont elle était l’objet, pas plus que les grondeuses roulades dans le ciel, ne semblaient pousser la bête à se hâter particulièrement. Elle ne fuyait même pas : elle s’éloignait, dérangée. Son corps avait la grosseur de la cuisse de Sheïan, très pâle en dessous, coloré de jaune criard et de verdâtre, avec une succession d’écailles brunes, sur le dessus ; sa tête était de la taille d’une main, gueule plate et yeux saillants sur le haut du front. Elle glissa de la branche au tronc, au long duquel elle commençait de descendre quand la première pierre lancée par Enhxa l’atteignit. Le choc la projeta de côté, faillit la décrocher de l’arbuste secoué tout entier, mais la queue fouettante s’agrippa dans une fourche et leshsr’hbalança un court instant se avant de reprendre vigoureusement prise. Une autre pierre le frôla. L’impact de la première avait entaillé les écailles sous le corps. Le serpent se tendit, gueule ouverte, en direction de Enhxa qui avançait vers lui, son bâton épointé prêt à frapper. Une gueule visqueuse de filets bavants qui brillaient sur sa langue et ses crocs. Des yeux deshsr’h,pupilles réduites à deux fentes minces et sombres tranchées dans la dure et glauque pâleur. Et s’il cria comme crient les serpents, on ne l’entendit pas dans les froissements de feuilles que le vent revenu secouait de nouveau. Un autre éclair illumina la scène, immédiatement suivi de la déflagration du tonnerre. Des gémissements et des exclamations fusèrent du groupe serré des Xuah. Enhxa se balançait sur place, dans une attitude qui copiait celle de la bête, gardant entre elle et lui une prudente distance, hors de portée (ou prêt à s’y projeter d’un bond) au cas où elle attaquerait. Eï-Litam s’approchant lui aussi, leshsr’hdarda la tête et une bonne partie du corps dans sa direction, le faisant reculer vivement des deux pas qui l’avaient détaché du groupe ; dans le mouvement, il bouscula le petit Ni Xuah et le fit tomber, mais le garçon fut aussitôt sur pieds, frappant à deux mains les jambes maigres de Eï-Litam qui ne lui prêta aucune attention. Le vieux Notlra se porta à son tour à hauteur de Enhxa, au-devant de la bête, son bâton brandi. Sheïan se joignit à eux, alors que Buhxa quittait l’abri à son tour – où il avait laissé la coque contenant la braise ravivée –, un bâton dans chaque main. Les trois Xuah agacèrent un instant le serpent blessé, sous le regard des femmes, des enfants et de Eï-Litam, agitant leurs bâtons dans sa direction, poussant des cris sourds à chaque coup esquissé. La bête marqua à peine un frémissement de recul. Sa queue se détacha de la fourche de la branche pour s’enrouler autour du tronc – et ce faisant, la gueule ouverte sur la langue frémissante qui jaillissait par à-coups n’avait pas bougé, son regard fixe n’avait pas quitté ses agresseurs. S’il pouvait mordre pour tuer, comme le faisaient plusieursshsr’hconnus des Xuah, c’était à Notlra, le plus vieux et le moins fort, de savoir pour tous. Il avança brusquement d’un pas franc, frappant de son bâton. Manqua son but – comme si le serpent avait vu venir le coup avant même qu’il parte du bras sec et noueux rabattu. Un éclair aveuglant décolora les feuilles agitées autour du corps dushsr’h que
marquait la blessure ouverte, à peine saignante, dans l’éclat livide de son ventre. Il évita le bâton en même temps qu’il fouettait vers Notlra. Celui-ci ne put esquiver, déséquilibré par sa propre attaque, ses pieds glissant sur le sol boueux. Il roula au sol, jambes et bras écartés, le visage tordu par la peur et la douleur du coup reçu. Le vieux Xuah n’avait pas touché terre et le serpent pas fini de se rétracter que Sheïan et Enhxa frappaient ensemble. Ils touchèrent leshsr’hen travers de la gueule et sur le derrière de la tête, avec suffisamment de force pour qu’il se décroche de la branche et tombe dans les feuilles – plus exactement, la branche se rompit. Enhxa se précipita, frappa encore, une seule fois, de la pointe du bâton qu’il planta d’un coup entre les yeux proéminents. Le long corps du serpent se dressa en fauchant les herbes, brisant des basses branches, arrachant des feuilles, claquant les jambes de Enhxa et le faisant basculer. Mais Enhxa ne lâcha pas prise, arc-bouté et pesant de tout son poids sur le bâton dont il enfonçait la pointe dans le sol, y fixant la gueule béante. Il fut balancé de côté, comme un fruit pendu à sa branche, braillant à pleine bouche quand la queue dushsr’hs’enroula sur ses cuisses ; un court instant, à peine le temps d’un éclair lumineux, il vacilla en équilibre au bout de son bâton, s’écroula. Sheïan avait frappé à son tour : une première fois manquant son coup, gêné par la volte de Enhxa et la reptation hasardeuse, à quatre pattes, de Notlra ; la seconde fois piquant et traversant leshsr’hà la base de la tête. Il ressentait dans le bâton vibrant les soubresauts qui agitaient le corps de la bête maintenue au sol à chaque extrémité, par les deux épieux et le poids de Enhxa dont il entravait les jambes. Buhxa avait bondi et lui prêta main-forte, tandis que les deux femmes et les enfants poussaient des cris vainqueurs, que Eï-Litam, comme pétrifié, ouvrait grande et muette sa bouche aux dents écartées, que le vieux Notlra tentait de se redresser en secouant la tête, toujours sous le choc de l’attaque du serpent qui l’avait envoyé voltiger cul par-dessus tête ; il joignit ses grognements rageurs à ceux de Sheïan, frappant à coups redoublés d’un de ses bâtons, puis ramassant une pierre au sol et continuant de cogner jusqu’à ce que le corps dushsr’hsoit plus que bouillie, la tête pratiquement détachée. Une dernière ne fois, il souleva la pierre sanguinolente à deux mains et l’abattit, expulsant bruyamment l’air de ses poumons, appuyant sur la pierre, les bras tremblants, de la salive coulant de ses lèvres en un filet brillant qu’une saute de vent coupa quand il cessa d’exercer la pression sur la pierre et se redressa. Le corps du serpent continua de se tordre plusieurs fois, dans un sens, puis dans l’autre, avant de retomber définitivement, inerte, ses écailles parcourues d’ondoiements, peut-être davantage des reflets de lumière que de véritables vibrations. Enhxa dégagea prestement ses jambes de la prise relâchée des anneaux musculeux et se redressa : il avait sur les cuisses et à la pliure des genoux la marque rouge de l’étreinte, à vif, le sang perlant dans les poils, comme le jus d’un fruit pressé traverse son écorce. Un moment, ils ne firent rien, sinon regarder le corps terrassé et quasiment décapité d ushsr’h. Notlra se joignit au groupe, à quatre pattes. Ils n’en avaient jamais vu de pareil, avec ces couleurs-là, de cette taille. Enhxa retira son bâton de la tête fichée au sol, en renifla la pointe et n’y trouva pas mieux que l’odeur de la terre humide mélangée à celle de la chair et du sang de n’importe queluahtué. À l’aide du bâton, il déroula le corps du serpent : il était long comme une taille et une autre taille de Xuah. Avant cette rencontre avec le serpent, celui-ci n’existait pas aux yeux des Xuah. Shsr’h-rrom-us’rdit Buhxa. « Le serpent du bruit dans le ciel », car il était venu avec l’orage. Il existait maintenant par ce nom, non seulement devant leurs yeux, en cet instant, mais dans les autres jours qui viendraient, tant qu’ils viendraient, pour tout le temps où un Xuah saurait dire ce nom et chaque fois qu’il le dirait, chaque fois qu’ils en verraient un autre comme celui-là – s’il y en avait d’autres.
Quand ils l’eurent regardé, ils s’en approchèrent. Buhxa demanda une pierre coupante et le petit garçon Ni Xuah courut en chercher une où ils les gardaient, dans l’abri sous les racines. À l’aide de la pierre à l’arête taillée, Buhxa acheva de détacher du corps la tête du serpent. La chose faite, et pas avant, Sheïan saisit son bâton et le retira du sol – la tête sectionnée au bout de la pointe. Tous examinèrent la tête transpercée à la mâchoire à demi-écrasée et déboîtée, après quoi Sheïan la fit glisser de la pointe du bâton à l’aide d’une pierre, prenant garde de ne pas la toucher ; il essuya longuement avec des feuilles la partie épointée qui s’était trouvée en contact avec l’animal. Enhxa fit de même avec son bâton ; Nutshu nettoya ceux de Buhxa pendant que celui-ci fendait la peau dushsr’h-rrom-us’r le long du ventre, dans la partie la plus tendre des écailles : sous la peau, leshsr’h-rrom-us’rcomme n’importe quel autre était shsr’h.aida Buhxa et ils le Sheïan dépouillèrent complètement. Il avait la peau dure, solide, qui ne se déchirait pas facilement. La chair était rosâtre, sur les épines d’os qui lui avaient donné sa force de vivant. Ils sectionnèrent en plusieurs tronçons le corps écorché, les tournèrent, les retournèrent, les humèrent, finalement les déposèrent au sol dans les feuilles, sans savoir davantage si cette viande était mangeable ou pas. Enhxa montrait les marques sur ses jambes, où leshsr’h-rrom-us’rl’avait serré ; il se laissait complaisamment examiner par tous, même par Ni Xuah qui vint toucher d’un doigt prudent les ecchymoses sur la peau râpée. Les curieux allaient voir Notlra, aussi, qui ne s’était toujours pas relevé et auprès duquel se tenait Oki, accroupie, le visage impénétrable. Notlra hochait la tête de haut en bas, en réponse aux regards. Il ne portait sur le corps aucune trace de coup porté par le serpent, qui ne l’avait pas mordu comme on aurait pu le croire, juste frappé, bousculé, peut-être même pas – peut-être Notlra avait-il trébuché tout seul en esquivant l’attaque dushsr’h-rrom-us’r.de Aucun ses os ne semblait cassé. C’étaient des os rendus fragiles par tout ce temps porté jusqu’à maintenant, sans doute un peu secoués, et qui devaient juste se remettre en place. Ils déposèrent (Buhxa) devant les deux vieux Xuah un tronçon du corps dépouillé du serpent. Notlra prit la position de sa compagne, accroupi, le menton posé sur ses genoux qu’il enserrait dans ses bras. Nutshu vint s’agenouiller à côté d’eux ; elle tenait contre elle la petite fille aux yeux trop grands ouverts, brillants, qui ne gémissait plus. Ils ne s’étaient plus préoccupés des grondements du ciel ni des éclairs, le temps de l’affrontement avec le serpent. À présent, ils levaient de nouveau leurs regards vers la noirceur qui charriait les déchirures du vacarme. Le fracas bousculé tirait des gémissements instinctifs de sous leurs lèvres retroussées, affaissant leurs épaules et fermant leurs paupières à chaque éblouissement. Le vent sautait et retombait alentour ; on l’entendait courir en hurlant derrière la haute paroi de roches, et puis il s’abattait, secouant de plus en plus fort les feuillages. Les cris des oiseaux avaient été emportés avec la pluie légère de la fin de nuit. Enhxa ramassa la peau dushsr’h-rrom-us’rla traîna jusque devant l’abri, où et Buhxa était accroupi. Il rejoignit ensuite Sheïan, les femmes et les deux enfants, près de Notlra et Oki. Eï-Litam au bras manquant se tenait toujours debout en lisière des arbres souples brassés par le vent, dans son attitude voûtée caractéristique, comme si le bruit des feuilles l’immobilisait là dans le filet de ses liens froissés. Comme tous il attendait, bouche ouverte, les lèvres brillantes de salive qu’il aspirait avec bruit de loin en loin et ravalait, le cou brièvement tendu vers l’avant, tandis que son regard allait du morceau de serpent posé au sol à Notlra et Oki agenouillés à proximité – et ni l’un ni l’autre de ces deux-là ne semblait se décider à porter la viande à sa bouche. L’épine d’os taillé qui maintenait le morceau de peau autour de la taille de Sheïan s’était brisée. Il chercha, un moment, un fragment de rameau, un éclat de bois