//img.uscri.be/pth/a94a6ccfa9aed3e7a18615c757eff67257f14d9a
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 1,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : PDF - MOBI - EPUB

sans DRM

Le puits de mes rêves

De
198 pages

Nos nuits avaient cela de particulier que lorsque nous étions arrachés à nos rêves puis nous nous rendormions, le rêve qui avait été interrompu se poursuivait à l’endroit même où nous l’avions laissé : joli oiseau que nous étions sur le point d’attraper, gâteau dans lequel nous allions mordre ou boîte à trésor que nous avions déterrée dans le jardin. Étrange pouvoir que celui-là : nous retrouvions la suite de l’histoire au fond du puits...


Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

Couverture

Image couverture

Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-65807-4

 

© Edilivre, 2014

Citation

 

 

« Quand l’homme meurt, son livre de compte se ferme. Mais il y a cinq sortes de personnes dont les livres d’actions restent ouverts :

– Celui qui plante un arbre,

– Celui qui creuse un puits ou aide à la distribution de l’eau aux autres,

– Celui qui construit une mosquée ou aide à sa construction seulement pour plaire à Dieu.

– Celui qui écrit leSain-Coranou travaille pour le Saint-Coran de telle sorte que les croyants puissent en tirer profit,

– Celui qui laisse des enfants purs, pieux, bien élevés, sur le Droit chemin »

Hadith

Dédicace

 

 

À ma douce mère

Et à mon défunt père

 

 

À ma femme chérie

Et

À mes adorables enfants

 

 

Aux Miens !

Et, à tous ceux qui se reconnaîtraient dans ces réminiscences !

Et qui sauront y lire entre les lignes, ce que j’ai omis, par oubli, par ignorance ou tout simplement par pudeur.

Préambule

Qui suis-je, si ce ne sont ces petites pièces d’un puzzle, éparpillées dans la conscience, la mémoire et le cœur de mes proches et des gens que je côtoie régulièrement. Chacun a de moi, une pièce, voire deux, de ce puzzle, et croit détenir, volontairement ou inconsciemment tout le jeu. Et c’est à travers, cette lunette qu’il me juge et delà se comporte avec moi.

Et qui suis-je moi-même réellement pour moi-même ? Suis-je conscient de toutes les entités qui me forment ? Ou n’ai-je qu’une impression de moi-même ? Qu’en est-il de mes propres représentations de moi-même ? M’appartiennent-elles vraiment, ou ce sont ces gens qui en sont les véritables concepteurs, et donc les propriétaires ? Si c’est le cas, et il l’est sûrement, que me faut-il faire pour prendre ou reprendre possession de mes entités ?

Arriverais-je à réunir tous ces gens pour leur demander, et quémander les pièces manquantes ? Ou devrais-je me résigner à errer dans les limbes du non-sens ?

Se peut-il que la disparition, ou la mort, ou l’absence, ou le silence, ou toutes ces métaphores ou allégories, soient la pièce manquante, ou l’ultime toile de fond qui servira à reconstituer le sens de ce non-sens que je suis, ou ce que je dois être, ou ce qu’on veut que je sois, et somme toute ce qu’on a bien voulu faire de moi ?

– Se peut-il qu’une certaine vérité soit dans le cœur des enfants ? Ou tout au moins, si ce n’est pas vraiment, c’est sincèrement !

La sincérité n’est-elle pas le fait de dire les choses, sans arrière-pensées, sans visées si ce n’est le plaisir de les relater, parce qu’elles sont là, au fond de soi, ou encore dans les yeux des autres ? Mais, est-ce réellement arrivé comme ça ? Personne ne pourrait l’affirmer avec certitude. Il y aurait toujours une part d’interprétation, de vision personnelle des choses, et qui n’engagerait que celui qui raconte.

Deux frères ayant vécu dans la même maison, les mêmes événements, dussent-ils être des jumeaux, pourraient-ils raconter la même chose ? Ils en feraient sûrement part de manières différentes. Les détails ne prendraient pas la même importance chez l’un comme chez l’autre, et par conséquent c’est l’événement même qui s’en trouverait changé, et parfois même la chronologie en serait bousculée.

J’en vis l’expérience chez moi, avec mes frères. Nous n’avons pas la même perception de notre histoire commune. J’en fais l’observation tout seul, et j’essaie de démêler ce que nous nous sommes mis d’accord tacitement à admettre comme passé, à force de le raconter entre nous, comme souvenirs, et les visions personnelles de chacun de nous. Souvent aussi, même ceux d’entre nous qui n’y étaient pas, car absents ou pas encore nés, racontent des événements comme s’ils y avaient assisté.

Je me rappelle un événement qui s’est passé chez nous. Nous nous le partageons, mon cousin et moi, s’il se le rappelle encore. Nous n’en avons jamais parlé. Mais, ce jour-là fut une gloire pour lui et son père ! Alors que pour moi, je m’en souviens comme étant un jour où j’ai déçu mon père face à mon oncle.

En réalité, ce n’est pas mon oncle. C’est le mari de la cousine maternelle de mon père. Mais chez nous, on appelle tous ceux qui viennent du côté de la maman, ou de la grand-mère, oncles maternels, donc, il était Khali1 !

Voilà comment les choses s’étaient passées dans mon souvenir. Je ne sais comment nous étions ensemble, dans notre salon ; je devais avoir dix ou onze ans, alors que mon cousin en avait un de moins. Il était, disait-on, précoce. Nous étions dans le même niveau scolaire. Nous jouions innocemment, à quelques jeux de société, comme le souhaitaient nos parents qui faisaient partie de la génération de l’Indépendance, nourrie aux films égyptiens, du genre des acteurs classiques « Chadia et Chenaoui » dans leur jeunesse ; d’ailleurs, ils étaient leurs contemporains. Soudain, nos chers papas nous interpelèrent pour savoir lequel de nous deux écrivait le mieux en arabe !

Mon père était instituteur. Il avait une très belle écriture aussi bien en arabe qu’en français, comme la majorité des instituteurs (surtout d’autrefois). Il était sûr de moi.

Mon oncle était un Khlifa2, qui deviendra par la suite Caïd. Il m’intimidait toujours par son élégance et ses manières fières.

Ce fut pour moi la catastrophe. J’étais crispé, incapable de tenir le stylo, et j’écrivis la petite phrase débile qu’on nous dictait en arabe : « je m’appelle… ». Le résultat prouva les prétentions de mon oncle, et fut pour mon père une source de déception, lui, qui était l’intellectuel, le didacticien. Lui, qui gagnait à tous les jeux de société, il venait de perdre (la face) ce jour-là, à ce jeu cruel devant cet oncle fier de son fils.

Aujourd’hui encore, quand j’écris, je pense à feu mon père. Qu’en penserait-il ? Que dirait-il de mon écriture qui s’est beaucoup améliorée depuis ?

Souvent, mes collègues me complimentent quand il m’arrive d’écrire quelques notes en arabe, mais j’aurais aimé que ce soit mon père qui le fasse !


1. Oncle maternel.

2. Grade supérieur des forces auxiliaires, au-dessous de Caïd.

La fleur dépaysée

Elle fut cueillie à l’âge de dix-huit ans. Elle poussait dans une plaine fertile, délimitée à l’horizon par la chaîne du Haut Atlas, dans sa partie occidentale. Le climat y est assez chaud, mais autrefois, les quatre saisons étaient bien distinctes. Puis, elle fut transplantée loin de sa terre natale, à quelques six cents kilomètres, au nord.

Son nouvel habitat n’était que béton et pétarades des cyclomoteurs et des voitures qui circulaient à cette époque-là, dont l’une ajoutait à l’attrait qui attacha cette innocente princesse à l’étranger beau et surhumain, venu la ravir aux siens, comme un chevalier des contes d’autrefois, mais dont la monture énigmatique semblait appartenir à un rêve encore indéfini.

Quelques soixante ans plus tard, elle ne connaît de la métropole qu’un diamètre de cinq cents mètres autour de la maison où elle avait débarqué la première fois. Elle peut se rendre sans grande difficulté au bain maure, pourtant situé juste derrière le grand hôpital qui est en face de la maison. Dans la direction opposée, il y a la maison d’un oncle qui y habite depuis une quarantaine d’années ; on peut y aller par deux côtés, mais elle n’en maîtrise qu’un seul.

À la maison, elle commence à préparer tout ce qu’elle sait cuisiner, très tôt le matin, suivant ce qu’elle avait hérité comme coutumes ancestrales : H’ssoua3, Betboute4, vermicelle, ou riz à dix heures du matin, et puis, elle lance les préparatifs du déjeuner. Elle ne prend de répit qu’entre quinze heures et dix-sept heures, si personne ne vient lui rendre visite. Et puis, c’est l’étape du dîner…

Quand elle s’assoit pour se reposer un peu, près de la télé, elle ne la regarde jamais. Elle rêvasse et somnole. Elle retourne dans son passé. Elle rejoint son château d’autrefois, où la vie était simple et heureuse, bercée par le rythme des saisons, là où les gens, naïfs et heureux, riaient juste parce qu’ils buvaient un bon thé, ou parce qu’un tajine les réunissait, fût-il celui où ont mijoté un morceau de courge, ou des navets, mais ô ! Combien délicieux, parce que partagé avec ceux qu’on aime sans avoir cherché à les aimer, seulement parce qu’on est amour et partage !

Cette fée du logis, d’un autre temps, n’a aucun souvenir de ces quelques soixante ans vécus en ville, mais elle ne tarit pas quand elle raconte les mille et un détails des dix-huit années qu’elle a vécues au milieu des siens, parmi les coquelicots et les oliviers. Son rire franc et enfantin emplit les moindres recoins de la maison, quand elle évoque cette époque de sa vie. Elle atteint un bonheur jamais égalé car elle échappe, à ces moments-là, à la civilisation. Elle se referme telle une huître sur sa perle brute, aux formes imparfaites, mais d’une pureté rare !

Ma douce maman ! Je ne peux imaginer que tu puisses un jour disparaître comme ça, sans me laisser de toi que ce rire candide, ces yeux rêveurs, ces saveurs des tajines du terroir et puis ces réminiscences qui remontent, de temps en temps, du puits de tes yeux profonds dont les eaux ne sont plus aussi limpides qu’autrefois.


3. Traditionnelle soupe à la farine.

4. Pain plat levé rapidement et cuit à la pièce dans une poêle de métal ou d’argile.

Le destin des reines

Grand-père, après avoir travaillé un certain temps comme infirmier à Casablanca, fut obligé de suivre un médecin français dans ses déplacements. Mon père devait avoir quelques deux ans à cette époque-là. Sa mère, la première femme de grand-père, descendante d’une famille de pachas, n’avait pas pu supporter l’autorité patriarcale de grand-père. Un jour, celui-ci l’avait frappée avec son grand ceinturon, alors elle quitta la maison sans rien prendre avec elle, laissant mon père dans ses premiers langes. Elle s’en retourna chez ses parents, lesquels réclamèrent aussitôt le divorce.

Grand-père, qui appartenait à la génération de la polygamie, avait déjà une deuxième épouse installée à la maison. Il l’avait choisie très jeune, presque une enfant. Elle devait avoir treize ans. Elle faisait l’apprentissage de la vie auprès de la première épouse. Ce n’était pas encore prévu qu’elle allait entrer en scène. Mais le départ de la première épouse précipita son couronnement, et la jeune fille se retrouva femme du jour au lendemain. Elle avait, en plus, hérité d’un bébé ! Elle l’éleva de son mieux. Elle l’aimait comme s’il était son propre fils. Et ceci dura un bon bout de temps. Une vingtaine d’années. Elle ne donna naissance à une fille qu’après quelques quatorze ans.

Grand-père alla travailler à la ville de Taroudant un certain temps. Puis, une autre mutation le conduisit à la ville de Tadla. Là, il jouissait d’une grande notoriété. Il y était considéré comme un médecin. Il pratiquait de petites opérations, faisait des transfusions, soignait les blessures. Il habitait une grande maison, et les notables de la ville y venaient souvent dîner. Grand-mère, la deuxième, régalait les invités avec des tajines succulents, où il n’y avait que de la viande parfumée de filaments de safran, et couronnées d’amandes frites. Grand-mère avait toujours une grande quantité de safran à la maison. C’était un signe de richesse. Mon père nous racontait comment ces tajines sentaient le safran à des lieux à la ronde, et le fait d’en manger vous laissait un goût, qu’on n’était pas prêt d’oublier ; leur souvenir lui faisait toujours venir l’eau à la bouche, et il clapait de la langue à chaque fois qu’il le racontait !

Le poulet fermier, notamment de grands coqs, subissait le même traitement. Il n’était pas permis d’utiliser des légumes en présence des invités. Seul le couscous pouvait admettre cet assortiment. Et là, c’était d’abord un couscous préparé à la main : les grains de semoule étaient roulés savamment avec les paumes douces de cette femme généreuse. Pour l’astuce finale, avant de servir, elle versait du lait sur les légumes qui bouillaient encore sur le feu, et éteignait au moment où le lait montait. Mon père nous répétait combien c’était savoureux, et qu’il n’avait plus jamais mangé de tels couscous.

Pendant cette époque, mon père qui était un enfant précoce, eut un jour une vision. Il prit ses craies et dessina sur le mur de la chambre toute une escadrille d’avions qui bombardait des soldats. Il y avait des morts partout et des femmes qui courraient avec des enfants dans les bras. Il avait le don du dessin, et le tableau était d’un réalisme poignant. Grand-père qui rentrait du travail, au lieu de se fâcher parce que le petit avait barbouillé le mur, fut sidéré en voyant la scène. Il prit le petit dans ses bras, et lui posa des questions sur ce qu’il avait dessiné, d’où il l’avait copié, et pourquoi il l’avait fait. Mon père ne trouva rien à répondre : c’était venu comme ça ! Il avait imaginé cela en écoutant la radio. Or, quelques jours plus tard, la deuxième guerre mondiale éclata !

Grand-père qui était obligé de recevoir les notables chez lui, et dont la plupart étaient des alliés des colonisateurs, commença à avoir peur pour cet enfant qui s’imprégnait trop de ce qu’il écoutait. Grand-père jouait d’ailleurs un double jeu, puisqu’il s’occupait d’approvisionner les résistants, et c’était chez lui, qu’atterrissait la cargaison d’armes avant d’être acheminée, en pleine nuit vers les nationalistes.

Un jour, grand-père était en train de servir son fameux thé à ses invités. C’était le thé parfumé à l’âanbar5: on accrochait une ambrière en argent, suspendue à une petite chaînette du même métal, aux abords de la théière ; elle contenait un morceau d’ambre pur. Une fois que le breuvage était bien aromatisé, on enlevait l’ambrière, jusqu’à une nouvelle utilisation. Grand-père et ses invités commencèrent à siroter leur nectar, quand mon père se faufila dans le salon et déclara à grand-père qu’un homme était venu ce matin-là à la maison, et qu’il avait déposé une grande caisse. Grand-père dut faire preuve d’un grand sang-froid, et marmonna à l’enfant d’aller jouer dans le jardin. Mais une fois les invités partis, lui et grand-mère passèrent toute la nuit à ranger ce qu’ils pouvaient emporter, et le lendemain matin, ils étaient déjà en route vers Casablanca. Ils ne pouvaient rester à Tadla, parce que la caisse en question était pleine de fusils, et s’il était venu à l’esprit des invités de douter de quelque chose, grand-père aurait eu un sort fatal.

C’était comme cela que la vie avait repris à Casablanca, et la prospérité aidant, grand-père put refaire sa vie en toute sécurité.

Ma tante naquit peu de temps après à Casablanca, puis mon grand-père eut envie d’une autre femme. Il épousa alors ma troisième-grand-mère, qui lui donna une fille, mais dut, elle aussi, abandonner la maison à la seule femme qui supporta l’humeur de cet homme sévère, mais, dira-t-elle plus tard, juste.

Je n’ai pas beaucoup de souvenirs de grand-père, à part les petits déjeuners dans sa chambre. J’étais le premier petit-fils. C’était lui qui me donna un nom, et sacrifia pour mon baptême un grand mouton. Quand je me réveillais, je me dirigeais vers sa chambre, où il était en train de boire du café au lait, en mangeant des toasts de pain beurrés. Après, il épluchait des pommes dont il avait toujours deux caisses qui mûrissaient dans de la paille, sous son lit. Il me découpait des tranches de pommes et me les donnait à manger, en farfouillant dans mes cheveux, dans lesquels il mettait son nez et me demandait d’où venait cette odeur de pigeons qui s’en dégageait, et si c’était un vol de ces oiseaux-là, qui aurait frôlé ma tête !

Un soir, il me demanda si j’avais dîné, mais quand je lui répondis que ce n’était pas un dîner puisque nous n’avions mangé que du riz au lait, il appela grand-mère, et lui ordonna de toujours faire un vrai dîner pour son petit-fils.

Après la disparition de grand-père, mon père commença à recevoir ses collègues instituteurs à la maison, un jeudi par mois. En réalité, c’était chaque jeudi, chez l’un d’eux. Ils étaient un groupe de huit personnes. Mais, c’était chez nous qu’ils se régalaient le mieux.

Mon père acheta un robot Moulinex, les premiers qui avaient fait leur apparition sur le marché. Il pouvait faire de la viande hachée, des salades de toute sorte, des jus… Et c’était alors le tour de mes tantes de prendre les commandes de la cuisine, devenue moderne. Grand-mère se retira de la scène, et ma mère essaya tant bien que mal de suivre, mais étant analphabète, elle ne pouvait ni faire marcher le robot ni lire les recettes.

Les frites firent leur entrée en scène et devinrent le plat de choix des enfants, même si nous les frisions souvent à l’huile d’olives. Il y avait toujours de grands tonneaux de cette huile qui arrivaient du bled, alors que celle de tournesol coûtait de l’argent, et cet argent commençait à manquer à la maison. Parfois, nous échangions cinq litres d’huile d’olives contre un litre de la fameuse huile Cristal !

Peu à peu, mes sœurs aînées rejoignirent mes tantes, et comme ce qui se passe dans toutes les familles, quand les filles grandissent, elles usurpent la place de la mère, et commencent à commander dans la cuisine. Les mamans ne font plus que ce que leurs filles proposent. Souvent, elles deviennent leurs simples assistantes. C’est ainsi que les bonnes recettes se perdent, et la plupart des fois, les mamans perdent aussi la main. En vieillissant, Grand-mère ne savait plus cuire ne serait-ce qu’un œuf ! Elle se contentait de mettre sa grande cafetière sur le gaz et la laissait bouillir, à l’ancienne. Encore fallait-il qu’elle puisse mettre la main sur des allumettes, parce que les briquets, ce n’était pas de son ressort !

Plus tard, quand elle revenait chez nous, parce qu’elle vivait chez mon oncle à Rabat, ma mère lui faisait des betboutes avec plein de beurre, qu’elle mangeait de bon cœur, alors que chez son fils c’était le régime draconien, prescrit par le médecin.

Souvent aussi, ma mère et grand-mère se préparaient lemkassar6, une vieille recette à base de pain de la veille ou de deux jours, qu’elles découpaient en petits morceaux, et qu’elles arrosaient d’un bouillon d’oignons, de lentilles, et de tomates, et qu’elles mangeaient avec délices en parlant d’autrefois, du temps où elles étaient reines !

C’était un vrai plaisir de les entendre raconter ce passé glorieux, et autant ma mère parlait avec des soupirs et des expressions vagues, autant grand-mère donnait des informations sur les événements et les personnes avec une telle précision et une telle véhémence quand quelqu’un la contredisait, qu’on était obligés de baisser les bras devant tant de preuves et tant de fraîcheur de mémoire.

Cette bonne femme savait par cœur notre arbre généalogique, l’histoire des prophètes et beaucoup de contes qui meublèrent l’enfance de trois générations. Et si l’ogresse de ses contes avait adopté l’enfant qui avait tété son sein, Grand-mère, quant à elle, elle usa tant du sein dela clémence pour réconcilier tout le monde !


5. L’ambre gris qui est une concrétion intestinale du cachalot utilisée en parfumerie.

6. Le « découpé », en parlant du pain rassis qu’on découpe en petites bouchées.

Le chas de l’aiguille

Vers l’âge de huit ans, c’est-à-dire trois ans après la mort de grand-père le patriarche, mon jeune oncle qui avait quatorze ans, était devenu comme un frère pour moi. Nous vivions dans une grande villa, dont la bâtisse avait été construite par un médecin italien, mais dont le jardin avait été imaginé par grand-père, qui avait acheté cette propriété à cet étranger rentrant chez lui, à l’Indépendance du Maroc.

Grand-père, après un long périple qui le mena de Taroudant jusqu’en France, s’était installé à Casablanca, et avait réussi à se faire embaucher comme infirmier dans l’hôpital public. Grâce à sa perspicacité et ses dons de soigneur, il était devenu le seul marocain à être admis dans le bloc opératoire : nous avons une photo de lui, au milieu de médecins, tous européens, et lui, avec son turban, la tête haute, l’air fier !

Mon père nous racontait comment grand-père, qu’on appelait Ba azizi,7 travaillait dans les souks des alentours de Casablanca. Il avait acheté une voiture et fait passer le permis à mon père. Cette voiture était une sorte de cabinet ambulant pour les consultations et les soins !

Ce médecin en herbe soignait surtout les plaies infectées. Les gens ne se souciaient pas trop de l’hygiène, et ils se ramenaient avec des abcès qui auraient fait peur à un médecin chevronné. Qu’à cela ne tienne. Grand-père opérait, nettoyait à grands coups d’alcool et de pénicilline en poudre, distribuait des calmants, et le résultat était toujours une réussite ! Il pouvait même faire une anesthésie, si le cas le...