Le Roi Béta

Le Roi Béta

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Français
149 pages

Description

Ne nous demandez pas où est situé ce pays, les degrés de sa latitude et de sa longitude, le chemin qu’il faut prendre pour s’y rendre, s’il est dans une île ou sur un continent, etc..., etc. ; nous l’ignorons. Ce que nous pouvons vous assurer, par exemple, c’est qu’il n’est pas dans la Lune.

Jusqu’à présent, nous ne connaissons que cinq parties du monde qui sont, vous le savez, l’Europe, l’Asie, l’Afrique, l’Amérique et l’Océanie ; il paraîtrait qu’il en existe encore une autre qu’on appelle l’Alphabétie.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Date de parution 24 décembre 2015
Nombre de lectures 1
EAN13 9782346029174
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Louis Lemercier de Neuville
Le Roi Béta
Conte de fées et d'enchanteurs, où il n'y a ni enchanteurs ni fées
I
OU L’INGÉNIEUR VATENLAIR ARRIVE EN BALLON DANS UN PAYS QUI N’EXISTE PAS
Ne nous demandez pas où est situé ce pays, les degr és de sa latitude et de sa longitude, le chemin qu’il faut prendre pour s’y re ndre, s’il est dans une île ou sur un continent, etc..., etc. ; nous l’ignorons. Ce que n ous pouvons vous assurer, par exemple, c’est qu’il n’est pas dans la Lune. Jusqu’à présent, nous ne connaissons que cinq parti es du monde qui sont, vous le savez, l’Europe, l’Asie, l’Afrique, l’Amérique et l ’Océanie ; il paraîtrait qu’il en existe encore une autre qu’on appelle l’Alphabétie. Cette appellation a été donnée à cette contrée inconnue par ses premiers habitants, et voi ci pourquoi : à une époque tellement reculée qu’elle est au delà de toute trad ition et ne figure dans aucune histoire, des navigateurs grecs s’égarèrent sur les mers. Leur navire primitif recélant dans ses flancs vingt-quatre hommes, tous frères et vingt-quatre femmes, après avoir été longtemps ballotté par les flots, se brisa sur des rochers, et les naufragés, ayant perdu tout espoir de revenir dans leur patrie, s’ét ablirent dans cette contrée qui était immense et non peuplée. Tout d’abord ils vécurent e n commun, mais au bout d’un certain nombre d’années, comme la colonie avait pri s un grand développement, chaque famille résolut de faire la conquête de ces terres nouvelles et de créer chacune un royaume distinct. Comme il y avait vingt -quatre familles, il y eut donc vingt-quatre royaumes et par conséquent vingt-quatr e souverains. Chacun d’eux prit pour nom une des vingt-quatre lettres de l’alphabet de leur langue originelle afin de se reconnaître dans l’avenir, si par hasard d’autres p euples se rencontraient dans la contrée, car ils voulaient rester unis. De là le no m d’ALPHABÉTIE donné à ce pays nouveau. Nous n’avons pas l’intention de vous raconter l’his toire de ces vingt-quatre royaumes, nous vous ferons seulement connaître celu i du roi Bêta où vont se passer les événements que nous allons décrire. Disons tout d’abord qu’il ne ressemblait en rien à ceux que nous connaissons. Il en était encore à l’enfance qui est l’âge d’or des peu ples. La civilisation ne l’avait point corrompu ; on y croyait encore aux choses surnature lles, aux enchanteurs, aux fées, aux sorciers. Oui, dans le royaume du roi Bêta, il y avait des fé es, des enchanteurs et des sorciers, ou du moins attribuait-on à ces êtres surnaturels toutes les mésaventures qui vous arrivaient et qu’on ne pouvait expliquer ; ain si, par exemple, quand on ne réussissait pas dans une entreprise, ou bien quand une récolte était mauvaise, on disait qu’une fée vous voulait du mal ou qu’un ench anteur était votre ennemi. Le roi Bêta, appelé ainsi parce qu’il avait choisi pour nom la seconde lettre de l’alphabet grec, n’était pas un imbécile ; il entre tenait ces idées dans l’esprit de son peuple pour le tenir sous la main. Quelle que soit la croyance, quand un peuple a la foi, il est facile à diriger. C’est par sa foi qu’o n le mène. Du reste, à force de les imposer à ses sujets, le roi croyait lui-même à ces êtres invisibles, à ces puissances occultes et personne ne lui eût ôté de l’idée qu’un e fée, une fée bienfaisante, n’avait pas présidé à la naissance de sa fille en lui donna nt la beauté, la douceur, l’esprit, la grâce, en un mot, toutes les qualités qui sont, en général, l’apanage des princesses.
C’est un astre nouveau.
La reine Bétasse exagérait encore les croyances naïves de son royal époux, mais la princesse Bétinette, sa fille, était moins supersti tieuse ; c’était un esprit positif qui aimait à se rendre compte de tout et pour qui, par conséquent, les fées et les enchanteurs n’existaient pas. Cette incrédulité dés olait le roi, et, pour la conjurer, il avait maintes fois prié son grand astrologue, Rempl umé, de faire quelque sorcellerie ; mais celui-ci, qui n’était qu’un âne en trois lettres, n’avait jamais pu y parvenir. Or, voici qu’un jour, comme la famille royale et l’ astrologue se promenaient dans les jardins du palais, ils aperçurent dans l’espace un point noir qui s’avançait lentement et qui grossissait à vue d’œil. — Qu’est-ce que cela ? dit le roi en se tournant v ers Remplumé.  — Ma foi, Sire, je l’ignore ; c’est la première fo is que je vois un phénomène semblable. — Va chercher ta lunette et dépêche-toi. Remplumé s’éloigna aussi vivement que ses vieilles jambes le lui permirent et revint avec son instrument qu’il braqua aussitôt sur l’obj et inconnu. — Eh bien ? dit le roi. C’est un astre ! un astre nouveau ! — Un astre ! s’écria aussitôt la princesse en écla tant de rire : Un astre noir ! — Ma foi, si ce n’est pas un astre, c’est un monde , dit Remplumé.
Il s’excusa des dégâts.
Le ballon, car vous vous doutez bien que c’était un ballon, descendait assez rapidement. — Laissez-moi voir ! dit la princesse Bétinette, e n prenant la lunette de l’astrologue. Oui ! c’est un monde ! un monde particulier et qui se rapproche du nôtre ! C’est très curieux ! Et de plus, il est habité, ou du moins je vois dans une petite corbeille qui se balance sous la sphère un être animé qui a l’air de le conduire. Le roi Bêta, émerveillé, prit la lunette à son tour.  — En effet, c’est un monde qui vient retrouver le nôtre ! Eh bien, Remplumé, mon ami, explique-nous cela !  — C’est facile, dit l’astrologue ; le personnage q ui se trouve là-haut est un être insociable qui faisait beaucoup de mal sur la terre ; il est probable qu’un enchanteur l’aura condamné à vivre seul dans un monde exprès c réé pour lui, afin qu’il ne pût nuire à personne.  — Mais, dit le roi, qui n’avait pas quitté la lune tte, il vient directement ici, dans quelques minutes il va descendre dans les jardins ; si, comme tu le dis, c’est un être malfaisant, je ne veux pas qu’il corrompe mon peupl e, et la première chose à faire sera de s’assurer de sa personne. Va prévenir mes g ardes du corps !  — Pourquoi cela ? mon père, dit la princesse Bétin ette ; ne vaut-il pas mieux pratiquer une généreuse hospitalité ? Ce que vous a dit Remplumé au sujet de ce monde et de son habitant n’est qu’une supposition. Ce monde, du reste, est bien petit ; ne serait-ce pas plutôt une machine volante dirigée par un savant ? Avant de rien décider, il convient de bien l’accueillir et de l’i nterroger, ce serait plus sage.  — En effet, dit le roi, ma fille a raison ! D’aill eurs qu’avons-nous à craindre ? il est seul et nous en aurions bien vite raison s’il témoi gnait la moindre hostilité. Pendant ces menus propos, le ballon opérait sa desc ente justement dans le jardin
royal. On vit alors que ce monde inconnu n’était qu ’une sphère vide qui se dégonfla en touchant la terre et que l’aéronaute n’avait point l’air malfaisant suggéré par Remplumé. Au contraire, il s’excusa tout d’abord de s légers dégâts qu’il avait faits et demanda la permission de mettre à l’abri ses instru ments ainsi que son ballon qu’il venait de replier avec soin. Le roi, rassuré par sa bonne mine, s’empressa de dé férer à son désir et l’invita à se rendre au palais avec lui, ce qu’accepta l’aéronaute avec empressement.
II
OU L’INGÉNIEUR VATENLAIRFAITCONNAISSANCE AVEC LE ROI BÊTA ET AUSSI AVEC LA PRINCESSE BÉTINETTE
L’aéronaute était un homme d’une trentaine d’années , d’une figure agréable et dénotant l’intelligence. C’était un ingénieur disti ngué qui, après de fortes études scientifiques, s’était définitivement adonné à la d irection des ballons. Très audacieux, il avait fait, à plusieurs reprises, des ascensions de longue durée et cette dernière avait pour objet la découverte du pôle, mais des co urants contraires l’avaient conduit dans le royaume du roi Bêta, qui lui était totaleme nt inconnu. Il s’appelait Vatenlair et était membre libre de toutes les académies scientifiques du monde entier. En le conduisant au palais, le roi lui avait dit :  — J’espère que vous ne refuserez pas d’être mon hô te pendant quelques jours et que vous voudrez bien me raconter vos aventures. No us avons rarement l’occasion de voir des étrangers et nous sommes heureux de leur faire bon’ accueil. A ce moment, Remplumé fit la grimace et dit tout ba s au roi : Vous vous avancez trop, Sire, vous ne le connaissez pas.  — Cela me regarde, répondit le roi ; toi, monte à ton observatoire et garde tes réflexions. N’aurais-tu pas dû m’annoncer la venue de cet étranger Piteux, Remplumé s’éloignait déjà, quand le roi le rappela : En même temps, fais préparer la chambre bleue et do nne l’ordre qu’on y installe tous les bagages du voyageur. Arrivée sur le seuil du palais, la famille royale l aissa l’étranger s’occuper de son installation et se retira dans ses appartements ; l ’aéronaute, de son côté, se dirigea, précédé d’un valet, vers la chambre qu’on lui avait préparée, mit en ordre tous les instruments que contenait sa nacelle et revêtit un costume plus convenable que celui qu’il portait en voyage. Comme il finissait de s’habiller, on vint le préven ir que le roi lui donnait audience. Le roi ! Il était donc chez le roi du pays ! Il reg arda son costume : un veston, c’était bien sans façon, mais enfin il n’en avait pas d’autre, il s’excuserait. La salle du trône était située au premier étage du palais. C’était un salon ordinaire, même très ordinaire, car le roi Bêta n’aimait pas l e faste. Le mobilier se composait de chaises et de fauteuils recouverts en tapisserie, œ uvres de la reine Bétasse et de la princesse Bétinette ; quant au trône... le trône mé rite une mention particulière. C’était un fauteuil très large dont le dossier se dressait en l’air assez haut et supportait une espèce de dais, absolument comme les chaires dans n os églises. Le siège était recouvert de draperies qui retombaient jusqu’à terre et cachaient une petite armoire où le roi mettait sa couronne, car le roi Bêta ne donn ait audience que la couronne sur la tête ; il disait que cet ornement était l’unique si gne de la royauté, que, sans couronne, un roi n’était qu’un homme comme les autres et que rien ne distinguait de ses sujets. Quand il voulait garder l’incognito, il laissait sa couronne au palais et, si on l’eût rencontré, on n’eût pas eu besoin de le saluer. Il avait du reste plusieurs couronnes de rechange suivant les cérémonies qu’il présidait et l’importance des personnages qu’il recevait : d’abord la grande couronne ornée de pier res précieuses pour les audiences solennelles ; puis la demi-couronne, moins haute, p our les petites réceptions ; puis enfin la couronne ordinaire, un simple cercle d’or, pour l’intimité. Dans le royaume,
quand on disait que le roi vous avait reçu avec son cercle d’or, on était considéré comme son favori. Ce fut celle-là que le roi Bêta m it sur son front pour recevoir l’aéronaute. Remplumé, qui était d’un caractère jal oux, voulut s’y opposer, sous prétexte qu’un inconnu ne méritait pas cette faveur ; mais la princesse Bétinette, qui avait été prise d’une sympathie soudaine pour l’étr anger, avait décidé son père à ne pas suivre le conseil de son astrologue. Quand l’aéronaute fut introduit dans la salle d’aud ience, il trouva le roi Bêta sur son trône, ayant à sa droite sa femme, la reine Bétasse , et à sa gauche, sa fille la princesse Bétinette. Remplumé était assis dans un c oin sur un tabouret :  — Je vous permets de vous asseoir, car vous devez être fatigué, dit le roi. Comment vous nommez-vous et qui êtes-vous ? — Je m’appelle Vatenlair et je suis ingénieur, dit l’aéronaute. Cette réponse brève choqua Remplumé qui cumulait la fonction d’astrologue avec celle de chef du Protocole ; il s’approcha de Vaten lair et lui dit : — Vous êtes devant le roi Bêta, la reine Bétasse e t la princesse Bétinette, vous ne sauriez être trop respectueux, ne l’oubliez pas. — Et toi, n’oublie pas que j’ai mon cercle d’or, d it le roi, mécontent de l’observation de Remplumé. Celui-ci regagna son tabouret. — Et par quel hasard vous trouvez-vous dans nos co ntrées ? poursuivit le roi.  — Hasard ! est le mot, répondit Vatenlair, car vot re pays m’était inconnu et je ne m’attendais pas à y atterrir. Remplumé crut devoir encore intervenir :  — Quand on parle à une majesté, on emploie la troi sième personne, dit-il à Vatenlair. Le roi Bêta fronça le sourcil ; il se leva et ouvra nt la petite armoire placée sous son siège, il y déposa son cercle d’or, puis se rasseya nt.  — Maintenant, Remplumé, que j’ai enlevé le signe, du pouvoir, tu n’as plus rien à faire ici. Fais-moi le plaisir de nous laisser caus er en paix. Remplumé, très vexé, se retira en murmurant tout ba s : — Ah ! quel souverain ! Pas de prestige ! Pas de p restige ! — Et maintenant, causons ! dit le roi ; vous savez qui je suis, je sais qui vous êtes, mais j’ignore encore vos aventures. Quel est l’ench anteur qui vous a conduit dans mes États ? Quelle est la fée qui vous a dirigé vers nous ?