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Le Sacrifice d'Aurélie

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492 pages

« Pourquoi mademoiselle Aurélie de Valtère n’est-elle pas mariée ? »

Voilà ce que chacun se demandait, sans pouvoir répondre et sans avoir la ressource de se satisfaire, au moins par une bonne calomnie provinciale ; car l’attitude de mademoiselle de Valtère la défendait contre tout commentaire tant soit peu malsain ou moqueur..

Mademoiselle Aurélie était riche, intelligente et jolie ; une de ces qualités nuisait peut-être aux deux autres.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

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Louis Ulbach

Le Sacrifice d'Aurélie

I

« Pourquoi mademoiselle Aurélie de Valtère n’est-elle pas mariée ? »

Voilà ce que chacun se demandait, sans pouvoir répondre et sans avoir la ressource de se satisfaire, au moins par une bonne calomnie provinciale ; car l’attitude de mademoiselle de Valtère la défendait contre tout commentaire tant soit peu malsain ou moqueur..

Mademoiselle Aurélie était riche, intelligente et jolie ; une de ces qualités nuisait peut-être aux deux autres. D’une vieille noblesse champenoise, elle eût apporté une belle dot, ce qui est toujours d’actualité, sur un beau blason, ce qui n’est pas entièrement passé de mode.

Ayant perdu sa mère à l’âge de douze ans, elle était restée, depuis ce deuil, avec son père d’une obéissance charmante et d’une humeur parfaite.

Maîtresse absolue d’elle-même et des autres, elle était libre de donner sa main sans donner son cœur, ce qui facilite les mariages et ce qui contribue quelquefois au bonheur domestique.

Trop raisonnable pour rien attendre d’impossible, pour rien rêver de chimérique, connaissant le monde de Paris, pouvant y vivre et s’y faire une place enviée, elle se contentait de la solitude dans un petit château, au bord de la Seine, à quelques lieues de Troyes.

Il est vrai que la solitude n’était pas banale ; que le château, dans le style fier de la fin du seizième siècle, avec ses quatre tourelles et ses longs toits pointus aux girouettes fantasques, ses grandes fenêtres et ses murs de briques, avec son parc de tilleuls et de buis descendant par bataillons carrés vers le fleuve, qui n’est encore par là qu’une rivière ; que tout ce décor, respecté ou restauré par le goût intelligent des propriétaires, convenait admirablement à l’esprit méditatif d’Aurélie.

Elle adorait son père. En dehors de lui, elle n’avait jamais rien aimé, et, sans être romanesque, par simple vocation de pureté féminine, elle attendait qu’elle aimât quelqu’un pour l’épouser.

Elle attendait depuis longtemps, depuis trop longtemps, disait son père qui, n’allant plus à la chasse, et n’ayant plus de chiens autour de lui, eût voulu entendre japper de chaque côté de son fauteuil des bambins auxquels il eût partagé des morceaux de sucre.

Sans le savoir, monsieur de Valtère était artiste. Il sentait que, dans ce salon austère, tendu de tapisseries, le rire des enfants était aussi indispensable, comme foyer d’étincelles, que le lustre de cristal de roche suspendu au plafond.

Aurélie semblait se mirer dans les portraits de la grande galerie et de la bibliothèque, plutôt que dans une glace : elle se voyait dans les belles dames du temps de Port-Royal qui avaient souri à Pascal et pleuré à Racine.

On eût dit que, par privilége ou par châtiment, elle avait obtenu d’errer autour de son cadre. Mais ce second vernis de la jeunesse qui s’étend, vers l’âge de trente ans, sur les beaux visages et les consacre, pour ainsi dire, faisait pressentir l’heure où la perfection commencerait à se voiler doucement de mélancolie, de monotonie.

Après avoir été la note supérieure de ce concert du château, de l’ameublement et du parc, Aurélie allait se fondre dans l’harmonie, et vieillir avant l’heure, par trop d’affinité avec ces vieux témoins.

M. de Valtère comprenait cela, mais n’osait le dire. Le meilleur moyen de condamner Aurélie au célibat eût été de la presser un peu vivement de le rompre. Toutes les fois que ce chapitre avait été abordé, elle s’était haussée sur quelque bonne raison de sentiment ou de logique, comme nos mères se haussaient sur leurs patins, et elle avait frappé d’un regard clignotant ou ironique, comme d’un petit coup d’éventail, le téméraire qui s’était permis de l’interroger à ce sujet.

Aurélie avait été heureuse dans son enfance. Elle s’était épanouie en effusions jusqu’aux limites de la tendresse filiale ; et elle ne séparait pas la tranquille nature qui l’entourait du souvenir, vague comme un brouillard matinal, de sa pauvre mère, non plus que de son affection pour son père. Tout l’avait caressée, fêtée. Les fleurs et les pauvres faisaient partie de cette joie de son cœur.

Ce n’était pas qu’elle se complût volontairement dans une indifférence de vestale, ni qu’elle méconnût par orgueil les devoirs du ménage, ou par fausse pudeur les joies de l’amour.

On ne répand pas beaucoup d’aumônes, sans acquérir sur tous les mystères de la vie beaucoup d’expérience.

Elle savait bien que toute cette force paisible d’affection, qu’elle distribuait équitablement autour d’elle pouvait s’amasser, se révolter, vouloir s’épancher ailleurs ; et, sentant en elle le flux et le reflux régulier de cette marée de tendresse, elle attendait, sans impatience mais sans peur, le courroux de son cœur et la tempête.

D’ailleurs, Aurélie n’était point ignorante ; et la science qui peut déflorer les âmes petites ou malsaines, agrandit et conserve les âmes hautes et vraiment pures. A sa première heure de songerie, mademoiselle de Valtère avait lu les poètes ; mais l’histoire s’était levée comme un soleil sur cette rosée, l’avait bue et n’en avait respecté que l’essence, que la fraîcheur cachée dans la conscience. La critique était venue ensuite, c’est-à-dire la raison qui cherche les causes et qui fait tout immoler à la vérité. Puis enfin, comme atmosphère ambiante, comme parfum respirable, l’amour des arts avait animé, fleuri toute cette sagesse et toute cette science sans pédantisme.

Aurélie avait le sentiment du beau porté à un si haut point que, soit dit sans épigramme vulgaire, ce sentiment là tenait éloignée de ses contemporains et du mariage.

Elle dessinait fermement et ne reculait pas devant a beauté des nudités antiques. Elle les aimait comme une vertu. Quand elle allait dans l’église du village, elle était toujours choquée d’un Christ aminci, amaigri, qui pendait avec des convulsions effrayantes devant la chaire du prédicateur. Mademoiselle de Valtère regrettait de ne pas savoir modeler la terre, pour remplacer ce Dieu spectral par un Dieu jeune et beau.

Elle lui eût donné toutes les perfections de l’Apollon ; et elle trouvait, le vendredi-saint, un double sacrilége à baiser avec des lèvres altérées de foi et d’amour, ce pendu hideux qui offensait l’idée du beau autant que l’anatomie.

Elle-même était digne du ciseau d’un grand artiste. Sa tête, bien proportionnée, avec un front un peu bas, mais avec des cheveux noirs admirablement plantés, reposait sur un cou de déesse. La poitrine large et abaissée troublait le regard, sans le provoquer. La taille était plutôt souple que mince, mais elle restait dans des proportions suffisantes. Le pied était petit, cambré, relié à la jambe par des attaches solides. Tout le corps se moulait sous la robe avec un rhythme d’ondulations que rien ne cherchait à diminuer ou à exagérer. Aurélie se savait belle et semblait, sans malice et sans coquetterie, dire aux regards des passants : « Je suis ainsi ; ce n’est pas ma faute ! »

Ses yeux étaient singulièrement profonds ; ils avaient une curiosité infinie. Le rayon qui en sortait, allait grandissant et s’élargissant. Les sourcils étaient bien fournis, et les cils adoucissaient par leur nombre, par leur battement un peu lent le caractère énergique que le front donnait aux yeux. Le nez régulier avait les narines mobiles : le moindre souffle, le plus léger parfum, les remuait et les retroussait. La bouche était ombrée par un duvet qui semblait n’être qu’une nuance de la peau. Les dents, blanches et bien rangées, se montraient rarement à travers l’écartement d’une bouche que la réflexion tenait d’ordinaire serrée. L’oreille était petite et venait en avant, maintenue, pour aspirer tous les bruits, par de longues boucles de cheveux qui se déroulaient ensuite sur la poitrine.

Le teint était mat, un peu ambré vers le bas des joues et dans l’orbite des yeux ; mais le sang, par intervalles, montait vivement au visage, et donnait alors raison au jardinier physiologiste ou au physiologiste jardinier qui, le premier, a appelé ce teint charmant et robuste, « un teint de pêche. »

La pêche ne suffisait pas à M. de Valtère qui était gourmand et qui prétendait aussi, en faisant claquer sa langue, qu’Aurélie avait des reflets d’abricot.

C’était, pour respecter la comparaison, un beau fruit, mûr, sain, doré du ciel, respecté des oiseaux et des vers, sur la branche qui se fatiguait un peu à le porter.

II

On faisait dans la salle à manger du château des réparations nécessaires. Les boiseries sculptées, bossuées, évidées en coquille par des menuisiers du dix-huitième siècle, n’avaient pas résisté à l’humidité des épaisses murailles ; comme si ce réfectoire de château janséniste eût protesté contre l’anachronisme d’une décoration frivole, et eût voulu dévorer ces colifichets à la Pompadour.

Les murs avaient dû subir l’influence hygiénique d’un calorifère, et une boiserie nouvelle, plus conforme au caractère du château, avait pris la place de l’ancienne. Il ne restait qu’à la peindre.

Aurélie avait exigé qu’on fît venir de Troyes le meilleur peintre en ce genre, et elle avait dessiné elle-même sur le papier les ornements, les fresques nécessaires. Elle avait étudié, pendant tout un grand mois, l’art décoratif des premières années du dix-septième siècle, et elle se sentait fière d’avoir su résoudre le problème si difficile d’une restauration archaïque et d’un agencement moderne absolument confortable.

Elle attendait donc avec une certaine inquiétude l’ouvrier qu’on devait lui envoyer. Il ne serait habile sans doute qu’aux décorations de café !

  •  — Mais on fait maintenant des cafés Louis XIV ! disait M. de Valtère.

Aurélie secouait la tête.

  •  — Après tout, reprenait-elle, je me charge de le diriger... pourvu qu’il soit docile. Je n’ai pas besoin qu’il me comprenne.

C’était la petite prétention, le seul défaut d’Aurélie, de ne pas tenir à être comprise.

Un matin, vers onze heures, c’était dans le mois de juillet 1854, comme mademoiselle de Valtère rentrait d’une promenade dans le parc, elle trouva son père qui l’attendait sur le perron, en plein soleil, essayant de se garantir avec son mouchoir.

  •  — Arrive donc, Aurélie, le peintre est là, il a commencé ses barbouillages.

Aurélie, que ce mot « barbouillage » fit frémir, replia vivement son ombrelle de batiste, gravit en courant les huit marches du perron, et pénétrant dans le vestibule :

  •  — Pourquoi n’avoir pas sonné la cloche pour m’appeler ?
  •  — N’aie pas peur ! n’aie pas peur ! Il n’a encore barbouillé que sa palette.

Et monsieur de Valtère s’épongeait la figure en riant.

Aurélie jeta son chapeau de paille avec son ombrelle sur un banc du vestibule et poussa la lourde porte de chêne de la salle à manger.

Un jeune homme, en tenue d’artiste, plutôt qu’en tenue d’ouvrier, était monté sur un escabeau, et, la main droite sur la hanche relevant en un gros pli sa blouse de coutil, la tête penchée sur l’épaule, regardait avec attention une longue feuille de’ papier qu’il élevait de la main gauche à la hauteur de ses yeux.

Soit qu’il cherchât à deviner le sens de ces ornements, soit qu’il les admirât en connaisseur, le peintre sifflotait à demi-voix, d’un petit air satisfait, et n’entendit pas ouvrir la porte derrière lui.

Aurélie s’était arrêtée sur le seuil, et retenant le battant pour qu’il ne fit pas de bruit en retombant, elle examinait, intriguée et un peu inquiète, l’admirable statue de l’étude qui posait devant elle.

Le peintre, se croyant seul, sortit de sa contemplation par un beau et franc juron, tandis qu’il se grattait la tête. Puis il continua :

  •  — Si je connaissais l’animal qui m’a taillé cette besogne !
  •  — C’est moi ! dit une voix musicale que l’émotion faisait vibrer.

L’artiste pirouetta sur son piédestal et se trouva face à face avec mademoiselle de Valtère qui laissa retomber la porte et s’avança en souriant.

La salle à manger, ne servant pas pendant les réparations, avait été déménagée. Le soleil entrait largement par une fenêtre à petits carreaux sans rideaux, et faisait tournoyer au milieu de la pièce une poussière d’or qu’Aurélie traversa en l’agitant, ce qui lui mit, pendant un éclair, comme un diadème de feu sur le front. Le peintre, étonné, honteux d’être surpris, ébloui de la vision, restait gauchement debout sur son escabeau et rougissait.

C’était un fort beau garçon de vingt-cinq ans. Ses cheveux châtains, légèrement bouclés, étaient rejetés en arrière et découvraient un front large, d’un angle superbe. L’œil était vif ; les lèvres un peu épaisses, d’une couleur de pourpre, formaient sous les moustaches qui ne les cachaient pas, un arc parfait ; le menton, un peu avancé, annonçait de la résolution, de l’entêtement, au besoin de l’héroïsme ; la main était forte, mais belle et nullement massive. L’habitude du pinceau, en obligeant à des œuvres délicates, avait pu corriger la nature. Sans être endimanché, le peintre avait mis des souliers vernis pour venir au château.

Comment Aurélie s’en aperçut-elle aussitôt, en remarquant qu’il avait le pied cambré et bien fait ? Une petite blouse remplaçait la redingote que l’on voyait dans un angle de la pièce, pliée en quatre et posée délicatement sur le chapeau ; la chemise, dont le col blanc était rabattu sur une petite cravate de soie bleue, avait des manchettes fermées par deux boutons d’argent.

Somme toute, ce beau garçon ne perdait rien à l’arrangement ou au dérangement de son costume moderne, qui était devenu une sorte de costume de fantaisie sans date précise.

L’ouvrier avait rougi, disons-nous, mais Aurélie se fut sentie pâlir, si elle eût eu conscience de ce qu’elle éprouvait.

Tous deux traversèrent une longue demi-minute d’embarras.

Mademoiselle de Valtère en sortit la première.

  •  — Il paraît que mes dessins vous gênent.

Elle eût voulu ajouter : « monsieur ! » elle n’osa pas.

  •  — Excusez-moi, madame, dit le peintre en descendant de son escabeau, je me croyais seul.

Aurélie rougit à son tour de cette dénomination de « madame » qu’elle avait reçue pourtant plus d’une fois déjà ; mais elle s’en fortifia et reprit avec plus d’assurance :

  •  — Alors, monsieur, vous craignez de ne pas vous en tirer ?
  •  — Oh ! si, reprit vivement le peintre. Seulement j’ai été étonné de trouver sur ce modèle la science, l’expérience et le chic....... pardon !
  •  — Entre artistes ! dit Aurélie avec un sourire d’encouragement.
  •  — Eh bien ! oui, continua intrépidement le peintre, il y a là dedans un chic... Où avez-vous appris tout cela, mademoiselle ?

Aurélie, cette fois, rougit plus fort et ne put s’empêcher de regarder avec une involontaire reconnaissance celui qui l’avait mieux vue et qui l’avait devinée.

  •  — J’ai cherché un peu partout, dit-elle modestement.
  •  — Je reconnais là un panneau des Tuileries, reprit le peintre.
  •  — Tous allez aux Tuileries ? demanda en riant tout à fait mademoiselle de Valtère.
  •  — Quelquefois ; je les ai prises en 1848.
  •  — Je vois que vous avez étudié sérieusement votre métier.

Ce mot « métier » fut dit avec intention. Aurélie était mécontente de se trouver avec un héros de 1848.

  •  — Mon métier ! Vous avez raison, mademoiselle, car il m’a manqué à moi des parents riches et des maîtres payés, pour faire de l’art. Je ne fais que du métier ; je peins à la toise. Pourtant, voyez ! voilà ma palette, mes pinceaux... ma boîte... Quelle différence y a-t-il entre ce fonds de boutique et celui du père Ingres ?

Comme Aurélie cherchait un mot pour adoucir l’amertume de cette sortie mélancolique, monsieur de Valtère ouvrit la porte de la salle à manger.

  •  — Eh bien ! cela ira-t-il ?
  •  — Oui, mon père, j’en réponds. Monsieur me paraît avoir du talent et du savoir.
  •  — Vrai ! repartit le bon gentilhomme, impertinent sans malice. Que fait-il alors dans ce pays, cet homme de génie ?
  •  — J’y fais mon temps ! reprit avec gaieté et en se mettant tout à fait à l’aise, le peintre qui ramassa sa palette.
  •  — Ah ! oui, votre tour de France ?
  •  — Non, monsieur, mon tour de Cayenne.
  •  — Qu’est-ce que cela veut dire ?
  • Cela veut dire que j’ai des idées trop avancées pour mon âge, et que l’on m’a interné à Troyes.
  •  — Une victime politique ! dit M. de Valtère avec un petit ricanement qui n’avait rien de cruel.
  •  — Oui, tout bêtement ! conclut le peintre en haussant les épaules.
  •  — Je vous plains, monsieur, reprit Aurélie d’une voix douce. Avec votre talent, vos dispositions, vos idées, vous devez souffrir en province, vous, un Parisien ; car, vous êtes de Paris ?
  •  — Rue du Petit-Carreau, le cœur de Paris, un fameux endroit pour les barricades ! On le ménage comme échantillon.
  •  — Comment vous nomme-t-on ? demanda M. de Valtère qui se sentait indirectement engagé par sa fille dans ces familiarités.
  •  — De mon prénom, je me nomme Edgar. C’est trop beau pour un simple fils de concierge ; aussi, la nature avait rétabli d’avance l’équilibre en me faisant naître de M. et Mme Boivin. C’est un nom d’enseigne et une enseigne de cabaretier, n’est-ce pas ? Edgar Boivin, est-ce assez troubadour et portier ? Si je faisais ma charge, je me peindrais avec le chapeau à plumes de l’héritier des Ravenswood, et, les manches retroussées, tenant des brocs d’étain à chaque main, sans oublier ma palette en bandoulière.
  •  — Vous avez de l’esprit et de la gaieté ! dit M. de Valtère.
  •  — Mieux que cela, ajouta doucement Aurélie. Monsieur Boivin a lu ses auteurs.
  •  — Parce que je cite Walter Scott ? Je l’avais oublié ; c’est depuis que je suis ici et que je vous vois, mademoiselle, que j’y pense.
  •  — Ma fille vous rappelle donc Diana Vernon ? demanda M. de Valtère qui ne dédaignait aucun encens pour sa fille.
  •  — Celle-là ou une autre. Je cherche mes comparaisons dans ce que j’ai lu de mieux ; et je regrette d’avoir si peu lu !
  •  — Oh ! le compliment me suffit, dit Aurélie avec un rire qu’étouffait le gonflement de sa poitrine.
  •  — Un compliment ! je ne sais pas en faire, ce n’est pas ma partie ; mais je vous dis ce que je pense, et ce ne serait pas généreux de le prendre du mauvais côté.

Aurélie garda le silence et baissa les yeux. Elle n’osait exciter ce faible diplomate qui suait à grosses gouttes pour se tirer d’affaire et qui pouvait, sans brutalité, par la seule innocence de son émotion, franchir les bornes du madrigal.

Mi de Valtère était ravi. Il avait mis la main sur un ouvrier habile dont la présence n’aurait rien de désagréable, qui comprenait les intentions de sa fille, qui les traduisait fidèlement par le pinceau, qui s’exprimait, tête bleu ! comme un homme de race, et qui détestait le gouvernement. On pouvait plaisanter et causer.

  •  — Avez-vous déjeuné, monsieur Edgar ? demanda brusquement M. de Valtère.
  •  — Non, monsieur.
  •  — Eh bien, vous déjeunerez avec nous !... n’est-ce pas, ma fille ?

Aurélie avait eu un imperceptible froncement de sourcils. Elle répondit simplement, d’une voix banale :

  •  — Certainement, mon père.
  •  — J’accepte, mais pour cette fois seulement, dit le peintre avec franchise. Aujourd’hui, vous me mettez à l’aise ; demain, vous me mettriez dans l’embarras. C’est entendu ; je vous jure qu’un autre jour je refuserais.
  •  — C’est bon ! c’est bon ! monsieur le démocrate.
  •  — Ah ! oui, joliment ! c’est vous qui faites le démocrate... Moi, je fais l’aristocrate. N’est-ce pas, mademoiselle ?

Aurélie se dirigeait vers la porte ; elle allait donner des ordres pour le déjeuner. Elle se retourna à cette interpellation naïve, faite de joyeuse humeur, mais cachant cependant une intention sérieuse.

  •  — Oui, dit-elle résolûment, vous êtes fier. Vous mettez votre grand chapeau à plumes, monsieur Edgar de Ravenswood.
  •  — C’est pour vous saluer plus bas, mademoiselle.

Aurélie remercia d’un regard à demi-voilé, quitta la salle à manger, suivie de son père ; pendant que Boivin ôtait sa blouse, fermait sa boite, remettait sa redingote et donnait, avec sa manche, un coup de fer à son chapeau, en marmottant :

  •  — Cré matin ! la jolie personne ! Elle a tout pour elle.... et pour les autres !... Pourquoi ne s’est-elle pas mariée ? Il faut qu’elle ait quelque défaut cachés Mais elle le cache bien !

III

M. de Valtère avait compris, au son de voix d’Aurélie, qu’il était désapprouvé.

Quand il fut seul avec sa fille dans le vestibule, il prit un air câlin :

  •  — J’ai eu tort peut-être d’inviter ce garçon ?
  •  — Vous n’avez pas eu tort, cher père, puisque vous ne l’avez pas blessé.

Et avec un sourire maternel qui ravit le vieux gentilhomme, Aurélie mit un baiser sur le front de son père.

  •  — C’est que j’ai toujours peur, reprit celui-ci, de passer, comme mon père, pour un émigré. Je suis un homme de progrès, et je n’ai pas plus de préjugés que toi : sans compter que ce Parisien a une tournure ! Compare-le donc à notre pauvre sous-préfet !

Aurélie trouva plaisante l’idée de la comparaison.

  •  — Qui peut assurer, dit-elle, que M. Boivin ne sera pas un jour envoyé commissaire dans ce département ? Je vais faire mettre son couvert.

M. de Valtère, enchanté d’être amnistié, resta dans le vestibule pour attendre son hôte et lui épargner l’embarras de traverser le salon.

On avait fait une petite salle à manger provisoire d’une sorte de cabinet attenant au salon, et occupant la largeur d’une des quatre tourelles, pendant les réparations entreprises dans la salle à manger officielle.

Quand Edgar Boivin parut, il avait gagné quelque chose selon l’étiquette, à son changement de costume ; mais il avait perdu beaucoup selon le goût artistique. Il remportait peut-être encore, sinon davantage, sur le sous-préfet de l’arrondissement, grâce à sa redingote neuve, à son gilet que sa large poitrine tendait comme une armure ; ce fut d’ailleurs l’avis de M. de Valtère. Mais il était déchu de cette aisance de maintien, de cette dignité spéciale, de ce style, qu’un ouvrier trouve dans sa fonction, et que lui donnait la simple blouse de coutil, plissée par son poing sur la hanche.

Aurélie le jugea ainsi, et, comme son père avait un regard triomphant, en affectant de lui présenter M. Edgar Boivin, son hôte, elle répondit par un sourire, dont la douceur faible était une politesse’ qui rétablissait pourtant les distances franchies dans la première entrevue.

On se mit à table. Edgar s’était juré de ne pas paraître gauche ; il le fut réellement, pour cela même. Il trouva sa chaise à haut dossier bien gênante, et ce fut avec timidité qu’il l’occupa, sans oser l’avancer ; il craignait de faire trop de bruit en remuant ce meuble vénérable ; puis, il eut honte de rester éloigné de son couvert, et il imprima un mouvement si brusque à son siége qu’il se trouva collé à la table.

Ces premiers moments furent terribles pour l’enfant de la rue du Petit-Carreau. Ne sachant que dire et ne sachant que faire, il admirait la vieille vaisselle, les cristaux taillés à mille facettes qu’Aurélie avait peut-être étalés avec une attention délicate et maligne. Quand il prit la lourde fourchette armoriée, il la soupesa naïvement avant de s’en servir, sans pouvoir s’empêcher de faire un mouvement de tête flatteur pour la pièce d’argenterie qu’il venait d’estimer.

Mademoiselle de Valtère ne perdait aucun détail de cette gaucherie qu’elle trouvait charmante et qu’elle voulait prolonger.

Quant à M. de Valtère, il avait bon appétit, et il était de bonne humeur. Il mangeait gaiement, buvait souvent et n’oubliait jamais, à chaque fois qu’il prenait son verre, de l’élever à la hauteur de ses yeux, soit pour admirer le vin de sa cave, soit pour laisser tomber dans le cristal un rayon, une goutte de soleil qu’il avalait ensuite avec componction.

Aurélie réglait toute chose dans la vie ordinaire ; mais comme elle n’entamait pas le silence, M. de Valtère, enhardi par le pardon reçu, prit sur lui de découper et de servir la conversation.

Après une petite libation muette à l’éloquence et à l’hospitalité, il passa délicatement sa serviette sur ses lèvres et redressant la tête, en clignant des yeux, du côté d’Aurélie, pour l’avertir qu’il allait être très-spirituel et très-adroit :

  •  — Ainsi donc, jeune homme, vous êtes un insurgé ?
  •  — Comme vous le dites, monsieur le comte.
  •  — Je ne suis que baron, interrompit M. de Valtère avec modestie.
  •  — Oui, monsieur, continua simplement Boivin, qui ne voulut plus trébucher à un titre ; oui, je suis un anarchiste. J’ai crié : A bas Soulouque ! Voilà mon plus grand méfait. Remarquez bien que c’était sur le boulevard Saint-Denis, à l’endroit juste où se trouve cet affreux nègre qui porte une horloge dans le ventre. On a prétendu que j’insultais l’élu du peuple. Je m’attendais à la déportation ; beaucoup de gens sont à Cayenne ou à Lambessa pour moins que cela ; ma brave femme de mère a fait tourner la sauce.
  •  — Oh ! les mères ! souffla M. de Valtère d’un ton sentimental, elles sont héroïques ! la mienne raccommodait son linge à Coblentz !

Edgar se mit à rire.

  •  — La maman Boivin m’a toujours blanchi. Je dois avouer qu’elle avait fait autrefois, dans des temps difficiles, le ménage du Laubardemont chargé de mon affaire. C’était un ancien petit avocat, qui avait eu plus de clientes que de clients. Maman alla le trouver. Elle avait, elle aussi, son petit dossier dans son cabas... Vous comprenez, on sait bien des choses, quand on a promené le plumeau dans une chambre à coucher. Mon juge ménagea sa femme de ménage. Je ne fus ni déporté, ni sénateur. On m’interna en Champagne... Je ne m’en plains pas.

Aurélie avait écouté sans émotion ce récit dont s’égaya M. de Valtère.

  •  — Cela vous apprendra, mon gaillard, à insulter les horloges !... Mais rassurez-vous ! Soulouque n’est pas si noir qu’il en a l’air... vous aurez une amnistie... Buvons à cet heureux jour, mon hôte !
  •  — Non, monsieur, dit Boivin d’un ton net qui ne manquait pas de dignité. Je boirai à tout ce que vous voudrez... et tant que vous le voudrez, mais je ne boirai pas à l’amnistie ! Ce serait boire au nègre qui m’a fait condamner. Je ne veux pas recevoir de grâce, parce que je n’en veux pas donner.
  •  — Vous avez tort, Brutus !
  •  — Est-ce vrai que j’ai tort, mademoiselle ? demanda brusquement Edgar, rendu audacieux par l’excès de sa timidité, et un peu inquiet du silence d’Aurélie.
  •  — Je pense comme vous, répondit mademoiselle de Valtère. L’amnistie de la part des hommes injustes est un nouvel outrage à la justice.
  •  — Oh ! toi, ma fille, tu es le génie de la révolte ! s’écria M. de Valtère.
  •  — C’est mal, mon père. Quand me suis-je révoltée contre vous ?
  •  — Contre moi ? parbleu ce serait difficile : j’obéis toujours ; mais tu sais bien te révolter contre mes espérances, toi qui ne veux pas que ton vieux père devienne jamais grand’père !

Cette allusion, peu discrète, effleura Aurélie, sans la blesser, mais en l’égratignant assez pour qu’elle rougît. Elle vit bien que son père était incorrigible, et qu’elle devait intervenir dans la conversation, pour éviter de nouveaux accidents.

En conséquence, elle interrogea bravement Edgar Boivin, sur ses maîtres, sur ses années d’apprentissage, sur les détails de son métier qu’elle connaissait un peu, mais qu’elle voulait connaître davantage. Elle l’encouragea doucement, par des interjections, par des remarques, par des inclinations de tête, par de petits services ; lui offrant d’un plat quand il essuyait trop son assiette avec son pain, lui offrant le mot précis quand il hésitait devant l’équivalent en style d’atelier, l’aidant enfin à franchir tous les petits fossés de la civilité et de la grammaire.

Edgar ne demandait qu’à marcher sur le terrain qu’on aplanissait devant lui. Bientôt il y courut. Les excellents vins du baron lui donnaient une verve qu’il appréciait et qu’il n’osait modérer.

Il eut bien, au début, l’intention de toucher à la carafe, mais il crut qu’il était de meilleur ton de ne pas se servir lui-même ; et personne ne lui offrit d’eau.

Son intrépidité de Parisien triompha de son inexpérience ; l’audace lui vint comme la mémoire revient. Il avait, après tout, brossé bien d’autres décors plus importants que ceux dans lesquels il était reçu, bien d’autres attributs que ceux qu’il maniait !

En fait de bric-à-brac, il était blasé. Si, à jeun, il avait évoqué Walter Scott ; il évoquait maintenant, devant la table servie, l’esprit familier d’Alexandre Dumas, et il se sentait en intimité parfaite avec les mousquetaires, sans qu’il osât s’adjuger le rôle de d’Artagnan plutôt que celui d’Aramis ; mais il mangeait, buvait et racontait comme eux !

D’ailleurs, la jeunesse est le génie égalitaire. Il devint, au dessert, aussi libre que s’il avait eu encore sa blouse. Il parlait sans être interrompu, s’entraînant lui-même ; comme un jeune cheval débridé, il courait à travers toutes ses histoires d’artisan, d’enfant du peuple ; mêlant l’énumération des prix, de dessin remportés à l’école gratuite, au souvenir des barricades qu’il avait faites, des premières représentations qu’il avait vues, des grands hommes qu’il avait acclamés.

Il se moquait des académiciens et faisait la charge des acteurs de l’Ambigu. Victor Hugo, Paul de Kock et Mélingue ne pesaient pas plus ni pas moins l’un que l’autre dans son estime ; il jonglait avec leurs noms comme avec des boules de cuivre, parlant sans incorrection désastreuse, amusant M. de Valtère, intéressant beaucoup Aurélie, qui, le menton appuyé sur l’envers de ses deux mains jointes, écoutait des yeux autant que des oreilles, et ne se lassait pas d’étudier la physionomie de ce beau jeune homme, le plus beau modèle vivant qu’elle eût contemplé jusque-là !

M. de Valtère n’était pas habitué à en écouter si long. Son attention s’était vite émoussée ; sa tête, à force de se pencher pour approuver, était restée fixe dans une courbure nonchalante ; l’heure de la sieste sonnait. Edgar pouvait continuer ; mais lui-même se sentit soudain troublé. Sa parole le grisait ; il eut la conscience de ce danger, et s’interrompant brusquement, il s’essuya le front, attaqua la carafe, se versa un grand verre d’eau, le but jusqu’à l’épuisement de la dernière goutte, et se trouva fort surpris d’être en tête à tête avec Aurélie qui le regardait de ses grands yeux, grandissant par l’effort d’une attention, sur le sens profond de laquelle il se trompa modestement.

  •  — Excusez-moi, mademoiselle, balbutia-t-il en reculant sa chaise comme pour s’éloigner de la fascination, je vous ennuie !
  •  — Non, répondit-elle lentement, et sans changer d’attitude.

Boivin, plus déconcerté qu’encouragé par cette réponse, baissa la tête et se mit à pétrir d’une main moite les mies de pain tombées à côté de son assiette.

Ce silence éveilla M. de Valtère.

  •  — Vous avez déjà fini ! dit-il en bâillant. Vous m’avez bien intéressé. Aurélie, tu devrais montrer tes dessins à notre jeune Giotto ; il a du goût.
  •  — Volontiers, répondit Aurélie, M. Boivin me donnera son avis.
  •  — Ah ! mademoiselle, ne vous moquez pas d’un pauvre barbouilleur. C’est moi qui demanderais des leçons, si j’étais digne de vous avoir pour... maître !

Boivin avait hésité devant son dernier mot, il avait eu peur du féminin de maître, comme d’un sacrilége.

Aurélie comprit-elle cet effroi respectueux ? Elle eut une rougeur rapide ; et, en même temps, une lueur étrange passa sur sa bouche. Elle se leva, et, invitant, par une simple ondulation du cou, Edgar Boivin à la suivre, elle traversa le salon et le conduisit à son atelier de peinture.

M. de Valtère jugea inutile de pousser aussi loin la condescendance. Il s’arrêta dans le salon. Les volets hermétiquement clos rendaient l’endroit frais pour y dormir. Le baron, qui avait eu sa part de l’étourdissement général, qui avait trop bu de soleil, ne trouva jamais depuis son fauteuil aussi doux pour la sieste.