//img.uscri.be/pth/75815b3b6b7eeac700bcfd5dc22931487f84f2d1
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 1,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : PDF - MOBI - EPUB

sans DRM

Le Quant-à-soi

De
296 pages

Élevée dans un climat matriarcal chaleureux, la narratrice subit cependant une précarité financière qui la fragilise.
Sa sensibilité ne trouve pas d'écho et de refuge chez un père qui lui paraît lointain et se heurte, plus tard, à une froideur maritale qui continue de la détruire et la conduit au bord de l'irréparable.


Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

Couverture

Image couverture

Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-65783-1

 

© Edilivre, 2014

1

Ma grand-mère maternelle est décédée peu de temps après la naissance de ma fille Fanny. Elle avait quatre-vingt-neuf ans.

« Assez vieille pour faire une morte », aurait-elle assuré avec l’air assassin qu’elle prenait pour entériner, avec la même boutade, le trépas d’une de ses congénères.

Elle s’était petit à petit ratatinée, amaigrie.

Son souffle était devenu plus rapide mais, en ce 1er avril de l’année 1969, rien ne l’aurait empêchée de se déplacer jusqu’à la clinique pour voir son arrière-petite-fille.

… Elle est venue à pied avec maman. Elle veut être la première à se pencher sur la tête minuscule qui repose dans la nacelle blanche. Le temps est magnifique. Un soleil de juillet explose dans la cour de la maternité. Des feuilles à peine entr’ouvertes, à peine colorées étoffent d’un vert pâle les bras noirs des érables. Sous les fleurs étoilées des abeilles fredonnent. Les pétales blancs et roses de quelques fruitiers ont eu la politesse de s’attendre pour éclore.

Des sifflets de merles, des parfums de prières s’échappent des bruits touffus. On voit passer, depuis la fenêtre de la chambre grande ouverte, des femmes en robes légères qui se promènent en mangeant des glaces.

Fanny est née dans un souffle tranquille.

Deux heures seulement se sont écoulées entre le premier pincement ressenti et son cri perçant de nouveau-né.

C’est dire si je lui suis reconnaissante, moi qui ai souffert mille morts pour Matthieu, son aîné de dix-sept mois tiré avec les forceps.

– Comme elle est jolie, ta petite ! s’extasie ma grand-mère. Je suis si heureuse d’être encore là pour la connaître. Elle est toute fine, pas plus grosse que tu ne l’étais au premier jour. Tu ne pesais que deux kilos sept.

– C’était la guerre ! Maman n’a eu que des bigarreaux à manger ce jour-là. J’ai été nourrie au lait de cerises.

– C’est vrai. Il y avait deux cerisiers énormes dans la cour de la maternité Boucicaut. Le 3 juin, ils étaient remplis de billes déjà bien rouges.

– Tu comprends pourquoi ces fruits sont mes préférés. Tu te souviens du splendide œdème de Quincke que j’ai fait vers six ou huit ans ? J’avais dû manger des tonnes de merises !

– Je n’ai rien oublié, tu sais, rien de ce que tu as pu dire ou faire !

Tandis qu’elle me sourit avec tendresse, deux petites larmes qu’elle ne cherche pas à effacer coulent lentement sur ses joues de pomme ridée…

Elles en avaient vu bien d’autres, ces joues que j’ai tant aimées ! Les drames ne les avaient pas épargnées.

Pourtant, en dépit de l’osmose que nous avons vécue, je me rends compte que je sais peu de choses de ma grand-mère, de sa jeunesse, de ses parents qui habitaient Louhans, des Bressans, des ventres jaunes, comme elle disait.

Longtemps, sa vie m’a paru avoir commencé en même temps que la mienne et je regrette de ne pas l’avoir davantage questionnée sur son passé.

Je m’en suis tenue aux anecdotes véhiculées dans ma famille, à ce qu’elle-même a bien voulu me dire, les dernières années surtout, quand j’allais la voir dans la petite pièce humide et sale qui lui servait de logis.

Je me demande encore comment maman avait pu accepter qu’elle finît sa vie dans cette chambre misérable. Cette dernière avait pourtant l’avantage d’être située en plein centre-ville de Chalon-sur-Saône, au rez-de-chaussée d’une superbe propriété longtemps occupée par l’Evêché, juste à côté de la cathédrale Saint-Vincent. Elle jouissait, par-dessus le marché, d’une fenêtre ouverte sur une grande cour ombragée par des marronniers.

Ma grand-mère n’avait jamais connu le luxe. L’ancien relais de diligence qu’elle avait occupé pendant une vingtaine d’années sur la voie romaine de Saint-Rémy, à deux kilomètres de Chalon-sur-Saône, était agreste et vétuste.

Plus ou moins contrainte de l’abandonner après la mort de mon grand-père, elle avait été hébergée pendant deux années dans la chambre de mon frère embarqué pour la guerre en Algérie. Maman lui avait ensuite trouvé une mansarde dans les combles d’un immeuble médiéval sur la place de la cathédrale, au-dessus de la pâtisserie Pacaud.

Ce perchoir, auquel on accédait par un escalier étroit en colimaçon, était dénué de toutes commodités mais, vaste et salubre, il était doté d’une jolie lucarne par laquelle on pouvait regarder les gens aller et venir sur le parvis de l’église. Chaque dimanche le marché s’animait, bruyant et coloré.

À cette époque, je montais voir ma grand-mère en courant. Je voulais éviter l’ivrogne du second étage à la tenue maculée. Il houspillait sans vergogne sa compagne, une pauvresse édentée, hilare, surnommée la Philo.

Ce n’était pas un mauvais larron, il se souciait de ma grand-mère. Il m’aimait bien aussi et s’amusait à me surprendre au détour d’une marche.

Sa tête surgissait dans le couloir ténébreux comme une gargouille grimaçante.

– Eh ! la pitchoun ! criait-il de sa voix rocailleuse. On va voir la mémé ? J’ai vidé sa poubelle ce matin. Ses rhumatismes se réveillent.

La situation n’avait rien de désopilant et c’était avec une légère peur au ventre que je montais l’eau, pompée à la borne juste devant la pâtisserie, pour éviter cette corvée à ma grand-mère de plus en plus essoufflée.

Si cette chambre était haut perchée, au moins elle ne sentait pas le moisi.

– Tout compte fait, m’étais-je indignée quand elle avait emménagé dans le taudis de la cour de l’Evêché, mémé n’est guère mieux logée qu’avant dans son pigeonnier !

Maman avait protesté :

– Tu es dure ! J’ai fait ce que j’ai pu ! On ne trouve pas facilement un logement. Du reste, ta grand-mère ne peut plus monter les escaliers. Elle n’a pas le choix ! Et puis, si les cabinets sont toujours à l’extérieur dans le couloir, ils sont au même niveau que sa chambre. Elle n’a plus à descendre.

– C’est vrai, avais-je reconnu. Elle dispose aussi d’un robinet d’eau froide, mais sur quel évier éculé et crasseux !

À Saint-Rémy, l’eau courante était arrivée bien après ma naissance. Le relais était alimenté par l’eau claire et fraîche qui dégoulinait du seau tiré du vieux puits à la margelle moustachue.

Les jours d’été, quand la chaleur devenait trop étouffante, ma grand-mère remplissait de grandes lessiveuses avec cette eau qu’elle mettait à chauffer au soleil.

Ma sœur Chantal et moi nous pouvions, à l’heure voluptueuse du bain, éclabousser l’herbe assoiffée. Des gerbes de rires insouciants accompagnaient les étincelles humides, ruisselantes de lumière.

Ma grand-mère avait eu recours à ces bassines en fer improvisées en baignoires quand le lit de la Thalie, qui serpentait derrière les peupliers au bas du grand verger, était devenu maudit.

Un jour, le garde-champêtre avait annoncé à la ronde qu’il était dorénavant interdit de se baigner dans la Thalie.

– Pour quelle raison ? avait demandé ma grand-mère.

– On l’a découverte engrossée de munitions qui datent du bombardement de 1944. Jusqu’à présent, mère Broux, vous avez eu de la chance ; vous et les vôtres auriez pu être déchiquetés par l’explosion d’une grenade !

La funeste nouvelle m’avait privée d’un grand bonheur et inféré l’idée d’une malédiction qui s’était un jour concrétisée.

… Des chuchotements subits, joints à une agitation accablée, feutrée, sont venus alourdir un ciel d’un bleu estival.

– Vous vous rendez compte ! Pauvre Louis ! se lamente la mère Boirot, propriétaire de la petite maison qui fait face au relais de l’autre côté de la voie romaine.

– Eh oui, le pauvre ! renchérit ma grand-mère. C’était un beau gaillard pourtant ! Il venait de rentrer le foin et il a plongé… en sueur.

La voisine se penche pour murmurer :

– Il avait encore les doigts agrippés aux herbes de la berge quand on l’a trouvé ! C’est la mère Guillet, l’infirmière qui habite près de l’épicerie, qui me l’a dit.

– Ah, ces jeunes ! soupire son interlocutrice, ils n’écoutent rien. Pourtant, ce Louis, je l’ai souvent mis en garde contre les risques d’explosion. Il riait de mon inquiétude, le malheureux !

La voisine conclut, fataliste :

– Vous voyez, mère Broux, il a fait une hydrocution ! La Thalie, c’était son destin !

Assises à côté des lilas sur le banc en pierre adossé au mur de la chambre funéraire, mitoyenne de notre habitation, ma sœur et moi observons, silencieuses, le défilé du voisinage venu rendre un dernier hommage au défunt.

Nous tentons d’imaginer, derrière les rideaux de la porte-fenêtre à moitié vitrée, le grand corps raidi et cireux allongé sous la lueur jaune et vacillante des candélabres. Un remugle inconnu, imprégné d’encens, traverse par bouffées l’air rare et étouffant…

Beaucoup d’événements moins dramatiques et la plupart heureux ont marqué ma jeunesse à Saint-Rémy. Pourtant, dans les dernières années de sa vie, ma grand-mère ne parlait plus guère du relais. On aurait dit qu’elle l’avait chassé de sa mémoire. Elle remontait bien plus loin dans le temps quand elle me faisait des confidences :

– À ton âge, TioTio, et même avant, j’étais bonne à tout faire dans des familles bourgeoises.

– Tu étais bien payée ?

– Tu veux rire, mon salaire était dérisoire. L’hiver, je devais casser la glace au lavoir pour laver le linge !

– Ma pauvre mémé, tu devais avoir les mains pleines de crevasses ?

– Et encore, les crevasses, ça n’était rien. Le pire, c’était l’humiliation. Mes patrons laissaient traîner quelques pièces sur la cheminée ou sur le buffet pour me mettre à l’épreuve.

– Toi, si travailleuse, d’une probité exemplaire ! Quelle honte !

– Quand j’ai connu mon premier mari, ma vie a bien changé. C’était un homme courageux, honnête et bon, tu ne peux pas t’imaginer ! Il était très adroit et fabriquait des meubles pour ma cuisine.

– Tu l’aimais beaucoup.

– Je l’aimais tout court. J’ai eu deux beaux petits garçons, Louis et Henri. Je ne travaillais plus, j’étais comblée. Il a fallu ces maudites coliques de miserere… Quelle chose affreuse, il a été emporté en quelques heures.

– Tu étais enceinte de ton troisième, l’oncle Baptiste. Tu as dû en voir de toutes les couleurs !

– Tu peux le dire, j’ai travaillé comme une esclave. Les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul se sont chargées de mes petits et m’ont vite arrangé, en 1911, un remariage avec ton grand-père qui était boulanger à Saint-Marcel, près de Chalon.

– Lui aussi était veuf avec cinq enfants.

– Oui, mais Jean, l’aîné, avait déjà dix-huit ans. Il aidait ton grand-père et était gentil avec moi. Nous sommes alors partis habiter Rully, toujours vers Chalon mais à l’autre extrémité, dans la côte remplie de vignobles.

– C’est là que maman est née ?

– Oui. Quand j’ai accouché d’elle en 1912, Jean était fou de joie. Il adorait sa petite sœur et l’appelait sa cocotte. Ce surnom lui est d’ailleurs resté.

– Il a été porté disparu au Chemin des Dames ?

– Non, à Notre-Dame-de-Lorette. On a d’abord reçu quelques lettres de lui. La dernière datait de février 1915. Puis, plus rien !

– Vous n’avez pas fait de recherches ?

– Si, bien sûr ; mais c’était difficile en pleine guerre ! On s’est adressé à diverses ambassades, notamment à celle d’Espagne à Paris. L’annonce officielle de sa mort, (il serait tombé le 11 octobre 1915), est arrivée en 1921 et sa médaille militaire un an après.

– Je croyais pourtant que ton fils aîné, Louis, était décédé à seize ans en apprenant son décès. Je dois me tromper. Les dates…

– Non, c’est bien ça. Début 1916, la nouvelle nous est parvenue de façon officieuse et le cœur de Louis, malade, n’a pas supporté l’épreuve. Jean était son frère aîné par alliance. Il l’aimait beaucoup, tu comprends.

– En somme, la guerre vous a pris à chacun votre enfant. Maman n’avait alors que quatre ans ! La vie devait être triste pour elle.

– Il a fallu faire face, tu sais. On était encore nombreux à la maison : ta mère, ton oncle Henri, intelligent et vif. Baptiste, plus fragile. Je le protégeais souvent de Marcel, le second fils de ton grand-père, qui avait deux ans de plus que lui et était assez turbulent.

– Tu parles rarement des enfants de grand-père !

– C’est que j’ai eu beaucoup de fil à retordre avec eux. Marcel, contrairement à Jean, avait un caractère rebelle. Il n’avait que sept ans et la petite dernière, Marie-Louise, en avait trois seulement quand je me suis remariée. Ta maman est née un an après. Je n’ai pas eu beaucoup de temps pour m’occuper d’eux avec le commerce de la boulangerie qui m’accaparait. Dix bouches à nourrir, tu imagines !

– Les deux plus grandes pouvaient t’aider.

– Justement, elles ne m’ont jamais acceptée. La plus âgée, Jeanne, s’est vite placée chez un notaire, un homme marié avec qui elle a eu une liaison. Ton grand-père et moi nous nous sommes fâchés. Elle ne voulait pas rompre et, comme on menaçait de la mettre dehors, elle s’est envolée pour Paris. On ne l’a plus revue. Elle a trouvé asile chez ma plus jeune sœur, ta marraine, la tante Kraig.

– Et sa cadette ?

– Gladys avait dix ans quand j’ai épousé ton grand-père. Elle me détestait et m’en voulait d’avoir remplacé sa mère !

Pendant longtemps, ne saisissant que des bribes de ces secrets de famille murmurés, je n’ai rien compris aux brouilles qui avaient écartelé ma famille.

Je savais simplement que Jeanne avait tenté de renouer avec son père en 1922, pour la naissance de sa fille, et que Gladys avait coupé tous les liens avec mes grands-parents peu de temps après son mariage en 1921.

Trente ans plus tard, son fils Edmond avait fait une brève apparition au relais. Il voulait connaître son grand-père, et sa venue avait causé un grand émoi dans toute la maisonnée qui en avait longtemps parlé.

– Mon neveu est très séduisant, avait confié maman à madame Boirot.

Elle avait ajouté avec un rengorgement qui m’avait paru quelque peu illégitime :

– Il est aussi très instruit. Il a fait ses études au grand séminaire, vous savez. Il a une intelligence exceptionnelle !

Ce beau cousin à peine entrevu m’a laissée longtemps rêveuse. Quant à mon oncle Marcel, il entretenait avec sa demi-sœur des relations si épisodiques que je n’ai rien retenu d’autre que sa présence, un rien ostensible, aux obsèques de mon père. Il avait l’air d’un bourgeois sûr de lui, à la soixantaine respectable.

Pour être tout à fait honnête, je garde un vague souvenir d’un voyage en train, que j’ai fait petite avec ma tante Marie-Louise, pour lui rendre visite.

Il habitait la Croix-Rousse et nous avait emmenées à Fourvière, où nous avions pris le funiculaire. Une plongée dans un monde féerique pour la petite sauvageonne que j’étais !

Je me souviens aussi de mes pleurs au moment de m’endormir dans une immense et sombre maison qui ressemblait, la nuit, à une caverne d’Ali Baba.

Maintenant, je rencontre une fois l’an la sœur d’Edmond, une cousine charmante que je connais depuis peu. Elle esquisse chaque fois un portrait féroce de ma grand-mère, celui que sa mère Gladys lui en a fait, bien sûr, puisque elle-même ne l’a jamais connue. La femme austère, au cœur dur et méchant qu’elle évoque, ne peut être la grand-mère que je connais. Pourtant, c’est ainsi que l’ont perçue tous les enfants de l’autre lit. Ma tante Marie-Louise, elle-même, a déclaré un jour devant moi n’avoir jamais aimé sa belle-mère. J’en ai été troublée.

Malgré ces condamnations sans appel, qui m’ont semblé injustes et m’ont toujours peinée, ma grand-mère est restée pour moi une femme admirable, honnête, aimante et dévouée, capable de donner sa vie pour nous, ses petits-enfants.

Comme en ce jour barbare, à peine lointain, où le ciel embrasé avait ouvert ses entrailles fumantes pour déverser des tonnes de bombes dont les éclats, aussi gros qu’une main, sifflaient avant de choir un peu partout, jusque dans le champ de maïs où, à plat ventre sur moi, elle me protégeait de son corps tremblant.

Elle m’a raconté cette époque en montrant les pièces à conviction qui ressemblaient à d’épais morceaux de mâchefer.

– Depuis juin 44 les convois allemands se succédaient sur le chemin de fer qui longe la propriété. Les trains stationnaient longtemps sur les voies de triage, très proches. Il y avait aussi des troupes qui empruntaient la voie romaine et s’arrêtaient camper dans notre parc.

– Maman m’a dit que les soldats allemands étaient nombreux chez nous.

– Deux mille, tu te rends compte ! Ils avaient installé leurs campements dans le verger. Marc, ton grand frère, passait de longs moments au milieu d’eux.

– Il n’avait pas peur ?

– Ma foi non ! Il jouait avec leurs équipements, leurs outils. Il avait même souvent droit à quelques friandises ou à goûter à la soupe des roulantes.

– Il paraît qu’il y avait aussi un jeune lieutenant très aimable qui parlait français.

– Oui. Il venait souvent nous entretenir de ses trois petits enfants qui lui manquaient. Un jour, il est arrivé avec des allures de conspirateur et a murmuré : «  chut ! attention Gestapo Hitler kaputt moi content bon pour Allemagne »

– Il risquait d’être entendu par des sympathisants hitlériens ? Tu savais qui était qui ?

– Tu penses bien que non ! Les autres ne parlaient qu’en allemand. Le 25 août, il nous a salués en disant : « Aujourd’hui, pas bon ! Avion venir prendre photos ! Ce soir, boum, boum ! »

– Vous avez dû être inquiets !

– Pas vraiment ! Nous n’y avons pas prêté une grande attention ; les nouvelles de la guerre étaient en général si confuses ! Ce jour-là, il faisait une chaleur torride. Ton père avait emmené Marc et ta sœur Chantal se baigner dans la Thalie.

– Moi, j’étais où ?

– Toi, tu n’avais que deux ans ; tu faisais la sieste. Ton grand-père cueillait des fruits. Il devait être 17 heures quand les sirènes ont hurlé. Je t’ai prise dans mes bras et j’ai couru comme une folle dans la direction opposée à la voie ferrée, du côté des grands platanes. Il y en avait un où vous jouiez souvent.

– Celui au torse puissant campé sur des ergots entrelacés, griffus et rampants ?

– Tu t’en souviens !

Cet arbre élevait dans un mouvement ample et circulaire des bras cintrés épais et noueux offrant aux quatre points cardinaux, avec des ramifications multiples, une frondaison miraculeuse qui accueillait souvent une couvée caquetante d’enfants en délire. Si je m’en souvenais ! Je l’aimais cet arbre ! D’autant plus qu’il m’apparaissait mystérieux. Les grands ne me permettaient jamais de grimper dans leur nid.

– Tu dois donc te rappeler aussi, a repris ma grand-mère, qu’un grand champ de maïs s’étendait devant lui. Quand le premier chasseur a attaqué, je me suis jetée dedans. À plat ventre sur toi.

– Et papa, Marc et Chantal ?

– Ils venaient tout juste d’entrer dans l’eau quand ton père a remarqué deux avions qui tournaient au-dessus de la centrale thermique.

– Des Allemands ?

– Non, des Américains. Il s’est dépêché de faire rhabiller Marc et Chantal et les sirènes ont sonné alors qu’ils commençaient de remonter en direction de la maison. Le temps d’arriver sous l’énorme cerisier, au bas du verger, et le premier engin piquait en mitraillant.

– Ils étaient loin d’être à l’abri !

– En effet… Quand le monstre s’est éloigné, tous les trois se sont mis à ramper entre des rangs de haricots grimpants. Ce n’était pas facile avec le terrain pentu, mais ils filaient comme des flèches !

– Je les comprends !

– Ils avaient à peine atteint l’angle du haut mur de soutènement de la bâtisse que le deuxième avion a piqué à son tour. Des flammes sortaient de ses ailes, des balles traçantes.

– Quelle horreur !

– Après avoir lâché ses bombes, il est enfin remonté mais une épaisse fumée noire s’échappait du fuselage et il est reparti en direction de la Bresse. Nous pensions qu’il était allé s’écraser un peu plus loin mais, beaucoup plus tard, nous avons appris que les aviateurs étaient sains et saufs.

– À la place de Marc et Chantal, j’aurais été morte de peur !

– Je peux t’assurer qu’ils n’ont jamais couru aussi vite pour aller se réfugier dans la pièce d’habitation la plus proche, l’immense salle de nos voisins, les Bourdailler. Elle était bourrée de soldats allemands qui ont saisi ton frère et ta sœur pour les plaquer derrière eux contre le mur, dans un angle.

– Tu vois, les Allemands n’étaient pas tous des monstres !

– Je n’ai jamais dit ça. C’est à ce moment-là que les wagons de munitions ont explosé. Un bruit terrible, un souffle puissant, et toutes les fenêtres du relais ont éclaté en mille morceaux, causant de multiples blessures plus ou moins graves. Certaines personnes ont eu le visage piqueté d’éclats de verre.

– Papa m’a dit qu’il avait eu le coude complètement ouvert par un morceau de bois ou de métal. Chantal, qui lui tenait la main à travers le paravent de soldats, a reçu un fragment de verre sur sa main, qui en a gardé la cicatrice.

– C’était impressionnant, tu sais, toutes ces blessures…

– Il y avait beaucoup de blessés ?

– Hélas, oui ! Sur la voie romaine les gens, civils ou militaires, couraient de tous les côtés. Un médecin militaire allemand a soigné les victimes les plus atteintes en donnant la priorité aux civils.

– Le spectacle devait être hallucinant !

– Des voitures de pompiers essayaient de se frayer un chemin pour gagner Californie en flammes. Côté Saône, on ne voyait qu’un épais rideau rouge et noir ; de grands bâtiments brûlaient. Dans la tranchée du chemin de fer se découpait une locomotive fantomatique, cernée par les flammes.

– Tout était terminé ?

– Penses-tu ! Après environ dix minutes, il s’est mis à pleuvoir des débris de toutes sortes provenant des trains. Les détonations se succédaient ; ça pétaradait de partout.

– Tu étais toujours vers les grands platanes ?

– Non, je me sauvais avec toi dans les bras en direction de la route de Buxy mais les Delphin, des voisins du bout de la rue qui guettaient derrière leur fenêtre, nous ont fait entrer dans leur maison, où nous avons retrouvé ton papa, Marc et Chantal. Ils s’étaient enfuis en courant d’un arbre à l’autre pour échapper à la pluie de ferrailles, de bois et de verre.

– Et grand-père, il était sain et sauf ?

– Monsieur Delphin est parti le rechercher et l’a bientôt retrouvé. Il n’avait pas une seule égratignure ! Lui aussi s’était jeté à terre sous un arbre !

– Dans la maison, c’était comment ?

– Tout était sens dessus dessous. Plus de fenêtres, plus de portes ! Le mobilier était renversé, cassé. La poussière recouvrait tout.

– Comment avez-vous fait pour rester dans ce bric-à-brac ?

– Ton père a pu récupérer sous le hangar les bicyclettes qui étaient indemnes. Il est reparti à Chalon avec ton frère et ta sœur en passant par le Pont-Paron où les gens s’interpellaient d’une maison à l’autre. À Saint-Cosme, puis rue Porte-de-Lyon, rue Pasteur et d’autres, des débris divers, surtout de verre, jonchaient le sol.

– Nous trois avec Pépé, qu’avons-nous fait ?

– Monsieur Fournier, le voisin de ta mère, est venu nous chercher en voiture et nous avons dormi chez tes parents, à Chalon. Je te laisse deviner la joie de ta mère en nous retrouvant tous !

– Vous êtes retournés à Saint-Rémy longtemps après ?

– Il a dû se passer deux ou trois jours avant que nous puissions revenir pour évaluer les dégâts, faire le tri. Nous sommes passés par Californie, où tout était désolation, mais quelle surprise de voir les gens, des civils, s’agglutiner sur le chemin qui conduisait à la voie de triage !

– Pour quelle raison ? Par curiosité ?

– Non, pour accéder aux débris des wagons. Les Allemands les laissaient s’approvisionner en conserves diverses contenues dans les décombres. Nous avons imité tout le monde et nous sommes rentrés avec des provisions.

– Vous n’aviez pas peur ?

– Peur de quoi, de nous empoisonner ? On en avait vu d’autres ! Evidemment, ça sentait le brûlé et nous avons mangé longtemps du fromage cuit, mais il y avait belle lurette que nous n’avions pas fait un tel festin !

– La nourriture était réduite à la portion congrue ?

– Oh, nous, avec le jardin, les poules et les lapins, nous n’avions pas à nous plaindre ! Ton grand-père avait même du tabac. Il en cultivait quelques plants dans une jardinière posée sur le rebord d’une fenêtre. Après le séchage des feuilles et un découpage minutieux, il en tirait une cigarette qui sentait très mauvais.

– Vous manquiez d’autres choses ? Le café, par exemple ?

– Des racines de chicorée fractionnées en petits dés le remplaçaient. On les rangeait dans une boîte ronde en fer pour les torréfier sur le fourneau.

– C’était bon ?

– Pas vraiment, mais que veux-tu, il fallait bien s’en contenter ! On fabriquait aussi notre savon, très acide, ainsi que des produits de teinture. Les pneus récupérés servaient au ressemelage des chaussures.

– Les gens devaient être inventifs pendant cette sinistre époque. Mais, dis-moi, je crois que tu as aussi été mise en joue ?

– Oui sur le pont, au-dessus de la voie ferrée. Ta sœur Chantal, déjà têtue, l’avait traversé et refusait de revenir. Je leur ai dit ce que je pensais aux boches ! Je ne me suis pas laissée intimider Ils n’ont pourtant pas voulu que je passe et je suis restée plantée là jusqu’à ce qu’elle revienne J’en ai eu des suées ! Mon Dieu, quelle époque ! L’Italienne, qui habite de l’autre côté de la voie ferrée, portait à boire à ses concitoyens, des prisonniers entassés dans des wagons à bestiaux. Ils gémissaient c’était terrible !

Ma grand-mère essuie une larme avant de poursuivre :

– Je me souviens aussi d’un jeune officier allemand qui pleurait, perché sur son cheval. Il avait perdu ses hommes qui s’étaient sauvés à travers champs et il n’arrivait pas à les retrouver.

– Je n’ai aucun souvenir de cette guerre. Saint-Rémy est pour moi l’endroit du monde le plus paisible. Impossible d’imaginer tout ce qui s’est passé !

– Tu te rappelles peut-être de ce qui a suivi, fin 44 et en 45. D’autres militaires, américains, algériens, tunisiens, sont venus camper dans notre parc. Marc avait toujours droit à certaines gourmandises : chocolat, fruits, provisions diverses Il ramenait même des cigarettes pour ton grand-père, un luxe ! Jusqu’aux cheminots qui se souciaient de nous ! Ils nous lançaient des briquettes de charbon.

– Cette histoire de briquettes me dit quelque chose ! Chantal et moi, nous aimions tant regarder passer les trains que nous finissions toujours par descendre le chemin qui longeait le talus et conduisait aux rails !

– Je sais ! J’étais même souvent inquiète car vous passiez là de longs moments, loin de ma surveillance.

– Un jour de grand soleil, un convoi bourré de soldats joyeux et bruyants a stationné devant nous. Nous étions médusées !

– Je vous ai vues, je n’étais pas loin. Je vous observais, cachée derrière les fourrés ! Ils vous ont envoyé une boîte de corned-beef, une orange.

– Oh oui mais, de ces deux-là, je ne me rappelle que les odeurs ! Par contre, je revois nettement les gaillards nous bombarder, en riant, de paquets de chewing-gums ! Tu te rends compte ! Nos premiers chewing-gums !

Ma grand-mère hoche la tête, un peu mélancolique, et conclut avec un doux sourire :

– Vous étiez hautes comme trois pommes et vous couriez comme des folles pour les rechercher dans l’herbe piégée de ronces ! Après, je devais soigner vos égratignures !

D’autres convois, tout aussi prodigues, avaient suivi laissant derrière eux, avec une excitation croissante, un parfum de gomme mentholée en héritage.

Les grains de blé que nous avions ensuite mâchés avec application n’avaient plus été que fades reflets incolores et inodores de cette manne de l’été 45. Et grand-mère avait pu économiser son eau oxygénée et son mercurochrome.

2

Les aléas avaient contraint ma grand-mère à prendre les rênes. Elle était ce qu’on a coutume d’appeler une maîtresse femme.

Mon grand-père, décédé l’année de mes douze ans, avait quatorze ans de plus qu’elle, et le souvenir que je garde de lui est celui d’un vieillard à bout de souffle. Ce devait être un homme gentil, au caractère un peu faible.

– On n’a jamais pu s’enrichir avec la boulangerie, regrettait mon aïeule. Ton grand-père faisait ses tournées pour vendre son pain mais certaines familles ne le payaient pas ou le payaient avec un retard monstrueux. Il ne disait jamais rien !

Elle, elle ne s’en laissait pas conter. Un sou était un sou. Quand mon grand-père me donnait un morceau de sucre, il le chipait dans la boîte en se cachant comme un gamin.

Une image furtive d’homme encore valide me revient. Je devais être très jeune quand un énorme frelon s’était égaré dans le couloir inondé de soleil. Son bourdonnement sourd et menaçant m’avait terrifiée, et grand-père, qui fauchait sous le noyer près du poulailler, avait chaussé ses bottes de sept lieues en entendant mes cris perçants.

Une autre anecdote, qui semblerait bien anodine aujourd’hui, laisse affleurer un soupçon de sévérité au moins inhabituelle. J’avais dû me montrer un peu peste et le brave homme m’avait menacée, avec une componction que je ne lui connaissais pas, de me remplacer par ma cousine Danièle.

La leçon avait fait son effet et j’avais réalisé, soudain inquiète, que l’amour qu’on me portait pouvait être lié à ma docilité.

La plupart du temps, je faisais ce que je pouvais pour être agréable.

Perchée sur une chaise, j’essuyais le dessus de la cheminée. Je ramassais du petit bois pour allumer le feu de la cuisinière et balayais le vieux plancher aux lattes disjointes.

Quand l’une des voisines venait à passer devant les fenêtres ouvertes, elle ne manquait pas de me complimenter.

– Vous avez là une petite-fille bien courageuse ! disait-elle à ma grand-mère, qui acquiesçait en souriant.

Je me redressais avec fierté et je mettais les bouchées doubles.