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Le Roi du biniou

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276 pages

« — Encore une gavotte, sonneur, encore une !

— Deux pas glissés, un pas frappé ; suivez-moi, les belles !

Deux pas glissés, un pas frappé et maintenant une volte ; tournez-vous, les belles !

Ainsi parlait le conducteur des danses.

— Allons, sonneur, ne laisse pas languir la cadence ; encore une gavotte, sonneur ; n’es-tu pas le roi du biniou ?

En vérité, cette nuit-là devait avoir un nombre d’heures inaccoutumé, car le roi du biniou qui avait, maintes fois, fait et gagné le pari de jouer du soir jusqu’au matin, sans jamais répéter le même air, avait déjà redit ses gavottes plus de trois fois chacune.

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À propos de Collection XIX

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Édouard Decaudin Labesse, Henry Pierret

Le Roi du biniou

Bretagne

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CHAPITRE PREMIER

«  — Encore une gavotte, sonneur, encore une !

 — Deux pas glissés, un pas frappé ; suivez-moi, les belles !

Deux pas glissés, un pas frappé et maintenant une volte ; tournez-vous, les belles !

Ainsi parlait le conducteur des danses.

 — Allons, sonneur, ne laisse pas languir la cadence ; encore une gavotte, sonneur ; n’es-tu pas le roi du biniou ?

En vérité, cette nuit-là devait avoir un nombre d’heures inaccoutumé, car le roi du biniou qui avait, maintes fois, fait et gagné le pari de jouer du soir jusqu’au matin, sans jamais répéter le même air, avait déjà redit ses gavottes plus de trois fois chacune. Il y avait même longtemps qu’il avait abandonné son répertoire pour jouer des gavottes qu’il n’avait jamais apprises : des airs inconnus qui lui arrivaient dans la tète et sous les doigts sans qu’il y prît garde, comme des ressouvenirs lointains.

Il commençait à se sentir essoufflé, bien qu’il eût plus d’haleine qu’aucun des sonneurs en renom à plus de quinze lieues à la ronde. Ce fut donc avec un grand soulagement qu’il vit l’horizon reculer et une petite raie grise apparaître entre l’obscurité du ciel et la noirceur de l’océan. Une bien petite raie, à la vérité, un simple trait, si ténu qu’on l’aurait pu croire tracé d’un coup d’ongle. N’importe ! si mince que fût la ligne grise, c’était l’aube qu’elle annonçait, et avec l’aube, la délivrance du roi du biniou.

 — Encore une gavotte, sonneur, encore une !

Et toujours, toujours, les couples passaient, sautaient, se mêlaient pour former de longues chaînes qui s’avançaient dos à dos.

 — Deux pas glissés, un pas frappé, et puis une volte au bout de la prairie. Tournez-vous, les belles !

Et le roi du biniou recommençait une gavotte après l’autre sans s’arrêter même autant de temps qu’il en fallait pour éloigner le porte-vent de ses lèvres, humer une bouffée d’air frais et assurer l’outre sous son bras. A peine avait-il le loisir de regarder de temps en temps autour de lui.

La petite raie grise s’élargissait, blanchissait ; les étoiles s’effaçaient dans le ciel pâle, avec des clignotements d’yeux endormis ; une seule brillait encore, calme, lumineuse. C’était Lucifer, la première qui se lève le soir, la dernière qui se couche le matin.

Le roi du biniou haletait, son souffle rauque coupait la mélodie, l’outre ne rendait plus que de sourds gémissements sous son coude lassé.

Le sonneur sentait que si le jour tardait encore un peu à paraître, il allait demeurer court, ce qui le couvrirait d’une honte ineffaçable.

Il ne distinguait plus les danseurs, tant sa fatigue et son angoisse étaient grandes ; les sons mêmes qu’il produisait n’arrivaient plus à son oreille que comme des bruits lointains à peine distincts. Dans sa crainte de défaillir, il soufflait éperdument, pressant l’outre à coups inégaux pendant qu’il faisait courir ses doigts le long du chalumeau, marquant la mesure de la tète et du pied, en tâchant de surveiller, du coin de l’œil, les changements qui se produisaient dans le ciel et sur la terre.

Lucifer venait de disparaître, abîmé sous un flot de vapeurs roses ; le ciel prenait de fins tons de nacre ; la baie, naguère voilée de ténèbres, se dessinait sous la brume, avec ses côtes couvertes de verdure, enserrant la mer, ronde et brillante comme un miroir d’argent. Au grand silence de la nuit succédait la rumeur que fait le réveil des êtres et des choses. La brise soufflait fraîche de terre, apportant des senteurs de fleurs et d’herbe mouillée.

Bientôt, sous le voile rose qui couvrait l’horizon, des rayons de feu jaillirent, reflétés par l’océan.

Puis, peu à peu, la couleur d’aurore s’évanouit en une clarté dorée, le soleil émergea des flots, radieux, triomphant ; un grand vol de mouettes blanches s’éleva dans l’azur et... »

  •  — Et je croyais vous avoir priée, Mademoiselle, de vous abstenir de ces récits...

La personne qui venait d’intervenir si mal à propos allait dire « idiots », elle retint le mot sur ses lèvres et y substitua « fantastiques  » qui avait à peu près le même sens pour elle, tout en étant plus mesuré.

C’était une blonde éclatante, un peu replète pour sa petite taille, très gracieuse, d’une grâce mignarde qu’atténuait en ce moment son attitude sévère. Une toilette d’intérieur d’une savante simplicité mettait en relief tous ses avantages et dissimulait ses imperfections, si tant est qu’une jolie femme, riche et du meilleur monde, en puisse avoir quelqu’une.

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Restée veuve en pleine jeunesse, Thouvenin ne s’était pas remariée pour se consacrer tout entière à son fils Emmanuel, ce même garçonnet qu’elle venait de surprendre au moment où il se faisait conter la légende du Roi du biniou.

Malheureusement, les obligations mondaines de la jeune veuve, ses nombreuses relations dans le monde où l’on s’amuse, et son goût pour la grande vie, ne l’avaient pas laissée libre de s’adonner complètement aux soins qu’exige l’éducation d’un enfant. Elle avait dû s’adjoindre une institutrice qu’elle dirigeait, bien entendu, c’est-à-dire à qui elle exposait de temps à autre ses plans d’éducation et ses idées sur l’enseignement.

En entendant sa voix sèche et mordante, la conteuse et son auditeur s’étaient levés, plus surpris que confus.

Mme Thouvenin s’avança dans la salle d’étude d’une allure cadencée qui faisait valoir sa grâce sans rien lui ôter de sa dignité.

  •  — Lorsque j’ai consenti à vous confier mon fils, poursuivit-elle en modulant ses paroles comme une personne qui s’écoute et se trouve bien disante, je vous ai informée que je n’admets pas d’autre éducation que l’éducation absolument scientifique.

Toutes ces billevesées dont on avait coutume de bercer les enfants autrefois : fables, légendes, contes de fées, ne sont bons, suivant moi, qu’à fausser l’intelligence en la peuplant de notions inexactes.

Des faits, Mademoiselle, rien que des faits, dit-elle du même ton que devait avoir M. Chockumchild pendant qu’il bourrait de faits les petites cruches de l’école modèle fondée par M. Gradgrind1, on ne doit entretenir les enfants que de faits et ne leur enseigner que des choses rigoureusement vraies.

Elle prit un temps comme pour admirer l’égale justesse de son esprit et de sa diction, puis s’étendit longuement sur l’horrible danger que font courir aux esprits enfantins les récits merveilleux empruntés à la littérature populaire, ceux dans lesquels on donne la parole à des êtres qui n’en sont pas doués, comme par exemple...

Elle rencontra comme exemple des conteurs assez accrédités pour que sa faconde en fût interrompue ; elle fit une concession pour quelques-uns ; admit que, de leur temps, il était bon de parler en paraboles ; convint que le Bonhomme avait pu lancer dans ses fables quelques traits contre les grands, dont il aurait eu à se mordre les doigts s’il ne les eût dissimulés sous le badinage d’une fable ; affirmant que La Fontaine n’était bon que pour les grands enfants, et non pour les babies de l’âge d’Emmanuel. Enfin, s’animant tout à coup, elle laissa déborder son enthousiasme scientifique. La science n’avait-elle donc pas assez de poésie pour qu’on en allât chercher ailleurs ? les fastes de l’histoire et du travail n’avaient-ils pas assez de heros pour qu’on en inventât d’imaginaires ?

  •  — Non. non, Mademoiselle, fit-elle comme si elle eût répondu à une objection de l’institutrice, ne me dites pas qu’à la faveur des contes bleus, on moralise en même temps qu’on amuse. La morale n’est pas une médecine amère qu’on dissimule sous le miel, elle n’a pas besoin d’ornements étrangers pour être présentée à un enfant aussi bien doué que mon fils.

J’espère donc que vous voudrez bien vous conformer à mon désir, plusieurs fois exprimé, de ne donner à Emmanuel que des notions parfaitement exactes et pratiques. — Le mot désir avait été souligné de la voix et du geste, de façon à le rendre synonyme d’ordre. La conteuse parut n’avoir pas pris garde à cette intention.

Au lieu de se défendre, d’alléguer avec Victor Hugo que la légende, comme l’histoire, est une des faces de la vérité, elle posa la main sur la tète de l’enfant et le tournant vers elle pour le regarder dans les yeux, elle lui dit simplement :

  •  — Croyez-vous aux fées, petit garçon ?

Il répondit d’un sourire, d’un signe de tôt négatif, et se tourna vers sa mère qu’il essaya d’apaiser en affirmant que Mlle Cavaron n’avait entrepris le récit des aventures du Roi du biniou que sur ses instances. Elle ne voulait pas, il l’avait priée bien longtemps et bien fort.

  •  — Elle aurait dû savoir résister à les prières pour se conformer aux miennes, interrompit la mère irritée.

Une flamme rose monta aux joues de la jeune fille, un éclair s’alluma dans ses yeux fiers, mais la petite main qu’elle sentit trembler dans la sienne, l’étreinte furtive par laquelle l’enfant la supplia de garder le silence, l’émoi du tendre petit cœur dans lequel elle savait si bien lire, lui donnèrent la force de se taire.

Mme Thouvenin ayant rempli ses devoirs maternels pour ce jour-là, embrassa son fils et se retira afin d’aller se préparer à remplir ses devoirs sociaux, en assistant à un dîner de gala chez un des grands hommes les plus admirés pour l’instant.

Ce Roi du biniou jouait de malheur ; plusieurs fois commencé, il avait toujours été interrompu avant le dénouement. Un dénouement tragique, sans doute, un de ces dénouements émouvants qui font battre le cœur, et il s’en fallait de si peu qu’on y fût parvenu : quelques minutes de plus, et Emmanuel aurait su ce qui était arrivé au présomptueux sonneur. A présent, c’était bien fini, il ne connaîtrait jamais la fin de ce conte intéressant.

La riche littérature populaire de la Bretagne était définitivement mise à l’index ; Mlle Cavaron devait s’interdire de raconter les faits et gestes des fées, des lutins, farfadets, korigans et poulpiquets, tous gens d’autant plus malfaisants qu’ils n’ont jamais existé.

Des faits, des faits, encore des faits et des notions pratiques, cela suffit pour préparer les fils de notre temps positif à la bataille de la vie. Du moins, Mme Thouvenin l’affirmait sans se soucier le moins du monde de la petite fée turbulente et vivace qu’on appelle imagination.

Ne savait-elle pas que si l’on chasse cette folle du logis par la fenêtre, elle ne tarde pas à rentrer par la porte et à se venger de ce qu’on lui a enlevé la fiction, en s’emparant de la science qu’elle s’évertue à enrichir d’hypothèses romanesques, parfois plus dangereuses que les humbles contes de fées ?

La jolie femme n’avait pas pensé non plus que, si la légende était proscrite, l’histoire restait, et une histoire héroïque pleine de fiers exploits, de hautaines résistances, de dévouements admirables.

A elle toute seule, la Bretagne était plus puissante qu’avec son cortège de lutins, de follets, de laveuses de nuit, de danseuses des clairières, eût-il été conduit par l’Ankou2.

Passionnée pour son pays, comme tous les Bretons, Jacquette Cavaron se plaisait à égrener ses souvenirs pour plaire à son petit ami. Elle lui peignait la grande lande solitaire, étincelante sous le manteau d’or dont les ajoncs fleuris la couvrent au printemps, rousse à l’automne quand la fleur a fait place à la gousse brune, et noire sous le ciel gris d’hiver.

Du Roi du biniou, de Corbeau vert, de Guyon l’Avisé, de la belle à qui les poulpiquets cueillaient des fraises sous la neige pour la récompenser de sa bienveillance, jamais un mot, pas plus que de la princesse métamorphosée en souris ou de la Princesse de Hongrie, la Peau d’âne bretonne. Par un accord tacite, on écartait ces sujets défendus. Emmanuel aurait craint de faire gronder sa douce amie, Mlle Cavaron ne voulait pas s’exposer à une nouvelle algarade.

Les contes et les légendes eussent seulement amusé le petit garçon, l’histoire l’enthousiasma.

Les longues soirées d’hiver lui paraissaient courtes, lorsque, assis auprès du feu, ses devoirs achevés et ses leçons sues, il écoutait ces guerz qui sont comme la chronique rimée de la Bretagne Poésies naïves qui laissent aux héros toute leur grandeur, et dans lesquelles on sent vibrer l’admiration reconnaissante de tout un peuple. Il en savait plusieurs par cœur et se plaisait à se les faire redire ou à les répéter lui-même.

C’était l’histoire de Noménoë vengeant le jeune Karo dont l’intendant du « roi chauve » avait jeté la tête dans le plateau de la balance pour parfaire le poids du tribut ; celle du jeune marquis de Poncalec vendu par un mendiant aux juges de Nantes et décapité à vingt-deux ans, pour avoir pris part à la conspiration de Cella-mare ; le chant de Bran, le prisonnier de guerre, trompé par son gardien et mourant de chagrin à la pensée que sa mère n’a pas reçu son message, tandis qu’elle le demande à toutes les portes de la ville ; celui aussi de la dame qui vient implorer la grâce de son frère auprès du roi Louis XIII et n’arrive que pour voir expirer le condamné, coupable d’une offense envers un des pages du roi.

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PONCALEC DEVANT LES JUGES.

D’abord, l’institutrice s’amusa de la hauteur dédaigneuse que mettait l’enfant dans la réponse de Poncalec à ses juges : « J’ai fait mon devoir, faites votre métier », ou de l’expression de sombre énergie qu’il donnait aux paroles du vieux père de Karo demandant vengeance au duc de Noménoë : « Celui qui veut, celui-là peut ; celui qui peut, chasse l’étranger. » Elle fut bientôt frappée de l’exaltation que ces récits développaient chez son élève et des élans de sensibilité qui en étaient le résultat. Le mot de patrie mettait d’étranges vibrations dans la voix de cet enfant de dix ans qui ne pouvait redire sans pleurer la dernière strophe de Bran : « Chantez, petits oiseaux, chantez, vous n’êtes pas morts loin de la Bretagne. » Elle délaissa les guerz pour des sones d’une grâce poétique moins pénétrante, pour des chansons de quête comme l’Aguilaneuf, et même pour les chansons de danse presque toujours enjouées.

Un jour qu’Emmanuel était d’humeur sombre, elle joignit la danse aux chansons pour le dérider, le prit par la main et le conduisit comme celui qui mène la chaîne conduit la bande, en le faisant sauter. Il prit assez de goût à cet exercice pour oublier sa tristesse et reprendre avec Jacquette le refrain de la chanson.

Ce jour ne fut pas comme tant d’autres, sans lendemain.

Chaînes, gavottes et passe-pied se succédèrent, comme dans l’histoire du Roi du biniou, quoique avec moins de continuité.

On dansait tantôt sur de véritables chansons de danse, tantôt sur des dialogues qu’on improvisait sur un vieil air breton.

Estimant que la danse pouvait être un bon exercice pour un petit garçon privé de ces jeux actifs auxquels on ne peut se livrer qu’à condition d’avoir des camarades, la bonne Jacquette se prêta volontiers au goût d’Emmanuel pour ce genre de divertissement. Elle y prenait elle-même plaisir, heureuse qu’elle était de la gaîté de l’enfant et de la vivacité d’esprit qu’il déployait dans les dialogues chantés sur lesquels ils réglaient leurs pas.

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Mlle JACQUETTE.

Elle commençait d’ordinaire par un naïf refrain, bientôt délaissé, et ils s’en allaient alors au gré de leur inspiration et de leurs réminiscences, aussi peu soucieux l’un que l’autre de la facture de leur poésie, et tout aussi satisfaits d’une assonance que de la rime la plus opulente.

Ce nouvel amusement charmait les heures de solitude que la vie mondaine de sa mère laissait à Emmanuel ; il lui rendait de plus en plus chère la douce jeune fille qui savait si bien se faire enfant pour lui plaire.

Comme elle était bonne, sa Jacquette, comme elle était jolie aussi avec ses grands yeux bruns, ses cheveux châtains lissés en bandeaux sur son front comme ceux des vierges dans les vitraux d’église, son sourire grave, son teint d’une pâleur rose. Et quel joli nom, un nom fait pour elle, simple comme elle, et que personne autre ne portait. Pourquoi donc sa mère avait-elle tant insisté pour que Mlle Cavaron consentit à se laisser appeler Jacqueline ? Jacquette était bien plus joli.

Ce qu’elle disait était mieux dit, ce qu’elle faisait mieux fait, que tout ce que pouvaient dire et faire les autres ; il la trouvait la plus belle, comme il la sentait la plus tendre.

Tout cela très inconscient, mal défini, comme sont les amours des enfants, amours faits de celui qu’on a pour eux.

L’été avait interrompu ces récréations chorégraphiques, les jours pluvieux d’un triste automne les firent reprendre avec d’autant plus d’ardeur qu’elles répondaient au besoin de mouvement si impérieux chez les jeunes garçons de l’âge d’Emmanuel.

  •  — Ai-je été sage ? disait-il.
  •  — Très sage.
  •  — J’ai bien travaillé ?
  •  — Très bien.
  •  — Vous êtes contente ?
  •  — Très contente.
  •  — Alors ?
  •  — Que voulez-vous dire avec votre alors ?
  •  — Vous le savez bien.
  •  — Non, je ne sais pas.

Il se levait et disait comme les infatigables danseurs du Roi du biniou : Encore une gavotte, sonneur, encore une.

Elle, qui avait feint de ne pas comprendre, pour se faire prier, se levait à son tour, lui prenait la main et entonnait le premier couplet de la chanson.

C’est ainsi qu’un jour de novembre tout embrumé d’ennui, Mlle Cavaron mit de côté les livres sur lesquels son élève rêvait sans y rien comprendre, envahi par le spleen qui se dégage du brouillard, et l’entraîna dans une chaîne pour le réveiller.

Un petit enfant conduit notre danse,

Gai ! joli danseur ;

Il a la beauté d’une fraîche fleur,
D’un doux oiselet il a l’innocence,

Gai ! petit danseur...

chanta Jacquette, et tout aussitôt le petit danseur répondit sur le même rythme :

 — Passez en avant, ma danseuse blonde,

Donnez-moi la main,

Je sais bien chanter un petit refrain ;
Mais je ne sais pas conduire une ronde,

Donnez-moi la main.

Le la étant pris, le dialogue se continua par strophes alternées, chacun des improvisateurs gardant le refrain qu’il avait adopté au début.

 — Ne vous troublez pas, ayez confiance,

Gai ! petit danseur,

Jamais un garçon ne doit avoir peur ;
De notre chanson suivez la cadence,

Gai ! joli danseur.

 

 — Je vais après vous, Jacquette, ma douce,

Donnez-moi la main ;

Regardez là-bas, au bord du chemin,
C’est, dans le gazon, une fleur qui pousse,

Donnez-moi la main.

 

 — Laissez donc les fleurs, vous rompez la chaîne,

Gai ! joli danseur ;

Tout vient en son temps, l’heur et le malheur,
La danse aux chansons et la course en plaine,

Gai ! petit danseur.

 

 — Je veux en passant cueillir la fleurette,

Donnez-moi la main !

Vous l’attacherez à votre justin,
Pour vous souvenir, n’est-ce pas, Jacquette ?

Donnez-moi la main !

 

 — Nous allons bientôt vous mettre à l’épreuve,

Gai ! petit danseur ;

J’ai vu ce matin, Jean le vieux sonneur,
Il nous a priés pour une aire neuve,

Gai ! joli danseur.

 

 — Je ne veux aller à l’aire nouvelle,

Donnez-moi la main,

On s’y raillerait du pas incertain
De votre danseur, croyez-moi la belle,

Donnez-moi la main.

 

 — Si pour vous montrer, j’ai perdu ma peine,

Gai ! joli danseur,

Quelque grand dépit que j’en aie au cœur,
Il faudra pourtant qu’un autre me mène,

Gai ! petit danseur.

 

 — Non ! je vous suivrai, Jacquette, ma chère,

Donnez-moi la main,

Tant que sous vos pas courra le chemin ;
Et je veux savoir danser pour vous plaire,

Donnez-moi la main.

 

 — Quand nous reviendrons, en suivant les grèves,

Gai ! petit danseur,

Nous verrons courir le follet moqueur,
Il nous parlera du pays des rêves,

Gai ! joli danseur.

 

 — A notre retour, il fera nuit close,

Donnez-moi la main !

Nous verrons briller la lune en son plein,
Et vous chanterez quelque douce chose,

Donnez-moi la main.

 

 — Ce sera peut-être une nuit sans lune ;

Gai ! petit danseur,

Nous aurons tous deux un peu de frayeur
A nous sentir seuls dans la lande brune ;

Gai ! joli danseur.

 

 — De genêt fleuri prenez cette branche,

Ma douce, ma sœur,

Pour guider les pas du petit danseur,
Donnez-lui la main, et dans la main blanche,

Laissez votre cœur.

Deux pas glissés, un pas frappé, et puis une volte. Tournez-vous, les belles ! Tous deux accomplirent leur volte avec une légèreté d’oiseaux. Cette volte les amena juste auprès de la porte sur le seuil de laquelle se tenait Mme Thouvenin.

Depuis quand était-elle là, ils ne le savaient pas, ne l’ayant pas entendue venir.

La jeune fille devint toute pâle, Mme Thouvenin devint toute rouge ; ni ce spectacle gracieux d’une belle jeune femme dansant avec un joli enfant, ni la gaîté discrète et un peu surannée de la danse, ni la naïveté de la chanson n’émurent Mme Thouvenin, si ce n’est d’une colère que justifiait amplement, à ses yeux, le mauvais emploi d’un temps qu’on aurait pu consacrer à l’étude ou, tout au moins, à des récréations instructives.