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Le Papillon bleu

De
251 pages

Je feuilletais dernièrement un manuscrit latin datant du onzième ou douzième siècle, dans lequel un écrivain anonyme a réuni pêle-mêle toutes sortes de fragments historiques, ou prétendus historiques, qu’il a empruntés, dit-il, à de très anciens auteurs, dont il indique les noms, mais qu’on ne trouve guère cités autre part, et dont les écrits se seraient perdus.

Ce qui suit est attribué par le compilateur à un certain Favorinus Sarpedo, qui aurait vécu à la fin du deuxième siècle de notre ère.

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Eugène Muller
Le Papillon bleu
LE PAPILLON BLEU
Je feuilletais dernièrement un manuscrit latin data nt du onzième ou douzième siècle, dans lequel un écrivain anonyme a réuni pêl e-mêle toutes sortes de fragments historiques, ou prétendus historiques, qu’il a empr untés, dit-il, à de très anciens auteurs, dont il indique les noms, mais qu’on ne tr ouve guère cités autre part, et dont les écrits se seraient perdus. Ce qui suit est attribué par le compilateur à un ce rtain Favorinus Sarpedo, qui aurait vécu à la fin du deuxième siècle de notre ère. Je traduis : Un jour, dit Favorinus, mon ami Marcus Pollio, qui, par sa mère, prétendait appartenir à l’illustre lignée des Fabius, me montra la copie d’une lettre écrite jadis par le grand Fabius, dit Cunctator (le Temporiseur), qu i fut l’habile adversaire d’Annibal. Cette lettre est adressée par le célèbre dictateur romain à l’une de ses arrière-petites-filles, Fabia Sulpitia. Je l’ai transcrite, et la voici : 1 Je suis vieux, bien vieux . Avant de m’en aller rejoindre aux sombres rivages les anciens Fabius, mes aïeux, je veux, chère petite Su lpilia, te raconter un des souvenirs de mon enfance, que je n’ai encore raconté à person ne ; tu verras pourquoi. En ce temps-là, — je pouvais avoir une dizaine d’an nées, — ma tante Marcella, sœur aînée de ma mère, avait le titre de Grande Ves tale. Tu sais, ma chère enfant, que les Vestales sont de nobles filles, qui consacr ent leur existence à entretenir dans le temple de Vesta, déesse du feu, le foyer qui ne doit jamais s’éteindre, parce qu’il est regardé comme l’image de l’empire que les Romains s ont appelés à exercer sur le reste du monde. Tu sais peut-être aussi que, en ret our du zèle qu’elles montrent à l’accomplissement de cette tâche sacrée, les Vestal es sont tenues par tous en grand honneur. On dépose entre leurs mains les actes les plus importants. Beaucoup de citoyens notables leur confient leur testament. On les appelle, comme arbitres souveraines, pour rétablir la paix dans les famille s, pour réconcilier des ennemis, pour protéger le faible et désarmer l’oppresseur ; et nu l n’oserait rester sourd au conseil qu’elles donnent. Quand elles vont par la ville, su r leur char attelé de deux chevaux blancs, précédées, comme les plus hauts magistrats, du licteur armé de la hache, chacun leur cède le pas, chacun s’incline respectue usement devant elles. Si un condamné à mort se trouve en leur chemin, elles ont le droit de lui faire grâce, à la seule condition d’affirmer par serment que cette re ncontre est due au hasard. Hors ce cas, même en justice, leur simple parole a force de serment. Il y a six Vestales ; la plus ancienne de ces prêtresses préside au culte de la déesse, avec le titre de Grande Vestale. Ma tante Marcella était alors investie de cette dignité.
* * *
Ma tante Marcella, qui, d’ailleurs, était la bonté même, me témoignait une amitié d’autant plus vive que je lui semblais avoir grand besoin d’affection, pour compenser une sorte de défaveur dont elle me voyait être l’ob jet. J’étais né avec une certaine lenteur ou difficulté de compréhension, qui impatie ntait parfois mes parents eux-mêmes. Mes camarades, dont il me plaisait peu de pa rtager l’agitation, les jeux
bruyants, et envers qui j’étais toujours plein d’un e facile docilité, me jugeaient sot, pour ne pas dire stupide : ils m’avaient surnommé l a petite brebis(ovictula).
La Grande Vestate passe.— Tableau de HENRI MOTU (fragment), d’après une photographie de la maison Brauu.
Ma bonne tante m’appréciait autrement. Je crois enc ore l’entendre dire, un jour, à mon père, qui s’affligeait, s’inquiétait de mon éta t : « Laissez passer le temps, laissez venir l’occasion , mon frère. Sous cette apparente pesanteur d’esprit, je crois voir, moi, se former u n caractère ferme, prudent, bien réfléchi ; sous ces dehors paisibles, je vois un pr ofond sentiment de droiture, qui n’exclura pas, au cas échéant, le vrai courage et l a noblesse d’âme. Vous verrez, mon frère, vous verrez que la vieille famille des Fabiu s n’aura pas à rougir de ce rejeton-là. » Ainsi, parla ma tante Marcella ; et comme je ne sui s pas tenu d’affecter avec toi, ma bien-aimée fille, une fausse modestie, je crois pou voir dire que les actes de ma longue vie n’ont pas trop démenti les prévisions de la dig ne femme, qui savait si bien me comprendre et me chérir. Quand ma mère et moi nous allions la voir au temple de Vesta, qu’elle habitait, il n’était marque de tendresse qu’elle ne me donnât. P endant une maladie assez grave que je fis, elle venait chaque jour passer des heur es auprès de moi ; et sa joie fut grande quand elle eut la certitude de ma guérison. Aussi, comme je l’aimais ! Je
trouvais un vrai plaisir à faire tout ce qu’elle me conseillait ou me commandait. Par contre, il ne me souvient pas de lui avoir demandé quelque chose qu’elle m’ait refusé, quand il lui était possible de me l’accorder. Aussi ai-je toujours vénéré la douce mémoire de ma tante Marcella.
* * *
En ce même temps, vivait dans un des quartiers popu leux de la ville un ancien esclave, d’origine samnite, que mon père avait affr anchi en récompense d’un acte de dévouement tout particulier, et qui nous en avait g ardé une grande reconnaissance. De son nom d’ancien esclave, il s’appelait Thyrsius , auquel il avait, comme de coutume, ajouté le nom et le prénom de mon père, qu i lui avait donné la liberté. Marié et père de deux enfants, il gagnait largement sa vi e et celle des siens, en fabriquant des outils et instruments pour les travaux champêtres. Il en avait un grand débit, parce qu’il les confectionnait avec autant de soin que d’ habileté. Toujours empressé à ce qui pourrait être agréable à son ci-devant maître, il apportait fréquemment à mon père quelques produits de son industrie ; et il avait fait spécialement pour moi, sous des dimensions réduites , un assortiment d’outils de jardinage qui étaient devenus mes jouets préférés. Un de mes grands plaisirs était d’aller chez Thyrsius pour le regarder travailler ; et chaque fois que j’entrais dans sa maison, c’était à qui, du père, de la mère et des e nfants, me témoignerait le plus d’égards et d’attentions. J’avais donc maintes rais ons pour aimer beaucoup celte brave famille, qui me faisait toujours un si bon ac cueil. Or, un matin, la femme de Thyrsius arriva tout en l armes chez mon père, et lui apprit que son mari venait d’être emprisonné comme accusé d’avoir tué d’un coup de marteau, pendant la nuit précédente, un homme de so n quartier qui exerçait le même métier que lui. « Cet homme a été trouvé mort dans une rue voisine, dit la femme, et l’on prétend que mon mari, le rencontrant, l’a tué par jalousie de profession. Cette nuit, en effet, Thyrsius est revenu très tard de la campagne, où il était allé, nanti de quelques outils, réparer des instruments de labour... Mais vous le c onnaissez ; vous savez sa douceur ; le croyez-vous capable d’avoir commis un crime ?... » Et la pauvre femme sanglotait. « Assurément, il y a erreur, » lui dit mon père, qu i avait toujours tenu Thyrsius en grande estime, et qui sortit aussitôt avec elle pou r aller user de tout son crédit auprès des magistrats en faveur de l’accusé, dont l’innoce nce ne faisait aucun doute en son esprit. Ce que je venais d’entendre, en voyant les pleurs d e cette malheureuse, m’avait jeté dans une véritable consternation. Je me mis ensuite à réfléchir sur cette triste affaire, et, pour la première fois, il me sembla qu’une lumi ère inaccoutumée éclairait mes pensées ; pour la première fois, je crus sentir que je raisonnais comme jamais encore je n’avais raisonné... « Thyrsius, accusé d’un crim e accompli par colère, par jalousie, lui que j’ai toujours trouvé si doux avec les siens , lui chez qui je n’ai jamais remarqué le moindre mouvement d’emportement ; lui que j’ai v u se borner à sourire, un jour qu’un grossier passant l’insultait de la plus bless ante façon ; non, Thyrsius n’est pas coupable... L’intervention de mon père va tout auss itôt détruire cette accusation. » Mais ensuite, ayant conscience que je n’étais qu’un enfant, considéré, d’ailleurs, comme peu intelligent, comme manquant de compréhens ion, je me pris à douter de la
valeur de mes réflexions. « Sais-je bien voir, bien entendre les choses ? » m e demandai-je. Et, ne sachant à quelle opinion m’arrêter sur moi-m ême, j’éprouvais un douloureux embarras à l’idée que cet homme que j’aimais pouvai t être cependant un détestable criminel.
* * *
Mais voilà que certain fait me revint en mémoire... Un jour, me rappelai-je, un jour que j’étais dans son atelier, le regardant qui, ass is près d’un gros bloc de bois, achevait un manche de houe, entre nous deux vint vo ltiger un tout petit, tout frêle papillon aux ailes bleues poudrées d’or. « Est-il joli ! s’écria Thyrsius, qui s’arrêta de travailler pour contempler le papillon. — Oh oui ! » fis-je. Et comme j’avançais la main pour tâcher de le saisi r : « Laissez-le, je vous prie, s’empressa de reprendre Thyrsius ; ne lui faites point de mal ! Il est si heureux de vivre ! » Je cessai donc ma poursuite ; mais, effrayé par le geste que j’avais fait, le petit papillon bleu avait donné dans une toile d’araignée , où il se débattait. Aussitôt Thyrsius se leva, et, bien vite, il prit d élicatement le pauvret, qu’il dégagea de ses entraves ; puis il alla, vers la porte, et o uvrant ses doigts dans un rayon de soleil : « Va, mon mignon, dit-il, va jouir de ta belle libe rté. » Et tous deux, nous restâmes, suivant des yeux le pe tit voltigeur, qui s’éloignait joyeux. En retrouvant ce trait de bonté, il me parut démont ré que je ne pouvais plus garder aucune indécision sur l’innocence de Thyrsius. Je m e disais, je me répétais que celui qui avait ainsi respecté la vie, la liberté d’un in fime animal, ne pouvait être le meurtrier de son semblable. Et cette réflexion me paraissait si absolument just e que je croyais, par cela même, sentir naître dans mon cœur d’enfant une force gran de, une force d’homme, pour soutenir, au besoin, que Thyrsius n’était pas, ne p ouvait pas être coupable. Ainsi s’était formée en moi une conviction que rien, me s emblait-il, ne devait réussir à me faire abandonner. Mais que pouvait la conviction d’un enfant de dix a ns contré celle des hommes chargés de juger ce malheureux ? De quel effet eût été sur eux ce souvenir qui me paraissait, à moi, si touchant, si persuasif ? Je c omprenais bien qu’ils auraient ri de mon petit papillon bleu, et je me gardais bien d’en parler ; mais je persistais dans l’entière certitude qu’il avait mise en moi. De jour en jour, mon père, qui ne perdait pas de vu e la cause de son affranchi, semblait de plus en plus dérouté par la tournure, q ue prenait cette affaire. « Je m’y perds, disait-il ; plus on cherche, plus l es preuves s’accumulent contre lui. » Et l’on voyait bien que des doutes sérieux le gagna ient peu à peu. Un soir enfin, revenant du Forum, il nous dit qu’il n’y avait plus rien à tenter pour Thyrsius. Il venait d’être condamné au supplice des esclaves, c’est-à-dire à mourir sur la croix, après avoir, comme de coutume, subi la fl agellation. Cette sentence devait être exécutée dans une huitaine de jours.
« Plus rien à tenter ! » répétai-je, en moi-même ; et, fermant péniblement les yeux, pour arrêter mieux mes réflexions sur cette terribl e situation, il me sembla voir le petit papillon bleu qui voletait libre et gai, plein de v ie, alors que Thyrsius allait mourir de la plus cruelle mort. « Plus rien à tenter ! » avait dit mon père ; mais, tout ému, tout navré, mon cœur d’enfant disait : « Est-il donc. vrai que plus rien ne puisse être fa it pour sauver cet innocent ? » Et voilà enfiévrée cette petite tête, qui depuis pe u s’était sentie devenir forte pour le travail des pensées...
* * *
Six jours plus tard, un de mes jeunes camarades et moi nous nous rendions ensemble au temple de Vesta, où nous trouvions le b on accueil que me faisait toujours ma chère tante Marcella. « Tu as l’air bien joyeux, me dit-elle après m’avoi r embrassé. J’aime à te voir ainsi. — Je le sais, lui dis-je ; je suis joyeux parce qu e j’ai l’assurance que tu ne vas pas refuser ce que mon ami Tullius et moi nous venons te demander. — Qu’est-ce donc, mes enfants ?  — Écoute, tante Marcella : nous sommes huit ou dix petits amis à peu près du même âge, qui avons résolu de faire entre nous, par jeu, une course pédestre, comme en font les hommes. Il a été convenu que le vainque ur recevra une couronne d’herbe, — comme les donnaient les anciens Romains, — et que pendant toute l’année nous le reconnaîtrons pour notre chef.  — Voilà qui est très bien pensé, mes enfants. Je s uis aise de voir que tu prends goût aux exercices de ton âge. Mais en quoi puis-je ... ? — Attends, bonne tante, tu vas voir. Nous nous som mes dit que nous ne pouvions, pour cette course, être nous-mêmes juges de la vict oire et couronner le vainqueur de nos propres mains.  — Ah ! je comprends ! s’écria la chère femme en so uriant ; et vous avez songé à tante Marcella.  — C’est moi, lui dis-je, qui l’ai proposé à mes am is ; et ils ont accueilli mon idée avec joie. Pense donc : être proclamé vainqueur, être couronné par une Vestale, par la Grande Vestale même ! Quel honneur !... Mais plusie urs d’entre eux prétendaient que tu ne voudrais pas. Alors j’ai dit à Tullius : « Vi ens, nous allons le savoir... » Et nous sommes venus. — Pourquoi refuserais-je si cela peut surtout fair e plaisir à mon petit Fabius ? reprit ma tante. Mais où aura lieu celte course ?  — Au bas du mont Esquilin, au delà du champ Sester cien, à gauche de la voie Tiburtine aboutit un long chemin droit, d’environ s ix cents pas. C’est l’endroit que nous avons choisi. — Bien !... mais quand ?... — Demain à midi. — J’y arriverai un peu avant cette heure-là, avec une de mes compagnes. — A demain, tante Marcella ! » Et tout heureux, tout fiers, nous quittâmes le temp le, pour aller redire à nos camarades l’entretien que nous venions d’avoir avec la Grande Vestale.
* * *
Le lendemain, groupés à la jonction du chemin droit et de la voie Tiburtine, nous attendions avec quelque impatience la venue des deu x, prêtresses, car l’heure dite était passée... Mais enfin parut le char aux deux chevaux blancs, p récédé du licteur, la hache sur l’épaule. Quand il s’arrêta près de nous : « Que la bonne déesse vous protège, mes enfants ! d it ma tante Marcella d’une voix émue ; sans vous en douter, vous êtes cause que deu x de ses filles viennent d’avoir une grande et douce joie. — Qu’est-ce donc ? demanda Tullius.  — Comme nous longions le champ Sestercien, où une foule était rassemblée autour d’une des croix qui y sont toujours dressées , une femme et beaucoup d’autres gens sont venus à nous en criant : — Grâce ! grâce ! ô chastes prêtresses, faites grâ ce ! » « Et ils nous montraient un malheureux que l’on ven ait de lier, pour le flageller, avant de l’attacher à la croix, où il devait mourir. Aussitôt les deux filles de Vesta ont dit ensemble : — Qu’on le délie, et qu’on le laisse libre ! Nous le voulons. » « Alors un des triumvirs capitaux, qui était là pou r présider à l’exécution, s’est avancé :  — Vous jurez, chastes prêtresses, nous a-t-il dit, que cette rencontre est due au hasard ? — Nous le jurons par Vesta ! » avons-nous répondu, en étendant la main. « L’homme a été délié, et nous avons suivi notre ro ute. » Pendant que ma tante Marcella parlait ainsi, j’épro uvais une sorte d’heureux étourdissement, et je voyais ou croyais voir le pet it papillon bleu qui voltigeait autour de moi, et je croyais l’entendre murmurer à mon ore ille : « Thyrsius est libre comme moi. » La course eut lieu, Tullius en fut le vainqueur.
* * *
Et ni mes camarades, ni ma tante Marcella, ni sa co mpagne, — dont il importait, sous peine du plus grand, du plus fâcheux scandale, que la bonne foi ne pût être mise en doute, — ni personne ne sut jamais que, pour cet te aventure, tout avait été imaginé par un enfant, qui peu auparavant était encore rega rdé comme d’esprit lourd, de compréhension lente et difficile. C’était lui qui, son plan bien fixé, avait suggéré à ses camarades l’idée de la course et du couronnement par la Grande Vestale. C’était l ui qui en avait choisi l’endroit, parce qu’en y venant la Grande Vestale devait longe r le champ Sestercien, lieu ordinaire du supplice des esclaves. C’était lui qui , s’étant informé du jour, de l’heure de ce supplice, en avait fait le jour et l’heure de la course, en se disant qu’au passage de la prêtresse, la femme, les enfants, les amis, venu s pour assister le malheureux, recourraient certainement au droit de grâce dont le s Vestales ont le privilège.
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En réalité, le moindre détail manqué ou inobservé p ouvait rendre tout inutile ; mais les dieux cléments voulurent que tout réussit selon les espérances de l’enfant. Le bon, l’honnête Thyrsius ignora toujours, lui aus si, ce qu’il devait à sa bonté, à sa compassion pour le petit papillon bleu. « Honnête, » dis-je. Oui, autant honnête que bon ; car, quelques mois plus tard, on acquérait la preuve que l’homme qui avait été son a ccusateur le plus acharné était lui-même l’auteur du crime pour lequel Thyrsius avait é té condamné et avait failli mourir. Ces choses datent de si loin, qu’il n’y a plus main tenant aucune raison de les garder secrètes. Et si je te les ai racontées, c’est pour que le petit papillon bleu, voltigeant dans ton souvenir, comme il a si souvent voltigé da ns le mien, te dise, te répète ce que je t’ai dit et répété bien des fois : « Sois bonne, Sulpitia, sois bonne ! »
1 Valère Maxime, l’anecdotier latin, nous apprend, e n effet, que Fabius Cunctator devint presque centenaire.