Le silence des abeilles

Le silence des abeilles

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Français
232 pages

Description

Pourquoi les abeilles dépérissent-elles ? Parce qu’on les empoisonne ? Parce qu’on les prend pour des vaches à miel ou à venin ? Les scientifiques cherchent des réponses.

Sid aussi essaie de comprendre. Né au début des années 1980, il ne sait pas trop à quoi se raccrocher, se fiant tour à tour à la sagesse des apiculteurs, à la nostalgie des néonazis, au cynisme du Forum de Davos, à son irrésistible penchant pour une étrange téléphoniste japonaise...

Dans un pays sans mer où coulent le miel et le chocolat au lait, sur une planète où les humains ne pourront survivre sans les abeilles, Le Silence des abeilles est le roman d’apprentissage, drôle et grave, d’une certaine jeunesse.

Daniel de Roulet vit en Suisse. Il est l'auteur de plusieurs romans (La Simulation humaine) retraçant l'épopée atomique autour du destin de deux familles, l'une en Europe, l'autre au Japon. Il a lui-même travaillé comme ingénieur dans une centrale nucléaire.


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Date de parution 06 mai 2014
Nombre de lectures 9
EAN13 9782283028223
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Image couverture
DANIEL DE ROULET
LE SILENCE DES ABEILLES
roman
 
 
 
Buchet-Chastel

Pourquoi les abeilles dépérissent-elles ? Parce qu’on les empoisonne ? Parce qu’on les prend pour des vaches à miel ou à venin ? Les scientifiques cherchent des réponses.

Sid aussi essaie de comprendre. Né au début des années 1980, il ne sait pas trop à quoi se raccrocher, se fiant tour à tour à la sagesse des apiculteurs, à la nostalgie des néonazis, au cynisme du Forum de Davos, à son irrésistible penchant pour une étrange téléphoniste japonaise…

Dans un pays sans mer où coulent le miel et le chocolat au lait, sur une planète où les humains ne pourront survivre sans les abeilles, Le Silence des abeilles est le roman d’apprentissage, drôle et grave, d’une certaine jeunesse.

Après Kamikaze Mozart, Daniel de Roulet poursuit son entreprise romanesque. Personnages, destins et thèmes se croisent pour raconter l’histoire mouvementée des hommes de ce siècle.

Cet ouvrage a été numérisé avec le concours du Centre national du livre.
CNL - centre national du livre

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ISBN : 978-2-283-02822-3

Pour elles, mes butineuses

1

La scène de sa naissance dans la communauté des bords de l’Aar a été si souvent rapportée à l’enfant qu’il s’imagine l’avoir photographiée. C’est lui qui aurait pris ce cliché brillant au bord blanc qui rappelle une ancienne nativité dans une étable. Avec des animaux et des Rois mages autour de la crèche. Le lit de l’accouchée trône au milieu du séjour. Parmi ses coussins fuchsia, elle essaie de donner la lolette au petit, emmailloté dans une serviette de bain rose. Agenouillé au pied du lit, Jean-Jacques, le père, s’est laissé pousser une barbichette. La souriante sage-femme au tablier blanc peine à retirer ses gants transparents. Le grand maigre aux cheveux emmêlés comme un rasta c’est Eugène qui, bien après la photo, jouera un rôle non négligeable dans la vie du nouveau-né. À l’époque, on ne se doutait pas de l’ampleur des catastrophes à venir. Le sida, par exemple…

En Suisse, à la fin de mai 1982, un enfant né d’une union non déclarée porte le nom de la mère. La venue au monde du petit Schweitzer est célébrée par une dizaine d’amis. Tous habitent la communauté, sauf Suzie. À cinquante-quatre ans, elle en paraît quarante. Sur la photo, elle pleure. On pourrait l’entendre dire : mais je suis trop jeune pour ça.

Ça étant le fait de devenir grand-mère.

Le même cliché examiné de près témoigne aussi des passions de la communauté. Au mur, un combattant de la guerre d’Espagne en train de mourir en lâchant son fusil voisine avec une paysanne vietnamienne courant sous les bombes. Par la fenêtre, une branche de poirier en fleur et le reflet de la rivière le long de la façade attestent du côté riant que peut afficher dès le printemps la capitale de l’Helvétie.

Quelques jours plus tard, tandis que la jeunesse zurichoise défile en criant « Rasez les Alpes, qu’on voie la mer », le président d’outre-Jura est reçu par le conseil fédéral in corpore. Les cuisiniers du palais ayant servi un dessert à la fée verte, un débat national s’ensuit pour savoir si l’absinthe est, oui ou non, un ingrédient autorisé de la pâtisserie confédérale. Heureusement, le francillon Mitterrand n’a rien remarqué.

D’autres photos montrent le développement rapide de ce poupon de trois kilos trois, élevé au sein, pourvu de langes non jetables, et cocolé à l’huile de foie de morue afin d’affronter les rigueurs d’un pays sans mer.

2

En 1988, l’enfant fête son sixième anniversaire et le monde la fin de la guerre Irak-Iran. La frontière entre les deux pays n’a pas bougé, la préservation dustatu quo a coûté un million de morts et autant de jeunes soldats désormais unijambistes ou manchots, qui traînent dans les rues de Bagdad et de Téhéran à la recherche de leur jeunesse.

À la fin de mai Jean-Jacques, qui a rasé sa barbichette, s’invite à l’anniversaire de l’enfant, provoquant du coup la mauvaise humeur de la mère. Elle n’a plus envie de croiser ce type dont elle s’est séparée. L’enfant n’aime pas être appelé griot par ce Jean-Jacques. Griot par-ci, griot par-là. Le griot fêtera ses six ans par une descente de l’Aar. La mère proteste :

« Jean-Jacques, tu es fou. Il sait à peine nager.

– C’est moi le père, oui ou non ?

– La question n’est plus là. Qui le soignera si… ?

– Toujours la peur des femmes.

– Et l’inconscience des soi-disant pères.

– Si tu me cherches, je te rappellerai que…

– Allez, que l’Aar vous emporte ! »

Entre sa source dans les Alpes et sa confluence dans le Rhin, l’Aar grossit, forme des boucles et prend de la vitesse. À hauteur de la ville fédérale, la rivière atteint trente mètres de large. L’eau verte et limpide s’écoule si vite qu’un canard à la dérive est plus rapide qu’un coureur du Tour de Suisse. La première fois, ça fait très peur. Chaque été, des milliers de nageurs se laissent emporter sur plusieurs kilomètres.

Le père et le fils remontent d’abord à pied le cours de l’Aar pendant près d’une demi-heure. Puis chacun se déshabille, enfile un caleçon de bain et met habits et chaussures dans un sac-poubelle. Jean-Jacques y ajoute sa montre, son portefeuille, ses clés, ses lunettes. Le fils hésite à lui confier le foulard rouge dont il a besoin pour s’endormir, et ses cuissettes. Ensuite le sac est fermé pour le rendre étanche et flottant. Jean-Jacques explique une dernière fois : se jeter à l’eau, laisser faire le courant jusqu’au centre de la ville, éviter les piliers des ponts, se rapprocher du bord. À la hauteur du Marzili, attraper l’échelle métallique pour sortir de l’eau. Le fils grelotte, mais c’est de trouille.

« Et si je manque l’échelle ?

– Il y en a deux autres, toujours côté gauche.

– Et après ?

– Après, c’est grave. Le barrage, les turbines, grave.

– J’ai peur.

– Le griot n’a pas peur, c’est un grand garçon.

– Oui, mais j’ai peur.

– Donne-moi la main. Une, deux, trois. »

Le griot n’a pas le temps de trouver l’eau froide, les arbres défilent à toute vitesse, comme dans une course de caisses à savon. Des promeneurs s’étonnent, font des signes. On crie de peur et de plaisir. Jean-Jacques tient le fils d’une main, le sac de l’autre, dit quelque chose de difficile à comprendre, ouvre la main, lâche le fils.

Non, pas ça !

D’un coup la distance entre les deux devient énorme. Le fils est entraîné au milieu du lit, le père, au bord, va trop lentement. Sa voix, paniquée, porte sur l’eau :

« Attends-moi, griot, attends.

– Je peux pas, je ne peux pas.

– Nom de bleu. Nage vers le bord. Nage. »

Il faut de grands efforts, éviter de boire la tasse. Et voilà déjà les échelles du Marzili.

« Le premier barreau sous l’eau, vas-y !

– J’arrive pas, je n’arrive pas.

– C’est pas grave, on s’arrête à la prochaine. Vas-y !

– Je suis trop loin.

– Je t’avais dit. Il n’en reste plus qu’une.

– J’arriverai pas.

– Ne discute pas. Après c’est la turbine. »

Au dernier essai, Jean-Jacques l’attrape par le mollet. De justesse. Le griot grelotte, le père halète comme un phoque épuisé. Ils se couchent sur les dalles réchauffées, se sèchent au grand beau. Arrive la mère, tout essoufflée. Elle a eu encore plus peur qu’eux, elle fait une scène terrible, parle d’inconscience mortelle, d’égoïsme meurtrier et d’un père assassin. Personne ne lui répond. On dirait des gouttes d’eau sur les plumes d’un canard : ça ne mouille pas. Pourtant, réussir la descente de l’Aar en solitaire le jour de ses six ans, ça mériterait une récompense. Rien. On préférerait se passer de parents pareils.

3

Quelques jours plus tard, à Moscou, le président du Syndicat des acteurs hollywoodiens rencontre son homologue soviétique, afin de diminuer de moitié les bombes atomiques.

À la fin des vacances d’été, Suzie fête ses soixante ans. Elle se trouve encore trop jeune pour être grand-mère, mais accepte de remplacer sa fille qui ne veut plus de son enfant. Comme chaque année, il a passé deux mois chez grand-maman Suzie dans le but d’apprendre le français. Il ne se débrouille pas trop mal avec les étrangers du village, mais se réjouit de retrouver Berne. Là-bas aussi on voit les Alpes par beau temps, mais l’eau est vivante, elle vous entraîne. Tandis que le Léman c’est plat comme une soupe, mort comme une baignoire. Il n’aime pas son odeur d’algues et de sirop contre la toux.

Suzie prend un air grave pour lui annoncer qu’il commencera l’école ici, au village. Le canton de Vaud a de belles institutrices qu’on appelle régentes, et qui aiment les enfants. Ce sera pour lui l’occasion de bien connaître la langue.

Mais il ne veut pas.

Il n’y a pas à discuter. Suzie lui achète un sac d’école et un plumier sur lequel elle écrit son nom d’écolier : Siddhârta Schweitzer. Outre-Sarine, en allemand, le petit Schweitzer n’a jamais eu de problèmes avec son prénom. À Berne, tous ses camarades l’appelaient Sida. Mais dès le premier jour d’école chez les Welsches, Sida fait rire.

« Non, c’est pas vrai, tu t’appelles Sida ?

– Pourquoi tu ris ?

– C’est pour les malades, c’est la mort, ce nom-là.

– Non, c’est depuis ma naissance.

– Alors t’es bientôt mort. »

La régente s’en mêle, essaie de l’appeler Siddhârta en entier, mais on voit bien que ça la fait sourire. Quand il revient de son premier jour d’école, il sait deux choses : que ses parents l’abandonnent pour toujours et que ce nom de Sida est bien le diminutif de Siddhârta, mais pas pour ceux qui parlent le français. Suzie dit qu’il faut se dépêcher d’arranger ça et propose un raccourci définitif : Sid. Ça sonne américain, assez chic, puisqu’il y avait là-bas un chanteur qui s’appelait Sid Vicious. Plus tard, on découvrira que ce type-là a tué sa sœur et s’est suicidé à vingt et un ans. Sid Schweitzer devra s’habituer à ce village au pied du Jura, à cette forêt dans le dos et à la vue sans fin sur le lac, les Alpes et les tracteurs de Villars-Bozon.

Il sera donc élevé par grand-maman Suzie, restée veuve d’un employé des chemins de fers fédéraux, emporté par le progrès technique avant sa retraite. À vrai dire, Sid n’a aucun souvenir de ce grand-père si ce n’est une casquette bleue, ornée de deux galons. Suzie la lui met pour la photo et rit aux larmes de voir que Sid a déjà la tête assez grande pour porter l’uniforme d’un futur employé fédéral.

À l’école, Sid n’apprend pas le vrai français de France. La régente est fière des mots qui courent dans le village et que le dictionnaire a oubliés. Elle dit qu’à la Révolution la moitié de la France ne parlait pas français, tandis qu’ici on le pratiquait déjà, mais on le malaxait autrement, avec un accent, et un vocabulaire non pas républicain mais fédéral.

4

À l’âge de sept ans, Sid voit à la télévision des gens fêter la destruction d’un mur. Ils le brisent, le piétinent, l’enjambent. Les rues de Berlin sont noires de monde à qui l’on permet de venir regarder les vitrines et manger des bananes. À l’école, la régente fait deviner le sens des mots à partir de quelques lettres que Sid reconnaît. Avec ce système, on repère le nom des choses qui existent déjà, mais pas les nouveautés. Pourtant, un jour, à l’aide d’un alphabet collé sur la porte du réfrigérateur, Sid forme un mot que personne ne lui a soufflé : COMMUNISME. Grand-maman Suzie veut savoir qui lui en a parlé.

« Personne, je te promets.

– Mais comment tu le connais ?

– Parce que je sais lire, grand-maman.

– Je ne veux pas que mon petit grandisse si vite.

– Mais non, grand-maman, je fais semblant.

– Tu me rassures, mon chéri. »

Suzie aime la tradition et les idées simples. Tout ce qu’elle dit est la vérité. Quand elle explique à Sid que le mal absolu c’est le communisme, le garçon imagine bien cette bête sanguinaire qui veut attaquer la Suisse. Heureusement, sa patrie n’a pas de mer par où les étrangers arrivent par surprise.

5

Sur tout le territoire fédéral, les femmes ont obtenu le droit de vote. La régente abandonne son nom, qui, depuis sept cents ans, signifiait professeur, et devient institutrice. Au référendum suivant, le souverain refuse d’adhérer à l’Europe. Avec raison, assure grand-maman Suzie.

En face de chez elle, de l’autre côté de la route cantonale, habite l’homme à tout faire de la commune, à la fois concierge de l’école, gardien du cimetière, bedeau et apiculteur. Jérémie porte barbe blanche et salopette à bretelles. Au dernier étage, sous le toit, il a construit une ruche transparente. Entre deux plaques de verre, il a enfermé des rayons de cire couverts d’abeilles. Un jour, il emmène Sid voir ça de plus près.

« Tu connais les principes de la ruche ?

– Oui, monsieur, je crois.

– Je te laisse faire tes observations. »

Jérémie le plante là et descend bêcher son jardin. Le nez collé à la vitre, Sid observe les milliers d’insectes qui se déplacent d’un alvéole à l’autre. Il choisit une abeille, la suit dans chacun de ses mouvements. Ce qui le frappe, c’est la lenteur et la précision des gestes, mais aussi l’incessante activité. Une douce agitation permanente. Il repère le miel dans les cellules hexagonales et des taches brunes autour d’une abeille beaucoup plus grande : la reine.

À force d’observer la même abeille, il se met, lui aussi, à faire des gestes lents, s’essuie les mains comme pour en secouer le pollen. Il reçoit des ordres de la reine, elle lui parle, lui dit que s’il se fait tout petit, elle l’accueillera. Il aura du travail et autant de sœurs qu’il voudra.

Sid rêve chaque nuit qu’il a six pattes, des ailes transparentes pliées sur le dos et du poil noir soyeux autour de chaque membre. Ses deux antennes et ses énormes yeux lui permettent de retrouver son pollen en fonction de la couleur. Une vraie butineuse se spécialise pour que le pollen d’une plante rejoigne ses semblables. Sid apprend à distinguer le pollen gris des framboises, le brun des cerises. Il se consacre au jaune vif des brocolis.

Grand-maman Suzie, heureuse qu’il s’intéresse à la vie des abeilles, lui offre des livres d’images, des ouvrages savants dont il déchiffre les légendes.

Il découvre ainsi que la plupart des abeilles n’ont pas de sexe, sauf la reine et quelques faux bourdons qui pourront s’en servir une seule fois. Autre découverte : les hommes ont besoin des abeilles pour survivre, mais les abeilles n’ont pas besoin des hommes. Sid en informe Suzie.

« Tu devrais lire les livres que tu me donnes.

– Tu es un gâtion. »

6

En 1995, Sid a treize ans et une bibliothèque de livres sur les insectes. Il est passé par plusieurs engouements qu’il croyait définitifs. Tout au début, les poissons rouges et les hamsters, puis les écureuils et les dinosaures, ensuite les fossiles et les phasmes. Depuis l’école secondaire, il se prend d’affection pour un rat qui l’a déjà mordu plusieurs fois.

Les adultes, eux, se passionnent pour le premier président des États-Unis à n’avoir pas de compte dans une banque helvétique. Il ose prétendre que les banquiers de Zurich se seraient enrichis grâce à de drôles d’affaires. Grand-maman Suzie explique à Sid ce que veut dire déshérence, qu’il ne doit plus confondre avec Derborence, un éboulis valaisan.

Quelques mois plus tard, elle ajoute que le grand-père a fait la Mob trois cents jours à la frontière pour gagner la guerre. Il aimait amoureusement les abeilles, disait miel ! pour merde ! et n’aurait pas fait de mal à une mouche. Ça tombe bien. Ces temps-ci, Sid a une tocade pour les mouches.

Quand on lui demande à quoi elles servent, il explique que, grâce à ces petits insectes, on peut savoir depuis combien de temps une personne est morte. Dans les dix minutes qui suivent son décès, chaque cadavre reçoit une visite de condoléances des mouches. Grâce à l’avancement de leurs asticots dans les chairs du cadavre, on peut déterminer l’heure exacte à laquelle l’âme s’est envolée. C’est pourquoi Sid fait de nombreux essais avec toutes sortes d’animaux dont il chronomètre l’agonie. Il ne faut pas toucher aux charognes avant qu’il ait pu les mettre sous son microscope. Mais les mouches ont un grave défaut, elles n’ont pas de chef, contrairement aux abeilles qui restent toujours dans le droit chemin grâce à leur reine.

Avec l’aide de Jérémie, Sid construit pendant l’hiver ses deux premières ruches qu’il décore l’une dans les tons de rose, l’autre dans les tons de jaune. Au printemps, Jérémie lui montre comment on recueille deux essaims. Au village, tout le monde s’étonne qu’un garçon de quatorze ans connaisse les différents pollens, la manière d’éloigner les maladies et le bon usage de la gelée royale. Et ce qu’ils ne savent pas c’est que, chaque nuit, la reine lui parle à l’oreille. C’est pourquoi il a recopié dans son cahier bleu cette phrase de Max Jacob : « Il y a dans ma tête une abeille qui parle. »

7

L’abeille naît d’un œuf pondu par la reine de la ruche. Seule la larve nourrie de gelée royale deviendra reine et vivra quatre ans. Sinon la larve se transforme en abeille ouvrière qui, en été, ne subsiste guère plus d’un mois. Si l’œuf n’est pas fécondé, il en sort un faux bourdon. Désormais, Sid imagine être l’un d’eux, maladroit mais sympathique, qui va s’accoupler avec la reine très haut dans le ciel. La reine en utilise plusieurs qui doivent la suivre avant de donner leur sperme.

Dans son sommeil, Sid veut être faux bourdon comme dans un jeu vidéo, avec des vies d’essai. Il s’accouple une fois, meurt, devient le deuxième, puis le troisième et ainsi de suite. Voilà pourquoi, vers la fin du rêve, après avoir honoré sa reine, Sid retombe souvent sur terre et se réveille, hagard, au pied du lit. Grand-maman Suzie dit que la masturbation est un péché.

À seize ans, au gymnase, Sid lit des romans où les jeunes habitants des villes se suicident en s’injectant des doses mortelles d’héroïne. Mais dans le village où il habite, il n’y a ni revendeur ni corde pour se pendre, juste un terrible ennui. Heureusement, il y a la bande. Cinq garçons se retrouvent pour écouter les Toten Hosen au sous-sol du stand de tir décoré de souvenirs de la dernière guerre mondiale. Ils inhalent du bois fumant. Entre eux, ils se jurent une camaraderie éternelle.

8

En l’an zéro du millénaire, le fils d’un ancien président des États-Unis prépare les urnes pour être élu, tandis que, sans l’aide de son papa, un blond aux yeux d’acier devient président de toutes les Russies. Sid a dix-huit ans, une pointe...