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Le Tour du monde en famille

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226 pages

LE 16 novembre 1795, mon père, capitaine au long cours et propriétaire du Platon, beau trois-mâts de huit cent cinquante tonneaux, c’est-à-dire capable de porter une charge de huit cent cinquante mille kilogrammes, sortait, sous toutes voiles, du port de La Rochelle, par une faible brise de l’est.

Ma mère, mes sœurs, mes frères et moi nous étions à bord, non point seulement pour aller jusqu’en rade et revenir ensuite à terre, après les adieux, mais pour faire un voyage autour du monde, en passant par le cap de Bonne-Espérance et par le cap Horn.

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À propos deCollection XIX
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Joseph Maranze
Le Tour du monde en famille
CHAPITRE PREMIER
OU L’AUTEUR DE CES SOUVENIRS PARLE DE SES PREMIÈRES IMPRESSIONS SUR MER PAR LE BEAU TEMPS ET PAR LA TEMPÊTE
LE 16 novembre 1795, mon père, capitaine au long cou rs et propriétaire duPlaton, beau trois-mâts de huit cent cinquante tonneaux, c’ est-à-dire capable de porter une charge de huit cent cinquante mille kilogrammes, so rtait, sous toutes voiles, du port de La Rochelle, par une faible brise de l’est. Ma mère, mes sœurs, mes frères et moi nous étions à bord, non point seulement pour aller jusqu’en rade et revenir ensuite à terre , après les adieux, mais pour faire un voyage autour du monde, en passant par le cap de Bo nne-Espérance et par le cap Horn. Trois années devaient, selon les prévisions d e notre cher capitaine, être absorbées par ce trajet ; mais, hélas ! les événeme nts déjouèrent d’une singulière manière ces prévisions ! Notre capitaine ne possédait pas seulement le vaiss eau, mais aussi sa cargaison. Il se trouvait ainsi, bien plus que la plupart de ses confrères en navigation, « maître après Dieu à bord de son navire ». Il pouvait jeter l’ancre où bon lui semblait, toucher à tel port ou à tel autre (c’est ce qu’on appelle fai re escale), remettre à la voile à son heure, sans avoir de comptes à rendre à personne, p uisqu’il était son propre armateur. Non moins que la liberté d’action dont il jouissait , sa bonté, sa complaisance extrême nous donnaient toutes les garanties possibles de fa ire un voyage agréable et pittoresque, d’autant plus que sa fortune très cons idérable lui permettait de satisfaire toutes nos fantaisies, même celles qui eussent pu p araître ruineuses à l’escarcelle de tout autre. Quelle joie, pour nous, à notre âge, qu e la certitude de plusieurs années d’école buissonnière sur mer et sur terre, dans tou s les océans et dans toutes les contrées du monde ! Quels enfants eurent jamais dev ant eux une pareille perspective ! Mes frères, Jean, âgé de quinze ans, et Louis, de d ix-huit, moi Joséphine, qui en comptais seize, et mes sœurs Lucile et Jeanne, deux jumelles de douze ans, nous n’étions point, avec notre mère, les seuls passager s du bord. Ma mère, qui comptait alors trente-six ans, avait auprès d’elle trois de ses amies, accompagnées de leurs maris, de bons amis de mon père, et leurs enfants, en général plus âgés que nous, puisqu’ils comptaient le plus jeune seize ans et l’ aîné vingt-quatre. Ces jeunes gens et ces jeunes filles étaient au nom bre de quatorze, dont sept fils. Enfin notre groupe de terriens se trouvait complété par de fidèles serviteurs, braves paysans et paysannes du Poitou et de la Vendée, gen s mariés qui avaient supplié leurs maîtres de leur permettre de les suivre en me r accompagnés de leurs enfants déjà capables, par leur âge, de partager nos jeux à l’occasion et, en tout temps, de rendre des services. A cette époque de guerre maritime, nous avions à re douter de voir lePlaton enlevé par l’ennemi, son équipage jeté sur les pontons ang lais — horribles prisons ! — et ses passagers traités en prisonniers de guerre. Ces ris ques terribles, mon père s’était efforcé de les écarter dans la mesure du possible e n faisant l’acquisition duPlaton, navire de construction anglaise, que Surcouf, le pl us célèbre de nos hardis corsaires, avait amariné par surprise. Ce trois-mâts était, en effet, un très fin voilier, capable de gagner en vitesse la plus rapide frégate. Mais un autre risque encore était à redouter, celui de nous voir, dans les archipels
de l’océan Indien, attaqués par des sauvages habile s à conduire leurs pirogues. Pour parer à ce danger, mon père avait armé son nav ire de six pièces de canon et recruté un équipage d’environ soixante matelots intrépides et soigneusement choisis. Pour capitaine en second, nous avions un jeune mari n de La Rochelle, nommé Jean David, capitaine au long cours, et pour second lieu tenant Pascal Beaulieu, natif de Marans, petite ville maritime du pays d’Aunis, sur la Sèvre-Niortaise, frontière naturelle du sud de la Vendée, alors en pleine insurrection r oyaliste. Beaulieu n’était que maître au grand cabotage ; mais ses connaissances professi onnelles eussent pu lui permettre d’exercer un commandement au long cours. Le temps seul lui avait manqué pour passer les examens de rigueur, et mon père fai sait de lui le plus grand cas. Peut-être ne sait-on pas la signification précise d e certaines expressions que je viens d’employer. Je dirai donc que naviguer au petitcabotage,c’est-à-dire de cap en cap, car le mot cap dérive decabo, mot espagnol de même signification, c’est se rendr e, pour ainsi dire sans perdre de vue la terre, d’un port à un au tre sur le littoral du pays auquel on appartient, et seulement dans une région déterminée . Ainsi un Français riverain de l’Océan et maître au petit cabotage a le droit d’ex ercer sa profession de Bayonne à Brest, par exemple ; mais il n’a pas celui de navig uer sur la côte française de la Manche, à plus forte raison dans nos eaux de la Méd iterranée. De même, un maître au cabotage de la région méditerranéenne n’a pas le droit de naviguer sur nos côtes de l’Océan ou de la Manche. Au contraire, un maître au grand cabotage possède ce droit. Enfin un capitaine au long cours, dont l’ins truction technique est beaucoup plus étendue, peut légitimement conduire un navire dans un port quelconque non seulement de France et d’Europe, mais du monde enti er. Notre sortie du port avait eu lieu dans des conditi ons si favorables qu’un esprit superstitieux, n’eût pas manqué d’y voir un heureux présage. La brise était égale et faible, le ciel sans nuages et la mer si calme que les navires lointains miraient les hautes pyramides de leur voilure jusque dans nos pa rages. Peu à peu la terre devenait silencieuse, et nous n’entendîmes bientôt plus, à intervalles réguliers, que le bruit argentin d’une houle imperceptible se brisant à tribord sur le sable du rivage. Puis ce bruit ne fut plus qu’un murmure qui s’éteignit à son tour dans l’éloignement. Tout, alors, autour de nous, n’eût été que silence, si pa rfois des perles liquides n’avaient rejailli sous le passage de notre étrave. Seule, assise à l’arrière, je regardais tour à tour le ciel bleu, où volaient lentement quelques mouettes paresseuses, les falaises qui s’é loignaient à l’arrière, les côtes, de plus en plus distinctes, des îles d’Oléron et de Ré , desquelles nous nous rapprochions en voguant vers le pertuis d’Antioche qui les sépar e l’une de l’autre, ou bien la mer qui, d’abord vert sombre, se montrait main tenant d ’un bleu frais et brillant. Parfois aussi je cessais de voir, parce que je frémissais à la pensée soudaine de la profondeur croissante des eaux sous la quille du va isseau qui nous portait, ou parce que je tressaillais tantôt de crainte, tantôt d’all égresse, à la pensée des risques que j’étais appelée à courir, ou des plaisirs qui m’att endaient tout là-bas, derrière la ligne de rencontre du ciel et de l’Océan. Plusieurs heures s’écoulèrent ainsi, dans l’inactio n du corps et dans la vie de l’esprit ; et quand la nuit fut près de se faire, l e soleil venant de disparaître dans la mer au milieu de vapeurs empourprées, je me retrouvai à l’avant du navire, sur le sein de ma mère. Ma surprise fut grande de lui voir verser des larme s silencieuses en regardant du côté de la terre ; mais ce sentiment d’étonnement f ut de courte durée, car, tous les
passagers se trouvant groupés autour de nous, mon p ère prononça d’une voix presque basse ces paroles, qui sont encore présente s à mon esprit : « Là-bas, dit-il, cette ligne bleuâtre que vous dis tinguez encore, c’est la terre de France, la terre de nos pères. Droit devant nous, i nvisible, se trouve la ville illustre des grands Rochelais d’autrefois. Ici, à gauche, s’éten dent les côtes de la Vendée, où Bleus etBlancs,martyrs d’une idée, s’égorgent pour accompl ir ce que dans nobles chaque camp l’on considère comme un impérieux devoi r ; et, plus loin, du nord au sud-est, à deux cents lieues dans le brouillard qui s’élève, nos troupes défendent la frontière. Quelles luttes gigantesques ! et que d’h éroïsme déployé ! Quel sera le prix de tant de sacrifices ?... Ah ! puissions-nous, ter re sacrée ! te revoir, et te revoir dans le bonheur et la paix ! » En achevant de parler avec une émotion communicativ e qui me fit comprendre, si elle ne m’inspira sur l’heure, l’amour de la patrie , mon père se découvrit, et tous les hommes, avec lui, saluèrent la France. Pendant ce temps, la nuit continuait de répandre se s ombres ; et bientôt les phares firent flamboyer leur étoile lointaine, tandis que la voûte céleste allumait ses myriades de feux. Alors la brise de terre tomba, et celle du large co mmença de se faire sentir, moirant d’abord la mer, puis, à mesure qu’elle prenait de l a force, faisant onduler sa surface. La houle prit ainsi naissance, balançant lentememen t notre vaisseau, dont la haute mâture traçait dans le ciel des courbes d’abord peu développées, qui prirent progressivement plus d’importance. A ces premiers balancements j’éprouvai un grand tro uble. Il me semblait que cette énorme masse de bois, d’espars et de toile naissait à la vie ; et quand un peu plus lard, sous une nouvelle orientation de la voilure, je vis lePlatonà l’action du soumis gouvernail, comme un cheval fougueux l’est à celle du mors, courir dans la plaine liquide coupée de fossés de plus en plus profonds, l’illusion devint complète : je me crus emportée par un coursier que domptait la volon té de l’homme, d’un homme ; et cet homme était mon père ! Il y eut du ravissement et de la terreur dans mes i mpressions de ce moment ; mais quand, la pointe nord-est de l’île d’Oléron ayant é té doublée, le trois-mâts mit le cap au sud, il reçut par tribord la brise fraîchissante , et se mit à rouler dans une houle de plus en plus creuse. Alors mon trouble, mêlé d’enth ousiasme, changea promptement de nature ; de moral il devint purement physique ; et ce malaise grandit ; il devint souffrance, m’étreignit le cœur, me troubla la vue, me mit de la sueur aux tempes, rendit mes jambes tremblantes et me procura d’abomi nables vomissements, qui me firent croire à une mort prochaine, quand je n’étai s atteinte que des premiers effets du mal de mer. Quel temps s’écoula pendant lequel je n’eus d’autre pensée qu’une souffrance affreuse ?... Quinze jours, me dit-on un peu plus t ard... Et l’on ajouta que je n’avais point été seule éprouvée, que ma mère, mes frères, mes sœurs et nos amis l’avaient été non moins cruellement que moi ; mais que, maint enant, j’étais aguerrie contre la mer, longtemps bouleversée par une tempête qui avai t atteint sa plus grande violence le surlendemain de notre sortie du port. Et l’on me disait vrai ; et deux jours ne s’étaient pas écoulés que je me sentis le pied marin. Alors je pus jouir dans leur plénitude des impressi ons de ma situation nouvelle... mais aussi des terreurs affreuses d’une seconde tem pête qui menaçait de nous jeter à
la côte de l’île Madère. Cette tourmente, je n’entreprendrai point de la déc rire ; mais je dirai que, malgré son proverbial sang-froid de marin éprouvé, mon père, n otre capitaine, ne parvint point à celer entièrement son inquiétude, et que le moment vint où je vis la plupart des passagers agenouillés sur le pont comme de malheure uses créatures, n’attendant plus que la mort, tandis que les autres, se tenant embrassés, s’adressaient des adieux trempés de larmes. Et cela dura deux jours, au cours desquels la coque du vaisseau gémissait comme un géant qui agonise, tandis que les mâts subissaie nt de graves avaries. Le moment vint même où la mâture tomba sur le plat-bord comme une forêt qui s’écroule. Sous le ciel couleur de plomb et zébré de prodigieu x éclairs, la mer, couverte d’écume, avait la blancheur de la neige. Le vent hu rlait la mort. Soudain, emporté dans un tourbillon comme un fétu, le vaisseau se mit à tournoyer avec une vitesse croissante... Sous l’effet d’une t rombe, la mer s’était creusée en un vaste entonnoir sur la pente effrayante duquel nous descendions, pendant qu’un cri d’horreur sortait de toutes les poitrines. A ce mom ent affreux de l’engloutissement, dans chaque famille l’on s’étreignait en pleurant. Mais le gouffre peu à peu se combla, se nivela ; et le moment vint où nous nous vîmes so us un ciel bleu, dans un calme plat. Oh ! dans la brusque transition d’un danger m ortel à une sécurité parfaite, qu’il semble bon de vivre ! Dès le lendemain de la tourmente, j’écrivis les not es qu’actuellement je mets à jour, et les complétai bientôt par les deux croquis qui a ccompagnent ces pages. Ces dessins, que je crois très exacts, donnent un corps , pour ainsi dire, aux souvenirs que je conserve des débuts de mon voyage autour du mond e. Pour cette raison, je me félicite d’avoir, dès l’âge de six ou sept ans, pri s plaisir à cultiver un art dans lequel je suis loin d’exceller, mais qui est en lui-même char mant... ne serait-ce que, ô musiciens instrumentistes ! parce qu’il ne fait le désespoir de personne.
CHAPITRE II
QUI EST LONG ET DANS LEQUEL IL EST PARLÉ D’UNE ILE, D’UN PRINCE, D’UN MATELOT, DE DEUX REQUINS ET D’UN « MIDSHIPMAN ».
NOTRE capitaine aurait voulu, pour remplacer la mâtu re du vaisseau, atterrir à Madère, que nous avions en vue à dix lieues dans l’ est ; mais, outre l’impossibilité de diriger lePlaton,privé de toute voilure, une nouvelle tempête nous assaillait. Il fallut céder à sa violence, tout en tâchant d’atteindre les îles Canaries, qui gisent à environ cinquante lieues au sud de Madère. Le vent nous y portait. Selon les vues de nos parents, une école devait êtr e installée à bord pour notre usage à tous, gamins et fillettes, jeunes filles et jeunes gens ; car s’instruire est une nécessité en même temps qu’un grand charme, et, d’a illeurs, l’oisiveté est une bien mauvaise conseillère ; mais les circonstances criti ques dans lequelles nous nous trouvions ne permettaient pas de réaliser immédiate ment ce projet. Par suite, pendant que messieurs nos camarades se livraient à la lectu re, nos mères nous rabattaient sur les travaux de couture, de broderie, de réparation de vêtements et même d’opérations culinaires, toutes connaissances plus nécessaires à notre sexe que les sciences mathématiques et la haute littérature. Ce genre de travaux est d’autant plus le fait de la partie féminine de l’humanité qu’il permet, tout en s’y livrant, d’écouter autrui non m oins que de lui donner la réplique. Causer est un plaisir auquel nous nous livrons avec tant d’entraînement que nous nous croyons charmantes au possible, alors qu’en ré alité nos auditeurs masculins, tout en ayant assez de force sur eux-mêmes pour nou s supporter et même sourire à notre babil, nous trouvent insupportables — sauf le cas où, pour leur malheur, ils sont bavards eux-mêmes. Je dis pour leur malheur, parce que je n’ai point d’estime pour les messieurs atteints d’un pareil défaut : le bava rd ne peut être ni franc ni sincère. Celte opinion, je la tiens de ma mère. « Veillez sur vous, mes filles ! nous disait-elle s ouvent sur ce même sujet. Sachez bien que l’on fait preuve d’autant d’esprit en sach ant écouter qu’en parlant même d’une manière agréable. Que jamais votre langue n’a ille plus vite que votre cerveau ! On est toujours sot quand on parle n’ayant rien à d ire. Ne l’oubliez pas. » Elle nous disait aussi : « N’abusez jamais du rire. Rire sans motif est une preuve de niaiserie en même temps que de manque de dignité. Rire pour cacher qu e l’on ne parvient pas à comprendre ce qui vous est dit n’est pas moins fâch eux. Ne riez donc ni ne répondez à un langage dont vous ne comprenez pas le sens. Un homme doué de valeur n’épousera jamais ni une bavarde ni une nigaude. » Ma mère parlait ainsi ; et comme mes sœurs et moi-m ême, malgré mes simples seize ans, nous avions ce grain de fierté qui inter dit de donner prise au dédain, j’ai le droit de dire que, de toutes les jeunes filles du b ord, nous étions les moins portées à rire sans motif de ce qui nous était dit, et à parl er sans avoir en vue d’être utiles ou agréables. Par suite, plus, peut-être, que nos compagnes, nous prenions plaisir à goûter le charme d’une conversation attachante, et je dois à l’attention que je mettais à écouter, de me rappeler encore aujourd’hui avec fidélité ce qui fut dit en ma présence au sujet de Madère.
Ce jour-là, le vent était modéré, le navire démâté continuait sans encombre sa route vers les Canaries, et il pleuvait d’une manière int ense, comme nous le voyions à travers les hublots qui éclairaient l’entrepont. Me s amies et moi, sous la direction de nos mères, nous faisions courir notre aiguille dans la toile ou la laine, tandis que nos frères et nos pères prêtaient une oreille attentive à ce que disait notre capitaine. — Madère, disait-il,Madeira,mot qui signifie pays boisé, était naguère couvert e de forêts presque impénétrables. Un incendie qui s’y d éclara détruisit toute cette végétation. Cet incendie ne dura pas moins de sept ans. Les cendres, sans doute, valurent au sol son extraordinaire fertilité. — Quels sont les produits de cette île ? demanda q uelqu’un, et à quelle puissance Madère appartient-elle ?  — Elle appartient au Portugal, répondit mon père. Des Anglais la découvrirent en 1344, mais elle devint possession portugaise en 141 8 ou à peu près, et depuis ne sortit jamais de leurs mains. « Ses productions sont très variées, grâce aux troi s rivières qui l’arrosent et à son climat délicieux. On y trouve le palmier, le dattie r, le bananier, le caféier, l’oranger, le pêcher, la canne à sucre et toutes les plantes des régions tropicales. Les abeilles y sont très abondantes, et, par suite, le miel et la cire concourent à la richesse publique. La vigne, qui s’y montre très prospère, n’est pas u n produit naturel de l’île. Elle y fut importée de Grèce par les Portugais, en 1445, et pr oduit un vin célèbre, que tout le monde connaît au moins de nom. Grec par son origine, le vin de Madère se trouve ai nsi assez proche parent de celui de Malvoisie, récolté dans l’île grecque de ce nom. C’est dans un tonneau de Malvoisie qu’un prince ang lais, le duc de Clarence, frère d’Édouard IV, roi d’Angleterre, mourut. Ce prince a vait été condamné à mort pour avoir tenté de se soustraire à l’autorité de son frère en épousant la fille d’un prince puissant, Charles le Téméraire, mais on l’avait laissé libre de choisir son supplice. Il demanda, dit-on, à être noyé dans une cuve remplie de ce vin délicieux. Cela se passait en 1478. » Cette anecdote fut parmi nous l’occasion d’exclamat ions d’horreur. Il nous semblait que mourir ainsi fût une honte. On était d’accord s ur ce point que pareille fin pouvait être digne d’un ivrogne, et sur cet autre que tombe r sous le glaive devait être le désir d’un homme fier obligé de quitter violemment cette vie. Quelqu’un enfin fit observer que l’on devait peut être voir dans ce choix étrang e le désir de passer, sans le savoir, sous l’influence de l’ivresse, de la vie dans la mo rt ; mais à considérer cette supposition comme fondée, il fallait reconnaître qu e chaque goutte absorbée de ce nectar devait faire éprouver au patient non moins d ’horreur qu’un poison véritable. Bref, la conversation revint à l’île de Madère. La population de Madère est d’environ cent mille ha bitants, nous fut-il dit. Son industrie est très artistique dans une de ses branc hes principales, puisque cette branche a pour objet la fabrication de fleurs en ci re, admirablement colorées et nuancées, mais qui doivent singulièrement redouter les atteintes d’un chaud rayon de soleil ! L’île est d’origine volcanique ; et, de même que se s falaises s’élèvent tout droit à une grande hauteur, la mer qui les bat est immédiat ement très profonde. On considère Madère comme un cratère éteint. Elle a moins de vingt lieues dans un sens et six da ns l’autre. Un pic de huit cent cinquante toises la domine, c’est le Rivo. Funchal, sa ville principale, est un port qui ne ma nque pas de ressources, et nous
eussions pu y réparer aisément nos avaries. — Tout ceci est fort intéressant, mon cher capitai ne, vint à dire l’un des passagers, et il ne vous reste plus qu’à nous indiquer la posi tion exacte de Modère.  — Il est facile de réparer cette omission, et je v ais le faire de mémoire, répondit mon père. e Madère est située à 35° 45’ de latitude nord et ent re les 19e et 20 degrés de longitude occidentale, à compter de Paris ou de Lon dres, je ne me le rappelle plus ; mais je peux consulter mes cartes. » Ce renseignement fut l’occasion de nombreuses quest ions ayant pour objet les lignes imaginaires tracées dans le ciel et sur la s urface de notre globe, lignes au moyen desquelles les astronomes, les explorateurs t errestres et les marins parviennent à trouver leur chemin dans le monde, et sans lesquelles nulle carte céleste et nulle carte géographique ne pourraient ê tre établies avec quelque exactitude. A l’époque si lointaine à laquelle se rapporte cett e partie de mes souvenirs, l’instruction n’était point, il s’en faut de beauco up, aussi répandue que de nos jours. Ce que j’entendais avec infiniment d’intérêt, n’int éresserait plus personne. J’en félicite la nouvelle génération, bien que je croie que l’ins truction concourt dans une bien plus faible mesure que l’éducation à la valeur des homme s et, par suite, à la grandeur d’un pays. Peut-être pensé-je ainsi parce qu’un esprit t rès ouvert a exprimé devant moi cette opinion qu’une douzaine de vrais savants dans chacune des branches de la science suffirait largement à la satisfaction des b esoins matériels d’une nation, tandis que pour son bonheur moral il serait nécessaire que les trois quarts au moins de ses membres pussent être à bon escient diplomés braves gens. Quoi qu’il en soit, le lendemain du jour où fut ten u cet entretien, une faible brise du nord-nord-est agissait sur la misaine et les focs, voilure de fortune qui venait d’être péniblement établie. Pas un nuage ne voguait au cie l, et la mer apaisée miroitait sous l’éclat d’un radieux soleil. Assis sur la dunette, nous rêvions à notre guise ou regardions notre sillage, à peine perceptible, parce que notre marche était très lente. Pour mon compte, j’étais en esprit transportée à La Rochelle, et croyais voir ses tours plusieurs fois séculaires, dont deux limitent l’étroite entrée du port, son port lui-mêm e, à basse mer encombré de barques de pêche et de navires de commerce dont les voiles larguées séchaient au vent, et, bien au delà, au nord-ouest, la pointe des Minimes, enfin, plus près, la fameuse digue de Richelieu, dont, au retrait de la marée, les ves tiges se montrent pour se couvrir bientôt de pêcheurs de coquillages. Je revoyais aus si le canal Maubec de la vieille cité huguenote, canal rétréci à son entrée et fermé par les vannes d’une écluse destinée, en livrant passage à un courant impétueux , au dévasement du port. Je revoyais cela et le quartier Saint-Jean, et la rive ; toutes choses que si souvent j’avais contemplées de la fenêtre de ma chambrette, et que, peut-être, je ne reverrais jamais. Des larmes que je versais sans en avoir conscience obscurcissaient mon regard, quand j’entendis parler autour de moi de poissons m onstrueux. Ils se montraient, disait-on, dans notre sillage. J’entendais, mais n’ écoutais guère, quand un cri d’effroi jeté par ma mère m’arracha soudain à ma rêverie. Alors, à mon tour, j’éprouvai un vif sentiment de c rainte ; car, à portée de pistolet, comme je l’entendais dire à un matelot, penché, au milieu des passagers, sur le couronnement de l’arrière, se montrait une bande de ces êtres aquatiques appelés requins, que je savais être si redoutables même aux plus habiles nageurs.