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LE TEMPS DES REFUS

128 pages
N en 1941 dans le sud marocain, Mohammed Khar-eddine renonce aux études et ses fonctions pour se consacrer la poésie. Il s'exile en France avant de retourner au Maroc en 1979. Ces entretiens constituent une sorte de " biographie orale " indispensable pour suivre l'itinéraire et explorer l'univers d'un homme excentrique.
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LE TEMPS DES REFUS

Collection Espaces Littéraires dirigée par Maguy Albet
Déjà parus

Anne HENRY,Céline, écrivain, 1994. Catherine MASSON, L'autobiographie et ses aspects théâtraux, chez Michel Leiris. 1995. Valère STARASELSKI, Aragon, la liaison délibérée, 1995. C. FlNTZ,Expérience esthétique et spirituelle chez Henri Michaux, 1996. Jacques TAURAND, ichel Manoll ou l'envol de la lumière, 1997. M Annick LOUIS,Jorge Luis Borges, Oeuvres et manœuvres, 1997. Valère STARASELSKI, Aragon l'inclassable, essai littéraire, 1997. Silvia DISEGNI, Jules Vallès. Du journalisme au roman autobiographique, 1997. François MAROTIN, es années de formation de Jules Vallès ( J845- J867). L Histoire d'une génération, 1997. Bou'Azza BEN'ACHIR,Edmond Amran El Maleh, cheminement d'une écriture, 1997. A. TASSEL, a création romanesque dans l'œuvre de Joseph Kessel, 1997. L M. CORDIER, ans le secret des dix, l'Académie Goncourt intime, 1997. D Nedim GÜRSEL, Le mouvement perpétuel d'Aragon. De la révolte dadaïste au «Monde réel», 1997. Jean-François ROGER, Une lecture de Gaston Crie!. Le grenier des comtesses, 1997. Mireille SACOTTE, lexis Leger/St-John Perse, 1997. A Angela BIANCOFlORE, Benvenuto Cellini artiste-écrivain: l'homme à l'oeuvre, 1998. John BENNETT, ragon, Londres et la France Libre, 1998. A Jean-Pierre DELEAGE,Yachar Kemal,forgeron obligé d'écriture, 1998. Clément BORGAL,Eugène Fromentin, tel qu'en lui-même, 1998. Yves CHEVALIER, Jean Genet et Les Bonnes, 1998. Véronique MARCOU,Ambivalence de l'or à la Renaissance, 1998.

@ L'Harmattan, 1998 ISBN 2-7384-7269-9

Mohammed KHAÏR-EDDINE

LE TEMPS DES REFUS
Entretiens
Réunis et présentés par Abdellatif ABBOUBI

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de I'École-Pol ytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Présentation

"Une des voix les plus fortes et les plus originales du Maghreb s'est tue", écrit Tahar Ben Jelloun dans le journal Le Mondel pour signaler la mort de Mohammed KhaïrEddine survenue le 18 novembre 1995, à Rabat, des suites d'un cancer. Si M. Khaïr-Eddine apparaît dans cette annonce nécrologique comme l'une des figures authentiques les plus accomplies de la littérature maghrébine d'expression française, il en demeure cependant l'un des moins connus. Jamais écrivain marocain n'a été aussi marginalisé. Il y a comme un véritable voile de silence qui entoure son œuvre. Malgré une production assez abondante et une écriture inventive, aucun ouvrage n'est venu, jusqu'à présent, rendre hommage au génie de ce grand poète qui a su donner un souffle régénérateur et une respiration nouvelle à la littérature maghrébine francophone. Plusieurs raisons expliquent cette attitude de rejet ou d'occultation. D'abord la conjoncture socio-historique qui a déterminé, à partir de 1964, l'engagement littéraire et idéologique de Khaïr-Eddine. A cette époque, une grande agitation politique et culturelle régnait au Maroc. Tout était propice, dix ans après l'indépendance, à une remise en question de l'ordre économique et social. En 1965, et suite à de violentes émeutes populaires, l'état de siège fut décrété. En 1966, de jeunes poètes contestataires, dont M. KhaïrEddine, s'élevèrent pour dénoncer cette situation intoléraC "Khaïr-Eddin~ ofllafiH"eflr de dire", du 01 décembre 1995.

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ble, et revendiquer plus de liberté, plus de changement et d'ouverture. Groupés autour de la revue Souffles, ils donnèrent naissance à un mouvement littéraire qualifié de subversif, c'est-à-dire qui se caractérise par son refus total des conditions présentes et par sa volonté déclarée de la nécessité d'un bouleversement radical des anciennes pratiques d'écriture et des normes socio-politiques. La période 1967-1972 correspond à un cycle de troubles d'une gravité sans précédent au Maroc. La crise économique et sociale s'aggrave, renforçant les clivages politiques traditionnels, et obligeant l'avant-garde intellectuelle à radicaliser davantage son discours. Résultat: certains écrivains ont été persécutés et emprisonnés2 comme le poète Abdellatif Laâbi, Abraham Serfaty, Driss Bouissef Rekab, etc. D'autres se sont expatriés. L'exil leur a permis de continuer leur travail d'écriture et de dénonciation, c'est le cas de KhaÏr-Eddine. Leurs livres seront ignorés, censurés ou tout simplement interdits. Depuis lors, et bien que la situation ait beaucoup évolué, une certaine suspicion pèse toujours sur ces écrivains et plus précisément sur leurs textes datés de cette période de trouble et d'incertitude. La seconde cause, la plus fréquemment évoquée, est d'ordre poétique ou esthétique. Elle réside, dit-on, dans la complexité de son œuvre et le malaise qu'elle provoque chez le lecteur: "œuvre déconcertante", "décourageante", "inaccessible", "provocatrice", "opaque", etc. Certains lecteurs s'avouent ainsi vaincus dès le départ; d'autres, s'ils ont encore un peu d'audace et de patience, se penchent sur cette œuvre mais avec beaucoup de difficultés et davantage encore sur le fond. Ils regrettent qu'un style si raffiné et que de si belles images soient noyés dans une composition hermétique, hétéroclite et incohérente, de manière à devenir un obstacle qui freine non seulement la
1 _ Leur expérience carcérale a été relatée dans des texles émouvants. On se
reportera pour A. Laâbi à, entre autres, : Le Chemin des ordalies. Paris, Denoël, 1982. Et aux: Chroniques de la citadelle d'exil. (Lettres de prison, 1972-1980), Paris, Denoël, 1983. Pour Driss Bouissef Rekab à son autobiographie: A l'ombre de Lalla Chafia, Paris, L'Harmattan, 1989, etc.

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lisibilité mais aussi le raisonnement. Khaïr-Eddine leur réplique vivement ainsi: "Ce sont des gens incapables de savoir le moindre mouvement de l'écriture [...] C'est un travail d'une extraordinaire densité, qui nécessite un effort déterminant." Et de préciser: "j'attends d'eux, une collaboration active. [...] J'écris, je fais ce que j'ai à faire. Il incombe aux lecteurs de s'éduquer en lisant... et en relisant pour comprendre" 1. Une troisième cause non moins déterminante est d'ordre personnelle. On le disait mégalomane, fort en gueule, irascible, imprévisible. Personne n'osait le contrarier ou même l'approcher. Critiques, journalistes et écrivains, notamment, cherchaient à l'éviter. D'une part, on reconnaissait le talent du poète, d'autre part on déplorait la véhémence de sa parole et ses prises de position cinglantes. "Redoutable, il était craint dans certains milieux de l'intelligentsia mondaine où il débarquait sans invitation et criait quelques vérités. Il choquait du fait même de sa présence tonitruante''l., disait de lui Tahar Ben Jelloun. Ce grand poète de la colère passa ainsi incompris, inaperçu. Et peut-être le savait-il! N'écrivait-il pas, dans Agadir, son premier récit: "On ne peut s'entendre avec le Temps On ne peut même pas s'entendre avec soi"3 ? Comment pourrait-il l'être alors avec les autres? C'est de cette tension et de ce "malentendu criant qui oppose l'homme à soi seul" et au monde que résultent justement sa solitude, sa révolte et son besoin impérieux de briser le roc des non-dits. Car, pour lui, "l'acte d'écrire est un acte de clarification" qui "a pour effet d'illuminer l'entendelrumt humain". Autrement dit, c'est une lutte ouverte, impliquant forcément un engagement fort. Khaïr-Eddine considérait, en effet, l'écriture comme un combat et la poésie comme une
1_ Dans ce volume, voir p. 69 et p.27. 2_ Le Monde du 01 décembre 1995, op.cit. 3- Dans ce volume, p. 57.

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arme. Bien qu'il n'ait jamais adhéré à un parti quel qu'il soit, sa tendance était très nette. TIétait contre toute forme d'oppression, de dépossession et de silence. Ille criait bien haut et clair. Et en cela il dérangeait. Il choquait surtout parce qu'il refusait tout faux-semblant, toute compromission, toute convenance. TI surprenait par une écriture originale d'une richesse inouïe et une liberté de ton trop rare. Natal et étranger. Profondément ancré dans son pays et nomade parce que la vie est errance malgré l'indéracinable et vorace" nostalgie des origines". Difficile à saisir, mais sans être pour autant faussaire. Ce desperado de l'émotion, ce traîne-misère aura même vécu plusieurs vies, les pieds dans la boue et la tête dans "les astres les plus fins, les plus lointains". Sa rage noire était à la mesure de sa tendresse extensive. Sa seule passion était la poésie: "poésie ma morgue ma sérénité et mon naufrage"l , disait-il. Ou mieux encore: "poésie ma liberté mon pain de soleils vibrants" 2 . C'est dans ce lieu, à la fois fatal et vital, qu'il convient de chercher les vraies attaches de ce poète indomptable qui se présenta dès le départ comme un défi à toute appartenance, à toute catégorisation. Les entretiens que nous présentons ici viennent combler le vide que nous venons d'évoquer au début de cette présentation. Ils constituent une sorte de "biographie", indispensable pour suivre l'itinéraire et explorer l'univers d'un homme excentrique, dur et fragile, loin des polémiques partisanes. Une clé essentielle pour comprendre une existence aventureuse faite de ruptures et de déchirements, de colère et d'espérance, dont l'œuvre n'est autre que l'écho poétique. On y retrouve avec bonheur cette naïveté émouvante, celle des cœurs purs; et ce ton unique, fait de sensibilité déchirée et de familiarité chaleureuse, qui caractélisaient Khaïr-Eddine. L'auteur y montre de façon poignante comment il sentit très tôt le besoin de se révolter et de se libérer par l'écliture ; comment la poésie "s'imposait terriblement" à lui; comment le fait d'éctire en français était
1 . Soleil arachnide, Paris, Seuil, 1969, p. 27. 2 -Ibid., p. 59.

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pour lui un véritable travail de forçat. Il nous y fait part de l'étendue de ses illusions et de ses déceptions, de sa fameuse "guérilla linguistique" et de cette inlassable quête des origines qui est au centre de son œuvre. Il y évoque aussi son long exil, et les controverses soulevées, après son retour au Maroc, en 1979. L'ordre chronologique qui prévaut dans ce livre permettra au lecteur de mieux suivre l'évolution de la pensée de Khaïr-Eddine, de 1967 à 1995. Le nombre d'entretiens qu'il a accordé à la presse marocaine et internationale est relativement limité. Ils sont pour la plupart dus au hasard des rencontres. Khaïr-Eddine était difficilement fréquentable et interviewable. Avec lui, les discussions tournaient souvent à bâtons rompus. Cela ne va pas, évidemment, sans répétitions, et ce, parfois, à l'intérieur du même entretien. Nous avons estimé donc nécessaire d'y apporter quelques légères modifications afin d'éviter ces redites, sans en altérer le sens, comme certains titres dictés par l'urgence journalistiquel. Le but est de restituer, sans ambiguïté aucune, le parcours et le portrait exacts de Mohammed Khaïr-Eddine, le poète et le citoyen. Nous espérons ainsi contIibuer à faire mieux découvrir son œuvre réputée difficile, mais aussi et surtout à le faire sortir du silence qui l'entoure.

A.A

1_ Un certain nombre d'entretiens (pp. 19; 35 ; 51 ; 83 ; 93 ; 105) porte le titre "Rencontre ou entretien avec Mohammed KhaÏ-Eddine" ; pour éviter ces répétitions insidieuses, nous avons jugé utile de les remplacer par des intitulés extraits du texte en question et qui sont susceptibles d'en exprimer le contenu général. Nous avons aussi placé en tête de chaque entretien une brève introduction comportant des notices biographiques ou contextuelles afin d'en discerner nettement la teneur exacte.

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«

Je ne suis pas une légende
ce mot veut dire aller contre soi-même

se terminer par un sOlnlneil d'où naissent des papillons j'en ai assez de la poudre appelez-moi celui qui tente ou qui dérange en bref l'indésirable»

M. Khaïr-Eddine,Soleil arachnide, p.89

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Un séisme dans le cœur (1967)

C'est le premier entretien accordé par Mohammed Khaïr-Eddine, si l'on excepte, évidemment, celui publié, sous forme d'un compte rendu, par Jamal Al Achgar, dans la revue Lamalif n02, 1966. Jeune poète en colère, mais débordant d'énergie et particulièrement doué, Khaïr-Eddine venait juste d'arriver en France pour promouvoir une œuvre singulière, entamée il y a quelques années au Maroc. Il commence par fréquenter les milieux intellectuels parisiens, puis par publier ses textes dans divers périodiques. Il se fait remarquer par des poèmes violents et par quelques nouvelles dont l'une, "L'Enterrement", lui a valu le "Prix de la Nouvelle Maghrébine", organisé par la revue Preuves, en juin 1966. Il s'est vite taillé une place bien à lui au sein de la littérature maghrébine. Son talent sera pleinement reconnu surtout après la publication de Agadir, son premier "roman". On apprend, au détour de cette conversation enthousiaste, un véritable état civil du poète émergent: sa naissance, son enfance, les "séismes intérieurs" ou sociaux qui ont secoué sa vie, et comment il est venu tôt à l'écriture.

Jeune Afrique.- Mohammed Khaïr-Eddine, vous avez déjà publié de très beaux poèmes, dont un (...) qui a fait l'objet d'une publication de luxe et d'une insertion dans le numéro de janvier 1967 des Temps modernes. Vous avez également publié des nouvelles et des extraits d'ouvrages dans d'autres revues. Vous comptez en outre faire paraître

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aux Editions du Seuil deux de vos romans, Agadir et Corps négatif. Quel âge avez-vous? Mohammed Khaïr-Eddine. - Je suis né dans le Sud marocain, à Tafraout, plus précisément, aux environs de l'année 1941. Je ne peux pas situer exactement le mois où je suis né, ni le jour, parce que mes parents n'avaient pas de livret de famille à ce moment-là. Et puis, mon père a un peu trafiqué ma date de naissance pour pouvoir me mettre à l'école, à Casablanca... parce qu'à ce moment-là il fallait diminuer l'âge pour entrer à l'école. Alors, mon père a falsifié ma date de naissance. Il veut que je sois né en 1942, à Casablanca, alors que je suis né en 1941 à Tafraout. J.A. - Ce qui fait que vous avez vingt-six ans... à peu près... Ça n'a pas, je pense, d'incidence sur votre vie, mais, à lire vos textes, on sent très bien que, pour vous, le fait d'accéder à l'expression, à la création ou à la production littéraire est une sorte de déchirement incessant, une lutte douloureuse, et on se dit que cette lutte doit avoir pour origine des moments de votre existence, des moments de crise, de rupture. Quel a été le premier de ces moments, celui où vous avez senti que vous n'aviez pas une existence comme celle de tous les autres? M.K.E.- Le premier moment de ma vie, c'est-à-dire le premier moment qui a fait que je suis écrivain, c'est celui où, encore lycéen, j'ai découvert Mohammed Abdelwahab à travers les poèmes qu'il a chantés. Je les ai lus en arabe... Dans le texte... Et puis, je me suis dit qu'il fallait absolument que je fasse comme a fait Abdelwahab... Que je chante moi-même des poèmes déjà écrits. Mais la perspective de les chanter me paraissait assez difficile, et j'ignorais beaucoup de choses ayant trait à la langue arabe. Je ne savais pas exactement la manier comme je maniais le français. Je me suis alors carrément lancé dans la langue française... J'ai acheté un petit traité de versification que j'ai potassé; c'est ainsi que j'ai pu écrire des alexandrins, 12