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Le Puy de Montchal

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386 pages

Mon nom de baptême est André. Mon nom de famille est Criquet, dit Tourtemolle à cause du métier de mon père, pâtissier, dont la boutique se voit encore à Clermont-Ferrand, sur la place de Jaude.

Mon père ayant déjà placé ses deux fils aînés dans la pâtisserie, ou, comme disait l’oncle Chaudefer, le quincaillier de la rue des Gras, les ayant « fourrés dans le pétrin, » ma mère, qui me croyait destiné à devenir au moins premier président du Parlement de Paris, me fit mettre, à l’âge de seize ans, « dans la plume, » c’est-à-dire en apprentissage chez maître Durepatte, procureur au bailliage de Clermont.

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Alfred Assollant

Le Puy de Montchal

I

LE TROISIÈME CLERC DE MAITRE DUREPATTE PROCUREUR A CLERMONT-FERRAND

Mon nom de baptême est André. Mon nom de famille est Criquet, dit Tourtemolle à cause du métier de mon père, pâtissier, dont la boutique se voit encore à Clermont-Ferrand, sur la place de Jaude.

Mon père ayant déjà placé ses deux fils aînés dans la pâtisserie, ou, comme disait l’oncle Chaudefer, le quincaillier de la rue des Gras, les ayant « fourrés dans le pétrin, » ma mère, qui me croyait destiné à devenir au moins premier président du Parlement de Paris, me fit mettre, à l’âge de seize ans, « dans la plume, » c’est-à-dire en apprentissage chez maître Durepatte, procureur au bailliage de Clermont.

C’est là, trois ans plus tard, en 1665, que je fus témoin de la terrible aventure qu’on va lire.

C’était, je m’en souviens encore, le 23 mai, vers cinq heures du soir. Il faisait un temps admirable. Nous étions, les deux autres clercs et moi, assis dans l’étude, et occupés à copier des requêtes, tout en regardant parla fenêtre du jardin les oiseaux qui chantaient et volaient dans le ciel bleu.

Je ne sais à quoi pensaient mes voisins ; pour moi, je bâillais d’une façon royale, et je pensais à la petite Rose Alavoine, fille unique de Françoise Alavoine, propriétaire de l’auberge du Roi Nègre à Besse-en-Chandesse, avec qui j’avais dansé toute une nuit au mois de janvier pré. cèdent quand sa cousine épousa Casaubon, receveur des tailles à Pontgibaud.

Je repassais dans ma mémoire tous les charmes de Rose.

Premièrement, elle avait le nez le plus droit et le mieux fait du monde, quoiqu’un peu retroussé ; mais c’est une si jolie chose qu’un nez retroussé !

Secondement, son teint était si transparent et si pur !

Troisièmement, elle avait de si beaux cheveux blonds !

Quatrièmement, sa taille était si svelte et sa démarche si gracieuse !

Cinquièmement, ses yeux étaient si bleus et si doux !

Sixièmement, quand elle partit avec sa mère le lendemain de la noce, et quand je lui fis serment au fond du corridor que je l’aimerais éternellement et que je me percerais sur-le-champ d’un coup de poignard si elle ne me permettait pas de la revoir bientôt, elle répondit avec tant de bonté que la ville de Besse-en-Chandesse n’est pas à plus de douze lieues de Clermont, et que je serais le bienvenu en toute saison chez tous les habitants de Besse !

Comme j’en étais là de mes souvenirs, la voix désagréable de maître Durepatte, mon patron, se fit entendre à quelques pas de moi et troubla ma délicieuse rêverie.

M. Durepatte était assis sous la tonnelle du jardin et faisait ses confidences à sa femme.

Je ne sais ce qu’il avait dit auparavant ; mais voici ce qu’il disait alors :

  •  — Oui, Clarisse, je suis très-embarrassé. C’est une affaire que je ne puis confier au premier venu. Il s’agit peut-être de la vie de M la marquise de Montchal. D’un autre côté, partir moi-même, c’est dangereux... Le marquais n’aurait qu’à me faire jeter dans le lac Pavin ; toutes les procédures du Parlement ne m’en retireraient pas... Et je connais le marquis ! Il se soucierait de me noyer comme de noyer un chat. L’an dernier, il a fait couper la main droite d’un huissier qui venait lui réclamer une dette de 5,000 francs. Deux autres ont été à moitié assommés par son ordre et laissés tout nus sur la neige, au mois de décembre. Je n’aurais jamais fini de te dire tous les mauvais tours qu’il a joués aux gens de loi.me
  •  — Mais, dit Mme Durepatte, c’est donc un scélérat ? Il faut le dénoncer aux juges des Grands Jours.
  •  — A quoi bon ? demanda le mari. Le marquis de Montchal n’est pas de ceux qui se laissent prendre ; il a trop d’esprit pour cela. C’est un gentilhomme si poli, si aimable, si insinuant, si souple, si perfide ! Il a tant d’amis dans la province et même à la cour ! M. le duc de Bouillon, gouverneur d’Auvergne, est son cousin. M. le procureur général Talon et M. le président de Novion lui sont tout dévoués. S’il me faisait assassiner sur la route, à qui pourrait-on demander justice ?
  •  — Eh bien, reprit la dame, envoie quelqu’un de tes clercs.
  •  — Bonne idée ! s’écria Durepatte. Je vais y envoyer Martin. Il est intelligent ; il fera très-bien la commission, et de plus, c’est un assez mauvais sujet qui n’a ni femme, ni enfants. S’il arrivait quelque malheur...
  •  — Personne ne le regretterait, interrompit Mme Durepatte.

Martin, c’était le premier clerc. Il cligna l’œil droit en me regardant et me dit tout bas :

  •  — As-tu entendu la patronne ?... Me faire jeter à l’eau par le marquis ! Pas si bête !

Au même instant, maitre Durepatte entra dans l’étude, et lui dit d’un air riant :

  •  — Mon cher Martin, j’ai besoin de toi pour une promenade.
  •  — Ah ! répondit Martin, comme ça se trouve mal, patron ! Depuis deux jours, j’ai une fièvre de cheval.
  •  — Bah ! l’air de la montagne te guérira.
  •  — De la montagne !... Ah ! patron, si vous saviez comme le médecin me l’a défendu !... Hier encore il me disait : Martin, si vous mettez le pied hors de Clermont avant le 1er juillet, vous attraperez un refroidissement qui deviendra une pleurésie, et alors... alors... vous êtes un homme perdu !

Maître Durepatte leva les épaules :

  •  — Perdu ! perdu ! Un homme perdu parce qu’il va se promener à cheval à douze lieues d’ici et porter une lettre à un marquis ; parce qu’il va voir comme je le vois, facie ad faciem, face à face, la plus charmante et la plus infortunée marquise de France ; parce qu’il sera reçu comme un prince, nourri comme un roi, désaltéré comme un empereur, et qu’il reviendra dans deux ou trois jours à Clermont où je promets, moi qui n’ai jamais menti....
  •  — Excepté quand c’était nécessaire, murmura Martin entre ses dents.
  •  — ... De lui donner une gratification de dix écus pour la peine qu’il aura prise de se promener à cheval comme un saint Georges, de dîner comme Notre Seigneur Jésus-Christ aux noces de Cana, de voir la plus belle dame de toute la province...
  •  — ... Et d’être jeté au fond du lac Pavin par ordre du marquis de Montchal, s’écria Martin... Merci, patron... Martin, tout Martin qu’il est, tient à sa peau comme l’empereur d’Allemagne peut tenir à la sienne ; et, s’il s’agit de porter du papier timbré au marquis, serviteur... Je ne suis pas las de vivre, ni pressé d’engraisser les truites du lac Pavin pour sa table.

Maître Durepatte garda un instant le silence. Puis, d’un air de reproche :

  •  — Tu m’écoutais tout à l’heure ! dit-il.
  •  — Je ne vous écoutais pas, patron, Dieu m’en garde ! mais je vous entendais ; ça suffit... à bon entendeur, salut !

Maître Durepatte enfla ses joues et souffla quatre ou cinq fois à la manière des phoques en battant la mesure avec ses doigts sur son bureau. Evidemment, comme il l’avait dit à sa femme, il était très-embarrassé.

Enfin, il tourna la tête vers Gilbert, le second clerc, et vers moi :

  •  — Comme ça, dit-il, personne ne veut aller chez le marquis de Montchal ?...

Gilbert ne répondit rien, il baissa la tête en recopiant avec rage la requête des habitants de Saint-Nectaire contre le maréchal de la Ferté qui leur disputait la propriété de la forêt de Saillans...

  •  — Eh bien, et toi ? demanda maître Durepatte.
  •  — Moi ? dit Gilbert. Vous savez bien, patron, que je suis homme de plume et non homme d’épée. D’ailleurs, si Martin a la fièvre, moi j’ai le nez camard ; c’est une maladie encore plus dangereuse, parce qu’on n’en guérit pas.
  •  — Allons ! dit maître Durepatte, en soupirant, je vois bien qu’il faudra y aller moi-même, et cependant j’ai des affaires en train...
  •  — Oui, c’est ça, allez-y ! reprit Martin d’un air goguenard. Voyez-vous, patron, il n’y a de bien fait que ce qu’on fait soi-même. Moi, si j’étais à votre place, je ne voudrais pas y manquer pour vingt mille francs...
  •  — Toi ! interrompit le procureur en colère, si tu dis un mot de plus, je te mets à la porte.

Martin s’aperçut qu’il était allé trop loin et garda le silence.

Pendant ce temps, je pensais, non au marquis, ni à la marquise, ni à maître Durepatte, ni à Mme Durepatte, son épouse, ni à la chance d’être jeté dans le lac Pavin, mais à cette seule, unique et précieuse circonstance que pour aller de Clermont-Ferrand au château de Montchal il faudrait traverser Besse-en-Chandesse, que je serais forcé, pour faire manger l’avoine à mon cheval, de m’arrêter une heure au moins et peut-être une nuit entière à l’hôtellerie du Roi Nègre, et que je verrais ma chère et adorée Rose, ne fût-ce qu’un moment.

C’est pourquoi, sans hésiter davantage, j’essuyai soigneusement ma plume sur ma manche de serge, je serrai mon dossier dans le tiroir et je dis fièrement :

  •  — Monsieur, de quoi s’agit-il ? Je suis prêt.

Maître Durepatte fut si étonné de mon action qu’il en resta muet pendant une minute. On aurait dit qu’il avait quelque remords d’accepter mon dévouement.

  •  — Tu sais de quoi il s’agit ? dit-il.
  •  — Oui, monsieur. D’être poignardé ou jeté dans le lac Pavin, ou assommé de coups de bâton.
  •  — Et tu veux y aller ?
  •  — Quand il vous plaira.
  •  — Eh bien, viens avec moi, petit.

Il me conduisit dans le jardin, me fit asseoir à côté de lui et me dit :

  •  — Ecoute-moi bien, Tourtemolle. Il s’agit de la fortune et peut-être de la vie d’une femme charmante, qui est mariée au plus spirituel, au plus noble, au plus brave, au plus puissant, au plus dangereux scélérat de toute la province, — le marquis de Montchal. Il y a quatre ans, presque le jour même du mariage, que j’avais prévu ce qui arrive. Le marquis a partout des maîtresses et des dettes. Sa femme, qui l’aimait passionnément, qui l’aime peut-être encore et qui est jalouse, a payé déjà deux fois ses dettes avec sa fortune particulière, mais elle ne veut pas payer ses maîtresses, et elle a bien raison. Sa résistance peut lui coûter la vie, car il est capable de tout. Ce matin, j’ai reçu, par une voie secrète, le billet que voici :

     

    « Mon cher Durepatte,

     

    Il veut me forcer de faire un testament en sa faveur. Le bailli de Murols, mon oncle, est dans l’île de Candie à faire la guerre aux Turcs. Je n’ai plus personne qui puisse ou qui veuille me protéger, — personne, — si ce n’est vous, Durepatte. Venez sous un prétexte à Montchal. Venez, je vous dirai tout. Mon malheur est au comble.

    ANGÉLIQUE, marquise de Montchal. »

  •  — Comprends-tu maintenant ce qu’il faut faire ? continua maître Durepatte ; quelle prudence il faut avoir, bien au-dessus de ton âge ?... Le marquis, en te voyant, se défiera de toi ; sois circonspect. Tu verras la marquise, tu la rassureras ; tu observeras tout ce qui se passe autour d’elle et tu m’en rendras un compte fidèle... Tiens, voilà six écus ; tu partiras demain matin, à cinq heures, avec mes instructions écrites que tu brûleras en route après les avoir apprises par cœur de peur d’accident. Je te prêterai ma jument. Tu la ménageras, car les chemins sont a mauvais, et tu seras de retour jeudi matin au plus tard...
  •  — A moins que je ne sois jeté à l’eau.
  •  — Bah ! dit maître Durepatte, qui supportait avec courage les malheurs d’autrui, on ne jette à l’eau que les chiens et les imbéciles.

Muni de cette sentence, de six écus, du bidet de maître Durepatte, d’un pâté froid, œuvre exquise de ma mère, de deux bouteilles de vin, et rêvant au bonheur de revoir Rose, je pris, le lendemain matin, la route du château de Montchal.

II

LES CANCANS DE BESSE

Il est si doux d’avoir dix-neuf ans sur la tête, six écus dans la poche, et un bon bidet de campagne entre les jambes, que je fis, sans m’en apercevoir, les douze ou treize lieues qui me séparaient de Basse-en-Chandesse. J’allais au petit trot dans la plaine et dans la descente, au petit pas dans la montée, me souvenant des conseils de maître Durepatte, qui m’avait dit au moment de partir :

  •  — Tourtemolle, mon ami, je te confie ce que j’ai de plus cher au monde après mes enfants et ma femme, — je veux dire ma jument grise. C’est une bête parfaitement douce et bien dressée que j’ai achetée quarante écus, il y a neuf ans, à la foire de Pontgibaud. Le curé de Pontaumur avait été son premier maître. Je fus le second et je serai le dernier si Dieu me prête vie. Ne la fais pas courir, car elle s’échaufferait ; ne lui donne pas de coups de cravache ni d’éperon, car elle se cabrerait et te jetterait à terre : si elle veut galoper, ne l’en empêche pas, car elle galoperait malgré toi, et tu n’aurais que la honte de ta mauvaise action sans en avoir le profit. En tout, prends bien garde de la contrarier ; cela ne servirait à rien, si ce n’est à te faire casser le cou. Ne lui ménage pas le foin ; elle t’en saura gré. Sois économe d’avoine ; il ne faut pas lui donner de mauvaises habitudes. Et enfin ramène-la en bon état si tu tiens à mon amitié, car j’en jure par saint Gervais et saint Protais, si je lui vois la moindre écorchure à la bouche, au genou, au poitrail ou n’importe en quel endroit, je me priverai pour toujours de tes services.

Au reste, la Grise était une bonne bête, sage et prudente, qui prenait d’elle-même et sans en être priée, l’allure qu’il fallait prendre, s’arrêtant devant toutes les auberges pour me laisser le temps de boire, et dans tous les ruisseaux pour boire elle-même, de sorte qu’étant parti de Clermont à quatre heures du matin, j’arrivai à Besse vers six heures du soir, pendant qu’il faisait encore grand jour.

Naturellement, je n’eus rien de plus pressé que de m’informer de l’hôtellerie du Roi Nègre, tenue par Mme veuve Françoise Alavoine et par ma chère Rose.

Un vieux paysan qui montait la côte en conduisant, avec son aiguillon, une voiture à bœufs chargée de fumier, me montra la maison en disant :

  •  — C’est ici, chez la Françoise.

Aussitôt une grosse femme toute ronde, rouge et de mine réjouie, parut sur la porte et s’écria :

  •  — Tiens, voilà le petit Tourtemolle... Bonjour, petit... On va bien chez toi ?... Que viens-tu faire ici ?... As-tu quelque procès à suivre ?...

Puis se tournant vers le valet d’écurie :

  •  — Eh ! Mathieu, à quoi penses-tu là, planté sur tes jambes, comme une oie ?... Prends donc la jument et mène-la dans l’écurie.. Tu mettras le portemanteau à la cuisine... Et toi, petit, viens souper.

Tout cela fut débité si vite, que je n’eus pas le temps de glisser une seule parole ; à peine un coup de chapeau. Heureusement, l’annonce du souper me fit penser que j’allais retrouver Rose.

Mais je la cherchai vainement des yeux. Rose était absente. En revanche, sa mère, entendant le son des écus que j’agitais tout exprès dans ma bourse pour me donner de l’importance, me préparait un souper de prince.

Un poulet d’abord fut égorgé, plumé, vidé et fricassé, dans le temps qu’un saint homme mettrait à dire son chapelet.

Une belle, grosse et grasse andouille, tendre comme un cochon de lait, fut mise sur le gril.

Une soupe aux choux toute fumante fut servie sur la table, et la Françoise m’avertit que nous allions souper ensemble ; mais je ne voyais que deux couverts. Où donc était, ma chère Rose ?

J’hésitai longtemps à faire cette question : enfin, n’y tenant plus, je demandai timidement ce qu’elle était devenue.

La Françoise ne s’aperçut pas de mon émotion et me répondit tout naturellement :

  •  — Rose ? Elle est au château de Montchal. Madame la marquise l’a demandée la semaine dernière pour l’aider à préparer la fête que monsieur le marquis offre aujourd’hui à ces messieurs des Grands Jours et à toute la noblesse du pays.

Je m’écriai imprudemment :

  •  — Et vous l’avez laissée partir ? Vous n’avez pas eu peur...

Ici la bonne femme m’interrompit :

  •  — Peur de quoi ? De Mme la marquise qui est une vraie femme du bon Dieu, toujours douce, toujours polie, qui ne ferait pas de mal à une mouche, qui est marraine de Rose, et qui l’aime comme sa fille ?...
  •  — De la marquise ? non. Mais du marquis ?
  •  — Ah ! le pauvre marquis ! dit-elle en riant. Tous les gentilshommes lui veulent du mal parce qu’il a plus d’esprit que les autres, parce qu’il est plus généreux, parce qu’il est plus beau et mieux fait, parce qu’il monte mieux à cheval, parce qu’il tire mieux l’épée, et parce qu’il a épousé la plus riche, la plus jolie et la plus heureuse marquise qu’on puisse voir sur terre !... Qu’est-ce que tu veux, petit ? Si elle l’aimait, s’il l’aimait, qui est-ce qui pouvait empêcher le mariage ?...

Après tout, quand on est riche et beau garçon, l’on a bien le droit de faire sa volonté...Qu’est-ce qu’on peut lui reprocher ? De l’avoir enlevée malgré le bailli de Murols, son oncle et son tuteur ?... Eh bien, est-ce qu’elle n’a pas consenti ? Et si elle l’a trouvé bon, est-ce que les autres doivent le trouver mauvais ?

  •  — Et le bailli de Murols ?
  •  — Le bailli ! c’est un vieux fou. S’il avait eu le sens commun, il aurait consenti au mariage. Mais voilà... Quand le marquis alla-lui demander sa nièce en mariage, il prit des airs d’évêque (comme ils font tous dans l’ordre de Malle, où ils sont moitié prêtre, moitié soldat), il lui reprocha d’avoir enlevé M de Randanne, comme si la belle dame n’y avait pas prêté les mains, et d’avoir tué en duel son mari, comme si l’autre n’avait pas eu une épée et des pistolets pour se défendre ; et quand Timoléon (car je peux bien l’appeler par son nom étant sa sœur de lait, propre fille de sa mère nourrice, mais plus vieille que lui de dix ans), quand Timoléon lui dit :me
  •  — Monsieur le bailli, n’avez-vous jamais aimé les dames ni tué personne en duel ou autrement, soit en Auvergne, soit dans le pays des Turcs ?...

Qu’est-ce que le bailli put répondre, si ce n’est de lui tourner le dos grossièrement ? Et qu’est-ce que Timoléon put faire après cela, si ce n’est enlever Mlle Angélique de Murols, la conduire à Issoire et faire bénir le mariage par le curé de la paroisse ? Aurait-il mieux valu que Timoléon se fît moine et Mlle de Murols religieuse, et que tous deux mourussent de chagrin dans l’année ? Réponds, Tourtemolle !

  •  — Est-ce que Mlle de Murols n’avait pas un autre amoureux avant son mariage ?
  •  — Oh ! certes, elle n’en manquait pas !... Tous les gentilshommes de la province tournaient autour d’elle comme les papillons autour d’une rose. Un surtout — le chevalier de Vassivière, un beau garçon aussi, celui-là, pas riche, c’est vrai, mais noble comme le roi, cousin de la marquise, et que le bailli aurait bien voulu avoir pour neveu. On dit même qu’elle l’aimait un peu et qu’elle l’aurait épousé lorsque le marquis se présenta. Vois-tu, petit, quand Timoléon entre quelque part, tous les autres pâlissent et s’effacent comme les étoiles au matin quand le soleil commence à paraître.

Dans son enthousiasme pour le marquis, la Françoise devenait poétique. Je lui dis :

  •  — Est-ce que le chevalier de Vassivière n’a pas tué quelqu’un, lui aussi, car ces beaux gentilshommes de la montagne ne s’en font pas faute, à ce qu’on dit ?
  •  — Certainement, dit la Françoise, certainement ! il a tué le comte de Champeix, une des plus grosses bêtes de tout le pays, un sac-à-vin, un ivrogne, une espèce de sanglier, qui était cousin germain de Timoléon. Mais si l’on prenait garde à tous les coups d’épée et à tous les coups de couteau qui se donnent entre Clermont, Issoire, Brioude, Aurillac et Bort, on n’aurait jamais fini de juger, et il n’y aurait pas dans toute l’Auvergne un honnête homme qui pût dormir tranquillement dans sa maison. Après tout, la jeunesse, c’est la jeunesse... Quand on a le sang chaud et qu’on parle sans réfléchir, on a bientôt fait de se donner des soufflets d’abord et ensuite de se couper la gorge... D’ailleurs, c’est la faute de Champeix.
  •  — Oui... Pourquoi s’est-il laissé tuer ? dis-je en riant.
  •  — Ça d’abord... reprit la Françoise. Ensuite, c’est lui qui avait tort. Voici comment l’affaire se passa. Un soir, après dîner, c’était il y a quatre ans au château de Murols, où Timoléon commençait à faire sa cour à Mlle Angélique, qui est aujourd’hui marquise de Montehal.

Voilà que M. le comte de Champeix rencontre le chevalier de Vassivière qui se promenait dans la garenne et riait avec les dames. Il lui dit tout à coup :

  •  — Pourquoi riez-vous, Vassivière ? Est-ce que vous vous moquez de moi ?

L’autre, étonné, répond :

  •  — Pourquoi croyez-vous que je me moque de vous ? J’ai bien autre chose à faire.
  •  — Comment ! vous avez autre chose à faire ? Qu’entendez-vous par là, monsieur le galant ? reprend Champeix qui avait bu comme une outre.

Vassivière, voyant que l’autre allait lui dire des insolences devant les dames, le prend doucement par le bras et veut l’emmener. Le comte résiste. Le bailli de Murols veut les séparer. M. de Champeix crie :

  •  — Si ce petit freluquet s’avise encore de dire que je suis un imbécile, je lui donnerai le fouet.

A ce mot, le chevalier se dégage et tire son épée. Le comte en fait autant, et ils sont allés se couper la gorge dans le bois. Là, Champeix a reçu un coup dans la poitrine dont il est mort au bout de deux heures.

Le chevalier s’est sauvé à Venise où il a pris du service contre les Turcs. Quant au pauvre Champeix, avant de mourir, il répétait toujours :

  •  — Pourquoi Vassivière a-t-il dit que j’étais un imbécile ?
  •  — A qui l’a-t-il dit ? demanda le bailli de Murols.
  •  — A mon cousin Timoléon de Montchal, qui me l’a répété.
  •  — Oui, je m’en souviens, dis-je alors en interrompant la Françoise ; maison racontait aussi à Clermont que le marquis de Montchal avait dit ce mensonge à Champeix pour le faire battre avec le chevalier de Vassivière, parce qu’il était l’héritier de l’un et qu’il voulait épouser la fiancée de l’autre. Il n’est pas sot, le marquis de Montchal, mais c’est un fameux bandit.
  •  — Ça, c’est faux ! s’écria la Françoise. Timoléon est incapable de faire une chose pareille. Je sais qu’on l’a dit parce qu’il a hérité de Champeix et qu’il a épousé Mlle de Murols ; mais, ma foi, tant pis pour le chevalier de Vassivière ! Les absents ont toujours tort. Loin des yeux, loin du cœur, comme dit l’autre. Si tu veux que la belle se garde, garde-la toi-même. Et, après tout, la voilà bien malheureuse d’être marquise et d’avoir épousé Timoléon ! Je sais plus de vingt nobles dames dans la province qui voudraient bien avoir eu le même malheur.

La Françoise allait recommencer l’éloge de son frère de lait lorsque la porte de la cuisine s’ouvrit. Un gentilhomme entra, vêtu d’habits de voyage, une longue épée au côté, le chapeau rabattu sur les yeux.

L’aubergiste le regardait en silence, et presque effrayée, comme si elle avait vu paraître un revenant.

  •  — Eh bien, dit-il en ôtant son chapeau, est-ce que vous ne me reconnaissez pas, Françoise ?
  •  — Ah ! monsieur le chevalier de Vassivière, s’écria-t-elle, vous voilà de retour.
  •  — Comme vous voyez, Françoise ; faites-moi souper tout de suite, et faites donner l’avoine à mon cheval. Je vais repartir pour Bort dans une heure. Surtout, pas un mot aux voisins. La maréchaussée est peut-être sur ma trace.

III

ADIEU, MADAME LA MARQUISE !

Le chevalier Armand de Vassivière était l’un des plus beaux gentilshommes de toute l’Auvergne. Grand, svelte, élancé, il avait dans le regard, le geste et la démarche cette noblesse et cette grâce qu’on ne trouve pas toujours chez les personnes de la plus haute naissance. Ses moustaches fines et blondes comme ses cheveux, retroussées à la manière du comte de Guiche, donnaient un air martial à son visage, qui sans cela aurait paru trop doux pour un homme. En le voyant pour la première fois, je me sentis attiré vers lui comme si je l’avais connu et aimé depuis longtemps.

Il déposa sur la table, à portée de sa main, son épée et une paire de pistolets, s’assit à côté de moi, et, s’appuyant sur un coude, regarda en silence l’aubergiste, qui se hâtait de casser des œufs et de décrocher la poêle pour faire une omelette.

Au bout d’un moment, l’omelette fut servie et M. de Vassivière commença à manger. Alors la bonne femme, curieuse comme tous les aubergistes de connaître les affaires du prochain, lui demanda :

  •  — Est-ce que vraiment vous allez partir ce soir, monsieur le chevalier ?
  •  — Il faut que je sois à Bort demain matin. Ma mère m’attend ; elle sait que la maréchaussée me poursuit. Elle croirait que je suis prisonnier si je n’arrivais pas à l’heure dite. Pauvre mère ! Déjà si malade, ce coup hâterait sa mort... Mais, ajouta-t-il en souriant, c’est assez parler de moi, Françoise. Comment vont vos affaires ?
  •  — Assez bien, monsieur le chevalier. Ce n’est pas la pratique qui manque quand il s’agit de boire et de manger. Ce n’est qu’au moment de payer qu’on fait la grimace. Mais enfin les jours de foire le commerce va encore.
  •  — Et Rose, votre petite Rose, qui promettait d’être si jolie, qu’est-elle devenue ? Je ne l’ai pas vue depuis trois ans.
  •  — Ah ! monsieur le chevalier, elle a bien grandi, allez. La mauvaise herbe pousse toujours si vite !... Elle est ce soir au château de Montchal avec Mme la marquise, sa marraine.

Le visage de M. de Vassivière devint sombre. Il ne fit plus aucune question.

  •  — Est-ce que tu veux partir aussi ce soir, André ? me demande la bonne femme, ou bien faut-il te faire un lit ?
  •  — Il faut que je parte quand la Grise sera reposée, car Je suis très-pressé ; j’ai une commission de mon patron pour Mme de Montchal.

La vérité, c’est que rien n’aurait pu me retenir une heure de plus à Besse, aussitôt que j’appris que Rose était au château.

  •  — Tu pourras faire route avec M. le chevalier, dit la bonne femme ; dans ce pays, les chemins ne sont pas trop sûrs, et les gens mêmes de M. le marquis n’auraient pas honte de maltraiter un petit clerc.

M. de Vassivière me regarda attentivement, et sans doute ma physionomie lui plut, car il me dit :

  •  — Comment vous appelez-vous, mon ami ?
  •  — André Criquet dit Tourtemolle, troisième clerc de maître Durepatte procureur à Clermont, et chargé pour le moment d’un message que mon patron envoie à madame la marquise.
  •  — Eh bien ! nous irons ensemble jusqu’au lac Pavin, au pied du château de Montchal. Nous partirons dans cinq minutes.

Et il sortit pour faire brider son cheval, qui était resté tout sellé.

Pendant son absence, la bonne femme me dit :

  •  — Vois-tu, petit, il y a quelque chose dans l’air. On ne me trompe pas, moi ! Le chevalier de Vassivière est condamné à mort par contumace, et ses biens sont confisqués par autorité de justice. Si la maréchaussée pouvait le prendre, on lui couperait le cou dans les huit jours, et ça ne traînerait pas, je t’assure. Ses biens ont été donnés par le roi à M. le président de Novion, qui a prononcé la sentence, et tu peux croire que M. le président tiendra la main à ce qu’elle soit exécutée... C’est tout de même une bonne invention que le roi a faite de confisquer les biens des condamnés en faveur des juges. Comme ça, personne n’en réchappe. Aussitôt pris, aussitôt pendu... Ah ! si le président, qui va danser ce soir au château de Montchal, avec M. Talon, le procureur général, savait que le pauvre chevalier de Vassivière va passer sur la route de Bort, à cinq cents pas du château, son affaire serait bientôt expédiée !
  •  — Je le sais, Françoise, et je suis sur mes gardes, interrompit le chevalier qui venait d’entrer sans être aperçu.

Puis il paya son souper et moi le mien. Mathieu m’amena la Grise et nous partîmes.

  •  — Or ça, mon jeune Tourtemolle, dit M. de Vassivière, quand nous fûmes à deux ou trois cents pas des maisons, quelle mission secrète avez-vous donc pour la marquise de Montchal ?

Je fis réflexion que je ne risquais pas grand’chose en lui disant la vérité tout entière, puisque aussi bien il n’aimait pas plus que moi le marquis de Montchal, qui avait épousé sa fiancée et qui l’avait fait poursuivre et condamner comme meurtrier du comte de Champeix ; qu’au contraire, il pourrait me servir puissamment, et qu’enfin s’il risquait d’avoir la tête tranchée, je ne risquais guère moins d’être jeté dans le lac Pavin, suivant le propre aveu de maître Durepatte. Je lui récitai donc avec franchise lu contenu du billet que la marquise avait écrit au procureur, et la mission que j’avais reçue d’aller prendre ses ordres au château, à l’insu de son mari.

Quand j’eus fini de parler, le chevalier me dit :

  •  — Je m’en doutais. Je sais par une autre voie le danger que court la marquise, et avec elle une autre personne qui m’est plus chère que la vie. Voilà pourquoi je suis venu, quoique proscrit, et au risque de tout perdre. Je n’en voulais rien dire devant cette vieille bavarde ; mais je vois que je puis me fier à vous, Tourtemolle. Ce n’est pas à Bort que je vais ; c’est au château de Montchal.
  •  — Vous savez que les Grands Juges y sont avec soixante hommes de maréchaussée pour escorte et la moitié de la noblesse du pays. On vous reconnaîtra tout de suite, et...
  •  — Et M. le président de Novion me fera couper la tête, veux-tu dire ?... Va, va, j’ai fait depuis trois ans la guerre aux Turcs, qui s’entendent à couper les têtes aussi bien que M. le président, et la mienne est encore à sa place. D’ailleurs, je ne veux pas me montrer. Tu entreras seul dans le château, et je te dirai ce qu’il faut faire.

Il y eut un court silence. A mesure que nous approchions de Montchal, je sentais diminuer mon courage, et l’envie de revoir Rose était terriblement combattue par la crainte d’être jeté à l’eau avec une pierre au cou. Tout à coup, je pris mon parti, et je dis :

  •  — Monsieur le chevalier, je suis tout à vos ordres. Mais si M. le marquis de Montchal veut me faire battre ou assassiner, vous me donnez votre parole de venir à mon secours ?
  •  — Je te la donne.

Le chemin que nous suivions à cheval monte en pente douce jusqu’à cent pas au-dessous du fameux lac Pavin, qui remplit le. fond d’un ancien volcan, au bas du Puy de Montchal. Arrivé là, M. de Vassivière mettant pied à terre avec moi attacha son cheval à un arbre près du petit ruisseau qui descend du lac et va se jeter dans la Couze. Moi, je pris la Grise par la bride, et nous montâmes tous trois par le sentier qui longe le ruisseau jusqu’au niveau du lac.

La lune, alors dans son plein, éclairait le paysage de Montchal et les bois qui entourent le lac, et qui en ferment l’accès de tous les côtés, excepté celui qui conduit au château de Montchal.

M. de Vassivière craignit d’être reconnu et poursuivi s’il allait plus loin. Il me montra de loin le château, dont les fenêtres étaient éclairées et me chargea d’un billet qu’il avait écrit au crayon dans l’auberge de Besse.

  •  — Tu vois la caverne de ce brigand ? dit-il. C’est là qu’il faut aller en suivant avec précaution le bord du lac. Prends garde de glisser. L’eau a trois cents pieds de profondeur... En plein jour, le sentier est sûr et bien tracé ; mais à présent, avec les rayons trompeurs de la lune, si tu mettais le pied trop à gauche, tu pourrais faire un terrible plongeon. Quand tu seras à la porte d’entrée, tire le cordon de la cloche. Un portier de mine farouche viendra t’ouvrir ; c’est l’homme de confiance du marquis et le complice ordinaire de ses crimes. Qu’est-ce que tu lui diras ? car il ne faut pas que je paraisse en tout cela, ni que mon nom soit prononcé.

Toutes ces précautions redoublèrent ma frayeur. Le chevalier s’en aperçut :

  •  — Va, dit-il pour me rassurer, tu ne seras pas mangé du premier coup. On te demandera bien au moins ce que tu viens faire au château ?
  •  — Oui ; mais si je m’annonce comme le troisième clerc de M Durepatte ?e