Le Pays du rien
74 pages
Français

Le Pays du rien

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Description

Aller à la rencontre du vide et de l'éveil, tel est le sens du voyage de Yeshe Tharchine, décidé à mettre en pratique les enseignements reçus de son maître.


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Date de parution 07 décembre 2016
Nombre de lectures 4
EAN13 9782334245470
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-24545-6

 

© Edilivre, 2016

En Asie

La vallée

Il y a une cabane au fond de la vallée. Une rivière coule juste à côté. Un bois de bambous l’entoure et la protège. La rivière est vivante, elle chante et danse. Le soleil éclaire la vallée et il éclaire la cabane.

C’est un lieu étrange, en dehors du temps. Le vent y souffle, mais différemment… Il joue avec les bambous, dessine des vagues sur la rivière. Il chante lui aussi. Les montagnes, derrière, sont souvent dans la brume, mais cela n’empêche pas le soleil de se frayer un passage. Un petit chemin traverse la vallée de bout en bout et passe à peu de distance de la cabane. Cette dernière est la seule marque humaine du paysage avec le chemin qui y mène. Il y a la cabane, la rivière, les bambous, le chemin et l’ensemble de la vallée entourée de monts souvent brumeux.

C’est un étrange chemin, car si l’on se poste un peu en hauteur dans la forêt pendant un temps assez long, on est surpris par le fait que pratiquement aucun être humain ne le parcourt. J’ai épié d’hypothétiques passages pendant un certain temps et je n’ai vu personne. C’est donc un chemin solitaire, comme la cabane.

C’est une cabane que rien n’habite, dans une vallée perdue où passe un chemin que personne n’emprunte, au milieu des monts brumeux où coule une rivière. Cependant, le vent et la rivière donnent au lieu une impression de fraîcheur, de vie.

Rien ne vient jamais troubler la quiétude du site. Seuls quelques animaux apparaissent parfois, puis repartent comme si de rien n’était.

*
*       *

Je suis venu ici pour trouver quelque chose. À l’autre bout de la terre, très loin de chez moi, j’ai voyagé à la recherche du sens.

Je pensais qu’en changeant de décor, qu’au fil des rencontres, le sens du simple fait d’être allait m’apparaître progressivement, et modifier mes repères, mes angles de vue, m’éclairer sur la vie.

Je voulais une réponse qui s’impose d’elle-même, qui ne soit pas de l’ordre de la croyance ou de la discussion métaphysique. Je voulais que l’évidence m’apparaisse sans me laisser de choix, sans que je n’intervienne nullement dans ce processus, afin que tout retour en arrière soit impossible.

C’est cette quête qui m’a finalement amené à la « vallée du Rien ». C’est ainsi que j’ai fini par la baptiser après plusieurs jours d’observation. Autrefois, le Rien m’était insupportable, il fallait toujours qu’il se passe quelque chose : « tout plutôt que rien ! ».

Je me trouvais pour la première fois de ma vie confronté à un Rien qui ne me donne pas envie de fuir. Il ne se passait jamais rien dans ce lieu, et pourtant je m’y sentais bien. Ceci dit, l’endroit n’avait rien de mortifère, de délaissé ou abandonné. Il y avait des indices de vie humaine : le chemin était praticable et la cabane aucunement endommagée. Les alentours étaient dégagés, comme si quelqu’un vivait là.

Je m’étais retrouvé ici par hasard en m’enfonçant au cœur des montagnes, en pleine forêt, sans rencontrer âme qui vive.

*
*       *

Je suis perdu au milieu de nulle part, et il se passe quelque chose.

Je me sens insignifiant, dénué de toute importance. Je pourrais disparaître dans l’instant sans que personne ne s’en aperçoive, et pourtant je ressens une grande paix. Je suis vivant comme je ne l’ai jamais été, vivant et libre.

Je me sens insignifiant dans le sens où je ne suis plus vraiment quelqu’un, mon corps lui-même semble inconsistant et m’échappe, seul mon esprit conserve sa vigilance, grand ouvert sur ce qui se passe. Je me sens au-delà de toute compréhension, heureux de ne plus vraiment être dans le pays de nulle part, mais baigné du sens mystérieux d’être là.

Je réalise subitement que tous mes problèmes passés, l’insatisfaction chronique et insupportable qui a été le moteur de ma quête, viennent d’un enfermement lié à mes repères, ceux qui ont construit ma vie depuis le premier jour. J’étais prisonnier de ces repères, de ces normes, prisonnier de sens multiples, mais infirme d’un sens véritable.

Je découvre en me perdant géographiquement et psychologiquement que je trouve le sens au-delà de moi, presque sans moi.

Étrange sensation d’un sens au-delà de toute vie personnelle qui repose dans le vide de moi-même… Enfin, je sors de cet état pour revenir sur la terre de mes repères connus.

Et là, je vois : un homme avance sur le chemin le long de la rivière et se dirige vers la cabane. Je ne distingue pas son visage, mais c’est bien une silhouette d’homme. Il porte un long manteau qui descend presque jusqu’à terre et un large chapeau conique comme en ont les paysans qui travaillent dans les rizières.

Il s’avance tranquillement dans l’espace libre autour de la cabane, pousse la porte et pénètre à l’intérieur sans aucune hésitation. Il est manifestement chez lui.

Une légère brise agite les bambous qui jouent leur étrange musique.

Je décide de lui rendre visite.

*
*       *

C’est la première fois que je pénètre dans le bosquet de bambous.

Après le long temps d’observation de ces derniers jours, je ressens bizarrement une sensation d’accomplissement.

Tout à coup, je réalise que j’avais inconsciemment attendu que le maître du lieu arrive pour pénétrer dans son espace.

Dans le petit bois de bambous, je ressens une grande fraîcheur sur le visage et les mains, sans doute due à la proximité de la rivière.

Tandis que les bambous me racontent une histoire, j’avance vers la porte et je frappe. Le vent se lève, la rivière accélère son mouvement, les bambous parlent de plus en plus fort.

Je me retrouve dans la pénombre de la cabane, de l’autre côté de la porte, sans avoir eu conscience de rentrer ni qu’on me l’ait autorisé.

Je suis comme hébété, suspendu dans le temps et l’espace. À l’extérieur, une tempête s’est levée, les bambous hurlent maintenant plutôt qu’ils ne parlent.

Au milieu de la pièce, face à moi, il y a une table basse et deux coussins.

Au fond, une banquette, et sur la banquette, assise, une jeune fille qui me regarde fixement, les yeux grands ouverts.

C’est encore une enfant ou une adolescente, elle ne doit pas avoir plus de seize ans, mais ses yeux immenses, noirs, forcent le respect.

Une étrange profondeur émane d’elle ; sombre, une magnifique chevelure noire flotte autour de son visage. Elle paraît irréelle.

Je suis suspendu à cette vision, momifié, incapable de mouvoir la moindre partie de mon corps.

Elle me regarde sans ciller, mais son regard ne s’arrête pas sur moi, il semble plutôt me traverser.

Tout à coup, l’homme âgé, que je suis, redevient un enfant de dix ans, fait de pureté et d’innocence, décidément insignifiant, en contemplation béate devant cette merveilleuse apparition.

Je me sens comme lavé de l’intérieur, ma tête se vide, je ne suis plus qu’un ectoplasme transparent où plus rien ne s’accroche.

Et puis une voix sur ma droite, un peu en retrait dans un angle de la pièce. Je parviens à tourner la tête, une silhouette se dessine, c’est l’homme du chemin, celui que je suis venu voir.

C’est un vieil homme qui me regarde gentiment avec son chapeau conique sur la tête et qui semble murmurer « … en dehors de l’Esprit, il n’est rien… »

Je connais ces paroles, mais je ne suis plus maître de moi-même, mon attention va de l’un à l’autre, manipulée par un marionnettiste invisible.

De sombre, la jeune fille est devenue noire, ses cheveux volent autour de son visage – on dirait que la tempête a pénétré à l’intérieur de la cabane, son regard me scrute sauvagement, je baisse la tête pour me protéger quand un nom retenti à l’intérieur de mon crâne : « Niguma » !

*
*       *

J’entends le chant des oiseaux qui m’amène doucement vers le réveil. Ma conscience sort d’une longue nuit : je me sens merveilleusement bien, tellement reposé, habité d’un bonheur léger.

Je mets quelque temps à réaliser que je suis toujours à l’intérieur de la cabane, allongé sur la banquette. J’ouvre lentement les yeux : le décor est toujours le même, mais la jeune fille et le vieillard ont disparu.

Le nom de Niguma me revient à l’esprit. C’est elle qui a dit ces mots « … en dehors de l’Esprit, il n’est rien… ».

Niguma, Nigupta en sanskrit, est à l’origine de la lignée Shangpa dans le bouddhisme tibétain avec une autre femme, Sukhashiddi, lignée dans laquelle j’ai été formé pendant plusieurs années. Elle était jeune fille quand elle a atteint l’état de bouddha, c’est-à-dire l’état d’éveil. Elle vivait au Cachemire en yogini cachée, mais très vite sa réputation d’être éveillé devint grande. Elle apparut à un Tibétain, Kyungpo Naljor, dans un corps d’énergie, et c’est lui qui démarra la lignée.

J’en suis certain, c’est elle que j’ai vue hier, comme dans un rêve, et le vieil homme parlait par sa bouche. « Tout est l’Esprit, disait-elle, les formes, les sons, les phénomènes, sont ton propre esprit, en dehors de l’Esprit il n’est rien… » C’est bien ce qui m’a amené ici, si loin de chez moi, la recherche de la nature du réel, le vrai en quelque sorte. Les paroles de Niguma m’avaient tout de suite fasciné ; j’avais acquis immédiatement la certitude qu’elles disaient le vrai, et que c’était bien cela qu’il fallait expérimenter pour sortir du chaos de la vie. Des siècles avant que je naisse, elle parlait de ce qui était ma quête avec des phrases qui me touchaient au plus profond, et avant même d’être adulte, elle s’était libérée de notre misérable condition d’être humain.

L’énergie de Niguma me ramène à la mienne, et les innombrables souffrances des milliers d’êtres qui peuplent ce monde commencent à défiler dans mon esprit et sous mes yeux. Je ressens dans ma chair et dans mon esprit la manifestation violente de ces souffrances, comme si j’étais relié par un fil invisible, un cordon ombilical, à tous ces êtres de chair. Je ressens leurs...