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Le Roman de l'homme jaune

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322 pages

Nankin, capitale de la Chine, présentait depuis quelques jours une agitation extraordinaire.

On était au commencement du printemps, dans celte charmante saison, pendant laquelle l’Asie lointaine se pare de mille fleurs aux formes étranges, aux brillantes couleurs.

Sortis en foule de la ville remuante et pleine de bruit, les promeneurs s’étaient répandus dans les campagnes, sur les rives verdoyantes du Yang-tzé-Kiang, véritable mer d’eau douce, où des milliers de voiles couraient comme des oiseaux blancs.

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Général Tcheng Ki Tong

Le Roman de l'homme jaune

I

Nankin, capitale de la Chine, présentait depuis quelques jours une agitation extraordinaire.

On était au commencement du printemps, dans celte charmante saison, pendant laquelle l’Asie lointaine se pare de mille fleurs aux formes étranges, aux brillantes couleurs.

Sortis en foule de la ville remuante et pleine de bruit, les promeneurs s’étaient répandus dans les campagnes, sur les rives verdoyantes du Yang-tzé-Kiang, véritable mer d’eau douce, où des milliers de voiles couraient comme des oiseaux blancs.

Contemplés du haut d’une colline, la ville et les environs présentaient un panorama d’une beauté incomparable. Le fleuve Bleu, large et calme, apparaissait comme un immense ruban de lapis-lazuli, incrusté dans le tapis vert des plaines cultivées.

Au centre de cette masse d’eau, dans une île, se dressait la cime arrondie du King-Chan, ou Mont d’Or, qui émergeait de son rideau de saules pleureurs, gigantesque corbeille de verdure.

Sur l’îlot, pas un mouvement, pas un bruit, qui rappelât la présence de l’homme. Parfois seulement on aurait pu entendre un murmure lointain, coupé, à intervalles égaux, par des sons métalliques : les bonzes priaient dans le monastère, construit au pied de la montagne, dont les cloches annonçaient aux fidèles l’office de Bouddha.

Sur la rive opposée, la ville étalait ses maisons, avec leurs toits inclinés, aux extrémités se relevant en pointes, tournées vers le ciel. C’était un fouillis inextricable d’édifices entourés de jardins, dominés par le Ta-Pao-Ngan-Ssé, ou temple de la Gratitude et de la Reconnaissance extrêmes, que surmontait la fameuse tour de porcelaine.

Nankin était, à juste titre, fière de ce monument sans pareil. Construite au quatrième siècle, sous les Thsïu, la tour de porcelaine faisait jaillir à cent mètres de hauteur ses neuf étages, tout ajourés ; dans les niches extérieures, se tenaient immobiles, en leurs poses variées, les statues bouddhiques, dont l’or éclatant tranchait sur la porcelaine blanche, sur les larges plaques en boccaro, ornementées de figures en relief.

Comme pour reposer les yeux par un nouveau constraste, un vaste couvent, en briques et en bois de diverses couleurs, s’élevait non loin de la tour et complétait ce tableau pittoresque, où un peintre aurait pu dépenser toutes les nuances de sa riche palette.

Mais quelle est celte rumeur ? Par celle des portes de la ville qui nous fait face, s’écoule un torrent de jeunes gens, portant des costumes de toutes les provinces de la Chine. Les sentinelles, armées d’arcs et de flèches, font place à leur troupe bruyante, qui se disperse aux alentours.

Ce sont des étudiants ; et si Nankin offre en ce moment plus d’animation encore qu’on n’en constate d’habitude dans la capitale de l’Empire du Milieu, c’est à leur présence qu’on doit ce surcroît de vitalité.

Nous sommes, en effet, à l’époque du concours général qui, tous les trois ans, appelle aux examens du troisième degré, tous les licenciés de l’Empire. Malgré les difficultés des communications et les énormes distances à franchir, ils sont accourus, au nombre de plus de dix mille, des coins les plus reculés de la Chine et de ses dix-huit provinces. Tous sont présents : les riches, venus à leurs frais ; les pauvres, transportés gratuitement par les soins de l’administration.

Après avoir passé d’abord un examen d’admissibilité au concours, dont ils sont presque tous sortis triomphants, ils ont subi l’examen définitif, celui dont les vainqueurs deviendront membres de l’Académie des Han-Lin. Deux cents seulement, sur dix mille, — bien peu d’élus pour tant d’appelés — recevront ce titre, ambitionné par tous ceux qui étudient et veulent faire carrière dans les fonctions que distribue le gouvernement.

Le concours a lieu dans un immense bâtiment, qui renferme assez de chambres pour en fournir une à chacun des concurrents. Depuis la veille, les examinateurs sont installés dans leurs loges, situées dans la grande salle, mais disposées de façon que les jeunes gens ne puissent voir les mystérieux arbitres de leur destinée. Tout autour de la salle, des postes de gardiens et de surveillants. Dans la cour, les objets d’installation des candidats sont entassés pêle-mêle.

Mais, attention ! Le gong a retenti ! Quatre ouvertures livrent passage aux étudiants, appelés tour à tour, pour recevoir leurs cahiers blancs. Sous les portes, des princes, en mission d’inspection, immobiles, assis sur des coussins brodés, regardent défiler toute celte jeunesse.

Enfin, l’appel est terminé. Les derniers admissibles sont entrés. On ferme les portes, qui sont scellées aussitôt, pour rendre impossible toute communication avec l’extérieur. Chacun va, maintenant, passer trois jours dans son étroite cellule, — c’est l’entrée en loge de nos lettrés.

Après avoir été ainsi enfermés à trois reprises, après avoir fait trois compositions écrites sur des sujets de littérature et d’histoire et répondu à la question directement posée par l’Empereur, les candidats sortent de leur prison.

Les voilà libres, et le rôle des examinateurs commence. En attendant qu’ils aient choisi les deux cents vainqueurs de ce grand tournoi littéraire, que va devenir cette armée de lettrés ?

Le temps est beau et l’air tiède : sauf quelques têtes grisonnantes qui, tristement, tentent pour la dixième fois le succès, la plupart des étudiants sont aussi jeunes que la nature qui vient de renaître ; et la jeunesse est si riche d’espérances et d’illusions, que chacun se croit sûr de réussir. Que faire donc, au printemps, à moins que l’on ne s’amuse. Mangeons, buvons, aimons ! Nous serons élus demain. En attendant vive la campagne, avec ses promenades, ses joyeuses parties d’excursionnistes, ses dîners sur l’herbe assaisonnés de gaieté et de jeunesse !

Le pays, d’ailleurs, se prête admirablement à ce genre de réjouissances. Aux rives du fleuve Bleu, se dressent de nombreux pavillons de plaisance, légères constructions entourées de balcons, sur lesquels, au couchant du soleil, on peut voir les plus jolies femmes de ce pays, spécialement favorisé par la nature. Lorsque la nuit vient, on n’entend que musique et chants sortir des bateaux de fleurs illuminés, qui descendent ou remontent lentement le courant du fleuve.

Laissons donc les examinateurs se morfondre sur les manuscrits, dont l’inspection va leur demander trois ou quatre semaines d’un labeur ininterrompu, et voyons ce qui se passe là-bas, au bord de l’eau.

C’est le soir. Un bateau, dont les vitres multicolores éclairées par les lanternes intérieures baignent les arbres de teintes fantastiques, glisse silencieusement sur les vagues. Dans la cabine, deux jeunes gens, qu’on reconnaît immédiatement pour des étudiants  : ils portent, en effet, la robe brodée de soie bleue, aux manches à parements de salin noir ; leur chapeau à cornes laisse retomber dans le dos deux longs rubans et est enrichi, au-dessus du front, d’une large plaque de jade vert.

Ils sont assis devant un jeu d’échecs. A voir le nombre des pièces déjà prises, on s’aperçoit vite que la partie est près de finir.

  •  — Comprends-tu enfin que tu as perdu, ami Tsoaé ? fit le plus petit, dont la tête singulièrement fine et intelligente s’anima d’une légère nuance d’ironie.

Le jeune homme, ainsi interpellé, se leva. Il était de taille très élevée et bâti en hercule. Son visage contrastait, par son expression sérieuse, avec l’éternelle raillerie qui semblait voltiger sur la lèvre de son interlocuteur.

  •  — C’est incontestable, répondit-il avec un bon sourire, j’ai perdu. Tu m’as battu aux échecs, Tche-Lang1, mais moi je te battrai dans la vie.

Ah ! ce que je viens de te dire t’étonne, reprit-il en voyant son ami le regarder d’un air surpris. C’est pourtant aussi vrai qu’un précepte des Livres sacrés.

  •  — Que veux-tu dire ? interrogea celui que Tsoaé avait appelé Tche-Lang, et dont le véritable nom était Li-Y.
  •  — Que je serai plus heureux que toi.
  •  — Je ne te jalouserai pas. Mais je voudrais bien savoir ce qui te fait penser ainsi ?
  •  — Tu as toutes les qualités nécessaires pour faire un homme exceptionnel. Tu es de nous tous celui qui comprend le plus rapidement, et, comme par intuition, les problèmes les plus difficiles, et ce n’est pas à tort qu’on t’a donné le surnom de Sans-Pareil. Ce que les autres apprennent avec tant de peine, toi, tu le devines. Mais tu as un défaut, un seul : tu ne sais pas vouloir.
  •  — J’ai voulu être docteur ; je crois que je le serai.
  •  — Et moi, j’en suis sûr. Tu es trop supérieur à nous tous pour ne pas être reçu et des premiers. Mais ce n’est pas de cela que je te parle : tu ne sais pas vouloir dans la vie.
  •  — Je veux être heureux.
  •  — Tu voudrais ; mais tu n’agiras pas de manière à réussir. Si je ne te connaissais pas, tes traits m’auraient averti : tu as le front bombé de l’homme intelligent et le menton carré des gens décidés ; mais ta bouche est trop passionnée et tes yeux, au moment où ils paraissent le plus clairs, se voilent soudain de rêve ; tu as l’air d’être composé de deux natures et de passer ta vie à te livrer des combats à toi-même.
  •  — Je t’assure que je ne sens aucune envie de me déclarer la guerre.
  •  — La guerre, elle est à l’état permanent, dans ton for intérieur. Tu ne t’en es pas aperçu encore ; mais moi, ton cousin et ton ami d’enfance, je t’ai toujours jugé ainsi : tu veux et ne veux pas. Tu es ambitieux comme un homme qui écraserait la moitié des Fils du Ciel pour arriver et tu vides ta bourse dans la main d’un pauvre. Lorsque tu veux être méchant, tu ne peux t’empêcher d’être bon.
  •  — Tu parles comme Confucius.
  •  — Raille, mais écoute : un jour viendra, où tu auras résolu de bien agir et où tu feras mal. Ta tête va avec sa raison, droit au but ; mais ton cœur, avec sa passion, lui barre le chemin, et, après avoir décidé que tu irais à droite, tu te lances résolument à gauche.

Il parait que Tsoaé avait touché juste, car le front de Tche-Lang se rembrunit.

  •  — Tu dis peut-être vrai, fit-il, mais je n’y puis rien. L’homme suit sa destinée.
  •  — « L’homme réellement fort connaît ses défauts, dit notre philosophe, et sait les corriger. » Mais je m’aperçois que je te prêche, comme un bonze de Çakya-Mouni, ce qui n’est pas du tout mon intention. Du reste, nous voici arrivés. Une bonne soirée chez ma délicieuse Fleur-de-Lotus va te faire oublier mes sermons.

II

Le bateau s’était arrêté dans une petite anse formée par un coude du fleuve.

Les jeunes gens sautent à terre et se dirigent vers une maisonnette élégante, adossée au mur d’un grand jardin. Arrivés là, ils s’arrêtent ; le plus grand, celui que nous avons entendu nommer Tsoaé, accorde sa guitare à quatre cordes et chante, en s’accompagnant, comme Lindor sous la fenêtre de Rosine.

A LIEN-HOA (Fleur de lotus)

Livres sacrés et kings, voire sagesse
M’a fait pâlir, hélas ! depuis quinze ans !
Mais tes beaux yeux, rêve de ma tendresse,
Sont plus que moi, dans leur candeur, savants !

 

On a paré notre front, cet automne,
Des odorants pétales d’oléa1.
Sans fleurs, sans parfums, comme sans couronne,
J’aime mieux ton visage, ô Lien-Hoa !

 

Demain, tout Nankin jettera peut-être
Ses bouquets sous les pieds de mon cheval2.
Moi, je préfère, ici, sous ta fenêtre,
Un de les regards, jade sans rival.

 

Je voguais sur l’azur du fleuve immense ;
Le cyprin d’or, vers le lotus en fleur,
En bonds amoureux, hors de l’eau s’élance ;
Et vers toi, je sentais bondir mon cœur.

 

La fleur du lotus est la souveraine
Des eaux, de la terre et des vastes cieux :
Mais, Lien-Hoa des lotus est la reine,
Et Lien-Hoa m’a fait l’égal des dieux.

Au sons de la guitare, un store, écarté doucement sur le balcon, laissa passer une mignonne tête de jeune fille, qui disparut aussi silencieusement qu’elle s’était montrée, au moment où les dernières notes expiraient lentement ; la petite porte du jardin s’ouvrit en même temps et une servante à la mine espiègle se montra sur le seuil, une lanterne à la main.

  •  — Mlle Lien-Hoa prie ces messieurs de vouloir bien honorer de leur visite sa modeste demeure, fit-elle en s’inclinant cérémonieusement, pendant que son visage rieur donnait un démenti à la gravité composée de ses paroles.

Les lettrés entrèrent dans le jardin aux grands arbres tout sombres ; précédés de la servante, ils montèrent quelques marches, laissèrent la guitare dans l’antichambre, pleine de fleurs, et pénétrèrent dans le salon.

C’était une pièce assez vaste, toute tendue de rouleaux de soie, dont les broderies représentaient des scènes tirées de l’histoire mythologique de la Chine. On pouvait y voir Pan-Kou, ciselant le ciel, à l’admiration de ses fidèles compagnons, le dragon, le phénix, la tortue et la licorne. Plus loin, You-Tchao construisait des cabanes, pour en faire la demeure des hommes et Souï-Jen, le Prométhée chinois, apportait le feu du ciel à ses sujets, muets d’étonnement et de reconnaissance. Des éventails de formes variées, ornés de portraits des hommes les plus connus de l’époque, ou d’autographes des poètes célèbres, complétaient la décoration murale.

Quelques meubles de laque, incrustés de nacre et d’écaille ; des fauteuils bas, rembourrés de coussins brodés ; enfin des tables de toutes dimensions. La plus grande supportait un kin de bois de santal, instrument cher aux musiciens ; sur une autre, des livres, du papier, une écritoire en marbre noir, avec son bâton d’encre et ses pinceaux de bambou ; enfin, au plus haut d’une étagère, un bouddha de bronze antique, gros, gras, joufflu, aux seins développés, trônait, les jambes croisées à l’orientale, sur le nénuphar qui lui sert de siège et semblait saluer les arrivants de son sourire éternel de bon vivant réjoui.

Les deux amis venaient de s’asseoir, lorsqu’une portière s’écarta et livra passage à la maîtresse de la maison.

Lien-Hoa paraissait avoir dix-huit ans. C’était un type charmant de beauté orientale : plutôt petite que grande, mince de taille, avec les extrémités très fines qui distinguent sa race, elle portait à ravir un délicieux costume de la province de Kiang-Sou, modifié par sa fantaisie. Une robe légère de soie rose pâle, splendidement brodée d’oiseaux des îles, dessinait un buste jeune et élégant. De petits souliers en satin, de même couleur, enrichis d’une broderie d’or, chaussaient ses pieds minuscules.

Les cheveux, d’un noir de jais, étaient maintenus plats et ramenés en arrière au chignon, où deux fortes épingles à bouton d’argent ajouré, en soutenaient la masse : du front à la tempe gauche, s’allongeait une mince guirlande de fleurettes, que retenait un papillon de corail rouge ; immobile, les ailes étendues, l’insecte ailé paraissait incrusté dans les cheveux.

La jeune femme portait les ongles assez courts, sauf celui de l’index de la main droite : ce dernier, presque aussi grand que le doigt, était dissimulé sous un gant à ongle, espèce de bijou en or, incrusté de pierres fines, dont le bout inférieur, arrondi en large anneau, enveloppe le doigt comme un dé et s’allonge en ongle artificiel, destiné à recouvrir et à protéger l’ongle naturel, trop fragile.

Debout un instant sur le seuil, Lien-Hoa regardait ses visiteurs, avec un gracieux sourire, qui illumina des yeux pétillants d’esprit et d’intelligence et découvrit de petites dents perlées, les plus jolies du monde.

Tsoaé s’avança vers son amie et l’embrassa tendrement. Puis il présenta Li-Y qui, un peu embarrassé, répondit, avec quelque timidité, aux gracieuses paroles de bienvenue, par lesquelles l’accueillait la jeune femme.

  •  — Vous dînez avec nous, n’est-ce pas ? fit-elle, je vais d’abord commander le thé.

Elle sortit et revint, au bout de quelques minutes, rapportant un éventail dont le cadre circulaire était tendu de soie crème. Lien-Hoa fit une profonde révérence à Tsoaé et lui remit l’éventail en disant :

  •  — Mon maître et souverain daignera-t-il écrire sur cet éventail les vers qu’il a bien voulu composer pour son esclave ?

Tsoaé répondit avec gravité :

  •  — Votre maître consent et ordonne à son esclave de faire au seigneur Li-Y, notre hôte, les honneurs de la maison.

Pendant que Tsoaé délayait l’encre et retraçait sur la soie, avec le pinceau de bambou à la pointe effilée, les couplets que nous avons lus plus haut, on apporta le thé. Fleur-de-Lotus versa dans les tasses sans anse, de fine porcelaine, le liquide parfumé, couleur d’or vert, qu’on but à la chinoise, c’est-à-dire sans sucre. Une petite fille apporta à fumer. Debout devant Li-Y, elle lui présenta la pipe de cuivre bourrée de tabacs en fils fins comme des cheveux et approcha la mèche en papier allumée ; le jeune homme aspira une bouffée de fumée et rendit la pipe à la fillette, qui enleva le fourneau, souffla pour en faire sortir le tabac brûlant et la fumée et bourra de nouveau. Lorsque chacun eut aspiré quatre ou cinq bouffées, la servante disparut avec son attirail de fumeur.

Assis sur les épais coussins, les jeunes gens devisèrent gaiement, en attendant le dîner. La conversation devint bientôt très animée.

Li-Y, mis à l’aise par les manières avenantes de son interlocutrice, n’avait pas tardé à se montrer tel qu’il était : causeur spirituel et brillant ; la raillerie sérieuse de Tsoaé, l’enjouement et la gaieté de Lien-Hoa firent passer rapidement une demi-heure et l’on se mit à table.

Le dîner était exquis. On servit d’abord des crevettes sèches, avec des œufs conservés depuis plus de vingt-cinq ans et qui acquièrent, dans la croûte de chaux qui les enveloppe, une saveur et une finesse très appréciée des amateurs. Vinrent alors des gésiers et des foies de poulet à la sauce noire ; une assiette de jambon fumé était posée devant Li-Y, indiquant ainsi, suivant la coutume, que le jeune homme était assis à la place d’honneur.

Des pousses tendres de bambou, légèrement passées à l’eau bouillante et arrangées en salade et des fruits secs et confits complétèrent la liste des hors-d’œuvre, par lesquels on commence le repas, mais qui restent sur la table et dont chacun se sert quand il lui plaît.

On but le premier verre de vin de riz ; puis apparurent des ailerons de requin, cuits dans leurs jus : mets recherché entre tous. La servante présenta ensuite des pigeons aux morilles, préparés au bain-marie, avec lesquels on but de ce délicieux potage de nids d’hirondelles, dont l’Europe commence à apprécier la saveur.

Une espèce de brème, avec une sauce aux champignons conservés, précéda des choux-fleurs au jambon et un plat de crabes au piment : ou n’avait utilisé que la partie la plus délicate de la chair du crustacé, celle qui se trouve dans les grosses pinces.

Le couple heureux se montra alors. Le mets ainsi appelé — je crois, pour ma part, que les heureux sont plutôt les dévorants que les dévorés — se compose d’un canard et d’un poulet entiers, avec lesquels on sert du pain recuit au bain-marie, de façon à éviter la formation de croûtes dures, et qu’on trempe dans le jus.

Plusieurs plats suivirent encore ; enfin, après que chacun se fut régalé de lé-tchi, de pêches plates particulières à cette province et de tranches fines de canne à sucre, l’on servit les quatre grands bols traditionnels et le riz, mets auxquels on ne touche point et dont l’apparition signale la fin du repas.

Entre les différents services, les convives s’amusèrent à un jeu assez semblable à la morra italienne. Le perdant doit vider une tasse, heureusement assez petite en Chine. Lien-Hoa chanta ensuite les vers que Tsoaé venait de lui dédier et le dîner s’acheva gaiement, comme il avait commencé.

On retourna au salon, et l’on passa une ou deux heures à causer littérature et à faire de la musique. La jeune femme, sans posséder une instruction supérieure, avait lu beaucoup, et avec goût et jugement. Elle montra encore qu’elle savait apprécier nos poètes et nos musiciens, en chantant une ballade de Tou-Fou que Li-Y accompagna sur le kin.

Après avoir pris le thé, sans lequel on ne peut ni se réunir, ni se quitter, les jeunes amis se séparèrent assez tard, en se donnant rendez-vous pour le lendemain, afin d’assister ensemble à la proclamation des candidats heureux.