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Le Tripot doré de la rue Royale

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308 pages

Ceci se passait dans la nuit du mardi 5 au mercredi 6 février de l’année 1884.

Ils étaient une trentaine de convives réunis autour d’une table surchargée de viandes, de fruits et de vins dans un salon particulier du Cercle de la rue Royale, un des plus luxueux tripots dorés de la capitale, et, bien qu’au dehors l’aube commençât à luire, le joyeux souper ne semblait pas près de prendre fin.

De fait, les épaisses tentures, bouchant hermétiquement les fenêtres, ne laissaient filtrer aucune parcelle de la clarté matinale et prolongeaient indéfiniment la nuit obscure — la nuit toujours favorable aux orgies.

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Clément Casciani
Le Tripot doré de la rue Royale
Paris bohème
I
Ceci se passait dans la nuit du mardi 5 au mercredi 6 février de l’année 1884. Ils étaient une trentaine de convives réunis autour d’une table surchargée de viandes, de fruits et de vins dans un salon particu lier du Cercle de la rue Royale, un des plus luxueux tripots dorés de la capitale, et, bien qu’au dehors l’aube commençât à luire, le joyeux souper ne semblait pas près de p rendre fin. De fait, les épaisses tentures, bouchant hermétique ment les fenêtres, ne laissaient filtrer aucune parcelle de la clarté matinale et pr olongeaient indéfiniment la nuit obscure — la nuit toujours favorable aux orgies. Car c’était une orgie qui réunissait là l’élite du club ultra-aristocratique : le marquis de Chaufremont fêtait son dernier louis. Au Cercle de la rue Royale,il est d’usage que tout décavé célèbre dignement sa ruine définitive par un souper ou ses amis les plus intimes sont conviés ; et le noble marquis que nous venons de nommer, ne voulant pas r ompre avec l’usage antique, avait commandé ce souper pour annoncer solennelleme nt à ses plus chers camarades que, de ses quatre millions de fortune, i l ne lui restait plus un maravédis. De vieille et authentique noblesse, le marquis de C haufremont avait, depuis les six années qu’il fréquentait le Cercle, follement gaspi llé son patrimoine sur le tapis vert des tables de jeu ; déjà même la dot de sa femme se trouvait fortement ébréchée, quand celle-ci, lasse enfin, avait demandé et obten u sa séparation de biens après avoir signifié à son trop prodigue mari que, désorm ais, sa bourse lui était définitivement fermée. Celui-ci s’était mordu les ongles. Ce coup était du r autant qu’inattendu ; et, par une étrange fatalité, il le frappait précisément à ce m oment où, âpres de longues études sur la théorie des jeux de hasard, il voulait mettr e en pratique une combinaison dont il était assuré du succès. Mais le joueur endurci ne s ’avoua pas vaincu. — Il me reste ma fille, avait-il pensé en recevant le papier timbré qui lui signifiait le jugement de séparation, ma fille Rolande qui est po ur le moins aussi joueuse que l’est son père. Madame mon épouse me coupe les vivres — s oit ! Nous verrons bien si la mère pourra refuser à sa fille ce que la femme refu se au mari. Et il avait glissé le papier timbré dans sa poche s ans s’inquiéter outre mesure de cette séparation qui, le privant tout à coup de la fortune de sa femme, rendait sa ruiné définitive et le classait dans le grand bataillon d es décavés. Donc les amis du marquis festoyaient joyeusement. L’ivresse allait bon train. Déjà les vins fins et le Champagne faisaient luire tous les regards ; une sur excitation nerveuse s’emparait de tous les convives ; les lazzis, les propos sarcastiques et licencieux s’échangeaient sans inte rruption d’un bout de la table à l’autre, et les verres s’emplissaient, se choquaien t, se vidaient, se remplissaient avec la même continuité et le même entrain. Quelques convives cependant commençaient à se senti r alourdis par les fumées capiteuses et s’affaissaient sur leur siège, la têt e inclinée sur la poitrine, la lèvre pendante, violette encore des traces du vin qui gli ssait en gouttelettes sur le plastron de leur chemise dont la blancheur se maculait de ta ches et de sillons rougeâtres. De ce nombre étaient Bois-Hubert, grand viveur et n oceur extra-chic qui croquait gaiement un récent héritage ; Saint-Gal, ruiné à vi ngt, ans, très en relief dans le monde par ses amours avec la vieille comtesse d’Att eil, richissime douairière fort laide mais qui avait le bon esprit d’entretenir magnifiqu ement son jeune amant très versé
dans l’art d’accommoder les restes ; le duc de Mora si, jeune pschutteux qui menait la mode, chef incontesté de la « poisse » contemporain e, célèbre dans les deux mondes par ses habits poult de soie puce ; le petit Yves d e Croix-Palaye, adolescent au visage timide, au menton imberbe, — de noblesse authentiqu e, mais absolument dépourvu de fortune et vivant difficilement au jour le jour. On ne lui connaissait pas de maîtresse, mais en revanche il était affectionné et protégé de tous les hommes — à cause de la douceur de son caractère, sans doute. O n le surnommait fréquemment Ganymède et il ne s’en fâchait pas. D’autres, vieillis sous le harnois résistaient plus énergiquement aux libations alcooliques et, sans paraître aucunement incommodés , continuaient à boire ferme. Parmi ceux-ci on remarquait Iverna-Loran dont la fe mme magnifique constituait le plus clair de ses revenus ; Krontzki, boyard russe, personnage fort énigmatique sur le compte duquel on ne possédait aucun renseignement p récis, arrivant en ligne directe du palais impérial de Pétersbourg ou des mines de S ibérie — mouchard ou ex-forçat que l’on fréquentait plutôt par crainte que par sym pathie ; lord Mac-Clifdl, un Anglais original, de provenance aussi louche que Krontzki l e boyard, qui dégonflait chaque soir sur le tapis vert son portefeuille bourré de b anknotes ; le prince de Sagde, dont la noblesse remontait aux croisades, puissamment riche , très en vue dans le monde parisien, mais abîmé, usé avant l’âge par une vie d e noces et d’excès — possesseur d’ailleurs des plus beaux attelages de Paris ; le v icomte d’Altaria, qui avait traîné pendant de longues années son existence dans une dè che phénoménale, mais qui, depuis plusieurs mois, avait réalisé au jeu des bén éfices prodigieux grâce auxquels il installait ses maîtresses dans de luxueux hôtels du quartier des Champs-Elysées, achetés et payés deniers comptants ; le jeune vicom te de Trégozec, ruiné de bonne heure, lui aussi, pourchassé sans pitié par des fou rnisseurs exaspérés auxquels il affirmait avec aplomb qu’il attendait l’héritage im aginaire d’un oncle non moins imaginaire. Depuis longtemps ce dernier, ne pouvant plus mettre un pied dehors sans se voir immédiatement saisi au collet par des créan ciers féroces, avait trouvé commode d’établir son domicile dans le fumoir du’ C ercle où il dormait paisiblement jusqu’au soir couché sur un canapé. Il y avait aussi l’excentrique marquis de Bézé-Fieu x, qui se prétendait illuminé et qui tirait les cartes pour prédire l’avenir à ses amis — un rêveur philosophique à moitié, fou et par cela même beaucoup plus sage que les éce rvelés qu’il fréquentait ; quelques gentilshommes bien titrés, tels que le com te de Phar, le baron de Gœttinguer, le sénateur baron Houssaye de Moménie, le député astronome Bisch-Chelem,le puissant raffineur Lebeaussay, l’ex-minis tre Pérèle, riches, honnêtes encore pour la plupart, mais que la passion effrénée du je u menaçait de conduire rapidement à une catastrophe. Enfin, pour compléter dignement cette réunion hétér oclite d’éminents personnages et de chevaliers d’industrie, de joueurs naïvement honnêtès et de grecs fieffés, de fils de preux et d’aventuriers sortis de l’écume de l’Eu rope, on apercevait les fortes moustaches de deux hidalgos portant des noms de cig ares, et on remarquait les figures glabres de rastaquouères, nobles exotiques, barons du Saint-Empire, grand-croix de l’ordre de Saint-Charles de Monaco, mahara jahs de Chandernagor, tous tarés, tous ruinés par l’abolition de l’esclavage — si toutefois l’abolition de l’esclavage a jamais ruiné quelqu’un — vivant d’emprunts, d’exp édients frisant l’escroquerie, exploitant leur réputation passée et fort problémat ique de grands seigneurs, et mettant à contribution l’amour-propre et la vanité de tous ces parvenus de la finance, banquiers et droguistes en gros, que la manie des n obles fréquentations de noms
ronflants avait fourvoyés là. A l’un des bouts de la table siégeait le noble amph itryon, le marquis de Chaufremont, avec son perpétuel dandinement de tête , son regard railleur et son énigmatique sourire. Bien qu’il affectât la gaieté, on devinait facilement qu’il était préoccupé et qu’il machinait dans sa tête quelque c ombinaison pour se tirer d’embarras. Au milieu de cette fine fleur duhigh-life, leselected de l’almanach de Gotha, au milieu de toutes ces figures blafardes, abruties qu elques-unes, suant la paresse, puant le vice, trônait celui que l’on appelait le g ros baron. Une des plus importantes personnalités du club, ce gros baron. Descendant de l’illustre famille des Puy de Maulnes, qui avait compté parmi ses membres plusieu rs pairs de France, il avait acquis sur ses amis, grâce à son aplomb et à son ba gou, une incontestable supériorité dont il savait se servir à l’occasion. Très intime avec le président du Cercle, il fréquentait les salons de jeu depuis de longues ann ées ; il y commandait en maître, et chacun recherchait son amitié. Tous d’ailleurs s’ac cordaient à le reconnaître comme un excellent garçon, aimant à rendre service, le cœ ur sur la main et la bourse ouverte à ses amis. Grand, fort, le ventre légèrement bedon nant, il réalisait par excellence le type du bon vivant. Mais ses yeux aux éclats rapide s et fuyants, aux clignements excessifs, son front déprimé, sa lèvre inférieure l égèrement pendante indiquaient chez cet homme des passions violentes et tumultueuses, d es vices cachés. Toutes les nuits le baron jouait gros jeu et gagnai t souvent — un peu trop souvent peut-être. Mais il savait dépenser en grand seigneu r son gain bien ou mal acquis. Seul des convives, avec le marquis de Chaufremont, le baron ne se grisait pas. Il paraissait joyeux et répondait avec esprit et bonne humeur aux saillies qui s’adressaient à sa personne. Cependant une vague pr éoccupation, quelque chose comme une attente impatiente, se lisait sur son vis age, et son regard inquiet se reportait sans cesse soit vers la porte d’entrée, s oit vers la figure impassible de Chaufremont. Enfin un dernier personnage, beaucoup plus étrange que les autres, complétait cette scène. Bien qu’il fût revêtu d’habillements d’homme , ses seins rebondissants, sa figure féminine, ovale, régulière, fine et belle, s es longs cheveux noirs ramenés en masse au sommet de la tête disaient assez que c’éta it une femme. C’était en effet la toute jeune Crevette, la maître sse dévouée du baron Puy de Maulnes. Et c’est sans exagération que nous disons « dévouée » : cette fille, qui comptait à peine dix-sept printemps, avait pour le gros baron un amour fou, un attachement bête, une fidélité de chien. Peu d’années auparavant elle avait été ramassée par lui dans le ruisseau, couverte de haillons, mourante de faim. Il l’avait nettoyée, il l’avait rassasiée, il l’avait habillée, il en avait fait sa maîtresse. Depuis cette époque sa reconnaissance pour lui ne s’était pas démentie un seul instant. Elle avait refusé bie n des fortunes, bien des offres éblouissantes, elle avait résisté à bien des tentat ives de séduction. Sans se lasser, elle avait suivi le baron partout et toujours, part ageant la bonne comme la mauvaise fortune, l’aidant de tout son pouvoir dans ses beso gnes louches et ténébreuses, sans même s’inquiéter de savoir si c’était bien ou mal. Qui était-elle ? d’où venait-elle ? Elle-même ne sa vait que peu de choses sur son origine. Dans sa jeunesse sa mère l’avait amenée de Russie à Paris. Cette dernière avait entrepris ce voyage dans l’esp oir de retrouver son mari, Ivan Roloff, agent secret de la police du czar, qui avai t dû fuir précipitamment de Pétersbourg pour éviter la vengeance des nihilistes .
Ce policier, en effet, après s’être fait affilier à un complot, avait livré les conjurés dont une partie avait été pendue. Mais ceux qui pur ent s’échapper jurèrent sa mort. Attaqué la nuit dans sa propre maison il n’eut que le temps de se dérober par une porte secrète ; et, poursuivi, traqué par ses ennem is, il put à grand’peine atteindre la gare du chemin de fer où un train l’emporta immédia tement vers la frontière. Mais, même à l’étranger, il dut soigneusement se cacher, changer de nom et de visage, et, dans la crainte de se voir découvert par les terrib les nihilistes qui, il le savait bien, ne pardonnent jamais aux traîtres. il n’osa pas, par s urcroit de prudence, faire connaître à sa femme le lieu de sa retraite. Celle-ci, inquiète, lasse d’être sans. nouvelles, p artit à sa recherche peu de mois après sa fuite. Elle visita Berlin et les principal es villes d’Allemagne, ensuite Londres, ce grand refuge international. Puis elle vint à Par is. Elle chercha partout, longtemps, s’adressa de tous les côtés. Mais ce fut vainement. Ivan Roloff fut introuvable. Car la police qui le savait menacé et qui craignait qu’un piège ne lui fut tendu avait ordre de ne pas aider ces recherches, de les entraver même a u besoin. Cependant le peu d’argent que la malheureuse femme possédait avait vite été englouti dans le tourbillon parisien. La misère éta it venue ; puis la mère était morte. Et la fille était restée sans asile et sans pain. Sa beauté sauvage et farouche qui avait si vivement impressionné le baron quand, pour la première fois, il l’avait rencontrée, indiq uait clairement la contrée où cette enfant avait reçu le jour. Il y avait du type kalmo uk dans ce visage étrange aux lignes pures et énergiques, aux pommettes légèrement accen tuées, dans ces grands yeux noirs aux reflets d’acier, striés de veinures d’aga te, qui vous regardaient avec une fixité troublante ; et, dans ces veines bleutées, o n voyait pétiller les ardeurs du sang slave. Personne ne lui avait entendu prononcer son nom véritable, et elle n’était connue de tous que sous la dénomination fantaisiste de Crevet te, que le gros baron lui avait choisie. Ce nom véritable, Pauline Roloff, seul le baron de Maulnes le connaissait, et la jeune fille ne le lui avait révélé qu’en lui fai sant jurer de garder le secret sur son origine.  — Je veux bien être ta maîtresse, avait-elle dit, car je t’aime. Et j’accepte toute l’infamie qui frappe au front la fille entretenue. Mais je ne veux pas que cette infamie soit publique et parvienne jusqu’en mon pays, je ne veux pas que ma famille ait à rougir de moi, je ne veux pas que la honte dont je me couvre rejaillisse sur le nom que je porte. Si jamais ce nom vient à être connu, je t e préviens que je ne serai pas vivante deux heures de plus. Le baron savait que sa maîtresse était capable de tenir sa parole. Il garda le secret. Nous l’avons déjà dit, la jeune Russe suivait son a mant partout, même au cercle. Bien que l’entrée en fût interdite aux femmes, elle avait tourné la difficulté en s’habillant de vêtements masculins et, grâce à l’in fluence toute-puissante du baron, on avait fermé les yeux sur cette infraction aux règle ments. Cette nuit-là, Crevette n’était pas aussi pétulante de gaieté que de coutume. Elle s’était vite aperçue de cette sorte d’inquiétude va gue qui planait sur le visage de son amant et elle s’en était alarmée. Elle avait longte mps observé en silence ; puis, n’y tenant plus, elle s’était jetée en travers sur les genoux du baron, avait passé ses bras autour de son cou et, la tête légèrement penchée en arrière, avait fixé sur lui son regard perçant, insoutenable, cherchant à lire sur son visage la pensée qui l’agitait. — Qu’as-tu ? lui demanda-t-elle à mi-voix ; tu me caches quelque chose.  — Ce que j’ai ? mais... rien, répondit le baron av ec une indifférence affectée.
Pourquoi me fais-tu cette question ?  — C’est parce que je vois que tu dissimules une ar rière-pensée. Oh ! je ne me trompe pas. Je sais lire sur ton visage. N’essaie p as de feindre avec moi. Une idée te tourmente : ou tu rumines un mauvais coup, ou quelq ue chose t’irrite, t’attriste. Allons, sois franc ; tu sais combien je t’aime et combien tes chagrins me sont sensibles.  — Tu es trop perspicace, Crevette, dit de Maulnes en essayant de sourire et en donnant une légère tape sur la joue de sa maîtresse . Pourquoi veux-tu surprendre mes secrets ? Tu me trouves tourmenté, attristé ? E h bien, c’est vrai. Je suis tout triste de voir notre brave marquis ruiné, un si bon garçon , si loyal, si généreux, si beau joueur. Le baron avait prononcé ces derniers mots à haute v oix, afin d’attirer l’attention ; puis, voulant se débarrasser des questions importun es de Crevette, il s’adressa directement au marquis de Chaufremont. — Voyons, marquis, ne nous trompes-tu pas ? Est-il réellement vrai que tu sois tout à fait ruiné ? Je t’assure que j’ai peine à croire une si navrante nouvelle. Toi dont la fortune paraissait inépuisable, toi qui semais l’or à pleines mains ! Jamais aucun bruit n’a transpiré sur ta situation. Isaac l’usurier me confiait, il n’y a pas plus de huit jours, qu’il te prêterait bien cent mille francs sur ta si mple parole. Le tapissier, le tailleur, le bottier ont toujours des sourires pour toi. Enfin o n assure que, nulle part, ton crédit n’a été atteint. Ton train de maison est toujours aussi luxueux, tes écuries sont toujours aussi correctement tenues. Comment concilier cela a vec la nouvelle inattendue de ta ruine complète ? Est-ce sérieux ce que tu nous raco ntes-là ?  — Hélas ! mon cher baron, répondit Chaufremont d’u ne voix impassible et sans quitter l’énigmatique sourire qui plissait ses lèvres, ce n’est que trop sérieux. C’est vrai et réel comme l’évidence. Ce que nous buvons là, c’ est la fin de quatre millions. Oui, quatre millions que le tapis vert m’a escamotés. Ma fortune qui paraissait inépuisable est maintenant épuisée. Isaac l’usurier, qui m’eût prêté cent mille francs il y a huit jours, m’a tourné les talons hier en ricanant, et j e suis allé bêtement me casser le nez contre les cordons de sa bourse. « Rgnien, m’a-t-il baragouiné avec une grimace, bas même zingande zendimes zans la zignadure de fôtre f âme. » Ah ! la canaille ! si j’avais su il y a huit jours !... — La canaille ! répéta le baron, te refuser du cré dit, à toi ! le pendard ! — Bref, mon crédit a le cou coupé depuis hier. Les sourires du tapissier, du tailleur, du bottier, deviennent jaunes et vont se changer en grimaces ; les créanciers, depuis ce matin, ont tous pris des airs de bêtes féroces. Ah ! si j’avais été prévenu au moins quelques jours avant, j’aurais pu prendre mes préca utions. J’aurais dû cependant m’en méfier, car j’avais déjà, je crois, reçu du pa pier timbré. Et j’ai. eu la bêtise de ne pas même emprunter mille louis ! Car je vous assure que la nouvelle a été aussi inattendue pour moi que pour vous. J’ai appris cett e désagréable chose ce matin, ou plutôt hier matin en rentrant chez moi. Oh ! ma fem me est toujours riche, et elle peut, comme tu l’as fait remarquer, baron, soutenir un tr ain de maison aussi luxueux. Mais, quant à moi, c’est clair : je n’ai plus le sou. C’e st tout au plus si ma noble épouse daigne me faire une pension de mille francs par moi s — comme à un vieux domestique fourbu à son service, quoi ! — Pauvre marquis ! fit le gros baron. — Pauvre marquis ! pauvre marquis ! répétèrent les convives d’un ton moitié triste, moitié plaisant.  — Enfin, pour vous convaincre, continua le marquis de Chaufremont, oyez le grimoire dont il s’agit.
Il retira de sa poche un volumineux paquet de papie rs timbrés qu’il étala sur la table.  — Oh ! je n’en ai pas lu long, fit-il, mais le peu que je suis parvenu à déchiffrer a suffi pour m’édifier. Écoutez plutôt : « Par exploit de Me Crettin, avoué à Paris, rue Vid e-Gousset, agissant au nom et à la requête de la dame Adélaïde-Désirée, marquise de Chaufremont, née duchesse Piebo de la Mulotière, rentière, demeurant à Paris, boulevard Malesherbes, numéro..., le tribunal... » — Grâce ! grâce ! marquis, interrompit Bois-Hubert que ce mot de tribunal avait fait tressaillir, je vais me trouver mal, ce papier timb ré me donne des nausées...  — Blanc-bec ! riposta le vicomte de Trégozec, tu f ais des manières ! Voyez-vous cela ! le papier timbré donne des nausées à monsieu r ! Tu t’y feras, mon petit, tu t’y feras. Affaire d’habitude, voilà tout. — Rassure-toi, Bois-Hubert, dit Chaufremont en retournant le dossier, je ne lirai pas tout. D’ailleurs, je t’assure que c’est peu intéres sant. Pour être suffisamment renseigné, il suffit de connaître les premières lig nes du grimoire numéro un et les dernières du grimoire numéro dernier. Je vous ai dé jà lu les premières, passons aux dernières. « Le tribunal, après en avoir délibéré : Considérant que Honoré-Gonzague, marquis de Chaufre mont, sans profession, a dissipé inconsidérément toute sa fortune ; Considérant que, par suite d’emprunts successifs, i l a obéré la majeure partie des immeubles appartenant à sa femme, et que ses dettes ont donné lieu à des saisies-brandons et à des saisies-exécutions ; Considérant, en outre, qu’il est de notoriété publi que que ledit marquis de Chaufremont est un dissipateur incorrigible et qu’i l est adonné au jeu et à la débauche ; — Vlan ! attrape le compliment, marquis, interromp it le duc de Morasi. Attendu que la dot de son épouse, la marquise de Ch aufremont, ès-nom et qualité, est en péril » ; — Ça c’est vrai, remarqua un voisin. « Attendu qu’il est peu probable que ledit marquis de Chaufremont s’amende, change sa manière de vivre et que sa conduite devie nne plus sage » ; — C’est encore vrai, fit le même voisin. « Attendu que, de l’état de choses actuel, s’il con tinuait, il en résulterait la ruine de sa conjointe ; Pour ces motifs : Ordonne que ladite marquise de Ch aufremont sera séparée de biens d’avec son mari. » — Oui, ajouta Chaufremont en manière de conclusion , voilà le coup de Jarnac que me réservait ma coquine de femme. — Tiens ! tu t’appelles Gonzague, dit d’un air héb été le petit Yves de Croix-Palaye, que les fumées de l’ivresse commençaient à faire di vaguer ; Gonzague..., c’est drôle. Pourquoi ne me l’as-tu pas dit que tu t’appelais Go nzague. Gonzague je t’aime,.. Gonzague prête-moi mille louis.., Sais-tu que tu n’ es pas triste pour quelqu’un qui n’a plus le sou. — Triste ! pourquoi serait-il triste ? riposta Saint-Gal. La ruine, ne connaissons-nous pas tous cela ? Tous, nous y avons passé ou nous y passerons. La ruine ! cela n’épouvante que les poltrons. La ruine, c’est à cel a que doit aspirer tout vrai viveur. Je ne comprends pas la vie sans la ruine. Courte et bo nne, dit le proverbe. Vive la ruine ! vive la noce ! Vive le marquis de Chaufremont. Gris ons-nous tous en son honneur.
Que celui qui ne s’enivrera pas soit maudit et chas sé comme traître à ses amis. Et, joignant l’action à la parole, il vida, coup su r coup, deux coupes de Champagne. Tous l’imitèrent, et pendant une minute, en même te mps que vingt bouchons sautaient en détonant, on n’entendit que le cliquet is du cristal, joint au glouglou de la liqueur limpide et pétillante qui sortait en moussa nt des bouteilles pansues.  — Mon pauvre marquis, dit le baron de Maulnes quan d il vit tout le monde un peu calmé, je te plains de tout mon cœur. Mais n’as-tu pas cherché un moyen quelconque pour te tirer de ce mauvais pas ?  — Si j’ai cherché ? Je le crois fichtre bien ! Et je suis même absolument persuadé d’avoir trouvé. Mais ne pensons pas à cela maintena nt ; à demain les affaires sérieuses. Cette nuit c’est tout à la joie ! Vive la noce ! comme dit Saint-Gal. — Oui, vive la noce ! répondit-on en chœur.  — La noce ! s’écria le duc de Morasi, demi-ivre, m ordant une grosse truffé afin d’exciter encore sa soif, la noce ! il n’y a que ça de vrai ! La noce... la noce et les femmes. Oh ! les femmes ! Mais il me semble que nou s les oublions, les femmes ; ça manque de femmes ici. Quoi ! qu’est-ce que cela veu t dire, les amis ? Sommes-nous à Sodome pour nous passer de femmes ?... Non, je m’y oppose... C’est des femmes qu’il me faut, beaucoup de femmes nues... des belle s... des seins... beaucoup de seins... garçon ! vite, des femmes, amenez des femm es... des seins... — Ah ! tu es dépravé, Morasi, s’écria de l’autre b out de la table le comte de Phar ; tu parles sans pudeur de seins, de femmes nues. Vil débauché ! Respecte au moins l’innocence de notre cher petit Croix-Palaye qui, l ui, ne connaît les femmes que pour en avoir vaguement entendu parler. — Tiens ! c’est juste, fit Morasi en se retournant vers le jeune homme qui rougissait devant l’éclat de rire général provoqué par la rema rque du comte. Pourquoi n’aimes-tu pas les femmes, Ganymède ?  — C’est vrai, répondit le jeune Croix-Palaye, à qu i le vin donnait de l’aplomb, je n’aime pas les femmes... — Tu aimes mieux les hommes, insinua Iverna-Loran avec un air railleur.  — Je n’aime pas les femmes, continua l’adolescent sans prendre garde à l’interruption outrageante que son ébriété l’empêch a sans doute de comprendre, et je vais vous en expliquer la raison. J’ai beaucoup lu, beaucoup étudié... je vous assure ; et j’ai toujours vu, dans tous les auteurs, depuis Lucien jusqu’à M. Zola, en passant par Juvénal, par Boileau et par Molière, que la fem me était la seule cause des maux et des misères des hommes. Vols, crimes, guerres, mala dies tout vient d’elle, tout arrive à cause d’elle... C’est le mauvais génie du genre h umain... C’est le diable.. Le diable n’est pas plus perverti... Hélène, Agrippine.., Oui ! messieurs, les femmes sont des monstres, des vipères... — Insolent ! interrompit Crevette indignée.  — Oh ! toi, Crevette, tu ne comptes pas... Je disa is... qu’est-ce que je disais ?... Ah ! je disais que les vipères sont des femmes... o u les femmes sont des vipères, comme vous voudrez ; mais toi, Crevette, tu n’es pa s une femme, tu es un homme... Je t’aime, Crevette. — Et moi je ne t’aime pas, vilain Ganymède, vieux hibou. — Qui est-ce qui dit que Ganymède est vilain ? exc lama la voix avinée de Saint-Gal qui chancelait sur sa chaise. Ganymède... il est tr ès-gentil, Ganymède... je t’aime, Ganymède. Qu’est-ce que tu disais donc tout à l’heu re ? J’ai entendu Juvénal, Molière, Agrippine... Ah ! tu aimes la littérature. .. moi aussi je l’aime... Je protège la littérature... Mais prends garde... on raconte des mensonges. Ainsi Molière n’a jamais