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Le Page de Napoléon

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324 pages

Un certain jour de juin de l’année 1806, au moment où le soleil inonde toutes choses de ses rayons, quand chaque rossignol semble concourir pour le prix du chant, un jeune garçon était étendu au pied d’un gros marronnier, dans le parc de Saint-Cloud.

Il était de chétive apparence et pauvrement vêtu. Un vagabond en guenilles, rien de plus ; mais il avait le regard hardi, vif et perçant, et ses cheveux dorés, que couvrait un bonnet de la Liberté qui avait perdu une partie de sa couleur rouge, formaient autour de son front des boucles épaisses et brillantes.

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Eudoxie Dupuis

Le Page de Napoléon

I

ONCLE BIBICHE

Un certain jour de juin de l’année 1806, au moment où le soleil inonde toutes choses de ses rayons, quand chaque rossignol semble concourir pour le prix du chant, un jeune garçon était étendu au pied d’un gros marronnier, dans le parc de Saint-Cloud.

Il était de chétive apparence et pauvrement vêtu. Un vagabond en guenilles, rien de plus ; mais il avait le regard hardi, vif et perçant, et ses cheveux dorés, que couvrait un bonnet de la Liberté qui avait perdu une partie de sa couleur rouge, formaient autour de son front des boucles épaisses et brillantes.

Quoique tout, dans son extérieur, trahît la misère et l’abandon, il avait cette insouciance, cet air heureux, que possèdent presque toujours les gamins d’une grande ville.

Ses yeux fouillaient sans relâche les majestueuses allées qui s’ouvraient devant lui. Évidemment il était là pour attendre quelque chose ou quelqu’un. Mais, fatigué d’avoir fait les cent pas, dominé par l’imposante solitude du lieu, accablé sous le poids de l’important secret qui l’avait conduit là de la rue de la Parcheminerie, située près de l’Hôtel de ville, où était sa sordide demeure, épuisé de la longue course qu’il avait faite, il s’était laissé tomber au pied d’un gros arbre, et, faute d’un camarade auquel il pût faire part de ses pensées, il s’entretenait tout haut avec lui-même.

« Ma foi, se disait-il, en clignant de l’œil pour faire glisser son regard le long de la verdoyante avenue, ce n’est pas ici la cour des Miracles ni la rue de la Parcheminerie ! Quel bel endroit ! Ça doit être assez solitaire pourtant quand vient la nuit. Je n’aimerais pas à m’y trouver. La rue de la Parcheminerie vaut mieux à cette heure-là ! Ce n’est pas le monde qui y manque. Il y en a même trop quelquefois ; surtout quand Pierre traverse la rue pour taquiner Babette. Moi, j’aime voir du monde ; je préfère une foule de gens à une foule d’arbres comme ceux-ci ; mais la maison du Petit Caporal doit être quelque part parmi ces arbres.

J’ai vu un grand amas de bâtiments tout à l’heure, de l’autre côté de l’eau, avant d’arriver ; sa maison doit en faire partie. Peut-être vais-je le rencontrer : n’est-ce pas pour cela que je suis venu ? Je ne dois dire qu’à lui, à lui tout seul, ce qui m’amène. Maintenant je me demande comment on parle à un empereur. Faut-il dire : Citoyen Empereur ? ou bien citoyen Petit Caporal ? ou bien Citoyen... quoi ? Il faut que je le sache avant de demander où il demeure. Mais, qu’est-ce que je vois là entre les arbres ? Est-ce un homme ? ? Non c’est un enfant... Non c’est un chien, à moins que ce ne soit... Qu’est-ce que ce peut bien être ? Ce n’est pas un chien... ni un cheval... ni un âne, ni... Est-ce que ce serait un mouton ou un loup ?... Il y en a encore un qui suit, et puis un autre encore..., et un autre... et un homme aussi... Ce sont peut-être des loups, ces bêtes dont parle la mère Thérèse, qui vous mangent dans les bois. Peut-être vont-elles manger l’homme... Mais je n’ai pas du tout envie qu’elles me mangent, moi ; je vais me glisser derrière ce gros arbre et voir un peu ce qu’elles vont faire.

Et, joignant l’action à la parole, le gamin, sans quitter des yeux les figures qui marchaient vers lui, se leva sans bruit, rampa sur le gazon, et se mit à l’abri derrière un énorme marronnier.

Un enfant qui n’avait jamais quitté les rues de Paris ne possédait qu’une idée très imparfaite de la vie des bois, et la curiosité, chez celui-ci, n’excluait pas la prudence.

Dans l’espace ouvert qui s’étendait entre l’avenue et le marronnier au pied duquel était étendu le jeune garçon, un homme s’avançait, et, derrière lui, se poussant l’une l’autre, aspirant l’air avec satisfaction, venaient les créatures qui exerçaient l’imagination du gamin de Paris : une douzaine de gazelles de Barbarie, envoyées en présent à l’impératrice Joséphine, et qui, de la Malmaison où on les avait d’abord installées, avaient été amenées au parc de Saint-Cloud.

C’étaient d’élégantes, craintives et gracieuses petites créatures ; mais, en ce moment, la convoitise chez elles l’emportait sur la timidité, et elles s’empressaient autour de l’homme, tressaillant au moindre de ses mouvements, s’écartant avec un bond de frayeur quand elles le voyaient enfoncer la main dans la poche de son habit, puis revenant quand il la retirait. Elles s’approchaient alors l’une après l’autre et plongeaient leur museau dans la poudre brune qu’il leur présentait, et, avec des éternuements et des aspirations répétés, la humaient avec délices.

L’homme était de moyenne taille, long de buste et court de jambes, fort, mais pas encore trop gros ; il paraissait avoir environ trente-huit à quarante ans. Ses traits étaient beaux et son teint clair, quoique tanné par le vent et par les intempéries. Sa tête puissante, aux cheveux bruns et plats, était couverte d’un petit chapeau à trois cornes. Il portait une longue redingote grise, dont les profondes poches étaient remplies de poudre de tabac. C’est cette poudre qui attirait les gazelles, extrêmement friandes de la plante parfumée, et elles se poussaient doucement de la tête pour parvenir à la main tendue vers elles.

L’enfant, caché derrière l’arbre, regardait le groupe curieux que formaient l’homme et les gracieux animaux, oubliant, dans l’intérêt que lui inspirait cette scène, ce qui l’avait amené dans ce lieu. Les choses lui revenant tout à coup à la mémoire, il allait crier : Eh !... citoyen ! pour demander au personnage qui était là où il pourrait trouver le citoyen Empereur, quand, au travers des arbres, il entendit une voix d’enfant appeler :

  •  — Oncle Bibiche ! oncle Bibiche !

Les gazelles, effrayées, cessant de humer le tabac, relevèrent leurs têtes fines et se retournèrent à demi, prêtes à prendre leur course. L’homme aux larges épaules se retourna aussi et un sourire de bienvenue se répandit sur ses traits :

  •  — Ah ! petit bonhomme, c’est toi ? dit-il d’un air de joyeuse humeur. Te faut-il aussi du tabac, comme aux gazelles ? Eh bien ! viens le prendre !

Et il se mit à courir, suivi par tout le troupeau.

  •  — Attendez-moi, oncle Bibiche, attendez le petit Charles ! gémit l’enfant, s’élançant à la poursuite de l’homme. Charles veut aller à dada.

Mais comme il courait de toute la vitesse de ses petites jambes, il butta contre une racine qui sortait à demi de terre, et vint s’étendre juste au pied de l’arbre derrière lequel se tenait le gamin de Paris.

Au cri qu’il jeta, oncle Bibiche se retourna ; mais avant qu’il eût atteint l’endroit où l’enfant était tombé, le jeune garçon s’était élancé de sa cachette et l’avait ramassé.

  •  — Là ! là ! petit, disait-il en brossant avec sa main la poussière et les feuilles sèches qui s’étaient attachées aux riches vêtements de l’enfant, ce ne sera rien : vous vous êtes étalé tout doucement sur la mousse ; ne pleurez plus, ce ne sera rien !

Oncle Bibiche s’était agenouillé devant l’enfant, et, un bras passé autour de lui, il le tâtait, pour s’assurer qu’il ne s’était pas fait de mal. Celui-ci, au milieu de ses pleurs, n’avait pas perdu de vue son désir et répétait :

  •  — Charles veut aller à dada. Il veut !...
  •  — Oui, oui ; vous irez à dada. Oncle Bibiche veut bien que vous alliez à cheval. N’est-ce pas, citoyen oncle ? dit le gamin, toujours occupé à remettre en ordre les vêtements du petit bonhomme.

Oncle Bibiche tourna un œil étonné et scrutateur sur l’enfant étranger.

  •  — Comment êtes-vous ici ? demanda-t-il. D’où tombez-vous ?
  •  — Ce n’est pas du ciel, citoyen oncle, répondit le jeune garçon gaiement. Je viens de Paris.
  •  — De Paris ? Mais comment êtes-vous venu ?
  •  — Sur des chevaux semblables à ceux que l’Empereur porte toujours avec lui : sur mes pieds et sur mes jambes !

Et il donna deux légers coups sur ses deux mollets, en manière d’explication.

L’homme à la redingote grise posa sa main blanche et soignée sur la tête emmêlée du jeune garçon.

  •  — Tu as la parole hardie ! prononça-t-il.

Mais l’enfant aux riches vêtements avait saisi au passage le mot « chevaux ».

  •  — Charles veut aller à cheval, dit-il d’un ton suppliant. Oncle Bibiche, mettez le petit Charles à cheval tout de suite.
  •  — Mais oui, mais oui, petit ; tu vas aller à cheval. Ça me connaît, les petits ! reprit le gamin.

Et, saisissant l’enfant, il le campa sur ses épaules et se mit à sauter, à cabrioler, à ruer, à la grande joie de celui-ci, qui riait de tout son cœur. Il avait pris son petit mouchoir de soie et s’en servait en guise de fouet pour exciter sa monture.

Cette course improvisée ne lui avait pourtant pas fait abandonner sa première idée.

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Tenu à droite par Oncle Bibiche, à gauche par le gamin inconnu...

  •  — Maintenant, dit-il au bout de quelques minutes, Charles veut aller à dada sur un mouton.

Et il pointa son petit doigt dans la direction des gazelles.

  •  — Comment pouvez-vous aller à cheval sur ces bêtes-là ? dit le gamin.
  •  — Oncle Bibiche sait, dit l’enfant.
  •  — Eh bien ! alors, à votre tour, oncle Bibiche, dit le jeune garçon en déposant son petit cavalier au pied de l’arbre.

Mais Charles s’était déjà attaché à son nouvel ami.

  •  — Je veux que le garçon mal habillé aille aussi à cheval sur un mouton, dit-il en tirant oncle Bibiche par le pan de sa redingote ; je veux qu’il y aille.

Oncle Bibiche plongea de nouveau sa main dans sa grande poche et les gazelles se rapprochèrent. Alors, prenant l’enfant sous les bras, oncle Bibiche l’enleva et l’assit à califourchon sur une des gazelles.

Et, tenu à droite par oncle Bibiche, à gauche par le gamin inconnu, l’enfant s’avança sur son étrange coursier dans une des superbes avenues de marronniers, en riant du rire perlé de son âge.

Tout à coup le souvenir de ce qui l’amenait revint à la pensée du gamin.

  •  — Citoyen oncle, dit-il, pourrait-on voir l’Empereur ?
  •  — Oui, on le peut, répliqua oncle Bibiche. Mais qui a besoin de le voir ? Toi peut-être ?
  •  — Oui, moi. J’ai affaire à lui.

A cette réponse, oncle Bibiche ne put s’empêcher de rire tout haut ; le petit bonhomme à cheval sur la gazelle fit de même, et le gamin de Paris aussi.

  •  — Et que peux-tu bien avoir à faire avec l’Empereur ? demanda l’homme à la redingote.
  •  — Il n’y a que lui qui doit le savoir, répliqua l’enfant. Mais dites-moi d’abord, citoyen oncle, quels mots il faut employer quand on lui parle. Est-ce citoyen Empereur ? ou citoyen Petit Caporal ? ou citoyen... quoi ?

Oncle Bibiche fixa un instant les yeux sur celui qui lui parlait, puis les reporta sur le petit cavalier qui, trouvant peut-être que sa monture n’allait pas assez vite à son gré, lui donnait des coups de toute la force de ses petits talons.

  •  — Le garçon mal habillé veut voir l’Empereur, lui dit-il, et il demande comment il faut qu’il l’appelle. Qu’en dit le petit Charles ?
  •  — Qu’il l’appelle grand-papa, répliqua promptement l’enfant.

Cette réponse fit encore rire les trois interlocuteurs.

  •  — Mais ce n’est pas pour rire que je veux voir l’Empereur, dit le jeune garçon reprenant son sang-froid ; c’est pour sauver sa peau.
  •  — Et de quel danger veux-tu « sauver sa peau », comme tu dis ?
  •  — Ceci est notre affaire à tous les deux seulement, à l’Empereur et à moi, dit le gamin avec importance.
  •  — Personne ne peut voir l’Empereur sans dire auparavant pourquoi il veut le voir, répliqua oncle Bibiche. Confie-moi ce qui t’amène et j’obtiendrai pour toi une audience, car l’Empereur consent parfois à m’écouter. Voyons, que lui veux-tu ?

L’enfant jeta sur son interlocuteur un regard pénétrant.

  •  — Jacques est parti pour être soldat, dit-il ; Pierre aussi. Ils se battent sous les ordres du Petit Caporal. Peut-être ils gagneront la croix comme Antoine Peyrolles, qui demeure dans notre rue, et qui a laissé une jambe à la bataille d’Austerlitz.

Si l’Empereur entendait ce que j’ai à lui dire, bien sûr que, en récompense, il m’emmènerait aussi avec lui à la guerre. C’est ce que je désire le plus au monde. Oh ! citoyen oncle, je vous en prie, laissez-moi voir l’Empereur !

Puis, baissant la voix :

  •  — C’est un complot. Je connais un complot contre lui ; je veux le lui révéler.
  •  — Un complot ! Tu connais un complot contre l’Empereur ? Quel est-il ? Je veux le savoir.

Et les yeux gris de l’homme à la redingote se fixèrent sévèrement sur l’enfant en guenilles, dont il était séparé par la gazelle sur le dos de laquelle le petit cavalier était toujours juché.

  •  — As-tu dit vrai ? reprit-il au bout d’un instant, voyant que le gamin ne répondait pas.
  •  — Pourquoi mentirais-je ? répliqua celui-ci qui avait soutenu sans baisser les yeux le regard inquisiteur fixé sur lui. Je ne suis pas venu à pied de la rue de la Parcheminerie ici, citoyen oncle, pour mentir à l’Empereur, mais bien au contraire pour lui dire ce que je sais. Laissez-le-moi voir, je vous en prie. Où est-il ?

Oncle Bibiche enleva le petit Charles de sa monture et le déposa à terre.

  •  — Attention, petit homme, lui dit-il, d’un ton de commandement ; qui est l’Empereur ?

Et le petit garçon, droit et raide comme un soldat à la parade et faisant de la main le salut militaire, répondit :

  •  — C’est oncle Bibiche !
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II

DEUX PRINCES

En entendant la réponse du petit Charles, le jeune garçon demeura d’abord abasourdi. Puis il fut pris d’un rire nerveux et finit par s’écrier :

  •  — Ah ! la bonne farce ! le citoyen oncle qui est l’Empereur ! Ah ! oui, c’est une bonne farce, petit ! Mais tu n’y penses pas ! L’Empereur ne va pas comme cela tout seul. Il est toujours entouré de ses gardes et il a une couronne d’or sur la tête. Et celui-ci... ce n’est pas autre chose qu’oncle Bibiche ! Tu as voulu me faire aller, n’est-ce pas ? Eh bien, je ne te garde pas rancune ; seulement dis-moi où est l’Empereur... Pour te récompenser, je te ferai danser et je te chanterai la chanson avec laquelle je paie mon passage sur le pont Marie, quand je vais dans la Cité.

Et, prenant l’enfant par les deux mains, le jeune garçon se mit à tourner en dansant et en chantant :

  •  — Et zigueziguezigueziguezon...

L’enfant était dans le ravissement ; oncle Bibiche riait aussi.

  •  — Ah çà, qui es-tu ? dit-il au jeune garçon.

Celui-ci s’arrêta tout court, et lançant un regard malicieux à celui qui l’interrogeait :

  •  — Qui je suis, oncle Bibiche ? dit-il.

Puis joignant les deux talons ensemble et portant la main aux épaisses boucles dorées qui couvraient sa tête, pour saluer militairement comme avait fait le petit Charles :

  •  — Si vous êtes l’Empereur Napoléon, dit-il, moi, je suis le Prince de la rue de la Parcheminerie.
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On aperçut une file de grenadiers.

Oncle Bibiche saisit l’oreille du jeune garçon et la pinça en riant.

  •  — Ah ! tu es un prince, dit-il. Eh bien, voilà le grand Conseil assemblé : un empereur et deux princes ; dis-moi ton complot.

L’enfant redevint sérieux.

  •  — Il ne s’agit pas de rire. Tout ça c’est des plaisanteries ! Voyons, oncle Bibiche, conduisez-moi près de l’Empereur.
  •  — Comment ! tu ne veux donc pas croire ce que t’a dit le petit prince que voilà ! Une plaisanterie ! Je vais te prouver qu’il a dit vrai.

Alors, prenant dans sa poche un sifflet d’argent, il en tira un son aigu et prolongé. A peine s’était-il éteint que deux gardiens du parc, en livrée verte, avec parements brodés d’abeilles d’or, se montrèrent.

  •  — Où est la garde ? demanda l’homme à la redingote grise.
  •  — Sous les armes, Sire.

A cette appellation, le jeune garçon tressaillit pour tout de bon, et leva les yeux sur celui qu’il avait appelé oncle Bibiche.

Est-ce que c’est l’Empereur décidément ?

  •  — Qu’elle vienne ! reprit celui-ci.

Aussitôt un des hommes s’élança dans l’avenue et deux autres coups de sifflet retentirent sous les grands arbres. Un instant après, le pas rythmé d’hommes, marchant militairement, se fit entendre, et au bout de la longue avenue, se dirigeant vers l’endroit où se tenaient les trois personnages de notre histoire, on aperçut une file de grenadiers de la garde, s’avançant en bon ordre.

Le « Prince de la rue de la Parcheminerie » commença à se sentir quelque peu mal à l’aise. Il demeurait la bouche ouverte, un pied devant l’autre, prêt à s’enfuir ; mais il restait à sa place néanmoins, fasciné par la vue des grenadiers qui continuaient à s’avancer l’arme au bras.

  •  — Capitaine, dit oncle Bibiche d’une voix brève, est-ce ainsi que notre parc est gardé ?

Comment se fait-il que des gens suspects comme ce garçon, dit-il en désignant l’enfant au bonnet phrygien, puissent y pénétrer ?

L’officier s’inclina.

  •  — Le gardien chef sera interrogé, Sire, répliqua-t-il. Ses hommes ont manqué à leur devoir. Devons-nous arrêter ce petit vagabond ? ajouta-t-il.

L’enfant fixa son regard hardi sur l’homme à la redingote grise.

  •  — Oui, saisissez l’assassin ! ordonna celui qui avait pris le nom d’oncle Bibiche.

Le jeune garçon ne sourcilla pas.

  •  — Assassin, Sire ! Assassin, ce garçon-là ? répéta l’officier en posant sa lourde main sur l’épaule de l’enfant.

Celui-ci continua à demeurer impassible, mais la protestation vint d’un côté différent.

  •  — Retirez votre main, cria l’autre enfant en s’avançant avec colère ; il m’a promené sur son épaule, il m’a dit des chansons, il m’a fait danser : c’est mon ami !

L’Empereur — car c’était lui en effet ; c’était l’Empereur Napoléon qui faisait sa promenade matinale dans le parc du château de Saint-Cloud, sa résidence d’été, en compagnie du petit Prince Charles-Napoléon, le fils aîné de son frère Louis, roi de Hollande, et de la reine Hortense, fille de l’Impératrice Joséphine — l’Empereur regarda son neveu en souriant.

  •  — Voici un brave défenseur, dit-il, et il ajouta en s’adressant à l’officier : Ce garçon est le prisonnier du prince Charles ; ce que j’ai dit était seulement pour éprouver son sang-froid. — Retirez-vous ! Et il fit un geste pour le congédier.

L’officier relâcha l’enfant, salua et fit un pas en arrière.

Alors le petit prince, prenant son nouvel ami par la main, vint se placer devant la rangée de grenadiers.

  •  — Longue vie à grand-papa ! cria-t-il.

On lui avait appris à appeler indifféremment l’Empereur « oncle » et « grand-papa » ; car, s’il était le neveu de Napoléon, comme fils de son frère, il était en même temps le petit-fils de sa femme, l’Impératrice.

Les grenadiers présentèrent les armes, et, sur le commandement de leur officier, ils firent demi-tour à droite ; alors se remettant en marche, ils furent bientôt hors de vue.

  •  — Eh bien, maintenant, prince, dit l’Empereur se retournant vers le gamin en guenilles, puis-je avoir connaissance de votre complot ? Mais d’abord je suppose que vous avez un autre nom que celui que vous venez de vous donner.
  •  — On m’appelle Hector, et je suis le fils de Louis d’Albas, qui combattit pour le roi et qui a été tué en Vendée.
  •  — Ah ! ah ! un émigré ! dit Napoléon.
  •  — Citoyen Sire, reprit le jeune garçon, je vous demande pardon de ce que j’ai fait et dit tout à l’heure ; si j’avais su que c’est vous qui étiez l’Empereur, je n’aurais pas parlé comme je l’ai fait, et je n’aurais pas pris le petit prince que voilà sur mon épaule, et...
  •  — Le complot ? le complot ? interrompit l’Empereur avec impatience.

Hector commença alors son histoire. La veille, se trouvant dans le cabaret du citoyen Pompon, où il allait faire une commission de la part de la mère Thérèse, qui était blanchisseuse et chez laquelle il demeurait, il avait entendu une conversation entre trois hommes, assis à une table et buvant ensemble. Ils devaient se rencontrer le soir même, au coup de neuf heures, au pied de la tour Saint-Jacques, avec un envoyé de l’Angleterre « qui avait les poches remplies d’or » et qui leur en donnerait tant qu’ils en voudraient, à condition qu’ils tueraient l’Empereur.

  •  — Et c’est tout ce que je sais, ajouta l’enfant, parce que, juste à ce moment, Pierre, le fils du citoyen Pompon, avec qui je suis sans cesse en querelle, car il est taquin et méchant, est entré dans le cabaret, et, de peur qu’il ne me vît, je me suis glissé dans un coin obscur, où j’ai attendu le linge à blanchir que la citoyenne Pompon devait me donner pour porter à la mère Thérèse. De retour à la maison, j’ai tourné et retourné tout ça dans ma tête, et alors, dès que le petit jour est venu, j’ai quitté la rue de la Parcheminerie, et je suis venu droit à Saint-Cloud pour trouver l’Empereur et lui dire ce que j’avais entendu, parce que je ne veux pas que l’Empereur soit tué. Si l’Empereur était tué, quelle chance aurais-je qu’il me prît dans son armée, comme il a pris Jacques, et Pierre, et le vieux Peyrolles, qui à laissé une jambe à Austerlitz ?
  •  — Ainsi tu veux devenir soldat ? dit l’Empereur, quand l’enfant eut terminé son histoire.
  •  — Oui, répliqua celui-ci, mon père était un soldat, à ce que mère Thérèse m’a dit. Les gamins du quartier m’appellent prince et petit aristocrate ; mais je ne suis pas prince, et mon père ne l’était pas non plus ; il était seulement comte ; mais comte ou prince, je ne me soucie pas plus de l’un que de l’autre. Mon père était soldat, et je serai soldat comme lui. Je demeure avec la mère Thérèse, la blanchisseuse de la rue de la Parcheminerie, et je ne veux pas y rester davantage. Je veux aller à l’armée, et peut-être un jour deviendrai-je un prince pour de bon, si l’Empereur le veut. C’est Babette qui l’a dit.
  •  — Et qui est Babette ? demanda Napoléon.
  •  — C’est la nièce du père François, le serrurier du coin ; elle reste avec lui parce que son père, qui était un militaire, a été tué à la bataille de Marengo.
  •  — Ah ! dit Napoléon.
  •  — Oui, et c’est la seule gentille créature qu’il y ait dans toute la rue de la Parcheminerie, continua Hector. Je suis obligé souvent de la défendre contre ce garnement de Pierre, qui la tourmente toujours. Je déteste les garçons qui tourmentent ceux qui sont plus faibles qu’eux et qui ne peuvent se défendre.
  •  — Un vrai chevalier ! dit l’Empereur en riant. Ainsi, ajouta-t-il, tu veux combattre pour l’Empereur, comme ton père a combattu pour son roi ? Eh bien ! nous verrons un jour peut-être à réaliser ce désir. Mais d’abord, comment toi, le fils du comte d’Albas, te trouves-tu demeurer chez la mère Thérèse ?
  •  — Ah voilà ! C’est un peu embrouillé. Il paraît que le mari de Thérèse, Mathieu Morin, avait été jardinier ou concierge, je ne sais pas au juste, chez nous autrefois. Quand mon père a été tué, Morin m’a emmené avec lui, à Paris, pour qu’il ne m’arrive pas malheur, parce qu’on se battait tout autour de nous ; on pillait les fermes et les châteaux. C’était un brave homme que Mathieu ; il m’aimait bien, et moi je l’aimais bien aussi. Il est mort il y a deux ans, et je suis resté tout seul avec Thérèse ; mais je ne l’aime pas, elle. Est-ce que c’est un métier d’ailleurs d’aller chercher du linge chez les pratiques, de le porter au lavoir ?...
  •  — Tu aimes mieux être soldat ? dit l’Empereur.
  •  — Je crois bien !
  •  — Et tu dis, reprit Napoléon, que c’est au pied de la tour Saint-Jacques que les trois compagnons doivent rencontrer l’envoyé de l’Angleterre ?
  •  — Oui, Sire, ce soir même, au coup de neuf heures, répondit l’enfant, pendant que l’Empereur notait sur un agenda les renseignements qu’il venait de recevoir, et que le petit Charles, ennuyé de ce long colloque, tirait le pan de la redingote de son oncle en répétant :
  •  — A dada ! Charles veut encore aller à dada ! A cheval sur le mouton, oncle Bibiche !

Mais les gazelles, désespérant sans doute d’obtenir une nouvelle distribution de la poudre qu’elles aimaient, s’étaient éloignées depuis longtemps, et oncle Bibiche était occupé de pensées bien différentes de celles qui remplissaient l’esprit de l’enfant.

Le sifflet d’argent fit entendre un nouvel appel et, de nouveau, les gardiens du parc apparurent.

  •  — Menez ce garçon au chef de cuisine, dit l’Empereur. Recommandez-lui de lui donner un bon dîner et un napoléon d’or. Ensuite qu’on le reconduise chez lui en cabriolet. — Et toi, dit-il en s’adressant à l’enfant, pas un mot de tout ce que tu m’as raconté, à personne, ni à la mère Thérèse, ni à Babette.
  •  — Pas même à Babette, Sire, répliqua l’enfant.
  •  — Je vais prendre des mesures pour m’assurer de la vérité de ce que tu m’as dit ; si tu m’as rendu service, sois sur que je ne t’oublierai pas. Oncle Bibiche n’oublie jamais rien, n’est-ce pas, Monseigneur ? ajouta-t-il, en se tournant vers le petit prince.
  •  — Oncle Bibiche oublie de faire aller le petit Charles à dada, répliqua l’enfant.
  •  — Vraiment ! dit l’Empereur en riant : il a oublié cela !

Alors saisissant l’enfant, il le plaça à califourchon sur ses impériales épaules, et se mit à galoper à travers l’avenue, à la grande joie de l’enfant, qui poussait des cris d’enthousiasme.

Pendant ce temps, Hector suivait le gardien à la cuisine et dans le quartier des marmitons. On lui servit un dîner comme il n’en avait jamais mangé ; on lui remit un napoléon d’or, ce qu’il n’avait jamais eu en sa possession ; on le fit monter en voiture, ce qui ne lui était jamais arrivé, et c’est comme un véritable prince que le Prince de la rue de la Parcheminerie y fit son entrée.

Là toutefois les ennuis l’attendaient. Le cabriolet d’où il était descendu et le napoléon lui avaient d’abord attiré quelque considération ; mais il ne tarda pas à voir le revers de la médaille.

La mère Thérèse commença par confisquer le napoléon, et saisit l’occasion de prophétiser, comme elle avait coutume de le faire, que tout cela finirait mal.

Elle aurait voulu qu’Hector lui contât tout au long ce qui s’était passé ; mais, fidèle à son engagement, l’enfant se contenta de dire qu’il était allé à Saint-Cloud, qu’il avait vu l’Empereur et qu’il lui avait parlé. Babette elle-même, dont il faisait habituellement sa confidente, n’en obtint pas davantage ; seulement, tandis que le récit de ce qui concernait l’Empereur, le petit Prince et le palais, dont cependant il n’avait guère vu que les cuisines, émerveillait la petite fille, qui ne mettait pas en doute la véracité de son ami, ces mêmes discours ne rencontraient que de l’incrédulité auprès des petits vauriens du quartier.

Ils y trouvèrent un nouveau prétexte à se moquer du « Prince de la rue de la Parcheminerie », qui se vantait d’avoir vu de près de vrais princes et d’avoir causé avec eux. Pierre Pompon, qui ne manquait jamais une occasion de se poser comme son antagoniste, alla même jusqu’à insinuer que le napoléon pouvait bien avoir été extorqué à quelque naïf badaud du boulevard, tout frais débarqué de sa province, et il ajouta qu’il ne serait pas étonné de voir la police faire irruption dans la rue pour arrêter le voleur.

Quant à la voiture qui l’avait ramené, c’était sans doute le résultat de quelque plaisanterie ou de quelque pari dont Hector avait été l’objet, mais où il n’était pour rien.

Ce fut le refrain de Pierre toute l’après-midi, et il le répéta tant de fois qu’Hector ne put plus y tenir et qu’une grande bataille s’ensuivit.

Tous les gamins, et même presque tous les habitants de la rue s’étaient groupés pour être témoins du combat.

Les avis étaient partagés sur l’issue qu’il devait avoir : car tantôt Hector, tantôt Pierre avait l’avantage ; mais juste comme ce dernier venait d’être jeté à terre une dernière fois et était prêt à se déclarer vaincu, deux agents de police firent leur apparition sur le champ de bataille et appréhendèrent le vainqueur au corps.

  •  — C’est bien vous, n’est-ce pas, dit l’un deux, qui demeurez chez la mère Thérèse, la blanchisseuse ?
  •  — Oui, répliqua l’enfant, jetant un regard de défiance sur celui qui l’interrogeait : de même que tous les gens du peuple, il considérait comme un ennemi tout ce qui appartenait à la police.
  •  — Vous vous appelez bien Hector, et vous êtes bien le fils de l’émigré d’Albas ? reprit l’agent.
  •  — Tout le quartier le sait, et vous aussi, à ce que je vois, répliqua Hector avec hardiesse.

L’agent de police se tourna vers un personnage à figure refrognée et vêtu d’habits civils qui se tenait à deux pas.

  •  — C’est bien celui que nous cherchons, monsieur le commissaire, dit-il.