//img.uscri.be/pth/8b603a1a627c46c8e9f8017a79a432d611cbc3f6
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 10,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Le Tiers-Monde entre la survie et l'informel

174 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 61
EAN13 : 9782296313354
Signaler un abus

LE TIERS-MONDE
Entre la survie et l'informel

Du même auteur

Géographie de Madagascar, (avec R. Battistini), Paris, Ed. SEDES-CDU, 1986, 187 p.

Géographie régionale du Sud-Ouest de Madagascar, Tananarive, Association des Géographesde Madagascar,1986, 188p. La dynamique régionale du sous-développement du Sud-Ouest de Madagascar, Perpignan, Cahiers n01 du GERC-IFA, Universitésde MontpellierIII et Perpignan, 1990,309 p. Introduction au géotourisme, Perpignan, Presses Universitaires de Perpignan, 1993, 233 p.

Je philosophe, donc je géographe..., Perpignan, Presses Universitaires de Perpignan, 1994, 162 p.

Jean-Michel HOERNER

LE TIERS-MONDE
Entre la survie et l'informel

Editions L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole-Polytec11nique 75 O()5Paris

Avec la participation des Presses Universitaires de Perpignan

1995 ISBN: 2-7384-3925-X

@ L'Harmattan,

A René DOUESSIN, l'ami géographe...

A tous mes compagnons de route de la Grande Île.

Je remercie tout particulièrement Catherine DELPIT pour ses illustrations

et Alain LEROUGE pour la PA.O. de l'ouvrage

INTRODUCTION

E m'étonne de plus en plus aujourd'hui, alors que tous les spécialistes reconnaissent la diversité du tiers-monde, que l'on puisse lui consacrer un seul ouvrage, la synthèse introuvable. Peut-on comparer globalement le Brésil au Tchad, l'Inde à la Corée du Sud ou le Rwanda à la Chine? Existe-t-il, par ailleurs, un livre de géographie qui concerne les seuls pays développés? Certes, beaucoup d'auteurs insistent sur une certaine 'unité' (Y. Lacoste, 1980), ce qui les conduisit parfois à définir des critères communs; on verra que de telles approches, au demeurant assez anciennes, ne sont pas dénuées de tout fondement. Il n'empêche, il paraît à tous désormais que le tiers-monde représente un ensemble très hétérogène.
.

J

Au seuil du troisième millénaire, le tiers-monde est effectivement très bigarré, composé d'États très pauvres, de pays intermédiaires qui ont quelquefois tendance à verser dans la première catégorie après avoir nourri quelque espoir de développement, et bien sûr, d'une quinzaine d'États en situation de take off ou de démarrage pour reprendre l'expression de W.W. Rostow (1963). La situation de tous ces États est encore plus complexe dans la mesure où cette présentation schématique masque mal les fortes disparités qui existent entre eux, de même qu'à l'intérieur de ces pays il peut y avoir de ,grands écarts entre les régions qui les composent. Il y a déjà plus de vingt ans, J. Bugnicourt (1971) évoquait" les différences de niveau de développement d'une région à l'autre et le retard de certaines régions sur d'autres" ; ces (disparités régionales' (Op. Cit.) n'ont fait que de se renforcer, pas toujours d'ailleurs dans le sens que l'on pensait. Ainsi, beaucoup de villes, au départ perçues comme des pôles dynamiques, sont-elles devenues progressivement des 'pôles de sous-développement' (J.M. Hoerner, 1990) ; des États du tiersmonde, considérés comme relativement prospères, comptent des régions très

1

-Introduction pauvres telles que le Nordeste brésilien, le Tibet chinois ou le Chiapas mexicain. À l'inverse, certaines régions d'États pauvres au niveau national, telles que le Kerala ou le Punjab indien, sont assimilables à la zone intermédiaire de développement... Cela, en fait, n'est guère nouveau. Dans les' années cinquante-soixante, ne taxait-on pas de régions sous-développées le Vieux-Sud américain ou le Sud de l'Italie alors qu'aujourd'hui de telles assimilations n'ont plus aucun sens? Pourquoi, dans ces conditions, évoquer aujourd'hui les tiers-mondes? Pourquoi ne pas l'avoir fait dès l'apparition du concept, quand A. Sauvy eut cette intuition géniale, en 1952, de comparer le tiers-monde au Tiers État de 1789 ? Personne n'ignore que l'expression tiers-monde a été construite à partir de celle de Tiers État que l'on doit à l'abbé Siéyès. Or, justement, ce fameux Tiers État était-il uniforme? Face à l'aristocratie et au clergé, il représentait le peuple, c'est-à-dire autant les laboureurs que les riches agriculteurs, les petits artisans que les quelques nouveaux industriels, les bourgeois que les prolétaires. Ce Tiers État n'était pas une classe sociale qui revendiquait le pouvoir sur les bases déjà définies à l'époque par un certain Gracchus Babeuf... Cependant, la comparaison entre Tiers État et tiers-monde est excellente dans la mesure où A. Sauvy puis d'autres après lui, laissaient entendre que la richesse mondiale avait tendance à être accaparée par les États capitalistes et socialistes, de la même manière que le pouvoir de l'ancien régime était monopolisé par la noblesse et le clergé. Et s'il n'y avait qu'un seul tiers-monde dans les années cinquante, il n'yen a pas plusieurs aujourd'hui. En fait, quand S. BruneI (1987) évoque" la diversité croissante de ce qu'il faut désormais appeler 'les' tiers-mondes ", elle remet moins en cause le concept tiers-monde à partir d'une diversité évidente que cet autre concept, beaucoup plus politique, qu'est le tiers-mondisme. R. Chapuis (1994) résume bien ce dilemme: pour les anti-tiers-mondistes, fait-il ainsi remarquer, " les explications par des facteurs essentiellement exogènes (colonialisme, néocolonialisme et dégradation des termes de l'échange) sont insuffisantes". Mais si, effectivement, pour des raisons diverses dont certaines déviations coupables de la plupart des leaders tiers-mondistes, le tiers-mondisme n'est plus porteur d'espoir à ce propos, on peut s'étonner de l'interrogation de M. Rocard qui, en 1986, se demande si " le tiers-mondisme est l'avenir du socialisme" ? -, la problématique de base demeure identique: à quelques exceptions près telles que la douzaine de Nouveaux Pays Industriels, les Etats du tiers-monde dans leur grande majorité se voient toujours contraints de rester à la porte du développement, la richesse mondiale

-

2

-Introduction n'étant pas assez importante pour permettre un partage qui spolierait forcément les pays riches. Autrement dit, il faudrait un accroissement considérable des ressources monétaires de la planète pour que l'on puisse se passer du concept tiers-monde. Au XVIe siècle, la découverte des mines d'or et d'argent en Amérique a rendu possible l'essor du mercantilisme puis du capitalisme, et le progrès social qui en a résulté (ce qui ne signifie pas, bien sûr, l'inutilité des nombreuses luttes sociales) ; au début des années soixantedix, la fin du Système Monétaire International a sans doute atténué les effets de la crise actuelle (on a trop dit qu'elle en était la cause...) et permis l'émergence de nouveaux pays riches; ne pourrait-on pas imaginer aujourd'hui une revalorisation considérable des produits de base qui aboutirait à l'augmentation des richesses mondiales et donc à faire basculer beaucoup d'autres pays pauvres dans le camp des nantis? Malheureusement, on n'en est pas là et la nouvelle Organisation Mondiale du Commerce préférera conserver les acquis, voire laisser se développer l'aide internationale ou... les recettes du tourisme international, plutôt que d'imaginer un new deal planétaire. Dans cette situation de blocage évident, le tiers-monde, dans son sens géopolitique, n'est pas près de disparaître; selon toute vraisemblance, sa paupérisation va s'accélérer pour beaucoup d'États, à tel point que je suis en droit de considérer qu'un certain tiers-monde pauvre est devenu actuellement une réalité incontournable. C'est l'expression la plus tragique du concept tiersmonde et peu importe les facteurs endogènes ou exogènes: le tiers-monde en voie de paupérisation existe et porte atteinte à la bonne conscience des pays riches. Dans le sens géographique, il est certes l'un des tiers-mondes; sur le plan géopolitique, il n'est que l'image de l'impuissance de la planète à résoudre ses propres contradictions. Enfin, dans ce bref préliminaire, je voudrais formuler une ultime question qui semble à première vue contradictoire: alors que dès le début de la décennie des années quatre-vingt, on a lancé le slogan" la Hongrie avant le Mali" et que très récemment encore un chercheur camerounais, J.M. Ela ('Le Monde Diplomatique' de sept. 1994), allait jusqu'à prétendre que" les peuples d'Afrique basculent dans une sorte de hors-monde", les grandes puissances capitalistes vement de toute évidence rec%niser le tiers-monde, dont l'Afrique, en imposant des Plans d'Ajustement Structurels (FMI, Banque Mondiale, etc.) et lie retrait de l'État' (Ph. Leymarie, Op. Cit.), voire en restaurant économiquement lIa subordination du tiers-monde' (W. Bello et S. Cunningham, Op. Cit.). En effet, la contradiction n'est qu'apparente et j'aurais l'occasion d'y revenir. Toute crise du système capitaliste, telle que celle que

3

- Introduction

-

l'on connaît encore aujourd'hui et qui pourrait bientôt s'achever, est toujours l'occasion d'un certain recentrage, le Centre, pour se maintenir, ayant besoin de mieux intégrer sa ou ses Périphéries. Les nouveaux accords du GATT, la nouvelle Organisation Mondiale du Commerce concrétisent la loi suprême du marché capitaliste, celle des bourses des valeurs, en balayant toutes les résistances, celle des États, celle des associations de producteurs, celle des organismes de régulation économique (le fameux STABEX du Fonds Européen de Développement par exemple), celle des derniers îlots de protectionnisme (fin de la parité historique du CFA et du FF en Afrique). Le libéralisme triomphe, les firmes multinationales imposent leurs lois, les financiers gouvernent après avoir chancelé (la répudiation provisoire de leur dette internationale par les Mexicains, en 1982, marque la fin de l'époque d'un certain laisser-aller en ce domaine). En définitive, le capitalisme occidental (et japonais...) ne s'est pas désengagé d'une partie du monde, la plus pauvre en l'occurrence, mais il a décidé de la mettre en coupe réglée. Donc, il n'y a pas de désintérêt majeur pour le tiers-monde pauvre. Son exclusion ressemble mutatis mutandis à celle des marginaux du Centre, sorte de néo-Périphérie s'ajoutant à la véritable Périphérie qui a cru, au travers de la chimère politique de l'ONU, trouver enfin la place qui lui revenait.

Les limites

du tiers-monde

pauvre

Peut-on aisément délimiter le tiers-monde pauvre? Je pense qu'il serait opportun d'ouvrir une parenthèse quant à la fiabilité des données de toutes sortes. En 1952, le démographe L. Chevalier, qui étudiait Madagascar, parlait 'd'ère pré-statistique' : rien n'a vraiment changé, dans la Grande Île comme partout dans le tiers-monde. On estime les populations, on évalue les taux de natalité, de mortalité, de scolarisation, etc., on avance des hypothèses quant aux revenus... Les aléas de tout recensement démographique1, là quasiimpossibilité de mesurer la production agricole traditionnelle et la grande part de l'informel urbain expliquent partiellement cette impuissance à bien définir les produits nationaux. Tout observateur un peu avisé sait d'ailleurs que le flou des données permet à l'OMS, par exemple, d'attirer l'attention des pays
1

Cf. chapitre 2

4

..

Introduction

..

Le tiers-monde pauvre
(d'après IJndice de Développement Humain, inférieur à 0.500).

_ _
D

IDH > 0,500

IDH< 0,500 pays développés

I

o

5000 km
I

Figure

I

5

-Introduction riches sur la gravité de la pandémie de sida en Mrique qui oserait contredire des chiffres alarmants, faute de recensements sérieux? comme il a servi à affoler l'opinion française pendant l'intervention militaire de la France au Rwanda: la guerre civile entre les Hutus et les Tutsis a-t-elle fait 500 000 ou 1 million de morts? Dans la mesure où on doit établir des limites et donc circonscrire le tiers-monde pauvre, le sujet d'études, on fera donc les concessions nécessaires à l'expression de la vérité qui n'est guère évidente. Cela signifie probablement que certains États retenus n'auraient sans doute pas dû l'être tandis que d'autres États, probablement plus pauvres qu'on ne le pense, sont écartés... Cette analyse aura néanmoins une conséquence: je privilégierai toujours l'approche qualitative. C'est ainsi que l'on doit expliquer le recul constant de la catastrophe quant à certains États du tiers-monde: le survisme des populations les plus paupérisées leur permet de continuer à vivre, tant bien que mal, alors que la chute des statistiques semble les précipiter vers la mort certaine. Certes, économiquement, leur situation est désespérée mais, dans la réalité, elles trouvent des ressources insoupçonnées pour se reproduire, allonger leur existence, voire parfois échafauder des projets de développement.

-

-

Il y aurait au moins trois manières de défmir le tiers-monde pauvre: la prise en compte uniquement des Pays les Moins Avancés ou PMA, l'utilisation systématique du PNB ou du PIB par habitant et le recours au nouvel Indicateur de Développement Humain ou IDH, mis en place par le PNUD en 1990 ('Rapport mondial sur le développement humain') et peaufiné en 1991 et 1992. Tout choix entre ces trois procédés relève d'une analyse géopolitique, ce qui renvoie au premier chapitre. Aussi, arbitrairement, je rejetterai le critère des PNB/PIB par habitant uniquement exprimé en dollars ou ajusté en parité de pouvoir d'achat, et Je ne m'en tiendrai pas aux seuls Pays les Moins Avancés, soit 48 en 1992. Par conséquent, j'utiliserai l'IDH, qui a le mérite d'associer des critères qualitatifs et quantitatifs2. Le niveau d'IDH de 0,500 peut être retenu - en deçà, le PNUD parle de 'développement humain faible' , ce qui m'amène à considérer que tous les États dont l'IDH est inférieur, soit plus de 60, constituent le tiers-monde pauvre (figure 1).
2

IJIDH" est un indicateur composite comportant trois éléments-clés: la longévité, le niveau d'éducation et le revenu, qui sont combinés selon un processus en trois étapes pour calculer un indicateur de moyen qui traduit, pour chaque pays, le 'manque' dans les trois domaines pris en compte" ('Rapport mondial sur le développement humain', PNUD, 1993, p. 110).

6

-Introduction Le tiers-monde pauvre compte près de 2 milliards d'habitants, soit 3S % de la population mondiale, et concerne le quart de l'œkoumène. L'urbanisation y est limitée, 72 % de son espace étant rural. Le.PIB réel par habitant (en dollars de parité de pouvoir d'achat) y est pratiquement 5 fois plus faible que dans le monde entier; sa progression est égalementla moins forte; pour l'Afrique subsaharienne, en monnaie réelle, le PIBlhab. de 1991 est identique à celui de 1965 alors que pendant la même période, celui de
l'Asie du Sud-Est a augmenté de 300 % . Avec une mortalité plus élevée et une fécondité bien plus importante encore, le tiers-monde pauvre a le taux de croissance naturelle le plus fort. Sa consommation d'énergie par habitant est plus de 7 fois inférieure à la moyenne mondiale. Ces quelques données, certes guère très fiables comme on l'a dit, révèlent cependant à la fois le poids du tiers-monde pauvre par rapport au reste du monde et l'ampleur des problèmes qui le caractérisent. Toutefois, tout n'y est pas aussi sombre qu'on ne pourrait le supposer à première vue: ainsi, l'apport journalier de calories est tout proche de la satisfaction des besoins3 ...

Plus des deux-tiers des États du tiers-monde pauvre sont en Afrique, notamment subsaharienne, où seuls l'Afrique du Sud, les Mascareignes et le Gabon (de justesse: 0,503) font exception; l'Afrique blanche est partagée, le Maroc et l'Égypte étant parmi les pays pauvres. 14 États d'Asie-Océanie font partie du tiers-monde pauvre dont le Viêt-nam, Myanmar (Birmanie), le Pakistan, l'Inde, le Bangladesh, le Cambodge et les États himalayens..Enfin, il faut ajouter 5 États américains, essentiellement en Amérique centrale plus une île caraïbe, Haïti, et un État andin, la Bolivie. La prédominance des États africains confiffi1e l'appréciation générale dont la grande presse se fait régulièrement l'écho: 'L'Afrique de tous les dangers' y lit-on assez souvent... C'est d'ailleurs pourquoi je m'attacherai surtout au continent africain, en essayant de porter un regard neuf, c'est-à-dire moins conventionnel. On reprochera en effet à la plupart des spécialistes du tiers-monde en général et de l'Afrique en particulier, le goût pour des statistiques si peu crédibles, un certain européocentrisme et l'absence fréquente d'approches plus intimistes. Doit-on, par exemple, passer sous silence les.problèmes raciaux sous prétexte que le sujet est par trop polémique? On peut également regretter la simple opposition des facteurs dits endogènes et exogènes pour mieux apprécier la

3

En raison certainement du poids des populations rurales, d'où sans doute de fortes
déficiences au sein des villes.

7

-Introduction réalité du sous-développement.Le tiers-mondisme par sa communication militante un peu utopique et l'anti-tiers-mondisme par sa vision ethnocentrique très étriquée, ont tronqué toutes les analyses. Les faits sont. complexes et les modèles, implicitementutilisés, apparaissent beaucoup trop réducteurs.

Pour une étude du survisme
Quand j'essaye d'expliquer à mes étudiants l'étonnante bigarrure du tiers-monde ainsi que ses évidentes contradictions4,je me sens l'impérieuse nécessité d'introduire très longuementmon discours. Dans cet ouvrage, bien sûr, je me ferai le devoir d'y souscrire égalementet les quelques explications quant à l'évolutiondu concept tiers-monden'en seront qu'une'étape. De même que les réalités démographiquesméritent une analyse contradictoire,jamais simpliste. A-t-on par ailleurs suffisammentpris en compte les déterminismes du sous-développement? Certains estimeront ringarde une telle approche... On verra pourtant qu'il n'en est rien et que la mode des explications
toujours l'ethnocentrisme... ne doit pas occulter ces fameux 'obstacles au développement' si bien explicités en son temps par P. Bairoch (1971). Je suis tout aussi surpris de constater le maintien d'une analyse socioéconomique en termes manichéens: capitalisme contre socialisme! Parce que le marxisme a pris du plomb dans l'aile, on oublie toutes les études qui se fondent sur les modes de production et surtout celles qui ont élargi le concept (R. Fossaert, 1977). Ensuite, on tentera une relecture de l'échange inégal qui, malgré une fois encore la prolifération des analyses économiscistes réductrices, demeure une évidence très forte; à cette occasion, on essayera de comprendre l'aide internationale et la conséquence de cette double impasse économique, le surendettement. Enfin, on conclura sur la dimension de la paupérisation absolue, prévision marxiste-léniniste réservée à notre monde occidental qui trouve malheureusement son aboutiss~ment dans le tiers-monde pauvre. généralistes

-

-

4

Expérience de vingt ans, tant dans un État du tiers-monde qu'en France.

8

-Introduction En effet, le survisme, concept que je crois modestementavoir inventé, caractérise de plus en plus cette soixantaine d'États que j'ai identifiés, sans compter les régions de pays un peu plus fortunés qui n'échappent pas à ce processus. Alors que la plupart des spécialistes en restent au constat quasi exclusif de l'exode rural sans nuances, il semble aujourd'hui que la ville se situe davantage au sein d'un interface ville-campagne de relations permanentes,comme si les villes étaient des pôles d'attraction-répulsionet les campagnes,des espaces de départ et de retour obligés.Dans ces conditions,le survisme, associé à toutes les formes de l'informalité, exprime le mieux les nouvelles stratégies des populations pauvres dans le sens de la pauvretésystème selon la définitionde J. Gallaiss. Ce que je reproche à la plupart de mes confrères qui, comme moi, scrutent inlassablementle tiers-monde,c'est
une perception figée. En proposant cet ouvrage, voire ce pamphlet j'ai follement envie d'être toujours polémique -, je fais mien, pour d'autres raisons sans doute, le propos liminaire du livre de R. Chapuis (1994) lorsqu'il prétend qu'il" est né d'une insatisfaction". Le récent sommet de Copenhague de mars 1995 aurait pu répondre à mes inquiétudes. En effet, de manière encore plus explicite que lors de ceux de Rio et du Caire, respectivement en 1992 et 1994, le sommet de Copenhague a voulu" déclarer la guerre à la pauvreté" ('Le Monde' du 7 mars 1995). Il semble même que cette déclaration ait été de moins en moins perçue sous un angle absolu mais davantage dans le cadre d'une" dimension socioculturelle importante qui peut dominer l'aspect économique" (J. Charmes et al., 1995). C'est également le sens de ma démarche. Mais faut-il se contenter de vœux pieux, fussent-ils formulés par la plus grande assemblée de chefs d'États jamais vue à ce jour? On peut ainsi souligner d'emblée les contradictions inhérentes à ce sommet. Alors que beaucoup d'observateurs remarquent que" la mondialisation de l'économie a entraîné un appel d'air" ('Le Monde', Op. Cit.), B. Boutros-Ghali, le Secrétaire Général de l'Organisation des Nations Unies, insiste en substance sur la non-distribution des richesses ainsi que sur l'exclusion au niveau planétaire, et sur la nécessité d'une protection sociale efficace ('Le Monde' du 9 mars 1995). Mais le paradoxe est à son comble quand ce diplomate fustige " les pensées irrationnelles et fanatiques (qui) sont toujours à l'affût pour offrir de fausses solutions à des peuples désespérés" (Op. Cit.). De telles
5

-

"J'entends par le term~ 'système' une combinaison non quantifiée de contraintes ou de dynamismes liés ensemble par des rapports de cause à effet" (J. Gallais, 'w tropiques. terres de risques et de violences', 1994).

9

-Introduction réactions ne sont-elles pas plutôt les conséquences obligatoires d'un systèmemonde qui les susciteraient afin d'imposer sa loi apparemment humanitaire et au-dessus de tout soupçon? TIn'empêche que le tiers-monde, le pauvre probablement plus que les autres, est en constante mutation, ce qui pourrait être porteur d'espoir dans un autre contexte: la population s'accroît très vite, les migrations en tout sens y sont remarquables, les productions changent au gré des spéculations et des aléas climatiques, les modes de production s'enchevêtrent avec une extrême mobilité, les politiques nationales se succèdent dans la plus grande confusion, les groupes ethniques biaisant le rôle moderne des partis politiques, et les guerres civiles ajoutent au tableau la note exotique qui sied souvent si bien au petit écran, quand, entre la poire et le fromage, les téléspectateurs des États nantis soupirent devant tant de barbarie consommée... Heureusement, cette étrange réalité baigne souvent dans un climat de fête tout à fait inconnu dans le monde dit civilisé, qui, dans sa triste logique, ne comprend pas les attitudes ludiques d'un monde originellement marqué par la catastrophe. Le tiers-monde ne vit-il pas pourtant dans l'imaginaire? Dans l'Afrique subsaharienne, les morts ne participent-ils pas aux danses folles que les vivants exécutent sur des musiques étonnamment gaies? Au-delà des facteurs socio-économiques les plus pessimistes, au creux de sa misère que l'on regarde comme un miroir, le tiers-monde pauvre n'offre-t-il pas paradoxalement l'image d'un authentique optimisme? Et si elle était la seule force capable d'infirmer les scénarios les plus noirs?

10

CHAPITRE

1 :

LE TIERS-MONDE ET LES ENJEUX GÉOPOLITIQUES

tiers-monde est entré dans la 'géo-histoire'. Ainsi, de 1960 à 1980, 'tiers-monde' correspondait "le plus souvent à l'idée que la pauvreté qui caractérise les pays sous-développés est la conséquence de la domination économique et politique qu'exercent les pays développés impérialistes". Dans les années 1990, "pour l'opinion qui entrevoit le monde par le tourisme et par les médias, le mot 'tiers-monde' désigne plus ou moins confusément tous ces pays où la misère du plus grand nombre est évidente, et surtout celle des femmes et des enfants ". À notre époque de crise profonde, marquée par l'existence au sein des pays industrialisés de ce que l'on appelle le quart-monde, c'est-à-dire l'univers des exclus de toutes sortes, " l'idée du tiers-monde (u.) s'apparente, hélas, à celle de la Barbarie" (Op. Cit.) comme si l'on devait hiérarchiser la pauvreté... En fait, cette perception médiatique ne signifie nullement quelque évolution du tiers-monde, éternelle Périphérie du Centre qui le domine toujours (qui l'exploite toujours...) et le condamne pour avoir pérennisé sa pauvreté. En effet, on pourrait ne pas s'embarrasser de l'attribut pauvre que l'on a accolé à tiers-monde: le vrai tiers-monde, celui qui le reste et sans doute le restera longtemps, est forcément pauvre. Ce qui a changé, c'est peut-être la fin d'un espoir, c'est le passage imperceptible du tiers-mondisme à un triste survisme.

A

u fil des décennies, comme le souligne Y. Lacoste (1993), le mot

11