LE VRAI VISAGE DES SIRÈNES 1
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LE VRAI VISAGE DES SIRÈNES 1

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Description

Juin 1992, Nouvelle-Zélande.
Un petit garçon est découvert inanimé au beau milieu d’un échouage de baleines et sauvé in extremis par un groupe d’écologistes. Tous les efforts déployés pour retrouver la trace de sa famille se soldent par un échec. Adopté par un couple d’étrangers, l'enfant grandit sur une petite île de l’Adriatique et garde tous ses secrets.
Jusqu’à ce que, 26 ans plus tard, Ava, trentenaire en cavale et en mal de vivre, débarque sur son île et le perce à jour, malgré elle.
Liées par le secret, ces deux âmes désenchantées n'ont pas d'autre choix que de dépasser leurs a priori et d'apprendre à conjuguer avec leurs différences. Ensemble, ils se lancent dans une quête de vérités qui les mènera à l’autre bout du monde, pour le meilleur et pour le pire...

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EAN13 9782491938062
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

ÉLÉONOR BLÉMAND
 
 
 
LE VRAI VISAGE
DES SIRÈNES
 
 
 
 
 
TOME I
ORIGINES
 
 
 
Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayant cause, est illicite et constitue une contrefaçon, aux termes des articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
© Éléonor Blémand, 2020 pour la présente édition
Tous droits réservés
ISBN : 9782491938062
Dépôt légal : Août 2020
 
 
 
 
 
 
 
 
À Adam,
Mon fils, ma plus belle histoire
 
 
 
« Et la mer et l’amour ont l’amer pour partage,
Et la mer est amère, et l’amour est amer,
L’on s’abîme en l’amour aussi bien qu’en la mer,
Car la mer et l’amour ne sont point sans orage.
 
Celui qui craint les eaux qu’il demeure au rivage,
Celui qui craint les maux qu’on souffre pour aimer,
Qu’il ne se laisse pas à l’amour enflammer,
Et tous deux ils seront sans hasard de naufrage. »
 
Pierre de Marbeuf, 1628
 
 
Le début de la fin
 
 
4 décembre 2018
J - 0
 
 
Voilà, c’est fini.
Clap de fin.
Rideau.
On m’a toujours dit que lorsque ma dernière heure aurait sonné, tout le film de ma vie défilerait sous mes yeux. Mais pour le moment, la seule chose qui me vient, c’est le visage pâle et ridé de ma grand-tante Suzie. Une femme exécrable qui a, sans l’ombre d’un doute, rendu ce monde meilleur en le quittant.
Étrangement, je me souviens pourtant avoir eu de la peine le jour de son enterrement. Je pense même avoir été la seule de la famille à verser des larmes sincères au cours de la cérémonie.
La veille de sa mort, Maman m’avait emmenée lui rendre visite. Voyant les années défiler, celle-ci commençait à désespérer de voir la vieille passer l’arme à gauche et ses visites mensuelles n’avaient pour réel but que de s’assurer d’être couchée sur le testament. Au grand dam de ma mère, Suzie semblait en meilleure forme que jamais ce jour-là. Pendant plus d’une heure, entre deux remarques cinglantes, elle nous parlait de son club de lecture, de son club de jardinage, et autres activités en tous genres qui rythmaient un quotidien bien rempli. Elle nous avait même exposé avec fierté le plan de la pièce montée monumentale qu’elle prévoyait de présenter au concours annuel de pâtisserie de sa ville. Cette année, c’était sûr, elle allait gagner   ! Du moins, c’est ce qu’elle croyait.
Du haut de mes neuf ans, j’avais écouté ma mère se désoler sur tout le chemin du retour que, je cite : «   cette vieille peau n’ait même pas la décence de crever   ».
Le lendemain, elle était exaucée   !
Et quelques jours plus tard, nous étions tous réunis autour du corps sans vie de Tante Suzie. La pauvre femme n’avait rien vu venir. En début de soirée, elle s’était installée dans son fauteuil pour entamer un nouveau tricot et s’était assoupie pour la dernière fois de sa vie. À présent, elle était allongée là, inerte, le teint blafard et le visage figé dans une expression neutre. J’ai songé qu’elle ne finirait jamais son tricot et je ne sais pas pourquoi, ça m’a fait pleurer.
Après le décès de tante Suzie, je me suis souvent demandé ce que ça faisait de mourir. Est-ce que ça faisait peur   ? Est-ce que ça faisait mal   ? Et surtout, qu’y avait-il après   ? La mort m’a terrifiée des années durant. J’avoue qu’il m’est aussi arrivé, dans les heures les plus sombres, de la désirer.
Mais maintenant, je sais qu’il n’y avait finalement pas de quoi en faire tout un plat. Ça ne fait pas peur, ça ne fait pas mal   ; en fait, ça ne fait plus rien du tout. C’est comme si je flottais, dans le silence et le noir. Ni lumière au bout du tunnel, ni grosse voix à qui confesser mes péchés. De toute façon, que pourrais-je bien avoir à expier comme péché, si ce n’est celui d’avoir attendu trop longtemps pour vivre pleinement   ?
Oui, je me souviens avoir été triste pour Suzie, mais en cet instant, je ne le suis pas pour moi. Je ne regrette rien, car j’ai connu plus de bonheur ces derniers mois que bien des gens en cent ans — bien qu’il me soit apparu sous une forme inattendue.
Vous non plus, ne soyez pas triste pour moi, car je pars avec la certitude d’avoir été aimée au moins une fois, et même si j’ai dû en payer le prix fort, chaque seconde en valait la peine.
Si j’avais su…
Peut-être aurais-je dû, moi aussi, consigner nos aventures dans de petits carnets. Il m’aurait plu que quelqu’un puisse un jour découvrir cette histoire. Mon histoire. Celle d’une femme aux espoirs déçus et aux désirs révolus, qui venait chercher la paix dans un coin de paradis, et qui y a trouvé bien plus que ça.
 
 
I
 
UNE FILLE, UNE VALISE ET UN CHAT


 
1
 
1er mars 2018,
Archipel des Kornati — Croatie
 
J - 278
 
Il y a des moments dans la vie où l’on n’a que son chat. Ce jour-là, pour moi, était un de ceux-là.
Pourtant, alors même que je voguais vers l’inconnu avec pour seuls compagnons de voyage mon vieux chat de gouttière et mon bagage à main, je n’avais pas le souvenir de m’être déjà sentie aussi bien.
J’étais libre, j’étais partie. J’en étais moi-même encore tout ébahie. Je fixais hébétée la traînée d’écume blanchâtre que le bateau tirait derrière lui.
Je venais de vivre ces derniers jours comme spectatrice des actes d’une autre. Une sorte de jumelle maléfique qui, après un sommeil de dix ans, se serait enfin décidée à m’arracher le volant des mains pour nous éviter à toutes les deux de foncer droit dans le mur. Un geste brutal, mais pour le moins vital.
Pourquoi maintenant et pas avant   ? Je ne le saurai jamais vraiment. L’instinct de survie probablement.
Oh, je n’étais pas naïve   ! Je me doutais bien que monter dans un avion et le laisser m’emporter ne serait que la partie «   facile   » de l’histoire, et que cela ne suffirait sans doute pas à sauver ma peau. Il n’aurait aucune difficulté à me retrouver s’il le voulait. Il était bien plus malin que moi et je n’avais jamais rien eu d’une aventurière.
Qui plus est, si j’avais bien tiré un enseignement de toutes ces années de vie commune, c’était que Barry n’était pas homme à accepter d’être quitté sans broncher. Ce n’était ni par hasard ni par plaisir que j’en étais arrivée là…
Lui, bien sûr, aurait eu le droit de me quitter. Il pouvait faire tout ce qu’il voulait, lui, il avait tous les droits. Le droit de décider comment je devais être habillée, qui je pouvais fréquenter — à savoir pas grand monde, à l’exception d’une ou deux compagnes de ses confrères qu’il qualifiait d’épouses respectables et sur lesquelles j’aurais dû, selon lui, prendre exemple —, il avait même le droit de m’humilier si ça lui plaisait. Mais moi, je n’avais pas le droit de décréter que j’en avais assez.
Non, je n’avais aucun doute sur le fait qu’il me chercherait. À l’heure qu’il était, il devait d’ailleurs s’être aperçu de mon départ et ratisser les rues d’Édimbourg à ma recherche. Je l’imaginais au volant de son coupé sport flambant neuf, rouge de colère dans son costume à 600 livres, crachant juron sur juron et énumérant à voix haute toutes les manières dont il me le ferait payer quand il m’aurait mis la main dessus. Mais étonnamment, cette pensée me fit à peine frémir.
Je crois que j’avais atteint le stade où j’étais prête à prendre le risque. Je n’avais alors qu’une certitude : un jour, j’allais mourir. Cette boucle sempiternelle dans laquelle je m’éveillais au monde chaque matin, pour quelques heures, avant de sombrer à nouveau dans l’inconscience le soir venu, était vouée à se rompre. Je ne savais ni où ni comment, mais cela arriverait inévitablement. Que ce soit édentée et baignant dans mon urine à cent six ans ou dès demain entre ses mains m’importait finalement assez peu.
Ce qui comptait en revanche, c’était ce que j’aurais fait du temps qui m’était imparti quand mon heure arriverait. Quel bilan dresserais-je alors de mon existence   ? Comment se souviendrait-on de moi   ? Tout ce que j’espérais, c’était être plus que l’objet d’un banal article de la rubrique faits divers intitulé une femme décède sous les coups de son compagnon .
Je ne demandais pas à avoir une vie extraordinaire, je n’exigeais même pas le bonheur. Je voulais juste qu’être en vie ne soit plus une douleur. Tant pis si cela ne devait durer qu’un jour, une semaine, ou même un an. Au moins, j’aurais vécu un peu, en attendant.
De l’intérieur de sa cage de transport, Humphrey émit un miaulement rauque. Je m’accroupis face à la cage et me risquai à glisser un doigt à travers la grille pour lui gratter le sommet de la tête. Vaine tentative de réconciliation. La sanction fut immédiate et sans surprise : j’écopai d’une sévère morsure.
Je ne lui en tins même pas rigueur. Une heure de taxi, deux heures d’avion, trois heures de train, une heure et demie de bus et maintenant le bateau, le tout enfermé dans une boîte en plastique… À sa place, moi aussi je l’aurais eu en travers de la gorge   ! Il n’était pas près de me pardonner mon infâme trahison, tout vexé qu’il était de s’être laissé ainsi abuser, par une vulgaire boîte de pâté.
Mais qu’aurais-je bien pu faire d’autre   ? Le laisser derrière moi   ? Impossible. Pas question qu’il subisse à ma place la colère de Barry. Jamais je n’aurais infligé ça à Humphrey, ce chat était tout ce que j’avais. Il était ma personne de confiance, le seul devant qui je n’avais jamais eu besoin de jouer la comédie. Même s’il fallait reconnaître que j’avais excellé dans mon rôle, il s’était avéré particulièrement lourd à endosser.
Rétrospectivement, je pense pourtant qu’il aurait pu être, si ce n’est drôle, au moins intéressant, de voir comment les gens auraient réagi en apprenant que monsieur Barry O’Donnel, l’avocat, le philanthrope, celui-là même qui aimait proclamer de mémorables discours égalitaires et pacifistes lors des dîners, aimait aussi cogner sa femme une fois la fête terminée. Je serais curieuse de savoir qui m’aurait crue sur parole et qui m’aurait traitée d’affabulatrice, voire traînée rageusement dans la boue.
Aujourd’hui même, je serais incapable de le dire. Exception faite de Missy, la jeune militante féministe qui avait investi le loft du dernier étage quelques mois plus tôt et que Barry avait en horreur. Soit dit en passant, cela n’avait rien d’étonnant. Les hommes comme lui détestent toujours les femmes comme elle. Je crois qu’au fond, Barry en avait surtout les jetons. Il devait sentir que c’était le genre de femme qu’il n’aurait pas réussi à intimider même s’il l’avait voulu, et qu’au moindre regard de travers, elle n’aurait eu aucuns scrupules à lui arracher les testicules pour s’en faire un collier. Je serais prête à parier qu’elle, elle m’aurait soutenue quoi que je dénonce, ne serait-ce que par principe.
Mais en ce qui concerne le reste de notre entourage, je n’ai jamais eu de certitudes et je n’en aurai jamais. Tout simplement parce que, allez savoir pourquoi, en ce temps-là, c’était moi qui avais le plus honte de ce qui se passait. Alors, je maquillais minutieusement mes bleus, je fardais mes idées noires et m’en allais crier mon bonheur conjugal à qui voulait bien l’entendre.
Un haut-parleur grésillant vociféra un message incompréhensible. J’en déduisis que nous approchions. Je me relevai, soulevai la cage de transport à bras le corps et la calai sur ma hanche. Au vu du poids de la bête, je préférais ne pas me fier à la poignée. J’attrapai ma valise de l’autre main. C’est donc chargée comme un mulet et bercée par une symphonie de miaulements rancuniers que je rejoignis l’avant du bateau et posai pour la première fois les yeux sur l’île. L’île avec un grand I.
Six générations de Krasniqi y étaient nées et y avaient grandi, avant même que la Croatie ne soit nommée Croatie   ! Cette lignée de pêcheurs s’y était perpétuée jusqu’à ce qu’une jeune femme, une certaine Denitza Krasniqi, s’amourache d’un écossais et décide envers et contre tous de troquer le bleu de l’Adriatique pour le gris du ciel d’Édimbourg. Et ce, alors même qu’il n’avait pas encore juré de l’épouser, rendez-vous compte   !
À l’époque, l’affaire avait fait scandale. Son père l’avait reniée, sa mère l’avait maudite, mais elle n’était pas revenue sur sa décision. Un jour de novembre 1948, elle était partie.
En Écosse, Denitza et son amant avaient connu quelques mois de bonheur avant que le conte de fées ne tourne court. Un matin en allant travailler, l’écossais s’était fait renverser et ne s’était jamais relevé. Denitza s’était retrouvée seule dans un pays qui n’était pas le sien, sans mari, sans emploi… et enceinte, de surcroît. Plus d’une femme de son temps se serait inclinée face à la difficulté et aurait rebroussé chemin illico en suppliant qu’on lui pardonne d’être partie comme elle l’avait fait. Mais pas elle. Elle, elle était restée. Elle avait affronté l’adversité et en était finalement sortie victorieuse.
Denitza ne s’étant cependant jamais mariée, elle avait conservé le nom de Krasniqi toute sa vie. Nom qu’elle avait de ce fait transmis à son fils unique, Teodor, qui me l’avait transmis à son tour.
Et me voilà moi, Ava Krasniqi, soixante-dix ans après que ma grand-mère ait quitté cette île pour suivre un écossais, cherchant à m’y réfugier pour en fuir un autre. Plutôt ironique quand on y pense.
J’avais passé toute mon enfance et une partie de mon adolescence à écouter Denitza me répéter en croate que «   si le paradis existe, mon ange, c’est à notre île qu’il ressemble   !   ». Mais pour l’heure, je me demandais si son souvenir ne s’était pas vu déformé par le mal du pays. Car l’île qui se dressait devant moi n’avait à mes yeux pas grand-chose de paradisiaque. Tout ce que je voyais, moi, c’était un gros caillou aux côtes rocheuses et abruptes, envahi dans sa quasi-totalité par une végétation dégarnie, avec de l’eau tout autour. Ni cocotiers, ni plages dorées. Y avait-il au moins des plages   ? Je n’en voyais aucune. Rien que des falaises et des rochers.
J’imaginai une version de Denitza jeune, svelte et sans cheveux blancs, déambulant joyeusement dans les rues du village dont les toitures orange pointaient à l’horizon, à l’extrémité est de l’île. Cette image m’arracha un sourire mélancolique. Je me pris à espérer que de là où elle se trouvait à présent, elle puisse me voir et qu’elle soit, malgré tout, un tant soit peu fière de moi.
 
Le navire accosta. Deux des membres de l’équipage tirèrent une passerelle rouillée entre le pont et le quai. Pour la première fois depuis que j’avais claqué la porte de l’appartement, j’eus un moment d’hésitation. Une mouette profita de mon immobilité momentanée pour se soulager sur mon épaule, ce qui ne manqua pas de faire marrer un gamin derrière moi. Sa mère le réprimanda d’une vigoureuse tape sur le crâne. J’adressai à celle-ci un sourire poli qui disait «   ça ne fait rien, ce n’est qu’un enfant   », même si au fond, je l’aurais volontiers passé par-dessus bord son môme.
Je balayai mes angoisses d’un revers de la main. Je n’avais pas fait tout ce chemin pour me dégonfler et tourner les talons juste parce que je n’aurais pas eu le courage de traverser une satanée passerelle. Je me lançai en retenant mon souffle et en regardant droit devant moi. J’atteignis la terre ferme les jambes flageolantes.
Les quelques passagers qui avaient embarqué avec moi se dispersèrent en un claquement de doigts. Je me retrouvai bientôt seule sur le quai.
À l’entrée du port, au milieu d’une petite place circulaire, trônait une imposante statue de Saint-Pierre, saint patron de la pêche. Le panneau qui la jouxtait, supposé souhaiter la bienvenue aux visiteurs, avait perdu son L et annonçait désormais WE_COME. Comme un message des épreuves qui m’attendaient… Je pouvais presque les visualiser adossées au pied de la statue, tout de cuir vêtues et mâchant du chewing-gum la bouche ouverte. Elles me faisaient coucou.
Je ne me laissai pas intimider, j’en avais vu d’autres. David m’avait assuré que l’on viendrait me chercher et je n’avais de toute façon pas de meilleure option que de m’en remettre à lui.
Si adolescente, vous m’aviez dit qu’un jour je remettrais mon destin entre les mains de ce ringard de David Kinnear, je vous aurais probablement ri au nez   !
Et pourtant.
Il m’était vite apparu comme l’homme de la situation. J’estimais n’avoir besoin ni d’une oreille attentive, ni d’une épaule pour pleurer, mais simplement d’une main tendue. Et David était à mes yeux la personne toute désignée pour cela. Suffisamment proche pour accepter de m’aider à sortir du merdier dans lequel je m’étais fourrée, pas assez pour poser des questions.
Je savais qu’il avait passé un été sur l’île en fin de cursus universitaire. À l’époque, il m’en avait brièvement parlé. L’île abritait un petit institut océanographique dans lequel il avait eu l’occasion de faire un stage. Tel que je le connaissais, je m’étais dit qu’il serait surprenant qu’il n’y ait pas gardé quelques contacts. Je ne m’étais pas trompée sur ce point.
Depuis la publication de nos recherches trois ans auparavant, nous ne nous étions vus que très rarement. Aveuglé par sa jalousie maladive, Barry le soupçonnait d’entretenir à mon égard des sentiments autres que purement professionnels ou amicaux. Il m’avait interdit de le voir. Je trouvais ça ridicule. Pour moi, notre relation se limitait à une certaine affinité intellectuelle. Mais la vie aux côtés de Barry était déjà assez pénible sans jeter de l’huile sur le feu, alors je n’avais pas bataillé.
Malgré tout le temps qui s’était écoulé depuis notre dernière rencontre, David ne semblait pas surpris de me voir débarquer au laboratoire de l’université, juste content. Nous avions discuté de tout et de rien. Il m’avait présenté dans les grandes lignes le projet sur lequel il travaillait désormais, à grand renfort de termes scientifiques pompeux et surtout incompréhensibles pour l’historienne que j’étais. J’étais restée un peu, le temps que le labo se vide, et puis j’avais craché le morceau.
Comme ça, de but en blanc.
J’avais pourtant répété des tas de manières d’aborder le sujet en douceur pendant le trajet, mais une fois le moment venu, les mots avaient jailli sans que je puisse les retenir. Comme s’ils craignaient que je renonce à les laisser sortir s’ils ne se pressaient pas. Je voulais divorcer, je me sentais en danger, je devais prendre le large tant qu’il était encore temps. Je ne tenais pas à rentrer dans les détails, avais-je ajouté, ce qui était ridicule puisque je venais déjà de lui en balancer plus que prévu.
D’abord, il m’avait semblé déconcerté. Puis, comme je le redoutais, il avait pris ce fameux air, celui que les gens prennent quand ils savent. Cet air de condoléances. Cette expression désolée qui se veut bienveillante, mais qui au bout du compte se révèle surtout humiliante. Dans son regard, j’avais vu de la pitié et je m’étais sentie pitoyable.
Si j’en avais eu la force, je lui aurais mis mon poing dans la gueule juste pour qu’il arrête de me regarder comme ça. Pour que, ne serait-ce qu’un instant, il me voie comme quelqu’un de suffisamment fort pour être une menace et plus comme une personne faible.
J’avais envie de hurler. Je n’étais pas faible   ! Une personne faible n’aurait pas pu endurer ce que j’endurais au quotidien dans l’intimité de mon foyer, à l’endroit même où j’aurais dû me sentir le plus en sécurité. Une personne faible n’aurait pas pu continuer de sourire comme si de rien n’était malgré ce qui se passait. J’étais sûrement plus coriace que cette couille molle de David qui squattait encore le sous-sol de sa mère à bientôt trente ans, juste pour ne pas avoir à se confronter aux difficultés de la vie d’adulte   !
L’idée de quitter le labo sur-le-champ en lui faisant un doigt d’honneur et en lui souhaitant de s’étouffer avec sa pitié m’avait traversé l’esprit. J’avais eu envie de renverser le café dégueulasse qu’il m’avait servi sur les documents ouverts devant lui et de m’éloigner en roulant des mécaniques. Avant de quitter les lieux, j’aurais hurlé à tue-tête que j’allais m’en sortir toute seule, que je n’avais besoin de l’aide de personne et certainement pas d’un pauvre type comme lui.
Hélas, ce n’était pas le cas. Bien sûr que j’avais besoin de son aide. Je savais pertinemment que je n’avais aucune chance sans lui. Barry contrôlait la moindre parcelle de ma vie et je n’avais nulle part où aller. Je n’avais pas d’argent, pas d’amis, depuis la mort de mon père, on pouvait presque considérer que je n’avais plus de famille — du moins, pas sur laquelle j’aurais pu compter. Il contrôlait jusqu’à mon emploi du temps par des appels quotidiens et intempestifs sur le poste fixe de la maison.
Mes uniques fenêtres de liberté étaient les jours d’audience au tribunal et un créneau de deux heures tous les jeudis après-midi, jours de réunion au cabinet. Il ne pouvait pas m’appeler et donc pas s’assurer que j’étais bien à la maison dans ces moments-là, ce qui le rendait toujours nerveux.
Ma seule chance de m’en sortir était de profiter d’un de ces créneaux pour filer et m’assurer d’être le plus loin possible lorsqu’il s’en apercevrait. Et pour ça, il fallait que quelqu’un m’aide, quelqu’un qu’il n’avait pas encore mis dans sa poche et qui me préférerait à lui. Il me fallait David.
Alors, j’avais ravalé ma fierté, je l’avais laissé me fixer comme un abruti quelques secondes supplémentaires, et ensuite j’avais dit :
— Tu peux m’aider s’il te plaît   ?
Il m’avait dévisagée encore un instant, parfaitement immobile. Puis, d’un coup, il avait pris une grande inspiration en bombant le torse, le regard déterminé, comme si le moment d’héroïsme qu’il avait attendu toute sa vie venait enfin de se présenter à lui.
— Tu peux compter sur moi, avait-il déclaré d’une voix trop solennelle.
Je n’étais pas retournée voir David la semaine suivante. Barry me semblait sur ses gardes, je ne voulais pas prendre le risque. Mais j’y étais retournée dès le jeudi d’après.
Dire le contraire serait mentir, David m’avait impressionnée. Il avait absolument tout planifié. Je prendrais l’avion jusqu’en Italie et de là, je prendrais un train jusqu’à Piran, en Slovénie, puis un bus vers la Croatie et enfin, un bateau pour gagner l’île. Une petite compagnie locale qui ne se préoccupait guère de l’identité de ses passagers. Quelqu’un viendrait me chercher une fois sur place.
Pendant ce temps-là, il s’occuperait de brouiller les pistes. Avant de partir, je lui remettrais mon téléphone et ma carte bancaire qu’il tenterait d’utiliser le jour même et à plusieurs jours d’intervalle, pour laisser penser à Barry que j’étais toujours en Écosse.
David m’avait également décroché un entretien pour un poste de remplacement à l’institut océanographique. Le poste était temporaire, mal payé et bien en dessous de mes compétences selon lui, mais c’était mieux que rien. Il n’avait pas réussi à m’obtenir un logement, mais il s’était arrangé avec un de ses contacts pour me trouver un hébergement temporaire chez l’habitant au moins pour les premiers temps, je me débrouillerais ensuite. Il m’avait glissé une enveloppe garnie de billets que je n’avais pas comptés. J’avais juré de lui rembourser cet argent, même si honnêtement, je ne voyais pas comment.
Jusqu’à maintenant, le plan de David s’était déroulé sans encombre. Alors, je lui faisais confiance. J’attendais. Je tournais en rond autour de la statue pour me donner l’illusion d’aller quelque part.
Une minute passa. Puis deux. Puis trois.
Je commençais à avoir froid. Le soleil disparaissait déjà derrière les cimes échevelées et le vent, lui, se levait.
Vingt minutes.
Et si personne ne venait   ? Le navire qui m’avait amenée s’en était allé à présent, les quelques passagers qui l’avaient emprunté avec moi en avaient fait autant et le port prenait désormais des allures de village fantôme. Les commerces qui le bordaient affichaient porte close et dans une ruelle adjacente, un volet mal fixé battait violemment au vent sans que personne ne semble s’en alarmer.
Trente minutes.
Toujours personne à l’horizon. Le soleil piquait sérieusement du nez. Le vent soufflait de plus en plus fort et les modestes embarcations amarrées un peu plus loin, le long de la digue, commençaient à danser le pogo. Je resserrai les pans de mon manteau et plaçai ma valise devant la grille de la cage d’Humphrey, pour que le vent qui n’en finissait pas de tourner ne s’y engouffre pas outre mesure. Le pauvre ne miaulait même plus.
Quarante minutes.
J’avais envie de pleurer. Je maudissais David sur dix-huit générations et je me maudissais encore plus de lui avoir fait confiance. Je me demandais ce qui avait pu me passer par la tête. À quoi est-ce que je m’attendais   ?
Cinquante minutes.
Une larme roula sur ma joue sans que je sache si c’était plus à cause du vent, de la fatigue ou du désespoir.
Enfin, un vrombissement enfla au loin. Une estafette plus vieille que moi apparut à l’autre bout du port qu’elle remonta à vive allure, contourna la statue in extremis et freina presque à mes pieds. J’en eus le souffle coupé.
Un homme d’un certain âge, chauve et bedonnant en sortit en trombe. Il fonça vers moi en parlant fort, vite et avec les mains. Des étrangers auraient pu croire qu’il me réprimandait. Mais moi, j’y reconnus simplement le verbe des gens du Sud et j’aurais pu le serrer dans mes bras tant j’étais heureuse de voir quelqu’un. Il s’excusait, il m’avait oubliée. Il me fit rapidement grimper à bord de son tacot et mit le chauffage à fond avant de se remettre en route.
La camionnette traversa le port en sens inverse puis s’engagea dans une rue fortement pentue qui donnait vers l’ouest, à l’opposé du village. Au bout de la rue, elle tourna à gauche sans prendre la peine de marquer le stop.
Mon chauffeur se prénommait Yvan et reste à ce jour la personne la plus bavarde qu’il m’ait été donné de rencontrer. En moins de vingt minutes de route, il me noya sous un flot d’informations dont la moitié m’échappa. Quand c’était le cas, je me contentais de hocher la tête en prenant tantôt un air curieux, tantôt un air amusé. Ma compréhension de la langue était rudement mise à l’épreuve ce qui ne me rassura pas pour la suite des événements. Mon croate était complètement rouillé. Je ne l’avais pas pratiqué depuis la mort de Denitza, quinze ans auparavant. De tout ce qu’il me racontait, je retins seulement qu’il était père de six filles et que je lui rappelais Polina, la dernière. Il prononça à plusieurs reprises le nom de David, mais son débit était bien trop rapide et son accent bien trop prononcé pour que je comprenne exactement ce qu’il en disait.
Nous longeâmes la côte sur plusieurs kilomètres. La nuit était désormais totale. À travers le feuillage des oliviers qui défilaient le long de la route, je pouvais entrapercevoir la mer et sur elle, le reflet de la pleine lune déchiqueté par la houle.
L’estafette ralentit. La route virait à droite, mais elle ne la suivit pas. Au lieu de ça, elle s’engagea sur un petit chemin de terre obscur et boisé qui semblait continuer de longer la côte par la forêt. Le véhicule s’y enfonça lentement, à la lumière de son unique phare fonctionnel et de quelques rares rais de clarté lunaire que laissaient filtrer les branchages dénudés. Plus nous progressions, plus il faisait sombre. Il me traversa l’esprit que c’était souvent à ce moment-là que la situation dégénérait dans les films d’horreur. Je chassai cette pensée aussi vite que possible.
Yvan m’annonça que nous arrivions. Une petite maison en pierre illuminée émergea effectivement de l’obscurité, comme un phare hors des eaux. Je me demandais quel genre de personne pouvait chérir la solitude au point de s’installer dans un endroit pareil, comme si vivre sur une petite île paumée au milieu de l’Adriatique et quasiment déserte n’était pas suffisant. Je n’étais pas totalement rassurée, mais maintenant que j’étais là, que pouvais-je faire   ? Sauter de la camionnette en marche et m’enfuir en courant dans les bois   ?
Le véhicule s’arrêta devant le portail en bois attaqué par le sel. De là où j’étais, la maison semblait presque suspendue au bord de la falaise. Yvan se chargea de ma valise et moi de mon chat. Il ouvrit le portail et je le suivis docilement dans l’allée de pas japonais qui menait à la porte d’entrée. Je fus étonnée de le voir déposer ma valise sur le seuil et sonner. Je m’étais naturellement imaginé que c’était dans sa propre maison que j’allais séjourner. Ce n’était visiblement pas le cas.
— J’arrive   ! lança une voix féminine.
La porte s’ouvrit et une femme apparut. Elle devait avoir la cinquantaine. Peut-être moins. Ou peut-être plus, difficile à dire. Quelques rides au coin des yeux et des lèvres laissaient entrevoir qu’elle n’était plus jeune, mais la morsure assassine du temps n’avait entamé ni sa fraîcheur ni sa beauté. C’était à peine si quelques cheveux blancs osaient entacher la noirceur de son épaisse chevelure. Une lueur espiègle dansait encore dans ses prunelles noisette, lui conférant d’emblée un air enfantin. Elle portait un de ces sarouels aux motifs psychédéliques et bariolés à en faire criser un épileptique. Elle sourit, et ce fut comme si le soleil avait soudainement réapparu.
— Bonsoir   ! Entrez vite, il fait un froid de canard   !
Je lui rendis timidement son salut, m’emparai de ma valise et pénétrai dans un vestibule plus grand que la chambre dans laquelle j’avais grandi. N’allez pourtant pas croire que l’endroit avait des allures de manoir. Il n’en était rien. Si les lieux avaient été luxueux, ils ne l’étaient plus. On sentait qu’ils avaient vécu, à l’image du tapis persan élimé qui jonchait le sol. En son temps, il avait dû coûter une petite fortune, mais depuis, trop de pieds l’avaient foulé pour qu’il ne s’en dégage le moindre faste. Un arôme surprenant embaumait l’intérieur, subtil mélange de pot-pourri, de légumes bouillis et de bois fumé.
— Kristina Murphy, dit-elle en me tendant la main. Ravie de vous rencontrer.
Murphy . Elle n’était pas croate, je l’aurais juré. Elle s’exprimait beaucoup plus lentement et distinctement qu’Yvan.
— Pareillement, Ava Krasniqi.
Elle fut saisie par la froideur de ma main que le trajet en voiture n’avait pas suffi à réchauffer complètement.
— Seigneur   ! Ma pauvre enfant vous êtes frigorifiée   ! Yvan, tu es impardonnable.
Sa voix s’était teintée d’une fausse sévérité qui détonnait avec le sourire qu’elle affichait.
Le principal intéressé se confondit une nouvelle fois en excuses à peine compréhensibles avant de déclarer qu’il était attendu et de nous fausser compagnie, non sans me gratifier d’une tape amicale dans le dos. Je le regardai monter dans sa camionnette, faire demi-tour et s’éloigner en klaxonnant. Après un dernier signe de la main, Kristina referma la porte avec délicatesse.
Nous échangeâmes quelques banalités, du même acabit que celles que l’on réserve aux personnes que l’on côtoie régulièrement sans les connaître, comme le facteur ou la boulangère. Le temps était mauvais. C’était de saison. Il fallait faire avec de toute façon. Mieux valait ne pas s’en plaindre, l’été reviendrait bien assez tôt et avec lui, les températures suffocantes. Mon répertoire de phrases toutes faites sur des sujets bateaux fut rapidement épuisé. À ma décharge, ce type d’échange n’était pas censé durer aussi longtemps. En temps normal, après une phrase ou deux, vous saluez la boulangère, vous prenez votre pain et vous rentrez chez vous. Vous ne vous incrustez pas chez elle avec votre valise et votre chat.
Par chance, elle semblait mieux rompue que moi à l’exercice de la conversation vide et l’alimenta pour deux. J’ai toujours été fascinée par les gens doués d’un sens de l’hospitalité aussi développé, capables d’accueillir n’importe qui dans leur foyer et de faire en sorte qu’il s’y sente bien.
Je ne pouvais pas en dire autant. Je n’avais jamais su recevoir. Pas que je n’aimais pas les gens. Je n’éprouvais juste aucun plaisir à les faire entrer chez moi, à les voir assis sur mon canapé, dans mon salon, à ce qu’ils utilisent mes toilettes et se lavent les mains dans ma salle de bain juste à côté de mon panier de linge sale. Ça me mettait mal à l’aise. Je vivais chaque invitation comme une intrusion dans mon intimité. Il me fallait toujours plusieurs heures, parfois plusieurs jours, pour m’en remettre.
Ce jour-là, c’était moi l’intruse. Mais si ma présence l’incommodait, elle n’en montrait rien, bien au contraire. Elle donnait l’illusion parfaite d’être heureuse que je sois là, comme si elle avait toujours voulu que j’y sois, comme si elle m’avait invitée. J’étais gênée de débarquer chez une inconnue pour y poser mes valises, mais elle rendait presque la chose facile.
En se réchauffant, Humphrey retrouva l’usage de sa voix. Mon hôtesse suggéra de me montrer la chambre avant le reste de la maison afin que je puisse le libérer. Elle ajouta qu’elle avait toujours eu envie d’avoir un chat, mais que son défunt mari y était allergique et que son fils les détestait. Je pris conscience à ce moment-là que c’était un coup de chance. Je n’avais pas réfléchi au fait que mes hôtes n’auraient peut-être pas l’envie ou la possibilité d’accueillir mon vieux chat borgne et mauvais comme la peste.
Elle se dirigea vers la porte qui se situait face à nous, de l’autre côté du vestibule. Elle l’ouvrit, tira sur une chaînette et révéla un petit escalier en bois qui descendait.
— Par ici, dit-elle.
Je lui emboîtai le pas. Le bois de l’escalier émit un grincement lugubre lorsque je mis le pied sur la première marche, si usée qu’elle en était incurvée.
— Ne vous inquiétez pas, c’est en sous-sol, mais c’est très bien isolé   ! C’est la chambre de mon fils, mais il a quitté la maison depuis un moment maintenant et je ne m’attends plus vraiment à ce qu’il revienne, me confia-t-elle.
L’escalier débouchait sur un petit sas sombre donnant lui-même sur deux portes closes. Mon hôtesse se hissa sur la pointe des pieds et tâtonna pendant quelques secondes au-dessus de l’encadrement de la porte de gauche. Soudain, son visage s’illumina et elle brandit fièrement une petite clé argentée.
Elle ouvrit la porte et pressa l’interrupteur un nombre incalculable de fois avant d’admettre que l’ampoule était grillée.
— Ça fait un moment que je ne suis pas descendue, avoua-t-elle.
Elle pénétra dans la pièce plongée dans le noir et alluma une lampe de chevet posée sur une petite table de nuit.
— Ce n’est pas le grand luxe, mais la vue est jolie   !
Ça ne l’était pas, en effet. C’était une chambre d’adolescent ordinaire. Ça m’était bien égal, je n’avais guère besoin de plus.
— C’est parfait. C’est déjà très généreux de votre part de m’accueillir. Je n’abuserai pas de votre hospitalité, promis-je.
— Oh, ne vous en faites pas pour ça   ! Cette maison est bien trop grande pour moi toute seule de toute façon, sourit-elle.
Son sourire, c’était quelque chose. Il avait la chaleur d’un câlin. C’était vraiment l’effet qu’il me faisait.
Au centre de la pièce se trouvait un lit d’une personne aux draps couleur marine surmontés d’un épais plaid en tricot beige, probablement confectionné par Kristina elle-même. Ou pas d’ailleurs, mais je lui trouvais l’allure d’une femme qui tricote pour ceux qu’elle aime. Un gigantesque poster représentant une baleine et son baleineau était accroché juste au-dessus.
À ma droite se dressait une imposante armoire en chêne. Des trophées qui avaient dû par le passé faire la fierté de l’adolescent qui les avait remportés y prenaient désormais la poussière.
À ma gauche, près de la baie vitrée, était installé un petit bureau, au-dessus duquel deux étagères croulaient sous le poids des livres et des magazines.
À côté de la tête de lit siégeait un imposant fauteuil en osier. Un sweat à capuche reposait encore sur un de ses accoudoirs.
Tout indiquait que la chambre était restée telle quelle depuis le départ de son occupant. Seule une légère odeur de renfermé, mêlée aux notes boisées du parquet, trahissait l’abandon des lieux.
— Si vous passez ici, vous pouvez descendre et rejoindre la mer, dit Kristina.
Je la rejoignis près de la baie vitrée.
— Juste ici, entre les deux rochers, m’indiqua-t-elle. En bas, il y a un semblant de plage suffisant pour bronzer à l’abri des regards.
Il faisait nuit, je n’y voyais pas grand-chose. Je posai mes affaires au sol et plaçai mes mains en coupe sur la vitre. Je distinguai vaguement de gros rochers et plus loin, en contrebas, la mer.
— Et si je ne dis pas de bêtises, vous devez même pouvoir vous faufiler quelque part pour rejoindre la forêt ou la grande plage à une cinquantaine de mètres d’ici. Je ne saurais pas vous dire par où passer exactement, mais mon fils passait par-là pour faire le mur, alors je sais que c’est possible, ironisa-t-elle.
Humphrey exprima une nouvelle fois son mécontentement.
Elle se pencha vers la cage et s’adressa à lui comme à un bébé. Elle glissa un doigt à travers la grille avant que j’eusse le temps de l’en dissuader et manqua de se faire griffer. Elle retira sa main juste à temps. Mon vieillard asocial en feula de frustration.
— Il n’a pas l’air commode   !
— Non, en effet, concédai-je.
Elle se redressa en riant.
— Je vais vous laisser lâcher votre fauve et vous attendre en haut pour vous faire visiter le reste de la maison.
Sur ces mots, elle reprit le chemin de la porte. Avant de quitter la pièce, elle s’arrêta et se tourna vers moi.
— Oh, j’oubliais   ! Vous avez une petite salle de bain juste ici, ajouta-t-elle en désignant la deuxième porte au pied de l’escalier. Mais si vous préférez, vous pouvez utiliser celle de l’étage.
— Ça ira, je me contenterai de celle-ci.
Elle disparut dans l’escalier. J’entendis la porte de l’étage se refermer et je me laissai tomber lourdement sur le lit, les bras en croix.
Je l’avais fait, j’étais cachée. Je n’arrivais toujours pas à y croire. J’étais hors de portée de Barry pour un moment. Je pouvais enfin souffler. Du moins, jusqu’au lendemain.
Restait encore à obtenir ce poste dont j’aurais désespérément besoin. Je savais que je ne tiendrais pas longtemps avec l’argent que David m’avait prêté, même si la vie coûtait bien moins cher ici qu’en Écosse. Une grande partie de l’enveloppe avait déjà été engloutie par les frais du voyage. Il devait me rester à peine 300 livres 1 , je n’irais pas bien loin avec ça. Il me fallait ce job.
David n’avait pas donné de détails sur le poste en question, ce n’était pas bon signe. J’allais sans doute me retrouver à récurer des toilettes, mais si c’était le prix de la liberté, j’étais prête à le payer. Non seulement je le ferais, mais en plus j’y mettrais tout mon cœur. L’institut océanographique pourrait bientôt se vanter de disposer des toilettes les plus rutilantes de toute la Croatie   !
 
Comme j’aurais dû m’y attendre, après avoir miaulé à la mort pour être libéré, Humphrey refusa de sortir de sa cage. Je laissai donc celle-ci entre la tête de lit et le fauteuil en osier, la grille ouverte, et je repris le chemin de l’étage où m’attendait Kristina. Elle me fit visiter la maison qui se composait d’un vaste séjour donnant sur le jardin et d’une petite cuisine au rez-de-chaussée, ainsi que de deux chambres et d’une salle de bain à l’étage. L’une des deux chambres avait été convertie en atelier.
L’atelier en question était une véritable caverne d’Ali Baba pour amateur d’art. Kristina était dotée d’une créativité inouïe qu’elle laissait s’exprimer au travers de tout ce qui lui faisait envie. Sculpture, broderie, peinture, et surtout photographie. Elle excellait particulièrement dans cet art et en avait même fait son métier. Elle vendait ses spectaculaires clichés de l’île à des journaux, à des guides touristiques, ou encore à des banques d’images.
Mais ce ne fut pas un cliché de paysage qui retint mon attention. Parmi la multitude de photographies qui recouvraient les murs se trouvait celle en noir et blanc d’un jeune garçon d’une dizaine d’années, allongé sur son lit. De grands cernes bordaient ses yeux et une sonde à oxygène lui sortait du nez. Il souriait, pourtant, sans que je puisse réellement l’expliquer, il émanait de l’image une insondable tristesse.
— Ça, c’est mon fils, du temps où il se laissait photographier. Et ça, c’est Ben, mon mari, dit Kristina en désignant un autre cliché. Il nous a quittés il y a bientôt deux ans, ajouta-t-elle, la voix chargée de nostalgie.
— J’en suis navrée.
Son regard s’attarda quelques secondes supplémentaires sur l’image de son défunt époux. Elle l’effleura du bout des doigts, l’air absent. Puis, elle sourit pour se redonner un peu de contenance et dit :
— C’est ainsi, la mort fait partie de la vie, on ne peut rien y faire.
Elle changea rapidement de sujet et de là, ne cessa quasiment plus de parler. Je ne m’en plaignais pas, bien au contraire. Je sentais que mon tour de prendre la parole ne viendrait pas de sitôt et ça m’arrangeait bien.
Je ne pouvais pas me targuer d’avoir eu une vie aussi fascinante que la sienne. Il n’y avait rien dans la mienne que j’aurais eu envie de partager avec qui que ce soit. Son récit à elle était plein de voyages, d’amour, d’anecdotes tordantes.
Depuis quand n’avais-je pas autant ri   ? Depuis quand n’avais-je pas ri tout court   ?
La dernière fois, ce devait être au gala annuel du cabinet. Au cours du repas, l’un des confrères de Barry avait lancé une boutade à son sujet et, comme tout le monde autour de la table, j’avais ri. Ce soir-là en rentrant, Barry m’avait violemment inculqué qu’être sa femme m’interdisait de rire de lui. Je crois qu’après cette fois-là, je n’avais plus jamais ri.
Jusqu’à ce soir.
Je passai ma première soirée à boire les paroles de Kristina, à rire à m’en taper les cuisses et à me gorger des souvenirs d’une existence qui aurait pu être la mienne en d’autres temps, avec d’autres choix.
Et je me surpris à rêver qu’il ne soit pas trop tard pour moi.
 
 
2
 
2 mars 2018
J — 277
 
 
— Tu es sûre que tu ne veux pas que je t’accompagne à pied   ? avait demandé Kristina.
L’étroitesse des rues du village en rendait l’accès impossible en voiture.
— Oui   ! Je vais trouver mon chemin, avais-je répondu comme l’idiote que j’étais.
J’étais en avance et persuadée de trouver ma route facilement. Ce serait l’occasion d’explorer les environs, avais-je pensé.
Ah ça, pour les explorer, je les avais explorés les environs   ! Il y avait bien une demi-heure que je tournais en rond dans un labyrinthe de ruelles pavées ridiculement identiques. J’avais bien essayé de revenir sur mes pas, sans succès.
J’étais paumée, tout se ressemblait. Partout autour de moi, les mêmes habitations aux façades décrépies reliées entre elles par des fils à linge, les mêmes volets à la peinture écaillée, les mêmes jardinières fanées. Comment voulait-on que je m’y retrouve   ?
Comme si ce n’était pas assez pénible, il faisait une chaleur épouvantable. Je pouvais déjà flairer dans l’air l’odeur caractéristique d’un orage à venir. Je transpirais comme un bœuf, j’allais arriver au rendez-vous dans un état déplorable. Barry m’avait jeté un sort, j’en étais certaine. Je ne voyais pas d’autre explication au fait que je ne puisse pas trouver un fichu institut océanographique dans un village de moins de 300 âmes.
Par miracle, j’aperçus au coin d’une ruelle des volets qui s’ouvraient. J’accourus les bras en l’air pour interpeller la vieille femme qui venait d’apparaître à la fenêtre. Elle me toisa des pieds à la tête de son regard le plus suspicieux, lèvres pincées. De mauvaise grâce, elle m’indiqua la direction de manière approximative avant de refermer précipitamment la fenêtre, les rideaux et les doubles rideaux par-dessus. Inutile d’espérer des informations plus précises…
Par chance, quelques rues plus loin, je tombai enfin sur un panneau qui pointait discrètement vers ma destination.
Le bâtiment se trouvait au fond d’une impasse. Sans la plaque vissée au mur, j’aurais pu croire que je me trouvais au mauvais endroit. Sa façade de style roman détonnait par rapport à toutes celles que j’avais croisées jusqu’alors. Tout portait à croire qu’il s’agissait — ou du moins qu’il avait s’agit — d’un édifice religieux, à commencer par le tympan qui surmontait l’imposante porte en bois massif. Il représentait le Christ sur son trône entouré des quatre évangélistes. Je serais volontiers restée à l’étudier plus en détail si je n’avais pas perdu autant de temps à tourner en rond dans le village. J’étais déjà suffisamment en retard.
Je gravis à la hâte les quelques marches du perron et poussai la lourde porte qui émit un grincement sinistre. Le bruit retentit puissamment dans le hall dont la hauteur sous plafond était impressionnante. Le sol était revêtu d’un carrelage à cabochon noir et blanc, et dans l’angle gauche de la pièce, se dressait une statue de Saint-Benoît en posture de prière. On se serait cru dans une chapelle. Au fond du hall, il y avait un escalier en pierre taillée monumental au pied duquel se trouvait un petit comptoir. Un tout jeune homme à la chevelure d’écureuil était assis derrière.
—  Dobrodošli u Institut Novac Marković 2 , me lança-t-il.
— Bonjour, on m’a donné rendez-vous à 9 heures, je crois que je suis un peu en retard, répondis-je spontanément.
Il ne sembla pas troublé un seul instant de m’entendre employer l’anglais et enchaîna dans ma langue maternelle avec un naturel déconcertant.
— Votre nom   ?
— Ava Krasniqi.
— Bien, je vous demande un instant s’il vous plaît
Il décrocha le téléphone et annonça mon arrivée. J’en profitai pour promener mes yeux autour de moi à la recherche d’un indice sur l’âge de l’édifice.
— On vient vous chercher, déclara l’écureuil.
Je n’eus pas à patienter bien longtemps avant de voir une petite blonde dévaler l’escalier. Elle sauta les deux dernières marches comme une enfant et atterrit à pieds joints sur le carrelage.
— Ava   ?
— Oui, c’est moi   ! répondis-je bêtement en levant la main.
Elle s’en doutait bien que c’était moi, hormis son collègue, il n’y avait que moi dans le hall. Elle eut la délicatesse de ne pas faire de commentaire et m’offrit à la place un sourire des plus ravissants.
— Je suis Erika   !
Elle avait dit ça comme si son nom était supposé m’évoquer quelque chose, comme si j’étais censée la connaître, ce qui n’était pas le cas. J’étais un peu gênée.
— J’étais très impatiente de te rencontrer, David m’a beaucoup parlé de toi   !
Tout s’éclairait. J’ignorais ce qui me mettait le plus mal à l’aise. Que je n’aie de mon côté, jamais entendu parler d’elle, ou que David lui ait parlé de moi… Que lui avait-il dit   ? Que savait-elle de moi ou des raisons qui m’avaient conduite ici   ? Ne pas le savoir me plaçait dans une posture inconfortable. Je me sentais exposée et vulnérable. Ma première réaction fut d’en vouloir à David.
Elle m’invita à la suivre à l’étage et alors qu’elle me guidait dans les couloirs du bâtiment, je peinais à la quitter des yeux. Toute personne ayant croisé la route d’Erika à cette époque pourrait confirmer qu’elle était alors d’une beauté insolente. On l’aurait crue tout droit sortie d’un de ces romans à l’eau de rose dont ma mère raffolait, dans lesquels une petite blonde sculpturale — mais toujours particulièrement humble — faisait fondre le cœur d’un grand brun ténébreux au passé tragique. Le fait qu’Erika soit en prime brillante la rendait presque écœurante. C’était le genre de femme que le destin semblait s’amuser à placer sur votre chemin juste pour vous torturer. Pour que vous vous jugiez. Des années à se goinfrer de magazines de développement personnel pour tenter de se convaincre que la perfection n’existe pas, et voilà que cette femme débarque et qu’elle fout tout en l’air en vous prouvant le contraire.
Je savais qu’il fallait que j’arrête de la fixer comme une malade obsessionnelle, mais je n’arrivais pas à m’en empêcher. C’était plus fort que moi. J’étais complètement hypnotisée par le mouvement de la queue de cheval qui se balançait dans son dos au rythme de ses pas, juste au-dessus d’un fessier que je devinais en béton. Comment faisait-elle   ? Sans rire, s’il prenait à quelqu’un l’envie de lui mettre une claque aux fesses, j’étais prête à parier qu’il s’y briserait quelques phalanges   !
Deux longues jambes fines et halées s’échappaient de son short vert kaki. Elle ne marchait pas, elle glissait. Moi, je me dandinais gauchement derrière elle sur mes deux cannes toutes maigres. Elle portait un t-shirt arborant le sigle de l’institut — O.I.N.M, pour Oceanografski Institut Novac Marković . Un maillot bleu marine quelconque, unisexe, un de ceux qui ne mettent personne en valeur   ; mais ça aussi, à elle, ça lui allait bien. Elle dut sentir que je l’observais, car elle se retourna et me sourit à nouveau. Ses dents avaient dépassé le stade de la blancheur. Elle n’était même pas maquillée. La seule coquetterie apparente se résumait à deux petites boucles d’oreille en perle de nacre qui soulignaient à la perfection son teint lumineux.
— Quelque chose ne va pas   ? demanda-t-elle gentiment.
— Non, tout va bien.
Je rougis, honteuse.
— Comme je l’ai expliqué à David, pour le moment il n’y a pas de place à la résidence, mais dès qu’une chambre se libère, elle est pour toi.
Je comprendrais plus tard qu’une partie des membres de l’institut étaient recrutés dans le cadre de S.V.E : «   Service Volontaire Européen   ». Les volontaires étaient logés dans une résidence attenante, nourris et blanchis en échange de leur contribution. Je crois me souvenir qu’il percevait également une rémunération symbolique équivalente à un peu d’argent de poche, mais je n’en mettrais pas ma main au feu.
— Il m’a dit qu’il t’avait trouvé une solution en attendant, j’espère que tu es bien logée   ? poursuivit Erika.
— Je n’ai pas à me plaindre.
— Tant mieux.
Elle ralentit soudain et se mit à chuchoter.
— Bon, ça ne va peut-être pas être facile, mais quoiqu’il te dise, reste calme et essaie de prendre un air impressionné, OK   ? Il aime se sentir important. Quand ce sera fini, je serai juste au bout, murmura-t-elle en me désignant une porte entrouverte au bout du couloir.
Sur ces mots, elle entra dans un bureau appartenant, si l’on en croyait l’écriteau, à un dénommé Yuri Marković.
— Mlle Krasniqi est arrivée, Monsieur le Directeur.
Mademoiselle Krasniqi . Il y avait des lustres qu’on ne m’avait pas appelée ainsi. Six ans au moins, depuis que j’avais épousé Barry et que j’étais officiellement devenue madame O’Donnel. Donner mon nom de jeune fille aux gens était une chose, les entendre me désigner par lui en était une autre. C’était à la fois étrange et agréable.
Elle me fit signe d’entrer et m’adressa un clin d’œil furtif avant de refermer la porte sur moi.
— Installez-vous, je vous prie, m’ordonna un petit homme tout en rondeurs.
Il ressemblait à un mauvais sosie de James Cosmo. En plus jeune, plus petit et plus gras. Il était enfoncé dans un fauteuil en cuir pourpre qui tenait plus du trône que de la chaise de bureau. La hauteur du siège le faisait paraître encore plus menu qu’il ne devait l’être en réalité, ce qui était très certainement l’opposé de l’effet escompté. Il tenait entre les mains une feuille de papier que je devinais être mon curriculum vitae.
Il faisait mine de l’étudier, l’air grave, mais il s’y attarda quelques secondes de trop pour que je morde à l’hameçon. Ce n’était rien de plus qu’une manœuvre visant à me mettre la pression. Faire le tour de mon parcours professionnel ne prenait pas autant de temps.
Après être venue à bout de mes — trop longues — études d’histoire, David et moi avions directement entamé notre étude sur le monstre du Loch Ness, lui examinant la légende sous un angle scientifique, et moi sous un angle historique. Cela avait duré près de deux ans. Depuis, aucun fait glorieux n’était venu allonger la liste de mes expériences professionnelles.
J’avais bien esquissé quelques ébauches de livres, dont une biographie de Marie Stuart, mon sujet de prédilection, mais aucun de ces projets n’avait finalement vu le jour.
— Bien, Mlle Krasniqi. Vous permettez que je vous appelle Éva   ? commença mon interlocuteur sans lever les yeux de la feuille.
— Ava. C’est Ava, mais oui, bien sûr, répondis-je.
J’aurais aussi bien pu me contenter de dire oui, ou de ne rien répondre du tout, car ce n’était visiblement pas une vraie question. Il était déjà passé à autre chose.
— Vous nous avez été vivement recommandée par notre ancien collaborateur, David Kinnear, mais celui-ci a dû vous avertir que je tenais à valider personnellement chaque candidature avant une embauche, même temporaire, n’est-ce pas   ?
David ne m’avait pas expliqué les choses avec tant de précision, mais je ne jugeai pas utile de le signaler. Je me contentai d’acquiescer docilement.
Il enchaîna avec tout un tas de questions bateaux, posées sur un ton trop autoritaire. L’aisance avec laquelle il déballait son speech laissait à penser qu’il avait dû le répéter des centaines de fois. Dans la bouche de quelqu’un d’autre, le discours aurait d’ailleurs sûrement fait son petit effet. Hélas pour mon interlocuteur, pas une once de charisme ne se dégageait de sa personne et le voir se débattre à tenter d’acquérir une présence par l’intimidation le rendait juste pathétique. J’avais presque de la peine pour lui.
Après une bonne dizaine de questions sans intérêt, il en vint enfin au fait.
— Je vais être très clair avec vous, Éva, car je ne veux pas avoir à supporter vos jérémiades dans deux semaines, quand vous réaliserez dans quoi vous avez mis les pieds. J’ai d’autres chats à fouetter, voyez-vous   ?
Non, je ne voyais pas. Je le fixai sans ciller, les yeux écarquillés. Comme un lapin devant des phares, j’attendais le choc. Il poursuivit.
— Nous venons malheureusement de perdre notre très appréciée documentaliste, Doroteja. Après dix-sept années de bons et loyaux services sans même un arrêt maladie, une banale chute d’escabeau aura finalement eu raison de sa personne. Triste histoire…
Il soupira. Pour la première fois depuis le début de l’entretien, je crus déceler une petite pointe d’humanité dans son regard. Il semblait sincèrement affecté.
— Vous m’en voyez désolée. Toutes mes condoléances.
— Je vous demande pardon   ? hoqueta-t-il.
Il émit un gloussement ridicule.
— Oh, elle n’est pas morte, elle s’est juste fracturé le bassin en deux endroits   ! À son âge, on ne s’en relève pas comme ça. Elle n’a pas fait les choses à moitié, je la reconnais bien là   ! Une employée comme on n’en fait plus : qualifiée et qui ne comptait pas ses heures. Enfin, que voulez-vous ? On fait avec ce qu’on a. Toujours est-il que tant qu’elle ne sera pas remise, son poste est à pourvoir. David a fortement insisté pour que nous vous trouvions une place dans la structure, et je lui en dois une, alors… Mais je vous préviens, pas d’entourloupes   ! Votre section est ouverte de 10 heures à 18 heures ni 10 h 05, ni 17 h 55. Vous serez payée de 10 heures à 18 heures, et pas une minute de plus. À savoir un salaire net mensuel avoisinant les 3   350.
— Euros   ?
Je savais pertinemment que la Croatie n’avait pas encore rejoint la zone euro, mais je savais aussi que l’euro y circulait déjà. Je m’accrochai un court instant à cet espoir.
— Bien sûr que non, voyons, s’esclaffa-t-il de plus belle, 3   350 kunas.
Soit approximativement… 400 livres 3 .
Chouette ! Un salaire de misère, des heures supplémentaires non rémunérées, moi qui voulais changer de vie, j’étais servie   ! Le point positif dans tout ça était que je n’aurais finalement pas à lustrer la cuvette des toilettes.
— Éva   ? Toujours avec moi   ? fit le directeur en claquant des doigts.
— Oui.
— Sommes-nous d’accord   ?
— Absolument.
Il laissa passer quelques secondes avant de conclure, espérant sûrement me faire avaler qu’il hésitait.
— Eh bien, soit. Dans ce cas, je vais vous demander de remplir quelques documents, après quoi Erika, notre directrice de recherche, vous accompagnera aux archives.
Il pressa longuement un bouton du téléphone. Une voix féminine en jaillit.
— Karolina, vous préparerez les papiers de Mlle Krasniqi, s’il vous plaît. Et puis vous m’apporterez un café, vous serez mignonne.
Aussi difficile que ce fût, je m’abstins de lever les yeux au ciel. Je complétai les documents aussi vite que possible.
J’étais doublement soulagée en quittant la pièce. D’une part, parce que je n’avais plus à supporter la présence de cet affreux lutin aussi odieux qu’orgueilleux dans mon espace vital. D’autre part, parce que j’avais officiellement un travail.
 
Je me dirigeai vers la porte désignée un peu plus tôt par Erika. Elle était entrouverte. Des rires et des bavardages s’échappaient de l’intérieur. Je marquai un temps d’arrêt avant d’entrer. Je me sentais comme à la veille d’une première rentrée scolaire. À la fois curieuse et effrayée.
Je pris mon courage à deux mains et poussai timidement la porte.
Avec ses tables beiges et son tableau noir, la pièce ressemblait à s’y méprendre à une vieille salle de classe. Une dizaine de personnes se trouvaient à l’intérieur, mais aucune ne fit attention à moi. Je ne m’en offusquai pas. J’avais un don pour me fondre dans le décor.
Un homme blond était en train de se battre avec une cafetière archaïque près du tableau   ; un second, plus grand et roux, se tenait debout près de la fenêtre ouverte, le bras pendant nonchalamment à l’extérieur. Il se pencha au-dehors et tira lentement sur sa cigarette, les yeux rivés sur le détecteur de fumée.
— Qu’est-ce qu’on avait dit pour la cigarette   ? râla une jeune femme assise à quelques mètres, sans lever le nez du document dans lequel elle semblait plongée.
Un groupe de cinq personnes — deux hommes et trois femmes, de mémoire — était installé au centre de la pièce   ; je ne savais pas ce qui se racontait, mais à en juger par leurs rires à gorge déployée, ça devait être hilarant.
Erika se tenait tout près de l’entrée de la pièce, en appui sur une table. Elle discutait avec un homme et une femme aux physiques bien trop ressemblants pour que ce ne soit que le fruit du hasard.
Lorsqu’elle s’aperçut de ma présence, elle m’invita à approcher et à refermer la porte. Tous les regards convergèrent vers moi.
— Chers amis, voici Ava, déclara-t-elle solennellement. Ava est notre nouvelle Doroteja   !
La nouvelle fut accueillie par une clameur de joie inattendue et à mes yeux disproportionnée. Chacun des membres de l’équipe se présenta à moi et me souhaita la bienvenue, avec une bienveillance qui m’était si étrangère que je la trouvais suspecte. Certains me donnèrent l’accolade, l’un d’entre eux déposa même deux bises sur mes joues, je trouvais ça vraiment… bizarre.
À bien y réfléchir, je crois que j’avais au fil du temps ancré en moi la conviction stupide que la gentillesse gratuite n’existait pas. Elle n’était qu’un leurre, quelque chose dont il fallait se méfier. Bien heureusement, j’ai depuis été amenée à réviser mon jugement sur la question. Toujours est-il que sur le moment, ce débordement d’affection gratuite de la part d’inconnus me déroutait. Pour autant, je n’irai pas jusqu’à dire qu’il était déplaisant.
Je ne mémorisai pas les prénoms de tout le monde du premier coup, seulement ceux des personnes qu’il était difficile d’oublier, comme Gaël, le Français. Ou plutôt devrais-je dire le breton , c’est ce qu’il aimait qu’on dise. Ni moi ni les autres ne saisissions vraiment la nuance, mais ça avait l’air d’avoir de l’importance pour lui, alors personne n’allait contre, tout le monde disait breton .
Difficile également de ne pas se souvenir des charismatiques jumeaux napolitains, Pietro et Serena, aussi semblables physiquement que divergents dans leurs personnalités. À croire qu’à l’heure de la répartition génétique, il avait hérité de toute la folie et elle de toute la sagesse. Il était aussi fantasque et extraverti qu’elle était discrète et réfléchie. L’un était océanographe, l’autre océanologue — ne me demandez pas la différence, je n’en sais toujours rien.
Pietro venait de me proposer de me joindre à eux le soir même pour fêter leur anniversaire quand la porte s’ouvrit dans mon dos.
La température ambiante chuta instantanément. Un drôle de type entra et se dirigea d’un pas décidé vers Erika. Il lui tendit un document en chemise cartonnée, sans un mot. Autour d’eux, on s’échangeait des regards gênés ou on fixait ses chaussures. Seule Erika semblait imperturbable.
Ils se dévisagèrent en silence. La tension entre ces deux-là était si palpable que j’aurais pu m’en saisir à main nue. L’espace d’un instant, je me demandai s’il était le grand brun mystérieux de l’histoire, mais je renonçai rapidement à cette idée. Il n’était pas assez beau pour être le héros.
Même cachés derrière une paire de lunettes d’un autre âge, ses yeux gris semblaient trop larges pour sa tête. Ce trait, associé à un nez exagérément long et fin ainsi qu’à une bouche effacée, lui faisait une tête de poussin. Une tête de poussin en colère.
— Merci, Jim, dit Erika en prenant le dossier.
Tête de poussin ne répondit pas. Dès que les papiers eurent quitté sa main, il tourna les talons et ressortit de la pièce aussi furibond qu’il y était entré. Il prit soin de claquer férocement la porte en partant. Je sursautai malgré moi.
— Je vais bien, je te remercie. C’est fort aimable à toi de t’en inquiéter   ! Quelle belle journée, tu ne trouves pas   ? continua Erika, sur un ton sarcastique.
Elle eut un petit rire aussi forcé qu’amer.
— Il n’est pas toujours comme ça, ajouta-t-elle devant ma mine déconfite.
— Non, parfois, il est pire   ! lâcha Pietro, ce qui lui valut un coup de coude de sa jumelle.
— Ne l’écoute pas, me rassura cette dernière.
— Bon, allez, finie la pause, tout le monde au boulot   ! déclara Erika. Ava, tu me suis, je t’emmène dans tes nouveaux quartiers.
 
Pour se rendre dans mes nouveaux quartiers , il fallait passer par un cloître, ce qui ne fit que confirmer ma première intuition quant au passé religieux des lieux. En son centre se dressait encore un puit — que je supposais condamné — entouré d’un petit jardin aromatique. Chaque colonne de la galerie portait sur son socle des motifs floraux d’une finesse remarquable. Je ne pus me retenir de laisser glisser mes doigts sur certains d’entre eux.
— C’est beau n’est-ce pas   ? dit Erika.
Ma fascination évidente semblait l’amuser.
— Oui, très beau. Est-ce que…
Je pris le temps d’affiner ma réflexion avant de poursuivre.
— Est-ce que c’est un couvent   ?
— Pas loin. Un monastère, répondit-elle, du moins à l’origine.
Sentant que ma curiosité n’était toujours pas satisfaite, Erika m’expliqua que le monastère avait été bâti et occupé par des moines bénédictins pendant plus de huit siècles, avant de devenir d’abord une résidence d’été de la famille impériale autrichienne, puis une école pour filles. Il avait conservé cette dernière fonction jusqu’au début du XXe siècle, avant d’être finalement laissé à l’abandon. Le monastère était resté livré à la nature jusqu’en 1976, année où Novac Marković, un natif de l’île ayant fait fortune sur le continent et amoureux de la mer, l’avait racheté une bouchée de pain en vue d’en faire un centre d’éducation à la vie marine.
— Novac avait pour habitude de dire qu’on ne protège que ce qu’on connaît, me raconta Erika. C’est pour ça qu’il a voulu créer un endroit pour montrer, étudier et protéger la faune sous-marine. Au début, ce n’était pas grand-chose juste quelques bassins avec des espèces qui peuplaient les eaux côtières. Puis, au fil du temps, le petit institut a pris de plus en plus d’ampleur jusqu’à devenir ce qu’il est aujourd’hui.
L’institut présentait désormais au public plus d’une centaine d’espèces et employait une soixantaine de personnes au plus fort de la saison — en comptant les chercheurs, le personnel de l’aquarium et autres animateurs, jardiniers, agents d’entretien, etc. — ce qui en faisait le plus gros employeur de l’île.
— On va passer par l’aquarium, ça te fera l’occasion d’y jeter un œil. Prépare-toi à en prendre plein les oreilles, c’est jour de visite scolaire, ricana Erika en arrivant au bout de la galerie.
Elle poussa une porte similaire à celle de l’entrée principale, moins grande, mais d’une hauteur significative tout de même.
Juste Ciel   ! Avec la résonance, le niveau sonore était effectivement assez impressionnant et difficilement supportable pour une non-initiée comme moi.
Des petites têtes blondes grouillaient dans tous les coins et étalaient leurs petites mains poisseuses sur les façades vitrées. Un gamin rondouillard promenait même sa langue sur un bassin cylindrique installé au centre de la salle avant que son institutrice ne vienne l’en décoller. Le bassin en question contenait de petites méduses de la taille d’un poing qui changeaient de couleur au rythme de l’éclairage.
L’aquarium se divisait en deux étages de salles en enfilades. L’architecte en charge de la transformation des lieux avait fait un travail fantastique. Les bassins se fondaient dans l’architecture du monastère comme s’ils en avaient toujours fait partie intégrante. L’alliance parfaite du moderne et de l’ancien. Erika ne me fit pas tout visiter, j’aurais bien le temps de le faire plus tard.
Elle prit néanmoins le temps de me montrer la section la plus récente de l’aquarium, celle qui abritait les requins. À l’entrée de la salle qui leur était dédiée avaient été installées deux portes battantes pourvues de hublot. La pièce baignait dans une lumière bleutée intimidante. Dans le bassin évoluaient quelques spécimens des espèces les plus courantes de la mer Adriatique comme le requin bleu ou le requin mako et, plus rare, un requin blanc de Méditerranée juvénile.
C’était la première fois que j’en voyais un en aquarium. C’était la première fois que j’en voyais un tout court, à vrai dire. On lui avait attribué le surnom de Fanny. Je ne parvenais pas à discerner si Erika en était particulièrement fière ou honteuse. Alors qu’elle s’était jusqu’à maintenant montrée assez loquace, elle ne s’attarda pas sur le sujet et esquiva habilement mes quelques interrogations.
Elle prétexta l’heure qui tournait pour m’entraîner vers un petit ascenseur à proximité, réservé au personnel. À l’intérieur, elle pressa le bouton -2 et la cabine s’enfonça dans le sol.
Les portes se rouvrirent sur un espace plongé dans la pénombre. Je fis un pas hors de la cabine.
— Attends-moi là, je vais allumer, dit Erika.
Elle s’éloigna dans la quasi-obscurité. Une curieuse odeur flottait dans l’air. Elle me paraissait à la fois étrangère et familière. Un peu comme le visage d’un ami d’enfance perdu de vue depuis des années, que l’on recroise par hasard au coin d’une ruelle et dont on reconnaît instinctivement les traits malgré tout le temps qui s’est écoulé.
Les néons grésillèrent avant de déverser leur lumière aveuglante sur la pièce. Comparé aux autres salles de l’institut, le plafond ici semblait extrêmement bas. L’espace était parsemé de colonnes identiques à celles qui se trouvaient dans le cloître, entre lesquelles se dressaient les rayons d’une bibliothèque.
— Bienvenue chez toi   ! lança Erika. Le bureau est au fond, viens.
Je la rejoignis. Pendant que nous traversions la salle, je parcourais les étagères surchargées de reliures bariolées, émerveillée.
Je pris une grande inspiration pour emplir mes poumons de ce doux parfum moisi que j’affectionnais tant. Il me rappelait Grand-mère. Pas ma tendre Denitza, non, mon autre grand-mère. La mère de ma mère. Margaret Murray. Ou pour être plus exacte, il me rappelait le jour où j’avais découvert un trésor chez ma grand-mère Margaret.
Je devais être âgée de cinq ou six ans, tout au plus, et alors que Grand-mère s’était endormie devant son traditionnel feuilleton du début d’après-midi — celui où Brandon est amoureux de Brenda, qui elle est amoureuse de Dylan, qui lui-même est amoureux de Kelly, qui est en fait sa sœur — j’avais entrepris une exploration du grenier.
Je m’étais mise en tête que, depuis les centaines d’années que Grand-mère vivait là, il était presque inévitable qu’il y ait dans ce grenier une créature magique qui y aurait pris ses quartiers, ou un trésor oublié qui ne demandait qu’à être retrouvé. Et à force de farfouiller dans la poussière, j’avais fini par être récompensée.
C’était un petit coffre sombre et poussiéreux, à peine plus grand qu’une boîte à chaussures, et bien que la quasi-obscurité dans laquelle il se trouvait — au fond sous la mansarde — fût peu engageante, la curiosité avait été la plus forte. C’était comme s’il grésillait, il fallait que je m’en approche.
Je m’étais faufilée jusqu’à lui, au travers les pieds de chaises et les couvertures mitées, à la seule lumière de ma petite lampe de poche. Je l’avais ouvert, et j’avais laissé pour la première fois cette douce odeur d’amande vanillée moisie pénétrer mes poumons.
Mon premier shoot. J’en serais dépendante à jamais.
J’avais glissé la main à l’intérieur de l’écrin pour saisir un des livres aux pages brunies qui s’y trouvaient. Je basculais ceux qui restaient à l’intérieur du coffre les uns contre les autres afin d’en parcourir les titres, chaque chute provoquant une nuée de poussière magique qui m’enivrait encore plus.
Ils étaient tous d’un certain William, qui secouait des poires. Dans le coffre, Othello , Roméo et Juliette , Hamlet et Richard III . Rien que des histoires de gens dont personne n’avait jamais entendu parler, me disais-je.
Dans ma main, Le Songe d’une nuit d’été . Lorsque je l’avais ouvert, la couverture avait craqué comme le dos de papa après une dure journée de travail. J’avais dirigé le faisceau de la lampe sur les pages, et commencé à en déchiffrer les premiers mots. Je n’en comprenais pas encore tout le sens, pourtant, je sentais que c’était beau. La poésie des mots chantait à mon oreille et cette douce mélodie avait laissé en moi une empreinte qui ne s’effacerait jamais.
J’avais relu ces livres chaque été jusqu’à mes seize ans, atteignant chaque année un niveau de compréhension supérieur.
Lorsque Margaret avait quitté ce monde, j’avais demandé à conserver le petit coffre chargé de souvenirs si précieux pour moi. Il avait dormi là sans que nul autre que moi ne vienne le réveiller durant des années, alors je pensais qu’il ne manquerait à personne si je le gardais.
Grossière erreur. Après expertise, il s’était avéré qu’il s’agissait d’éditions très rares, dont ma grand-mère avait sans doute hérité de sa propre grand-mère, qui en avait probablement fait de même. Une fraction de seconde, je m’étais projetée dans le futur, m’imaginant transmettre mon trésor à mes propres petits enfants. Évidemment, à l’époque, j’ignorais encore que je ne pourrais jamais avoir d’enfant.
Une fraction de seconde, pas plus. Car c’est aussi le temps qu’il avait fallu à ma mère pour décider de manière non négociable que les ouvrages seraient vendus.
De ma grand-mère, j’avais hérité d’une paire de boucles d’oreille, bien que mes oreilles ne fussent pas percées. Maman avait dit que ça m’inciterait peut-être à devenir plus coquette, car après tout je devenais une femme et, selon elle, on n’attrapait pas les mouches avec du vinaigre.
Avec l’argent, mes parents avaient acheté une nouvelle voiture, et pour me consoler, Papa m’avait offert une édition complète et flambant neuve de l’œuvre de Shakespeare. Une de celles toutes légères aux pages blanches et bien épaisses qui ne sentaient rien. Je n’en avais jamais ouvert aucun.
— Ça sent un peu le renfermé, mais tu t’y habitueras vite, tu verras. Bientôt, tu n’y feras même plus attention   ! reprit Erika.
J’espérais bien que non, mais je le gardai pour moi.
Un petit bureau se trouvait tout au fond de la bibliothèque, dos au mur et à gauche d’une porte coupe-feu. Il était vide à l’exception de quelques consignes du type «   pas d’autorisation = pas d’emprunt   » imprimées et placardées dessus à l’aide de gros scotch.
— Pas ce bureau-là, me dit Erika qui enfonçait déjà une clé dans la serrure de la porte.
À l’arrière se trouvait une seconde salle tout aussi vaste, mais scindée en deux par une cloison vitrée. De notre côté, un bureau plus large que celui de la pièce voisine et recouvert de documents en tous genres   ; de l’autre, des étagères chargées de vieux rouleaux de papier jaunis et de reliures centenaires.
— Nous y voilà, les archives monacales   ! Personne d’autre que toi n’y entre, même si on te supplie, compris   ?
J’acquiesçai.
— Et si tu y entres, ce que tu seras forcément amenée à faire, surtout, tu prends garde à bien refermer la porte derrière toi, c’est super important. À l’intérieur de la cellule, les documents sont conservés dans des conditions optimales pour limiter leur altération. Ils doivent rester de leur côté de la vitre au maximum. J’insiste, c’est vraiment important. Les moines ont été les seuls témoins de la vie de l’île pendant près de huit siècles, et pendant ces huit siècles, ils ont consigné toutes leurs observations. Tout ce qui est parvenu jusqu’à nous se trouve ici. Quand de notre côté, on cherche à savoir si un évènement s’est déjà produit sur l’île ou à étudier l’évolution d’un phénomène à très long terme, ces archives sont notre principale source d’information, tu comprends ?
— Bien sûr.
— Pour faire simple, ton travail à toi, c’est de nous aider à trouver ce qu’on cherche, poursuivit-elle avec un sourire. Si demain on a besoin de savoir quel temps il faisait le jour de la Saint-Eugène de 1083, c’est à toi de nous trouver l’information. J’exagère à peine. Et si l’information ne se trouve pas ici, mais ailleurs, encore une fois…
— C’est à moi de la trouver, j’ai saisi.
En gros, j’étais destinée à devenir une sorte de moteur de recherche vivant à leur disposition. Je n’y voyais pas d’inconvénient.
— Je dis nous , mais bien sûr, ce n’est pas juste nous. Tu seras amenée à échanger avec d’autres centres océanographiques européens et avec quelques bibliothèques universitaires également. Tu auras des visiteurs de temps en temps, mais, comme tu peux t’en douter, rares sont ceux qui se déplacent jusqu’ici. Je sais que, de prime abord, ça à l’air fastidieux, mais ça ne l’est pas tant que ça quand tu sais comment t’y prendre. Doroteja t’aurait expliqué ça à merveille, mais comme elle n’est pas là, il faudra se contenter de moi   !
Elle esquissa un sourire gêné.
— D’ailleurs, elle a envoyé un de ses fils déposer un petit classeur avec quelques notes utiles pour celui ou celle qui la remplacerait. Tu le trouveras dans le tiroir de gauche du bureau, je pense que ça te sera utile. De mon côté, je vais faire de mon mieux pour t’expliquer le fonctionnement de base, du moins, ce que j’en sais. Installe-toi confortablement, on en a pour un moment   !
 
En réalité, ma formation de fortune prit bien moins de temps que ce qu’Erika avait imaginé. Elle avait négligé un élément important : contrairement au reste des membres de son équipe, je n’étais pas scientifique. J’étais historienne.
Je n’étais peut-être pas capable de faire la différence entre océanologie et océanographie, mais fouiller le passé pour comprendre le présent, c’était mon truc. C’était l’essence même de mon travail, pour ne pas dire de ma vie. Une grande partie des systèmes utilisés par l’institut m’étaient déjà familiers. Mon apprentissage en fut grandement facilité.
Erika passa néanmoins le reste de la matinée à mes côtés pour m’aider à prendre mes marques. À l’heure de la pause, elle décréta que je pourrais me passer d’elle dès l’après-midi. En cas de besoin, je n’aurais qu’à l’appeler depuis le poste du bureau.
Elle m’invita à me joindre à elle pour le déjeuner, ce que j’acceptai volontiers, car sa compagnie m’était singulièrement agréable.
— Du coup, tu seras là ce soir   ? demanda-t-elle pendant que nous nous dirigions vers la sortie.
Dans un coin en retrait par rapport à l’ascenseur se trouvait un petit escalier à vide central que je n’avais pas remarqué en arrivant. Il débouchait directement dans la galerie du cloître.
— Ce soir   ?
— Oui, on fête l’anniversaire des jumeaux, j’ai entendu Pietro t’inviter tout à l’heure. On fait ça dans un petit bar de plage pas loin d’ici. Ça s’appelle le Shark . Tu devrais venir, ça serait sympa   !
Je faillis refuser, presque par réflexe. Ça ne semblait pas une bonne idée. J’avais toujours entretenu une certaine aversion pour le monde de la nuit. Je ne m’y sentais pas à ma place. Je ne savais jamais comment m’y comporter, je ne savais même pas danser.
Mais contre toute attente, je me raisonnai. Elle n’avait pas dit boîte de nuit ou club, elle avait dit bar. Je ne voyais aucune bonne raison de ne pas m’installer à une table avec ces gens pour boire un verre de vin et apprendre à les connaître.
— D’accord, j’y serai.
 
 
3
 
2 mars 2018
J — 277
 
Je ne me trouvais encore qu’à cinquante mètres du lieu du rendez-vous lorsque le volant commença à vibrer sous mes doigts. Les secousses se propagèrent d’abord à mes avant-bras, puis au reste de mon corps. J’avais la très nette impression que chaque noyau de chaque cellule qui composait mon être sursautait comme un grain de sable sur une enceinte, au rythme de la musique house.
Je n’avais qu’une seule envie : fuir. Prendre ma dignité sous le bras et mes jambes à mon cou. Je dirais que j’avais eu un imprévu.
— Hou hou   ! Ava   !
Depuis la plage, Serena me faisait de grands signes de bras. Chiotte   ! J’étais repérée. J’explorai à la vitesse de la lumière tout mon répertoire d’excuses anti-soirées.
J’avais voulu faire une sieste et je ne m’étais pas réveillée, j’avais complètement oublié que c’était ce soir, il y avait un épisode de Game of Thrones à la télévision, j’étais malade…
Je pris rapidement conscience qu’aucun de ces mensonges ne serait crédible maintenant qu’elle m’avait vue. Je ne pouvais plus reculer, j’allais devoir y aller. Je garai la voiture de Kristina un peu à l’écart. Elle n’était certes pas de toute première jeunesse, mais ça n’était pas une raison pour la lui rendre cabossée par un fêtard un peu trop éméché. Je descendis de la voiture et traversai lentement le parking sur mes jambes en coton.
Respire , ne cessais-je de me répéter.
J’essayais de prendre un air naturel, de faire semblant d’être à l’aise, comme si j’avais l’habitude de ce genre d’endroit. Mon plan consistait à avaler un soda sans sucre en vitesse avant de prétexter un coup de fatigue. Dans trente minutes maximum, je serais repartie.
Le bar n’était en fait qu’une vulgaire paillote installée face à la mer. La majeure partie de ses tables hautes étaient éparpillées sur la plage, directement plantées dans le sable. Pourtant, il n’y avait quasiment personne dehors. Malgré la chaleur étouffante, les clients semblaient s’obstiner à danser à l’intérieur, dans une promiscuité oppressante.
Je me faufilai tant bien que mal jusqu’à la table de mes nouveaux collègues. Je reconnus quelques visages, mais la plupart m’étaient encore inconnus.
En les observant, je réussis l’exploit de me sentir vieille pour la première fois de ma vie à trente ans à peine. La plupart d’entre eux étant surdiplômés — travail de recherche oblige — notre différence d’âge ne devait pas excéder deux ou trois ans, tout au plus. Mais le contraste entre eux et moi était pourtant saisissant. On pouvait lire dans leurs yeux une insouciance qui m’avait quittée depuis longtemps, si tant était qu’elle m’ait un jour habitée.
Ils se taquinaient, ils chahutaient comme des gamins. Le soleil n’était pas encore totalement couché, mais la table était déjà jonchée de cadavres de bières, de verres vides et de mégots de cigarettes.
Lorsqu’il m’aperçut, Pietro se précipita vers moi. Au vu du mouvement de ses lèvres, il semblait vouloir me dire quelque chose.
— Qu’est-ce que tu dis   ? m’écriai-je, j’entends pas avec la musique   !
— J’ai dit, c’est cool que tu sois venue   ! me hurla-t-il dans l’oreille. Tu prends un verre   ?
Sans attendre ma réponse, il s’empara d’une bouteille de Rakija 4 , d’un verre à shot qui traînait par-là et s’empressa de verser l’une dans l’autre.
— Oh   ! Non, non, je te remercie, mais je vais juste boire un soda.
— Hein   ? cria-t-il.
— Je disais, je ne bois pas   !
Une jolie brune dont j’avais oublié le prénom surgit dans mon dos et passa un bras autour de mes épaules. Je fus un peu troublée par cette soudaine proximité.
— Hey   ! Avaaaaa, ça va   ? J’ai raté quoi   ?
Elle empestait l’alcool à plein nez. Mais qu’est-ce que j’étais venue faire là   ?
— Rien, je disais juste que je suis en voiture, donc je ne bois pas   ! Je ne veux pas être ivre   !
Il n’y avait pas dix minutes que j’étais là et je commençais déjà à avoir mal à la gorge à force de brailler par-dessus la musique.
— Oh, chérie, détends-toi   ! C’est la fête   ! Tu ne seras pas bourrée avec un verre de Rakija   ! Tu vas juste te sentir plus… détendue   ! Allez, živjeli 5   ! lança-t-elle avant de vider son propre verre d’un trait.
Elle n’avait pas tout à fait tort, me dis-je. Et puis, c’était ça ou tenter un aller-retour jusqu’au bar à travers la foule en délire pour demander un soda. Je pris le tout petit verre en main, je le regardai fixement un instant et, après une ultime hésitation, je le vidai cul sec. Le liquide me brûla la bouche et je pus suivre sa trajectoire jusqu’à mon estomac. J’avais l’impression d’avoir avalé de l’essence. Je grimaçai malgré moi, ce qui ne manqua pas d’amuser Pietro.
— Tu veux danser   ? aboya-t-il.
Pour rien au monde   !
— Pas maintenant, mais peut-être tout à l’heure   ! mentis-je.
D’ici là, j’aurais trouvé un bon prétexte pour me sortir de là.
Pietro m’abandonna et s’élança sur la piste de danse, où se déhanchait déjà Erika, sublime.
Cette aisance… Elle avait l’air d’avoir fait ça toute sa vie. C’était peut-être le cas, qu’en savais-je   ? La sirène ondulait langoureusement au rythme de la musique, envoûtante, ahurissante de sensualité. La classe. Elle savait bouger, ce n’était rien de le dire.
Viktor, plus mesuré, dansait juste derrière elle sans avoir l’air d’y prendre un quelconque plaisir. Sa présence sur la piste n’avait de toute évidence pas d’autre but que de tenir en respect les mâles rivaux qui, ensorcelés, auraient pu tenter d’empiéter sur son territoire. Difficile de leur en vouloir   ? Même moi, j’avais envie de me frotter à elle   ! J’avais encore du mal à me faire à l’idée que ces deux-là formaient un couple. Ils me semblaient si différents, mais je me disais que je changerais peut-être d’avis en apprenant à les connaître. Pas de doute, la vie a un sacré sens de l’ironie…
Je restai un long moment à les observer. Elle, surtout. J’étais tellement hypnotisée que je commençai moi-même à bouger, sans m’en apercevoir. Lorsque je m’en rendis compte, bien sûr, je m’arrêtai net. Je vérifiai que personne ne m’avait vue, et je remarquai avec soulagement que personne ne regardait dans ma direction. Personne ne me pointait du doigt, personne ne me huait. Personne ne me réprimandait non plus…
Avant que j’aie le temps de l’en empêcher, la voix rauque de Barry fit irruption dans ma tête. Non, mais regarde-toi, franchement , ricana-t-il. Tu te ridiculises, ma pauvre fille. Alors, c’est pour ça que t’es partie   ? Pour traîner dans ce genre d’endroits avec des dépravés que tu connais à peine   ? Putain, tu me fais pitié…
Je tentai de le chasser de ma tête, en vain. Il continuait de m’en mettre plein la figure. Il fallait que je le fasse taire coûte que coûte. Sans réfléchir, je m’emparai de la bouteille de Rakija sur la table. Puisqu’il refusait de partir, j’allais l’abrutir.
Je me servis un verre et le vidai dans la foulée. La brûlure fut moins atroce que la première fois. Ma bouche était déjà comme anesthésiée par le verre précédent. Je parvins même à déceler quelques saveurs fruitées en arrière-goût. Finalement, ça n’était pas si mauvais et pas si fort non plus, pensai-je.
 
Une heure plus tard, je dansais Cotton Eye Joe pieds nus, la bouteille à la main, et je me serais battue farouchement si on avait voulu me la prendre.
Je me déchaînais sur la piste comme une possédée. On ne m’arrêtait plus. Mes cheveux en nage me fouettaient les joues chaque fois que je secouais la tête — souvent donc — et le contact des corps inconnus auxquels je me heurtais dans la danse ne me perturbait même plus.
Je ne m’étais jamais sentie aussi libre de toute ma vie. Je me sentais affranchie de tout. De l’emprise de Barry, du regard d’autrui, de la peur du ridicule et de celle du lendemain. De tout. Plus rien n’avait de prise sur moi. J’étais invincible. C’était comme si la musique — ou plutôt l’alcool — s’était infiltrée dans ma tête et en avait chassé tout le reste.
Ne restait plus que ce moment. Le moment présent.
Sans que j’aie le temps de voir qui, quelqu’un m’attrapa par la main et m’entraîna en courant vers la plage. Mes compagnons de fortune se jetèrent à la mer dans l’euphorie générale.
Je faillis suivre le mouvement, mais arrivée à la lisière des vagues, je me ressaisis et me libérai de la main qui me retenait. Les vagues eurent juste le temps de me lécher les orteils. Il était moins une. Un pas de plus et j’étais à l’eau. Heureusement, la peur m’avait rattrapée in extremis par les chevilles et ramenée brutalement sur terre, les deux pieds solidement ancrés dans le sol.
Je parvins à faire quelques pas chancelants à reculons avant de vaciller et d’achever ma course le cul dans le sable. Je n’essayai même pas de me relever. Je restai là à observer le spectacle pétrifiant qui se jouait sous mes yeux. Le reflet de la lune scintillait sur les eaux noires. J’avais l’impression d’être face à un monstre qui élançait inlassablement ses griffes pour se saisir de moi, pendant que mes comparses se débattaient dans sa gueule en criant.
— Allez, viens, Ava   ! Elle est super bonne   !
— Euh… Non, merci, je vais rester un peu ici, répondis-je.
Serena, qui n’était pas beaucoup plus grande que moi, se trouvait à plusieurs mètres du rivage et avait encore de l’eau jusqu’à la taille, donc je savais que ça n’était pas très profond.
Mais pas très profond, c’est toujours trop profond pour quelqu’un qui ne sait pas nager   ! Et de toute façon, je considérais que si Dame Nature avait voulu que l’Homme aille à l’eau, elle l’aurait équipé pour, ce qui jusqu’à preuve du contraire n’était pas le cas.
Erika sortit de l’eau et vint lentement jusqu’à moi. Dans la clarté lunaire, sa peau se parait d’une pâleur laiteuse et ses cheveux semblaient presque blancs. Une beauté extraterrestre.
— Tu sais pas ce que tu rates   ! Le bain de minuit, c’est le meilleur   !
Elle étendit son corps menu et moulé dans sa robe détrempée sur le sable à côté de moi. Elle contempla le ciel en silence quelques instants. Puis, se redressant, elle tourna vers moi son visage radieux. Sa bouche aux lèvres fines s’étira en un sourire resplendissant.
— On n’est pas bien là, ma petite Ava   ? Franchement, qu’est-ce que tu veux de plus   ? dit-elle en haussant les épaules.
C’est vrai, qu’est-ce que je voulais de plus   ?
Ces dernières semaines, il m’est arrivé de m’interroger sur ce qu’aurait été ma vie si j’avais écouté Erika et si je m’étais contentée de ça.
Désormais, je sais. À présent, c’est évident.
Si je m’étais contentée de ça, ma vie aurait été… plus longue   !
 
 
II
 
L’ABOMINABLE HOMME DES MERS
 
 
1
 
3 avril 2018
J — 245
 
 
Here's a little song I wrote
You might want to sing it note for note
Don't worry, be happy
In every life we have some trouble
But when you worry you make it double
Don't worry, be happy…
 
La voix de Bobby McFerrin vomie par le haut-parleur du radio-réveil me tira d’un sommeil agité. Sur la table de nuit, le dauphin en plastique bleu battait la mesure de sa nageoire caudale. Je passai la main sur mon cou trempé de sueur. Je pouvais encore sentir la pression de ses doigts brûlants autour de ma gorge. Comme cela s’était régulièrement produit depuis mon arrivée, j’avais rêvé de Barry en train de m’étrangler sur le tapis de la salle à manger. Je me demandais si ce souvenir finirait par s’estomper comme tous les autres, ou s’il continuerait de me hanter à jamais.
Cela faisait bientôt cinq semaines que j’étais ici, et toujours aucun signe de lui à l’horizon. Je commençais à croire que j’avais surestimé l’intérêt qu’il me portait et qu’il ne se donnerait peut-être même pas la peine de me rechercher. Peut-être était-il déjà passé à autre chose, ou à quelqu’un d’autre. Peut-être était-il heureux d’être débarrassé de moi, finalement. Quoi qu’il en soit, ça m’était bien égal. Moi, j’étais là, et lui n’y était pas. C’était tout ce qui importait.
Sire Humphrey était étendu de tout son long dans un carré de soleil sur le parquet. De si bonne heure, je m’en étonnais. Depuis qu’il avait découvert les joies de la vie au grand air, Sa Seigneurie passait ses journées à courir la gueuse dans les bois, et ne me faisait l’honneur de sa présence que tard le soir, à l’heure de son repas. Je m’extirpai des draps humides pour filer sous la douche, et après l’avoir enjambé, j’esquissai un petit pas en arrière pour lui chatouiller le gras du ventre du bout des orteils. Il plissa son œil unique de plaisir et laissa retomber sa tête sur le parquet.
En sortant de la salle de bain, je fis mine d’hésiter entre un short en jean et une robe fluide en coton. Au fond, je savais pertinemment que si je tenais à respirer à mon aise jusqu’à la fin de la journée, le short était à exclure…
Il ne fallait pas se voiler la face : j’étais grasse. Si j’avais débarqué sur l’île particulièrement amaigrie, je m’étais vite rattrapée. Merci les bons petits plats de Kristina   ! J’étais à l’étroit dans quasiment tous les vêtements que j’avais emportés avec moi, et pour la première fois de ma vie, je voyais planer l’ombre des capitons à l’arrière de mes cuisses. Mais ça aussi, je m’en moquais comme de ma première paire de chaussettes.
Je soupçonnais néanmoins les horribles galettes de plâtre que Kristina osait appeler pancakes et qu’elle s’obstinait à me servir tous les matins d’y être pour beaucoup dans ma prise de poids. Il s’agissait probablement là du seul défi gastronomique qu’elle se montrait incapable de relever. Je n’avais pas trouvé de façon diplomate de lui avouer le dégoût que ses «   pancakes   » m’inspiraient et je craignais de la vexer. Alors, je les mangeais, en m’efforçant de ne pas grimacer pendant qu’elle m’observait la mine ravie. Elle faisait tellement plaisir à voir que, parfois, j’étais tentée de la complimenter. Mais je m’abstenais, pas question d’aggraver mon cas.
Elle répétait en permanence à quel point son fils adorait ses pancakes, et bien que ne l’ayant toujours pas rencontré, je lui en voulais pour ce mensonge dont je subissais quotidiennement les conséquences.
Mais au-delà de ce petit désagrément culinaire, je commençais à me plaire ici, et Kristina semblait également apprécier ma compagnie. Lorsque j’avais touché mon premier chèque, aussi dérisoire fût-il, j’avais proposé de lui verser un peu d’argent pour la location de la chambre et tous les à-côtés. Mais elle avait refusé d’encaisser le moindre centime. Alors, je faisais en sorte de remplir le réfrigérateur dès que je le pouvais et de me rendre utile autant que possible. Ça fonctionnait plutôt bien comme ça. Je goûtais la saveur d’une vie sans histoires et j’aimais ça.
Après le petit-déjeuner, comme chaque matin, j’enfourchai le vélo qu’elle m’avait prêté et je traversai la forêt pour rejoindre le village. Les arbres commençaient à se remplumer et les températures, à grimper. Le printemps était exceptionnellement chaud et à la radio, on annonçait déjà un été caniculaire.
J’arrivai à l’institut un peu en avance, comme toujours. Je saluai l’écureuil de l’accueil dont je ne parviendrais jamais à mémoriser le prénom et empruntai directement l’escalier.
Une fois par semaine, je devais faire signer les autorisations de sortie par le directeur. Depuis ma prise de poste, la majeure partie de mon travail avait consisté à gérer les échanges de documents entre ma bibliothèque et d’autres structures similaires disséminées aux quatre coins de l’Europe. Lorsqu’un chercheur danois avait besoin de se référer à un livre ancien qui se trouvait sur mes étagères, il ne se déplaçait évidemment pas lui-même sur l’île. Il fallait que le titre soit transféré au plus près de lui, et pour ça, il fallait une autorisation signée de la main du directeur. Après quoi, une personne dont c’était le rôle convoyait le précieux ouvrage jusqu’à la bibliothèque qui l’avait réclamé, où il pourrait être consulté pendant une durée préétablie avant de revenir au bercail. Je ne trouvais ce travail ni difficile ni déplaisant.
À l’instant même où je posai un pied dans le couloir, ma bonne humeur s’évapora.
Tête de poussin — de son vrai nom, Jim, conservateur de l’aquarium — patientait devant la porte close du bureau, adossé au mur. J’eus envie de faire demi-tour, mais ça se serait vu si je l’avais fait.
Inutile de le nier : je ne pouvais pas l’encadrer.
C’était bien le seul dans ce cas ici d’ailleurs. Bien qu’ayant rapidement renoncé à les suivre dans leurs soirées de beuveries récurrentes, j’appréciais tous les autres — ceux avec qui j’avais déjà eu l’occasion d’échanger, du moins. Je m’accordais même à les rejoindre au bar une fois par semaine, sans abuser de la boisson. Juste pour être en leur compagnie, pour capturer un peu de leur joie de vivre et de leur insouciance. Je les vampirisais en quelque sorte.
Mais chez Tête de poussin, il n’y avait rien à prendre. Il avait tout le temps l’air agacé, sans raison apparente. Au mieux, dans ses bons jours, il affichait une expression indifférente. Mais jamais en cinq semaines je n’avais aperçu ne serait-ce que l’ombre d’un sourire sur son visage.
Pourtant, le reste de l’équipe ne semblait pas partager mon aversion pour le personnage. Certains bruits de couloir racontaient même qu’Erika et lui avaient été très proches par le passé, mais ça, j’avais du mal à le croire.
Lorsque j’avais timidement tenté d’aborder le cas Tête de poussin et le malaise qu’il m’inspirait, on m’avait simplement répondu qu’il était comme ça et que j’aurais tort de le prendre pour moi. Selon eux, il était génial comme aquariologiste, mais les relations humaines, ça n’était pas son fort. Je n’avais pas insisté, ils avaient sûrement raison. Après tout, ils le connaissaient mieux que moi.
Il restait malgré tout la dernière personne avec qui je voulais me retrouver seule dans un couloir de bon matin.
Je lui adressai un léger hochement de tête en guise de bonjour. Il me le rendit. Derrière les verres de son imposante paire de lunettes, ses yeux étaient brillants et rougis. Comme s’il avait pleuré, ou nagé trop longtemps les yeux ouverts dans une piscine chlorée. C’était souvent le cas, ce qui lui donnait l’air encore plus étrange.
Je m’adossai au mur à une distance raisonnable. Un silence pesant s’installa. Entre gens normaux et civilisés, logiquement, nous aurions dû échanger quelques banalités et quelques sourires forcés. Mais avec lui, c’était compliqué.
Je fixais tour à tour le plafond, mes ongles, mes chaussures. Je cherchais quelque chose à dire juste pour briser la glace, mais je ne trouvais pas quoi. J’éliminai successivement «   il fait beau, hein   ?   » et «   c’est fou ce que tu ressembles à quelqu’un que je connais   ! C’est un gros con lui aussi   !   », bien que cette dernière option fût particulièrement tentante.
Pour mon salut, la porte du bureau s’ouvrit et il s’y engouffra sans même m’adresser un regard, ce dont je lui savais gré.
 
C’était un mardi. Je m’en souviens très bien parce que c’était le jour que je préférais dans ma semaine de travail. Si je me débrouillais bien, en arrivant en avance comme je le faisais, je pouvais boucler toutes mes tâches dans la matinée.
L’après-midi, ma bibliothèque si paisible en temps normal se retrouvait envahie par la marmaille. C’est ici qu’on amenait les enfants après le tour de l’aquarium et qu’ils s’appliquaient à dessiner leur animal favori, dans un concert de chuchotements plus bruyants les uns que les autres. Fanny, le requin blanc de Méditerranée, remportait toujours un franc succès et passait par toutes les couleurs disponibles dans la boîte de feutres. Mais de temps à autre, l’anguille électrique parvenait à lui voler la vedette.
Je laissais les animateurs faire leur travail et pendant ce temps-là, moi, je me réfugiais dans le bureau des archives et me plongeais dans un bon bouquin. J’étais loin d’avoir fait le tour des livres de la maigre section littérature, et le fait qu’ils aient pour thème commun — sans exception — la mer ou l’océan ne me dérangeait pas le moins du monde. Il y avait bien longtemps que je n’avais pas autant lu et je me régalais.
Pendant que je déposais les boîtes de feutres et les tas de feuilles blanches au centre des tables, je me demandais déjà sur quel livre j’allais jeter mon dévolu. J’avais envie d’un classique, mais lequel   ? J’avais du mal à me décider. J’avais déjà relu La Tempête   de Shakespeare à deux reprises, L’Odyssée , une fois…
Vingt mille lieues sous les mers , peut-être   ? Non, pas cette fois.
La Petite Sirène , alors   ? Non plus, ça n’avait jamais été mon truc les histoires de sirènes.
Moby Dick   ? Oui   ! Il y avait des années que je ne l’avais pas lu. Ce serait Moby Dick.
 
Les enfants avaient quitté les lieux depuis longtemps lorsqu’Erika apparut à la porte du bureau, un mug de thé dans chaque main. Sa visite n’avait rien d’exceptionnel, en soi. Chaque jour, le plus souvent le matin, à l’heure de sa pause, elle me retrouvait à la bibliothèque pour se livrer à une séance intensive de bavardages futiles. Même si je prenais toujours garde à en dire le moins possible sur moi, je me délectais de ces moments. Je sentais qu’à la longue, elle et moi étions vouées à devenir de grandes amies.
Ce qui était inhabituel en revanche, c’était de la voir débarquer si tard et la mine aussi fatiguée. Je me doutais bien de ce qui la tracassait.
Depuis quelques semaines, la captivité de Fanny, le jeune requin blanc, devenait problématique. Si les premiers temps, tout s’était bien passé, la situation avait brusquement dégénéré.
Elle s’en était d’abord prise à ses congénères, attaquant violemment un des requins mako qui partageaient son bassin. Celui-ci n’avait pas survécu.
Faute d’un bassin d’isolement assez grand pour l’y faire séjourner plus de quelques heures, des aménagements de fortune avaient dû être mis en place au pied levé. Une sorte de filet avait été tendu au milieu de l’aquarium afin de le scinder en deux, Fanny d’un côté, les autres espèces de l’autre.
Mais cela n’était qu’une mesure d’urgence, une pression effectuée sur la plaie pour contenir l’hémorragie en attente de points de suture. Ce filet ne garantissait qu’une accalmie précaire et provisoire. Les squales ne pourraient pas être maintenus dans ces conditions très longtemps. Ils avaient besoin d’espace pour nager, et la promiscuité amplifiée par la séparation du bassin deviendrait vite un souci.
Le comportement de Fanny ne s’était d’ailleurs pas amélioré, bien au contraire. Le requin oscillait entre des phases d’agressivité imprévisibles et incontrôlables, et des phases de quasi-léthargie extrêmement préoccupantes. Elle s’alimentait de moins en moins et depuis quelques jours, il lui arrivait de heurter les parois vitrées du bassin.
Erika était complètement désemparée face à la situation.
— Je ne comprends pas. Ce n’était pas censé se passer comme ça, se lamentait-elle.
— Ce n’est pas ta faute, dis-je.
— Bien sûr que si, rétorqua-t-elle.
Elle n’avait visiblement pas l’intention de me laisser la réconforter, alors je n’insistai pas.
— Qu’est-ce que vous allez faire maintenant   ? demandai-je.
Elle poussa un soupir abattu. Le haut de son corps se balançait d’avant en arrière de manière quasiment imperceptible.
— Je n’en ai pas la moindre idée. Ce n’était pas censé se passer comme ça, répéta-t-elle.
Je pris le risque de dire une bêtise.
— Est-ce qu’il n’y aurait pas moyen de… je ne sais pas… la relâcher   ?
— C’est trop tard pour ça, malheureusement. Il aurait fallu le faire avant, quand elle était en forme. Ou mieux, ne pas la maintenir en captivité.
Elle soupira de nouveau.
— Mais ce qui est fait est fait. La nuit porte conseil, paraît-il. Je vais rentrer, tenter de me reposer et demain, je prendrai une décision, déclara-t-elle. Tu fermes   ?
Il n’était que 17 h 45. Il me restait un quart d’heure devant moi.
— J’ai encore deux ou trois petites choses à faire, mentis-je.
En réalité, je voulais surtout profiter encore un peu de la fraîcheur des sous-sols avant de rejoindre la surface et sa chaleur accablante.
Erika avisa le livre ouvert sur mon bureau. Pour la première fois depuis son arrivée, elle sourit.
— C’est drôle, Doroteja aussi faisait ça.
— Quoi donc   ?
— Rester plus longtemps pour lire à la fraîche. Cela dit, fais gaffe quand même, les derniers membres de l’équipe quittent le centre vers 20 h et le dernier active le système de sécurité en partant. Ça serait dommage que tu te retrouves plaquée au sol et menottée, juste pour avoir voulu finir un chapitre.
Cette boutade raviva dans ses yeux une étincelle de malice qui s’éteignit aussi vite qu’elle était apparue.
Je la regardai s’éloigner avec un léger pincement au cœur et replongeai dans mon Melville.
Je ne pus retenir un bâillement. J’étais à plat. Passer mes nuits à lutter pour ma vie face à Barry ne me permettait pas de récupérer comme je l’aurais souhaité. Je priai pour que quelques heures de sommeil sans rêves me soient bientôt accordées, sans me douter que je serais exaucée bien plus vite que je ne l’espérais.
 
*
 
Je relevai lentement la tête et me frottai la joue, sur laquelle s’était imprimée la forme de ma montre. Quelques secondes me furent nécessaires pour retrouver mes repères. Je jetai un coup d’œil au cadran : 20 h 47.
20 h 47   ! Combien de temps avais-je dormi   ? Je ramassai mon livre qui avait glissé au sol. La dernière chose dont je me souvenais, c’était le naufrage du navire au large des îles Fidji. J’avais dû sombrer en même temps que lui.
Je me levai et ouvris la porte du bureau. Le bourdonnement discret mais incessant des néons s’était tu. La bibliothèque était plongée dans l’obscurité. Une boule se forma au creux de mon estomac. Je refermai précipitamment la porte. Je me mis à paniquer à l’idée qu’on ait pu m’enfermer accidentellement.
Je m’efforçai de garder mon calme et de rationaliser la situation. Erika m’avait avertie que les derniers membres à quitter l’institut le faisaient aux alentours de 20 heures et qu’ils activaient le système de sécurité en partant.
Pourtant, ma présence n’avait déclenché aucune alarme jusqu’à maintenant. Il était donc fort probable que le système de sécurité n’ait pas encore été enclenché, ce qui pouvait signifier que quelqu’un se trouvait toujours dans les locaux.
Je me ruai sur le téléphone et composai tous les numéros qui y étaient enregistrés. Ça sonnait dans le vide à tous les étages. Il fallait vraiment que je rachète un portable…
La perspective de traverser la bibliothèque plongée dans le noir à l’aveugle ne m’enthousiasmait pas plus que ça. Mais je me voyais encore moins passer la nuit ici.
Je fouillai tous les tiroirs du bureau à la recherche de quoi que ce soit qui pourrait m’être utile. Dans le tiroir du bas — que j’avais affectueusement rebaptisé «   le tiroir à bordel   » —, je trouvai enfin mon bonheur : une petite lampe de poche. Après vérification, elle fonctionnait. Merci Doroteja   ! Je la vénérais pour sa prévoyance.
Sans plus attendre, je sortis de la pièce. Je laissai la lampe de bureau allumée et la porte ouverte, au cas où je serais amenée à rebrousser chemin. Je dirigeai le faisceau de la lampe droit devant moi et je traversai sans m’attarder, en m’efforçant de ne pas regarder autour de moi.
Je détestais me trouver dans l’obscurité totale. J’avais toujours la sensation que quelque chose était en train de m’épier, tapi dans l’ombre, guettant le bon moment pour surgir de nulle part et m’attaquer. Je pressai le pas.
Arrivée à l’entrée de la salle, deux options s’offraient à moi. La première consistait à emprunter l’escalier interminable, en priant pour que la porte donnant sur le cloître ne soit pas verrouillée, ce qui risquait d’être le cas. Les lumières de la bibliothèque avaient été éteintes et pas par moi. Il y avait fort à parier que quelqu’un avait fait une ronde, trouvé la salle encore illuminée et s’était chargé de l’éteindre en supposant un oubli. Le panneau électrique se trouvait au pied de l’escalier, il n’y avait pas besoin de traverser la salle pour couper l’éclairage. Peut-être avait-on crié mon nom au préalable pour s’assurer que je n’étais plus sur place. Mais endormie, je n’avais évidemment pas répondu.
La deuxième option consistait à prendre l’ascenseur pour rejoindre l’étage supérieur. Il ne ferait pas moins sombre dans l’aquarium, mais je me disais que s’il devait rester une personne dans l’institut, elle s’y trouverait certainement. Et puis, si je devais me mettre à crier au secours, il y avait plus de chances qu’on finisse par m’entendre là-haut qu’ici.
Je mitraillai le bouton d’appel de l’ascenseur, et lorsque les portes s’ouvrirent, je me jetai littéralement dedans. La lumière blafarde m’éblouit, mais j’aimais mieux ça que l’obscurité. La cabine s’éleva lentement, et les portes se rouvrirent sur du noir total.
— Ohé   ? fis-je.
Silence. Je laissai échapper un soupir chevrotant. Sans sortir de l’ascenseur, je balayai la zone environnante du faisceau de ma lampe de poche quand quelque chose attira mon attention. De fines vaguelettes de lumière bleutée dansaient sur un mur, face à la salle des requins.
De la lumière   ! Je me dirigeai instinctivement vers elle, mue par l’espoir de trouver quelqu’un à qui signaler ma présence. Après un rapide coup d’œil à travers le hublot, je poussai l’une des deux portes battantes et pénétrai à l’intérieur de la pièce.
La lumière provenait en réalité du bassin. Mon premier réflexe fut de scruter la surface. J’espérais apercevoir du mouvement, l’ombre de quelqu’un qui s’activait dans les coulisses.
Mais, rien. Rien que la lumière aveuglante de l’éclairage qui surplombait la gigantesque cuve. Je baissai légèrement la tête et longeai du regard le filet tendu en plein milieu. À droite, rien d’anormal. Les squales ondulaient paisiblement, en apesanteur.
À gauche en revanche, Fanny paraissait survoltée. Elle arpentait nerveusement le bassin de long en large, propulsée par les mouvements puissants et frénétiques de sa nageoire caudale. Je n’étais pas une spécialiste en animaux marins, mais je sentais bien que ça n’était pas un comportement ordinaire. Elle descendit légèrement et se rapprocha du fond.
C’est en la suivant du regard que mes yeux se posèrent sur lui. Je crus d’abord à une hallucination ou à un reflet. Je battis plusieurs fois des cils, mais il ne semblait pas décidé à disparaître. J’avançai en plissant les yeux.
À plusieurs mètres de la paroi vitrée, sur le fond sableux du bassin, se dessinait la silhouette d’un homme à moitié nu, assis en tailleur. Bien que de dos, je reconnus immédiatement la carrure maigrichonne de Tête de poussin. Il demeura parfaitement immobile jusqu’à ce que le requin passe au-dessus de sa tête. Il tendit alors son bras et fit courir ses doigts sous le ventre de l’animal qui s’électrisa à son contact.

 
J’émis un petit rire nerveux.
J’avais compris. J’étais en train de rêver, forcément.
Ma rencontre désagréable du matin avec Tête de poussin, les mauvaises nouvelles concernant la santé du requin, et la mise en garde d’Erika à propos de l’heure de fermeture avaient dû fusionner dans mon esprit pour donner naissance à ce rêve idiot.
Ça n’était pas pire que Barry qui m’étranglait, cela dit, mais je m’en serais quand même bien passé. J’espérais me réveiller bientôt. Je n’aimais déjà pas croiser Tête de poussin dans les couloirs, alors passer la nuit à observer une version fantasmée de lui immobile et assise dans un aquarium géant, merci bien   !
Je me demandais si ce rêve avait une signification particulière. Freud aurait sûrement dit que oui. Mais moi, je n’en voyais aucune. Par ailleurs, mon inconscient était un bien mauvais cinéaste. Le décor était certes rendu à l’identique, mais Tête de poussin aurait dû remonter à la surface pour respirer depuis un bon moment.
Sans vraiment réfléchir, je frappai trois grands coups contre la vitre pour attirer son attention. Il fit volte-face avec une vivacité fulgurante et resta figé de surprise quelques secondes. Naïvement, je lui adressai un signe de la main qui ne se voulait ni hostile ni amical.
Quelle idiote…
Malgré la distance qui nous séparait et les fluctuations de l’eau, je vis très nettement la colère envahir ses traits. Ses yeux si clairs me semblaient particulièrement sombres vus d’ici.
Il s’affaissa sur le fond et se mit à ramper dans ma direction en ondulant comme un lézard. Il traversa le bassin en une fraction de seconde et se redressa face à moi, à quelques centimètres à peine, de l’autre côté de la vitre. Je déglutis.
Ce n’était pas une impression, ses iris avaient complètement viré au noir. Il me foudroyait avec une haine que j’avais rarement côtoyée de si près. Un doigt glacé courut le long de ma colonne vertébrale.
Paradoxalement, je crois que c’est à ce moment-là que j’ai vraiment pris conscience que je ne rêvais pas. Car aucun cauchemar ne survit à ce que je ressentais. C’était comme si mon corps avait compris avant mon esprit que ma vie était en danger, et qu’il avait d’instinct passé tous les voyants au rouge pour tenter de m’alarmer. Une peur indescriptible, viscérale, que ne connaissent que ceux qui flirtent avec la mort.
Quand c’est un cauchemar, c’est en général le moment où vous vous réveillez en sueur et le cœur battant à cent à l’heure. Mais moi, j’étais toujours là, statufiée.
Il plaqua ses paumes sur la paroi et fit glisser son corps jusqu’en haut du bassin. Lorsque je le vis traverser la surface, ma torpeur se dissipa instantanément. La panique me gagna.
Je détalai comme un lapin et parcourus trois premières salles en un éclair. À l’entrée de la quatrième, la lumière de ma lampe vacilla. Je la tapotai nerveusement, mais rien n’y fit. Le faisceau mourut entre mes mains. Les piles, Doroteja, les piles   !
Je n’eus pas d’autre choix que de m’arrêter. Mon cœur battait à tout rompre. J’essayais de me rassurer comme je le pouvais, en me disant que j’avais pris la fuite au moment où il sortait du bassin. Le temps de faire le tour par les coulisses pour rejoindre les espaces de visite, il n’avait pas pu voir dans quelle direction je m’étais enfuie. Si je me déplaçais sans faire trop de bruit, il n’avait aucun moyen de savoir où je me trouvais.
Cela dit, moi non plus je n’étais pas certaine de savoir où je me trouvais. J’étais partie sans regarder où j’allais, je voulais juste m’éloigner le plus loin et le plus vite possible.
Je fis un premier pas dans le noir, puis je m’interrompis pour guetter le moindre bruit. Je renouvelai l’opération une deuxième fois. Puis une troisième. Je n’eus pas le temps de faire un quatrième pas avant de me heurter à quelque chose de dur. J’étouffai un petit cri. Je palpai la surface froide et cylindrique. Le bassin des méduses. Je savais où j’étais, c’était déjà un bon point.
Je plaquai mon dos au bassin pour tenter de me repérer. Je parvins à déterminer approximativement où se trouvait la porte principale de l’aquarium, mais je ne me faisais pas d’illusions. Je savais qu’elle serait fermée. En revanche, je me souvenais que la salle voisine disposait d’une issue de secours. Avec un peu de chance, les issues de secours ne seraient pas verrouillées de l’intérieur, même de nuit.
Des bruits de pas mouillés rompirent le silence. Je retins mon souffle. Mon sang rugissait à mes oreilles avec une vigueur terrifiante. Je l’entendais avancer vers moi, sans hésitation, comme s’il savait exactement où j’étais. Je m’imposai de rester immobile, bien que mon instinct de survie me hurlât de prendre mes jambes à mon cou. Soudain, il s’immobilisa.
— Je sais que tu es là, lança-t-il très calmement. Tu sais que je vais finir par te trouver de toute façon. Tu nous ferais gagner un temps précieux à tous les deux en sortant de ta cachette tout de suite.
Je ne bougeai pas d’un cil.
Il patienta quelques instants, puis je crus l’entendre s’éloigner. Lorsque l’écho de ses pas eut suffisamment faibli, le plus silencieusement possible, je commençai à contourner le bassin auquel j’étais adossée.
La réaction ne se fit pas attendre. Ses pas se rapprochèrent de nouveau, mais beaucoup plus vite cette fois. Il courait, ça ne faisait pas le moindre doute. J’ignorais comment, mais il avait dû m’entendre bouger. Dans une ultime tentative de lui échapper, je me mis à mon tour à courir.
Je n’avais pas dû parcourir deux mètres quand mon corps se crispa de la tête aux pieds, paralysé par une douleur indéfinissable. Je m’effondrai, impuissante. Ma tête heurta le sol avec un bruit sourd. Mon corps tout entier était agité de soubresauts irrépressibles. Je voulais crier, pleurer, supplier, mais j’étais littéralement pétrifiée.
Je luttai un court instant avant de lâcher prise et de glisser dans l’inconscience.
La dernière chose que je perçus distinctement fut la sensation du carrelage froid qui frottait contre ma joue pendant qu’il me traînait par les pieds.
 
 
2
 
4 avril 2018
J — 244
 
 
Il y avait déjà un long moment que j’étais réveillée, mais je n’osais ni ouvrir les yeux ni bouger. Je restais recroquevillée sur moi-même, immobile. J’étais couverte des pieds à la tête, je suffoquais. Mais j’avais bien trop peur pour tenter quoi que ce soit. Jusqu’à ce que…
 
Here's a little song I wrote
You might want to sing it note for note
Don't worry, be happy…
 
J’ouvris les yeux et fis glisser délicatement le drap qui me recouvrait le visage. Le dauphin du radio-réveil battait la mesure avec la ferveur qui lui était propre. Toujours immobile, je parcourus la chambre du regard à la recherche de quelque chose d’anormal. Je poussai un soupir de soulagement. Celui-ci fut de courte durée. Je fis un geste ample pour me défaire des couvertures et une douleur à la limite du supportable me foudroya aussitôt. J’effleurai le haut de mon dos du bout des doigts   ; je le regrettai aussitôt. J’eus la sensation d’avoir pressé une braise incandescente à même ma peau. Je retirai immédiatement ma main, mais la douleur continua de se répandre dans mon dos. Je me levai péniblement et me traînai jusqu’à la salle de bain dans laquelle il faisait une chaleur étouffante. Le sèche-serviettes était allumé à fond et mes vêtements de la veille disposés dessus. Je me contorsionnai face au miroir pour comprendre ce qui me faisait souffrir à ce point. À mi-chemin entre mon épaule droite et ma nuque, j’arborais ce qui ressemblait à une brûlure rouge vif, de forme plus ou moins ovale.
Pendant que je l’examinais tant bien que mal, une seconde douleur, plus sournoise, s’éveilla à son tour. J’avais un mal de tête atroce. Je portai spontanément la main à ma tête et une douleur lancinante envahit ma boîte crânienne. Je grimaçai. Une bosse de la taille du Kilimandjaro poussait à la lisière de mes cheveux.
Humphrey se frottait contre mes mollets en miaulant à la mort. En regagnant la chambre, je m’aperçus que sa gamelle était vide. Je ne l’avais pas nourri la veille.
Je m’assis sur le lit, déboussolée. Je tentais vainement d’assembler les pièces incompatibles d’un puzzle dont j’ignorais quelle serait la forme finale. J’essayais de me remémorer les évènements de la veille. Mais au-delà de mon face-à-face avec Tête de poussin dans le noir, je ne me souvenais de rien. Je ne me rappelais même pas comment j’étais arrivée là. Il n’y avait qu’une personne capable de me le dire et c’était lui.
Que m’avait-il fait   ? Et pourquoi   ?
Le souvenir de son visage déformé par la haine se dessina dans ma mémoire. J’en frissonnai. Mais il fallait que je sache. Ignorant la douleur qui enflammait mon dos, je bondis sur mes pieds. J’attrapai les premiers vêtements qui me tombèrent sous la main et me ruai vers l’escalier. Arrivée dans le vestibule, un rayon de soleil me barra la route.
— Salut toi   ! Petit-déj   ? lança Kristina juchée sur sa montagne de bonne humeur.
Ça n’était vraiment pas le moment.
— Non merci, pas ce matin, désolée. Dis-moi, à tout hasard, tu ne te souviendrais pas à quelle heure je suis rentrée hier soir   ? demandai-je l’air de rien.
— J’allais te poser la même question, répondit-elle. Je ne t’ai même pas entendue rentrer.
Elle avisa ma mine de déterrée.
— Oh, je vois, fit-elle avec un clin d’œil entendu.
— Quoi   ?
— J’en connais une qui a fait connaissance avec le vin croate. Tout le monde vante les Français, mais tu avoueras qu’on se défend pas mal de ce côté-là, hein   ? Je connais un super remède anti-gueule de bois, tu m’en diras des nouvelles   ! Par contre, quand tu verras mon fils, évite de lui dire que je connais ce genre de…
— Tu es un ange, mais il faut vraiment que j’y aille, la coupai-je.
J’avais parlé bien plus sèchement que je l’aurais voulu, mais je ne pris pas le temps de jauger sa réaction. J’aurais préféré ne tenir qu’une belle gueule de bois, mais je savais que ça allait bien au-delà.
J’enfourchai mon vélo et me mis à pédaler comme une dératée. La température était déjà élevée et le jean que j’avais enfilé à la va-vite bien trop lourd à porter… et trop serré. Mes cheveux, que je n’avais pas pris le temps d’attacher, furent rapidement trempés de sueur et se collèrent à ma nuque. Je ne ralentis pas ma course pour autant, même quand les muscles de mes cuisses commencèrent à se raidir.
Peu à peu, de la colère s’ajouta à l’incompréhension. En venant ici, j’avais conclu le pacte implicite avec moi-même de ne plus laisser quiconque me brutaliser. J’avais opté pour une vie simple et discrète, routinière au plus haut point. On ne pouvait pas dire que je cherchais les ennuis. Mais les ennuis, eux, semblaient décidément m’avoir dans le viseur.
J’avais l’impression que le destin s’acharnait à me balancer de grands coups de pied dans le ventre alors que j’étais déjà couchée au sol. Ça n’était pas juste. Je voulais seulement un peu de répit pour reprendre mon souffle, mais c’était à croire que même ça, c’était trop demander.
Je balançai négligemment mon vélo près du perron de l’institut et me dirigeai directement vers l’écureuil de l’accueil.
— Salut…
Merde, c’était quoi son nom déjà   ?
— Jerolim, compléta-t-il sur un ton qui n’avait rien de rancunier.
— Jerolim, bien sûr. Dis-moi, tu ne saurais pas où se trouve Têt…
Je me repris juste à temps.
— Tu ne saurais pas où se trouve Jim, là, maintenant ?
— Je sais pas trop, c’est pas le genre à donner son planning, ricana-t-il. Je l’ai vu monter avec Erika tout à l’heure, mais où ils sont allés ensuite, je l’ignore. Je ne peux pas t’en dire plus, navré.
C’était déjà pas mal. Je gravis les marches de l’escalier quatre à quatre.
Je n’eus pas besoin de chercher. La porte de la salle de pause était grande ouverte et il s’y trouvait. C’était très inhabituel, mais sur le moment, ce détail m’échappa. Je traversai le couloir d’un pas vif et décidé. Il ne me vit pas arriver. Il était penché au-dessus d’un dossier et semblait concentré.
Je n’avais pas réfléchi à ce que je ferais quand je l’aurais trouvé, ou à ce que lui pourrait me faire, d’ailleurs. J’avais envie de l’affronter, de lui demander des comptes. Mais je préférais éviter de trop le provoquer. Je savais que je ne faisais pas le poids. Mieux valait tenter une négociation pacifique. Je voulais simplement des explications sur ce qui s’était passé.
— Je peux te parler s’il te plaît   ? demandai-je en m’efforçant de chasser toute trace d’hostilité de ma voix.
Il leva les yeux. Il me toisa de son air le plus indifférent et dit simplement :
— Non.
Il se remit aussitôt à ses occupations. J’avais apparemment fait usage de trop de douceur.
— Il faut vraiment qu’on parle. Maintenant, insistai-je.
J’avais pris garde à employer un ton ferme, mais dépourvu d’agressivité.
Il m’ignora. Je bouillonnai. J’avais envie de le chopper par le col et de lui demander pour qui il se prenait ce sale con.
Au lieu de ça, je pris une profonde inspiration. Je me penchai sur la table, m’emparai du dossier que je refermai calmement avant de le poser sur une table voisine.
— J’ai dit, articulai-je, il faut qu’on parle.
J’avais haussé le ton malgré moi. Je commençais à perdre mon sang-froid.
— Très bien, dit-il, je t’écoute. De quoi veux-tu parler   ?
— Tu le sais très bien, m’agaçai-je.
Il prit un air étonné.
— Non, je regrette.
J’aurais pu le gifler tellement il m’énervait à faire l’ignorant.
— Je parle de ce qui s’est passé hier soir.
— Et que s’est-il passé hier soir   ?
Il planta son regard dans le mien, comme s’il me mettait au défi de me souvenir de quoi que ce soit. Je crus distinguer un mouvement quasiment imperceptible au niveau de la commissure de ses lèvres. J’aurais juré qu’il se retenait de sourire. J’étais à deux doigts d’exploser.
— Tout va bien   ? demanda Erika en approchant.
Bien sûr que non, tout n’allait pas bien. Comment avais-je pu imaginer que je pourrais discuter intelligemment avec ce fou dangereux   ?
— Non, tout ne va pas bien. Je ne voulais pas en parler devant tout le monde, mais puisqu’on ne me laisse pas le choix.
Après tout, il l’avait bien cherché. C’était lui qui voulait jouer au plus malin.
— Ce tordu m’a agressée hier soir, dis-je bien fort pour que tout le monde en profite.
— Je te jure que je ne sais pas de quoi elle parle, se défendit-il aussitôt devant le regard surpris d’Erika.
— Menteur   ! m’emportai-je. Je l’ai surpris en train de nager dans le bassin, il m’a poursuivie et il s’en est pris à moi   !
Il se força à rire.
— Non, mais franchement, c’est du grand délire   !
Tous les yeux étaient rivés sur nous.
— On va aller discuter de ça ailleurs, décida Erika. Toi, tu restes là. Ava, tu viens avec moi. Quant aux autres, restez concentrés, s’il vous plaît. La journée va être longue, alors évitons de prendre du retard inutilement.
Elle m’emmena dans son propre bureau deux portes plus loin. Lui resta tranquillement assis et reprit l’étude du dossier que je lui avais retiré.
— Tu m’expliques   ? lâcha-t-elle.
Je lui fis le récit détaillé des évènements, ou du moins de la partie dont je me souvenais. Quand j’eus terminé, elle ne dit rien. Elle venait de me voir mimer toute l’histoire et n’en croyait visiblement ni ses yeux ni ses oreilles.
— Je sais que ça a l’air dingue, dis-je.
— C’est le moins qu’on puisse dire, rétorqua-t-elle.
— Pourtant c’est vrai, il faut que tu me croies.
— J’essaie   ! Mais, il faut reconnaître que ce n’est pas évident, soupira-t-elle.
Elle se leva, attrapa un verre qu’elle remplit au robinet. Elle contourna le bureau et me le tendit, avant de s’asseoir face à moi. D’un geste maternel, elle écarta une mèche de cheveux de mon front trempé de sueur, et me prit la main.
— Écoute, tu sais que je t’adore et j’ai vraiment, vraiment envie de te croire. Mais, tu te rends bien compte que ce que tu dis n’a pas de sens.
— Je sais. Mais je sais aussi ce que j’ai vu, et je ne l’ai pas rêvé. Je ne suis pas folle   !
— Bien sûr que non, voyons ! Ce n’est ni ce que je dis, ni ce que je pense. Je dis juste que…
Elle soupira. Elle hésitait à livrer le fond de sa pensée.
— Ne le prends pas mal, mais… regarde-toi. Est-ce que tu es sûre te sens bien   ? Tu as l’air fiévreuse, dit-elle en plaquant une main sur mon front. Tu es brûlante   !
Forcément que j’étais brûlante, j’avais pédalé comme une folle de la maison jusqu’à l’institut sous 30°C. J’étais sortie de la maison sans même prendre le temps de me coiffer et habillée n’importe comment. Je devais avoir l’air folle à lier. Il ne fallait pas s’étonner qu’elle ait du mal à me croire.
— Je vais très bien, grognai-je. J’ai un peu chaud, c’est tout. C’était réel, ce n’était pas une hallucination.
— C’est le propre des rêves d’avoir l’air réels, Ava. Tu dois admettre que ce que tu me racontes ne tient pas debout. La preuve en est qu’il ne pouvait pas être ici hier soir comme tu le dis, puisqu’il était au Shark . J’y suis passée en coup de vent pour me changer les idées et je l’ai aperçu.
J’entendais ses mots et je savais qu’elle disait vrai. Ça n’avait aucun sens. Pourtant, je restais persuadée que tout ça n’était pas le fruit de mon imagination. La douleur qui irradiait dans mon dos me confortait dans cette idée.
— Depuis que tu es là, tu bosses comme une acharnée, poursuivit Erika. Tu arrives avant tout le monde, tu pars après tout le monde. Je pense qu’il est temps de lever un peu le pied et de te reposer, tu ne crois pas   ?
Non, je ne croyais pas. Je n’avais pas eu tant de travail que ça. J’avais rattrapé tout le retard accumulé pendant l’absence de Doroteja en dix jours à peine et depuis, j’avais trouvé mon rythme de croisière. Je trouvais même le temps de lire sur mon temps de travail   ! Mais je ne répondis rien. À quoi bon   ? Je voyais bien qu’elle ne me croirait pas de toute façon.
— Prends quelques jours pour toi, dit-elle. Je m’occupe de tout. On dira que tu es malade jusqu’au week-end, Marković n’en saura rien. La semaine prochaine, tu nous reviens avec les idées claires, d’accord   ?
Je finis par accepter de m’éclipser quelques jours. Pas parce que je pensais en avoir besoin. Mais parce que si j’avais insisté pour rester, j’aurais probablement été contrainte de présenter mes excuses à l’énergumène qui m’avait mise dans cette situation et cette idée m’était insupportable. Prendre mes distances quelques jours paraissait une alternative acceptable. Je n’en voulais même pas à Erika.
Elle insista pour qu’on appelle un taxi pour me raccompagner.
Avant de quitter le bureau, elle se tourna une dernière fois vers moi, la main sur la poignée de la porte.
— Ava, prends le temps qu’il te faut, mais quand tu reviendras, je ne veux plus entendre parler de cette histoire.
La voix était douce, le ton sans appel.
Elle m’escorta jusqu’à la sortie et fit quelques pas avec moi dans la ruelle. À la lumière du jour, je la trouvai soudain très pâle. Jusqu’à maintenant, je n’avais pas remarqué à quel point elle semblait elle-même épuisée.
— Je crois que je ne suis pas la seule à avoir besoin de lever le pied, osai-je.
Elle esquissa un sourire triste.
— Est-ce que vous avez trouvé une solution en ce qui concerne Fanny   ? demandai-je.
Je savais que ce qui se passait lui pesait beaucoup, et j’espérais qu’elle trouve une issue positive à ces déboires. Elle ne répondit pas tout de suite. Elle réfléchit, comme si elle sous-pesait le poids de ses propres mots avant de les prononcer.
— On l’a perdue, dit-elle. On l’a retrouvée morte dans le bassin ce matin.
 
 
III
 
DEVINE QUI VIENT DÎNER ?
 
 
1
 
7 avril 2018
J — 241
 
 
Les deux premières journées s’étaient résumées à une succession d’allers-retours entre mon lit et la cuisine. Je me levais, je me traînais jusqu’au congélateur où je procédais à un échange de poche de glace, j’attrapais au passage quelque chose de suffisamment nourrissant pour me maintenir en vie et je retournais me coucher.
Le jour, je ne dormais même pas. Je ne lisais pas non plus. Je restais simplement à fixer le plafond, lovée dans les bras de la solitude. Mon activité principale consistait à essayer de ne pas penser. La tâche s’avérait bien plus compliquée qu’on aurait pu l’imaginer.
J’aurais dû m’y attendre. C’est un fait, le cerveau humain exige d’être constamment diverti. J’avais entendu dire que certains utilisaient ce besoin naturel comme un moyen de torture. La torture blanche, l’appelaient-ils. On vous enfermait dans une pièce où absolument tout était blanc, y compris vos vêtements et la nourriture que l’on vous servait. Privé de stimuli, votre cerveau commençait rapidement à perdre pied et vous sombriez petit à petit dans la folie.
Je n’avais aucune intention d’en arriver là. Alors je laissais mon esprit dériver un minimum, comme une rivière entraînant dans sa course son lot de fleurs fraîches et de cadavres en putréfaction. Je me contentai de le recadrer lorsqu’il prenait une direction trop pénible.
Le troisième jour, j’étais sortie. Je n’avais plus de pommade à appliquer sur ce que j’identifiais comme une brûlure, sans en avoir la certitude. Je n’avais jamais rien vu de semblable. Pourtant, les bleus, ça me connaissait   ! Avec l’expérience, je pouvais prédire avec la précision d’un métronome la durée de vie d’une contusion et le nombre de couches de fond de teint qu’elle nécessiterait pour être dissimulée. Mais ça, c’était différent de tout ce que j’avais pu expérimenter. Un métissage étrange entre un bleu et une brûlure. Ce qui était certain, c’était que ça faisait un mal de chien.
J’avais profité de mon passage au village pour acheter des cigarettes, alors que je n’avais pas fumé depuis des années. En rentrant, j’avais repris mon petit train-train devenu quotidien. Le soir, je m’étais traînée jusqu’à un rocher à quelques pas de la baie vitrée, et tout en noircissant mes poumons, j’avais observé le continent revêtir son habit de lumière. En journée, l’existence d’une ville sur cette partie de la côte était quasiment insoupçonnable à cette distance. Seule cette illumination progressive à la tombée de la nuit trahissait la présence de l’Homme. C’était peu de chose, mais je trouvais ça joli. Ensuite, j’étais retournée me coucher, sans être fatiguée.
Alors, c’est pour ça que tu as fait tout ça   ? Pour traîner au lit en pyjama, les cheveux gras   ? Tu trouves que ça en valait la peine   ?
Ferme-la, Barry.
Je ne voyais pas quoi faire d’autre. J’aurais voulu pouvoir pleurer ou hurler, peut-être même les deux. J’aurais voulu craquer un bon coup et repartir de plus belle, mais rien. Ces six années de mariage chaotiques semblaient m’avoir endurcie encore plus que je le croyais, et au lieu de laisser libre cours à mes émotions, je restais stoïque, piégée à mi-chemin entre tristesse et colère, engluée dans ma frustration.
Aujourd’hui, ça faisait quatre jours et je commençais sérieusement à dérailler. Je m’éveillai au son d’une berceuse de mon enfance fredonnée par une voix de fillette. Je ne l’avais pas entendue depuis des années, je ne pensais même pas m’en souvenir. Pourtant, je l’entendais distinctement. Si distinctement que j’en ouvris les yeux. À travers mes paupières mi-closes, j’entraperçus la silhouette floue d’une petite fille.
— Coucou   ! me lança-t-elle de sa voix fluette.
Je ne répondis pas.
— T’as fait un très gros dodo toi dis-donc   ! poursuivit-elle.
— Parce que… tu es là depuis longtemps   ? demandai-je.
Je voulais simplement jauger depuis combien de temps j’avais concrètement perdu la raison.
— Un peu longtemps, un peu pas longtemps. Maman a dit que je vais faire douze dodos   ! Ah, beurk   ! T’as mis de la bave partout sur ton oreiller, gloussa la gamine.
Génial, même mes hallucinations se foutaient de ma gueule.
Le sommeil tentait de s’échapper et je le retenais tant bien que mal par le bout de la queue quand un éboulement phénoménal retentit dans l’escalier. Une femme entra précipitamment dans la pièce.
— Dieu tout-puissant   ! C’est bon, je l’ai trouvée, vociféra-t-elle. Enfin, Amy   ! Je t’ai déjà dit de ne pas te sauver comme ça, maman était folle d’inquiétude   !
— Pardon, répondit l’enfant.
La femme prit soudainement conscience de ma présence.
— Oh, pardon   ! J’espère qu’elle ne vous a pas réveillée   ! poursuivit-elle toujours en hurlant. Je ne l’ai pas vue partir   ! Je la surveillais pourtant, mais elle est tellement vive…
Elle noua ses cheveux bruns à l’aide d’un élastique, souleva la petite du fauteuil et la cala sur sa hanche. Avant que j’aie le temps de répondre, Kristina pénétra à son tour dans la chambre.
— Mais la voilà la petite chipie, minauda-t-elle en pinçant la joue de la fillette. Salut, la marmotte   ! Alors, comment on se sent aujourd’hui   ? Mieux   ?
Je lui avais raconté que j’étais malade. Que j’avais des migraines atroces plus précisément, pour qu’elle ne soit pas tentée de venir me faire la conversation. Après ce qui m’était arrivé, j’avais ressenti le besoin d’être seule.
— Je me sens un peu mieux, merci.
— À la bonne heure   ! Je te présente Meghan, une amie de longue date, et je crois que tu as déjà fait connaissance avec sa fille, Amy.
L’intéressée me fit un petit signe de main. Je le lui rendis timidement.
— Tu te joins à nous pour le petit-déjeuner   ? demanda Kristina.
Je pouvais difficilement refuser, je venais de dire que je me sentais mieux.
— Avec plaisir, répondis-je par politesse.
 
À l’étage, je rencontrai l’impressionnant mari de Meghan, Ati. Une force de la nature tatouée des pieds jusqu’au visage. La carrure d’un ours, le cœur d’un ourson. Originaire de la Nouvelle-Zélande — où résidait toute la petite famille —, l’homme ne ratait pas une occasion de s’épancher sur sa culture ancestrale. Je ne perdais évidemment pas une miette de chacune de ses interventions fascinantes. Nous eûmes un bref échange fort instructif sur l’impact de la colonisation européenne sur la culture maorie. Après les quelques jours de jeûne intellectuel que je lui avais imposé, mon cerveau en sortit revigoré, et contre toute attente, je ne retournai pas me coucher après le petit-déjeuner. Kristina me proposa de me joindre à eux pour une sortie à la plage, ce que j’acceptai.
Le soleil, le parfum de la lavande chauffée à blanc et leur compagnie joyeuse tinrent ma mélancolie en respect pour quelques heures.
J’étais assise à même le sable entre Meghan et Kristina. Je m’amusais à enfoncer mes pieds dans le sable jusqu’à ce que je sente celui-ci devenir frais et humide, puis je les retirais et je rebouchais les trous. Ne me demandez pas laquelle, mais je tirais de ce manège une satisfaction indéniable.
Ati batifolait dans les vagues avec Amy. Ses bras étaient si musclés que je me demandais par quel miracle il parvenait à serrer l’enfant sans la broyer. Lorsqu’il fut l’heure de sortir de l’eau, elle refusa.
— Déjà   ? C’est nul   ! Mes doigts sont même pas encore fripés, râla-t-elle.
Aussi costaud fût-il, face à la bouille constellée de taches de rousseur de sa fille, le grand gaillard ne faisait pas le poids. Meghan tenta de lui venir en aide.
— Attention, Amy   ! Si tu refuses de sortir de l’eau, les mokorea vont t’entendre et t’emporter   ! l’avertit-elle.
— Je m’en fiche   ! J’ai même pas peur d’abord   ! répliqua la gamine.
Meghan soupira.
— Les quoi   ? demandai-je.
— Hein   ?
— Le truc que tu viens de dire   ?
— Les mokorea   ?
— Oui, ça.
— Oh, des créatures couvertes de poils avec des ongles longs comme des harpons qui vivraient dans les profondeurs de la mer. Un truc inventé pour faire sortir les gosses plus vite de l’eau, rit-elle. Bon, je vais aller donner un coup de main à Ati, sinon demain, elle sera encore dans l’eau   ! ajouta-t-elle avec un clin d’œil.
Je la regardai s’éloigner en trottinant jusqu’au rivage et rejoindre sa famille. Elle n’eut finalement pas plus de succès que son époux et tous les trois continuèrent de jouer dans les vagues en riant. Ils étaient beaux. C’est en les observant les uns à côté des autres que je remarquai que la petite ne ressemblait ni à l’un ni à l’autre de ses parents.
— C’est curieux la génétique, parfois, dis-je.
— Pourquoi tu dis ça   ? demanda Kristina.
— Elle ne leur ressemble pas du tout.
— Oh, la génétique n’a rien à voir là-dedans, répondit-elle. Ils l’ont adoptée.
Je me trouvai un peu bête. Maintenant qu’elle le disait, ça semblait évident. Meghan avait plus de cinquante ans et la petite en avait à peine cinq.
— On ne croirait pas en les regardant comme ça, ils sont tellement fusionnels.
— L’un n’empêche pas l’autre.
— Tu as sans doute raison…
Je n’avais jamais envisagé l’adoption comme une option. On m’en avait pourtant parlé, lorsque ma stérilité s’était confirmée. Ou plutôt devrais-je dire mon «   hostilité   ». C’est le terme que les médecins avaient choisi d’employer dans mon cas. Un utérus « hostile ». Ce salaud refusait tout bonnement d’accomplir le rôle qui lui avait été dévolu. Chaque fois qu’une graine d’humain tentait de s’y implanter, il bataillait de toutes ses forces jusqu’à ce que l’intrus batte en retraite. Pendant un temps, j’avais bien essayé de tromper la vigilance de l’ennemi à l’aide de divers traitements pour la fertilité hors de prix, mais il n’y avait rien à faire. L’adversaire était bien trop rusé pour se laisser berner. Une seule fois, j’y avais cru, mais mon corps en était finalement encore sorti vainqueur.
Ça ne prenait pas, c’était comme ça. J’avais fini par l’accepter, je n’avais pas eu d’autre choix. Au bout du compte, j’en étais venue à me dire que c’était peut-être mieux comme ça. Mais le cœur de la mère que je ne serais jamais continuait de se serrer chaque fois que je posais les yeux sur un ventre rond. J’avais refusé de passer par l’adoption. Jamais je ne m’étais imaginé élever l’enfant de quelqu’un d’autre. La simple idée de ne pas être capable de l’aimer autant que si je l’avais porté me terrifiait.
Pourtant, sur cette plage, face à cette famille adoptive unie et aimante, j’en vins à me demander si je n’avais eu tort de camper sur mes positions. Je me demandai où j’en serais si je m’étais montrée un peu moins obtuse. Aurais-je été plus heureuse si j’avais au moins eu quelqu’un à aimer   ? Ou au contraire, aurais-je été encore plus malheureuse   ? Encore des questions auxquelles je n’obtiendrai jamais de réponses.
 
 
*
 
 
J’étais assise sur le plan de travail de la cuisine. J’écoutais Ati m’en dire plus sur la signification de ses tatouages faciaux et sur la manière dont ils l’aidaient à se connecter à son Whakapapa , tout en tranchant des poivrons.
Ma curiosité exacerbée se gavait de toutes ces informations sur une culture qui m’était encore étrangère, exposées avec une clarté irréprochable. Ati travaillait pour le ministère de la conservation en Nouvelle-Zélande. Il était employé dans une réserve naturelle incluant en son sein un village maori traditionnel. Une partie de son travail consistait à guider les groupes de touristes et à répondre à leurs interrogations. Cette expérience l’avait rompu à l’exercice de la question stupide, et il faisait preuve d’une patience dont je profitais allègrement.
À ma gauche, Kristina levait délicatement les filets d’un gros bar, tout en surveillant de temps à autre ce qui cuisait dans le four. Ça sentait terriblement bon. Elle était incroyablement bonne cuisinière quand elle voulait. Ce qui rendait d’autant plus incompréhensible le fait qu’elle soit incapable de produire des pancakes à peu près corrects.
Amy bâillait devant Vaiana et Meghan empilait la vaisselle à disposer sur la table. Je lui aurais volontiers prêté main forte, mais Kristina m’avait formellement interdit d’approcher les couteaux ou la porcelaine. J’avais tout juste eu le droit de verser des biscuits apéritifs dans des bols. Il devenait évident qu’elle me trouvait maladroite.
— Ajoute une assiette, ton filleul daigne nous honorer de sa présence ce soir   ! annonça-t-elle sur un ton victorieux.
— C’est pas trop tôt   ! Je commençais à croire que j’allais devoir aller le chercher moi-même sur son bateau et le ramener ici par la peau des fesses, s’exclama Meghan.
— Tu sais comment il est, répondit Kristina, la voix chargée de tendresse.
Quelqu’un sonna à la porte, et on entendit la poignée remuer.
— Oh, zut   ! J’ai dû refermer derrière moi machinalement. Ava, tu veux bien aller lui ouvrir, s’il te plaît   ?
Et comment que je voulais   ! Avec toutes les anecdotes que j’avais entendues sur son enfance et son adolescence, j’avais hâte de le rencontrer. J’étais certaine de l’apprécier. Quand on avait été élevé par une femme aussi altruiste, aimante et ouverte d’esprit que Kristina, on ne pouvait devenir qu’une personne extraordinaire, me disais-je.
— C’est moi, s’impatienta l’invité retardataire.
Je me parai de mon plus beau sourire, tournai la clef dans la serrure et…
Ah, c’est toi.
Une Kristina surexcitée surgit de derrière moi et s’empressa de saisir le visage de son fils entre ses mains. Elle l’observa sous toutes les coutures, comme pour vérifier qu’il ne s’agissait pas d’un imposteur. Elle déposa un baiser tendre sur sa joue. Il afficha une moue exaspérée.
— Toi, tu ne mets pas tes gouttes pour les yeux, le gronda-t-elle gentiment.
— Si   !
— Ne me mens pas, je le vois   !
Il souffla.
— Ça va être comme ça toute la soirée, maman ?
— Bon, d’accord, je ne dis plus rien, abdiqua sa mère. Ava, je te présente mon fils, James   ! Mais tu peux l’appeler Jim.
 
Vraiment enchantée…
 
 
2
 
7 avril 2018
J — 241
 
 
Tout le décorum du parfait dîner de famille était au rendez-vous. Les bons petits plats de la maman, les vieux souvenirs, les rires à leur évocation. Tout y était.
Et moi, j’étais plantée au beau milieu du tableau, un verre de vin trop vert à la main. Je me forçais à sourire lorsque je me sentais observée, mais en réalité, j’étais encore sonnée.
Son fils   ! C’était son fils   ! Comment était-ce possible   ? Il devait y avoir une erreur. Je n’arrivais pas à envisager que Kristina ait pu échouer aussi lamentablement dans son rôle de parent. Et pourtant. On avait beau dire que la pomme ne tombait jamais très loin de l’arbre, celle-ci avait visiblement atterri à l’autre bout du champ.
L’individu avait enfilé une chemise mal ajustée pour l’occasion, passée de teinte et de mode. Il ne portait pas son habituelle paire de lunettes, celle qu’il semblait avoir empruntée à l’inspecteur Derrick. Sans elles, ses vilains yeux, cernés de part et d’autre par de discrètes taches de rousseur, paraissaient encore plus grands.
Kristina avait trouvé judicieux de nous placer face à face, pour que nous fassions connaissance. Meghan à ma droite, Ati à sa gauche, et elle-même entre les deux en bout de table. Amy s’était assoupie sur le canapé, le ventre rempli de biscuits apéritifs.
Bien qu’étant assis l’un en face de l’autre, nos regards ne se croisaient jamais. Je n’aurais pas dit qu’il fuyait mon regard. C’était plutôt comme s’il tentait de nier ma présence autour de cette table en m’ignorant. Oui, c’était exactement ça. Il faisait comme si je n’étais pas là.
Je l’observais du coin de l’œil s’envoyer des quantités astronomiques de poisson dans le gosier. Je me demandais comment il parvenait à faire entrer autant d’aliments dans un si petit corps. Même Ati avait calé avant lui. Lorsque, plus tôt dans la journée, j’avais regardé Kristina préparer autant de nourriture, je m’étais dit qu’elle avait vu un peu grand et que plusieurs repas nous seraient nécessaires pour venir à bout des restes. Mais je constatais avec incrédulité qu’il ne subsistait dans le plat que deux ridicules morceaux de poisson qui se reluquaient en chien de faïence.
Moi, je touchais à peine à mon assiette. Il me coupait l’appétit. Je me rabattais sur le vin en attendant que mon calvaire prenne fin.
De fil en aiguille, la conversation en vint à tourner autour d’un couple d’amis à eux qu’ils disaient dépassés par la crise d’adolescence de leur fille aînée.
— Je t’assure, il faut le voir pour le croire, racontait Meghan. Elle est méconnaissable   ! Elle qui était si mignonne quand elle était petite, ils ne savent plus comment faire. Elle n’en fiche plus une à l’école, elle fait le mur, elle a même arrêté le violon ! Elle qui était si douée…
— Ça lui passera, c’est l’adolescence, minimisa Ati.
— L’adolescence, l’adolescence… Elle a le dos large l’adolescence ! rétorqua sa femme. Le manque de discipline, oui   ! Ils ont toujours été trop permissifs avec elle et voilà le résultat   !
— Je ne sais pas, tu as peut-être raison, intervint Kristina, ou peut-être qu’elle a juste besoin de trouver quelque chose qui la passionne. Regarde-le, celui-là   !
Elle donna un coup de coude à Jim qui se léchait bruyamment les doigts comme un porc.
— Tu te souviens comme il était sauvage   ? Et dès que la natation est entrée dans sa vie, ça a tout changé   !
— Maman, s’il te plaît, ne commence pas avec cette histoire, ça n’intéresse personne, la coupa-t-il.
Il s’essuya les mains dans sa serviette. Il semblait bien mal à l’aise tout à coup. Je repérai immédiatement la faille et m’y engouffrai sans ménagement.
— Mais, moi je ne la connais pas cette histoire, lâchai-je sournoisement. J’aimerais beaucoup l’entendre   !
— Ah, tu vois   ! dit Kristina.
Elle était bien trop enthousiaste de pouvoir raconter son anecdote pour prêter attention à mon intérêt démesuré pour l’anecdote en question.
— Eh bien, on ne dirait pas quand on le voit comme ça, mais quand il était petit, il était très malade. Il se promenait partout avec une bouteille d’oxygène, le pauvre. Alors tu penses bien que l’inscrire à la natation est la dernière chose qui nous serait venue à l’idée, à son père et à moi. Mais voilà qu’un jour, je ne sais quelle mouche le pique et que Monsieur se met en tête d’apprendre à nager. On a tout de suite refusé, bien sûr. Sauf que c’était déjà une sacrée tête de mule, du coup, impossible de l’en dissuader, il n’en démordait pas. Si tu avais vu les semaines qu’il nous a fait passer : un enfer   ! Ben n’en pouvait plus, alors on a fini par céder. Et là, surprise : un vrai poisson dans l’eau   ! Terminée la crise d’ado   ! Il s’est littéralement métamorphosé, il ne vivait plus que pour nager. Il s’est tellement épanoui que ça a eu des conséquences positives sur sa santé, même les médecins n’en revenaient pas. Et puis, le meilleur dans tout ça, c’est que quand les autres gamins ont vu de quoi il était capable, ils ont commencé à le regarder différemment et ils ont arrêté de l’embêter. Il a enfin réussi à se faire quelques copains, ce qui ne lui a pas fait de mal non plus.
— Comme quoi, c’est pas grave d’être différent tant qu’on est doué pour quelque chose.
Je ne sais toujours pas pourquoi j’ai dit ça. Le vin, sans doute. Sur le moment, ça m’est revenu comme ça.
C’est quelque chose que mon père m’avait dit un soir où je rentrais de l’école en pleurant, comme toujours. J’étais triste parce que je sentais que j’étais différente de mes camarades de classe. Ou plutôt, parce que mes camarades de classe me faisaient sentir que je n’étais pas comme eux. Eux, ils aimaient regarder les dessins animés et jouer à la marelle. Moi, j’aimais lire Shakespeare et jouer aux échecs. Rien de ce qui m’intéressait n’intéressait les autres enfants de mon âge. Je me sentais anormale.
«   T’en fais pas, ma sauterelle, c’est pas grave d’être différent tant qu’on est doué pour quelque chose   », avait dit mon père pour me réconforter. Le pauvre homme ne pensait pas à mal, il voulait juste que j’arrête de pleurer. Ça ne lui ressemblait même pas, il avait dû entendre ça dans un film. Il ne pouvait pas se douter que loin de me rassurer, cette phrase ne ferait que raviver mon angoisse.
  Tant que .
Il avait dit tant que . Il aurait pu simplement dire que ça n’était pas grave d’être différent, je m’en serais contentée. Mais non. Il avait fallu qu’il ajoute cette dimension conditionnelle, sous-entendant que la différence ne devenait acceptable que lorsqu’elle s’accompagnait d’un talent particulier. Mais moi, je n’en avais aucun   ! J’étais minable dans tous les sports, mon oreille musicale était sourde, et j’en étais encore à dessiner des « bonshommes bâton ».
La seule chose que je savais faire, c’était lire et emmagasiner des informations sur des sujets qui n’intéressaient que moi. Étais-je donc condamnée à museler ma différence à jamais pour me fondre dans le moule du comme tout le monde   ?
— Exactement   ! approuva Kristina.
Elle bifurqua de nouveau sur l’adolescente de leur couple d’amis. Je fis rouler le pied de mon verre entre mes doigts et j’observai le tourbillon qui se formait dans le creux de mon vin.
Lorsque je levai les yeux, je croisai ceux de Jim. Il était livide.
Je ne parvins pas à déchiffrer ce que je lisais dans son regard. Menace   ? Défi   ? Angoisse   ?
Impossible à dire.
Quoi que ce fût, ça me mettait mal à l’aise. Je n’aimais pas sa manière de me dévisager. J’avais la sensation qu’il fouillait mon âme. J’en eus la chair de poule. Malgré mon envie de lui tenir tête et de lui faire croire qu’il ne me faisait pas peur, je détournai le regard la première.
 
*
 
— Tu es sûr de vouloir partir   ? Il est tard, tu pourrais dormir ici, il y a encore de la place, insista une dernière fois Kristina.
— Je t’ai déjà dit non, refusa-t-il froidement. Je dois me lever tôt, j’ai promis d’aider Yvan à nettoyer la carène de l’ Astral demain matin.
— Bon, comme tu voudras, abandonna sa mère.
Je ne pouvais pas la voir d’où je me trouvais, mais je devinais l’ampleur de sa déception rien qu’au son de sa voix. Bien que n’ayant aucune envie qu’il passe la nuit ici, j’avais de la peine pour elle.
— Ça va durer encore longtemps   ? chuchota-t-elle.
— À toi de me le dire.
Il y eut un long moment de silence. Kristina soupira.
— Quoi que j’aie fait, je l’ai fait pour toi, Jim. Pour te protéger.
— Et j’imagine que je suis supposé te croire sur parole   ?
Kristina ébaucha le début d’une phrase, mais il ne lui laissa pas le temps d’aller jusqu’au bout.
— Bonne nuit, dit-il.
S’ensuivit le bruit de ses pas qui s’éloignaient dans l’allée, puis celui de la porte d’entrée que l’on refermait. Quand Kristina réapparut dans le salon, je fis mine de ne pas remarquer la tristesse qui assombrissait ses traits. Je feins de n’avoir rien entendu et d’être absorbée par le nettoyage de la table.
— Meghan et Ati sont montés mettre la petite au lit, dis-je.
Meghan descendit l’escalier au même moment et annonça qu’Ati ne redescendrait pas. Je déclinai poliment l’invitation à la tasse de tisane nocturne dans le jardin. Aussi agréable que fût leur compagnie, je préférais prendre l’air de mon côté. Après les avoir embrassées, je les quittai.
J’attrapai en passant une pomme dans la corbeille de fruits, au cas où j’aurais faim dans la nuit. Je déposai celle-ci sur la table de chevet, sur laquelle m’attendaient mes deux dernières cigarettes, et j’allais m’installer à l’extérieur comme j’en avais pris l’habitude.
Je n’avais pas été mécontente de voir Jim se lever de table et annoncer qu’il s’en allait. Mais, étrangement, son départ ne m’avait pas soulagée autant que j’aurai pu l’espérer. La seule chose dont j’étais sûre à ce stade était que j’avais toujours une profonde aversion pour sa personne. Pour le reste, j’étais perdue.
Un craquement de brindille me fit sursauter.
— Il y a quelqu’un   ? demandai-je d’une voix menaçante.
Pas de réponse, mais Humphrey émergea des fourrés qui jouxtaient le mur de la maison. Je poussai un soupir de soulagement. Je tendis la main vers lui en émettant des petits claquements de langues attendris. Il m’ignora. Il passa devant moi en dandinant du croupion, à une distance suffisante pour que je ne puisse même pas l’effleurer. Quel petit ingrat…
Il s’arrêta deux rochers plus loin, à l’embouchure du chemin qui menait jusqu’à la mer. Il leva le nez pour humer l’air et feula après le vent avant de faire demi-tour. Il n’avait pas plus d’attrait que moi pour «   la mini-plage   » comme la surnommait Kristina. Je n’y étais descendue qu’une ou deux fois. Pourtant, il fallait reconnaître que c’était joli en bas. Il suffisait de slalomer entre les rochers sur moins d’une dizaine de mètres pour déboucher sur une petite cuvette de sable fin où les vagues venaient s’échouer à bout de souffle. Il s’y trouvait également un petit ponton en manque d’attention. À travers l’eau cristalline, on pouvait distinguer la multitude d’algues et de coquillages agglutinés autour de ses pieds vermoulus.
Le coucher de soleil vu d’en bas prenait une tout autre ampleur. Je n’éprouvais cependant aucun plaisir à me trouver prise en tenaille entre des vagues et des rochers. Alors je me contentais de la vue de mon caillou face à la baie vitrée.
Je suivis Humphrey du regard jusqu’à ce qu’il ait entièrement disparu dans un buisson. J’écrasai mon mégot dans le coquillage qui me servait de cendrier et je rentrai. Exceptionnellement, je verrouillai la porte-fenêtre. En temps normal, elle restait entrouverte pour permettre à mon chat d’aller et venir à sa guise. Mais pas ce soir. Maintenant que je savais à qui appartenait cette chambre, elle ne me semblait plus aussi sécurisante. Je ressentais le besoin irrationnel de me barricader pour me sentir en sécurité.
Je me glissai sous la douche et laissai l’eau ruisseler sur moi plus longtemps que nécessaire, dans l’espoir d’en ressortir avec les idées claires, en vain. Le surlendemain, on serait lundi. Cette pensée ne me quittait pas. Je la ressassais en boucle dans mon esprit endolori.
Après-demain, c’est lundi.
Après-demain, c’est lundi.
Après-demain, c’est lundi.
Il allait bien falloir que je retourne travailler. J’allais sûrement le croiser. Je n’avais aucune idée de la manière dont il allait se comporter. Avec un peu de chance, je réussirais à l’éviter. Il passait la majeure partie de son temps dans les coulisses de l’aquarium et moi à la bibliothèque. Les occasions de se trouver au même endroit étaient rares.
Mais les autres   ? Ils avaient dû parler de ma petite scène après mon départ. Jim avait peut-être même profité de mon absence pour me dénigrer et me mettre tout le monde à dos. Peut-être qu’il n’en avait pas eu besoin. Ou peut-être que tout le monde s’en foutait. Je n’avais aucun moyen de le savoir et ça me rendait folle.
J’enfilai un peignoir et regagnai la chambre en massant mes cheveux avec une serviette. Je me dirigeai vers la table de nuit, perdue dans mes pensées. J’allumai la lampe de chevet.
— Bonsoir.
— Nom de Dieu   ! m’exclamai-je.
Je bondis en arrière et mon dos heurta l’armoire avec violence.
Jim était confortablement installé dans le fauteuil en osier, ma pomme entre les mains. Je levai le bras au-dessus de ma tête et m’emparai à tâtons d’un des trophées qui encombraient le dessus du meuble. Je le pointai sur lui comme s’il s’agissait d’une arme à feu.
— Qu’est-ce que tu fous là   ? lançai-je.
— Tiens, c’est marrant, j’allais te poser la même question, rétorqua-t-il.
Il porta le fruit à sa bouche en toute décontraction et mordit dans sa chair.
Je remarquai qu’il s’était changé. Il avait revêtu un t-shirt trop petit que j’avais déjà vu dans l’armoire. Il avait fouillé. Il devait être là depuis un moment. Comment était-il entré   ? La baie vitrée était encore fermée.
— Comment t’es entré   ?
— Bah, c’est ma chambre, je te rappelle, dit-il en agitant une minuscule clé identique à celle qui était enfoncée dans la serrure.
Il balança le trognon de ma pomme sur le lit d’un geste nonchalant et se leva en prenant appui sur les accoudoirs.
— Ne t’approche pas   !
Je ne voyais qu’une raison susceptible de le pousser à s’introduire ici en douce : il était venu me faire taire pour de bon.
Il me toisa d’un air moqueur et se dirigea calmement vers le bureau. Il parcourut les tranches des magazines qui s’y trouvaient comme s’il les découvrait, en saisit un et en fit défiler les pages.
— Détends-toi, je suis juste venu pour discuter, dit-il sans me regarder.
— Discuter de quoi   ? De la façon dont tu m’as agressée ou de celle dont tu m’as fait passer pour une dingue   ? Je crois que c’est un peu tard pour discuter.
— Pour commencer, ça ne serait pas arrivé si tu étais sortie de ta cachette quand je t’ai dit de le faire. Et tu as raison, je ne suis pas vraiment venu pour discuter. En réalité, je suis plutôt venu pour négocier.
— Négocier   ?
— Oui, négocier, répéta-t-il en se tournant vers moi.
Il fit un pas dans ma direction.
— T’approche pas, je t’ai dit   ! paniquai-je.
Il s’immobilisa au pied du lit et poussa un soupir las.
— Ne sois pas ridicule. Si j’avais voulu te faire du mal, je l’aurais fait dehors tout à l’heure, je n’aurais pas attendu que tu rentres dans la maison. Allez, pose cette coupe, j’y tiens beaucoup.
Il était évident qu’il ne me prenait pas au sérieux. Je voulais qu’il sache que je ne plaisantais pas. Sans réfléchir, j’abattis le trophée de toutes mes forces sur le radio-réveil qui émit une misérable gerbe d’étincelle. Le dauphin en plastique ne battrait plus jamais de la nageoire caudale… L’intrus afficha une moue agacée, mais pas intimidée le moins du monde.
— Tu sais, j’essaie d’être sympa là, Ava. Je n’ai aucune envie de m’énerver, dit-il en se remettant en mouvement. Mais si tu commences à abîmer mes affaires, il est possible que ça me mette en colère. Tu ne vas pas me forcer à me mettre en colère, hein   ?
Il n’avait pas haussé le ton, mais sa voix s’était durcie. J’étais littéralement pétrifiée. Il avançait vers moi et je ne savais pas quoi faire pour l’arrêter. Je tremblais comme une feuille.
— Ava, est-ce que tout va bien   ? lança Kristina du haut de l’escalier.
Elle avait dû m’entendre fracasser le réveil. Jim se figea. Il blêmit. Toute son assurance semblait l’avoir brusquement abandonné, balayé par une angoisse flagrante. Son visage n’affichait plus que de la peur, saupoudrée d’une pointe de supplication. Ce n’était plus un homme qui se tenait face à moi, mais un petit garçon. Qui l’aurait cru   ? Agresser une femme sans défense ou tuer un jeune requin, pas de problème. Mais le dire à môman , surtout pas   !
Il leva lentement le bras, paume ouverte pour me montrer qu’il n’avait rien dans la main et plaça son index sur ses lèvres. Ce n’était pas l’envie qui me manquait de me mettre à brailler comme la sirène des pompiers un jour de fête nationale. Pourtant, sans que je puisse vraiment l’expliquer, je m’entends encore clairement répondre :
— Tout va bien, j’ai cassé le radio-réveil sans faire exprès. Je suis désolée, j’en rachèterai un.
Sans doute parce que j’avais le sentiment d’être en position de force, d’avoir un moyen de pression sur lui et que c’était satisfaisant.
— Oh, ne t’en fais pas pour ça, fais juste attention à ne pas te blesser en ramassant les morceaux   ! À demain.
Je tendis l’oreille pour guetter le trajet de Kristina jusqu’à sa chambre. Il en fit sûrement autant. Nous demeurâmes parfaitement immobiles et silencieux jusqu’à ce que tous les bruits de la maison se soient tus.
— Je te jure que si tu tentes quoi que ce soit, je me mets à hurler et je ne m’arrête plus jamais, c’est clair   ?
Il hocha la tête. La coupe toujours pointée vers lui, je lui fis signe de retourner s’asseoir dans le fauteuil d’un geste de la tête. Il recula les mains en l’air, comme si je braquais sur lui le canon d’un neuf millimètres.
— Qu’est-ce que tu fais là   ?
— Et toi   ? répliqua-t-il.
— C’est moi qui pose les questions   !
J’adoptais le ton autoritaire d’un flic de film d’action. Ne manquait plus que je lâche un «   Fais glisser ton putain de flingue sur le sol   !   ». Quand j’y repense, je devais être ridicule. Mais ça avait au moins le mérite de fonctionner. Il faisait moins le malin.
— Je te l’ai dit, je suis venu pour négocier.
Je ne voyais toujours pas ce qu’il voulait négocier. Pourtant, ça avait l’air évident pour lui. Je n’avais rien à perdre à écouter ce qu’il proposait.
— Je t’écoute.
— C’est très simple. Dis-moi pourquoi tu me suis et peut-être que je te dirais ce que tu veux savoir. Ça t’évitera de gaspiller ton temps à m’espionner.
Si j’en doutais jusqu’à maintenant, j’en étais désormais certaine : ce type était un cinglé. Moi, le suivre   ? Tout ce que je faisais, c’était l’éviter   !
— Non, mais de quoi tu parles   ? m’étranglai-je.
— Ne fais pas l’erreur de me prendre pour un con. Inutile de jouer l’innocente. Si tu avais été la première, ça aurait pu fonctionner, mais pas cette fois. On sait tous les deux que tu n’es pas là par hasard et que la raison de ta présence sur cette île, c’est moi.
Un égocentrisme poussé à son paroxysme mêlé à une bonne dose de paranoïa, et voilà le résultat, pensai-je.
— Je ne sais pas ce que tu t’imagines. Au risque de te surprendre, tu n’es pas le centre du monde   ! Je ne suis pas là pour toi. Je ne te connais même pas ! Je ne te suis pas, je ne t’espionne pas et je n’en ai jamais eu l’intention.
Il leva les yeux au ciel.
— Elle continue de mentir, c’est dingue, soupira-t-il.
— Bien sûr que non, enfin   !
— Donc, si tu t’es retrouvé devant le bassin l’autre soir, c’était par pur hasard. C’est ce que tu veux essayer de me faire croire   ?
— Je n’essaie pas de te le faire croire, c’est la vérité ! Je me suis endormie en bas et on m’a enfermée. Je cherchais juste quelqu’un pour me faire sortir. Si j’étais venue t’espionner, je n’aurais pas frappé au carreau, espèce de crétin ! D’ailleurs, si j’avais su ce qui m’attendait, je me serais abstenue.
Il me dévisagea, la mine préoccupée. Il me toisait avec cette intensité perturbante qui m’était si désagréable. Il parut douter un instant, puis se referma.
— Je ne te crois pas, ça ne peut pas être une coïncidence, lâcha-t-il. Mais si tu préfères rester sur tes positions, c’est ton choix. Tu te souviendras que je t’ai tendu la main et que tu ne l’as pas saisie.
Il se leva. Je me raidis.
— Oh, ne t’en fais pas ! Je m’en vais. Mais juste pour que tu le saches : la prochaine fois, je ne me retiendrai pas.
Il posa la main sur la poignée de la baie vitrée, prêt à la faire coulisser.
Il allait partir et je n’aurais jamais de réponses, ni sur ce qu’il m’avait fait, ni sur les raisons qui l’avaient poussé à le faire, encore moins sur ce qu’il faisait dans ce bassin. Et après la menace à peine voilée qu’il venait de m’adresser, le retour à l’institut serait d’autant plus angoissant. Je ne pouvais pas le laisser filer sans avoir réglé ça.
— Attends.
Il arrêta son geste.
— OK, je veux bien négocier. Mais une négociation ne peut être considérée comme telle que lorsque les deux parties en retirent quelque chose. Il n’y a pas de raison que tu sois le seul à obtenir des réponses. Tu as dit que tu me dirais peut-être ce que je veux savoir. Un peut-être ne suffit pas.
Il se tourna et me jaugea d’un air intéressé, attendant que je développe.
— Je te jure de te dire tout ce que je sais si tu me dis ce que je veux savoir, assurai-je.
Ce n’était pas une promesse en l’air. J’avais vraiment l’intention de lui dire tout ce que je savais. À savoir rien du tout.
Il réfléchit quelques instants, semblant peser le pour et le contre. J’espérais que les informations qu’il souhaitait obtenir de moi comptent suffisamment pour lui pour qu’il accepte. C’était visiblement le cas.
— C’est d’accord, dit-il.
Il s’apprêtait à m’interroger, mais je le coupai dans son élan.
— Chaque réponse donne droit à une question. Et je commence.
Il accepta d’un hochement de tête. Je réfléchis bien à la question que j’allais poser. Je m’étais tiré une balle dans le pied. Dès qu’il me poserait une question, il s’apercevrait que je l’avais dupé. Il fallait que je fasse le bon choix et que j’opte pour une question dont la réponse serait susceptible d’en englober plusieurs. Il n’y en avait qu’une qui me venait.
Je pris quelques secondes supplémentaires pour affirmer ma décision et je me lançai.
— Qui es-tu   ?
Il fronça les sourcils. Il paraissait plus surpris que mécontent. Ce n’était, de toute évidence, pas ce à quoi il s’attendait. Il me fixa, déconcerté. Puis, ses épaules s’affaissèrent légèrement et je lus dans son regard une pointe de déception.
— J’espérais que tu pourrais me le dire, finit-il par répondre.
 
 
3
 
12 avril 2002 – 15h17
Institut Océanographique Novac Marković
 
 
L’animatrice de l’aquarium avait perdu depuis longtemps l’attention de son audience. Les collégiens bavardaient et chahutaient comme les adolescents qu’ils étaient. Comme tous ceux qui avaient grandi sur l’île, l’institut, ils le connaissaient par cœur. Au cours de leur scolarité, ils l’avaient déjà visité à de nombreuses reprises. Chaque fois que le budget du petit groupe scolaire insulaire ne permettait pas de financer une sortie sur le continent, en fait. Il n’y avait presque jamais de nouveautés et le sens de la visite ne variait même pas, ils trouvaient ça nul. Ils estimaient de toute façon avoir passé l’âge de s’extasier devant des poissons. Finalement, la seule raison pour laquelle ils appréciaient cette sortie était qu’elle leur permettait d’échapper au cours de mathématiques de M. Karaman.
À l’arrière du groupe, le jeune James Murphy entamait son sixième mois d’école. Le sixième mois d’enfer. Il se souvenait de la joie de sa mère lorsqu’elle lui avait présenté le sac à oxygène qui, disait-elle, allait changer sa vie. Fini les cours par correspondance. Il allait enfin pouvoir aller au collège comme les autres adolescents de son âge et se faire une foule d’amis.
Il s’était demandé si elle le prenait pour un con. Elle n’était jamais allée au collège de sa vie ou quoi   ? Il était plus petit que tous les autres garçons de sa classe, deux tuyaux reliés à son sac à dos lui sortaient du nez et derrière ses lunettes, ses yeux étaient toujours aussi rouges et humides que s’il avait pleuré pendant des heures. Franchement, il ne lui manquait plus qu’un t-shirt avec écrit «   frappez-moi   ». Il ne lui avait fallu que deux jours pour écoper du surnom de «   la pleureuse » à cause de ses yeux, et deux de plus pour recevoir sa première raclée.
Il ne comprenait pas comment elle pouvait lui imposer ça. Il se sentait trahi. Les parents étaient censés protéger leurs enfants, non   ? Pas les envoyer à l’abattoir chaque matin en prétextant qu’il devait se sociabiliser.
Jim suivait le mouvement en traînant des pieds. Il guettait avec impatience l’heure à laquelle le supplice prendrait fin et où il pourrait retrouver la solitude rassurante de sa chambre. Il subissait la visite plus qu’il ne l’appréciait.
Sans réellement savoir pourquoi, il n’aimait pas cet endroit. Quand il était plus petit, ses parents l’y avaient emmené à maintes reprises, et chaque fois, il avait été envahi par le même malaise inexplicable. Toutes ces odeurs bizarres qui embaumaient les couloirs de l’aquarium lui donnaient mal au cœur.
Pourtant, toutes ces créatures aquatiques le fascinaient. Lui qui passait des heures à feuilleter des livres et des magazines sur les animaux marins, il aurait dû se réjouir de pouvoir les observer de si près. Mais, il n’y avait rien à faire, le même scénario se répétait inévitablement. Au fur et à mesure qu’il avançait dans les couloirs, les effluves se faisaient de plus en plus entêtants et son enthousiasme se muait en une forme de mélancolie insurmontable qui lui collait à la peau pendant plusieurs jours.
Fait inédit, cette année-là, l’aquarium présentait deux nouveautés dans la section consacrée à l’Amazonie : des poissons-chats et une anguille électrique. Si les poissons-chats laissèrent les adolescents complètement indifférents, ce ne fut pas le cas de l’anguille.
Celle-ci séjournait dans un bassin tout en longueur, au-dessus duquel avait été installé un voltmètre. L’appareil mesurait et retranscrivait en permanence l’intensité des décharges électriques générées par l’animal.
— Dans la nature, l’anguille utilise l’électricité à des fins diverses et à des intensités variables. Pour explorer son environnement, pour chasser ou pour se défendre, entre autres, expliqua l’animatrice. Comme vous pouvez le voir, en ce moment elle est assez calme. Elle ne génère que de très faibles décharges. Si vous observez le voltmètre, vous apercevrez de petites variations, des sortes de petits sursauts de l’aiguille. Ce sont les décharges électriques de notre anguille qui en sont à l’origine. Mais ne vous y fiez pas   ! Lorsqu’elle utilise sa capacité électrique à pleine puissance pour assommer une proie ou pour se défendre face à un prédateur, l’intensité de ses décharges peut atteindre, voire dépasser les 800 volts   ! C’est quatre fois plus que si vous mettiez les doigts dans une prise électrique. Autant vous dire que vous auriez peu de chances d’en réchapper…
Jim l’écoutait d’une oreille distraite. Il avait mal au dos. Avec le poids de la bouteille d’oxygène qu’il contenait, son sac à dos était lourd et les lanières lui sciaient les épaules.
Pendant que l’animatrice poursuivait son exposé, il se glissa sur le côté du bassin et pris appui sur la paroi vitrée pour soulager sa charge. D’abord, il se sentit mieux.
Puis, progressivement, une odeur âcre qu’il n’avait encore jamais inhalée envahit l’atmosphère. Il tenta de l’ignorer.
Lorsque l’animatrice eut terminé, elle s’écarta de la devanture du bassin pour laisser les adolescents approcher et observer l’anguille de plus près. Ce sale con d’Andraz se mit à frapper contre la paroi vitrée comme un débile profond. On aurait cru un gamin de trois ans attardé en train d’essayer d’attirer l’attention de son poisson rouge.
— Allez, ma grande   ! Montre-nous ce que tu sais faire   ! ricanait-il bêtement.
Ni l’animatrice ni le professeur ne lui demandait d’arrêter, alors il continuait. Jim non plus ne disait rien, son esprit était ailleurs. Il lui semblait que les effluves non identifiés se faisaient de plus en plus prononcés. Si prononcés qu’ils commençaient à le gêner. Il se mit à tousser. Il regarda autour de lui. Personne d’autre n’avait l’air dérangé par cette odeur insoutenable qui le prenait désormais à la gorge.
Il avait de plus en plus de mal à respirer. Tout son corps appelait au secours. Il avait l’impression que chacun de ses organes était pris dans un étau qui ne cessait de se resserrer.
Et l’autre qui continuait de cogner de plus en plus fort. Pourquoi personne ne lui disait d’arrêter   ? Jim prit sa tête entre ses mains dans l’espoir d’étouffer le bruit assourdissant des chocs contre la vitre. Il crut qu’il allait s’évanouir.
Soudain, une voix inconnue s’éleva dans la salle.
— Stop   ! Ça suffit maintenant   !
Le voltmètre s’affola. Il émit une série de bips rapprochés avant de griller dans un nuage de fumée. Un silence confus s’abattit sur la salle.
L’air s’allégea et Jim put enfin reprendre son souffle. Il releva la tête, espérant croiser le regard de l’Ange-Gardien qui était intervenu et pouvoir lui adresser un signe de gratitude.
Tous les yeux étaient braqués sur lui.
— C’est à moi qu’elle parle comme ça, la pleureuse   ? siffla Andraz en s’avançant lentement vers lui.
Jim ne comprenait pas. Il n’avait rien dit. Quelqu’un avait crié, il l’avait entendu lui aussi, mais ce n’était pas lui. Il jeta un coup d’œil à sa droite puis à sa gauche : personne. Il paniqua.
— C’est pas moi, je te jure… j’ai… j’ai rien dit, bredouilla-t-il.
— Et en plus tu me prends pour un con   ?
— Mais non, je te jure   ! répondit Jim terrifié.
Le professeur intervint avant que la situation ne dégénère.
— Ça suffit tous les deux. Andraz, retourne dans le rang s’il te plaît.
Le concerné ne moufeta pas, mais avant de s’éloigner, il se pencha à l’oreille de Jim.
— Il sera pas toujours là pour te protéger, et crois-moi, je vais te le faire regretter.
 
*
 
12 avril 2002, 17 h 43
Vela Litica
 
 
Et il lui avait fait regretter.
Jim avait une nouvelle fois essayé de se justifier tout en sachant que ses efforts étaient inutiles. Quand bien même aurait-il eu une preuve de son innocence en vidéo, il aurait pris une trempe malgré tout. Ce n’était qu’un prétexte. Si ça n’avait pas été ça, ça aurait été autre chose. Il y avait toujours quelque chose.
Jim était à bout. Il ne supportait plus de vivre comme ça. Il avait essayé de tenir le coup, pour sa mère. Il savait qu’elle serait effondrée, mais c’était trop dur. Il se disait que son père serait là pour la consoler et qu’ensemble, ils apprendraient à vivre sans lui. Il n’avait même pas pris le temps de leur laisser un mot d’adieu pour leur demander pardon. Il voulait juste que sa souffrance s’arrête et qu’elle s’arrête tout de suite.
Il y avait déjà un moment qu’il y réfléchissait. Il avait d’abord songé aux médicaments qui avaient l’avantage de garantir la mort la plus douce. C’était ce qu’il voulait, s’endormir et ne plus se réveiller. Cependant, la probabilité d’être trouvé avant qu’il ne soit trop tard et sauvé in extremis était trop élevée à ses yeux. S’il ratait son coup, on ne lui laisserait pas l’occasion de faire une nouvelle tentative.
Il avança vers le bord de la falaise. Les vagues se fracassaient sur les rochers avec violence. La mer était déchaînée et on ne lui avait pas appris à nager. Il n’avait aucune chance de s’en sortir.
Des années durant, il avait passé ses journées à observer la mer par la porte-fenêtre de sa chambre et les fonds sous-marins dans de vieux magazines. Il se demandait ce qu’on pouvait ressentir en étant plongé dans cette immensité d’eaux mouvantes.
Un jour, il avait même failli y entrer sans réfléchir. C’était trois ans auparavant. Il était alors âgé de onze ans. Un après-midi d’été, il s’était faufilé entre les rochers et était parvenu à rejoindre le rivage. Il avait retiré ses chaussons et laissé l’écume lui caresser les pieds. C’était si doux. Il avait remonté les jambes de son pyjama en coton — celui avec les hippocampes dessus — et avait fait un premier pas dans l’eau. Puis un second. Il avait continué d’avancer jusqu’à ce que son père ne débarque en courant.
Il l’avait saisi par le bras et l’avait ramené sur la plage avec une brutalité que Jim ne lui connaissait pas. Il était fou de rage. Ou terrorisé. Sans doute les deux à la fois. Ce fut la première et dernière fois que Jim vit son père en colère au point de lui crier dessus. Il n’avait plus jamais recommencé.
Mais aujourd’hui personne ne serait là pour l’arrêter. Il était heureux que ce soit en mer que la mort le prenne, loin du monde des hommes et de leur cruauté. Il arracha les deux tuyaux qui obstruaient son nez depuis bien trop longtemps. Il eut un peu mal, mais ça lui était égal. Tout son corps était déjà endolori de toute façon. Il pouvait encore sentir le contact des poings d’Andraz sur ses côtes.
Il ôta son manteau et ses chaussures. Il s’approcha encore du bord de la falaise en reniflant. Il essuya sa joue couverte de larmes et de sang séché. Il jeta un dernier regard à la mer démontée et à la forêt qu’il apercevait au loin. Il eut une ultime pensée pour ses parents et pour l’épreuve qu’il s’apprêtait à leur infliger. Il pria pour que la mer le rejette loin de la maison, il ne voulait pas que sa mère soit confrontée à la vision de son corps sans vie et déformé par un séjour dans l’eau.
Sans se laisser le temps de faire marche arrière, il sauta. La chute fut vertigineuse, l’impact violent.
Les eaux froides et déchaînées le ballotèrent dans tous les sens, comme une vulgaire poupée de chiffon dans le tambour d’un lave-linge. Il était complètement désorienté. Une vague plus imposante que les autres le projeta brutalement contre les rochers, avec que tant de force qu’il crut que son dos venait de se briser. Il hurla sous l’eau, libérant le peu d’air qui demeurait dans ses poumons faiblards. L’eau salée s’infiltra dans son nez et dans sa bouche. Instinctivement, il se débattit, il pédala pour rejoindre la surface, en vain. Il aspira encore plus d’eau de mer.
Puis, il cessa de lutter et commença à couler. Il se laissa aller. Il n’en avait plus pour longtemps. La mer l’accueillit en son sein et le berça dans son obscurité bleue. Plus il s’enfonçait dans les profondeurs, plus c’était calme et rassurant. Les poissons nageaient paisiblement, indifférents à la tempête qui faisait rage au-dessus de leur monde. La pression que l’eau exerçait sur son corps lui était agréable. Il ferma les yeux et attendit que la mort vienne s’emparer de lui, serein.
 
 

Hélas, la mort elle-même ne semblait pas vouloir de lui. Car malgré sa patience, ce jour-là, jamais elle ne daigna se joindre à lui.
Il dériva longtemps, très longtemps. Il se surprit à penser que ça sentait terriblement bon. Il rouvrit les yeux. Il faisait noir, pourtant, il percevait la présence d’une multitude de choses qu’il ne parvenait pas à identifier dans son environnement proche.
Il promena ses bras autour de lui. Ses doigts effleurèrent quelque chose de doux et mouvant. Il enfonça la main, puis l’avant-bras dans la matière. Des algues. Ce devait être des algues. Quand il en voyait d’habitude, elles étaient échouées sur la plage et desséchées par le soleil. Il n’aurait jamais imaginé que leur toucher puisse être si soyeux et leur caresse si réconfortante.
Il resserra ses doigts sur l’une d’entre elles et tira doucement dessus. Son corps glissa lentement dans le champ d’herbes aquatiques. Les languettes de velours glissèrent délicatement sur sa peau. Il frissonna. Il n’avait jamais rien connu d’aussi apaisant.
Il s’y reposa un long moment, jusqu’à ce qu’un parfum sucré plus fort que tous les autres attire son attention. Guidé par son instinct, Jim entreprit de le suivre. Il se hissa hors des algues. Il rasa le fond à l’aveugle, à la seule force de ses bras. Il n’aurait pas su dire comment, mais il était certain d’être dans la bonne direction. Plus il approchait, plus l’odeur était prononcée et plus il était grisé.
Un premier sifflement se fit entendre. Jim s’immobilisa. Quoi que ce fût, c’était tout proche. Il ne voyait pas quoi, mais il sentait que c’était au-dessus de lui. Il tendit le bras au-dessus de sa tête et rencontra une surface ferme qui se déroba aussitôt sous ses doigts.
Les effluves sucrés se dissipèrent instantanément et d’autres, plus acides leur succédèrent. La curiosité céda la place à la méfiance. Jim se recroquevilla sur lui-même. Il ignorait toujours ce dont il s’agissait, mais ça n’avait pas disparu. C’était toujours là, tapi dans l’ombre en train de l’observer. Peu à peu, l’acidité ambiante s’édulcora et la curiosité reprit le dessus.
Un second sifflement timide retentit dans son dos. Jim pivota lentement et avança la main avec prudence cette fois. Un frisson de surprise le parcourut lorsqu’il entra à nouveau en contact avec la surface lisse et dure. Il l’effleura du bout des doigts et la sentit glisser sans chercher à s’échapper.
Jim perçut les fluctuations de l’eau quand la créature lui tourna autour et se sentit soudain surexcité. Il voulait jouer. Il se donna de l’élan et tenta à nouveau de la toucher. II la rata de justesse, mais étrangement, cela l’amusa. C’était comme jouer à chat. Il recommença et échoua de nouveau.
Il se lassa très vite de ce petit jeu, mais alors qu’il envisageait d’abandonner, la créature le frôla, comme pour le narguer. Et la partie reprit de plus belle.
Elle ne prit fin que lorsque l’adolescent se sentit trop faible pour la poursuivre. Une douleur sourde lui tordit les entrailles. Il avait faim, horriblement faim. Si faim qu’il se demandait comment il avait pu l’ignorer jusqu’alors.
Il ne voulait plus jouer, ça n’était plus drôle. Il se roula en boule sur le fond et fut soudain envahi par une profonde fatigue. Son compagnon de jeu invisible n’avait pas l’intention de gagner par forfait. Alors qu’il se laissait gagner par le sommeil, Jim sentit une pression dans le bas de son dos. Comme il ne bougeait pas, elle s’intensifia. Il s’en dégagea, mais elle revint presque aussitôt. Les effluves sucrés avaient totalement disparu. Il n’en subsistait plus qu’une légère traînée doucereuse, bientôt supplantée par une forte odeur de brûlé. Jim eut envie de pleurer. Pourquoi avait-il fallu qu’il saute   ?
Soudain, la créature le percuta si fort qu’il décolla du fond. Il ne chercha même pas à résister, il était bien trop fatigué. Il ne retomba pas sur le sol. Au moment où il allait l’atteindre, il sentit quelque chose d’énorme se glisser sous son corps. Trop faible pour avoir peur, Jim se laissa porter.
Il ferma les yeux et dut s’endormir, car lorsqu’il les rouvrit, il faisait moins sombre. Le fond sur lequel il était désormais allongé était incliné. Jim s’assit et regarda autour de lui.
Au-dessus de sa tête ondulait le miroir de la surface. À droite, le bleu de l’eau se faisait plus profond. À gauche en revanche, il semblait y avoir plus de lumière. Le mouvement des vagues semblait également plus violent de ce côté.
Il lui fallut plusieurs secondes pour comprendre où il se trouvait.
Lorsqu’il en eut acquis la certitude, il se précipita. Il rampa en direction de la côte aussi vite que son état de faiblesse le lui permettait, s’éraflant les doigts au passage sur les éclats de coquillages brisés disséminés dans le sable. Une vague puissante l’aida à parcourir les derniers mètres et le rejeta sur la plage.
Il recracha toute l’eau salée qui s’était infiltrée dans ses poumons et la première goulée d’air lui enflamma la gorge. Il se redressa tant bien que mal et tenta de faire quelques pas. Ses jambes lui semblaient lourdes comme du plomb. Il trébucha et s’écroula.
Il resta couché un long moment avant que des claquements assourdissants et répétitifs ne viennent le tirer de sa torpeur. Il se couvrit les oreilles, ouvrit les yeux et se retrouva nez à nez avec la gueule béante d’un chien qui lui aboyait dessus. Il se roula en boule. Jamais il n’avait entendu un chien aboyer aussi fort   ! C’était insupportable.
— Aux pieds   ! hurla une voix tout aussi forte.
Jim vit un homme se diriger vers lui d’un pas hésitant. Plus il approchait de l’adolescent, plus l’incrédulité se lisait sur son visage.
— Sacré nom de Dieu, c’est toi, Jim   ?
Comment connaissait-il son nom   ? s’inquiéta Jim. Il ne l’avait pourtant jamais vu. Et pourquoi parlait-il si fort   ? Il n’était pas sourd   ! Ses parents lui avaient appris à se méfier des inconnus, mais il avait vraiment besoin d’aide, il n’allait pas faire le difficile.
— Vous savez qui je suis   ? articula-t-il avec difficulté.
Sa gorge le brûlait. Il avait l’impression de ne pas avoir parlé depuis des milliers d’années.
— Si je sais qui tu es   ? s’exclama l’homme. Et comment   ! Bon sang, mon garçon, ça fait six jours que tout le monde te cherche   !
 
*
6 mai 2002
Collège Sainte-Euphémie
 
 
— Ton déjeuner   ! s’écria Kristina.
Elle passa le bras par la vitre baissée de la portière pour lui tendre le sac contenant son repas. Jim fit volte-face, se rua sur le sac, embrassa sa mère sur la joue et détala. Depuis que son souffle le lui permettait, il allait partout en courant. D’autant plus que sans le poids de ses bouteilles d’oxygène, il se sentait léger comme l’air. Il avait l’impression de voler   !
Kristina le regarda s’éloigner avec un sourire triste, partagée entre le bonheur de le voir si joyeux et l’inquiétude engendrée par sa récente fugue. Car elle n’avait aucun doute sur le fait qu’il ait fugué. Personne n’avait cru à l’histoire qu’il avait racontée. Elle se disait qu’il mentait de peur de se faire gronder. Alors qu’au fond ce qui la peinait, elle, c’était plus les raisons de sa fugue que sa fugue en elle-même.
Quand on est heureux, on ne s’enfuit pas… Et savoir qu’il n’était pas heureux la brisait. Elle s’estimait responsable de son bonheur et de toute évidence, elle avait échoué dans sa mission. Lorsque Jim eut disparu de son champ de vision, elle referma la vitre et reprit le chemin de la maison, le cœur en miettes.
L’adolescent cavalait comme un fou dans les couloirs. Il était en avance. S’il se dépêchait, il avait largement le temps de faire un détour par le CDI.
C’était le jour J. Chaque mois, un exemplaire de L’aventurier des mers arrivait au collège et la documentaliste super sympa le lui mettait de côté. C’était un des rares qu’il ne recevait pas chez lui. Ses parents avaient estimé qu’être abonné à huit magazines dédiés à l’univers de la mer, c’était bien suffisant. Quelle bande de rabat-joie, ces deux-là   !
Il dévala l’escalier en deux temps et sauta les trois dernières marches. Il ralentit à peine en passant devant le bureau de la principale. Il était presque arrivé. Il vira si vite à l’angle du couloir C qu’il dérapa et bouscula quelqu’un dans sa course. Il s’excusa à la volée sans regarder qui il venait de pousser et s’apprêtait à poursuivre son chemin quand il se sentit tiré en arrière. On venait de l’attraper par le sac à dos.
— Hop, hop, hop   ! Pas si vite   !
Et merde… C’était Andraz. De tous les élèves qui fréquentaient ce collège, il avait fallu qu’il le bouscule lui, c’était bien sa veine. Entourée de ses deux acolytes, la brute plaqua Jim contre le mur.
— Je rêve ou tu m’as bousculé, la pleureuse   ?
— J’ai glissé, je me suis excusé, répondit Jim.
Andraz surjoua un air surpris.
— Vous l’avez entendu s’excuser, vous les gars   ?
Les deux salopards secouèrent la tête à l’unisson.
— Moi non plus, je n’ai rien entendu. Je crois qu’il va falloir faire mieux que ça.
Son visage était si proche du sien que Jim pouvait sentir son haleine, ça le dégouttait.
— Je suis désolé de t’avoir bousculé, lâcha-t-il sur un ton laconique.
Il voulait juste en finir. Lui donner ce qu’il voulait pour qu’il lui foute la paix. Pour la première fois, il était plus énervé qu’effrayé.
Andraz le perçut dans son regard et n’apprécia guère ce regain d’assurance. Il ne comptait pas en rester là. Il lâcha Jim et recula d’un pas.
— À genoux, dit-il.
— Quoi   ?
— J’ai dit. À. Genoux.
Jim ne bougea pas.
Face à cet affront, Andraz força un petit rire attendri.
— Allez, Murphy, tu sais très bien comment ça va finir, n’aggrave pas ton cas. Mets-toi à genoux et demande-moi pardon.
Jim bouillonnait. Jamais il n’avait éprouvé autant de haine.
— Non, cracha-t-il.
Le visage d’Andraz se déforma sous l’effet de la colère. Il leva le poing, et alors que sa victime se protégeait le visage, il lui asséna un grand coup dans l’estomac. Jim se plia en deux. Andraz en profita pour lui flanquer un deuxième coup dans le dos. Il tomba au sol.
— Alors, on veut jouer les rebelles   ? dit Andraz en le faisant rouler sur le dos pour lui administrer un crochet en pleine figure.
Sous l’effet du choc, Jim vit quelques points noirs danser devant ses yeux. Il sentit le poids d’Andraz qui s’installait à califourchon sur son ventre.
— On va faire un jeu, petite merde. Je vais te cogner et tu vas compter. Si tu te plantes, on repart de zéro. C’est parti   !
Ses phalanges s’écrasèrent sur la joue de Jim qui reconnut instantanément la saveur métallique du sang dans sa bouche.
— J’entends pas   ! lui hurla Andraz en se penchant sur son visage.
Il lui asséna deux autres coups dans la foulée. Instinctivement, Jim posa ses mains sur le torse de son agresseur pour tenter de le repousser, mais il était bien trop sonné pour exercer une pression efficace.
Les coups continuèrent de pleuvoir pendant des secondes qui lui semblèrent des heures.
Soudain, une curieuse sensation de chaleur naquit dans ses pieds. Elle se répandit dans ses jambes comme une onde, enfla dans son abdomen et déferla brusquement le long de ses bras. De douloureux picotements enflammèrent ses paumes, puis plus rien.
Andraz se pétrifia. Quelques secondes de répit permirent à Jim de retrouver une vision nette et il eut tout juste le temps d’apercevoir les yeux d’Andraz se révulser avant qu’il ne s’écroule sur lui de tout son poids. Jim le poussa de toutes ses forces et parvint à se dégager. Il se releva le plus vite possible au cas où il ne s’agirait que d’une feinte, Andraz en était tout à fait capable.
Une fois debout, il jaugea le corps inanimé, incrédule. Une flaque d’urine poussait sur le jean d’Andraz. Pas de doute, il était K.O.
Jim ne savait pas comment il avait fait, mais il ressentit une pointe de fierté, et surtout un sentiment de justice. Il l’avait bien cherché ce connard   ! Quand tout le monde saurait que non seulement il s’était fait battre par Jim, mais qu’en plus il s’était pissé dessus, il aurait la honte de sa vie   ! C’était presque trop beau pour être vrai   !
Un des sbires d’Andraz se pencha sur l’adolescent et le fit rouler sur le côté. Ses yeux étaient toujours grands ouverts. C’était marrant, mais quand même un peu flippant. Son second acolyte, Vlad, se pencha à son tour et lui colla les doigts dans le cou. L’instant d’après, il se redressait d’un bond.
— Putain… je crois… je crois qu’il est… mort   ! Il est mort   ! Putain, qu’est-ce que t’as fait   ? Tu l’as tué espèce de taré   ! fit-il en bousculant Jim.
Celui-ci ne réagit pas sur-le-champ. Il demeura immobile dans un état second jusqu’à ce que sa professeure d’histoire-géographie ne débarque dans le couloir et pousse un hurlement d’horreur qui lui glaça le sang.
Alors, seulement, il retrouva l’usage de ses jambes et s’enfuit en courant.
 
 
4
 
8 avril 2018
J – 240
 
 
Le froid me mordait les orteils. Le plaid en tricot dans lequel je m’étais enroulée était humide, d’embruns ou de rosée. Je ne m’étais même pas rendu compte que nous nous étions tant rapprochés de la mer à force de changer de rocher, chaque fois que celui sur lequel lui ou moi étions assis devenait inconfortable. Lui était toujours en t-shirt, mais la fraîcheur nocturne ne semblait pas l’incommoder. Je n’aurais pas su dire combien de temps je l’avais écouté parler ni depuis combien de temps il s’était tu. Il faisait rouler un petit coquillage entre ses doigts, l’air concentré.
— Tu ne dis rien, fit-il remarquer.
Que voulait-il que je dise   ? Je n’avais pas perdu une miette de tout ce qu’il m’avait raconté, mais je ne savais pas quoi en penser. À ce stade, je n’aurais pas été surprise de voir un présentateur télé surgir de derrière un rocher comme un strapontin, entouré d’un caméraman et d’un preneur de son, et s’écrier «   Surprise   ! Souriez, c’est une caméra cachée   !   ». Même si pour être honnête, j’aurais ri un peu jaune…
Je ne savais pas non plus si je devais lui faire confiance. Rien ne prouvait qu’il disait la vérité. Il pouvait tout aussi bien être un prodige de l’apnée et m’avoir asséné une décharge de pistolet électrique. Cela dit, il fallait reconnaître que son récit était crédible et je n’avais pas le sentiment qu’il venait de l’inventer. C’était presque trop gros pour ne pas être vrai.
— J’avoue que ça fait beaucoup à avaler, admis-je.
— Je sais.
— Et est-ce que t’as déjà, je sais pas, consulté un médecin pour tenter de comprendre ce qui t’arrivait   ?
— Bien sûr que non, répondit-il. Ceux qui me suivaient ont remarqué un changement, évidemment, mais pour le reste je n’en ai jamais parlé.
— Vraiment   ? Même pas à un ami ou à ta mère   ?
Je trouvais ça suspect. Si je m’étais découvert des aptitudes extraordinaires, je l’aurais hurlé sur tous les toits. Il n’aurait pas fallu plus de deux jours à la nouvelle pour faire le tour du globe. J’aurais donné n’importe quoi pour être aussi spéciale. Au lieu de ça, j’avais fait de la banalité mon unique spécialité.
Il devint soudain nerveux.
— Ce n’est pas ma mère, cracha-t-il. Et non, je n’en ai parlé à personne. Mets-toi deux minutes à ma place : tu as quatorze ans, tu as déjà l’impression que tout le monde te regarde comme une bête curieuse et du jour au lendemain, tu découvres que tu es encore pire que tout ce qu’ils imaginent. J’étais qu’un gamin, tout ce que je voulais, c’était être normal… ou au moins en avoir l’air.
Il y eut un instant de silence. Étonnamment, de tout ce qui était sorti de sa bouche ce soir, ce qui me choqua le plus fut de l’entendre dire que Kristina n’était pas sa mère. Elle qui était si loquace n’avait jamais évoqué une quelconque adoption. Cela étant, ça ne suffisait pas à expliquer pourquoi il entretenait une telle animosité à son égard.
— J’ignorais que tu avais été adopté, dis-je.
J’avais mis le plus de douceur possible dans ma voix, car j’avais remarqué que le sujet avait tendance à le rendre nerveux, sans comprendre pourquoi. Ça ne manqua pas. Sa mâchoire se crispa. Il jeta le coquillage avec lequel il jouait dans la pente. Celui-ci émit un petit claquement en ricochant sur les rochers.
— Moi non plus. Et j’aurais pu ne jamais le savoir d’ailleurs, lâcha-t-il, amer.
Je lui lançai un regard interrogateur. Il s’expliqua.
— Je l’ai découvert à la mort de mon père. Enfin, de celui que je pensais être mon père. Je cherchais un extrait d’acte de naissance dans ses papiers au grenier et je suis tombé sur un dossier me concernant. C’est ce qui m’a mis la puce à l’oreille. J’en ai parlé à «   ma mère   » et elle a nié en bloc pendant des semaines. Quand je l’ai mise au pied du mur avec des preuves concrètes, elle a enfin admis l’évidence. Elle a dit qu’elle ne voulait pas me le dire parce que c’était sans importance. Sans importance   ! Sans déconner… Si c’est sans importance, pourquoi mentir   ? J’avais bien le droit de connaître la vérité, non   ? Mais encore maintenant, elle continue de me mentir.
Je ne savais pas quoi dire. Ce qu’il me racontait ne collait pas avec l’image que j’avais de la femme avec qui je vivais depuis presque six semaines.
— Sans vouloir être trop indiscrète… dans le dossier, il y avait quoi   ? demandai-je.
Il soupira.
— Tu ne me croirais pas si je te le disais. J’ai encore du mal à y croire moi-même…
Moins il en disait, plus il titillait ma curiosité. Avec tout ce qu’il venait de me confier, si ça il n’osait pas le dire, ça devait être dingue ! Je brûlais d’envie de fourrer mon nez dans ce dossier.
— Il est toujours dans le grenier   ?
— Non.
Je ne pus cacher ma déception.
— Il est sur mon bateau. J’avais peur qu’elle le détruise si je le laissais ici. Si ça t’intéresse tant que ça, je serai au port toute la journée, demain. Tu n’as qu’à passer et je te montrerai.
J’étais tentée, mais j’hésitai. Ça ressemblait à un traquenard. Ce n’était peut-être rien d’autre qu’un subterfuge pour me convaincre de monter sur son bateau et se débarrasser de moi une fois là-bas. Après tout, il prétendait ne jamais avoir révélé son secret à personne, quelques heures plus tôt il me reprochait de l’espionner et tout à coup, il était prêt à tout me dévoiler. C’était louche.
— Je ne voudrais pas paraître suspicieuse, mais pourquoi tu me racontes tout ça   ? Qui te dit que je ne vais pas m’empresser d’aller le répéter   ?
Un sourire arrogant se dessina sur son visage.
— Premièrement, on sait tous les deux qui passe pour un dingue en essayant de dire la vérité à des gens qui ne sont pas prêts à l’entendre, me rappela-t-il. Tu auras plus de mal à les convaincre que tu dis vrai que je n’en aurais à les convaincre du contraire.
Il m’en coûtait de l’admettre, mais il n’avait pas tort.
— Deuxièmement, tu as eu l’occasion de le dire à ma mère, et tu as choisi de ne pas le faire. J’ai tendance à penser que si tu ne lui as pas dit à elle, tu ne le diras à personne.
Très perspicace.
— Troisièmement, même si ça m’écorche un peu la bouche de le reconnaître, j’estime que je te dois bien ça. J’ai commis une erreur de jugement. Je t’ai prise pour quelqu’un que, de toute évidence, tu n’es pas. Je n’avais pas l’intention de te blesser. J’ai juste paniqué et comme d’habitude, c’est parti tout seul. Je n’ai aucun contrôle là-dessus. Dès que je me sens menacé, j’électrifie tout ce que je touche. Le mieux que je puisse faire, c’est tenter de retenir un peu l’intensité, mais c’est comme se retenir de tousser ou d’éternuer : c’est difficile et pas forcément concluant. Ensuite, j’ai juste improvisé. Je t’ai sortie par l’arrière de l’institut et je t’ai ramenée par la mer parce que c’était plus simple et plus rapide. Ne le prends pas mal, mais inconsciente, tu pèses ton poids. Je ne me voyais pas traverser l’île avec toi sur le dos. Je t’ai couchée et j’ai mis tes vêtements sur le sèche-serviettes. Je me suis dit que tu ne te souviendrais de rien ou que tu croirais avoir rêvé. Je n’avais pas prévu que tu aurais le cran de venir me demander des comptes devant tout le monde…
C’était bien la première fois de ma vie que quelqu’un laissait entendre que j’étais dure à cuire.
— Pour qui tu m’as prise   ? demandai-je.
— Pardon   ?
— Tu as dit que tu me prenais pour quelqu’un que je n’étais pas. Et tout à l’heure, tu m’accusais de t’espionner, alors qui croyais-tu que j’étais   ?
— Oh, ça. Ça a commencé il y a deux ans. En réalité, je ne sais pas vraiment qui ils sont. Tout ce dont je suis sûr, c’est qu’il y a des gens qui me suivent. C’est toujours le même scénario : une personne dont on ne sait rien rejoint l’équipe à un poste pour lequel elle ne semble pas qualifiée ou trop qualifiée et du jour au lendemain, je la retrouve partout sur mon chemin. En train de rôder près des coulisses ou près de mon bateau en pleine nuit, par exemple. Dès qu’elle se rend compte que je l’ai repérée, elle se volatilise et quelques mois plus tard, le même manège se répète. Le dernier en date travaillait à la maintenance. Je l’ai surpris à m’épier, planqué derrière une cuve. Il a prétendu qu’il devait vérifier toute l’installation, mais étrangement, quelques jours après, il est parti. Et voilà que quelques semaines plus tard, tu débarques   ! Tu sors de nulle part, tu te comportes comme quelqu’un qui a quelque chose à cacher, et où est-ce que tu poses tes valises   ? Chez ma mère   !
Vu comme ça, effectivement…
— Encore une fois, je n’avais pas l’intention de te blesser. Je voulais simplement mettre fin à ce petit jeu. Je comptais juste te rattraper et t’intimider un peu pour que tu me dises ce que tu savais sur moi. Et quand je t’ai touchée, bzzz… Bref, tu sais tout, déclara-t-il. Fais-en ce que tu veux, mais je pense que je te devais au moins la vérité.
Il se leva et tendit les bras au-dessus de sa tête pour s’étirer.
— Pas vraiment non, dis-je.
— Hein   ?
— Je ne sais pas tout. Je ne sais toujours pas ce que tu faisais dans ce bassin.
La question parut l’embarrasser. Il se rassit lentement et se gratta la nuque.
— C’est difficile à expliquer, hésita-t-il. Je n’ai même jamais cherché à mettre des mots là-dessus.
— Dis toujours, insistai-je.
Il réfléchit quelques instants.
— Disons que j’essayais de l’aider à se sentir mieux en lui transmettant… des émotions prises à d’autres.
Il me dévisagea en grimaçant.
— Je t’avais prévenue que ça n’était pas facile à expliquer, s’excusa-t-il devant ma mine perplexe.
— Non, c’est intéressant   ! Développe, l’encourageai-je.
— Eh bien, pour tout te dire, pendant longtemps, je ne comprenais pas ce que c’était. Je me faisais avoir à chaque fois, je respirais chaque parfum à pleins poumons. Je le sentais m’envahir comme une onde jusqu’à prendre carrément possession de moi, et peu de temps après, je me mettais à adopter des comportements irrationnels. Parfois, je passais simplement du rire aux larmes en un clin d’œil sans raison apparente. Mais le plus fréquent, c’était les crises d’hystérie. Tout allait bien et d’un coup, j’éprouvais cette impression de danger imminent qui me dictait de prendre la fuite ou de me cacher. Et si on avait le malheur d’essayer de m’en empêcher, je devenais agressif, voire… violent. Dans ces moments-là, j’avais vraiment l’impression de devoir lutter pour ma vie. Et puis soudain, tout rentrait dans l’ordre. C’était extrêmement perturbant. Le temps passant, j’ai cherché à analyser le phénomène. J’ai donc commencé à répertorier les incidents dans des carnets et à les comparer. J’ai d’abord remarqué que ces odeurs n’étaient présentes que lorsque des animaux marins étaient susceptibles de se trouver dans les parages. Autant te dire que quand tu vis en bord de mer, sur une île, ce n’est pas les occasions qui manquent. Les lieux les plus sensibles pour moi étaient la plage, le port, et le pire de tous, l’institut. Par la suite, je me suis aussi aperçu que chaque parfum avait un effet précis et invariable sur moi. Tu me suis   ?
— Je crois, oui.
— Si ce que j’éprouvais n’avait aucune raison d’être dans la situation dans laquelle je me trouvais, je me suis rendu compte que c’était en revanche tout à fait cohérent avec ce que le ou les animaux marins qui m’entouraient étaient susceptibles de ressentir à ce moment précis. Tu suis toujours   ?
— Ce n’est pas évident, mais j’essaie…
— Je vais te donner un exemple parlant. C’est arrivé quand j’avais quinze ou seize ans. Un des amis pêcheurs de mon père avait proposé de m’emmener, un matin. J’étais content, parce qu’avant, ma mère ne m’aurait jamais autorisé une sortie pareille. Tout se passait bien, mais à la seconde où ils ont remonté le filet, j’ai perdu les pédales. J’ai complètement paniqué, j’ai voulu sauter à l’eau. Un des matelots m’a rattrapé juste à temps et ça m’a rendu fou ! J’ai senti la décharge partir, mais elle n’a pas traversé le plastique de mon ciré, du coup, j’ai flippé encore plus et… je l’ai mordu jusqu’au sang. Ils ont été obligés de m’assommer pour me faire lâcher prise. De retour au port, c’est à peine si je m’en souvenais. Bref, j’ai fini par comprendre que ce que je sentais en réalité, ce n’était pas des odeurs, mais des émotions qui ne m’appartenaient pas. C’est comme une sorte d’aura olfactive que possède chaque animal et qui varie en fonction de ce qu’il ressent. Maintenant, je sais différencier leurs émotions des miennes sans problème, je ne les laisse plus m’envahir. Certaines sont encore difficiles à dominer, mais plus le temps passe, plus ça devient facile. Avec le temps, j’ai même fini par m’apercevoir que le phénomène était réciproque et qu’avec de la concentration, je pouvais moi aussi leur imposer mes propres émotions. Ça ne se fait pas sans effort et certaines espèces montrent plus de résistance que d’autres, mais j’y parviens quand même 98 % du temps. C’est ce qui m’a poussé à travailler en aquarium, sans ça, je ne me serais jamais infligé ça. J’ai toujours détesté ces endroits. Ça empeste la tristesse et l’ennui, le genre de truc qui te donne envie de t’allonger sur le sol et de te laisser mourir. Alors, toutes les nuits, je prends la mer, je me gorge des émotions des animaux sauvages que je rencontre et je me charge de semer tout ça sur mon passage dans les couloirs de l’institut, pour que les pensionnaires en profitent.
Je commençais déjà à y voir plus clair et plus je l’écoutais, plus j’étais convaincue qu’il disait la vérité. Il ne pouvait pas avoir inventé tout ça.
— C’est ce que tu essayais de faire avec Fanny   ?
— En quelque sorte. Elle, c’était un cas à part, soupira-t-il. S’il n’y a jamais de requins blancs dans les aquariums, ce n’est pas par hasard. Ils n’y survivent pas. Ils sont habitués à nager de longues distances chaque jour, ils ont besoin d’espace, ils ont besoin de chasser. Vivre dans un bassin, ce n’est pas le paradis pour les autres espèces non plus, mais elles finissent par tolérer la captivité tant bien que mal. Surtout si je suis dans le coin. Pas les requins blancs. On le sait. Tout le monde le sait. Erika le sait. Et elle a quand même décidé de garder ce requin qu’on était juste censé soigner à la base. Contre mon avis en plus   ! Je ne sais pas ce qui lui a pris. Ça ne lui ressemble pas…
Sa voix trahissait une profonde rancœur. Je ne voulais pas remuer le couteau dans la plaie ou jeter de l’huile sur le feu, alors, je ne cherchai pas à creuser. Je n’avais pas ma place dans cette histoire.
Les premiers rougeoiements caractéristiques de l’aube enflammaient l’horizon. Je bâillai, mais il ne me vint même pas à l’idée de le congédier. J’étais dévorée par la curiosité. J’avais envie d’en savoir plus, encore et encore plus. Combien de temps tenait-il sous l’eau sans respirer   ? À quelle vitesse pouvait-il nager   ? S’il était capable de ressentir ce qu’éprouvaient les animaux marins, était-il aussi capable d’établir un dialogue avec eux   ? Malgré la fatigue, j’avais le cerveau en ébullition.
— Combien de temps tu tiens sous l’eau sans respirer   ? Enfin, peut-être que tu ne respires pas, en fait. Tu respires sous l’eau   ? Ou tu y vas en apnée   ? Tu es essoufflé quand tu nages longtemps   ? Est-ce qu’il t’est déjà arrivé d’avoir un point de côté   ?
— Une seule question à la fois, s’il te plaît.
— Désolée. Combien de temps tu tiens sous l’eau   ?
— Longtemps.
— Longtemps, c’est combien   ?
— Je sais pas vraiment.
— Tu n’as jamais chronométré   ?
— Tu as déjà marché jusqu’à épuisement juste pour chronométrer combien de temps tu pouvais tenir   ? J’en doute. Bah moi, c’est la même chose. Je plonge, je me promène, et quand j’en ai marre, j’arrête, c’est tout.
C’était logique, dans un sens.
— Et, est-ce que tu respires ou est-ce que tu es en apnée   ?
— Ça, c’est assez bizarre, dit-il. Je ne respire pas quand je suis dans l’eau. Mais je suis incapable de retenir mon souffle aussi longtemps en dehors de l’eau.
— C’est curieux, en effet. Il doit bien y avoir quelque chose qui explique ça, d’un point de vue physiologique, j’entends.
— Sans doute, je n’en ai aucune idée. J’ai quelques documents médicaux, mais c’est du chinois pour moi. Peut-être que pour toi ce serait plus limpide.
Rien n’était moins sûr. Dans le binôme de recherche que nous formions, David et moi, c’était lui le scientifique. Il avait toujours pris soin de traduire pour moi en langue commune les documents trop obscurs. Je me contentais de voir si ça concordait avec ce qui ressortait de mes investigations historiques.
Cependant, je voulais quand même regarder. J’étais suffisamment intriguée pour prendre le risque de tomber dans un piège et qu’il me noie, même si cette éventualité me paraissait de moins en moins plausible.
Lorsque Jim décida de reprendre la direction du rivage, le soleil pointait le bout de son nez. J’étais à la fois épuisée et surexcitée. Lui ne semblait absolument pas fatigué. Il entama sa descente vers la plage tandis que je remontais vers la chambre. Au moment où j’allais ouvrir la baie vitrée, je pris conscience qu’il restait une question que j’avais oublié de lui poser et que je n’aurais pas la patience d’attendre le lendemain pour en obtenir la réponse.
Je dévalai le chemin qui menait à la mer en le hélant. Quand j’atteignis la mini-plage, il avait déjà de l’eau jusqu’au torse. En m’entendant arriver, il se retourna, surpris.
— J’ai oublié de te demander, bredouillai-je essoufflée, comment tu as fait pour le bar   ?
— Quel bar   ?
— Erika a dit que tu ne pouvais pas être à l’aquarium l’autre soir, parce qu’elle t’avait vu au bar. Comment tu as fait   ?
Il afficha une moue interloquée.
— Je n’y étais pas.
 
 
5
 
8 avril 2018
J - 240
 
 
J’arrivai au port un peu avant midi, après avoir trépigné d’impatience toute la matinée. Je m’étais retenue de débarquer à huit heures tapantes, pensant que contrairement à moi, Jim aurait sans doute mis ce début de journée à profit pour rattraper sa nuit. J’avais bien essayé de m’endormir après son départ, sans succès. Mon esprit refusait catégoriquement de cesser de turbiner. Et je peux vous dire qu’il s’en donnait à cœur joie.
J’avais pris le petit déjeuner en compagnie de Kristina et de ses hôtes du moment. J’avais tenté de ne rien laisser paraître, mais on ne pouvait pas dire que j’avais réussi mon coup. Kristina m’avait trouvée étrange. Tellement étrange qu’elle était allée jusqu’à poser sa main sur mon front pour s’assurer que la fièvre dont j’avais prétendu souffrir n’était pas de retour. Je l’avais rassurée en prétextant une mauvaise nuit.
Puis, j’avais continué de guetter le moindre de ses faits et gestes du coin de l’œil, sans vraiment savoir ce que je cherchais. Peut-être quelque chose qui m’aurait échappé jusqu’à maintenant et qui me laisserait entrevoir qu’elle n’était pas celle que je croyais. Je peinais à envisager qu’elle puisse être le genre de personne à mentir à son enfant sur leur lien de parenté et à lui refuser la vérité. Il ne pouvait y avoir que deux explications. Soit je ne l’avais pas cernée aussi bien que je le pensais. Soit son fils avait tout inventé. Dans quel but   ? Je l’ignorais.
Je n’eus aucun mal à repérer Jim. Il faut dire que le port était presque désert. C’était un dimanche, la saison touristique était encore loin de battre son plein, et les locaux n’avaient pas pour habitude de s’exposer aux rayons dévastateurs du soleil de milieu de journée quand ils pouvaient les éviter. Il devait y avoir six ou sept embarcations, tout au plus. Des bateaux de pêche principalement, ainsi que deux voiliers amarrés l’un à côté de l’autre.
Jim se trouvait sur le plus grand des deux, vêtu d’un bermuda vert-kaki à la poche arrière déchirée et d’un t-shirt beige dégueulasse. Il discutait avec un homme dont je reconnus tout de suite la carrure trapue.
Lorsqu’Yvan m’aperçut, son visage s’illumina et il sauta sur le quai pour venir à ma rencontre. Il prit de mes nouvelles en me flattant le gras du bras. Je ne saisissais toujours que 60 % des mots qui sortaient de sa bouche, mais son enthousiasme faisait chaud au cœur. Soit dit en passant, j’avais fini par me rendre compte que c’était sa diction plus que ma maîtrise de la langue qui était la cause de mes difficultés à le comprendre. Il était originaire d’une autre île et s’exprimait avec l’accent qui lui était propre. Ce n’est pas moi, qui parlais le croate avec un accent anglais et l’anglais avec un accent écossais, qui lui en aurait tenu rigueur…
Jim sauta à son tour du navire et un courant d’air glacial traversa le quai. Il avait revêtu son masque le plus mal aimable et me regardait comme s’il s’apprêtait à me demander ce que je foutais là. Je ne savais plus où me mettre. C’était pourtant lui qui m’avait dit de venir   !
Yvan lui asséna une vigoureuse tape dans le dos qui le fit se redresser, et il daigna enfin m’adresser un salut formel. Le sexagénaire secoua la tête et esquissa un sourire dépité. Il prononça quelques derniers mots avant de retourner à bord de son bateau. Jim et moi nous retrouvâmes seuls sur le quai et je ressentis le besoin de me justifier.
— Tu m’avais proposé de passer, alors je suis venue. Mais, si tu préfères, je peux repartir, je ne veux pas m’imposer.
Il fronça les sourcils, saisit sa casquette par la visière et la vissa sur sa tête.
 
– Bien sûr que non. C’est moi qui t’ai dit de venir. Je suis juste étonné que tu l’aies fait, mais c’est cool, lâcha-t-il.
C’était le c’est cool   le moins enthousiaste que j’aie jamais entendu, mais il se souvenait qu’il m’avait invitée, c’était déjà ça. Il me fit signe de le suivre et sauta à bord du bateau voisin de celui d’Yvan. C’était un tout petit voilier à la coque bleu marine, pourvu d’un auvent assorti.
À sa poupe était fixée une échelle métallique dont les derniers barreaux s’enfonçaient dans l’eau translucide à intervalles réguliers, au rythme de la houle. Juste à côté d’elle se trouvait une bouée orange sur laquelle était inscrit le nom du navire : LJUSKA . La coquille , en croate.
Je me fis la réflexion que c’était un bien drôle de nom pour un voilier. Je n’étais pas une spécialiste de la question, mais il me semblait que les propriétaires de bateaux avaient plutôt tendance à leur attribuer des noms évoquant l’aventure et l’océan. Ou le prénom d’un être cher, à la rigueur. Cela dit, s’il y avait bien une chose que j’avais déjà perçue chez Jim, c’était qu’il n’était pas du genre à baser ses choix sur ceux que faisaient les autres.
Voyant que je demeurais immobile sur le quai à fixer l’échelle, ou plutôt les cinquante centimètres de vide qui se trouvaient entre elle et moi, il revint sur ses pas et me tendit une main hésitante. En d’autres circonstances, j’aurais décliné. J’aimais autant m’abstenir de tout contact physique avec un type qui m’avait électrisée au point de me faire perdre connaissance, rien qu’en me touchant l’épaule. Mais je n’étais pas en position de faire la difficile.
Alors, je glissai ma main tremblante dans sa paume. Ses doigts se refermèrent délicatement sur les miens. Je fis un grand pas pour poser le pied sur le bateau et hissai le reste de mon corps à bord en m’agrippant à sa main comme si ma vie en dépendait. Ce qui était le cas d’une certaine manière. J’étais incapable de nager. Faire la planche, c’était déjà trop me demander. Si j’avais eu le malheur de tomber à l’eau, j’aurais coulé comme une enclume.
Le peu d’espace situé sous l’auvent était envahi par la barre qui trônait en plein milieu. Celle-ci était encadrée par deux banquettes recouvertes de teck.
— Je ne sais pas, tu… tu veux boire quelque chose   ? Je n’ai pas grand-chose, mais je dois avoir du café soluble dans un coin. Il n’est pas terrible, mais ça se boit, dit-il.
Il avait proposé ça sans conviction, par politesse. J’avais fini par trouver une personne encore moins à l’aise que moi avec les règles de bienséance en vigueur lorsque l’on reçoit quelqu’un.
Ces mêmes règles auraient sans doute voulu que j’accepte, mais je refusai poliment. En majeure partie parce que la température devait avoisiner les 30 °C et que je n’avais aucune envie de boire du café. Et aussi parce que je n’étais pas là pour ça. Il le comprit et mon refus parut même le soulager.
— Le dossier est en bas, je vais aller le chercher, déclara-t-il en disparaissant dans la descente.
Je l’entendis remuer bruyamment dans la cabine et proférer un chapelet de jurons. Je m’approchai de l’ouverture et jetai un coup d’œil à l’intérieur.
— Tu as besoin d’aide   ? lançai-je.
Il passa la tête hors de ce qui ressemblait à un placard.
— Non, c’est bon   ! Ne descends pas, je n’ai pas eu le temps de ranger…
Depuis combien d’années   ? Même ma chambre d’adolescente n’était pas aussi bordélique. La pièce exiguë était envahie de boîtes de céréales, de flacons de gouttes pour les yeux et de vieux magazines de plongée. L’un d’entre eux était encore ouvert sur la table et je devinais d’ici des taches de graisse et des ronds de verres sur ses pages.
Au bout de quelques minutes, Jim poussa une exclamation victorieuse. Il réapparut dans mon champ de vision muni d’une chemise cartonnée dont dépassaient des coins de feuilles jaunies et cornées.
Il remonta la volée de marches qui menait au cockpit. Je me décalai pour le laisser passer. Il releva l’un des pans de la minuscule table pliante fixée entre la barre et l’entrée de la cabine pour y déposer l’épais dossier. Je brûlai d’envie de me jeter dessus comme la misère sur le monde, mais je m’efforçai de faire preuve d’un minimum de retenue. Je m’assis sur la banquette la plus proche, tirai doucement la pochette vers moi et commençai à l’ouvrir.
Avant que je n’aie eu le temps de lire quoi que ce soit, Jim la referma d’un geste vif. Je levai vers lui des yeux étonnés.
— Pas ici, souffla-t-il.
D’un coup d’œil discret, il me fit signe de regarder derrière lui. J’aperçus Yvan qui m’observait à travers un des hublots de son bateau. J’allais lui adresser un petit geste de la main, mais il se détourna dès qu’il prit conscience que je l’avais vu.
Jim se dirigea vers l’arrière du voilier, comme si de rien n’était. Il se pencha vers le sol pour actionner une manette presque invisible tant elle était bien dissimulée, entre l’échelle et la banquette. Le navire s’ébranla légèrement en émettant moins de bruit qu’un sèche-cheveux tournant à plein régime.
— Je trouve ça dingue que tu n’aies pas encore eu l’occasion de faire le tour de l’île en bateau depuis ton arrivée   ! s’exclama Jim. C’est une étape incontournable. Tu aurais dû le demander avant   !
Il effectua tout un tas de manœuvres dont il me serait difficile de me souvenir avec précision. Le léger sifflement du moteur s’accentua et le navire glissa sans heurts. Une vague d’angoisse déferla sur moi lorsque je vis la terre s’éloigner. Plus de retour en arrière possible…
Jim pilota en silence jusqu’à ce que le voilier ait franchi les limites du port.
— L’île n’est pas bien grande et tu as dû te rendre compte que ma mère est très appréciée. C’est difficile de lever le petit doigt sans qu’elle soit au courant dans l’heure, et je préférerais qu’elle ne sache pas que je t’ai parlé de cette histoire. Elle a l’air de bien t’aimer pour l’instant. Faisons en sorte que ça dure…
Je ne répondis rien. J’étais bien trop occupée à lutter intérieurement contre ma peur. Me trouver sur une surface mouvante entourée d’eau était sans nul doute en tête de ma liste des situations les plus redoutées.
Par chance, la météo était au beau fixe. Il n’y avait pas assez de vent pour hisser les voiles, ce qui fit râler Jim. Mais moi, je remerciais le ciel pour ça   !
Autre soulagement, nous nous éloignâmes assez peu de la côte. Jim choisit de jeter l’ancre dans une crique située au sud de l’île où il disait que nous serions à l’abri des regards et des oreilles indiscrètes.
L’endroit était calme et ombragé. Jim parut se détendre une fois sur place. Je commençais tout juste à en faire autant lorsque je fus la cible d’une attaque aérienne fulgurante. Ce qui me semblait être un ptérodactyle me vola dans les plumes toutes griffes dehors en m’assénant une série de coups de bec. Je tentai de me défendre comme je le pus à grands coups de dossier en poussant des cris d’épouvante, mais l’animal refusait de battre en retraite.
— Olga, non   ! Ça suffit   ! s’écria Jim en se précipitant à mon secours.
La bête lâcha prise. Recroquevillée sur moi-même, je scrutai le ciel avec des yeux horrifiés. Quand, et seulement quand, je fus certaine que le monstre avait disparu, je me redressai et passai ma main sur ma pommette éraflée.
Jim souleva le dessus de la banquette opposée, dévoilant un coffre gigantesque et rangé avec autant de soin que l’intérieur du bateau. Il en tira une petite boîte ovale qu’il déposa sur le toit de la cabine et une vieille mouette décatie au plumage sale s’y précipita. Pendant qu’elle picorait, il lui caressa le sommet de la tête avec tendresse. L’oiseau ne broncha pas et continua de se gaver.
— Désolé, quand elle a faim, elle est infernale.
— Cet oiseau t’appartient   ? demandai-je en tamponnant un mouchoir en papier sur ma pommette.
— Oh, non, on ne peut pas vraiment dire ça. C’est une ancienne pensionnaire de l’institut. Elle a subi une amputation des doigts, dit-il en désignant la patte infirme de l’animal. On l’a relâchée il y a un long moment maintenant, mais elle n’est pas stupide. Elle se souvient de moi et elle sait que je peux lui procurer de la nourriture. Pourquoi se fatiguer à chercher à manger soi-même quand un bipède peut vous nourrir sans effort   ? Je suis conscient que je devrais la laisser se débrouiller, mais j’ai pas la force. Chaque fois qu’elle me regarde avec ses yeux malheureux, je cède. Elle a fait de moi son esclave, rit-il.
C’était la première fois que j’entendais son rire et ça me fit un drôle d’effet. Ce n’était pas un de ces petits rires cristallins et communicatifs. C’était un rire fracassé, un dérapage incontrôlé dans les graviers. Une sorte de   krr krr krr   auquel je finirais par m’habituer.
Il se reprit dès qu’il s’aperçut que je le dévisageais, et se barricada derrière une expression sur la défensive, comme pour me dissuader de me moquer de lui. Ce n’était pas utile, je n’en avais pas l’intention.
Pourquoi l’aurais-je fait   ? Mon rire à moi aussi était tout cassé. Je crois que c’est ce qui arrive quand on ne s’en sert pas pendant trop longtemps. Le mécanisme se grippe. Le mien grinçait de manière disgracieuse en se mettant en mouvement, produisant tantôt un son trop aigu, tantôt un son guttural me donnant l’air d’une dégénérée.
— Tu sais que tu peux l’ouvrir, maintenant, me dit-il.
J’avais encore les doigts crispés sur le dossier. Je desserrai ma prise et le reposai sur la tablette devant moi. Je me frottai machinalement les mains avant de l’ouvrir.
À l’intérieur de la pochette se trouvait un amas de rapports médicaux, de résultats d’analyses de sang, de radiographies, de vieilles ordonnances et, plus inattendu, une page de journal pliée en quatre. Mon attention se porta naturellement sur celle-ci.
Je la dépliai délicatement. Le papier était si vieux qu’il avait au toucher l’épaisseur d’une feuille de cigarette. Je survolai les titres et m’aperçus rapidement qu’il s’agissait d’une page des sports, rédigée en anglais et non en croate. Rien d’intéressant à première vue. J’aurais même pu penser qu’elle s’était retrouvée dans le dossier par erreur. Puis, je la retournai et tombai sur la rubrique faits-divers. Alors je compris qu’elle n’était pas là par hasard.
Dans un encart pas plus grand qu’un paquet de cigarettes se trouvait la photo d’un enfant en bas âge. Il fixait l’objectif de ses yeux gigantesques avec une expression terrifiée. Le noir et blanc du cliché donnait à ses taches de rousseur l’aspect de grains de beauté. L’image s’accompagnait d’un article de quelques lignes daté du 13 novembre 1992.
 
 
CONNAISSEZ-VOUS CET ENFANT   ?
 
La police recherche toujours activement l’identité de celui que l’on surnomme désormais le petit inconnu de Tuhuora.
Souvenez-vous, il avait été retrouvé grièvement blessé sur l’une des plages de la presqu’île le jour même du spectaculaire et mystérieux échouage au cours duquel 256 baleines pilotes ont trouvé la mort, ainsi qu’un militant écologiste venu leur porter secours. Les recherches d’un éventuel navire naufragé dans la zone n’ont à ce jour rien donné.
Son pronostic vital n’est plus engagé, mais il reste en état de choc et se mure dans le silence. Impossible pour les spécialistes de déterminer s’il parle l’anglais ou une langue étrangère. Les examens ont néanmoins permis d’établir qu’il aurait entre trois et quatre ans. Ses yeux sont gris. Ses cheveux sont bruns et il possède une tache de naissance à l’intérieur du bras gauche.
Si vous disposez d’une quelconque information à son sujet, veuillez contacter les autorités au 03520 2603.
 
 
Je relus l’article trois fois, mon regard oscillant entre la photographie et l’homme qui se trouvait face à moi. Je n’avais pas besoin de lui demander de lever le bras gauche pour acquérir la certitude qu’il s’agissait bien de la même personne à un âge différent. Je ne savais pas quoi en penser. Je mis l’article de côté pour éplucher le reste du dossier.
Celui-ci comportait des photographies supplémentaires de l’enfant, mais en couleurs celles-là et d’une tout autre nature. Des clichés postopératoires, à première vue. Une main gantée — probablement celle d’un médecin ou d’une infirmière — maintenait levé le bras du petit garçon inconscient et couché sur le côté, exposant à l’objectif une large entaille sur son flanc. D’autres images montraient la plaie recousue et à différents stades de sa cicatrisation.
Je frissonnai malgré moi. Ces images me mettaient mal à l’aise.
Je décidai de me concentrer sur les autres documents. Je les parcourus beaucoup plus succinctement. Ils étaient tous rédigés dans un charabia médical opaque. Je lisais des choses comme présence significative de papules œdémateuses érythémateuses   ,   splénomégalie   ,   hyperréactivité des bronches   , inflammation locale et épaississement des parois bronchiques accompagné de bronchoconstrictions   . Des tas d’informations dont je ne savais absolument pas quoi faire.
À ce moment-là, j’aurais tout donné pour avoir un David sous la main. Tout ça aurait sans doute eu du sens pour lui. Moi, j’aurais aussi bien pu lire de l’hébreu.
Lorsque je relevai les yeux, Jim était à genoux à l’arrière du bateau. J’étais tellement concentrée que je ne l’avais pas vu bouger. Il était en train de nettoyer le plumage du ptérodactyle qui se laissait faire avec une docilité déconcertante. Je l’observai s du coin de l’œil, mais mon regard était incessamment aimanté par l’article du journal qui se trouvait sur la table. Une fois propre, l’oiseau s’envola et alla se poser sur le mât supérieur. Il déploya ses ailes au vent pour les laisser sécher sous le regard satisfait de son bienfaiteur.
Jim vint s’asseoir sur la banquette située face à moi. Ses yeux s’attardèrent sur l’article.
— Alors, t’en penses quoi   ?
— Je ne sais pas trop. Je ne m’attendais pas à ça, avouai-je.
— Bienvenue au club, lâcha-t-il, sarcastique.
— Et ta mère, qu’est-ce qu’elle en dit   ?
Il poussa un soupir désabusé.
— Comme je te l’ai dit, elle refuse d’en parler. Quand je suis tombé là-dessus, je n’ai pas su quoi en penser non plus. Alors, je n’ai rien dit sur le coup. Le jour où j’ai enfin trouvé le courage de lui demander ce que c’était, ça l’a vraiment énervée et elle a commencé par prétendre que ça n’était pas moi. Mais je ne suis pas débile, je suis encore capable de me reconnaître. Voyant que je ne lâchais pas le morceau, elle m’a donné quatre ou cinq versions différentes complètement loufoques, dont une consistant à dire qu’elle avait vendu ma photo à une banque d’images et qu’elle avait dû être utilisée pour illustrer l’article. Est-ce que j’ai l’air naïf à ce point   ? Passons le fait que je ne vois pas pourquoi on utiliserait la photo d’un autre enfant pour un appel à témoins, l’article date de 1992. On n’était pas encore à l’ère d’Internet. Comment veux-tu que ma photo se soit retrouvée sur l’article d’un journal néo-zélandais   ?
— Néo-zélandais   ?
— Oui, il y a le nom du journal derrière, regarde. Je me suis renseigné, c’est un quotidien néo-zélandais. De ce que je sais, Tuhuora, c’est le nom maori d’une presqu’île à la pointe de l’île sud.
Il avait déjà bien étudié la question. J’étais curieuse de savoir ce qu’il avait découvert d’autre. Il devança mes interrogations.
— Tu imagines bien que tous ces mensonges n’ont fait qu’alimenter mes doutes, alors j’ai voulu en avoir le cœur net. J’ai effectué un test ADN. Plusieurs, pour être honnête. Parce qu’avec ces trucs achetés sur Internet, on ne sait jamais, il aurait pu y avoir une erreur. J’ai eu de la chance que ma mère ait mis un bout de temps à toucher aux affaires de mon père après sa mort et qu’il perdait ses cheveux. Tous les résultats ont été sans appel. Je n’avais aucun lien de parenté avec lui. Pas plus qu’avec celle que j’appelais maman. Elle n’a plus eu d’autre choix que d’admettre qu’ils m’avaient adopté. Mais dès que je tente d’aborder le reste, c’est comme parler à un mur.
— Ma question va sans doute te paraître bête, mais je dois la poser alors ne m’en veux pas. Tu as déjà essayé d’obtenir les informations par quelqu’un d’autre   ? Je veux dire, j’imagine que oui, évidemment. Mais, même si elle refuse de dire la vérité, il y a forcément d’autres personnes qui la connaissent et qui pourraient te la dévoiler, non   ?
— Encore faut-il les trouver, rétorqua-t-il. Bien sûr que j’ai essayé d’en savoir plus sur cette histoire d’échouage, mais mes recherches n’ont rien donné.
Encore fallait-il savoir où chercher, manquai-je de répliquer. L’affaire ne datait pas d’hier et elle avait eu lieu à l’autre bout du monde. L’information ne se trouverait sans doute pas en quelques clics sur Google.
Par chance, je connaissais une fille dont c’était devenu le job depuis peu de dénicher des informations introuvables. Et cette fille mourait d’envie d’en découvrir plus sur cette histoire ahurissante.
Je pris une seconde pour regarder autour de moi et analyser la situation dans laquelle je me trouvais. J’avais face à moi un individu qui disait posséder des aptitudes hors du commun — que j’avais pu vérifier à mes dépens —, qui avait été retrouvé au milieu d’un échouage de baleines à l’autre bout du monde vingt-six ans auparavant, et qui ne savait pas lui-même qui il était.
C’était surréaliste. Et diablement excitant.
— Est-ce que tu accepterais de me le laisser quelques jours   ? Si tu es d’accord, je voudrais tenter ma chance.
Il se rembrunit.
— Tu penses que tu peux en tirer quelque chose   ? demanda-t-il, visiblement réticent.
— Je ne peux pas te le promettre. Mais je pense sincèrement que ça vaut le coup d’essayer. J’ai accès à pas mal de moyens à l’institut, je serais vraiment surprise de ne rien trouver sur un événement pareil. Ça n’est quand même pas tous les jours qu’on retrouve un gamin au milieu d’un échouage…
Il hésita encore un long moment. Il semblait tiraillé.
— Je veux bien que tu fasses des recherches, mais je refuse que tu emportes le dossier, trancha-t-il. Je ne veux pas prendre le risque que ma mère mette la main dessus et qu’elle s’en débarrasse.
— Je comprends, mais tu te rends bien compte que ma tâche sera beaucoup plus compliquée et que je risque de passer à côté de quelque chose si je dois me baser sur mes souvenirs…
— Tu n’auras pas à le faire. Je te le remettrai à l’institut. Mais si tu me trahis, si tu le montres à quelqu’un, je te jure que…
— Je ne le ferai pas, tu as ma parole, le coupai-je.
Quand bien même l’idée m’aurait traversé l’esprit, le souvenir de mon électrisation aurait suffi à me dissuader de la mettre en application.
Toutefois, je comprenais ses réticences. Au fond, pourquoi m’aurait-il fait confiance   ? Il ne me connaissait pas. Nous n’étions que deux inconnus réunis par un malheureux concours de circonstances. Et j’en savais plus sur lui qu’il n’en savait sur moi.
Je n’étais même pas certaine qu’il joigne l’acte à la parole et qu’il me remette réellement le dossier à l’institut. J’aurais compris s’il avait changé d’avis, mais je dois reconnaître j’aurais été terriblement frustrée.
Aussi fus-je soulagée de trouver la pochette cartonnée sur mon bureau en reprenant mon poste le lendemain matin. J’étais arrivée très tôt, afin d’éviter de croiser le reste de l’équipe avant de m’en sentir prête. Je savais que je ne pourrais pas fuir ce moment éternellement, mais je pouvais au moins m’accorder quelques heures de sursis. J’avais bien réfléchi et je m’étais dit que le mieux serait de prétendre avoir été victime d’une grosse insolation si l’on m’interrogeait sur mon comportement inhabituel de la dernière fois.
À contrecœur, je mis le dossier de côté pour me consacrer à mon travail en retard. Bien qu’Erika en eût assumé une partie, il s’était accumulé en mon absence. Je ne pus me pencher sur ce qui m’intéressait qu’à l’heure du déjeuner.
J’employai tous les moyens à ma disposition pour obtenir des informations sur ce tragique échouage. Mais, je plaçai la majorité de mes espoirs dans le courrier adressé au journal qui avait publié l’article en 92. Je n’avais trouvé aucunes données sur le reporter qui l’avait signé. Il n’était peut-être même plus en activité. Mais il n’était sans doute pas le seul à avoir couvert l’affaire et, quoi qu’il en soit, le journal devait avoir des archives. Ce type d’événement, ça faisait la une. Ça ne se retrouvait pas du jour au lendemain dans un encart. On avait dû beaucoup en parler avant qu’il ne se retrouve là. Il avait dû paraître des tonnes d’articles détaillés à son sujet. Il suffisait d’attendre qu’on me les transmette.
Mon poste à l’institut conférait une légitimité non négligeable à ma requête. Je travaillais pour un centre océanographique et mon rôle était de recueillir des informations de ce type. Ce n’était pas comme si j’avais effectué ma demande en tant que simple amatrice de faits insolites. J’étais convaincue que la réponse ne tarderait pas.
Ma curiosité me poussa à me plonger dans les autres éléments du dossier. Je les feuilletai sans les comprendre. J’avais promis de ne rien dire à personne, je ne pouvais donc pas les envoyer à David. Pourtant, il y avait peut-être dans tout ce charabia médical des éléments clés qui pouvaient expliquer les extraordinaires capacités de Jim. Je les avais entre les mains et je n’étais pas capable de les déchiffrer. Moi qui traduisais le grec ancien, je ne savais pas décrypter un rapport médical rédigé dans ma langue maternelle, c’était quand même un comble. Ma frustration atteignait des sommets. Il fallait que je sache.
Ma décision était prise. Je saisis le premier document qui me tombait sous la main et le posai juste à côté de mon clavier. Je plaçai une feuille vierge et un crayon de papier juste à côté. Et j’entrepris de le traduire comme j’aurais traduit du latin — unique langue morte avec laquelle je n’avais jamais eu d’affinité s — : mot après mot, phrase après phrase.
Je sursautai quand j’entendis quelqu’un frapper à la porte entrouverte du bureau. Je levai les yeux. Jim se tenait dans l’encablure.
— Je te dérange   ?
— Non, pas du tout, entre   !
Ses yeux se posèrent sur le dossier ouvert devant moi.
— Tu dois déjà le récupérer   ? dis-je. C’est que je viens à peine de commencer…
— Quoi   ? Oh, non. Je suis pas venu pour le dossier… Je suis juste…
Il plongea la main dans sa poche et en tira un petit tube de pommade cicatrisante.
— Je suis juste venu t’apporter ça. Pour… enfin, tu vois.
Je voyais. Il souhaitait enterrer définitivement la hache de guerre en m’offrant de quoi soigner la brûlure qu’il m’avait infligée. Ça me convenait. Je n’ai jamais été d’un naturel très rancunier. Pour moi, c’était déjà presque oublié. J’acceptai le calumet de la paix qu’il me tendait et je le remerciai.
— Tu as trouvé quelque chose d’intéressant   ? demanda-t-il en s’installant sur la chaise la plus proche.
— Eh bien, d’après ce que je suis parvenue à décrypter… tu as une grosse rate.
— Pardon   ?
— C’est ce que dit ton dossier. En tout cas, c’est ce que j’ai compris. Il est écrit partout que tu as, ou du moins que tu avais, une rate anormalement volumineuse. Et de l’urticaire. Énormément d’urticaire.
— Ça, c’est pas vraiment un scoop.
— C’est toujours le cas   ?
— Seulement quand je reste longtemps sans me baigner.
— Longtemps, c’est quoi   ?
— Je sais pas vraiment. J’ai pas mené d’étude approfondie sur la question, ironisa-t-il.
— C’est dommage de ne pas l’avoir fait, rétorquai-je. Enfin, à mon sens…
— À quoi ça aurait servi   ? répliqua-t-il.
— Eh bien, ça aurait permis d’avoir des données précises à mettre en relation avec celles présentes dans ton dossier médical. Après avoir déterminé avec précision en quoi tu étais différent, il aurait été possible de chercher s’il existait des cas répertoriés de personnes présentant les mêmes particularités. En analysant le parcours de ces personnes, l’environnement dans lequel elles évoluaient, leur âge, leur sexe, etc., et en comparant ces données avec les tiennes, il aurait été possible de repérer des similitudes. Et qui sait quelles conclusions il aurait été possible d’en tirer   ? Je veux dire, peut-être que tu as été intoxiqué par des produits chimiques dans l’océan qui ont fait de toi une sorte de mutant digne d’un comics. Ou peut-être que c’est un genre de mutation génétique qui nous guette tous, comme la disparition des dents de sagesse. Ou peut-être que c’est vraiment une maladie orpheline comme on te l’a toujours dit et ces aptitudes dont tu fais preuve n’en sont que les heureuses conséquences. Je n’en sais rien. Mais je reconnais que je serais curieuse de le savoir, pas toi   ?
Il me dévisagea avec un air intrigué. J’avais sorti ça avec un tel aplomb   ! Je devais avoir l’air de savoir de quoi je parlais. Alors qu’en réalité, je m’étais juste demandé «  qu’aurait suggéré David à ma place   ?  »   et j’avais répété ce qui m’était passé par la tête. Quand j’y pense, je culpabilise. J’ai presque le sentiment de l’avoir arnaqué.
— Qu’est-ce que tu proposes   ? finit-il par demander.
Je me retins d’afficher un sourire machiavélique. J’espérais qu’il dirait ça.
— Je propose exactement ce que je viens de te dire. Une batterie de tests pour établir de quoi tu es capable, pour commencer. Ensuite, des recherches approfondies d’autres personnes comme toi. Et après… on avisera selon les résultats des deux étapes précédentes.
Il garda le silence quelques instants. Je le sentais encore réticent.
— Tu devrais te réjouir   ! C’est bien toi qui pensais que je savais qui tu étais et que je pourrais te le dire. C’est bien pour ça que tu t’es pointé dans ma chambre, en pleine nuit, non   ? Bah, voilà. Je te propose de t’aider à trouver les informations que tu espérais obtenir ce soir-là.
Il réfléchit. Je priai intérieurement pour qu’il dise oui.
— Pourquoi tu ferais ça pour moi   ? demanda-t-il, méfiant.
Pourquoi   ?
Parce que je n’avais rien de mieux à faire.
Parce qu’il y avait bien longtemps que je n’avais pas été aussi emballée par un quelconque projet.
Parce que j’avais envie de m’investir à fond dans quelque chose pour ne pas avoir le temps de penser que j’avais raté ma vie.
Parce que je ne savais pas combien de temps j’avais devant moi avant que Barry ne se décide à mettre fin à ma cavale et que j’avais envie de l’utiliser à bon escient. Pourquoi me serais-je contentée de plages et de cocktails alors que je pouvais me lancer dans un projet de recherche colossal au-delà de mes compétences et que je ne pourrais sans doute jamais révéler à personne   ?
Et aussi, parce que j’étais convaincue de pouvoir l’aider et que si j’y parvenais, j’aurais l’impression d’être un peu moins insignifiante.
— Parce que ça m’intéresse de savoir, c’est tout, répondis-je. Tout le monde aurait envie de savoir.
D’abord, il demeura silencieux. Il se contenta de m’observer avec ce même regard qu’il avait déjà porté sur moi lors du dîner et que je n’avais pas su déchiffrer. Mais cette fois, je ne détournai pas la tête. Je plantai mes yeux dans les siens.
— Alors, qu’est-ce que tu en dis   ?
Je le vis réprimer un sourire.
— On commence   quand   ?
 
IV
 
L’EXTRAORDINAIRE MISTER MURPHY
 
 
1
 
19 avril 2018
J - 229
 
 
— Tu es sûr pour la distance   ? Je n’ai vraiment pas l’impression qu’il y a 100 mètres, m’écriai-je.
— J’ai mesuré deux fois   ! Mets-toi à l’eau et vérifie toi-même si tu ne me fais pas confiance   ! s’agaça-t-il.
— Oh, ça va, ne sois pas si susceptible   ! Je veux juste m’assurer que les résultats ne soient pas faussés. Donc, à mon signal, tu nages le plus vite possible et tu ne ralentis pas avant d’avoir dépassé la bouée B, OK   ? Un, deux…
— Attends   ! Je suis pas prêt   !
Je soupirai.
— Eh bien, vas-y quand tu es prêt, alors, marmonnai-je.
Ce qu’il pouvait être pénible, par moment. Ce n’était pourtant pas l’exercice le plus compliqué. Tout ce que je lui demandais, c’était de disposer deux bouées à l’eau à 100 m de distance l’une de l’autre, et de nager le plus rapidement possible entre les deux pour que je chronomètre sa vitesse de pointe à froid.
— Qu’est-ce que tu dis   ? s’écria-t-il.
— J’ai dit, vas-y quand tu veux   ! aboyai-je.
Une vague plus imposante que les autres fit tanguer le bateau. À genoux sur la banquette, je me rassis sur mes talons et m’agrippai fermement au bastingage.
J’aurais juré qu’il prenait tout son temps juste pour me faire suer. Il poussa la provocation jusqu’à faire quelques étirements avant de se lancer, chose qu’il ne faisait jamais. Je le savais bien, nous n’en n’étions pas au premier test, il y avait déjà plus de dix jours que nous les enchaînions. Et jusqu’à maintenant, la seule conclusion que nous pouvions en tirer avec certitude était que Jim était têtu comme une mule et qu’il n’aimait pas être bousculé.
Je dois reconnaître quand même que je prenais cette histoire très à cœur, et que je ne devais pas être facile à supporter non plus. Je chipotais sur des détails et lui, chipotait sur le fait que je chipote sur des détails, ce qui donnait lieu à des prises de bec aussi ridicules que mémorables.
Je critiquais son «   je-m’en-foutisme   » et son incapacité chronique à prendre les choses au sérieux. Il me disait qu’il ne me retenait pas si je n’étais pas contente et qu’il ne m’avait rien demandé. Je rétorquais qu’il avait raison et que je ne voyais pas pourquoi je perdais mon temps. Un jour, j’avais même fait mine de m’en aller pour lui faire peur. Il avait fait semblant de s’en foutre et m’avait souhaité bon vent. Après ça, nous nous étions remis au boulot, comme si de rien n’était.
J’admets que c’était assez… particulier comme relation. Quel que soit le niveau d’exaspération atteint d’un côté ou de l’autre, notre engouement commun pour le projet dans lequel nous nous étions lancés prenait systématiquement le dessus.
De mon côté, je ne pouvais pas faire de recherches sur lui sans lui. Et lui savait qu’il avait besoin de moi s’il voulait mener à bien des recherches efficaces. Nous n’avions pas d’autres choix que de nous tolérer si nous voulions atteindre notre objectif.
Cela dit, en dehors des moments où nous mettions en place nos petites expériences, je ne peux pas dire que je le trouvais désagréable. Ça n’était pas avec le peu qu’il ouvrait la bouche qu’il risquait de me déranger. J’avoue même qu’il m’arrivait déjà d’apprécier sa compagnie muette. Au moins, avec lui, pas besoin de faire preuve de courtoisie ou de se sentir obligé de parler de la pluie et du beau temps.
Tous les midis, nous déjeunions ensemble dans le silence de mon bureau à la bibliothèque. Ou plutôt devrais-je dire que nous partagions le même espace vital le temps du déjeuner. Nous nous installions juste face à face et nous mangions, perdus dans nos pensées respectives, sans que personne ne vienne troubler notre solitude conjointe. C’était comme être seule, mais en mieux. C’était loin d’être déplaisant.
Ensuite, nous discutions de l’avancée des investigations sur lesquelles nous planchions après le travail et quand il restait du temps, il m’aidait à déchiffrer les diverses pièces du dossier. Nous nous étions vite aperçus que c’était toujours les mêmes informations qui revenaient. Les diagnostics étaient à peu de choses près identiques, seuls les médecins qui les avaient posés variaient.
À ce stade, je n’avais pas encore eu de réponse du journal néo-zélandais qui avait publié l’article de 92. Je commençais à croire que ma demande s’était peut-être perdue dans un flux de mails, et j’avais prévu de les relancer si je n’avais pas de nouvelles au début de la semaine suivante.
Jim s’élança sans prévenir. Il se fondit dans l’eau avec une agilité stupéfiante. Ses mouvements étaient fluides et gracieux, presque délicats. C’était à peine si son corps provoquait des éclaboussures lorsqu’il fendait les vagues. Il avala la distance qui séparait les deux bouées en un éclair. Je ne le quittai pas du regard. Je l’avais vu nager des dizaines de fois, mais j’étais toujours aussi fascinée par le spectacle.
— Alors   ? me cria-t-il de loin.
Je baissai les yeux sur le chronomètre. J’avais oublié de le lancer. J’allais me faire souffler dans les bronches.
— Ça… ça n’a pas marché, mentis-je. Tu peux recommencer   ?
Il fit demi-tour et je l’entendis râler sans comprendre ce qu’il disait. Ce qui n’était peut-être pas plus mal.
Le résultat ne fut pas à la hauteur de mes espérances. Il était rapide, certes, mais pas plus que n’importe quel autre être humain entraîné, et même moins que certains nageurs de haut niveau. Je ne sais pas pourquoi j’étais aussi déçue. J’aurais pourtant dû m’y attendre.
De son propre aveu, il ne nageait en réalité que très peu lors de ses excursions sous-marines. Selon lui, il se contentait la plupart du temps de raser le fond en se donnant de l’élan à l’aide de ses mains et de ses pieds. Exactement comme je l’avais vu faire dans le bassin.
Il disait trouver plus agréable d’évoluer dans les abysses où la lumière se faisait rare et la pression plus élevée. Cela lui procurait, selon ses mots,   un certain soulagement . Cette idée était difficile à concevoir pour moi qui tremblais rien qu’en imaginant plonger mon corps dans l’eau jusqu’à la taille. Comment, se trouver dans le noir à plusieurs mètres sous la surface de l’eau pouvait être rassurant   ? J’en avais eu la chair de poule rien que d’y penser, mais je n’avais rien laissé paraître. Je m’étais contentée de l’interroger sur ce qui lui procurait tant de bien être là-dessous, en prenant des notes.
Comme chaque fois qu’il s’apprêtait à révéler un détail intéressant, il avait esquissé une grimace réticente. À force, j’en arrivais à me réjouir dès que je voyais son visage se tordre de cette manière, car je savais alors que ce qui allait sortir de sa bouche me plairait. Plus il était gêné, plus c’était intéressant.
— D’abord, il y a le silence. On ne se rend pas compte à quel point ce monde est bruyant avant d’avoir goûté le calme des profondeurs. Le retour à la surface est rude après ça. J’ai toujours l’impression d’entendre tous les bruits à 50 km à la ronde à puissance maximale, juste à côté de mon oreille. Tout revient à la normale au bout de quelques minutes, quelques heures au maximum. Ensuite, il y a l’obscurité. Une fois au fond, je ne peux pas dire que je sois gêné par la clarté du soleil ou par les problèmes de sécheresse oculaire. Tu n’imagines pas à quel point il peut être reposant d’être libéré du bruit et de la lumière. Enfin, il y a la pression et ça, je ne saurais pas vraiment expliquer en quoi ça me soulage. Je sais juste que ça me fait du bien. Ça me fait me sentir… en sécurité. C’est comme quand tu es gamin et que l’un de tes parents t’enlace pour te rassurer après un cauchemar. (Il émit un petit rire nerveux). C’est ridicule, je sais. C’est la seule chose que j’ai trouvée qui m’ait déjà procuré un sentiment de protection comparable.
À la lumière de ses explications, j’eus moins de mal à me figurer le réconfort qu’il pouvait trouver au fond de la mer. Et à mon plus grand étonnement, je le jalousais d’y avoir accès et pas moi. Comme il m’aurait plu de pouvoir me terrer quelque part à l’abri du monde de temps en temps, ne serait-ce que pour quelques heures. Mais moi, je n’avais pas cette chance. J’étais condamnée à vivre sur terre, dans le bruit et la lumière, et il n’y avait rien d’autre que je puisse faire que m’accommoder de mon triste sort.
 
 
2
 
26 avril 2018
J - 222
 
 
— Rappelle-moi pourquoi il faut que je fasse ça, soupira-t-il, assis sur le rebord de la baignoire.
— Pour qu’on sache combien de temps tu peux tenir dans l’eau et si le mouvement à une incidence là-dessus.
Il soupira de plus belle.
— Allez, ce n’est quand même pas la mer à boire   ! dis-je.
— Facile à dire, on voit bien que c’est pas toi qui t’y colles…
— Si on ne le fait pas aujourd’hui, l’occasion ne se représentera sûrement pas de sitôt.
Kristina nous avait tendu une gigantesque perche en décidant d’aller passer le week-end sur le continent. Nous pouvions profiter de sa salle de bain jusqu’à dimanche soir. C’était maintenant ou jamais. Assise en tailleur sur le tapis de bain à froufrous rose fuchsia, je le regardai monter à contrecœur dans la baignoire. Je tournai la première page cartonnée de mon bloc-notes et le positionnai sur ma cuisse. Je tapotai mon critérium dessus pour en faire jaillir une mine.
— Tu prends déjà des notes   ? s’étonna-t-il.
Il se pencha pour lire ce que j’écrivais.
—    Étude de l’étrange cas Jim Murphy. Jour 16 .    L’étrange cas Jim Murphy   ? Sans blague   ?
— Bah, quoi   ? C’est juste un intitulé pour m’y retrouver dans mes notes, répondis-je.
— Tu plaisantes   ? On dirait le titre d’un film d’horreur   ! Rassure-moi, c’est juste une expérience qu’on prépare, pas un exorcisme   ?
— OK, ça va   ! Si ça te dérange tant que ça, je change   ! C’est quoi   ? C’est le mot étrange  qui te déplaît   ? Très bien   ! Alors, disons incroyable, comme Hulk   ? Ou   talentueux , comme Mister Ripley   ? Ah, non   ! Je sais : le spectaculaire Mister Murphy   ! C’est mieux   ?
— Ah oui, c’est mieux   ! On croirait la tête d’affiche d’une foire aux monstres   !   Venez voir la bête   ! Venez voir le monstre   ! Le spectaculaire Mister Murphy   !  
— Oh   ! Mais ce que tu peux être puéril   ! C’est qu’un titre,   Jim   !
— Oui, mais ça en dit long sur la manière dont tu me vois… Je saurai s m’en souvenir.
Celle-là, je ne l’avais pas vue venir. J’avoue que je n’avais pas regardé les choses sous cet angle. À aucun moment je n’avais envisagé qu’il puisse être blessé par ce genre de détails. Jusqu’ici, je doutais même que mon avis sur sa personne puisse avoir une quelconque importance pour lui. Je me sentis mal.
— Alors, on a qu’à dire… L’extraordinaire Mister Murphy   ?
— N’en fais pas trop, ça se verrait, grogna-t-il.
— Oh, seigneur   ! De toute façon, c’est moi qui écris, c’est moi qui décide. Allez, dans l’eau   !
Il parut plus amusé qu’intimidé par mon prétendu regain d’autorité, mais il ne broncha pas. Il ôta sa paire de lunettes et la glissa sur le bord du lavabo, à côté du porte-savon en forme de coquillage.
 
Pendant qu’il s’installait, je vérifiai que le chronomètre fonctionnait correctement. Jim l’avait acheté spécialement pour l’occasion, il était prévu pour le chronométrage des activités de longue durée.
Mon cobaye allongé dans la baignoire, je récapitulai une dernière fois.
— Donc, on est bien d’accord. Une fois la tête sous l’eau, tu ne bouges plus jusqu’à ce que le besoin de refaire surface se fasse sentir. Pendant ce temps-là, je surveille et je note tout ce que je vois.
— C’est bon pour moi.
— Alors, il est 17 h 13. C’est quand tu veux   ! lançai-je.
Je ne sais pas pourquoi, je m’attendais à ce qu’il prenne une grande inspiration avant de s’immerger, comme les apnéistes. Au lieu de ça, il se laissa simplement glisser en repliant les jambes.
Il ferma les yeux, un léger filet de bulles s’échappa de ses lèvres et de son nez, puis plus rien. Il était parfaitement immobile, comme statufié.
Au cours du premier quart d’heure, de petites bulles se formèrent sur sa peau avant de disparaître progressivement.
Je ne bougeais pas non plus. J’étais assise tout près de la baignoire, un coude en appui sur le rebord.
Et je l’observais. Je profitais du fait qu’il ne me voyait pas pour l’admirer avec une fascination hypnotique. Il était tellement étrange et en même temps tellement… normal   !
Sa peau était d’une blancheur cadavérique, ce qui n’avait de cesse de m’intriguer. Ce n’était pas ce à quoi l’on s’attendait chez une personne qui vivait sur un voilier, sur l’une des îles les plus ensoleillées de la côte Adriatique de surcroît.
Ses traits étaient aussi figés que ceux d’une poupée de porcelaine. De petites bulles d’air s’accrochaient encore à ses longs cils bruns, leur donnant un aspect givré. On l’aurait cru pris dans la glace.
J’avais beau guetter la moindre évolution, je ne constatais aucun changement. Il était juste là, inerte dans cette baignoire, depuis maintenant plus de cinquante minutes.
Un doute insidieux s’immisça soudain dans mon esprit.
Il y avait cinquante minutes qu’il était dans l’eau, qu’il ne bougeait plus, et moi je le regardais sans rien faire… Comment j’expliquerais ça à la police quand elle m’interrogerait ?
Je me serais sentie mieux si j’avais entraperçu ne serait-ce qu’un frémissement de paupières, un mouvement de lèvres, quelque chose…
Je plongeai doucement mon index dans l’eau et le pointai sur sa joue que j’effleurai avec délicatesse.
Ses paupières se soulevèrent aussitôt, dévoilant ses prunelles entièrement noires. La surprise me fit pousser un cri monumental. Je bondis et manquai de m’assommer en me cognant la tête contre le lavabo.
— Quoi   ? Qu’est-ce qu’il se passe   ? s’écria-t-il à son tour en se redressant, provoquant au passage une vague qui déborda de la baignoire.
— Oh, la vache   ! Tu m’as foutu une de ces trouilles   ! lançai-je, le cœur battant à cent à l’heure.
— Quoi   ? Tu as vu un changement   ? Raconte   ! s’impatienta-t-il.
— Non, c’est juste que… tu ne bougeais plus.
— C’est bien ce que tu voulais, non   ?
— Oui, je sais, mais il n’y avait plus de bulles, alors j’ai un peu… paniqué, avouai-je honteuse.
— Il n’y avait plus de bulles   ? Tu nous as fait perdre cinquante minutes parce qu’il n’y avait plus de bulles   ? demanda-t-il sur un ton accusateur.
Je ne répondis pas, ce n’était pas nécessaire. Cette fois-ci, il prit une grande inspiration.
— Alors, écoute-moi bien, Ava, reprit-il en s’efforçant de garder son calme. T’es sympa comme fille et je t’apprécie beaucoup. Crois-moi, j’en suis le premier surpris. Mais là, tu vois, je vais replonger dans cette baignoire. Et je te jure que si tu me refais perdre mon temps pour si peu, c’est toi que je plonge dedans jusqu’à ce que tu n’en fasses plus, des bulles   ! Compris   ?
J’opinai du chef, bien que ne prenant pas une seule seconde sa menace au sérieux. Il y avait déjà un moment que je n’avais plus peur de lui. Je lui étais bien trop utile pour qu’il se débarrasse de moi. Il se replongea dans l’eau en marmonnant et en pointant son index vers moi en guise d’avertissement. Je réinitialisai le chronomètre.
À partir de là, je m’imposai de ne poser les yeux sur lui que tous les quarts d’heure, maximum. Le reste du temps, je détournais mon attention en feuilletant de vieux magazines de Kristina.
Après avoir déterminé quel régime était fait pour moi en fonction de mon signe astrologique et assimilé vingt astuces pour apprendre à aimer son corps, j’attaquai les mots croisés spécial Noël . Je me décourageai arrivée à chemin tracé   en quatre lettres. J’avais beau chercher, je ne trouvais pas.
Je baillai à m’en décrocher la mâchoire. Nouveau coup d’œil à Jim dans la baignoire. Tour d’horizon rapide en quête d’une éventuelle évolution significative. Rien à signaler.
J’attrapai un nouveau magazine sur la pile. Un numéro spécial bonheur   dans lequel une star interviewée devant la piscine à débordement de sa villa des Maldives expliquait comment elle était parvenue à vaincre le stress du quotidien et à ouvrir ses chakras en méditant cinq heures par jour. La belle affaire   !
Je trouvais ça presque insultant, d’essayer de faire avaler aux gens que tous les problèmes de la vie pouvaient se régler aussi facilement. Essaie de méditer cinq heures par jour quand tu cumules deux emplois pour donner à bouffer à tes gosses. Essaie d’ouvrir tes putains de chakras quand tu n’es pas sûre d’avoir encore un toit sur la tête à la fin du mois. Essaie ne serait-ce que de te détendre quand tu vis dans l’appréhension du moment où ton mari va se foutre en rogne pour un rien et te coller une raclée dont tu croiras ne jamais te relever. Je balançai le magazine par-dessus mon épaule. J’avais ma dose.
Je m’approchai de la baignoire et entamai un nouveau check-up de mon sujet d’étude. Toujours rien à signaler. Vingtième bâillement. J’avais faim. J’aurais pu descendre à la cuisine chercher quelque chose, mais je n’osais pas. J’avais peur qu’il sorte de sa torpeur à ce moment-là et que je ne sois pas là pour appuyer sur le chronomètre. Je posai mes avant-bras sur le rebord de la baignoire et ma tête dessus. Je fermai les yeux quelques instants.
Je les rouvris lorsqu’une sensation de fraîcheur naquit sur ma joue, par petites touches. Comme des gouttes…
Je sursautai.
— Je suis là   ! Je suis réveillée   ! m’exclamai-je.
Jim était debout hors de la baignoire. Il avait dû m’éclabousser en sortant de l’eau. Il se frictionnait les cheveux avec une serviette éponge.
— Désolé, je ne voulais pas te réveiller, dit-il.
Je me ruai sur le chronomètre qui avait déjà été arrêté et qui affichait 10 h 47 min 36 s.
— Ça fait presque onze heures   ! Qu’est-ce que tu as ressenti quand tu es arrivé au bout   ? Un manque d’air   ? Des vertiges   ? Autre chose   ? Fais-moi voir tes mains, dis-je en attrapant sa main gauche pour examiner ses doigts. Ta peau n’est même pas plissée, c’est dingue   !
Je le sentis mal à l’aise.
— Ça ne va pas   ? m’inquiétai-je.
— Si, si… C’est juste que, pour être honnête, j’aurais encore pu tenir un moment.
— Quoi   ? Mais qu’est-ce que tu fais alors   ? À quoi tu joues   ?
— Eh   ! J’aimerais bien t’y voir   ! Je sens plus mon dos, moi, à force de rester immobile dans cette baignoire, et en plus je commence à avoir sérieusement la dalle   !
 
*
 
— Il va bien falloir trouver une autre solution, dis-je avant de croquer dans mon sandwich.
En appui sur le plan de travail carrelé de la cuisine, Jim semblait réfléchir à la question. À sa gauche, Humphrey guettait Einstein, le poisson rouge de Kristina, avec appétit. Jim le chassa d’un geste ferme, mais dénué de brutalité.
— On pourrait faire ça en mer, suggéra-t-il.
— Je ne peux pas passer dix heures dans l’eau avec toi, donc, je ne pourrais pas faire de constatations.
— On peut toujours m’attacher à l’arrière du bateau avec une corde. Je jetterais l’ancre dans un coin tranquille. Toi, tu resterais à bord et tu aurais juste à venir me voir de temps en temps. Si jamais tu me perds de vue, il suffira de tirer sur la corde. Au moins, je pourrais me concentrer sur ce qui se passe autour de moi, ça me ferait une occupation.
Je n’étais pas du tout emballée par l’idée de rester potentiellement plusieurs jours sur un bateau, d’autant plus si j’y étais seule.
— Je sais pas trop, imagine que ça dure plusieurs jours, j’ai déjà manqué le travail dernièrement, je n’ai pas envie d’avoir des problèmes.
— Oui, tu as raison, admit-il. Et puis de toute façon, ça risquerait d’attirer un peu trop l’attention. S’il ne voit pas le bateau revenir au port, Yvan va venir voir ce qui se passe, c’est sûr. Je ne m’imagine pas lui expliquer pourquoi je suis attaché par une corde à l’arrière de mon propre bateau…
— Alors, on fait quoi   ?
— Je t’avoue que je suis à court d’idées.
Je bâillai. Il était presque 4 h du matin et dans quelques heures à peine, il faudrait se lever.
— On en reparle demain   ? proposai-je.
— Demain, approuva-t-il. Si ça ne te gêne pas, je vais rester là cette nuit, je ne me vois pas retourner sur le bateau maintenant, je vais dormir dans la chambre de ma mère.
— Bien sûr, tu es chez toi   ! Pourquoi ça me gênerait   ?
C’est vrai ça, pourquoi ça me gênait   ?
Je passais déjà tout mon temps libre avec lui de toute façon. Et puis, il allait dormir deux étages au-dessus de moi, pas dans mon lit. Je ne voyais pas où était le problème.
Je ne comprenais vraiment pas ce qui me perturbait à ce point.
J’y réfléchissais encore en descendant l’escalier menant à ma chambre, et ça n’est qu’en refermant la porte que je mis le doigt sur ce qui clochait.
L’évidence me sauta aux yeux : Barry aurait totalement désapprouvé.
Je venais seulement de remarquer que je n’avais plus pensé à lui depuis des jours. Sa voix ne hantait plus mon esprit au quotidien comme avant, si bien que je ne l’avais pas reconnue tout de suite quand elle m’avait dit que c’était mal de me trouver seule dans cette maison avec un homme — aussi peu attirant fût-il.
Barry n’aurait jamais accepté et il m’aurait sévèrement corrigée pour ça. Je n’en doutais pas une seconde. Quoiqu’en réalité, il n’en aurait pas eu besoin, puisque j’aurais fait en sorte de ne pas me retrouver dans cette situation. Même à l’époque de nos recherches, en séminaire avec David et d’autres étudiants, je m’imposais de dormir dans un hôtel différent pour éviter toute suspicion.
Alors, adossée à la porte de ma chambre, je sentis se dessiner sur mon visage un sourire arrogant. J’avais pleinement conscience de faire quelque chose qu’il m’aurait interdit et je le faisais quand même. J’avais la sensation d’être la femme la plus audacieuse de cette planète.
Grisée par ce sentiment, je manquai de me faire un tour de rein en fouettant l’air d’un coup de pied pitoyable, suivi de deux coups de poing tout aussi minables.
Alors Barry, qu’est-ce que tu dis de ça   ? Ça t’en bouche un coin, hein   ?
 
 
3
3 mai 2018
J - 215
 
 
Cette journée avait plutôt bien commencé. La matinée avait été relativement tranquille côté travail, ce qui m’avait laissé le temps de me pencher sur mes notes avant même l’heure de ma pause déjeuner, et de constater avec satisfaction que nous progressions. Lentement, mais nous progressions.
En réalité, la majeure partie des conclusions que nous pouvions tirer de nos expériences ne nous étaient d’aucune utilité, tout comme les informations que nous étions enfin parvenus à extraire de l’étude de son dossier médical.
Si l’on mettait de côté son incapacité à se noyer, sa faculté à se gorger d’électricité au moindre stress, et son empathie exacerbée pour les créatures aquatiques, c’était monsieur Tout le Monde . Il n’était pas particulièrement rapide, pas particulièrement fort non plus, et encore moins endurant. Il était dans la moyenne haute dans tous les domaines. Et ça, ça risquait de nous compliquer la tâche pour la suite de nos recherches.
Toutefois, je ne désespérais pas. Il restait encore de nombreux tests à effectuer, et non des moindres.
Nous nous étions cassé les dents sur la mesure de l’intensité de ses décharges. J’avais bien tenté de lui mettre un voltmètre dans les mains et de le titiller un peu en abordant les sujets qui fâchaient, sans succès. Maintenant qu’il me connaissait, j’étais bien trop peu intimidante à ses yeux pour qu’il se sente menacé et qu’il envoie la gomme. Je réfléchissais à un moyen de le contrarier suffisamment pour déclencher une décharge, mais pas au point qu’il ait envie de me l’assener à moi.
À midi pile, Jim apparut comme à son habitude à la porte du bureau des archives. Il semblait d’humeur étonnamment joviale. Il s’empressa de m’expliquer que l’institut préparait l’ouverture d’une section reptiles . Il me raconta avec une satisfaction non dissimulée comment l’un des membres de son équipe de soigneurs, qui passait son temps à jouer les gros bras, avait quasiment tourné de l’œil lorsqu’il avait fallu manipuler un tout petit serpent inoffensif.
Il m’en fit le récit avec tant d’amusement que j’en vins moi aussi à trouver ça drôle et nous fîmes retentir en chœur nos vilains rires déglingués aux dépens du pauvre Stanislas. Jim se lança même dans une imitation particulièrement réaliste qui me fit rire de plus belle.
Oui, jusque-là, c’était une bonne journée.
Nous ricanions encore lorsqu’Erika décida de se manifester.
— Eh bien, si j’avais dû parier, ça n’aurait pas été là-dessus   ! lâcha-t-elle.
J’ignorais depuis combien de temps elle se tenait dans l’encablure de la porte, je ne l’avais pas entendue arriver. Il y avait un long moment que je ne l’avais pas vue. Lorsque j’étais revenue de mes congés forcés, elle s’était envolée pour quatre semaines en mission côté italien pour mener à bien une étude commune entre l’institut et son jumeau vénitien. Si bien que la dernière fois qu’elle avait eu l’occasion de nous voir dans la même pièce, Jim et moi, c’était le jour où je l’accusais publiquement de m’avoir agressée.
Il y eut un moment de flottement gênant, pendant lequel nous restâmes tous les deux bouche bée comme des idiots. Nous ne riions tout à coup plus du tout. Je refermai machinalement le dossier ouvert devant moi. Je me sentais aussi mal à l’aise que si je venais d’être surprise en train de commettre une infraction sévère.
— Je tombe mal   ? demanda Érika.
— Non pas du tout   ! me repris-je. Entre voyons   !
— J’allais y aller de toute façon, j’ai un truc à faire, prétexta Jim.
Le visage fermé, il se leva, remis sa chaise en place calmement et s’éloigna.
— On se voit plus tard, me lança-t-il avant de passer la porte.
Je me levai enfin pour aller enlacer Erika. Je ne dirais pas qu’elle m’avait manqué, car je n’avais pas eu le temps de penser à son absence. Mais j’étais heureuse de la revoir. Elle me rendit mon étreinte.
— C’est moi ou Jim vient de sortir de ton bureau   ? demanda-t-elle en s’asseyant à l’endroit même où il se trouvait quelques instants plus tôt.
J’esquissai un sourire gêné.
— Je reconnais qu’on est parti sur de mauvaises bases, mais on a fini par… trouver un terrain d’entente   !
— Un terrain d’entente, répéta-t-elle. J’avoue que c’est assez inattendu, mais c’est chouette   ! C’est un type bien quand il veut, ce serait dommage que personne n’en profite… Je dirais même que je suis rassurée   ! Tu m’as fichu une sacrée trouille avec ces histoires d’agression nocturne.
Elle ponctua sa phrase d’un ricanement artificiel que je ne lui connaissais pas.
— Oui, désolée pour cette histoire. C’était de la folie. Je m’en suis rendu compte très vite. Je pense que la chaleur m’est montée à la tête et que j’ai tout simplement halluciné.
— Ça arrive au meilleur.
— Sans doute. En tout cas, ce qui est certain, c’est qu’il ne m’a rien fait. Mais ça, tu le savais déjà, puisque tu l’as vu ailleurs ce soir-là.
Je me forçai à rire à mon tour. Intérieurement, je ne riais pas du tout. J’attendais juste qu’elle me demande de quoi je parlais avant d’admettre qu’elle s’était trompée. Parce que je savais désormais qu’il n’avait pas mis les pieds dans ce bar, ni ce soir-là ni un autre. Et je ne croyais pas une seule seconde qu’elle ait pu le confondre avec quelqu’un d’autre.
À ma grande déception, elle sauta à pieds joints dans le piège qui lui était tendu.
— Oh   ! Oui, je me souviens l’avoir croisé sur le port en rentrant de mon jogging   !
 
*
 
— Je te jure qu’elle a dit qu’elle t’avait croisé sur le port en rentrant de son jogging   ! lançai-je encore ahurie.
— Je ne sais pas, peut-être qu’à la base elle voulait juste te rassurer, parce que, soyons sérieux, t’avais vraiment l’air d’une cinglée   ! rétorqua-t-il en commençant à rire.
Voyant que je ne le suivais pas dans son hilarité, il maquilla son rire en toussotement.
— Enfin, ce que je veux dire, c’est que peut-être qu’elle a menti pour te rassurer à la base, et qu’ensuite, elle n’a pas voulu avouer son mensonge, tout simplement. Je crois que tu te montes la tête pour rien, poursuivit-il.
— Peut-être… Mais si vraiment elle a dit ça pour me rassurer, pourquoi ne pas l’avoir avoué   ? J’aurais pu le comprendre   ! Non, j’ai plutôt eu le sentiment qu’elle cherchait à te couvrir. T’es sûr qu’elle ne se doute de rien   ?
— Certain. Je la connais comme si je l’avais faite, si elle s’était doutée de quelque chose elle m’en aurait parlé. Elle n’a jamais été douée pour garder un secret. C’est la seule raison pour laquelle je ne lui ai jamais dit la vérité, d’ailleurs. Si comme tu le crois, elle a cherché à me couvrir, c’est juste parce qu’elle me connaît tout aussi bien. Elle sait que j’aime bien grogner, mais que je ne ferais jamais de mal à personne. Enfin, pas volontairement.
Sa voix se chargeait toujours de rancœur quand il parlait d’Erika. Je n’avais jamais eu le courage de l’interroger sur leur passé commun. Quelque chose me disait que c’était peut-être le moment ou jamais.
— Je sais que ça ne me regarde pas et je comprendrais si tu refusais de me répondre…
Il me dévisagea d’un air agacé, devinant parfaitement sur quel terrain j’étais sur le point de m’engager. Mais ce genre d’œillades n’avait plus autant d’effet sur moi. En tout cas plus assez pour me dissuader d’aller jusqu’au bout. On nous rabâche sans arrêt que la curiosité est un vilain défaut, mais on oublie de dire à quel point il est difficile d’y résister.
Devant mon air déterminé, il leva les yeux au ciel et soupira profondément. Je n’eus même pas besoin de formuler ma question à voix haute pour qu’il y réponde.
— Non, je n’ai pas été en couple avec Erika si c’est ce que tu veux savoir. Tu m’as regardé   ? On ne joue pas vraiment dans la même catégorie, au cas où ça t’aurait échappé. On s’est connu ados, elle a fait beaucoup pour moi. C’était mon amie. Enfin, c’est mon amie. Ce n’est pas parce que je suis en colère contre elle que j’ai cessé de l’aimer. C’est peut-être parce que je l’aime autant que je suis autant en colère soit dit en passant… Comme ma mère, d’ailleurs. Dis, tu ne veux pas plutôt m’aider à régler ce truc au lieu de poser des questions   ?
Je passai de ma banquette à la sienne en m’agrippant fermement à la barre pour ne pas être déséquilibrée par les mouvements du bateau. Je m’assis à côté de lui et il me tourna le dos. J’ajustai les lanières du harnais destiné à accueillir la caméra portative.
— Lève le bras, lui ordonnai-je.
Il s’exécuta docilement. En réglant l’une des lanières dorsales, j’effleurai sa cicatrice sans le vouloir. Il tressaillit.
— Désolée.
Je savais qu’il n’aimait pas qu’on y touche. Bon, en réalité, Jim n’aimait pas trop qu’on le touche tout court, mais encore moins à cet endroit. Je me demandais si une cicatrice aussi ancienne pouvait encore être douloureuse ou si la gêne était purement psychologique.
Vue de près, elle était vraiment vilaine. Rosâtre, irrégulière et boursouflée. On sentait que la plaie qui en était à l’origine avait dû être laide et profonde, mais en déterminer la cause était difficile. Même les médecins qui l’avaient soignée et dont les rapports se trouvaient dans le dossier médical n’y étaient pas parvenus.
La seule chose sur laquelle ils étaient tous d’accord était que le choc avait dû être d’une grande violence, car plusieurs côtes avaient été brisées.
Certains penchaient pour une morsure de requin, mais les spécialistes de la question qui avaient examiné la blessure réfutaient cette hypothèse.
D’autres avaient envisagé qu’il ait croisé la route d’une raie Manta aux dimensions encore jamais observées. Les dommages causés par un dard de raie auraient pu expliquer les déchirures irrégulières, mais rectilignes des tissus. Cependant, selon eux, il semblait improbable qu’un enfant ait pu survivre au venin d’un tel animal.
D’autres encore affirmaient que la blessure avait été causée par la main de l’homme. C’était là l’hypothèse la plus terrible, mais hélas, la plus plausible, car elle permettait d’expliquer comment l’enfant s’était retrouvé en mer, ce que tous les intervenants du dossier semblaient se demander.
Nous n’en savions toujours pas plus au sujet des circonstances dans lesquels Jim avait été découvert. Il m’avait fallu trois longues semaines et plusieurs relances pour obtenir une réponse du journal néo-zélandais qui avait publié l’article de 92, et elle s’était avérée pour le moins troublante. Elle tenait en deux phrases :
 
«   Madame,
Après vérification, nous vous informons qu’aucun échouage de globicéphales n’a été répertorié en Nouvelle-Zélande à la période que vous mentionnez.
Nous regrettons de ne pouvoir donner suite à votre démarche.   »
 
J’avais immédiatement vérifié les dates mentionnées sur la page des sports et constaté que je ne m’étais pas trompée. J’avais tenté d’insister, mais je n’avais plus obtenu de réponse de la part du journal. Je supposais que pour une raison qui m’échappait, ils ne voulaient tout simplement pas partager leurs archives.
Je songeais à contacter l’hôpital dont le nom apparaissait sur la quasi-totalité des pièces du dossier, mais je ne me faisais aucune illusion. Quel genre d’hôpital dévoile des informations à une inconnue par téléphone sur un de ses patients, même ancien   ?
— Tu es à l’aise   ? Essaye de faire quelques mouvements pour voir, dis-je.
Jim se redressa, joua des épaules et effectua quelques rotations de bras.
— Ça m’a l’air pas mal, approuva-t-il. Pas trop serré, pas trop lâche. À voir ce que ça donne une fois dans l’eau.
Je saisis la GoPro sur la tablette et la lui tendis. Il la fixa sur son torse dans l’encoche prévue à cet effet. Il se dirigea vers l’échelle et se jeta à l’eau. Je ne le suivis pas du regard. Je savais qu’il finirait par refaire surface de l’autre côté du bateau, il le faisait toujours. Cette fois-là ne fit pas exception.
— Alors   ? demandai-je lorsqu’il réapparut.
— C’est bon. Il ne reste plus qu’à trouver un moyen de changer l’orientation de la caméra.
— Comment ça   ?
— Si on la laisse comme ça, autant ne pas porter de caméra du tout. Parce que quand je serai en bas, tout ce qu’elle va filmer, c’est le fond.
Il avait raison, je n’avais pas réfléchi à ça. Il y avait pourtant un moment que nous planifions cette excursion de longue durée et il me semblait que nous avions tout prévu.
Il avait posé sept jours de congé s et acheté une montre hors de prix afin d’effectuer des relevés réguliers de profondeur et de température en cours d’expérience.
Elle permettrait également de s’assurer qu’il soit de retour en temps et en heure, car selon ses dires, au plus il passait de temps sous l’eau, au plus sa notion du temps devenait floue. À contrario, sa perception de l’espace qui l’entourait, elle, avait tendance à s’affiner au point qu’il pouvait se déplacer dans le noir sans la moindre difficulté.
II avait également émis l’idée de lui poser une balise. L’institut disposait d’un système de traçage des animaux marins qu’il utilisait principalement pour suivre les groupes de dauphins sauvages qui séjournaient dans la région. Le système était un peu archaïque d’après Jim, mais il fonctionnait. Je n’en avais pas encore bien compris le fonctionnement. J’avais très vite suggéré qu’il porte une caméra afin de pouvoir associer des images aux données recueillies. J’avais pensé à commander un modèle infrarouge, sachant qu’il préférait évoluer dans les abysses sombres, mais il m’était sorti de l’esprit qu’il allait passer plus de temps à ramper sur le fond qu’à nager et que la caméra filmerait le sol tout du long.
— Je vais réfléchir à un moyen, dit-il. En attendant, je vais déjà te montrer où se trouvent les balises réceptrices et comment les relever   ? Il y en a une là-bas, viens.
— Quoi   ?
J’avais parfaitement entendu, mais forcément mal compris. Il n’était pas en train de me demander d’aller dans l’eau.
— Je disais il faut que tu viennes   ! Il y a une balise là-bas, elle est très proche de la côte. Tu n’auras qu’à plonger pour la relever. Tu relèves les infos et tu les effaces au jour le jour, ça me semble plus sûr.
Je restai figée. J’avais pensé pouvoir éviter ce moment gênant et jusqu’à maintenant j’y étais parvenue sans peine. Je n’avais même pas eu besoin de trouver des excuses. Il se mettait à l’eau pour effectuer toutes les expériences sans queue ni tête qui nous traversaient l’esprit et moi je restais sur le bateau — ce qui, en soi, était déjà une épreuve — pour prendre des notes.
— Descends, qu’est-ce que tu attends   ? s’impatienta-t-il.
— Je ne peux pas, bredouillai-je.
— Pourquoi   ?
— Parce que… parce que… je n’ai pas pris mon maillot de bain   ! prétextai-je.
C’était sans doute la pire excuse que j’aurais pu trouver. Quand bien même m’aurait-elle tirée d’affaire ce soir, elle ne l’aurait pas empêché de revenir à la charge dès le lendemain. Mais sur le moment, je n’en trouvai pas de meilleure.
— Je t’ai déjà vue en sous-vêtements et je m’en suis remis, je te rappelle. Je ne vais pas te sauter dessus, si c’est ce qui te fait peur   ! Je vais me retourner jusqu’à ce que tu sois dans l’eau, ça te va   ?
Sa voix trahissait une pointe d’exaspération. Je ne m’étais jamais vraiment arrêtée sur le fait qu’il avait dû me déshabiller le jour où il m’avait ramenée inconsciente. Je me doutais bien que mes vêtements ne s’étaient pas retrouvés sur le sèche-serviette par l’opération du Saint-Esprit, il avait dit lui-même les y avoir mis, il avait bien fallu qu’il me les retire. Mais je crois que je préférais vivre dans le déni.
Il me tourna le dos et attendit vainement que je daigne le rejoindre. Je ne bougeai toujours pas, je cherchai désespérément un moyen de ne pas avoir à lui dévoiler ma faiblesse. Seulement, sous l’effet de la panique, rien ne me venait. Passé deux minutes, je rendis les armes.
— Je ne sais pas nager, soufflai-je.
— Qu’est-ce que t’as dit   ?
— J’ai dit, je ne sais pas nager   ! répétai-je plus fort.
Il fit volte-face et me toisa avec sévérité.
— Est-ce que tu me fais une blague   ?
Je secouai la tête. Il me fixa en silence pendant quelques secondes qui me parurent une éternité.
— Et c’est maintenant que tu le dis   ? Allez, descends, soupira-t-il.
— Tu n’as pas entendu ce que je viens de te dire   ?
— Si, justement, grogna-t-il. Tu ne peux pas rester comme ça. Je vais t’apprendre.
— Non, merci, ce n’est pas la peine.
— Ça n’était pas une question, Ava. Tu te rends compte qu’il n’y a même pas un gilet de sauvetage sur ce bateau   ? C’est quoi ton plan si tu tombes à l’eau et que je ne suis pas là à temps pour te repêcher   ? T’en sortir par la prière   ?
— En fait, je mise surtout sur le fait de ne pas tomber à l’eau, avouai-je.
Je me rendis compte de l’absurdité de la chose en la formulant à voix haute.
— On ne sait jamais ce qui peut se passer. Tu ne peux pas miser sur le fait que ce que tu redoutes n’arrive jamais. Et tu ne peux pas compter sur moi non plus. J’ai déjà du mal à m’occuper de moi, je refuse d’être responsable de la vie de quelqu’un d’autre   ! Donc, c’est quand tu veux, je t’attends.
Je n’avais aucune envie d’y aller. Peut-être que si je restais immobile et silencieuse assez longtemps, il finirait par oublier que j’étais là.
— Si tu traînes trop, il va faire nuit et ça sera encore pire, me lança-t-il pour me faire comprendre qu’il ne renoncerait pas.
À contrecœur, je retirai ma montre. Malgré la chaleur étouffante, je tremblais comme une feuille. Jamais je ne m’étais dévêtue avec autant de lenteur. Chaque pas vers l’échelle me faisait remonter le cœur dans la gorge.
Jim m’attendait juste en bas. Il m’adressa un sourire rassurant pour m’encourager. Mes mains serraient les barreaux métalliques avec tant de force que les jointures en blanchirent. Il me tendit la main, mais je ne parvins pas à lâcher l’échelle.
Je tressaillis à la seconde où je plongeai ma jambe droite dans l’eau jusqu’au genou. Je cherchai à l’aveugle le dernier barreau de l’échelle. Contrairement à ses jumeaux, il était plus large, en plastique, et comme je m’apprêtais à le découvrir… amovible. Lorsque je l’eus trouvé, je pris appui dessus. J’allais plonger ma jambe gauche à son tour quand mon support se déroba sous mon poids.
Je me retrouvai immergée jusqu’au cou, de l’eau plein la figure. Prise de panique, je me débattis comme une diablesse pour tenter de rester à la surface en suffoquant.
— Au secours   ! criai-je en projetant de grandes gerbes d’eau tout autour de moi et en cherchant à me retenir à tout ce qui se trouvait à ma portée.
— Ava, je te tiens…
Ah oui   ? Ah oui .
Dans la panique, je n’avais pas senti que ses bras me retenaient fermement. Mes doigts à la recherche d’une planche de salut étaient allés s’enfoncer dans son épaule gauche. Toutefois, si je lui faisais mal, il avait la délicatesse de ne pas s’en plaindre.
Je cessai de me débattre sans me détendre pour autant. Les vagues se brisaient inlassablement sur mon dos et me léchaient la nuque. Je sursautais à chaque fois.
— Respire, tout va bien.
J’inspirais et j’expirais comme une malade. Jim patienta jusqu’à ce que le rythme de ma respiration retrouve un semblant de régularité.
— Eh bah, ça va pas être simple, marmonna-t-il.
Je lui lançai un regard plein de reproches. Comment osait-il   ? C’était lui qui me mettait dans cette posture inconfortable et il se permettait de faire ce genre de commentaires. Si je n’avais pas eu aussi peur, j’aurais sauté sur l’échelle à un mètre et je serais remontée sur le bateau illico.
— Mais, on va y arriver   ! s’empressa-t-il d’ajouter. Il suffit d’y aller en douceur.
 
 
4
 
6 mai 2018
J - 212
 
 
— Bon, tu te souviens de ce qu’on a dit   ?
— J’ai déjà dit oui deux fois, il me semble, répondis-je.
— Oui, mais je veux être sûr. Ce qu’on s’apprête à faire, c’est du vol   ! Si on se fait choper, je risque ma place…
— Je sais. Je vais faire comme on a dit. Je ne comprends toujours pas pourquoi tu ne t’es pas contenté d’en mettre une dans ta poche ni vu ni connu et de la ramener jusqu’ici. Ça aurait quand même été plus simple.
Il s’affaissa sur la barre et enfouit son visage dans ses mains en poussant un grognement.
— Ce n’est pas vrai, elle n’a rien écouté, on est foutu, se lamenta-t-il.
— Bien sûr que si, j’ai écouté   ! me défendis-je. C’est toi qui n’es pas clair   !
Il souffla.
— Je dois être à côté d’un des moniteurs pour le paramétrage. On en a deux à l’institut et un sur le bateau. Je n’ai pas accès au bateau, donc on doit le faire de là-bas, répéta-t-il sans masquer son agacement. Bon, c’est l’heure. Tu as besoin que je te réexplique une dernière fois   ?
En guise de réponse, je lui adressai mon regard le plus agacé. Combien de fois croyait-il devoir me répéter un plan pour que je l’assimile   ? Je ne l’avais jamais vu aussi tendu.
— Dès que je suis à l’intérieur, je t’appelle et tu me rejoins, OK   ?
— Comment ça, tu ne viens pas avec moi   ? m’étonnai-je.
— Non, je vais passer par les sous-sols pour plus de discrétion.
— Pourquoi, je ne peux pas passer par les sous-sols moi aussi   ?
— Parce que je vais passer par la mer pour y accéder et que tu ne sais pas nager.
C’était un bon argument. Nous nous séparâmes à l’entrée du village et je pris la direction de l’institut.
Celui-ci était ouvert aux visiteurs le dimanche, mais uniquement l’après-midi. Ma bibliothèque quant à elle était fermée, et l’équipe de recherches était en repos. Seul le personnel d’accueil et d’animation travaillait aujourd’hui, ainsi qu’un soigneur de garde qui s’occupait de nourrir les animaux dans la matinée. Nous avions donc patienté jusqu’au début d’après-midi pour agir.
Le meilleur moyen de passer inaperçu était à mes yeux de ne pas chercher à se cacher, alors je n’hésitai pas à aller saluer l’écureuil de l’accueil en arrivant.
— Ava   ! Qu’est-ce que tu fais là   ? On est dimanche   ! s’étonna-t-il en me voyant.
— Je sais, mais j’ai tellement de boulot en retard   ! Je suis venue traiter quelques demandes qui traînent depuis un moment. C’est l’histoire de quelques heures.
Comme Jim l’avait prédit, l’excuse passa comme une lettre à la poste et je pris la direction de ma bibliothèque le plus naturellement du monde.
Je n’eus même pas le temps de m’asseoir avant que la sonnerie du téléphone du bureau ne retentisse.
— C’est quand tu veux, déclara Jim.
Je rebroussai immédiatement chemin vers la cabine d’ascenseur et rejoignis l’étage supérieur. L’aquarium était calme et je ne croisai sur ma route que quelques parents accompagnés de leurs enfants qui ne prêtèrent pas attention à moi.
L’entrée des coulisses était délimitée par une simple porte pourvue d’un panneau Réservé au personnel. À peine avais-je mis un pied devant qu’elle s’ouvrit. Jim me fit signe d’entrer et jeta un coup d’œil furtif derrière moi pour s’assurer que personne ne m’avait remarquée.
Je fus saisie par la forte odeur d’humidité qui embaumait l’atmosphère. Bien qu’elle ne me fût pas totalement étrangère. Lorsque je retrouvais Jim le soir — chaque jour de la semaine à 18 h 30 sur le bateau — ses vêtements étaient toujours imprégnés de cette odeur. Mais en ces lieux, elle était si prononcée qu’elle m’en donnait mal à la tête.
Sans surprise, l’endroit était en bien moins bon état que la partie ouverte aux visiteurs. Les murs étaient recouverts d’une horrible peinture vert menthe écaillée, jurant avec un vieux linoléum beige gondolé.
Jim me guida dans les couloirs étroits jusqu’à une salle un peu plus claire, mais tout aussi défraîchie. L’un de ses murs était dissimulé aux deux tiers par une montagne d’aquariums minuscules, reposant sur des étagères pas plus larges que celles qui supportaient les livres de ma bibliothèque. À l’odeur entêtante d’humidité s’ajouta le ronronnement incessant des pompes et des bulles. Je me sentais oppressée, et espérais ne pas avoir à m’attarder dans cet endroit.
Au milieu de la pièce trônait un imposant îlot en inox — à mi-chemin entre le plan de travail de cuisine et la table d’opération d’un vétérinaire — dont le pourtour était pourvu de compartiments en plastique.
Jim se détendit. Personne, à part les soigneurs, ne venait ici selon lui, alors nous ne risquions plus d’être pris sur le fait.
— On est où   ? demandai-je en parcourant des yeux le mur couvert d’aquariums.
— La pouponnière, répondit Jim. Qui est aussi mon bureau, comme je ne suis pas assez important pour en avoir un, apparemment… Putain, dis-moi que c’est pas vrai   ! s’exclama-t-il.
— Que se passe-t-il   ? m’inquiétai-je.
Il brandit un mug de café sale sur lequel son nom avait été inscrit au marqueur.
— Il y en a encore un qui a bu dans ma tasse   ! Il y a mon nom dessus, le message est pourtant clair, non   ? C’est si compliqué de ramener la leur   ?
Il laissa tomber la tasse dans l’évier en inox qui se trouvait à proximité et continua de pester. Je l’écoutais râler sans réagir. Je commençais à le connaître, je savais que mieux valait ne pas l’encourager dans ces moments-là et encore moins essayer de le raisonner. Si je ne réagissais pas, il se calmait en général tout seul en quelques minutes. Il lava frénétiquement la tasse, l’essuya et la rangea méticuleusement sur l’étagère surplombant la cafetière entartrée.
Après quoi, il se dirigea vers l’extrémité du mur d’aquariums. L’un d’entre eux parut retenir son attention.
— Voyons comment se porte mademoiselle Rose aujourd’hui, murmura-t-il en se penchant et en remontant ses lunettes sur son nez.
J’observai avec stupéfaction le noir de ses pupilles envahir ses iris cernés de rouge. Je n’avais encore jamais eu l’occasion d’assister au phénomène en direct. Ce n’était pourtant pas faute d’avoir essayé. Nous n’étions pas parvenus à déterminer ce qui le causait, nous ne savions donc pas comment le provoquer.
— Attends, ne bouge pas, dis-je en m’approchant.
Évidemment, il se redressa et le noir regagna sa place d’origine au centre de son œil.
— Je t’avais dit de ne pas bouger   ! râlai-je.
— Pourquoi   ?
— Je ne suis pas sûre. Tu veux bien refaire ce que tu viens de faire   ?
— Me pencher   ?
— Regarder le poisson à travers la vitre de l’aquarium.
Il se pencha à nouveau, et lorsque ses yeux se posèrent sur le poisson, je contemplai avec fascination le noir de ses pupilles s’étendre à l’ensemble de ses prunelles.
— Comme ça   ? demanda-t-il.
— Oui. C’est dingue   ! Tes yeux virent au noir dès que tu le regardes   !
— Vraiment   ? fit-il en se redressant.
Le changement inverse se produisit instantanément.
— Il faut que tu voies ça   ! File-moi ton téléphone.
Il me tendit son smartphone cabossé et pendant qu’il renouvelait l’expérience, j’immortalisai toute la transformation.
— Montre, dit-il en me rejoignant.
Nous visionnâmes la brève vidéo au moins six fois, à vitesse normale puis au ralenti.
— C’est sans doute le truc le plus monstrueux que j’ai jamais vu, lâcha-t-il.
— Tu rigoles   ? C’est incroyable   ! rétorquai-je en le bousculant. Je pensais que tes yeux changeaient de couleur, mais en fait c’est juste une illusion d’optique. J’ai l’impression que tes pupilles se dilatent à l’extrême au point qu’on ne voit presque plus tes iris. Ça se fait tellement vite qu’on n’a pas le temps de s’en apercevoir, mais au ralenti, c’est flagrant. Et ce n’est pas fixe, regarde   ! En zoomant, on voit qu’il y a du mouvement, c’est comme si ton œil effectuait sans arrêt une mise au point pour rester focalisé sur le poisson, c’est génial   ! Tu es une merveille, Jim   !
Il haussa les épaules avec une moue sceptique.
— N’empêche que c’est quand même bien flippant, et tu ne me diras pas le contraire   ! Bref, viens, je vais te montrer le…
Le claquement d’une porte au bout du couloir l’interrompit. Des pas se dirigèrent vers la pièce où nous nous trouvions, et une voix se joignit rapidement à eux.
Nous restâmes figés de surprise pendant une seconde, puis je paniquai
— Il y a quelqu’un qui arrive   ! Il y a quelqu’un qui arrive   ! chuchotai-je en boucle.
— Arrête de répéter qu’il y a quelqu’un qui arrive et planque toi   ! murmura Jim en m’entraînant derrière l’îlot central.
La porte s’ouvrit sitôt que nous fûmes accroupis.
— Bien sûr, chérie   ! Enfin, qu’est-ce que tu vas t’imaginer   ? Je sais que tes parents sont là   ! Moi aussi, j’aurais préféré passer l’après-midi avec vous, qu’est-ce que tu crois   ? Mais le boulot, c’est le boulot et j’en ai à la pelle   ! Je serai présent la prochaine fois   ! Salue-les de ma part, d’accord   ?
Un soupir se fit entendre.
— Ce qu’il faut pas faire   ! Satanée bonne femme…
Un poids s’abattit sur l’îlot dont les roues grincèrent. Il y eut un silence, puis des cris de supporters jaillirent d’un haut-parleur.
Je ne bougeai pas d’un cil. L’îlot me semblait tout à coup bien petit. Nous étions serrés l’un contre l’autre et je me demandais par quel miracle nous n’avions pas été découverts dès l’ouverture de la porte. Jim était si près de moi que je parvenais à sentir son cœur battre contre mon omoplate. Sur le moment, je n’y prêtai pas attention.
Nous entendîmes des pas se diriger vers la machine à café, suivis par le tintement de la tasse qui redescendait de l’étagère.
Mon pouls s’accéléra et une drôle de sensation apparut dans mon dos. Une sorte de fourmillement qui s’intensifia jusqu’à se muer en désagréables picotements. Jim s’écarta légèrement de moi et je pris conscience de ce qui se passait. J’avais le choix entre sortir de ma cachette et risquer de me faire virer ou y rester et risquer de recevoir la décharge du siècle. Merveilleux   ! À moins que…
Je mis en application la première idée qui me vint à l’esprit, sans prendre le temps de me demander si elle était bonne. Je me levai d’un bond.
— Salut   ! m’écriai-je.
Stanislas poussa un cri dépourvu de toute virilité en contradiction totale avec sa carrure de rugbyman.
— Putain, mais qu’est-ce qu’elle fout là, celle-là   ?!
— Je suis venue voler une balise. Jim m’a ouvert la porte, expliquai-je le plus simplement du monde.
Avant qu’il eût le temps de réagir, Jim surgit de l’autre côté de l’îlot et plaqua une main ferme sur son épaule. Un grésillement puissant courut le long de son bras et s’acheva en un claquement sec.
Stanislas tressauta en grimaçant avant de s’écrouler lourdement au sol. Horrifiée par la violence du choc, je plaçai une main devant ma bouche.
— Oh, mon Dieu   ! Tu l’as tué   ! m’exclamai-je.
— Mais non je l’ai pas tué, voyons   ! Il est juste assommé. Je m’en serais bien passé d’ailleurs, mais tu ne m’as pas vraiment laissé le choix   ! Je peux savoir ce qui t’a pris   ?
— Je voulais juste que tu paniques et que tu l’assommes, je ne pensais pas que tu irais aussi fort   ! Tu es sûr qu’il est vivant   ? ajoutai-je en m’agenouillant auprès du corps inerte du soigneur.
— Bien sûr qu’il est vivant, j’y suis allé plus fort sur toi et tu es encore là, à ce que je sache.
— Comment ça, plus fort sur moi   ? Tu m’as fait ça   ? Comme ça   ? À moi   ? OK, oublie tout ce que j’ai pu dire : tu es un monstre. Bon, ce n’est pas tout, mais on en fait quoi maintenant ?
— Je ne sais pas combien de temps il va rester inconscient, alors on va devoir se dépêcher. Je sais exactement où on va le mettre. Aide-moi à le traîner, m’ordonna-t-il.
Nous attrapâmes chacun un bras de l’homme et le traînâmes sur le sol jusqu’au couloir.
— Par-là, m’indiqua Jim. La vache, il est lourd ce con   !
Il avait raison. Nous fîmes glisser notre fardeau jusqu’au bout du couloir. Jim plongea la main dans sa poche pour en sortir un trousseau de clés et déverrouilla une petite porte munie d’un panneau d’interdiction. Nous pénétrâmes dans une pièce sombre remplie d’aquariums en apparence vides.
— Et ici, c’est quoi   ? demandai-je essoufflée.
— Les terrariums. Je t’ai dit qu’on allait avoir une section reptiles prochainement, non   ? On a déjà deux serpents. Ils sont inoffensifs bien sûr, mais cet abruti en a une trouille bleue. Je vais ouvrir le terrarium du serpent des maisons et quand il se réveillera, non seulement il devra se débrouiller tout seul pour remettre le bébé dans son lit, mais en plus il croira avoir tourné de l’œil. Il n’aura pas envie de s’en vanter, crois-moi.
Je trouvais ça un peu vache, mais ingénieux. Je pris soin de quitter la pièce avant que Jim ne sorte la bête et lui fit promettre par trois fois que le serpent ne pouvait pas se faufiler sous la porte.
De retour dans la pouponnière, Jim fouilla dans plusieurs tiroirs avant de mettre la main sur ce qui l’intéressait. Il disposa sur l’îlot en inox un petit cylindre métallique, des compresses, de l’alcool, un scalpel, et ce qui ressemblait à un brassard de baignade pour enfant. Puis, il s’installa lui-même sur la table.
Si sur le papier, l’idée ne m’avait pas intimidée, maintenant qu’il fallait la mettre en pratique, je frimais déjà beaucoup moins. Jim me fit signe d’approcher. J’avançai et j’attendis ses instructions. Je grimaçai d’appréhension en prenant le scalpel en main.
— N’aie pas peur, tu ne me feras pas mal, me rassura-t-il. Fais attention de ne pas te couper, il est tranchant. Je t’explique : tu vas devoir faire une incision ici, commença-t-il en me désignant l’intérieur de son bras, il faut qu’elle soit suffisamment large pour que l’émetteur y rentre, mais pas trop non plus. Et assez profonde aussi. Bon, pas trop profonde, non plus, hein… reste en surface.
Je le dévisageai comme s’il venait de me demander de lui ouvrir les veines.
— Ça va aller, fais comme tu peux. Mais fais vite s’il te plaît, Stan pourrait se réveiller.
Je raffermis ma prise sur le scalpel et j’attrapai son bras de ma main libre pour visualiser l’endroit où j’étais censée inciser. Je pris une grande inspiration.
Tu peux le faire. S’il croit que tu peux le faire, tu peux sûrement le faire…
— Vas-y franco, m’encouragea-t-il une dernière fois.
En m’efforçant de ne pas trembler, je posai la lame et exerçai une légère pression. La peau se creusa, mais ne céda pas. Je recommençai en appuyant beaucoup plus fort, mais je ne parvins qu’à obtenir une légère griffure digne de mon chat.
— Il est nul ton truc, il ne coupe rien   ! lui lançai-je.
Pour argumenter mon propos, je fis glisser la lame sur le dessus de ma main, sans appuyer. Le résultat ne se fit pas attendre : le sang se mit aussitôt à couler à grosses gouttes. Jim s’empara de quelques compresses posées à côté de lui et me les tendit.
— Ça va aller   ? s’inquiéta-t-il.
J’opinai mollement du chef.
— Je t’ai prévenue qu’il était tranchant   ! Je crois que c’est ma peau qui est plus résistante. Je me souviens que les infirmières se plaignaient d’avoir un mal fou à me poser une perfusion quand j’étais gosse, mais je ne pensais pas que c’était à ce point. Je vais essayer de le faire moi-même.
Il récupéra le scalpel et l’essuya. Il le pressa sur son bras à l’endroit précédemment éraflé, puis d’un geste vif et habile, entailla largement son épiderme. Il grimaça.
— Voilà. Par contre, je vais te laisser insérer l’émetteur, dit-il.
Je saisis le petit cylindre de métal et le positionnai à la surface de la plaie. Hésitante, je jetai un coup d’œil à son visage. Il était pâle comme un linge. Je n’avais pas envie de lui faire mal.
— Concentre-toi, fais comme si je n’étais pas là, m’ordonna-t-il.
Plus facile à dire qu’à faire. Je m’efforçai d’oublier qu’il s’agissait de son bras et de procéder de façon méthodique. Il me fallut forcer pour que la balise pénètre dans l’entaille, mais en y allant par à-coups et en la remuant légèrement de droite à gauche, je parvins finalement à la nicher sous sa peau. J’essuyai le sang qui recouvrait son bras et mes mains. Je renonçai à l’idée de recoudre quoi que ce soit. Je n’étais déjà pas capable de coudre un ourlet décent, alors sa peau dure comme du cuir, n’en parlons pas. J’appliquai à la place une sorte de colle qu’ils utilisaient pour les tortues. Une fois la plaie nettoyée, je la bandai avec soin. Je lui enfilai le brassard en silicone que je dus gonfler comme une bouée pour en assurer l’étanchéité.
— J’ai essayé d’être rapide, mais ça n’était pas facile, m’excusai-je.
— Tu t’es débrouillée comme un chef. Maintenant, le paramétrage, dit-il en sautant de la table.
Il alluma le poste de contrôle archaïque, bien moins récent que ceux présents dans la section de recherches et se mit à l’ouvrage.
— Alors, numéro de matricule : 3451. Nom du spécimen : appelons-le Dorémi. Espèce : disons Grand Dauphin. Sexe : mâle. Longueur : 179 cm. Âge estimé : 5 ans. Spécificités : aileron endommagé au sommet, cicatrice dorsale. Ça devrait suffire. Ensuite…
Il continua de pianoter sur le clavier durant de longues minutes.
— J’ai presque fini l’enregistrement. Voilà, c’est fait. Tu vois le petit signal là   ? dit-il en pointant l’écran du doigt. Ça veut dire que la balise est active. Et là, c’est ici que s’afficheront les données relevées par les balises réceptrices qui l’auront détectée quand on les aura importées. Mais j’aurai s l’occasion de te remontrer. Il faut y aller maintenant.
Il se leva et éteignit le moniteur. Nous traversâmes le couloir menant aux espaces de visites.
— Je vais partir à la nuit tombée. Dès que je suis de retour, je te fais signe, chuchota-t-il en déverrouillant la porte. Oh, j’ai failli oublier   ! Est-ce que ça t’embêterait de nourrir Olga pendant mon absence   ?
Je n’avais aucune envie de m’occuper de cet oiseau de malheur. Mais je ne voulais pas qu’il se fasse du mouron.
— Non, pas du tout   ! C’est juste que je ne saurai pas quoi lui donner.
— Tout est déjà prêt sous la banquette. J’ai étiqueté les boîtes. Tu n’auras qu’à les ouvrir et à les poser sur le toit de la cabine.
— Tu peux compter sur moi, soufflai-je avec un sourire rassurant.
Je m’aperçus qu’il était content. À sa manière à lui, sans effusions, mais il était content. Il me remercia et nous nous quittâmes comme à notre habitude, sans nous dire au revoir.
 
 
5
 
6 mai 2018
J - 212
 
 
J’étais presque contrariée en traversant l’aquarium. Cette semaine s’annonçait longue comme un jour sans pain. Qu’allais-je bien pouvoir faire pendant sept jours   ? L’air de rien, Jim et nos recherches le concernant mettaient un peu de piment dans ma vie insipide. Privée de l’un et des autres depuis quelques minutes à peine, je m’ennuyais déjà.
Il ne me restait plus qu’à me noyer sous le travail. Je décidai de regagner ma bibliothèque. Je n’avais pas de tâches en attente comme je l’avais fait croire au jeune homme de l’accueil, mais je trouverais bien quelque chose pour m’occuper. J’avais juste besoin de me concentrer sur quelque chose qui n’était pas moi ou mes perspectives d’avenir inexistantes.
Je ne pris pas immédiatement la direction des archives. Je fis un détour par la salle commune de la section de recherches pour me recharger en café digne de ce nom, car en bas, je n’avais qu’une vieille bouilloire et des sachets d’infusion fade. La pièce était sombre et déserte. Sans les bavardages qui la caractérisaient en temps normal, je la trouvais sinistre.
Je remplis le réservoir de la cafetière et plaçai une tasse sous le percolateur. Le voyant clignota et un grondement infernal émana de la machine. Au moment même où celle-ci finissait de déverser son élixir noirâtre, un crissement de pieds de chaise en provenance du couloir attira mon attention. Les bureaux étaient pourtant supposés être vides.
— Il y a quelqu’un   ?
Silence. J’avais sans doute halluciné. Je pressai l’interrupteur de la machine à café et je m’engageai avec prudence dans le couloir, mon gobelet à la main. En passant, je remarquai une porte entrouverte. Si le bureau dont il s’agissait avait appartenu à quelqu’un d’autre, je ne me serais pas arrêtée. Mais c’était celui d’Erika. Alors, je frappai doucement à la porte entrebâillée. Personne ne réagit. Par acquit de conscience, ou par intuition, je décidai de jeter un coup d’œil à l’intérieur, au cas où.
— Erika   ?
Elle sursauta en levant les yeux vers moi.
— Pardon, je ne voulais pas te faire peur, m’excusai-je, j’ai toqué… Est-ce que ça va   ?
Elle était assise derrière son bureau vide, méconnaissable. Je l’avais croisée quelques jours plutôt et bien qu’encore contrariée par le fait qu’elle m’ait menti, je ne m’étais pas attardée, je l’aurais remarqué si elle s’était trouvée dans cet état. Que lui était-il arrivé   ? Sans crier gare, sa minceur avait cédé la place à une maigreur préoccupante. Les longs cheveux qu’elle tressait toujours avec soin étaient gras et pendaient lamentablement sur ses épaules squelettiques. Son teint d’ordinaire si resplendissant était terne et ses traits froissés.
— Ava   ? Qu’est-ce que tu fais là   ? On est dimanche, tu ne devrais pas être ici, dit-elle en essuyant ses yeux rougis.
— Toi non plus, fis-je remarquer.
— J’avais un truc à récupérer, j’allais partir. Tu peux y aller, dit-elle sans même faire mine de se lever.
Elle mentait. Encore. J’aurais été curieuse de savoir depuis combien de temps elle se tenait assise derrière ce bureau. J’aurais très bien pu tourner les talons et vaquer à mes occupations. Après tout, je savais qu’elle n’était pas tout à fait honnête et, quels que soient ses problèmes, ils ne me concernaient pas.
Mais je ne pouvais pas. Je ne parvenais pas à oublier qu’elle avait été là pour moi quand j’en avais besoin, bien qu’elle n’en fût pas consciente. Elle avait été ce qui se rapprochait le plus d’une amie pour moi lors de mes premières semaines sur l’île et je me rendis compte que je la considérais toujours comme telle, malgré tout. Je refermai donc la porte derrière moi et j’avançai dans la pièce. Je m’assis face à elle.
— Erika, loin de moi l’envie de me mêler de ce qui ne me concerne pas, mais j’ai besoin d’avoir la certitude que tu vas bien pour quitter cette pièce. Et quand je te regarde, je n’en ai pas l’impression…
Ses yeux rouges devinrent brillants avant de se fermer. Elle se pinça la lèvre inférieure.
— Je sais qu’on ne s’est pas vues beaucoup ces derniers temps, mais si tu as besoin de parler, je suis là. Si c’est quelque chose dont tu ne veux pas discuter avec moi, laisse-moi au moins appeler quelqu’un pour venir prendre soin de toi, insistai-je. Où est Viktor   ?
Son visage se tordit en une grimace endolorie à la mention du prénom de son amant. Ses lèvres s’entrouvrirent, mais aucun son ne s’en échappa avant plusieurs secondes.
— Il est parti, lâcha-t-elle dans un souffle.
— Il est parti où   ? demandai-je bêtement.
Ça peut paraître stupide, mais dans mon esprit, il ne pouvait pas être parti loin. Viktor n’était jamais loin d’Erika, il la suivait partout. C’en était à se demander si c’était son petit-ami ou son garde du corps. Le visage d’Erika se tordit de plus belle et une première larme roula sur sa joue.
— Très loin, parvint-elle à articuler.
— Vous vous êtes disputés   ?
Elle hocha tristement la tête.
— Ça arrive dans tous les couples. Je ne sais pas de quoi il s’agit, mais peut-être qu’il reviendra une fois l’énervement retombé.
Je disais ça pour la rassurer, mais ça n’eut pas l’effet escompté. Elle éclata en sanglots.
— Pas cette fois, hoqueta-t-elle. Il ne reviendra plus jamais. Tout est ma faute. Et je n’ose même pas rentrer chez moi parce que je sais qu’il n’y sera pas et que je devrais accepter l’idée que je ne le reverrai plus et que rien ne sera plus jamais comme avant…
Sa voix se brisa sur la fin de sa phrase. Je ne savais pas quoi lui dire. J’aurais voulu lui dire que ça allait passer, qu’il ne la méritait pas, ou que un de perdu, dix de retrouvés , le genre de choses qu’on dit dans ces moments-là. J’avais envie de lui promettre qu’il finirait par redevenir un inconnu, et qu’un beau jour, il ne lui manquerait plus.
Mais la vérité, c’était que je n’en savais rien. Peut-être que ça passerait, oui. Ou peut-être que ça resterait, comme ces vieilles blessures qu’on croit guéries, mais qui reviennent nous hanter les jours de pluie.
Après tout, qu’est-ce que j’en savais, moi, de ces choses-là   ? J’aurais pu lui dire que je savais ce qu’elle ressentait, que j’avais déjà connu ça, mais encore une fois, ç’aurait été mentir. Je n’avais pas le souvenir qu’on m’eut un jour offert un amour si grand et si précieux, que j’eus peur de le perdre.
Non, je ne savais pas quoi lui dire. Alors je fis la seule chose qui me semblait appropriée. Je contournai le bureau et je la pris dans mes bras.
— J’ai tellement mal au cœur si tu savais, gémit-elle. J’ai mal, si tu savais comme j’ai mal.
— Ça va aller, murmurai-je en lui caressant les cheveux.
Nous restâmes ainsi enlacées un long moment, muettes. Réduites au silence par la violence d’un amour qui s’éteint comme le soleil se couche. Sans bruit, sans heurt, mais sans qu’on puisse stopper sa course.
Je passai les quatre premiers jours avec Erika, dans l’appartement qu’elle occupait avec Viktor au dernier étage de la résidence des volontaires. Contrairement à ces derniers qui ne disposaient que de chambres, elle et lui, en tant que titulaires, jouissaient d’un logement de fonction spacieux et confortable. Je fus néanmoins choquée par le désordre qui régnait à l’intérieur. En entrant, j’avais même cru à un cambriolage. Erika avait avoué à demi-mot qu’il ne s’agissait en fait que des stigmates de sa dernière dispute avec Viktor, mais m’avait fait comprendre qu’elle ne souhaitait pas en discuter. Je n’avais cependant pas pu m’empêcher de lui demander s’il lui avait fait du mal.
C’est là. C’est à ce moment-là précisément qu’elle avait eu ce regard. Celui que je n’avais pas su interpréter. Chose pour laquelle je me déteste aujourd’hui.
Elle m’avait dévisagée. Elle avait porté sa main à ma joue pour y déposer une caresse d’une froideur sans nom. Puis, ses yeux étaient redevenus humides.
— Non, il ne m’a rien fait, avait-elle dit.
Pourtant, alors qu’elle éloignait sa main de mon visage, j’avais remarqué quelques écorchures sur ses doigts. L’altercation avait dû être particulièrement violente. Si elle ne voulait pas en parler, c’était son droit. Je pouvais le comprendre mieux que personne… Je n’avais donc pas insisté. Je l’avais aidée à tout remettre en ordre, puis j’avais tenté de lui changer les idées comme je le pouvais, en vain.
Le lundi, je réussis à la faire manger et le mardi, à lui arracher un sourire. Le mercredi, elle me présenta un énorme seau de peinture jaune citron entamé qu’elle avait récupéré dans le local technique du centre.
— Tu es vraiment sûre pour la couleur   ? C’est quand même très… jaune, soulignai-je.
— Certaine   ! affirma-t-elle. Il a toujours détesté le jaune. Pas moi.
Je crois surtout qu’il était difficile pour elle de vivre sans Viktor dans cet appartement qui avait été le théâtre de leurs moments heureux, et qu’elle cherchait avant tout à repousser son fantôme.
Nous passâmes la soirée du mercredi à repeindre les murs du salon d’un jaune criard et à déplacer tous les meubles. La qualité de l’ouvrage était médiocre, car ni elle ni moi n’étions douées pour les travaux de bricolage, mais le résultat était là : l’appartement avait complètement changé de visage.
Je ne pouvais pas encore en dire autant d’Erika, mais j’osais croire qu’avec le temps ça viendrait. La météo fut abominable toute la semaine sauf le jeudi. Nous en profitâmes pour sortir. Alors que nous nous offrions un verre à une des tables poisseuses du Shark, face au soleil couchant, elle me gratifia de ses conseils aigris de femme blessée.
— Les hommes sont tous des salauds, même ceux qui n’en ont pas l’air. Ce sont les pires. Ne te fais pas avoir, Ava. Ne sois pas aussi bête que moi.
Je pris ça comme un signe qu’elle allait un peu mieux et le vendredi, j’étais de retour dans ma chambre d’ado chez Kristina. Sans la présence d’Erika pour monopoliser mes pensées, l’ennui me rattrapa. Je passai la soirée du samedi soir à regarder de vieilles rediffusions de Desperate Housewives avec Kristina.
Je fus aussi surprise qu’heureuse de constater que, quoi que Jim ait pu me dire d’elle, j’éprouvais toujours autant de plaisir à passer du temps en sa compagnie. Quelles que fussent les raisons qui l’avaient poussée à agir comme elle l’avait fait, je ne parvenais pas à la juger. C’était plus fort que moi, je continuais de l’adorer.
Le dimanche, je frôlais néanmoins les limites de ma patience. Nous nous étions dit sept jours, mais je n’avais pas pensé à lui demander s’il rentrerait le dimanche soir ou le lundi matin. Je savais juste qu’il relèverait tous les récepteurs sur la route du retour, qu’il me les apporterait pour que je transfère les données sur un disque dur puis qu’il les remettrait aussitôt en place pour que personne ne remarque rien.
Dès 21 h, je déplaçai le fauteuil en osier face à la baie vitrée, je m’installai dedans et je commençai à scruter l’horizon. Je l’attendais avec bien plus d’impatience que de raison, j’en étais consciente. Ça m’était égal. À la nuit tombée, je finis par m’endormir recroquevillée dans le fauteuil.
Cette nuit-là, je fis le premier d’une longue liste de rêves délirants. J’étais toujours dans mon fauteuil à scruter l’horizon en quête de Jim, mais je n’étais plus dans la chambre. J’étais sur la plage, tout près de la mer. Soudain, je voyais Jim sortir de l’eau. Enfin… Disons plutôt, une version fantasmée de Jim. Il avait le teint hâlé, les cheveux soyeux et les abdominaux apparents. Il émergeait des vagues, au ralenti et secouait sa crinière de rêve. Il avançait vers le rivage avec une assurance déstabilisante. Il se plantait face à moi. Je me levais. Et là, il me basculait à la renverse et m’embrassait avec passion. Délirant, je vous l’avais dit. Tellement délirant que j’en ricanai dans mon sommeil et que les mouvements de mes épaules me réveillèrent.
Je sursautai en ouvrant les yeux. Jim se trouvait de l’autre côté de la baie vitrée. L’original, j’entends. Avec son corps de lâche et sa tête des mauvais jours. Je le regardais. Il me regardait. Je le regardais. J’avais l’impression qu’il savait. Je n’osais même pas bouger. Je continuais de le fixer comme une imbécile.
— Tu comptes l’ouvrir cette porte ou t’attends que je me biodégrade   ? grogna-t-il.
 
 
V
 
VOUS AVEZ DIT ÉTRANGE ?
 
 
1
 
14 mai 2018
J-204
 
 
Intense .
Je lui avais demandé comment c’était et tout ce qu’il m'avait donné à me mettre sous la dent, c’était un laconique   Intense .
À quoi ça rimait cette réponse   ? Ça voulait à la fois tout dire et ne rien dire. Intense physiquement   ? Mentalement   ? Émotionnellement   ? Quelques détails n’auraient pas été superflus. J’aurais voulu l’assaillir de questions, mais je l’avais senti pensif et fatigué, alors je n’avais pas insisté. Heureusement que les images et les données étaient plus parlantes que lui.
Les premières minutes de visionnage avaient été éprouvantes. C’était assez terrifiant pour moi d’observer ces formes blanches extraterrestres qui surgissaient sans prévenir sur l’écran noir, en apesanteur. Mais une fois le malaise dépassé, c’était fascinant. Jamais je n’aurais imaginé que ces eaux puissent être aussi peuplées.
Jim avait même croisé la route d’un dauphin. Un dauphin   ! Un dauphin à gorge plate, selon ses dires. Il était seul, ce qui était inhabituel pour un spécimen de son espèce. Jim disait que c’était quelque chose qui se produisait parfois, sans que l’on sache vraiment pourquoi. On appelait ces individus solitaires qui recherchaient inlassablement le contact avec l’homme des ambassadeurs. Celui-ci avait passé deux jours avec Jim avant de s’en détourner mystérieusement.
— Ça n’était pas comme s’il s’était lassé ou comme si quelque chose de plus intéressant l’avait attiré, m’avait expliqué Jim. C’était plutôt comme si quelque chose l’avait fait fuir, mais je ne suis pas parvenu à déterminer quoi. Je t’avoue que ça m’a vraiment perturbé. Ce n’est pas habituel. J’aurais dû sentir ce qui l’avait effrayé à ce point, soit à travers lui, soit par moi-même. Mais là, rien. C’était très bizarre.
— Tu crois que tes facultés se seraient altérées au cours de ton séjour   ?
— Je ne pense pas, je trouverais ça étrange. J’ai plutôt l’impression inverse en général. Je perçois toutes les émotions beaucoup plus distinctement quand je suis dans l’eau.
En effet, il aurait été surprenant que toutes ses autres facultés s’amplifient et que celle-ci se dégrade. Car les quelques tests que nous venions d’effectuer pour comparer ses capacités avant et après le séjour étaient sans équivoque. Je n’avais pas encore tous les éléments en main, bien sûr, mais nous savions déjà que sa force avait augmenté de 34 %, et sa vitesse de pointe de 22 %, ce qui était loin d’être négligeable.
Nous avions prévu de réaliser tous les tests capitaux le jour même de son retour, malgré la fatigue de Jim. Établir des constatations après sept jours en mer, ça n’était pas pareil que faire des constatations après sept jours en mer et trois jours sur terre… Il ne fallait pas trop traîner au risque que les effets s’atténuent et que les résultats soient faussés.
Nous avions profité de l’allongement des jours pour expérimenter jusque tard dans la soirée. Avant de rentrer au port, Jim avait insisté pour que je me mette à l’eau. Moi qui croyais naïvement qu’il aurait oublié cette histoire de nage à son retour, j’avais visiblement sous-estimé sa ténacité…
— Tu t’en sors très bien   ! m’encourageait-il.
Menteur   ! J’avais certes, fait quelques progrès. Je ne paniquais plus à l’excès lorsque j’étais dans l’eau, c’était déjà ça. Mais j’avais toujours l’air d’une otarie à l’agonie cherchant tant bien que mal à rejoindre son lopin de banquise.
Jim me soutenait pour m’empêcher de couler pendant que je remuais des bras et des jambes. Il me tenait avec suffisamment de fermeté pour que je me sente en sécurité, mais pas assez pour que j’aie l’impression de dépendre de ses bras. C’était comme se battre contre des moulins à vent : épuisant et inutile. Je m’accrochais malgré tout. Avant tout parce que je savais Jim plus têtu que moi. Et aussi parce qu’étrangement, une partie de moi ne voulait pas le décevoir. Alors je continuais de mouliner en espérant être un jour capable de maintenir la tête hors de l’eau sans son assistance.
— C’est bien, continue comme ça   ! me lança-t-il.
Sa voix me parut plus lointaine que d’habitude. Je jetai un coup d’œil à ma gauche où il était supposé se trouver. À peine avais-je compris qu’il n’y était pas que je coulai à pic en avalant une grosse goulée d’eau de mer. Je me sentis immédiatement happée vers la surface. Je n’eus même pas le temps d’avoir peur. Je m’accrochai à Jim comme à une bouée, au cas où il lui reprendrait l’idée débile de me lâcher.
— Ah   ! Tu étais à ça   ! s’enthousiasma-t-il.
— À ça de me noyer, tu veux dire, traître   ! rétorquai-je.
Il fit crisser son rire. Je fis couiner le mien.
Rapidement cependant, son sourire s’évanouit et il détourna le regard tout embarrassé. Il ne me fallut pas longtemps pour déterminer ce qui le gênait. Trop de proximité. J’étais bien trop près de son visage, même à mon goût.
Pourtant, je ne cherchai pas à m’éloigner. Je crois que le voir aussi troublé me flattait, d’une certaine manière. C’était une expérience inédite pour moi. Je n’avais jamais été le genre de femme qui intimidait les hommes. Alors, voir celui-là qui n’osait pas me regarder dans les yeux juste parce que ma bouche se trouvait à moins de trente centimètres de la sienne, c’était assez inattendu. Au fond, son malaise m’amusait. C’est mal, je sais.
L’idée de presser ma bouche sur la sienne me traversa l’esprit. Pas que j’eusse particulièrement envie de l’embrasser. J’avais juste envie de voir la tête qu’il ferait si je le faisais.
Je n’avais qu’à essayer. Qu’est-ce que je risquais   ? Au pire, il allait se dégager en grimaçant et s’essuyer la bouche d’un revers de la main dégoûté. Tout de suite après, je prendrais un air de chien battu, il se rendrait compte de son manque de délicatesse et de nous deux, ce serait lui le plus gêné. Il s’excuserait, le sujet deviendrait tabou et nous n’en reparlerions plus jamais. Affaire classée. C’était quand même tentant. Il suffisait de me pencher et le tour était joué.
J’hésitai s malgré tout. Qu’est-ce que je ferais s’il me rendait mon baiser   ? J’aurais l’air maligne   ! Après lui avoir mis le pied à l’étrier, je serais forcée de le repousser. Il risquait de m’en vouloir, et moi, je m’en voudrais encore plus. Cela dit, cette hypothèse restait très peu probable, et l’idée continuait de me démanger.
Je n’avais jamais embrassé personne. Enfin si, bien sûr. Je veux dire par là que je n’avais jamais pris l’initiative d’embrasser quelqu’un. C’était toujours les autres qui m’embrassaient et moi, je ne faisais que décider si je les laissais faire ou pas. Je voulais savoir ce que ça faisait de décider.
Allez, je le fais   ! me souviens-je avoir pensé. Je n’en eus pas l’occasion.
— Remonte sur le bateau, m’ordonna Jim.
Tout à coup, son malaise ne m’amusait plus du tout. Il me fixait d’un air absent. Quoiqu’en réalité, je n’étais pas certaine qu’il me regardait. Il regardait en direction de mon visage, mais il ne me regardait pas. Ses yeux étaient vides. Je reculai instinctivement sans le lâcher, de peur de couler. Je regrettais de l’avoir mis dans cet état.
— Désolée, je ne voulais pas…
— Remonte tout de suite   ! répéta-t-il.
Il me précipita du même coup vers l’échelle à laquelle je m’agrippai aussitôt en tremblant. Je le dévisageai, muette de stupéfaction. J’étais habituée à ce qu’il soit un peu rustre, mais jamais il ne s’était montré si brutal, aussi bien dans ses gestes que dans sa voix.
Je trouvais sa réaction disproportionnée. J’avais sans doute été un peu maladroite, mais tout de même. Avant que je n’aie le temps de comprendre ce qui m’arrivait, les larmes me montèrent aux yeux.
Voyant que je ne bougeais pas, il hurla de plus belle.
— Remonte sur le bateau, il y a quelque chose dans l’eau   !
Comme je ne montais pas assez vite, il me poussa aux fesses. Déséquilibrée, je fis un roulé-boulé dans le cockpit. En me relevant, je constatai avec angoisse qu’il ne me suivait pas. Je me penchai par-dessus le bastingage pour tenter de comprendre ce qui se passait.
— Va dans la cabine et n’en sors sous aucun prétexte   ! m’ordonna Jim dès qu’il me vit.
— Que se passe-t-il   ? m’inquiétai-je.
— Fais ce que je te dis   ! me lança-t-il avant de disparaître sous la surface.
 
 
2
 
15 mai 2018
J - 203
 
 
J’avais faim. J’avais froid. Et par-dessus tout, j’avais peur.
Le tintement des cordages sur le mât accompagnait le chant lugubre du vent. La nuit était tombée sur la petite embarcation et la houle avait pris de l’ampleur, creusant sur la mer des sillons plus profonds.
Enroulée dans un vieux sweat qui traînait dans un coin, je m’étais réfugiée sur le sol de la cabine, espérant y ressentir moins intensément les effets du roulis, en vain.
Le bateau tanguait puissamment de gauche à droite, ses hublots situés le plus bas sur sa coque s’enfonçant tour à tour dans les eaux noires. Quand cette vision devenait insupportable, je fermais les yeux et alors, c’était encore pire. J’avais la sensation que le navire n’en finissait plus de pencher et qu’il allait sombrer d’un instant à l’autre, m’entraînant avec lui dans les abysses, vers une mort lente et douloureuse.
Et s’il ne revenait jamais   ? Personne ne savait que j’étais là, seule dans le noir, à la merci de la mer. J’avais emprunté la voiture de Kristina, car c’était mon tour de me charger des provisions. Avec un peu de chance, elle remarquerait que je n’étais pas rentrée et elle s’inquiéterait.
C’était à espérer, mais peu probable, hélas. J’avais découché pendant quatre jours la semaine dernière. Mon absence ne l’alarmerait pas. Du moins, elle ne la tourmenterait pas au point de se lancer à ma recherche.
Il y avait bien une radio, mais je ne savais pas m’en servir. Le téléphone portable de Jim   ? Pas de réseau à cette distance de la côte. Impossible d’appeler des secours.
Que leur aurais-je dit de toute façon   ? Que je nageais tranquillement avec mon ami qui parlait aux poissons et qu’il m’avait abandonnée sur le bateau parce qu’il avait senti quelque chose   ? Je serais internée sur-le-champ et personne ne chercherait à venir en aide à Jim si je n’étais pas prise au sérieux.
Mon estomac se noua davantage. De l’aide… Et s’il avait besoin d’aide   ? Si seulement j’avais pu faire quelque chose. Je me sentais terriblement impuissante et le navire n’avait jamais aussi bien porté son nom : j’avais vraiment la sensation de me trouver sur une coquille de noix dérivant sur l’océan au gré des vents et des courants.
Un bruit à l’arrière du bateau attira mon attention. Je pensai d’abord à une bouée, mais je n’avais pas le souvenir d’en avoir vu lorsque j’étais dans l’eau. Il faut dire que j’avais l’esprit ailleurs… J’entendis distinctement quelque chose cogner contre la coque. Mon cœur rata un battement. Quelqu’un, ou quelque chose essayait de monter à bord.
C’était peut-être Jim. Non… Si ça avait été lui, il aurait déjà rejoint le cockpit. J’étais figée au milieu de la cabine, tétanisée, prise au piège entre la peur de trahir ma présence et l’envie de me cacher.
Et soudain, une pensée aussi évidente que terrifiante envahit mon esprit : si quelque chose tentait de grimper sur le bateau et que Jim n’était pas en train de l’en empêcher, ça signifiait sans doute qu’il n’était plus en état de le faire.
Mon instinct de survie prit aussitôt les commandes. Quoi que ce fût, ça devait rester dans l’eau. Je me levai, fébrile. J’agrippai fermement la rampe en chêne de la descente pour ne pas être déséquilibrée par le tangage de l’embarcation, et je rejoignis le cockpit.
Les embruns portés par le vent violent me fouettèrent le visage et troublèrent ma vision. Je repérai malgré tout une gaffe à proximité et m’en emparai. Je me dirigeai vers l’échelle, prête à repousser l’intrus. Je tentai en vain de refréner mes tremblements. Je resserrai mes doigts autour de la barre métallique.
Je comptai intérieurement jusqu’à trois. Puis, je brandis la gaffe bien haut et me penchai au-dessus de l’échelle en poussant un hurlement bestial visant à désarçonner mon adversaire.
Dans la pénombre, je ne distinguai qu’une silhouette blanche accrochée au dernier barreau de l’échelle, ballottée par les flots comme une vulgaire poupée de chiffon. Malgré la mauvaise visibilité, je le reconnus immédiatement.
— Jim   !
— Retourne à l’intérieur   ! m’ordonna-t-il, la voix chargée de douleur et d’angoisse.
J’étais terrifiée, mais il ne me vint pas à l’idée de lui obéir. Je balayai les alentours du regard, sondant l’obscurité à la recherche d’un danger potentiel. Mais mes yeux ne perçurent rien d’autre que les remous incessants des eaux noires et mouvantes.
Sans vraiment réfléchir à ce que je faisais, je laissai tomber la gaffe sur le pont et j’enjambai le rebord en m’agrippant de toutes mes forces aux barreaux métalliques de l’échelle.
— Qu’est-ce que tu fais   ? Je t’ai dit de retourner à l’intérieur   ! C’est trop dangereux   ! s’écria Jim.
Je l’ignorai et continuai de descendre. J’avais bien assez de mon instinct de survie qui me hurlait dans les oreilles pour prêter attention à ce qu’il me disait.
L’échelle oscillait au rythme de la houle, s’enfonçant profondément dans l’eau pour en ressortir brusquement la seconde suivante. Jim était toujours suspendu par un bras au dernier barreau. Je resserrai mes doigts autour de l’échelle glissante. Je lâchai une main et la tendis vers son bras immergé.
— Donne-moi ta main   !
— Je peux pas   ! me lança-t-il.
Il n’était pas temps de chercher à savoir pourquoi, je me penchai vers lui et passai mon bras sous son aisselle. L’eau froide s’infiltra dans la manche de mon sweat. Je l’attirai de toutes mes maigres forces vers moi. Je le sentis lui aussi tirer sur l’échelle et à nous deux, nous parvînmes à extraire son corps de l’eau. Nous nous écroulâmes lourdement sur le plancher du bateau.
Je compris instantanément ce qui l’empêchait d’utiliser son bras droit. Une longue lacération balafrait son flanc.
— Oh, mon Dieu   ! Tu es blessé   ! Mais qu’est-ce qui s’est passé   ? paniquai-je.
Épuisé, il resta couché sur le ventre, les yeux écarquillés et les pupilles dilatées.
— Jim   ! Réponds-moi   !
— Je sais pas, souffla-t-il en fixant le vide.
Soudain, un grincement lugubre résonna contre la coque du bateau et recouvrit les hurlements du vent. Je faillis crier, mais Jim plaqua sa main sur ma bouche. Un choc sourd retentit contre la coque, à l’avant. S’ensuivit un second, au milieu. Et enfin un troisième, à l’arrière, juste en dessous de nous.
Jim pointa du doigt quelque chose derrière moi et me fit un signe que je ne saisis pas sur-le-champ.
Anxieuse, je pivotai lentement sur moi-même, et en jetant un œil dans mon dos, je compris. Le moteur hydraulique. Je tournai doucement la petite clé dans le mécanisme, posai la main sur la manette plastifiée et m’assurai d’un regard vers Jim que c’était bien ce qu’il attendait de moi. Il hocha la tête. Mes doigts se crispèrent autour de la poignée et je l’abaissai franchement.
Le moteur vrombit. Non sans grimacer, Jim rampa vivement vers la barre et se rua sur un levier. Le navire bondit dans les vagues.
Je demeurai un moment à genoux sur le pont, en état de choc, les yeux braqués sur la mer. Jusqu’à ce qu’un gémissement plaintif me ramène sur le bateau.
Je me précipitai vers Jim. Livide, il s’accrochait à la barre comme il pouvait, mais je sentais qu’il peinait à tenir debout.
— Je m’en charge, dis-je en posant mes mains sur la barre, contente-toi de me dire ce que je dois faire.
Il ne broncha même pas, ce qui ajouta à mon inquiétude quant à son état. Il ne m’aurait jamais laissé les commandes en temps normal. Je ne savais déjà pas nager, alors naviguer   ! Il s’écroula sur la banquette près de moi, tremblant.
— Garde le cap jusqu’à ce que tu voies le port, je me chargerai des manœuvres une fois là-bas.
— Tu es blessé, on devrait plutôt filer vers le continent et t’emmener à l’hôpital   !
— Non, le continent est à deux heures d’ici, la visibilité est mauvaise et je ne suis pas en état de naviguer. Alors, s’il te plaît, fais-moi confiance et ramène-nous à terre. Tout ira bien, ne t’inquiète pas.
— Que je ne m’inquiète pas   ? Non, mais tu plaisantes   ! m’écriai-je, bien sûr que si, je m’inquiète   ! C’était quoi ça   ? Qu’est-ce qui s’est passé   ?
— Pas maintenant Ava, je t’en prie, souffla-t-il en fermant les yeux.
Je fixai l’horizon avec anxiété, accrochée à la barre d’un voilier qui filait à toute allure dans le noir en direction de la côte. Je reconnais volontiers que ça ne m’est pas arrivé souvent dans ma vie, mais cette nuit-là, je priai. Si nous avions croisé la route d’un navire, je n’aurais même pas été capable de l’éviter.
Je jetais des coups d’œil inquiets à Jim, recroquevillé sur la banquette. Je lui ordonnais d’ouvrir les yeux toutes les deux minutes et je lui demandai une bonne trentaine de fois à quelle distance de la côte il fallait ralentir. Tout en sachant pertinemment que j’ignorais comment réduire la vitesse.
S’il s’endormait ou s’il perdait connaissance, c’était foutu pour nous deux. Le navire se fracasserait sur la digue et des membres de la police scientifique devraient se charger de reconstituer le puzzle de nos corps.
— Je crois qu’on arrive, lançai-je d’une voix anxieuse.
À mon grand soulagement, Jim se leva péniblement et régula la vitesse du voilier. Il me guida jusqu’à l’entrée du port où il prit le relais. Je le regardai manœuvrer, chancelant et grimaçant, pour amarrer le bateau tant bien que mal. Je tentai de l’aider comme je le pus.
Rien que le fait d’avoir à enjamber l’eau pour passer du voilier à la terre ferme me donnait la nausée, mais je ne me voyais pas rester une seconde de plus à bord.
Je passai mon bras sous celui de Jim et le soutins jusqu’à la voiture. Je le poussai sur la banquette arrière, m’installai au volant et verrouillai les portières aussitôt, comme si le diable était à nos trousses. J’étais au courant qu’il y avait un médecin sur l’île, mais je ne savais pas où exactement.
— Il faut que tu m’indiques le chemin, dis-je.
Jim émit un râle plaintif en guise de réponse et parut perdre connaissance. Paniquée, je me penchai entre les sièges avant pour le secouer.
— Jim   ! Ne t’endors pas   !
Il ouvrit les yeux, mais je sentais qu’il ne mettrait pas longtemps à les clore de nouveau. Il fallait que j’appelle des secours, mais je n’avais toujours pas de téléphone portable et celui de Jim était resté sur le bateau. Pas question de retourner à bord.
— Ramène-moi à la maison, murmura Jim en grelottant.
Je ne voulais pas. Mais quelle autre option s’offrait à moi   ? Aucune.
Hormis sortir de la voiture et crier à l’aide en priant pour que quelqu’un m’entende. Je vivais ici depuis assez longtemps pour savoir que sur le port, j’aurais pu m’égosiller toute la nuit sans résultat. Et pendant ce temps-là, Jim aurait le temps de mourir dix fois.
Je décidai à contrecœur de prendre le taureau par les cornes. Je me rassis sur le siège conducteur et mis le contact.
— Fais chier   ! Putain de merde   ! pestai-je.
J’enchaînai les grossièretés tout le long du chemin. Ça n’aidait en rien, mais sur le moment, ça me soulageait. Je conduisais sur les routes étroites et sinueuses comme sur un circuit automobile. Je ne ralentis que très peu à l’orée de la forêt. Je me garai devant la maison en faisant crisser les pneus.
Je me précipitai hors du véhicule et aidai Jim à en sortir à son tour. Il était faible. Je passai son bras par-dessus mes épaules. Il s’appuya sur moi de tout son poids. Au moment où j’allais ouvrir le portail, il m’arrêta.
— Pas par-là, je ne veux pas que ma mère me voie, parvint-il à articuler.
Comme si c’était le moment de se préoccuper de ça   !
Je n’avais pas le temps de chercher à le convaincre. Nous nous dirigeâmes vers le côté de la maison pour la contourner. La descente était abrupte et la zone n’était pas débroussaillée. Je faillis laisser échapper Jim deux fois. Je le retins in extremis pour lui éviter d’atterrir dans un buisson épineux. Je proférai un ou deux jurons de plus dans la bataille. Peu à peu, les broussailles cédèrent la place aux rochers et nous atteignîmes tant bien que mal la baie vitrée de la chambre.
Jim s’effondra sur le lit en poussant un énième gémissement de douleur.
J’allumai la lumière et me pressai vers la salle de bain, espérant y trouver de quoi soigner sa blessure. Je ne dénichai rien de plus qu’un spray antiseptique, et quelques compresses. C’était mieux que rien.
Je retournai auprès de Jim qui n’avait pas bougé d’un centimètre. Il était allongé sur le ventre, blême. Son corps était agité de tremblements violents et son front perlait de sueur. Je dégageai son bras pour observer la plaie. Je fus soulagée de constater qu’elle n’était pas si profonde.
Elle était en revanche d’une netteté chirurgicale. Elle saignait peu et son pourtour commençait déjà à bleuir. Je repensai à la difficulté que j’avais eue à inciser sa peau, et je frémis en songeant à la puissance du coup qui avait dû lui être porté pour le blesser ainsi… Quel genre d’animal était capable d’infliger une telle blessure   ?
En me penchant, pour la nettoyer, je remarquai que l’entaille était recouverte d’une substance visqueuse translucide. Sous les gémissements répétés de Jim, je désinfectai la plaie méticuleusement et la recouvris d’un pansement de fortune à l’aide de quelques compresses et de ruban adhésif de bureau.
Ma tâche accomplie, je reculai et m’effondrai dans le fauteuil à côté du lit. Je fermai les yeux un instant, tentant de retracer le fil irréel des évènements. Je priai pour les rouvrir et m’apercevoir que tout cela n’était rien d’autre qu’un cauchemar.
Hélas, je les rouvris sur un Jim toujours recroquevillé sur le lit et agité de soubresauts. J’avais l’impression que ses tremblements diminuaient en intensité, mais que son souffle raccourcissait. Son visage était figé dans un masque de douleur. Je ne savais pas quoi faire pour le soulager.
Je me penchai vers lui et caressai délicatement sa joue. Il laissa échapper un soupir chevrotant. Je restai assise à son chevet pendant plusieurs heures, choquée, impuissante, et incapable de fermer l’œil.
 
*
 
 
J’ignore à quel moment la fatigue a vaincu l’angoisse. Toujours est-il que j’avais fini par m’endormir. Je redressai la tête et me passai une main sur la joue. Je jetai un regard inquiet vers Jim. Il était déjà réveillé. Ses tremblements semblaient s’être apaisés, mais il restait très pâle. Il m’adressa un sourire réconfortant.
— Salut.
— Comment tu te sens   ? demandai-je.
— J’ai connu mieux. J’ai connu pire aussi.
— Bon sang   ! Mais, qu’est-ce que ce qui s’est passé   ?
Son visage s’assombrit.
— Je l’ignore, lâcha-t-il après un instant de réflexion. On était dans l’eau, tout allait bien et d’un coup, je l’ai senti. D’habitude, les émotions m’arrivent progressivement et j’arrive sans les voir à deviner de quel animal elles émanent. Mais pas cette fois. Cette fois, c’était vraiment différent. C’était comme si je m’étais subitement mis à ressentir mes propres sentiments à travers un filtre, comme si je m’observais moi-même. Et puis, j’ai perçu comme une puissante vague de rage. J’ai cru qu’elle était dirigée vers toi. Je me trompais. J’ai tenté de suivre la créature à la trace, je voulais savoir ce que c’était, mais j’ai vraiment eu du mal. C’était comme si elle disparaissait et réapparaissait subitement dans la direction opposée. J’ai cru un moment l’avoir perdue, mais tout à coup, sans que je la sente venir, elle m’a sauté dans le dos. Je ne saurais même pas te dire ce qu’elle m’a fait, je sais juste que j’ai ressenti une vive douleur. Après ça, je m’attendais à ce qu’elle revienne à la charge d’un instant à l’autre, mais elle restait simplement à distance. Je pouvais discerner toute sa colère. Je n’osais pas remonter de peur qu’elle me suive et qu’elle s’en prenne à toi. Mais quand la douleur est devenue intenable, j’ai quand même pris le risque, soupira-t-il. Je ne comprends pas ce qui s’est passé. Je ne comprends pas du tout.
— Tu n’as aucune idée de ce qui a pu t’attaquer   ?
— Aucune. Je n’ai même pas réussi à l’apercevoir, c’est ça qui est dingue   ! Tout ce que je sais, c’est que ça fait quinze ans que je nage dans ces eaux, et que je n’avais jamais croisé quelque chose de semblable.
Il y eut un moment de silence puis il ajouta :
— Je te demande pardon.
Je le fixai d’un air interrogateur. Pourquoi me demandait-il pardon   ? Pardon d’avoir été victime d’un monstre marin   ?
— J’imagine à quel point tu as dû avoir peur, et je me rends compte à quel point c’était stupide de te laisser seule sur ce bateau. Je n’aurais jamais dû faire ça. J’aurais dû remonter avec toi et…
— Stop   ! le coupai-je. Arrête ça tout de suite, de grâce. Tu as fait ce que tu as pu sur le moment et tu m’as mise à l’abri. Tu n’as pas à t’en vouloir. Bon, je n’irai s pas jusqu’à prétendre que je n’ai pas eu la peur de ma vie, mais je m’en remettrai.
Je lui souris. Il me sourit en retour. Puis, il se redressa et s’assit au bord du lit.
— Qu’est-ce que tu fais   ? m’étonnai-je.
— Tu as vu l’heure   ? Je suis en retard pour le boulot.
— Tu ne vas quand même pas y aller   ?
— Bien sûr que si.
Je ne comprenais pas la raison de son empressement à reprendre son poste malgré son état.
— Tu dois consulter un médecin, Jim. Si je ne t’y ai pas emmené directement, c’est seulement parce que je ne sais pas où il se trouve sur l’île et que tu n’as pas su me le dire. Tu as eu beaucoup de chance, ça aurait pu mal tourner.
— Certes, mais ça n’a pas été le cas. Je regrette que tu aies eu à le faire, mais tu m’as sauvé la vie et je t’en serai redevable à jamais. Mais maintenant, regarde-moi   ! fit-il en ouvrant grands les bras. Frais comme un gardon   !
Ce faisant, il grimaça malgré lui et fut contraint de baisser les bras.
— Bref, je vais reprendre le travail comme prévu. Après une semaine sans moi, les pensionnaires doivent être au bord de la dépression.
Je comprenais mieux tout à coup.
— OK, mais promets-moi que tu iras voir le médecin après le travail.
— Je vais bien   !
— Promets-moi que tu iras voir un médecin après le travail, répétai-je.
— Bon, d’accord, abdiqua-t-il.
 
 
3
 
16 mai 2018
J - 202
 
 
— C’est vraiment étrange…
Ça faisait trois fois qu’il le disait, on avait compris.
— Vous dites que c’est arrivé en pleine mer   ? poursuivit le médecin en continuant d’examiner la plaie.
L’aspect de la blessure avait brusquement évolué. Ses contours qui avaient commencé par bleuir s’étaient mis à rougir, puis à enfler comme s’ils cloquaient. De loin, ça aurait pu ressembler à une brûlure à l’acide s’il n’y avait pas eu l’entaille en plein milieu.
Jim toussa et, même à distance, je distinguai les ondulations de sa peau lésée lorsqu’elle glissa sur ses côtes apparentes. Sa soudaine perte d’appétit avait rapidement affecté son physique déjà sec.
— Oui, en pleine mer, à l’ouest de l’archipel, il y a trois jours, lui réaffirma-t-il en tentant de masquer son agacement.
Trois jours ! Il m’avait fallu trois longs jours, pour le convaincre de consulter un médecin et je craignais de le voir fuir le cabinet à toutes jambes si le vieil homme prononçait le mot «   étrange   » ne serait-ce qu’une fois de plus.
Je ne me savais pas capable d’une telle opiniâtreté, mais il fallait croire que comme souvent dans la vie, nécessité faisait loi. Car j’avais dû user de toute ma persévérance pour contrer une à une chacune de ses objections.
Il avait d’abord refusé au prétexte que l’unique praticien de l’île le suivait depuis son enfance, et qu’il avait peur qu’il ne mette sa mère au courant en le voyant débarquer avec une blessure pareille.
J’avais donc suggéré de nous rendre sur le continent pour rencontrer un médecin à qui il n’avait jamais eu affaire, mais là encore Monsieur avait de solides arguments.
Le plus pertinent étant qu’il ne voulait pas susciter à nouveau la curiosité du corps médical, afin de se préserver de l’acharnement qu’il avait subi étant enfant. Toujours plus d’examens, plus de tests, plus d’analyses, mais jamais de remède à son mal, disait-il.
Toujours est-il que j’avais fini par avoir gain de cause, mais que la tension était palpable dans la salle d’examen du cabinet.
— Vraiment très étrange, répéta le docteur à mi-voix.
Jim soupira. Je le sentais au bord de l’implosion, mais le médecin n’y prêta pas attention, trop absorbé par son observation.
— Alors, avez-vous une idée de quel animal peut-être à l’origine de cette blessure   ? demandai-je pour l’inciter à développer.
Et surtout pour l’empêcher de répéter une énième fois à quel point tout cela était étrange.
— Eh bien, je dois avouer que je suis assez perplexe, admit-il. Je n’avais encore jamais vu ça. Votre mari présente tous les symptômes d’une sévère envenimation. Au vu de la localisation de la blessure et en l’absence de trace de morsure, la première hypothèse qui me viendrait serait celle d’une raie armée. Pourtant, plusieurs éléments vont clairement à l’encontre de cette théorie.
Devant mon air interrogateur, il enchaîna :
— Je vais vous expliquer. Voyez-vous, l’attaque chez cet animal est en général une mesure défensive. Elle s’enfouit dans le sable pour se cacher, vous marchez dessus et c’est l’accident. Or, vous m’assurez que l’incident a eu lieu en pleine mer, alors que vous nagiez en surface. C’est la première chose qui m’interpelle. La deuxième, c’est que la raie attaque en effectuant un mouvement de fouet avec sa queue, lors duquel l’aiguillon situé à l’extrémité vient se planter dans sa victime, souvent au niveau des membres inférieurs. Cela donne une blessure très caractéristique, profonde, de forme ronde et peu étendue, facilement identifiable. Ce qui ne correspond pas du tout à ce que nous avons là.
— C’est très étrange, laissai-je échapper, ce qui me valut d’être fusillée du regard par Jim.
Je m’excusai d’un discret haussement d’épaules.
J’étais tellement intriguée par les explications du médecin que je ne relevai même pas le fait qu’il nous ait pris pour un couple.
— Et, est-ce qu’on ne pourrait pas imaginer que la raie, si c’est bien d’une raie qu’il s’agit, ait pu rater son coup ? Et que le dard au lieu de se planter dans sa cible l’ait seulement entaillée   ? suggérai-je.
— Je vois ce que vous voulez dire, mais non. L’aiguillon d’une raie n’est pas assez tranchant pour provoquer une blessure aussi nette. De plus, il est pourvu de denticules recourbés sur le dessus qui s’accrochent dans la chair lorsqu’il y pénètre et la déchire lorsqu’il s’en extrait. C’est sur eux que se trouve le venin. Votre mari ayant visiblement était intoxiqué par celui-ci, ces denticules devraient avoir laissé sur sa peau des traces qui sont totalement absentes ici. Si vous le permettez, j’aimerais vraiment conserver une photo de votre blessure afin de recueillir l’avis d’un de mes confrères, demanda-t-il à Jim.
— Faites comme bon vous semble, répondit froidement ce dernier.
Il descendit de la table d’auscultation et remis son t-shirt.
— Bien, je crois qu’on a fait le tour. On est d’accord pour dire que je suis en train de guérir, alors on peut peut-être y aller maintenant, ajouta-t-il.
J’étais gênée par son impolitesse, même si je savais qu’elle était surtout due au stress de se voir étudié comme une bête curieuse. Par chance, le médecin ne s’en offusqua pas.
— Pas si vite, l’interrompit-il. En fait, il y a autre chose qui m’intrigue. Avez-vous été diagnostiqué thrombocytémique   ?
— Diagnostiqué quoi   ? rétorqua Jim, surpris.
— Je prends ça pour un non. La thrombocytémie est une maladie qui se caractérise, entre autres, par un nombre anormalement élevé de plaquettes dans le sang.
— Pas que je sache, répondit Jim.
J’avoue que je l’étais aussi. J’avais décortiqué son dossier médical pendant des semaines et le médecin venait de mettre le doigt sur un des rares termes que je n’y avais jamais croisé.
— Je pense qu’il est urgent de faire des analyses, je ne serais pas surpris si vous étiez porteur de la maladie. Car, en dehors du fait que je n’ai jamais vu ce genre de lésion causée par un animal marin, ce qui m’interpelle, c’est l’évolution de votre blessure en elle-même. Si je ne peux pas déterminer quelle créature en est à l’origine, ce que je peux affirmer en revanche, c’est que le venin par lequel vous avez été intoxiqué est puissant. Une crinotoxine, sans aucun doute. Dans ce type de cas, quand on n’intervient pas suffisamment rapidement, il est courant de voir les tissus lésés se dégrader jusqu’à… disparaître, ne laissant plus sur la zone touchée que les os et les tendons apparents. C’est ce qu’on appelle une perte de substance. Or, chez vous, c’est comme si votre corps contrait cette perte de substance sans aide extérieure, par une production accrue et très rapide de tissu neuf. C’est très inhabituel.
— C’est plutôt une bonne nouvelle, non   ? Tu entends ça, Jim   ? lui lançai-je avec un coup de coude, espérant naïvement faire apparaître une expression un tant soit peu positive sur son visage.
— Pas tant que ça en fait, me contredit le médecin. D’où l’urgence d’une analyse de sang. Car si dans ce cas précis, c’est un avantage, ça peut aussi être dangereux. Si comme je le pense vous êtes atteint, il va falloir suivre un traitement pour réguler cet excès. Sans quoi, des caillots peuvent se former et il peut y avoir de graves complications, telles qu’un AVC ou une évolution en leucémie à long terme.
Nous restâmes tous deux sans voix, abasourdis par cette annonce.
— Mais tout ceci reste à vérifier bien entendu. En attendant, je vais vous prescrire des antibiotiques et des antidouleurs, et dans quelque temps, ce vilain bobo ne sera plus qu’un mauvais souvenir   ! conclut l’homme.  
 
*
 
— J’irai pas, je t’ai dit. Pas la peine d’insister, tu perds ton temps, réitéra Jim.
— Mais pourquoi   ? Tu as entendu ce qu’il a dit, non   ? Je ne comprends pas. Tu as juste un test à passer, ce n’est quand même pas le Pérou   ! Comme ça, si son diagnostic est exact, tu auras un traitement et ça t’évitera de vivre avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête   !
— J’ai. Dit. Non, articula-t-il.
— Si, tu iras   !
— Qui va m’y obliger   ? Toi   ?
— Je t’y traînerai de force s’il le faut !
— J’aimerais bien voir ça, avec tes petits bras, se moqua-t-il.
— Ne me sous-estime pas, répliquai-je.
Il sourit pour la première fois de la journée. Accoudé au bastingage, il garda les yeux rivés sur la traînée de remous engendrée par les puissants moteurs du ferry. Je ne me sentais pas prête à remonter sur le voilier et je n’avais pas eu à plaider ma cause longtemps pour le convaincre de prendre la navette comme des touristes. Je me sentais bien plus en sécurité sur le mastodonte que sur la coquille.
— Tu ne comprends pas, souffla-t-il, c’est comme ça que ça commence, je connais la chanson. Ils vont me faire venir pour passer un test, constater qu’il y a quelque chose d’anormal, me faire revenir pour d’autres analyses et tests en tous genres, et ainsi de suite… J’ai pas envie de retomber dans l’engrenage.
— Personne ne t’y oblige   ! Personne n’a le pouvoir de t’imposer des examens dont tu ne veux pas et apparemment tu l’as bien compris, ironisai-je. Ce n’est pas parce que tu passes celui-ci que tu seras forcé d’en passer d’autres si tu ne le souhaites pas, c’est ton droit. Mais refuser de passer un examen qui peut te sauver la vie par simple peur qu’on veuille t’en faire subir d’autres, c’est une ineptie   !
— Oh, une ineptie   ? répéta-t-il d’une voix guindée.
Il se moquait toujours de moi quand j’utilisais un vocabulaire trop soutenu à son goût.
— Oui, une ineptie   ! confirmai-je.
Il secoua la tête.
— Bon, ça va, t’as gagné, soupira-t-il. Je vais y réfléchir.
— Amen   ! m’exclamai-je.
Le vent souffla dans mes cheveux et quelques mèches rebelles vinrent lui chatouiller les joues sans qu’il cherche à s’en écarter. Le silence autrefois si familier me devint vite insupportable, alors je me mis en quête de quelque chose d’intéressant à dire.
Il me facilita la tâche en prenant la parole avant moi.
— Et maintenant   ?
— Et maintenant, quoi   ?
— On fait quoi pour… l’étrange cas Jim Murphy   ? dit-il avec un haussement de sourcils exagéré. Je t’avouerai qu’en ce qui me concerne, la dernière expérience m’a un peu refroidi. Je pense que je vais attendre quelque temps avant de remettre les pieds en mer. Je me disais qu’on pourrait peut-être se contenter de ce qu’on a pour le moment et passer à la prochaine étape.
— Je suis d’accord. Je crois qu’avec les informations dont on dispose, on peut déjà commencer à chercher des cas similaires, si tant est qu’ils existent.
— Tu crois qu’on va trouver   ? Quelqu’un d’autre comme moi   ? demanda-t-il, la voix empreinte d’une certaine inquiétude.
— Je l’ignore. Mais tu es bien là, toi. Si on me l’avait dit il y a quelques semaines, je ne l’aurais jamais cru, alors qui sait   ? Je pense qu’on devrait organiser nos recherches aptitude par aptitude, on aurait plus de chance s de trouver des similitudes. Qu’est-ce que tu en dis   ?
— Je te fais confiance. Si tu penses que c’est comme ça qu’on doit procéder, je te suis. Je crois que le plus pratique serait de travailler dans la bibliothèque de l’institut.
— Tu as raison, mais si on ne doit travailler que sur l’heure du déjeuner et pendant les pauses, on n’avancera jamais.
— On n’a pas besoin de faire ça pendant les heures de boulot. On peut faire ça le soir quand il n’y a plus personne.
— Qu’est-ce que tu fais du système de sécurité   ?
— Il faut bien qu’il y ait quelques avantages à diriger l’équipe de soigneurs. Des avantages comme le code de l’alarme, par exemple.
— Tu as le code de l’alarme   ?
— Bien sûr. Comment tu crois que je suis rentré le soir où… enfin, tu sais. Je suis responsable, s’il y a un souci avec un des animaux, je dois pouvoir intervenir à tout moment. En fait, le référent de chaque équipe les a. Donc Erika, Stella et moi.
— Même Stella   ?
— Oui, pour les cas où il y a une animation plus importante que la normale à mettre en place, comme pour le week-end prochain. Ni Erika ni moi n’allons nous lever à 5 h du matin pour lui ouvrir. Ce que je propose, c’est de ne pas trop se faire remarquer la journée, de quitter l’institut à l’heure comme si de rien n’était, et d’y retourner après ta séance de nage quand tout le monde est parti.
— Ma séance de nage   ? Ce n’est pas toi qui parlais de rester à terre quelque temps   ?
— J’ai dit que j’allais éviter la mer, pas la piscine ou le lac. Ce qui s’est passé m’a conforté dans l’idée que tu devais impérativement savoir nager. Je n’ose même pas imaginer ce qui aurait pu arriver si tu étais tombée à l’eau ce soir-là. Je ne me le serais jamais pardonné.
— N’en parlons plus, c’est passé.
— Espérons-le, murmura-t-il.  
 
 
VI
 
L’HOMME QUI MURMURAIT À L’OREILLE DES BALEINES
 
 
1
 
17 mai 2018
J - 201
 
 
— Désolé de te le dire, mais là je crois que tu deviens complètement parano, soupira Jim en s’installant sur une des chaises du bureau.
— Parano   ? Moi   ? m’offusquai-je. Alors, écoute ça : l’autre jour, je trouvais que mon café avait un drôle de goût et j’ai eu mal au ventre toute la journée. Qui est-ce qui s’est fait couler un café à la machine juste avant moi   ?
— Laisse-moi réfléchir. Au hasard, je dirais… Stanislas   ? lança-t-il d’un air moqueur.
— Exactement   ! Tu peux dire ce que tu veux, mais moi j’ai du mal à croire que ce soit une coïncidence. Il se doute de quelque chose, c’est sûr   !
— Oh, seigneur, Ava   ! Tu veux bien te calmer, lâcha-t-il exaspéré, c’est de Stan qu’on parle   ! C’est un crétin   ! Je ne serais même pas surpris qu’il croie encore au père Noël   ! Je suis sûr qu’il ne se doute de rien, et quand bien même il se douterait de quelque chose, qu’est-ce que tu veux qu’il fasse   ? Qu’il aille raconter que je lui ai collé la décharge du siècle avant de l’enfermer dans la salle des terrariums   ? Qui le croirait   ? Je t’assure que tu n’as aucun souci à te faire.
— Mouais, grommelai-je, n’empêche que si tu avais dit plus tôt que tu avais le code de l’alarme, ça nous aurait évité de nous introduire en pleine journée et d’avoir à électrifier ce pauvre garçon   ! Et moi, je pourrais boire mon café l’esprit tranquille, sans avoir peur de m’empoisonner.
J’allumai l’ordinateur préhistorique qui trônait sur mon bureau depuis que l’autre avait dû être envoyé en réparation. Le surmenage quotidien que je lui imposais n’y était sûrement pas pour rien.
— C’est vrai qu’une balise paramétrée sur le poste de contrôle de l’institut en dehors des horaires d’ouverture, ça par contre, ça n’aurait pas du tout éveillé les soupçons… Enfin, je commence à te connaître et je sens que tu ne me lâcheras pas avant d’avoir le dernier mot, alors tu sais quoi   ? Comme je t’aime bien, je te l’offre   ! Tu as raison et j’ai tort. C’est cadeau   ! Est-ce qu’on peut s’y mettre maintenant   ? dit-il en remontant ses lunettes.
Surprise et honteuse de m’apercevoir que j’éprouvais effectivement une certaine satisfaction à avoir le dernier mot, je la dissimulai en fronçant exagérément les sourcils.
Je quittai le bureau et me dirigeai vers le fond de la bibliothèque pour mettre en marche le poste CESSDA, bien plus récent et performant que l’autre.
— Pourquoi tu allumes un deuxième ordinateur   ? demanda Jim en passant sa tête par la porte.
— C’est celui du CESSDA. Je pense qu’avec l’ami Google et tout ce qu’on a à disposition ici, ça devrait largement suffire à trouver ce qu’on cherche, mais ça ne coûte rien de faire quelques recherches avec Europeana, on ne sait jamais.
— Oh, oui, le CESSDA… Cool, je l’utilise tout le temps , super idée   !
Tout ça m’était tellement familier que j’avais failli oublier que c’était nouveau pour lui.
— Tu ne sais pas ce que c’est, hein   ?
— Aucune idée, avoua-t-il avec un sourire gêné.
— C’est normal. Pour faire simple, disons que le CESSDA est une sorte d’accord mettant en réseau les archives de différents pays d’Europe dans certains domaines de recherche, les sciences sociales, principalement. Et Europeana, c’est le portail qui permet de faire une recherche dans cette gigantesque banque de données.
— Je pense avoir saisi. Mais je crois que je vais te laisser gérer cette partie-là.
— Ne t’inquiète pas, je m’en charge, le rassurai-je en lui assénant une petite tape sur l’épaule.
— Alors c’est quoi le plan   ? demanda-t-il. Comment on s’organise   ? Enfin, par quoi on commence   ? Je veux dire, je n’ai jamais vraiment fait ça, donc je sais pas trop. On fait quoi quand on entame des recherches de ce genre   ? On tape homme aux yeux bizarres qui respire sous l’eau et ressent les émotions des poissons   dans la barre de recherche   ?
— Pas de panique, je t’explique. Tu n’es pas si loin du compte finalement, m’amusai-je. Ton cas est si particulier qu’il va falloir qu’on s’adapte si on veut espérer trouver quelqu’un comme toi. On va procéder aptitude par aptitude, pour être sûr de ne passer à côté de rien. On va commencer par rechercher des personnes ayant une aptitude en commun avec toi, ce qui ne va déjà pas être une mince affaire, et ensuite on étudiera au cas par cas, pour voir quels sont tes autres points communs avec ces personnes, tu me suis   ?
— À peu près.
— Par exemple, on sait que tu as une hypertrophie de la rate. Donc, on va rechercher d’autres personnes ayant une hypertrophie de la rate. Parmi ces personnes, on va regarder s’il y en a qui nagent plus vite que la moyenne, qui pratiquent l’apnée à haut niveau, ou qui font des trucs bizarres avec leurs yeux, etc. Et ça, pour chacune de tes capacités, tu saisis l’idée   ?
— Je vois, mais… ça va nous prendre des mois   !
— Mais non   ! Seulement quelques jours si on est organisé et efficace. Je suis sûre que dès demain on aura trouvé quelques pistes intéressantes   !

 
2
 
31 mai 2018
J - 187
 
 
— J’abandonne   ! m’exclamai-je en m’enfonçant dans mon siège.
— Quoi   ? sursauta Jim qui commençait à s’assoupir sur le bureau. Pourquoi   ? Je croyais qu’on avait enfin une piste sérieuse   !
— Non, c’était encore un charlatan, regarde, dis-je.
Je fis glisser l’article dénonçant le faux empathe jusqu’à lui.
— Oh, merde… Et les mômes, là, ceux qui ont les yeux comme moi   ? On devrait approfondir de ce côté-là, non   ?
— Les Moken tu veux dire, j’avoue que c’est assez troublant et j’ai vraiment eu envie d’y croire moi aussi, mais il faut se rendre à l’évidence, en y regardant de plus près, ça ne tient pas.
— Pourquoi   ? On parle de gamins dont la pupille subit la même transformation que la mienne quand ils plongent pour chasser en apnée   ! En plus, ils vivent en Asie du Sud-est et je te rappelle que j’ai été retrouvé en Nouvelle-Zélande, c’est pas si loin. J’ai tout à fait pu dériver et comme la tribu vit de manière archaïque, ils n’ont pas pu me retrouver.
— Je sais que ça a l’air tentant, mais en fait, leurs pupilles subissent une transformation inverse : les tiennes se dilatent, les leurs se rétractent. De plus, cette particularité disparaît à l’âge adulte et on sait qu’elle est due au fait de passer beaucoup de temps dans l’eau. Et jusqu’à l’âge de quatorze ans, toi, tu n’y as pas mis les pieds.
Jim soupira. Je partageais sa déception, moi aussi je voulais y croire. Cependant, la fatigue s’accumulant me donnait surtout envie de baisser les bras.
Des nuits que nous épluchions des centaines de documents en tous genres à la recherche du moindre indice, mais chaque fois ça se terminait par une déception.
La seule chose que notre enquête nous avait apprise jusqu’à maintenant, c’était que ce monde était peuplé d’escrocs. Et ça, ça n’était pas vraiment une découverte…
En désespoir de cause, j’avais tenté de contacter les conservateurs des archives de pays non membres du CESSDA, au prétexte d’un livre sur les origines aquatiques de l’Homme. Mais ça n’avait rien donné.
— Et toi   ? Tu as quelque chose sur l’animal qui t’a attaqué   ? demandai-je.
— Toujours rien, répondit-il en secouant la tête. La seule attaque par un animal inconnu que j’ai pu trouver, c’est celle d’un ado australien par des puces carnivores microscopiques. Rien à voir avec ce qui s’en est pris à moi.
Nous étions aussi désemparés l’un que l’autre par l’inefficacité de nos efforts.
— Alors on fait quoi, on laisse tomber   ? hésita Jim.
Je sentais qu’il appréhendait ma réponse.
Une partie de moi aurait voulu tout arrêter, fatiguée que ces recherches infructueuses obnubilent toutes mes pensées et tout notre temps pour si peu de résultats.
Pourtant, une petite voix me criait que la réponse était là quelque part, peut-être juste sous mon nez, et que je ne pourrais plus jamais le regarder dans les yeux si j’abandonnais avant d’avoir retourné toutes les pierres.
— Non, bien sûr que non. Pas après tous les efforts qu’on a déployés pour en arriver là. Mais je pense qu’un peu de repos ne serait pas de trop, et peut-être que quand on s’y remettra, certaines choses que la fatigue dissimule nous sauteront aux yeux. Qu’est-ce que tu en dis   ?
— Je valide   ! J’ai besoin de faire une vraie nuit, dans un vrai lit, gémit-il en s’étirant.
Nous entamions nos recherches tous les soirs aux alentours de 21 h et il n’était pas rare qu’elles s’éternisent jusqu’au petit matin. Une nuit, nous avions même manqué de nous faire surprendre par le personnel de nettoyage qui œuvrait avant l’ouverture de l’institut.
— Ne m’en parle pas   ! me lamentai-je à mon tour.
— Et puis, c’est pas tout, ajouta-t-il gêné. Je savais pas trop comment aborder le sujet…
— Quel sujet   ?
Il retroussa sa manche avec précaution, et dévoila une large plaque d’urticaire rouge vif sur son avant-bras.
— Il va falloir que je retourne à l’eau.
— Oh la vache   ! m’exclamai-je en saisissant son bras. C’est vraiment impressionnant   ! Mais je ne comprends pas, tu t’es baigné l’autre jour au lac   ?
— Oui, je sais, mais ce qui m’empêche de retomber malade  , c’est pas de me baigner dans l’eau, c’est de me baigner dans l’eau de mer. En tout cas, pour l’instant, c’est juste très désagréable, mais je voudrais régler le problème avant que ça ne redevienne douloureux.
— Je comprends. Tu peux toujours squatter les bassins de l’aquarium pendant la nuit, suggérai-je.
Il inclina légèrement la tête et m’observa par-dessus la monture de ses lunettes.
— Quoi   ? fis-je d’un air innocent.
— Je ne pourrai pas fuir la mer éternellement.
— Peut-être pas éternellement, mais encore quelque temps. Disons, je ne sais pas… les dix prochaines années   ?
En réalité, je n’avais pas attendu qu’il exhibe son urticaire pour me rendre compte qu’il avait besoin de retourner à l’eau. Ses yeux étaient aussi rouges que si quelqu’un lui avait jeté un verre d’alcool à la figure et il n’arrêtait pas de tousser. Mais à mes yeux, tousser et se gratter, c’était tout de même mieux que d’être mort   ! Je n’avais aucune envie de le voir retourner en mer après ce qui s’était passé.
— Ça se passera bien. Je vais me contenter de longer un peu la côte en restant sur mes gardes, tenta-t-il de me rassurer.
Je ne le crus pas une seule seconde, mais je décidai de rentrer dans son jeu.
— OK, alors je t’accompagne. Tu avais raison quand tu me disais que nager en mer, ça n’avait rien à voir avec nager dans une piscine et je crois que ça me manque, mentis-je.
— Hors de question, objecta-t-il sur-le-champ.
— Ha   ! Je le savais   ! Je croyais qu’il n’y avait pas de danger   ? Je te connais, Jim   ! Je suis sûre que tu as l’intention de chercher la créature qui t’a fait ça, avoue   ! m’écriai-je.
— Oui, bon, ça va   ! Je ne voulais pas que tu t’inquiètes   !
— Tu cherches à mourir   ? Explique-moi parce que j’ai du mal à comprendre.
— Il faut que je la trouve, c’est tout. Il faut que je sache   !
— Mais, pourquoi   ? m’énervai-je.
— Parce que si je reste sans rien faire et qu’elle s’en prend à quelqu’un d’autre je ne me le pardonnerais jamais   ! On ne sait pas si cette… chose… s’en est prise à moi parce que c’était moi, ou si c’est juste parce que j’étais au mauvais endroit, au mauvais moment. Tu sais aussi bien que moi que si ça avait été quelqu’un d’autre, elle ne lui aurait laissé aucune chance.
— Bon, OK. Mais je maintiens : je viens.
Je savais qu’il voulait me tenir loin de l’eau à tout prix. C’était à peine s’il me laissait poser un pied sur La Coquille depuis l’incident. J’espérais le dissuader de mettre son plan à exécution en le suivant à la trace.
— J’ai dit non, c’est trop dangereux.
Il était coriace.
— Je t’attendrai sur la plage alors. Tu as dit que tu longerais la côte, si je ne te vois pas revenir en temps et en heure, j’appelle des secours.
— Non   !
— OK, comme tu voudras, fis-je mine d’abdiquer. Je resterai à la maison. Je vais passer la soirée avec ta mère. J’en profiterai pour lui dire que tu es retombé malade.
En froid ou pas, si Kristina était au courant qu’il montrait des signes de ce qui était à ses yeux une grave maladie orpheline, il ne pourrait rien faire pour l’arrêter. Ses bouderies et ses protestations ne lui seraient d’aucun secours. J’imaginais déjà sa mère en train de planter sa tente sur le port pour le garder à l’œil et j’étais certaine qu’il en faisait autant.
— Tu n’oserais jamais…
— Vraiment   ? En es-tu sûr   ? Ça pourrait m’échapper dans la conversation.
 
*
 
 
— Tu ne crois pas que tu en fais un peu trop   ? dis-je en le regardant tracer une ligne sur le sable à plusieurs mètres des vagues.
— Je t’interdis de franchir cette ligne, c’est bien compris   ?
— Oui, ça fait trois fois que tu le dis, j’avais compris la première fois, râlai-je.
— Je ne rigole pas, Ava, c’est sérieux. On n’a aucune preuve que cette créature n’est pas capable de sortir de l’eau. Au moindre mouvement suspect, tu fonces à la voiture, c’est clair   ?
— Oui chef   ! Par contre, on est d’accord : une heure maximum. Si je ne te vois pas revenir, j’appelle au secours.
— Je vais essayer, répondit-il.
— Non, tu vas faire mieux que ça   !
— C’est pas si évident   ! La perception du temps n’est pas la même quand je suis sous l’eau.
— Eh bien, regarde ta montre   ! dis-je en lui soulevant le poignet. Parce que je te préviens qu’au bout d’une heure et cinq minutes, je ne réponds plus de rien.
Il me dévisagea. Je m’attendais à ce qu’il réplique quelque chose. Il n’en fit rien.
— Bon, j’y vais, déclara-t-il simplement.
Je le regardai s’enfoncer dans les eaux noires jusqu’à la taille, la clarté lunaire donnant à sa peau une pâleur nacrée. Il se tourna une dernière fois vers moi et m’adressa un sourire rassurant. Je gravai dans ma mémoire le souvenir de ses traits, juste au cas où.
Et la mer l’avala.

 
 
3
 
1 er juin 2018
J - 186
 
 
J’étais plus en forme que jamais ce matin-là.
J’avais fait ma première nuit complète depuis deux semaines, et Jim était rentré sain et sauf après seulement quarante-cinq minutes de promenade en mer sans la moindre trace de créature hostile. À peine avais-je ouvert la porte de la bibliothèque que la sonnerie du téléphone du bureau retentit. Je me précipitai pour décrocher.
— Bonjour, je cherche à joindre Ava Krasniqi, annonça une voix féminine à l’accent prononcé.
— C’est moi-même, répondis-je.
— Antje Cantzlaar de l’Institut des Archives de Hollande, je me permets de vous recontacter au sujet de notre échange. Je vous ai faxé il y a une semaine un article susceptible de correspondre à vos recherches, et je n’ai pas eu de nouvelles de votre part à propos des documents que je vous avais réclamés en retour.
— Je vous demande pardon   ?
— Je vous ai joint une liste avec l’article, insista mon interlocutrice.
— Je m’excuse, mais je n’ai reçu aucun fax.
— Je ne comprends pas, pourtant la jeune femme que j’ai eue au téléphone m’a affirmé qu’elle vous le transmettrait.
— Auriez-vous la gentillesse de me le renvoyer   ?
— Bien sûr, je vous le faxe sur-le-champ. C’est tout ce que j’ai pu trouver, j’espère que cela vous sera utile   !
— Merci infiniment, Antje   ! Je jette un œil à votre liste dès que je l’ai dans les mains et je reviens vers vous   !
— Merci, à bientôt.
— À bientôt.
J’attendis ce fax avec autant d’impatience que mes cadeaux de Noël l’année de mes cinq ans   !
Mon cœur bondit lorsque la machine se mit en route. Je me contorsionnai pour tenter d’apercevoir la page avant la fin de son impression. C’était une coupure de presse sur laquelle la documentaliste hollandaise avait cerclé de rouge un petit encart de la rubrique insolite .
Je m’empressai de recopier le texte dans le traducteur automatique afin d’en découvrir la signification. La simple lecture du titre m’incita à m’asseoir avant de poursuivre.
 
  EDAM : L’HOMME QUI MURMURAIT À L’OREILLE DES BALEINES  
 
Peter Van Cranenburgh, un Hollandais de 39 ans a déclaré être capable de communiquer avec les baleines et pouvoir le prouver   ! L’homme prétend être un descendant de la légendaire sirène d’Edam dont la statue trône encore à l’entrée de la ville d’Haarlem. Bien décidé à prouver la véracité de ses dires, l’homme a convié la presse à une démonstration en pleine nature le 20 mai à 10 heures (heure locale). Nous serons au rendez-vous Peter   !  
 
Je n’en croyais pas mes yeux, mais je gardais quelques réserves. L’article datait de 2009 ce qui signifiait que la démonstration devait avoir eu lieu et si l’homme avait prouvé ses dires, on en aurait déjà entendu parler dans le monde entier…
Je consacrai néanmoins la matinée à rechercher des informations sur ce prétendu Whale Whisperer , et au moment où Jim franchit la porte du bureau, j’étais au bord de l’implosion.
— Tu as du nouveau   ? lui demandai-je en sachant pertinemment ce qu’il allait me répondre.
— Non, mais vu ta tête, je suppose que ça n’est pas ton cas. Je me trompe   ?
— Non   ! m’exclamai-je survoltée. Assieds-toi, tu ne vas pas le croire   !
Il s’assit face à moi et je fis glisser l’article devant lui. Je ne le quittai pas des yeux pendant qu’il le lisait.
— Mouai, encore un nouvel escroc ou un désaxé, j’imagine, déclara-t-il une fois l’article lu.
— C’est ce que je me suis dit, mais j’ai quand même tenu à vérifier, par acquit de conscience. Et figure-toi que je n’ai trouvé aucune trace de cette fameuse démonstration.
— Il s’est ravisé   ?
— Aucune idée. Tout ce que je peux te dire, c’est que cet article est paru le 15 mai 2009 et que c’est la dernière trace de Peter Van Cranenburgh. Passé e cette date, c’est comme s’il avait soudainement disparu de la surface de la Terre. J’ai demandé à la documentaliste qui m’a transmis l’article de me faire parvenir les numéros de ce journal de fin mai 2009 et là, surprise   ! Celui du 18 mai a disparu   ! Aussi intriguée que moi, elle a accepté de faire une recherche élargie au niveau national et devine quoi   ? Plus aucune trace d’un quelconque Peter Van Cranenburgh après mai 2009 . Pas d’acte de décès, pas de déclaration de disparition, rien. Le type déclare publiquement pouvoir communiquer avec un animal marin et il s’évanouit dans la nature. Tu te rends compte   ?
— Ça ne peut pas être un hasard. Cela dit, s’il a disparu sans laisser de traces, ça a beau être troublant, ça ne nous avance pas beaucoup.
— Sauf   ! m’exclamai-je triomphante. Qu’il était marié. À une certaine Bettina Van Cranenburgh qui, selon les informations qu’on a trouvées, vit toujours à Edam.
— Génial   ! On fait quoi ? On l’appelle   ? On lui dit quoi   ? Attends, ne me dis pas qu’il y a encore un truc   ! ajouta-t-il devant ma mine euphorique.
— En fait, je n’ai pas pu résister et je l’ai déjà appelée.
— Et alors   ? Qu’est-ce qu’elle t’a dit   ? s’impatienta Jim.
— À la seconde où j’ai prononcé le nom de son mari, elle a raccroché et je n’ai plus réussi à la joindre.
— C’est énorme… Elle cache quelque chose, c’est sûr   !
— Ou quelqu’un.
— Il n’y a pas trente-six façons d’en avoir le cœur net. Tu penses à ce que je pense   ?
— J’en ai bien peur, répondis-je.
— Les Pays-Bas, c’est quoi, trois heures d’avion   ?
— Dans ces eaux-là, j’imagine. C’est jouable en un week-end.
— Dans ce cas, tu peux faire tes valises. Edam, nous voilà   ! s’exclama-t-il les bras levés.
 
 
4
 
2 juin 2018
J - 185
 
 
Les mouvements frénétiques de sa jambe droite se propageaient jusqu’au dossier de mon siège. La chance avait voulu que nous soyons seuls dans la rangée, ce qui épargnait à d’autres voyageurs de subir les signes de sa nervosité. L’avion ne semblait pas de toute première jeunesse, mais avec des billets aussi bon marché, il ne fallait pas s’attendre à mieux.
Pour ma part, j’étais déjà contente d’être à bord d’un vrai avion. À ce prix-là, je n’aurais pas été surprise que l’on nous tende deux gourdes de boissons énergisantes sur le tarmac et que l’on nous ordonne de courir en battant des bras de la Croatie jusqu’aux Pays-Bas.
— Je ne comprends pas pourquoi tu en fais toute une histoire, l’avion est le moyen de transport le plus sûr, tentai-je de le rassurer .
— Oh, mais bien sûr   ! s’exclama-t-il l’air faussement enjoué. C’est probablement ce que se disent toutes les victimes de crash aérien juste avant que la carcasse de l’avion ne se désintègre   !
— Si tu veux mon avis, si cet avion se désintègre, on sera tué sur le coup et on ne sentira rien de toute façon. Ça n’est pas la panique qui nous sauvera, alors autant te détendre et profiter du voyage.
Stupéfaite par la teneur de mes propres propos, je levai les yeux du catalogue Duty free que j’étais occupée à feuilleter et me tournai lentement vers Jim.
Il me dévisagea, bouche bée.
— Non, mais tu te fous de moi   !
— Chut   ! le réprimandai-je. Baisse d’un ton, t’es pas tout seul dans l’avion   !
— Pour savoir un truc pareil, c’est que tu t’es renseignée. Et si tu t’es renseignée, c’est que ça t’inquiétait. DONC, tu confirmes qu’il y a vraiment des raisons de s’inquiéter   ! chuchota-t-il nerveusement.
— Mais non, soupirai-je.
— Putain, on va tous crever, se lamenta-t-il.
Je ne pus contenir un éclat de rire moqueur.
— Tu trouves ça drôle   ? Vraiment   ? s’agaça-t-il. J’ai vingt-neuf ans, j’ai pas d’enfants, j’ai quasiment rien fait de ma vie, et elle risque de s’achever brutalement, juste parce que j’aurais voulu rencontrer la femme d’un type que je connais même pas   ! Tu parles d’une idée à la con, je te jure   !
Je ris de plus belle. Plus j’essayais de me retenir et plus je riais de bon cœur.
— C’est ça, marre-toi, se vexa-t-il, mais je te promets que si l’avion s’écrase en pleine mer, il ne faudra pas compter sur moi pour venir te repêcher.
Ce semblant de menace ne fit que rajouter à mon hilarité. J’avais l’intime conviction qu’il n’en pensait pas un mot. Lorsque je parvins enfin à me calmer, je me tournai à nouveau vers lui.
Il fit mine de m’ignorer et s’efforça de regarder droit devant lui, les mains crispées sur les accoudoirs.
— Allez, arrête de bouder.
— Je ne boude pas, marmonna-t-il.
— Essaie de te dire que ce n’est qu’un mauvais moment à passer pour atteindre ton but. Cette femme détient peut-être des informations capitales. Imagine que son mari ait été comme toi   ! Qu’il soit comme toi   ! On ne peut pas exclure l’hypothèse qu’il soit toujours en vie… Tu te rends compte   ? Les réponses que tu cherches sont peut-être là, et la seule chose qui t’en sépare, ce sont ces quelques heures d’avion. Je crois que ça en vaut la peine, non   ?
— Tu as sûrement raison, murmura-t-il. Comme d’habitude.
Les réacteurs de l’appareil grondèrent. Sa respiration s’amplifia et ses longs doigts commencèrent à meurtrir la mousse des accoudoirs.
Spontanément, je posai ma main sur la sienne. Je le regrettai aussitôt. J’avais fait ça sans réfléchir et maintenant, j’étais toute gênée. Je n’osais pas la retirer de peur de le vexer. Il posa son autre main par-dessus la mienne et y déposa deux petites tapes, comme les vieux quand ils vous serrent la pince en vous donnant du   mon petit . C’était très embarrassant. Je me râclai la gorge.
— Ça va bien se passer, soufflai-je.
Il ferma les yeux et soupira.
— Tu veux bien… Continue de parler, s’il te plaît, dit-il. Il faut que je pense à autre chose. Raconte-moi un truc. N’importe quoi. Un truc sur toi, tiens. On ne discute jamais de toi.
C’était vrai. Et il y avait une raison à ça   !
Tout à coup, c’était mon tour de paniquer. Parler de moi, mais pour dire quoi   ? Qu’y aurait-il eu à dire   ? Bien des choses, sans doute. Et sans doute changeraient-elles la manière dont il me voyait. Que penserait-il de moi s’il savait   ? Ce que j’avais vécu, celle que j’avais été… Peut-être me trouverait-il ridicule, ou faible. Peut-être même aurait-il pitié de moi. Je ne souhaitais ni l’un ni l’autre.
Jusqu’à maintenant, il me regardait comme une personne ordinaire, une personne pleine de confiance et de courage même. Je n’avais aucune envie que ça change. Je refusais que le masque tombe, mais je me refusais aussi à lui mentir.
— Il n’y a pas grand-chose à dire. J’ai une vie très ordinaire.
— Oh, je t’en prie ! J’en crois pas un mot.
— Si, je te jure ! J’ai eu une enfance heureuse. J’ai grandi dans une ferme jusqu’à mes onze ans. Mon père était fromager, expliquai-je en souriant. Et puis, Maman en a eu assez de vivre à la campagne, alors on est revenu à Édimbourg. Mes parents ne roulaient pas sur l’or, mais je n’ai jamais manqué de rien. Je voulais être écrivain, mais on m’a dit que ça n’était pas un travail, alors j’ai choisi d’étudier l’histoire. Quand j’ai décidé de rédiger mon mémoire sur le monstre du Loch Ness, ma route a croisé celle de David et on a commencé à bosser ensemble. On a écrit un livre sur le sujet, et puis chacun a poursuivi sa route. Voilà.
— C’est tout   ?
Tout ce que je voulais qu’il sache, oui.
— Comment ça, c’est tout   ? Après ça, j’ai débarqué sur l’île et tu connais la suite. Je t’avais prévenu, je n’ai pas eu une vie trépidante jusqu’à maintenant.
Il se tut quelques instants, la mine renfrognée, comme si quelque chose le contrariait.
— Je te sens déçu, ironisai-je.
— Non, c’est pas ça. C’est juste que je me demandais… laisse tomber, hésita-t-il.
— Tu te demandais quoi   ? C’est trop tard, tu as commencé, va jusqu’au bout de ta pensée, insistai-je.
— Je me demandais à quel moment tu te maries dans cette histoire   ? lâcha-t-il.
J’eus la sensation d’avoir été percutée par un bus. Comment était-il au courant   ?
Il n’avait aucun moyen de le savoir. C’était peut-être du bluff.
— Qu’est-ce qui te fait croire que je suis mariée   ? répondis-je en tentant de faire bonne figure.
— Quand tu es arrivée au centre, Pietro a remarqué que tu avais une marque autour de l’annulaire gauche. Je l’ai entendu en parler avec Serena, je crois que tu lui plaisais bien… Honnêtement, j’étais sceptique. Mais tout à l’heure, j’ai pas pu m’empêcher de remarquer que le nom sur ton passeport, c’est pas Krasniqi, c’est O’Donnel. Alors, soit tu as été mariée, soit tu es un agent sous couverture.
O’Donnel . Ce nom dans sa bouche, c’était comme un coup de poing dans l’estomac. J’aurais voulu plonger ma main dans ma poitrine et en arracher mon cœur pour ne plus rien ressentir.
Pendant tout ce temps, j’avais cru naïvement que je pourrais laisser Ava O’Donnel derrière moi, qu’il n’était pas trop tard pour devenir une autre. Pendant tout ce temps, je me leurrais. Il fallait se rendre à l’évidence, elle ne me quitterait jamais. Où que j’aille, elle me suivrait.
— Eh bien, oui, j’ai été mariée, finis-je par avouer.
Sourcils froncés, il parut réfléchir.
— Waouh, c’est dingue, même en t’entendant le dire, j’ai du mal à y croire. J’arrive pas à t’imaginer mariée, dit-il.
— Comment ça   ?
— C’est juste que c’est tellement à l’opposé de l’image que j’ai de toi. T’es pas le genre de fille qu’on épouse, tu es…
— Excuse-moi   ? le coupai-je.
— Je disais, t’es pas le genre de fille qu’on épouse, toi tu es…
J’avais donc bien entendu. J’extirpai vivement ma main d’entre les siennes. Pour qui se prenait-il celui-là   ? Qui pensait-il être pour juger si oui ou non, j’étais digne qu’un homme jure de m’aimer jusqu’à la fin de ses jours   ? Je vis rouge.
— Je ne suis pas le genre qu’on épouse, vraiment   ? C’est quoi au juste le genre de fille qu’on épouse, selon toi   ? Je suis quel genre de fille d’après toi, Jim   ? Le genre   juste pour un soir   ou le genre qui finit seule avec son chat   ? attaquai-je.
— Mais non, c’est pas ça   ! Ce que je voulais dire, c’est…
— C’est quoi   ? Que ça te semble si invraisemblable qu’une personne ait pu envisager de vieillir à mes côtés   ? m’emportai-je. Eh bah, crois-le ou non, c’est arrivé   !
— Tu ne m’as même pas laissé finir, je peux en placer une   ? essaya-t-il de se justifier.
— Non, là tu vois, je crois que j’en ai assez entendu. Juste pour que tu saches : toi non plus t’es pas le genre de mec qu’on épouse, tu sais. Parce qu’aucune femme saine d’esprit ne voudrait avoir à te supporter jusqu’à la fin de ses jours, lançai-je sous le coup de la colère.
J’étais consciente que j’étais en train de me laisser emporter par ma vexation et que mes mots dépassaient ma pensée. C’était ridicule, je le savais. Pourtant, je continuai.
— Ah   ! Et au fait   ! Ce n’est pas vrai que l’avion est le moyen de transport le plus sûr. C’est des conneries pour rassurer ceux qui ont peur de voyager en avion. Ça aussi, je tenais à ce que tu le saches, lâchai-je sournoisement avant de tendre mon magazine devant moi.
 
*
 
— Tu vas me faire la gueule tout le week-end   ? Juste pour que je sache, que je me prépare psychologiquement, demanda-t-il en claquant la portière du taxi.
— Je ne fais pas la gueule, répondis-je laconique.
— OK, je reformule. Est-ce que tu vas avoir l’air de me faire la gueule, tout en me disant que tu ne fais pas la gueule, pendant tout le week-end ?
— Au lieu de t’occuper de moi, tu ferais mieux de te concentrer sur ce que tu vas dire à cette femme quand on l’aura trouvée.
— Hop, hop, hop   ! Attends une minute. Comment ça quand on l’aura trouvée . Je croyais que tu avais son adresse et qu’on allait frapper à sa porte. Ce n’était pas assez léger comme plan   ?
— Je n’ai jamais dit que j’avais son adresse exacte. J’ai dit qu’elle vivait toujours à Edam. Antje n’a pas pu m’en dire plus.
— Tu es consciente qu’on doit reprendre l’avion demain, Ava   ? Tu comptes faire quoi   ? Du porte à porte en espérant tomber sur la bonne   ? Tu aurais pu le dire avant, je ne serais pas monté dans l’avion si j’avais su ça.
J’esquissai un léger sourire en coin.
— Attends, tu le savais   ! s’indigna-t-il. Tu savais que je ne serais pas monté dans l’avion si j’avais su que tu n’avais même pas une adresse, c’est pour ça que tu me l’as pas dit   !
— Exactement. Ça aussi, t’as du mal à le croire, hein   ? De toute façon maintenant, on est là, et ce sera beaucoup plus facile de faire des recherches en étant sur place. On dépose les bagages à l’hôtel, et on ira se renseigner à la mairie. Si elle habite toujours la ville, ils pourront nous dire où.
 
*
 
— Je vous en prie, c’est vraiment important, suppliai-je.
— Non, c’est non, déclara l’employée de mairie. Je regrette, je ne suis pas autorisée à vous donner ces informations.
J’abandonnai à contrecœur et je rejoignis Jim à l’extérieur du bâtiment.
— Alors   ?
— Alors, elle ne veut rien savoir, soupirai-je. Essaie, toi.
— Tu viens de dire qu’elle ne voulait rien savoir.
— Oui, mais, peut-être que ça dépend de qui lui demande.
— Je ne suis pas sûr de comprendre, pourquoi elle me le dirait et pas à toi   ?
— Parce qu’elle non plus, c’est pas le genre qu’on épouse. C’est le genre qui finit seule avec son chat, Jim. Alors tu y vas et tu la charmes un peu, de manière à ce qu’on ne soit pas venu pour rien .
— Je vois que tu as la rancune tenace. C’est hors de question.
— Comment ça, c’est hors de question   ?
— T’as perdu la tête ou quoi   ? Pour qui tu me prends   ? Une prostituée   ? s’offusqua-t-il.
— Tout de suite, les grands mots   ! Personne ne t’a demandé de coucher avec cette femme, enfin   ! Tu as juste à lui laisser penser que, peut-être, éventuellement, tu pourrais être intéressé… Je ne sais pas, complimente-la, fais-lui ton numéro   ! Tu sais faire ça, non   ?
— Non, je sais pas faire ça   ! Sur quoi tu veux que je la complimente   ? Sa moustache   ? Non, c’est cruel, on ne joue pas avec les sentiments des gens. Je refuse.
— Mais non, ça n’est pas cruel   ! Je ne te dis pas de lui faire une déclaration d’amour enflammée   ! Juste de la complimenter, ça n’est quand même pas le bout du monde   ! Et grâce à toi, peut être que ce soir, elle rentrera chez elle en se sentant désirable, elle se souviendra qu’elle a de la valeur et qu’elle mérite d’être aimée par quelqu’un d’autre que son chat. Tu trouves ça cruel, toi   ?
— Vu comme ça…
— Alors, bouge-toi et va lui parler   ! lui ordonnai-je.
Je ne savais pas où j’étais allée chercher tout ça, mais le principal, c’était que ce soit efficace.
Je le regardai se diriger avec appréhension vers l’entrée du bâtiment. Je guettai s ce qui se passait de loin.
Ça s’annonçait mal. De l’autre côté du comptoir, la secrétaire se contentait de le fixer, sourcils froncés. Jim gesticulait nerveusement. J’aurais voulu être une petite souris pour me faufiler et l’écouter pédaler dans la semoule. Je m’attendais à le voir revenir d’un instant à l’autre dépité, mais à ma grande surprise, il s’attarda. Les traits de la femme se détendirent peu à peu. Il me sembla apercevoir un début de sourire.
Lorsque les portes automatiques s’ouvrirent et que Jim en ressortit enfin, je crus même entendre un gloussement en provenance du bureau.
— Elle habite au 117 Voorhaven.
— Beau travail ! lançai-je. Je suis impressionnée. On dirait que tu as fait ça toute ta vie, le taquinai-je.
— Je ne veux plus jamais en reparler. Je me sens bafoué.
— Tu t’en remettras. En route, dis-je.
L’adresse nous mena dans un quartier résidentiel paisible qui ne dénotait en rien avec le reste de la ville : des maisons de poupées, des jardins parfaits, des rues impeccables… Une version hollandaise de Wisteria Lane , en somme.
— Je crois que c’est là, dis-je en pointant du doigt une maisonnette au jardin un peu moins soigné que ceux du voisinage.
— Pas de nom sur la boîte aux lettres, mais il y a une voiture dans l’allée du garage, il doit y avoir du monde, fit remarquer Jim.
— Tu te sens prêt   ?
— Est-ce que j’ai le choix   ? répondit-il.
— OK, je vois. Je vais parler.
— Et si elle ne parle pas anglais, on fait comment   ?
— Je l’ai eue au téléphone, je te rappelle, et avant que je ne prononce le nom de son mari et qu’elle me raccroche au nez, elle me comprenait très bien.
Alors que nous remontions l’allée menant à la porte d’entrée bleu marine, je remarquai que quelqu’un nous observait, dissimulé derrière les rideaux de l’étage.
— Je te confirme, il y a du monde à l’intérieur, chuchotai-je à Jim en gravissant les quelques marches du porche.
Je pris une grande inspiration. Je saisis le heurtoir en fonte et le frappai à trois reprises contre la porte.
— Ik kom   ! lança une voix guillerette de l’intérieur.
S’ensuivirent des bruits de pas dévalant un escalier.
La porte s’ouvrit sur une femme d’une quarantaine d’années, les traits tirés, mais la mine joyeuse. Un chignon rassemblé à la va-vite laissait échapper quelques mèches blondes et rebelles qui s’échouaient sur ses pommettes rosies. Elle portait sur sa hanche une bannette en plastique où se côtoyaient quelques vêtements, un dinosaure et un camion de pompier.
— Hallo   ! nous salua-t-elle avec un sourire radieux.
— Bonjour, Bettina van Cranenburgh   ? demandai-je.
— Oui, c’est moi, répondit la femme interloquée.
— Je suis Ava Krasniqi, vous m’avez eue au téléphone il y a quelques jours, et voici mon ami, Jim Murphy. Navrés de débarquer à l’improviste, nous…
Le sourire de la femme s’évanouit instantanément et la méfiance se lut dans son regard.
— Je ne parle pas aux journalistes, me coupa-t-elle froidement.
Elle commença à refermer la porte et, maladroitement, Jim l’en empêcha en glissant son pied dans l’entrebâillement.
— Nous ne sommes pas journalistes. Je suis… Nous aimerions… C’est à propos de ces… choses dont votre mari se disait capable, nous voudrions simplement en discuter, dit-il en plantant son regard dans le sien pour jauger sa réaction.
Loin de la mettre en confiance, ces mots engendrèrent chez la femme un mouvement de recul. Elle dévisagea Jim avec une expression indéchiffrable, à mi-chemin entre la peur et la colère.
— J’ai tenu ma part du marché, vous n’avez rien à faire ici, déclara-t-elle fermement. Allez-vous-en   !
— Non, vous faites erreur, on ne vous veut aucun mal   ! assura Jim.
En essayant de la rassurer, il mit spontanément ses mains en évidence. Grossière erreur.
— Ne me touchez pas, espèce de monstre   ! hurla-t-elle.
Effrayée, elle laissa échapper sa bannette. Jim se figea.
— D’accord, je vous demande pardon, je ne voulais pas vous faire peur, tenta-t-il encore de l’apaiser. Je voudrais juste…
Il ne termina jamais sa phrase. Il poussa un cri de douleur viscéral qui me transperça le cœur et tomba à genoux.
— Jim   ! m’écriai-je.
Il hurla comme un damné, la tête entre les mains. Face à lui, la femme l’observait se tordre de douleur, impassible.
— Qu’est-ce qui se passe   ? Qu’est-ce que vous lui faites   ? Arrêtez ça   !
Elle tourna vers moi un visage perplexe. Son regard oscilla entre Jim aux abois et moi qui me dressais devant elle de mon air le plus menaçant — du moins, que j’espérais menaçant.
— Vous… comment ? bredouilla-t-elle, incrédule.
— Arrêtez   ! On s’en va si c'est ce que vous voulez, mais par pitié, stop !
Après un instant d’hésitation, la femme se précipita vers le haut de l’escalier. J’aperçus deux petits chaussons rouges sur la première marche où elle s’agenouilla.
— Tommy, dat is genoeg, chuchota-t-elle, het gaat goed… het gaat goed… répéta-t-elle d’une voix douce et rassurante.
Jim cessa de hurler, mais demeura allongé sur le sol, complètement déboussolé.
— Qu’est-ce que vous lui avez fait   ? demandai-je sur un ton accusateur.
— Il s’en remettra. Vous devez partir. Vous n’auriez jamais dû venir ici, me jeta la femme en redescendant les escaliers.
— Bettina, je vous en prie, vous ne comprenez pas…
— Non   ! C’est vous qui ne comprenez pas   ! Il n’y a nulle part où aller, souffla-t-elle les yeux embués de larmes, on ne peut pas se cacher   ! Quoi que vous soyez venus chercher ici, je ne peux rien faire pour vous.
Préoccupée par l’état de Jim, je le relevai et je battis en retraite sous le porche.
Avant de refermer définitivement la porte, elle me dévisagea dans l’entrebâillement et me glissa :
— Que Dieu vous garde.
Je soutins Jim jusqu’au trottoir où je l’aidai à s’asseoir. Il semblait dans un état second. Ses pupilles se dilataient et se rétractaient sans cesse, telle la lentille d’un appareil photo défectueux.
— Ça va   ? m’inquiétai-je.
Il ne répondit pas. Son nez se mit soudain à saigner à grosses gouttes. Le temps que je sorte des mouchoirs en papier de mon sac, il en avait déjà plein les mains et le pull, mais il ne réagissait pas. Je lui inclinai légèrement la tête en arrière et pressai un mouchoir sur son nez pour contenir le flux de sang qui s’en écoulait.
En jetant un coup d’œil dans mon dos, je pris conscience qu’une silhouette nous guettait toujours, tapie derrière les rideaux.
— Viens, il ne faut pas rester ici, déclarai-je en aidant Jim à se relever.
Je ne me souvenais même plus par où nous étions arrivés, je me contentais d’avancer. Ma priorité était de l’éloigner de cette maison. Il parvint peu à peu à recouvrer ses esprits, mais il était encore sonné. Je savais qu’il avait besoin de faire une pause, je le sentais ralentir. Je l’en empêchai.
— Ne t’arrête pas, lui soufflai-je discrètement.
— Pourquoi   ?
— Parce que j’ai l’impression qu’on nous suit, chuchotai-je.
Dès que nous nous étions éloignés de la maison, j’avais remarqué qu’une vieille voiture roulait au pas une cinquantaine de mètres derrière nous. Dans ce quartier désert, ça ne pouvait pas être un hasard.
Comme si son conducteur avait pu lire mes pensées, le véhicule accéléra pour atteindre notre hauteur. La vitre passager s’abaissa lentement.
 — Psst… Psst… Hé, les jeunes ! nous interpella une voix éraillée.
Malgré mes réticences, je me penchai pour apercevoir le visage du conducteur. À ma grande surprise, je découvris une femme âgée aux cheveux blancs et hirsutes, dont le visage arborait sans complexes les stigmates du temps qui passe. Au coin de ses lèvres ridées pendait négligemment un petit cigarillo.
— Z'êtes journalistes   ? chuchota-t-elle dans un anglais quasiment parfait.
— Vous parlez anglais   ? m’étonnai-je.
— Non, tchécoslovaque   ! me rembarra-t-elle aussi sec. Bah bien sûr que je parle anglais, gamine, ça s’entend, non   ? Bon, z'êtes journalistes oui ou non   ? insista-t-elle.
— Non, répondit Jim.
— Oui, dis-je au même moment.
— Bon, mettez-vous d’accord, dit-elle en regardant autour d’elle. Parce qu’il se pourrait bien que j’aie des infos qui puissent vous intéresser.
Cette femme anglophone qui tombait du ciel pour nous proposer des informations, c’était presque trop beau. Tellement beau, que c’en était suspect. Je me tournai vers Jim. Je lus sur son visage qu’il partageait mes appréhensions.
— Oh   ! Jouez pas aux cons avec moi   ! s’impatienta la conductrice. Je vous ai vus sortir de chez la veuve Cranenburgh   ! C’est moi qui l’ai retrouvé votre gus, et croyez-moi, c’était pas beau à voir, murmura-t-elle.
Veuve   ?
Elle savait donc ce qui était arrivé au mari de Bettina. J’échangeai un nouveau regard avec Jim avant d’accepter d’un hochement de tête.
— Allez grimpez   ! Magnez-vous le cul   ! nous ordonna-t-elle en ouvrant la portière passager de l’intérieur.
J’abaissai non sans mal le siège avant et me glissai sur la banquette arrière crasseuse. Jim s’installa aux côtés de la conductrice qui démarra en trombe, sans même attendre que la portière soit fermée. Je croisai à nouveau le regard de Jim dans le rétroviseur. Nul besoin d’être télépathe pour comprendre que, comme moi, il se demandait si nous avions bien fait de monter dans cette voiture.
Et si c’était un piège ? Bettina avait vraiment l’air terrifiée…
La femme déboulait dans les rues désertes du lotissement comme sur un circuit automobile, faisant crisser les pneus de son épave à chaque virage.
— On va peut-être lever un peu le pied là, suggéra Jim, anxieux.
— On va peut-être lever un peu le pied là , imita la femme en prenant une voix exagérément aiguë. Eh bah gamin, on chie dans son froc   ? s’amusa-t-elle.
Ceci dit, elle enfonça la pédale de frein. Le véhicule pila et Jim manqua d’embrasser le pare-brise.
— Ne pleure pas mon mignon, on est arrivé, déclara-t-elle d’un ton moqueur en reculant dans l’allée de garage d’une minuscule maison de plain-pied.
— Entrez, mais touchez à rien, dit-elle en pénétrant dans le pavillon.
Des piles de journaux poussiéreuses entassées dans tous les coins réduisaient de manière significative l’espace pour circuler. La pièce assombrie par les persiennes à demi-closes baignait dans des effluves prononcés de tabac froid et de produits chimiques. Telle une oasis au milieu du désordre, une table accueillait une large collection d’objectifs d’appareils photo, soigneusement rangés par ordre de grandeur. Jim et moi parvînmes à nous frayer un chemin jusqu’au canapé en nubuck marron, portant ça et là des traces de brûlures de cigarettes.
— Bien, commençons par le commencement, débuta notre mystérieuse hôtesse, combien vous avez   ?
Elle s’affala dans un fauteuil en cuir face à nous.
— Comment ça   ? demandai-je.
— Attendez, vous nous avez fait venir ici pour nous dépouiller   ? s’insurgea Jim qui reprenait du poil de la bête.
La femme soupira et le toisa d’un air dépité.
— Mon garçon, si j’avais voulu te dépouiller, je l’aurais fait tout à l’heure quand tu chialais dans les jupons de ta nana sur le trottoir. Je t’aurais pas ramené jusque chez moi, répliqua-t-elle calmement. Maintenant si tu permets, je vais discuter avec ta copine, parce que j’ai comme l’impression que c’est elle qui porte tes couilles. Donc, parlons peu, parlons bien. Rien n’est gratuit dans la vie et les temps sont durs, alors combien vous avez   ?
— Pas grand-chose, concédai-je. On n’avait pas prévu d’avoir à payer qui que ce soit, et on doit garder de quoi manger et se déplacer jusqu’à demain.
La femme ricana avec condescendance.
— Ah, la, la, tu vois ma jolie, c’est ça le problème de votre génération. Vous voulez tout avoir, mais il faudrait tout vous donner, parce que vous n’êtes pas prêt à faire les sacrifices qui s’imposent pour arriver à vos fins. Tu vois ça   ? fit-elle en relevant sa manche jusqu’à l’épaule, dévoilant par là même une cicatrice circulaire. Irak, 1991 . Quarante-huit heures dans un trou avec des Marines, sans boire et sans manger, avant de se faire repérer et tirer comme des lapins. Sale temps pour les mauviettes, c’est moi qui vous le dis, lâcha-t-elle avec un coup d’œil méprisant vers Jim. Est-ce que je regrette   ? Pas le moins du monde   ! Si c’était à refaire, je le referais. Parce que j’ai eu la photo que je voulais, et que personne d’autre n’avait réussi à avoir avant moi. Vous pouvez me croire, ça a fait fermer leurs grandes gueules à tous ces branleurs du milieu, qui se croyaient au-dessus de moi parce qu’ils avaient un service trois-pièces entre les jambes. La question est : à quel point vous voulez avoir les informations que j’ai à vous donner   ?
Un brin déstabilisé par l’hostilité de notre hôtesse à son égard, Jim me jaugea d’un air interrogateur. Nous ne savions même pas ce que cette femme détenait comme informations, mais après le fiasco de notre visite chez Bettina, nous ne pouvions pas nous permettre de laisser passer la moindre piste. D’un discret haussement de sourcils, je lui fis signe d’abdiquer.
— J’ai que des kunas, tenta-t-il de se dérober.
— Je m’en contenterai, rétorqua la femme.
Une fois nos poches vides, elle ramassa le maigre butin rassemblé devant nous, l’air satisfait.
— On vous écoute maintenant, et à ce prix-là, mieux vaudrait que ce soit intéressant, grogna Jim.
— Ouh   ! Rebelle   ! Ce que j’ai peur   ! railla la femme en roulant exagérément des yeux.
Je sentis Jim prêt à répliquer, mais je refrénai ses ardeurs en posant ma main sur son bras. On venait de léguer tout notre argent à cet étrange individu, pas question de repartir d’ici sans avoir entendu ce qu’elle avait à dire. Il soupira d’agacement, mais se ravisa. Elle le toisa d’un œil provocateur.
— Bon, ça va maintenant, intervins-je, venez-en au fait.
— Oh, c’est bon, si on peut plus taquiner, marmonna-t-elle en s’allumant un nouveau cigare. Bon, je vous raconte, commença-t-elle en se penchant vers nous. C’était un vendredi matin, je m’en souviens très bien. Comme tous les matins à cette époque-là, je vais sur la digue pour espionner les enfoirés de la plateforme de forage au large, espérant saisir un ou deux clichés bien compromettants. Bref, j’installe mon matos pépère, avant l’aube comme d’hab’ pour pas qu’ils me voient arriver, pis je m’allonge. Le jour se lève doucement et j’observe tous ces connards vaquer tranquillement à leurs occupations. Et pis, un moment, je suis fatiguée vous voyez. C’est que j’avais pas beaucoup dormi, j’avais passé la première partie de la nuit avec un type rencontré au pub, ça aussi je m’en souviendrai toute ma vie, si vous voyez ce que je veux dire, lâcha-t-elle avec un clin d’œil grivois.
Devant nos mines perplexes, elle se reprit.
— M’enfin, revenons à nos moutons… Alors, à un moment, je suis fatiguée, donc je me dis, je vais faire une petite pause. Je m’écarte de l’objectif et je commence à parcourir la plage des yeux. Je regarde, je regarde… et là   ! Qu’est-ce que je vois   ? Au loin, un mec qui sort de l’eau   ! J’en croyais pas mes yeux   ! C’est que ça soufflait sévère, les vagues étaient balèzes et il s’est même cassé la gueule plusieurs fois. Forcément, je m’énerve, je me dis « mais qu’est-ce qui vient foutre là ce con   ! Il va attirer l’attention sur la plage et griller ma planque   !  » . J’avais envie de le choper par le colbac et de l’enguirlander, mais je voulais pas sortir de ma cachette, alors j’ai rien dit et j’ai continué de l’observer sortir de l’eau. Et d’un seul coup, v’là que le type s’écroule sur le sable, juste à la lisière des vagues et qu’il bouge plus. Je me suis dit que ça devait être un mec bourré, et j’avais bien envie de le laisser décuver là, mais il était encore à moitié dans l’eau. À chaque vague, il était recouvert jusqu’à la taille. J’ai mon caractère, mais je suis pas un monstre. Donc, j’ai décidé d’aller au moins le tirer de l’eau pour pas qu’il se noie. Alors, je sors de ma cachette vous voyez, et je me dirige vers lui. C’est en approchant que j’ai remarqué qu’il portait toujours son pantalon, mais ça m’a pas choquée plus que ça sur le moment. Il était couché sur le ventre, les bras le long du corps, et sa tête était tournée de l’autre côté, je pouvais pas voir son visage. Je m’approche, je te le chope par-dessous les bras et je le tire sur le sable. Et là, croyez-le ou pas, je m’aperçois qu’il a un truc planté dans le flanc   ! Juste là, au niveau de la rate, précisa-t-elle en nous indiquant la zone sur son propre corps. Étrangement, ça ne saignait quasiment pas, mais j’ai quand même commencé à baliser, imaginez-vous. J’ai vérifié son pouls, et je me suis rendu compte qu’il était toujours vivant   ! Du coup, qu’est-ce que je fais, je le fais pivoter sur le côté pour le mettre en PLS, le temps d’appeler à l’aide. Forcément, quand son corps pivote, sa tête suit le mouvement, et alors là…
Elle laissa sa phrase en suspens, le regard dans le vague, comme si l’image reprenait vie sous ses yeux. Sa désinvolture sembla soudainement l’avoir abandonnée.
— Son visage… J’avais jamais vu ça. Il avait du sang qui sortait de ses yeux et de son oreille droite. D’un coup, il a ouvert grand les yeux et il s’est mis à s’agiter. Il tremblait, il suffoquait. Je lui ai dit de se calmer, qu’il allait s’en sortir et que j’allais chercher de l’aide, mais il m’a chopé le bras avec une poigne comme j’en avais rarement vu. Il arrêtait pas de répéter « Betti, faut qu’on le protège   ! Faut pas qu’ils le trouvent, Betti   !   ». J’essayais de le maintenir, mais il était plus costaud qu’il en avait l’air. D’un coup, du sang a commencé à sortir de sa bouche et de son nez. Et pis plus rien. Il est mort juste là devant moi, les yeux écarquillés. J’ai rien pu faire. C’est qu’après que j’ai su qu’il habitait le quartier, en lisant le journal local. Ces bons à rien ont parlé d’un accident… pfff. Ils ont complètement ridiculisé ce pauvre type. Ils disaient qu’il avait probablement voulu nager avec le mauvais animal et que ça s’était retourné contre lui, mais j’y ai jamais cru. J’étais là, j’ai vu ce type, et pour moi c’était pas l’œuvre d’un animal.
— Qu’est-ce qui vous fait penser ça   ? demandai-je, fascinée par son récit.
— C’est simple : les animaux ne tuent pas par plaisir. Ils laissent ça aux hommes. S’ils tuent, c’est soit pour bouffer, soit pour se défendre, et les deux laissent des traces. Et lui, il avait pas un bleu, pas une égratignure, pas une morsure. Juste cette espèce de truc blanc planté bien proprement à un endroit mortel. Ça ressemblait plus à une exécution si vous voulez mon avis.
— Un truc blanc   ? répéta Jim.
— Ouai, un truc blanc. Je sais pas si c’était un morceau de bois ou d’autre chose, vous pensez bien que j’y ai pas touché, hein…
Jim et moi gardâmes le silence. Je n’osais pas lui faire face. J’ignorais quelle serait l’expression de son visage si je le regardais, et ça me faisait peur. Moi-même, je luttais de toutes mes forces pour ne pas faire de rapprochement avec les cicatrices qu’il arborait sur son propre flanc.
— Alors, dites-moi, c’était qui ce mec   ? Un agent double   ? Un témoin sous protection   ? reprit la femme.
— Je vous demande pardon   ? m’étonnai-je.
— Oh   ! Allez quoi, je suis pas folle, vous savez. Après que le type soit mort, j’ai appelé les secours bien sûr, même si c’était trop tard. Ils n’ont pas mis longtemps à arriver, mais bizarrement, ils sont pas venus tout seuls. Il y avait des militaires avec eux. Ils ont bloqué tout le périmètre, et des bateaux ont commencé à ratisser la zone, comme s’ils cherchaient un truc. Peut-être les affaires du type, je sais pas. Tout ce que je sais, c’est que ces trous du cul m’ont confisqué un appareil à 2000 euros avant de tenter de me convaincre que le type s’était noyé. Alors que je leur avais bien dit qu’il était vivant quand je l’avais trouvé   ! J’ai bien compris qu’ils cherchaient à cacher quelque chose et qu’ils voulaient que je la boucle. Du coup, j’ai rien dit, j’ai fait mine de rien. Mais je me suis juré qu’un jour je rendrais justice à ce pauvre gars en découvrant ce qui lui était vraiment arrivé, et en faisant éclater la vérité. Je croyais que ça serait pas compliqué, même si j’étais déjà en retraite depuis un moment, j’avais encore pas mal de contacts dans le métier. Je me fourrais le doigt dans l’œil. Tous ceux qui ont cherché à avoir des infos sur Peter van Cranenburgh ont fait chou blanc. Celui en qui j’avais le plus d’espoir, c’est mon pote Rory de Londres. Un mec génial, et un putain de journaliste. Au lieu de faire des recherches en amont, il s’est pointé directement sur place et il a frappé chez la veuve. Comme vous, j’imagine, il a perdu son temps. Elle a rien voulu dire, mais ça nous a confortés dans l’idée qu’il y avait un truc louche là-dessous. Rory se réjouissait déjà à l’idée d’avoir mis le doigt sur le scoop de sa carrière, mais il a vite déchanté. Le soir en rentrant à l’hôtel, figurez-vous qu’il était attendu. Des gens l’ont informé qu’il n’était plus le bienvenu sur le territoire néerlandais et qu’il allait être raccompagné à la frontière. Après ça, ça a été la chute libre pour lui. Chaque fois qu’il se lançait sur un reportage, c’était comme si toutes les portes se refermaient sur son passage. Il a fini par démissionner et la dernière fois que je l’ai eu au téléphone, il travaillait pour un magazine pour enfant, soupira-t-elle. Je m’en suis voulu quelque part, cette affaire a ruiné sa carrière. Tout ça à cause de ces enfoirés de mes deux   ! cracha-t-elle rageusement.
— Qui   ? demandai-je.
— Oui, qui   ? Vous avez une idée de qui serait derrière tout ça   ? rebondit Jim.
— Bah, bien sûr, pas besoin d’être un génie pour savoir qui est derrière tout ça.
Jim et moi la fixions bouche bée, suspendus à ses lèvres. S’apercevant que nous ne voyions pas où elle voulait en venir, elle soupira de plus belle.
— C’est les capitalistes   ! Enfin les enfants, réveillez-vous   ! s’exclama-t-elle exaspérée. Putain, elle est belle la nouvelle génération de journalistes   ! On n’est pas sortis de l’auberge, c’est moi qui vous le dis   !
Elle se leva du fauteuil et se dirigea vers le buffet d’où elle tira une bouteille de whisky. Elle en but une rasade au goulot, et me la tendit.
— Vous buvez un coup   ? proposa-t-elle.
— Non, merci, refusai-je poliment.
— C’est dommage, il est bon, rétorqua-t-elle avant de la tendre à Jim.
Il refusa d’un simple geste de la main.
— Ça m’étonne pas, tiens, marmonna-t-elle avec un haussement de sourcils suffisant. Alors, vous m’avez pas répondu, c’était qui ce mec ?
— C’est ce qu’on cherche à savoir nous aussi, répondis-je.
— Je vois. Pas facile, hein   ? dit-elle avant d’avaler une nouvelle gorgée de whisky en fixant le vide.
— Dites-moi, intervint soudain Jim, pourquoi vous nous dites tout ça ? Qu’est-ce que ça peut vous faire ce qui lui est arrivé si vous ne le connaissiez pas   ? Qu’est-ce qui vous dit qu’on n’est pas… du mauvais côté de la barrière   ?
La femme sourit légèrement.
— C’est qu’il est pas si con qu’il en a l’air, dis donc   ! C’est bien. Tu as raison de pas faire confiance à n’importe qui, dit-elle en se laissant retomber sur le fauteuil. Je sais pas, peut-être que c’est mon instinct de journaliste qui me dit que vous êtes des gens bien. Ou bien c’est juste parce que vous êtes ma dernière chance.
— Votre dernière chance de quoi   ? insista-t-il.
— De savoir. Je veux pas quitter ce monde sans savoir pourquoi il est mort là, comme ça. Vous savez, c’était pas la première fois que je voyais un mec mourir. Pendant la guerre, j’en ai vu bien plus que j’aurais voulu. Mais chaque fois que je voyais un de ces gamins mourir, au fond de moi j’essayais de me dire qu’il n’était pas mort pour rien. Ça ne rendait pas la chose plus juste, au contraire, mais je me disais qu’en les photographiant et en montrant au monde ce qui se passait sur le terrain, ça ferait réagir la population et que ça contribuerait à faire cesser toute cette horreur. C’est pour ça que j’avais choisi de devenir reporter. Mais lui… lui, je sais pas pourquoi il est mort. Je sais rien de lui, je le connaissais pas, mais j’aimerais quitter ce monde en sachant que justice lui a été rendue. Personne ne mérite de finir comme ça, dit-elle en tentant de masquer son émotion. Et vous, pourquoi vous êtes devenus journalistes   ? Goût de l’enquête   ? Goût du risque   ?
Prise au dépourvu par sa question, je cherchai une excuse crédible. Jim me devança.
— Par goût de la vérité, sans doute.
La femme resta de marbre un instant. Puis, elle esquissa un sourire timide.
— Bonne réponse, gamin, lâcha-t-elle avec un clin d’œil. Bon, vous logez où   ? Sur Edam   ?
— Non, Haarlem, répondis-je.
— Je vais vous redéposer.
— Non, c’est pas la peine, tenta de la dissuader Jim.
— Si j’y tiens, faut s’entraider entre confrères. Je vous raccompagne pas jusqu’à l’hôtel. Je ne tiens pas à griller votre couverture, si c’est ce qui vous inquiète. Mais je peux vous lâcher au pont Jans.
— Merci, euh…
Je me rendis compte que nous ne connaissions même pas son nom.
— Regina. Mais tout le monde m’appelle Reg'.
 
 
5
 
2 juin 2018
J - 185
 
 
Sous le feu des klaxons, Reg' effectua une mémorable queue de poisson et nous abandonna sur le bas-côté, au pied du pont Jans.
— Et n’oubliez pas, si vous avez besoin d’un coup de main, vous savez où me trouver   ! Bonne chance les jeunes   ! À la revoyure   ! nous lança-t-elle. Oh, ta gueule, toi   ! On t’a pas sonné, connard   ! aboya-t-elle à l’attention d’un automobiliste mécontent de sa conduite.
Nous la regardâmes redémarrer en trombe en beuglant et en le gratifiant d’un majestueux doigt d’honneur.
— C’est quoi son problème   ? dit Jim alors que nous traversions la route pour nous engager sur le pont.
— Je reconnais qu’elle est un peu originale.
— Un peu   ? En attendant, elle nous a pris tout notre argent, râla-t-il.
— Oui, mais franchement, ça valait le coup, non   ? Hier encore, on ne savait même pas si Peter van Cranenburgh était vivant ou mort   ! Si ça se trouve, on n’aurait jamais découvert ce qui lui était arrivé sans elle. C’était vraiment inespéré   !
— Ah, ça, tu peux le dire   !
Je crus déceler une pointe d’ironie dans sa voix.
— Quoi   ? Tu crois qu’on ne devrait pas lui faire confiance   ? Tu ne crois pas à son histoire   ?
— Oh si   ! C’est bien ça le problème.
— Est-ce que tu peux développer parce que là vraiment, j’ai du mal à saisir. On est venu ici pour trouver des informations, on en a plus qu’on pouvait espérer et pourtant j’ai l’impression d’être la seule à me réjouir.
Il s’arrêta et me jaugea comme s’il cherchait à savoir si je plaisantais.
— Sérieusement, tu trouves qu’il y a de quoi se réjouir toi   ?
Je m’arrêtai à mon tour.
— Bah, c’est vrai que c’est triste, ce qui est arrivé à cet homme. Ne va pas croire que ça ne me touche pas. Mais, il faut voir le côté positif : nous, on avance   ! Je sens qu’on est tout proche de la vérité   !
— Oui, mais laquelle   ?! C’est ça qui m’inquiète, s’exclama-t-il.
Alertés par cet éclat de voix, quelques passants tournèrent vers nous des visages suspicieux. Un type couvert de sang qui crie sur une femme en pleine rue, forcément, ça interpelle…
— Pardon, je ne voulais pas te crier dessus, je ne sais pas ce qui m’a pris.
Ses pupilles eurent ce qui ressemblait à un spasme. Elles se dilatèrent et se rétractèrent plusieurs fois de suite à une vitesse hallucinante. Il cligna des yeux à trois reprises et elles retrouvèrent un semblant de stabilité. Il ne me laissa pas le temps de lui demander s’il se sentait bien.
— Avançons, tout le monde nous regarde, chuchota-t-il. Ce que j’essaye de te dire et qui va peut-être te sembler très con, c’est que même si elle n’est pas parfaite, j’aime ma vie. J’aime la vie tout court d’ailleurs, et je n’ai aucune envie de risquer ma peau ou la tienne en fourrant mon nez dans des histoires qui ne nous concernent en rien. Moi, tout ce que je veux, c’est savoir qui je suis, soupira-t-il. Si on est là, c’est parce qu’on espérait qu’il y ait une personne ici qui puisse me le dire. Sauf qu’on ne peut pas lui demander, parce qu’il est mort. Et visiblement, des gens se donnent beaucoup de mal pour le cacher… Pourquoi   ? Je ne sais pas. Parce qu’on ne le connaissait même pas ce mec   ! On ne sait pas quelle vie il a menée et dans quoi il a pu tremper. Et je ne suis pas sûr d’avoir envie de le découvrir, tu vois. Tu te rends compte qu’on est en train de parler d’un meurtre   ?
Mon estomac se noua. Pas parce que j’avais le sentiment que nos recherches étaient susceptibles de nous mettre en danger, mais parce que j’étais consciente que Jim avait peur et que cela pourrait le conduire à y mettre un terme. Jusqu’à ce moment, je ne m’étais pas rendu compte que cette idée m’angoissait à ce point.
— Donc, si j’ai bien compris, tu veux qu’on arrête de faire des recherches   ? me risquai-je à demander.
Il garda le silence pendant quelques insoutenables secondes.
— Non, bien sûr que non, finit-il par répondre. Mais je pense qu’il faut qu’on fasse attention à ne pas se mettre en danger bêtement en se mêlant de ce qui ne nous regarde pas. De toute façon, ce type est mort, alors il ne nous est plus d’aucune utilité. Et sa veuve ne semble pas encline à coopérer.
— Il faut dire qu’on l’a prise par surprise en débarquant comme ça chez elle. Mais, je suis certaine que si on y retourne en…
— Dis-moi que tu plaisantes, me coupa-t-il. Il est hors de question que je retourne là-bas, Ava   ! Et ça n’est pas négociable.
Nous marchâmes côte à côte en silence, jusqu’à ce que nous arrivions dans le hall de l’hôtel.
— Tu dois me trouver très lâche, dit-il.
— Non, pas du tout. Je comprends. C’est juste que, je ne sais pas trop quoi te dire. C’était notre seule piste, alors…
— Oui, je sais. Retour à la case départ.
— Je vais jeter un œil à mes notes et essayer de voir si on n’est pas passé à côté de quelque chose.
Ses pupilles eurent un nouveau spasme.
— Est-ce que tu te sens bien   ? m’inquiétai-je.
— Moyen, j’ai l’impression d’avoir l’esprit un peu engourdi, c’est vraiment étrange comme sensation. Mais c’est toujours mieux que ce que j’ai ressenti sur le moment. C’était comme si mon cerveau était en train de se consumer de l’intérieur.
Il secoua la tête comme pour chasser ce souvenir.
— On devrait te conduire à l’hôpital pour te faire ausculter, suggérai-je sans conviction s .
Je savais qu’il dirait non, mais je me devais d’essayer.
— Non, ce n’est pas la peine. Je vais juste aller m’allonger. Et me changer, accessoirement, grimaça-t-il en désignant son pull ensanglanté. Je me sentirai sans doute mieux après.
Nous gagnâmes nos chambres respectives, à deux étages distincts.
Machinalement, je me dirigeai vers la salle de bain et me glissai sous la douche, caressant l’espoir naïf de me défaire du trop-plein d’émotions de la journée. Bien évidemment, il n’en fut rien. Tout était toujours aussi confus lorsque je quittai la salle de bain.
Je récupérai mes notes dans ma valise et m’installai dans un carré de soleil sur la moquette, juste au pied du lit. Je disposai les feuillets devant moi et les passai au crible un à un, à la recherche du moindre élément que j’aurais pu négliger.
Mais, plus je me relisais, moins tout ça avait de sens. À quoi bon faire tout ça si Jim décidait d’abandonner les recherches   ? Bien qu’il ait affirmé ne pas en avoir l’intention, ses doutes m’avaient fait prendre conscience que ça restait malgré tout une éventualité. Une éventualité qui m’angoissait.
J’enfouis mon visage dans mes mains et me frottai les yeux, fatiguée par la lecture, par le voyage, par le désordre émotionnel qui encombrait ma tête et m’empêchait d’y voir clair…
Mes angoisses me prirent à la gorge. J’étouffais. J’enfilai à la hâte ma paire de chaussures et me ruai vers l’extérieur.
Sitôt les portes automatiques de l’hôtel franchies, je fus saisie par le vent. Je ne fis pas marche arrière pour autant. Je me contentai de resserrer le châle de Kristina autour de mes épaules.
J’étais contente de l’avoir emporté, ou plutôt qu’elle m’ait obligée à l’emporter au prétexte que «   la Hollande, ça souffle, et pas question de revenir enrhumée dans cette maison   !   ». Je n’aurais jamais osé l’emmener de moi-même et j’étais heureuse de l’avoir avec moi en ce moment. Je plongeai mon nez dans la laine épaisse et me laissai transporter par le parfum familier et rassurant de la maison.
En fermant les yeux, je pouvais presque voir Kristina installée sur le divan, son infusion dans une main, l’autre fourrée dans le pelage d’un Humphrey se laissant cajoler avec délectation. Je souris à cette image.
Et puis, je me dis que ça pourrait être moi, que je pourrais faire comme elle. Peut-être aurais-je dû   ? M’installer dans un fauteuil avec mon chat et goûter aux joies de la sérénité tant qu’elles m’étaient offertes avant que le vent ne change de direction. Car qui savait ce qui viendrait ensuite   ?
Je l’ignorais et en réalité, c’était ce qui m’effrayait le plus.
C’était sûrement la raison pour laquelle je craignais tant que Jim ne mette un terme à nos investigations. Depuis le début, je m’y étais consacrée corps et âme. Je m’étais acharnée à chercher d’où il venait, pour ne pas avoir le temps de me demander où j’allais, moi. Mais s’il décidait de tout arrêter, je n’aurais plus d’autre choix que de regarder les choses en face.
J’ai un peu honte de l’admettre, mais Barry m’avait prise au dépourvu en ne se lançant pas immédiatement à ma poursuite la rage au ventre. Ça ne faisait pas partie du plan. Ma fuite n’était pas supposée être un projet à long terme. J’étais censée m’enfuir, goûter aux joies de la liberté sans me préoccuper du lendemain avant qu’il ne me retrouve et que le couperet ne tombe. Mais il n’était pas venu et du coup, j’étais bien embêtée. Je me trouvais nulle. J’avais voulu la liberté, je l’avais obtenue. Et maintenant que je l’avais entre les mains, je ne faisais que la regarder fixement en me demandant quoi en faire. Si l’on m’avait tendu une baguette magique me permettant de choisir de quoi serait fait mon avenir, je n’aurais pas su comment l’utiliser.
Le pire n’était pas de m’interroger sur ce que je pouvais faire de ma vie, mais de ne pas savoir ce que j’avais envie d’en faire. Si l’on m’avait demandé à vingt ans, quels seraient mes désirs à trente, j’aurais sans doute répondu comme beaucoup de gens. Un mariage heureux, une jolie maison, une brillante carrière peut-être, fonder une famille sûrement. Mais à l’heure actuelle, je n’étais même pas certaine que tout ça me fasse encore rêver.
C’est peut-être ça le problème.
C’est peut-être moi le problème.
Car si ce schéma de vie, idéal dans l’imaginaire collectif, était déjà difficile à atteindre pour qui le désirait ardemment, qu’en était-il pour ceux qu’il ne faisait pas vibrer   ?
Peut-être que Jim avait raison, que j’étais de celles qu’on n’épousait pas, car elles n’étaient pas faites pour cette vie-là. Mais dans ce cas, pour quoi étais-je faite   ?
Perdue dans mes pensées, je descendis du trottoir sans regarder et l’un des nombreux cyclistes circulant dans la ville me rappela à l’ordre d’un vigoureux coup de sonnette. Je déambulais depuis un moment au hasard des rues de la ville et le jour faiblissait. Les habitants de la ville commençaient à regagner leurs logements ou à rejoindre leurs amis dans les cafés.
J’observais leur ballet incessant avec amertume. Je les détestais tous. Pas parce que j’enviais leur vie, mais parce qu’ils avaient tous l’air de savoir où ils allaient, pendant que moi, je naviguais à vue sur un océan d’incertitudes, sans perspectives d’avenir à l’horizon.
Mes pas me ramenèrent finalement au pont Jans. Je pris appui sur la rambarde et j’observai le canal. La rivière se para peu à peu des reflets des lampadaires, comme une vieille dame enfilant ses plus beaux bijoux, sans raison particulière. Au pied du pont, comme un pied de nez, la statue d’une sirène tenant entre ses mains une bouteille.
Je laissai dériver mes pensées au fil de l’eau, jusqu’à ce qu’une voix familière me ramène à la réalité.
— Yolanda Amidorovic, annonça Jim en s’accoudant à son tour sur le garde-corps.
— Quoi   ?
— J’étais fou d’elle depuis le début de l’année, et Erika avait réussi à la convaincre de sortir avec moi un soir. Bon, en fait elle l’avait payée, mais je te jure que je n’étais pas au courant. On a mangé une glace et j’avais prévu de l’emmener regarder le coucher de soleil sur les hauteurs de Vela Litica. Ça aurait du bien se passer. Sauf qu’à un moment, elle m’a montré ses seins, elle devait…
— Non, mais qu’est-ce que tu racontes   ! m’exclamai-je stupéfaite. Je peux savoir ce qui te prend de me raconter un truc pareil   ? Il y a des choses que je n’ai pas besoin de savoir sur toi, Jim   !
— Eh   ! Ça n’est pas facile pour moi non plus, je te signale   ! Je fais de mon mieux, là. Parce que j’ai l’impression d’avoir créé un malaise ce matin dans l’avion. J’ai été maladroit et je m’en veux. Je n’avais pas à m’immiscer dans ta vie privée. Tu n’as pas à parler de ton mariage si tu n’en as pas envie, ça ne me regarde pas. Je me suis dit qu’en te racontant un truc gênant sur moi, on serait quitte et on pourrait repartir sur de bonnes bases. Donc, elle m’a montré ses seins, et là, je ne sais pas pourquoi, j’ai paniqué, du coup…
— Je t’en supplie, tais-toi   ! Tu es malade ou quoi   ? C’est très embarrassant   ! m’esclaffai-je. Je t’avais déjà pardonné, crétin   ! C’est même moi qui devrais m’excuser, j’ai été odieuse. Je me suis emportée pour trois fois rien. Tu as juste été honnête, tu as tout à fait le droit de penser que je ne suis pas le genre de fille avec qui on veut fonder un foyer. Je ne peux pas t’en vouloir, j’ai trente ans, je suis divorcée, je n’ai pas d’enfant et je vis chez ta mère, alors…
— Ce n’est pas du tout ce que j’ai dit, rétorqua-t-il.
— Non, c’est vrai, tu as dit que je n’étais pas le genre de fille qu’on épouse . Ce qui voulait dire la même chose.
— Non, pas du tout   ! Je suis navré que tu l’aies interprété comme ça. Si tu crois que je n’imagine pas qu’un homme puisse vouloir vieillir à tes côtés, tu te trompes, vraiment. T’es pas vilaine, quand t’arrêtes d’être chiante, t’es plutôt sympa, t’as un sacré cran, et comme si ça ne suffisait pas, il fallait que tu sois brillante aussi   ! lâcha-t-il en riant. Ava, sérieusement, je crois que la seule chose pour laquelle un homme peut s’inquiéter en vivant avec toi, c’est son propre ego qui risque d’en prendre un sacré coup   !
Je sentis mon visage s’enflammer.
— Non, plus sérieusement, ce qui m’a surpris, c’est que tu me sembles tellement intelligente et libre que j’ai du mal à t’imaginer te lancer dans un truc comme le mariage, poursuivit-il en grimaçant comme un enfant devant des brocolis. Quand je t’ai posé la question, je m’attendais vraiment à ce que tu me dises un truc du style «   non, j’étais fiancée, mais j’ai mis fin à cette connerie avant que ça dégénère   ».
— Ah, je vois. Le mariage c’est pour les naïfs qui croient possible de s’aimer tout une vie. Monsieur est au-dessus de tout ça, ironisai-je.
— Détrompe-toi. Je pense que c’est possible, mais je crois que le mariage n’a rien à voir là-dedans. Pour moi, le mariage, c’est presque le contraire de l’amour, ricana-t-il.
— Jurer de s’aimer pour toujours, pour toi, ce n’est pas de l’amour   ?
— Ce n’est pas ce que je veux dire. Je ne sais pas comment l’expliquer. C’est juste que, si je devais vivre le reste de ma vie avec la même personne, je ne voudrais pas que ce soit parce qu’elle l’a juré devant Dieu, ou qui que ce soit d’autre d’ailleurs. Je sais que ça n’est pas toujours le cas, mais j’aurais toujours un doute, je me demanderais si cette personne est à mes côtés parce qu’elle en a envie, ou parce qu’elle s’y est engagée. Si je devais faire ma vie avec quelqu’un, j’aimerais pouvoir me dire chaque jour que la personne avec qui je suis pourrait être n’importe où ailleurs, que rien ne l’oblige à être là, à mes côtés, mais qu’elle y est malgré tout, parce qu’elle en a envie, par amour. Je voudrais la regarder renouveler ce choix chaque matin, jusqu’à ce que l’un de nous deux ne se réveille plus. Pour moi, c’est ça l’engagement, pas juste signer un bout de papier devant un inconnu en jurant que tu resteras toute ta vie avec la même personne, même le jour où tu pourras plus la voir en peinture… Et… Et… Et je suis en train de te raconter n’importe quoi et tu me laisses faire   ! s’interrompit-il en laissant échapper un petit rire disgracieux. Putain, Ava   ! Quand je déraille comme ça, tu me fous un grand coup sur la tête   ! N’hésite pas   ! OK, changeons de sujet, vite, ajouta-t-il mal à l’aise. Tiens, regarde, une sirène   ! Plutôt ironique, n’est-ce pas   ? Tu crois qu’elle fait quoi avec sa bouteille   ? Tu crois qu’elle vient de la récupérer ou qu’elle s’apprête à la lancer   ?
— Aucune idée. Je sais qu’ils ont une légende concernant une sirène, mais je ne m’en souviens plus. Je dirais qu’elle envoie des nouvelles aux siens restés en mer, pour qu’ils sachent qu’elle est en vie et qu’elle va bien, imaginai-je.
— Possible. Peut-être qu’elle pourrait leur glisser un mot pour moi   ? Eh   ! La sirène   ! T’aurais pas un tuyau pour nous   ? Ou je ne sais pas, un grand-oncle, une cousine germaine qui me ressemblerait, même de loin   ? Non   ? Bon, tant pis, fais quand même passer le mot, juste au cas où, on ne sait jamais.
Je savais qu’il plaisantait, mais ses paroles résonnèrent étrangement dans ma tête.
— Ce n’est pas si bête, soufflai-je.
— Quoi   ? Tu veux jeter une bouteille à la mer   ?
— Non, pas ça. Mais ça fait des semaines qu’on se plaint de ne pas trouver de traces de personnes qui te ressemblent, alors que des histoires d’ Ê tres qui respirent sous l’eau et côtoient des animaux marins, il y en a plein le folklore. Tu vois ce que je veux dire   ?
— J’espère que non. Ava, tu es sûre que t’as pas eu un coup de surchauffe cérébrale, toi aussi   ?
Il plaqua sa paume sur mon front pour jauger ma température.
— Je suis sérieuse, dis-je en repoussant son bras. Je sais que ça peut sembler farfelu au premier abord, mais finalement pas tant que ça   ! On s’est acharné à rechercher des témoignages de cas comme le tien à notre époque, en excluant tout le reste, mais peut être qu’on ne cherchait pas au bon endroit   !
— Tu me demandes de croire aux histoires de sirènes   ? Vraiment   ?
— Mais non   ! Ce que je veux dire, c’est qu’il est tout à fait possible qu’à l’origine de ces histoires, il y ait quelque chose de véridique qui aurait été interprété avec les croyances de l’époque, puis déformé par le temps. Tu me suis   ?
— J’essaye. Mais, regarde-moi. Tu vois une nageoire quelque part   ?
— Non, mais ça n’est peut-être qu’une interprétation   ! Quand je te regarde, je vois un homme exactement comme les autres, et pourtant, tu es capable de vivre sous l’eau. Si je vivais au moyen âge et que je voulais représenter ta différence de manière symbolique, le moyen le plus simple serait…
— De me représenter mi-homme, mi-poisson, finit-il. C’est un peu tiré par les cheveux, mais ça se tient.
— Et comment que ça se tient   ! Ça s’est déjà vu   ! L’Iliade   ! Pendant des siècles on a considéré que la guerre de Troie n’avait jamais eu lieu, que ça n’était qu’une légende. Il a fallu attendre notre ère pour qu’on reconnaisse qu’il y avait une part de vérité dans le récit d’Homère et que les ruines de la ville soient reconnues par l’UNESCO   ! Alors, ce que je dis, c’est que s’il y a une part si importante de vérité dans l’ Iliade , on ne peut pas exclure qu’il y en ait aussi une dans d’autres récits quand on nous parle de sirènes   ! Je ne te demande pas de croire que toutes ces histoires sont véridiques, tout ce que je te demande, c’est d’envisager juste un instant qu’il puisse y avoir une part, même infime, de vérité à l’origine de la légende. Qu’est-ce que tu en dis   ?
— Bah, j’en dis qu’on n’a pas de meilleure piste et qu’au moins, on ne risque pas de se mettre en danger en creusant de ce côté-là.
 
 
VII
 
SPECULUM MUNDI
 
 
1
 
 
3 juin 2018
J - 184
 
 
C’est affamés que nous débarquâmes sur l’île le lendemain après-midi, et il ne nous fallut pas longtemps pour élire l’endroit où assouvir notre appétit. Pas question de se contenter d’un bol de ces céréales bourrées de colorants artificiels dont Jim aimait se gaver et dont les boîtes pullulaient sur le bateau. Je m’étais attendue à devoir déployer des montagnes d’arguments pour convaincre Jim, mais contre toute attente, il avait accepté aussitôt. Dans ce cas précis, ce n’était pas la fin, mais bien la faim, qui justifiait les moyens. Nous passâmes tout le trajet à fantasmer sur les plats que Kristina nous aurait préparés, et nous ne fûmes pas déçus à notre arrivée.
— Quand même, c’est grave cette histoire de portefeuilles volés   ! s’offusqua-t-elle. Imaginez que vous ayez eu à rester plus longtemps sans argent, ou pire, qu’ils vous aient aussi volé vos passeports   ! Moi je dis que vous auriez quand même dû porter plainte   !
C’est tout ce que nous avions trouvé pour justifier le fait que nous n’ayons pas mangé du week-end. Un vol simultané de nos deux portefeuilles. Ce n’était pas du génie, mais c’était toujours mieux que d’avouer que nous avions donné tout notre argent à une ancienne journaliste farfelue, en échange d’informations tout aussi farfelues.
Nous l’écoutions à peine, trop occupés à remplir nos estomacs de burek et de calamars grillés. Kristina virevoltait autour de Jim comme une mouche autour d’un pot de confiture, guettant la moindre occasion pour poser les mains sur lui. Une poussière sur l’épaule, une miette sur sa joue, avait-il fait quelque chose à ses cheveux   ? Tout était prétexte à assouvir son besoin de le toucher sans prendre le risque de se faire envoyer paître. Je la regardais le contempler avec adoration, comme s’il s’agissait de la huitième Merveille du monde.
J’étais à la fois heureuse et triste pour elle. Le bonheur de la voir si enchantée d’être près de lui crevait les yeux et faisait plaisir à voir. La froideur qu’il semblait mettre un point d’honneur à lui renvoyer, elle, crevait le cœur.
Une fois repu, il ne tarda pas à se lever de table et à prendre le chemin de la sortie avant même d’avoir vidé sa bouche. De mon côté, j’évaluai d’un rapide coup d’œil le degré d’inclinaison du jardin, avec en tête l’idée de me laisser rouler jusqu’à une chaise longue.
Hélas, ce terrain était désespérément plat. Alors je me levai et me traînai jusqu’au fauteuil de jardin dans lequel je me laissai tomber sans aucune grâce. 
Je fermai les yeux. Je sentais encore le vent hollandais s’infiltrer par les pores de ma peau et me glacer jusqu’aux os. Je me laissai réconforter par la douceur du climat croate.
Le fauteuil placé à côté du mien émit un léger grincement. Je soulevai une paupière. Kristina m’observait. Je lui souris.
— Est-ce que ça va   ? murmurai-je.
Elle acquiesça d’un hochement de tête, me sourit en retour, puis détourna le regard vers la mer. Il se faisait tard, et le soleil déjà bas entraînait dans sa descente des nuées de couleurs presque artificielles.
— C’est beau, n’est-ce pas   ? dit-elle.
— Oui, très, répondis-je.
— J’ai parcouru le monde entier, j’ai vu des tas d’endroits magnifiques, mais peu qui soient aussi jolis qu’ici, soupira-t-elle avant de fermer les yeux.
Je fis de même, et je me laissai porter par le bruit de la mer et des oiseaux qui la survolaient.
— Comment il est   ? Avec toi   ? demanda soudain ma colocataire.
Mon esprit embrumé par la digestion ne comprit pas immédiatement de quoi elle parlait.
— De quoi tu parles   ?
— De Jim.
J’ouvris les yeux et je tournai vers elle un regard déconcerté. Elle ouvrit les yeux à son tour et un sourire mutin se dessina sur son visage.
— On est sur une île, tout se sait. Vous passez le plus clair de votre temps ensemble, vous partez en week-end à l’étranger… Je ne suis pas naïve, vous savez, dit-elle.
Je manquai de m’étrangler avec ma salive. Je la regardai dans les yeux et horreur   ! J’y vis une maison sur les hauteurs de l’île, Jim vêtu d’un col roulé et d’un pantalon en tweed, trois gosses du nom de Kristina, Denitza et James junior, un labrador nommé Toby et un break familial. J’aurais dû l’attendre celle-là. Les gens voient un homme et une femme passer du temps ensemble et tout de suite ils s’imaginent qu’ils copulent. À quoi ça rime cette obsession   ? Notre espèce serait-elle en voie d’extinction   ? J’aimais cette femme de tout mon cœur, mais n’eus aucun scrupule à tuer ses espoirs dans l’œuf.
— Oh, Jim et moi, on n’entretient pas vraiment ce genre de relation. Pas du tout même. Du tout, du tout, insistai-je.
— Ah, je vois. Vous ne voulez pas me mettre dans la confidence. C’est votre droit.
— Non, vraiment   ! Je t’assure. Je le dirais si c’était le cas.
— Oui, oui, susurra-t-elle sceptique. De toute façon, ça ne me regarde pas. Je ne voulais pas être indiscrète. Je voulais juste être sûre qu’il était gentil avec toi. Je ne l’ai jamais vu avec une fille. Pendant longtemps, j’ai même cru qu’il était gay, mais qu’il n’osait pas me le dire. Il est tellement secret… Je me plais à penser qu’il est juste comme son père. Ben était un homme méfiant. Ceux qui ne le connaissaient pas le qualifiaient de sauvage. Mais avec nous c’était complètement différent. C’était comme s’il avait un capital confiance très restreint et qu’il le réservait exclusivement à sa famille. Je n’aurais pas pu rêver ni meilleur mari ni meilleur père pour Jim. Mais je ne voudrais pas être de ces mères qui croient leur enfant merveilleux, alors que ce sont de véritables ordures avec le reste du monde. Comme ma copine Lucinda   ! s’exclama-t-elle. Si je te la présente un jour, oublie que je t’ai dit ça, mais si tu voyais son fils   ! Mon Dieu   ! Un vrai petit con   ! Si tu savais comment il s’est comporté avec la fille des Jovović   ! Une honte   ! Et elle, elle continue de l’encenser constamment, ça me dépasse   ! s’insurgea-t-elle.
— Alors, bien que Jim et moi n’entretenions, je le répète, pas ce genre de relation, je pense que tu n’as aucun souci à te faire de ce côté-là. Il m’apprend à nager en fait, c’est surtout pour ça que je passe beaucoup de temps avec lui.
— Vraiment   ? s’étonna-t-elle.
— Oui.
— Tu ne sais pas nager   ?
— Non, avouai-je. Mais j’ai fait beaucoup de progrès grâce à lui. C’est lui qui a insisté pour m’apprendre. Ça n’est pas une mince affaire, mais il est très patient et indulgent. Je dois avouer que j’étais assez sceptique sur ce point au début, mais tu as fait un boulot extraordinaire, tu n’as pas à t’inquiéter. Il est un peu rustre, c’est vrai, mais à bien y réfléchir, c’est sans doute la personne la plus sincère que j’aie jamais rencontrée et je trouve ça assez rassurant de toujours connaître le fond de sa pensée. Quand il veut, je le trouve même très prévenant et altruiste… à sa manière.
Son visage s’illumina. Elle me tendit la main et je la saisis. Elle poussa un soupir d’aise.
— Merci, souffla-t-elle. Bien entendu, cette conversation n’a jamais eu lieu. S’il sait que je t’ai demandé ça, il va vraiment me haïr jusqu’à la fin de ses jours.
— Quelle conversation   ? répliquai-je avec un clin d’œil.
 
*
 
Dans la soirée, je rejoignis Jim sur le port désert, et nous prîmes à pied la direction du centre. Je soupirai en arrivant en bas d’une des ruelles pentues menant à l’institut. Je marquai une pause.
— Ça ne va pas   ? s’inquiéta Jim.
— Si, je suis juste en train de me demander comment je vais hisser mon estomac jusqu’en haut.
— Je vois, lâcha-t-il en faisant mine de considérer sérieusement le problème. Si tu veux, je peux te traîner.
— Non, sans façon.
— Tu préfères que je te pousse   ?
— Non, plus.
— Que je te porte   ?
— Tu ferais ça   ?
— J’aurais bien voulu, mais tout à l’heure je me suis arrêté sur la route pour extraire deux orphelins d’une voiture en flammes, et je crois que je me suis luxé l’épaule, dit-il en se tenant l’épaule et en grimaçant exagérément.
— Ça, c’est vraiment pas de chance, ironisai-je.
— Je sais, ma bonté me perdra…
— Tu crois que tu vas réussir à tourner les pages des livres quand même   ?
— Je ferai de mon mieux. D’ailleurs, tu ne m’as toujours pas dit comment on allait s’y prendre, cette fois. C’est quoi le nouveau plan   ? Lire tous les livres mentionnant le mot « sirène », en espérant tomber par hasard sur quelque chose d’intéressant   ? ricana-t-il.
— C’est un peu ça, confessai-je.
Il me fusilla du regard.
— Bon, peut-être pas tous, rectifiai-je, si on exclut la littérature pour se concentrer sur la mythologie et les témoignages historiques, ça fait déjà un sacré tri. Il va falloir qu’on soit méthodiques. Comme le seul indice qu’on ait trouvé jusqu’à maintenant nous a conduits aux Pays-Bas, je serais d’avis de commencer à chercher dans cette zone. Voir ce que disent les mythologies celtiques, nordiques. Je pensais aussi jeter un œil côté histoire de la médecine, il y a peut-être des témoignages de médecin ayant croisé des patients dans ton cas.
— Oui, je pense que c’est une bonne piste à suivre. La question que je me pose, c’est, admettons qu’on trouve quelque chose, qu’est-ce qu’on fait   ?
— Pour être honnête, je ne sais pas encore, avouai-je.
J’essuyai un nouveau regard réprobateur.
— Eh   ! Je n’ai pas réponse à tout   ! me défendis-je. Déjà, on cherche et si on trouve quelque chose, on avisera   !
— OK, de toute façon, il n’y a pas grand-chose d’autre à faire, grommela-t-il en se dirigeant vers l’impressionnante porte de l’institut.
Je le laissai ouvrir et m’engageai dans l’obscurité du bâtiment pendant qu’il désactivait le système de sécurité. Je n’avais pas fini de traverser le hall que l’alarme se mit à hurler à tue-tête. Je plaquai mes mains sur mes oreilles pour me protéger du vacarme infernal.
— Qu’est-ce que tu fous   ! Coupe-la   ! m’écriai-je.
— J’y arrive pas   ! Le code a changé   ! hurla-t-il.
— Il faut sortir   !
— On ne peut pas, le système verrouille automatiquement toutes les issues   ! Fais chier   !
Après de longues minutes de vacarme insupportable, les sirènes finirent par se taire et la porte s’ouvrit sur un vieillard au visage ensommeillé. S’il n’avait pas pointé le canon d’un fusil de chasse sur nous, je me serais sans doute mise à rire. C’était donc lui la personne chargée d’intervenir en cas de problème de sécurité   ? Il avait déjà un pied dans la tombe   ! Si je m’étais fait agresser, j’aurais aussi bien fait de me défendre toute seule.
— Les mains derrière la tête   ! aboya-t-il.
— C’est bon, du calme, on travaille ici   ! lança Jim.
— Les mains derrière la tête on t’a dit   ! À genoux   !
— OK   ! OK   !
Devant l’animosité de l’homme, nous nous exécutâmes sans discuter.
— Non, mais dites-moi que je rêve   ! surgit la voix d’Erika. C’est bon, ils travaillent ici, ajouta-t-elle à l’attention du petit vieux qui nous braquait toujours.
— Hein   ? fit-il.
Il avait visiblement oublié d’enfiler son sonotone. Erika se pencha et lui cria dans l’oreille.
— J’ai dit c’est bon, ils travaillent ici   !
— Je vais fouiller le bâtiment pour m’assurer qu’ils n’ont pas de complices, répondit-il en nous toisant d’un œil suspicieux.
— Si vous voulez, dit Erika.
— Hein   ? fit-il.
— J’ai dit si vous voulez   ! vociféra-t-elle.
Il traversa le hall à petits pas, son fusil sous le bras. Erika nous dévisagea d’un œil mauvais.
— Je peux savoir ce que vous foutez là tous les deux   ?
— C’est moi, c’est de ma faute, répondit aussitôt Jim.
Je savais bien pourquoi il s’accusait, alors je le laissai faire. Là où son ancienneté et son importance lui faisaient risquer un blâme, tout au plus, je risquais un renvoi immédiat en bonne et due forme.
— Je ne t’ai pas demandé de qui c’était la faute, je t’ai demandé ce que vous foutiez là, à 23 h 50, un dimanche soir   ! répliqua-t-elle sèchement.
— Je… je…, bafouilla-t-il, je cherchais à impressionner Ava.
— L’impressionner avec quoi ? Elle est là tous les jours   ! s’énerva Erika.
— Je voulais lui faire visiter les coulisses de l’aquarium, lui montrer les animaux qui ne sont pas exposés et tout…
Il était vraiment minable comme menteur. Si c’était pour dire ça, il aurait mieux fait de me laisser parler   ! Erika nous jeta un regard méprisant.
— Eh bien, la prochaine fois, tu lui offres des fleurs ou des chocolats comme tout le monde   ! Ça t’évitera de me faire déplacer en urgence . Tu imagines la peur que j’ai eue quand j’ai été alertée qu’il y avait une intrusion   ! J’ai cru que l’institut était cambriolé   ! le sermonna-t-elle.
— Cambrioler quoi   ? Il n’y a rien à voler, rétorqua Jim. Tu as peur que quelqu’un parte avec les poissons   ? Arrête un peu   ! Et tu n’aurais pas eu de frayeur si mon code n’avait pas été erroné.
— On a changé le code, comme on le fait régulièrement.
— Oui, et d’habitude je suis prévenu à l’avance.
— Tu n’étais pas là. Je t’ai envoyé un mail. Tu as consulté tes mails dernièrement   ? J’imagine que non. Vous devriez rentrer chez vous, ce n’est pas un parc d’attractions ici, je pensais que tu le savais, Jim, cracha-t-elle, rouge de colère.
Je ne l’avais jamais vue aussi énervée.
— Ça va, il n’y a pas mort d’homme non plus. Pas de quoi se mettre dans un état pareil, lança Jim.
Elle afficha une expression étrange et planta son regard dans le sien.
— Je ne suis pas en colère, Jim. Je suis déçue, c’est tout. Je te pensais bien plus malin que ça.
Elle traversa le hall en direction du cloître. Encore sonnés, nous ressortîmes du bâtiment et reprîmes à pas pressés la direction du port.
— Moralité : toujours vérifier ses mails avant de s’introduire par effraction quelque part, tentai-je pour détendre l’atmosphère.
Le visage de Jim resta fermé.
— C’est des conneries, tout ça, jeta-t-il. On change le code tous les quatre mois, et on est prévenu de vive voix à chaque fois. Ça a toujours été comme ça, je ne vois pas pourquoi ça changerait subitement.
— Tu crois qu’Erika l’aurait fait exprès   ?
— Je ne pense pas, je ne vois pas pourquoi elle ferait ça et ce n’est pas elle qui prend ce genre de décision, de toute façon. Mais tu ne trouves pas ça bizarre, toi   ? L’autre jour, l’article sur le hollandais qui disparaît mystérieusement avant d’arriver sur ton bureau, et maintenant le code de l’alarme qui change justement le week-end où je m’absente… C’est peut-être ce que nous a raconté Reg' qui me rend parano, mais je trouve que ça commence à faire beaucoup, pas toi   ?
— Je n’avais pas vu ça comme ça, mais de toute façon, si on n’était pas surveillé jusque-là, maintenant on le sera. Vu la réaction d’Erika, elle ne va plus nous lâcher. Alors il va falloir nous trouver un autre QG… Je crois qu’il ne reste plus que le bateau. Je peux m’arranger pour faire un max de recherches la journée et sortir en douce les livres de la bibliothèque dont on a besoin pour travailler le soir.
— Je crois que c’est la meilleure solution, mieux vaut faire profil bas quelque temps.
 
 
2
 
 
4 juin 2018
J - 183
 
 
Je me levai aux aurores, le lendemain matin. Je pris un café à emporter sur la route — au Food Truck qui s’était installé sur le port pour la saison — juste pour ne pas avoir à passer par la salle commune, et éviter de croiser Erika. J’avais l’intention de sélectionner les ouvrages que je voulais emprunter dès ce matin, afin de les sortir aussitôt de la base de données, de manière à ce qu’on ne remarque pas leur disparition. 
Comme chaque matin, j’allumai les lumières de la bibliothèque et me dirigeai vers le bureau. 
Quand j’ouvris la porte, mes doigts se crispèrent autour du gobelet et le café brûlant m’ébouillanta la main. Un grand blond était déjà confortablement installé sur ma chaise de bureau. Je ne sais pas lequel de nous deux cria le plus fort, mais une chose est sûre : nous criâmes tous les deux.
— Bon Dieu   ! Vous m’avez fait peur   ! On n’a pas idée d’arriver si discrètement   ! me lança-t-il la voix chevrotante.
— Je peux savoir ce que vous faites dans mon bureau   ! répliquai-je plaquée au mur.
— Oh, je suis Samuel   !
— Mais encore   ?
— Le stagiaire   ! On m’a dit de vous attendre ici, je dois travailler avec vous maintenant, vous n’êtes pas au courant   ?  
 
*
 
Au fond, Samuel, je ne l’ai jamais aimé. Il ne m’a pourtant jamais rien fait, mais de manière inexplicable, dès que je l’ai vu, je l’ai détesté. Je ne sais pas si c’étaient ses boucles blondes angéliques, son sourire digne d’une publicité pour le dentifrice ou sa chemise trop étriquée pour un torse aussi développé, mais il y avait quelque chose chez lui qui m’insupportait. Même son eau de Cologne de luxe me donnait des haut-le-cœur. Mais sous les sermons de ma conscience, je choisis d’ignorer mon ressenti et de laisser sa chance à se pauvre garçon.
— Euh, Ava   ? me lança-t-il du fond de la bibliothèque.
— Oui, Samuel, répondis-je sans me lever de mon bureau.
— Je ne trouve pas la section Biologie marine .
Elle est là où je te l’ai indiquée il y a une heure, quand tu m’as déjà posé la question, elle n’a pas bougé depuis, avais-je envie de répondre.
— À côté de la section Océanographie .
— Ah oui, la section  Océanographie .
Et ça sortait de l’université… Je me demandais comment ce grand benêt avait bien pu atterrir ici, surtout qu’il était âgé pour un stagiaire, et encore plus, pourquoi c’était à moi qu’on l’avait confié. Mais je n’avais pas d’autre choix que de le supporter. Il ne semblait pas bien méchant, certes, mais son incompétence le rendait particulièrement agaçant. Non seulement, je n’avais pas pu mettre de côté les ouvrages qui m’intéressaient comme je prévoyais de le faire, mais en plus, je perdais un temps fou à lui réexpliquer plusieurs fois la même chose et à repasser derrière lui, ce qui m’empêchait d’avancer dans quoi que ce soit.
— Euh, la section Océanographie , c’est celle…
— Celle où il est écrit Océanographie , Samuel   !
Je saturais. Je finis par me lever et le rejoindre dans la bibliothèque.
— Laisse, je m’en charge. Viens avec moi, déclarai-je en lui faisant signe de me suivre dans le bureau. Assieds-toi à ma place.
Il abandonna le petit chariot de livres à ranger en rayon que je lui avais confié, et s’exécuta sans protester. Il fallait bien lui reconnaître qu’il n’était pas contrariant. Je soulevai péniblement une pile de retours et la laissai retomber lourdement à côté de l’ordinateur.
— Bien, commençai-je, tu vois ça   ? Ce sont les livres qu’on avait échangés avec d’autres bibliothèques européennes, qui sont de retour. Tu les prends, et tu les enregistres un à un dans la base de données, comme ça, ajoutai-je en lui montrant la manipulation. Je me chargerai de les remettre en place sur les étagères.
— OK   ! Ça n’a pas l’air bien compliqué   ! s’enthousiasma-t-il.
— Ne t’emballe pas, le calmai-je aussitôt, il y a tout ce qui se trouve derrière toi aussi.
Son sourire s’estompa à la vue de la montagne de livres empilés dans un coin du bureau.
— Oui, j’ai un retard monstrueux, le devançai-je. Plus vite tu t’y mets, plus vite ce sera terminé   !
Mon apprenti du jour occupé pour un bon moment, j’allais enfin avoir quelques instants de tranquillité devant moi. J’en profitai pour m’installer sur un des postes informatiques. J’étais impatiente d’entamer mes recherches, même si j’éprouvais une certaine appréhension. Je n’avais pas osé l’avouer à Jim, mais par moment, je me demandais si mon idée n’était pas complètement insensée. Écumer les légendes folkloriques en espérant y trouver un éventuel fond de vérité, ça revenait un peu à chercher une aiguille dans une botte de foin, sans même avoir la certitude qu’une aiguille s’y trouvait réellement. Malgré tout, je savais que je ne pourrais dormir sur mes deux oreilles que lorsque j’aurais soulevé chaque brin de paille.
J’avais dit à Jim que je souhaitais démarrer les recherches en explorant les mythes nordiques, mais une fois devant le fait accompli, je me rendis compte que c’était encore très vaste. Je ne renonçai pas pour autant, il fallait bien commencer quelque part. Je me sentis ridicule en tapant mes trois mots-clés dans la barre de recherches, mais je le fis quand même.
Légende. Nordique. Sirène. 
Sans conviction, je cliquai sur l’onglet «  rechercher  » . Des centaines de liens s’affichèrent, accolés à des noms étranges et inconnus. 
Nixen ,  Lorelei ,  Fossegrim ou   Margygr , Vodianoï   ou encore Roussalkis   . Tous des noms renvoyant à des créatures aquatiques à demi-humanoïdes. Par laquelle commencer   ?
Je m’affalai sur la table et je fis défiler les liens, jusqu’à ce que l’un d’entre eux retienne plus particulièrement mon attention. Je cliquai et tombai sur le site d’un guide touristique, sur lequel je reconnus la statue érigée au pied du pont Jans que je contemplais de mes propres yeux moins de quarante-huit heures auparavant. Le site restait évasif quant au contenu de la légende en question, il évoquait simplement la découverte d’une prétendue sirène à Edam, au cours du quinzième siècle.
 Ce n’était pas grand-chose, mais c’était en tout cas suffisant pour entamer une recherche plus ciblée dans la base de données de l’institut, pour voir ce qui se trouvait sur mes étagères à ce sujet. Hélas, j’avais eu la mauvaise idée d’installer Samuel sur mon poste.
Il fallait vraiment que je trouve un moyen de m’en débarrasser.
Je traversai la salle d’un pas décidé.
— C’est l’heure d’aller manger   ! clamai-je en entrant dans le bureau.
— Oh, déjà   ? Mais il n’est que 11 h 30, et monsieur Marković m’a dit que…
— Au diable Marković et ses sermons   ! Tu as bien bossé, tu peux y aller, mentis-je.
Pas besoin de troisième somation pour qu’il se lève et enfile sa veste. Il se dirigea vers la sortie, mais marqua un temps d’arrêt une fois devant la porte. Je le jaugeai d’un air interrogateur.
— Quelque chose ne va pas, Samuel   ? demandai-je en me réinstallant sur ma chaise attitrée.
Ses joues s’empourprèrent légèrement. Visiblement hésitant, il passa une main délicate dans son épaisse crinière blonde. Je me souviens m’être dit qu’il aurait pu se trouver dans un roman à l’eau de rose aux côtés d’Erika. Il aurait été l’homme idéal qu’elle aurait quitté pour le grand brun ténébreux au passé tragique.
— Non, pas du tout   ! C’est juste que j’ai cru que toi aussi tu irais manger, et que du coup, peut-être, enfin, si tu voulais… je pourrais t’inviter à déjeuner, finit-il par lâcher.
Encore une que je n’avais pas vue venir.
— Oh, fis-je décontenancée. C’est que… ce n’est pas que…, bafouillai-je mal à l’aise.
— Ça va   ! Pas de problème   ! Je disais ça comme ça, juste pour faire connaissance, sans arrière-pensée, se justifia-t-il avec un sourire forcé. Cela dit si tu as un endroit à me conseiller, je prends. Où est ce que tu manges d’habitude   ?
— Essaie la Konoba Maslina   ! C’est à deux rues d’ici, mais tu as un peu de temps devant toi.
En fait, je n’y avais jamais mis les pieds, mais les touristes de passage sur l’île y faisaient souvent la queue, j’en avais déduit que la nourriture devait y être plus que convenable.
 D’habitude, je mangeais ici même, avec Jim. Mais pas aujourd’hui. C’est aujourd’hui qu’il devait se rendre à l’hôpital pour passer le test de dépistage de la thrombocythémie. J’aurais aimé l’accompagner, mais avec Samuel sur les bras et Erika sur le dos, ce n’était pas le moment de m’éclipser sans raison valable.
C’est un grand garçon   ! Il a survécu vingt-neuf ans sans toi, il peut le faire encore une journée, me répétai-je.
Je savais bien qu’il n’avait pas besoin que je le prenne par la main pour passer deux ou trois examens, mais je savais aussi à quel point le cadre hospitalier pouvait lui être anxiogène, et j’aurais voulu être là pour lui. Je résistai à la tentation de lui téléphoner, sitôt Samuel sorti de la pièce, et me reconcentrai sur mon objectif. 
Je saisis les différents mots-clés, et je lançai le logiciel. Il me fallut plus d’une vingtaine de minutes avant d’obtenir le premier résultat dans la base de données, et l’ouvrage auquel il se référait se trouvait actuellement en échange avec la bibliothèque de Venise. 
Je ne désespérai pas et au bout d’un petit quart d’heure supplémentaire, j’obtins un second résultat, dans un livre à disposition sur mes étagères. Je notai la référence sur un coin de feuille que j’arrachai et me mis en quête de mon butin. 
Je ne mis pas longtemps à le trouver, perdu au fin fond de la section Superstitions   : Speculum Mundi, d’un certain John Swan. L’épaisse reliure émit un craquement sec lorsque j’ouvris le livre.
Première déconvenue : le texte était en latin. Cela faisait plusieurs années que je n’avais pas traduit de latin et déjà cette fois-là, ça avait été laborieux. Je maniai les pages fragilisées par le temps avec précaution, jusqu’à trouver le passage qui m’intéressait. Je ne me laissai pas le temps de me décourager. Je me munis d’un dictionnaire et d’une grammaire latine, et je me lançai. Mot après mot, je décortiquai le texte et quand, après plus d’une heure, j’obtins enfin une traduction cohérente, je ne fus pas déçue :
 
En l’an 1403, une tempête engendra la crue du Zuiderzee. Lorsque le temps redevint clément et que l’eau se retira, une Néréide fut incapable de trouver son chemin vers la mer et se retrouva prisonnière du lac de Purmer. Trois femmes qui s’en allaient traire leurs vaches la découvrirent. Elles en eurent d’abord peur, puis décidèrent de la recueillir. Elles durent la nettoyer des algues marines qui la recouvraient entièrement. La sirène se laissa habiller. Elle vivait de pain, de lait et de viande. Elle essayait toujours de regagner la mer, mais en vain, car on la surveillait. Elle fut confiée à un maître de Haarlem, auquel elle obéissait au mot. Mais elle ne parla jamais. On dit qu’elle resta ainsi, muette, pendant quinze ans, puis qu’elle mourut. Les habitants d’Haarlem, très attachés à cette créature, érigèrent en sa mémoire une statue aux portes de la ville.  
 
La lecture de ce paragraphe aussi bref fût-il m’enthousiasma au plus haut point. Je le pris comme un signe que j’étais sur la bonne voie. Le fait que ce récit vieux de plus de 600 ans évoque la présence d’un être aquatique, justement dans la ville où notre seule piste nous avait menés jusqu’ici, ne pouvait pas être un hasard, j’en étais convaincue. 
Je bouillonnais d’impatience de partager ma découverte avec Jim. Je résistai encore une fois à la tentation de l’appeler pour lui apprendre la nouvelle, bien que ça me démangeât terriblement.
— Smoothie banane, kiwi et citronnelle   ! me souffla une voix dans l’oreille.
— Nom de Dieu   ! Samuel   ! Tu veux me tuer ou quoi   ? m’écriai-je.
— Pardon, je ne voulais pas te faire peur, s’excusa-t-il. Je ne savais pas comment tu aimais ton café, alors je t’ai pris un smoothie, dit-il avec un sourire timide.
Sa gentillesse le rendait encore plus agaçant. Je culpabilisai. Je me sentais comme une horrible mégère intolérante. Satanée conscience   !
— Merci, c’est super gentil, dis-je en saisissant le gobelet en plastique. Déjà de retour   ?
— Il n’est pas loin de 14 heures, fit-il remarquer. Et puis, je me suis dit que j’allais m’y remettre un peu plus tôt, histoire de compenser ma lenteur, grimaça-t-il gêné.
— C’est normal, tu sais, j’ai aussi eu un peu de mal à me repérer les premiers temps, le rassurai-je.
Son regard se déporta sur le livre ouvert devant moi. J’avais été tellement surprise que je n’avais pas songé à le refermer. De toute façon, le texte était en latin alors je retournai juste la feuille de brouillon sur laquelle j’avais griffonné ma traduction.
— Tu lis quoi   ? demanda-t-il intrigué.
Avec une facilité déconcertante, il commença à déchiffrer le texte.
— Tu n’es pas un peu grande pour croire aux sirènes   ? plaisanta-t-il.
— Oh, ça… euh… c’est pour une recherche. Pour un ami, qui prépare… une thèse, bafouillai-je.
Je refermai sèchement le livre. Comment paraître suspecte en 1 leçon, par Ava Krasniqi.
— Comment tu… tu avais déjà lu ce texte ou tu viens de le déchiffrer à l’instant   ? demandai-je stupéfaite de la rapidité avec laquelle il venait de décrypter le texte que j’avais mis plus d’une heure à traduire.
— Oh, non, j’ai dit ça comme ça   ! J’ai juste reconnu quelques mots. On retrouve cette racine dans les noms scientifiques de certains mammifères marins comme le dugong ou le lamantin, communément appelés les siréniens . Simple déduction, répondit-il avec un clin d’œil. Désolé, je ne voulais pas être indiscret. Bon, je ferais mieux de me mettre au boulot.
J’étais assez impressionnée. J’avais de toute évidence sous-estimé mon stagiaire.
— Dis-moi Samuel, qu’est-ce que tu fais déjà comme études   ?
—  Écologie évolutive en milieu aquatique . J’entame un doctorat, et toi   ?
Et c’était moi qui me demandais comment lui, il avait atterri ici…
 
*
 
— Alors ça, j’arrive pas à le croire   ! pesta Jim. Est-ce qu’il t’apporte ton café   ? Est-ce qu’il le remue pour toi   ?
— C’est un stagiaire, Jim, pas un esclave, répliquai-je.
— Oh, ça va   ! J’ai été stagiaire moi aussi. Tout le monde sait que c’est presque pareil   ! Je suis jaloux, sérieux, ça fait six ans que je bosse pour l’institut, et jamais j’en ai eu un, râla-t-il en jetant l’ancre dans la crique.
— Il ne faut pas se demander pourquoi, marmonnai-je.
Il s’affala sur l’une des banquettes du voilier, auxquelles il avait offert depuis peu des coussins moelleux.
Il y avait longtemps que nous ne nous étions pas retrouvés à cet endroit. J’appréhendais un peu mon retour sur la coquille. Je craignais que les mauvais souvenirs vécus à bord en aient contaminé l’atmosphère à jamais. Il n’en était rien, et je dois même admettre que le bateau m’avait presque manqué.
— Bon, revenons à nos moutons. Je n’ai pas pu sortir autant de livres que j’espérais, car il était derrière moi toute la journée, mais j’ai quand même réussi à en emmener quelques-uns discrètement. J’irai un peu en avance demain matin, pour les sortir de la base de données avant qu’il n’arrive. Je propose de me charger des ouvrages en langues étrangères et toi de ceux en anglais ou croate. Tiens, j’ai listé quelques mythes à explorer, dis-je en lui tendant une fiche cartonnée.
— Attends, on ne devait pas se concentrer sur la culture nordique pour commencer   ? lâcha-t-il la mine renfrognée.
— Si, pourquoi   ?
— T’es en train de me dire que ça, c’est juste dans la culture nordique   ? s’exclama-t-il. C’est de la folie, Ava, ça pourrait nous prendre des années avant d’avoir exploré toutes ces versions du mythe   !
— Ah   ! Je savais que tu dirais ça   ! J’ai gardé le meilleur pour la fin : j’ai trouvé ça dans un livre d’histoire du dix-septième, et voici la photo de la statue en question.
Je lui tendis mon brouillon de traduction et une photo imprimée.
— Je la reconnais cette statue   ! Mais on est déjà allés là-bas, et on sait ce que ça a donné, dit-il après avoir lu ma traduction.
— Oui, je sais, mais avoue que c’est encourageant   ! Je suis sûre qu’on peut trouver quelque chose, mais il va falloir ratisser minutieusement et méthodiquement. J’ai ramené ça, annonçai-je en attrapant le rouleau de papier et la boîte de punaises.
— Qu’est-ce que c’est   ?
— Une carte   ! clamai-je en la déroulant. Ça nous permettra de voir exactement où on en est et quelle zone on a explorée ou pas, ça nous évitera de nous perdre.
— On devrait l’installer dans la cabine. J’ai une espèce de grande planche en bois dans ma chambre chez ma mère, enfin dans ta chambre du coup, sur laquelle on pourrait l’accrocher.
— Va pour la planche en bois   ! Quand penses-tu aller la chercher   ?
— Vu que c’est toi qui vis là-bas, je me disais que tu pouvais la ramener, elle n’est pas très lourde.
— Je n’y vois pas d’inconvénient. Je me disais juste que ça te ferait l’occasion de voir ta mère.
— Pourquoi   ? Elle ne va pas bien   ? Qu’est-ce qui se passe   ? Tu sais quelque chose que je ne sais pas   ? s’inquiéta-t-il.
— Oh, non   ! Elle va bien   ! le rassurai-je. Je pense juste que ça lui ferait plaisir de te voir.
— Oh, bah si c’est que ça… Tu peux te charger de la planche   !
— Jim, soupirai-je.
— Quoi   ?
— Je sais que ça ne me regarde pas, mais tu ne crois pas qu’il serait temps d’enterrer la hache de guerre   ?
— J’enterrerai la hache de guerre quand elle me dira ce que je veux savoir.
— Et si elle ne le dit jamais   ? Tu vas continuer de la punir et de te priver de ta mère jusqu’à la fin de ses jours   ? Ça n’a pas de sens. Et si tu veux mon avis, tu ne fais qu’empirer la situation. Plus tu vas t’éloigner, plus elle aura peur de te perdre définitivement, moins elle aura envie de te dire la vérité.
Il se redressa, me dévisagea.
— Tu sais quoi   ? Tu as raison, commença-t-il.
Sur le coup, j’étais plutôt fière de moi. Je trouvais qu’il se laissait raisonner de plus en plus facilement et je m’enorgueillissais déjà d’être à l’origine de la réconciliation de la mère et du fils. Ma joie fut de courte durée.
— Ça ne te regarde pas, me jeta-t-il froidement.
 
 
3
 
15 juillet 2018
J - 142
 
 
Je ne me débats plus.
En mon for intérieur, je sais que ça ne ferait que l’enrager davantage. Je ne sais même plus ce qui l’a mis dans cet état, mais j’y suis forcément pour quelque chose. Je l’ai probablement mérité. Je ne sais plus ce que j’ai fait, non, tout ce que je sais c’est que je suis allongée sur le tapis du salon, et que ses doigts autour de mon cou me font de plus en plus mal.
Ce n’est pas la première fois qu’il m’étrangle lors d’une de ses colères, et j’ai remarqué que généralement, si je ne tente pas de me libérer, il se calme de lui-même et puis il s’éloigne de moi. Pas sans m’asséner un dernier coup de pied dans les reins, et une flopée d’insultes avant de partir, mais il me relâche et je peux respirer à nouveau.
Alors, je fais au mieux pour bouger le moins possible, les yeux fermés, je fais la morte, j’attends qu’il en finisse. Pas que ce soit facile, car mon instinct de survie me hurle de me débattre, de le griffer, de le frapper, de fuir avant qu’il ne soit trop tard, mais c’est parce que mon instinct ne sait pas à qui j’ai affaire. Moi, si. Et je sais que la moindre tentative de lutte ne fera qu’aggraver mon cas.
Ses doigts se resserrent, encore. Ils me serrent si fort que j’ai l’impression de sentir le contact de sa peau à l’intérieur de ma gorge. 
La douleur, je peux l’encaisser, elle m’est familière. En revanche, je ne tiendrais plus très longtemps sans respirer s’il ne relâche pas la pression. 
J’essaie de faire entrer un peu d’air dans mes poumons, mais pas le moindre filet ne franchit la barrière de ses mains. Je comprends que cette fois, faire la morte ne suffira pas, je suis trahie par les pulsations de mon cœur, qui lui font l’affront de battre encore contre ses paumes. 
J’ouvre les yeux, et pour la première fois je les plante dans les siens. C’est là que je la rencontre. Je l’avais déjà aperçue au hasard des propos nauséabonds de son fasciste de père, croisée au détour d’une gifle, mais elle s’était rarement adressée directement à moi. 
La haine.
Elle est juste là, sournoisement tapie dans l’ombre au fond de ses pupilles dilatées, juste derrière l’envie de faire mal. Cette envie de me faire mal… qui elle, me parle de si près qu’elle me postillonne au visage.
Tout à coup, je comprends. Je ne me débats pas, et ça lui gâche son plaisir. C’est là, la vraie raison de sa colère, et c’est sans doute pour cela qu’il ne m’a toujours pas libérée de son emprise. 
Je lève prudemment les mains jusqu’à mon cou, et saisis ses poignets. J’espère naïvement que cela suffira à lui faire prendre conscience de ce qui est en train de se passer, qu’il est en train de m’étrangler, que je ne peux plus respirer, et que s’il ne me relâche pas incessamment sous peu, il faudra qu’il explique aux gens comment, lors de l’une de mes si fréquentes chutes dans les escaliers, j’ai fini par mourir asphyxiée. Je pense qu’il le comprend, car il me libère. Il desserre les doigts un à un, mais il reste assis à califourchon sur moi. 
Je peine à canaliser tout cet air qui me revient subitement et me fait tourner la tête. Je ne peux réprimer une quinte de toux, et elle me vaut un crochet du droit dans la pommette, qui se met immédiatement à palpiter. Pourvu qu’elle ne saigne pas… les croûtes sont plus difficiles à dissimuler que les bleus… Si seulement je…
— Ava   ! Ava   !
Je me réveillai en sursaut.
— Excuse-moi de t’avoir réveillée, mais je crois que tu faisais un cauchemar, s’excusa Jim.
Déboussolée, je regardai autour de moi et découvris avec soulagement l’intérieur sécurisant de la coquille. J’étais allongée sur une banquette et recouverte d’un sweat à capuche qui ne m’appartenait pas. Dehors, la pluie tombait à torrents sur la petite embarcation, donnant lieu à un concerto de crépitements ahurissant. Jim était assis à même le sol de la cabine, tout près de la banquette, un livre ouvert sur les genoux.
— J’ai dormi longtemps   ? demandai-je.
— Un peu, répondit-il simplement.
Un coup d’œil à travers le hublot m’informa que le jour se levait.
— Désolée.
— Ne t’excuse pas. Ça fait des semaines qu’on bosse, c’est normal que tu sois fatiguée, ajouta-t-il en bâillant à son tour.
— Tu as veillé toute la nuit   ? m’étonnai-je.
— Quand j’ai regardé l’heure, il était déjà trop tard pour me coucher. Je ne voulais pas risquer de ne pas me réveiller.
J’étais aussi surprise qu’impressionnée par la détermination et l’investissement dont il faisait preuve dans les recherches.
— Tu as trouvé quelque chose d’intéressant   ?
— Oui, comme d’habitude, soupira-t-il.
Je pouvais percevoir toute sa lassitude rien qu’au son de sa voix.   Comme d’habitude , avait-il dit, ce qui signifiait pour nous : des informations intéressantes dont on ne sait pas quoi faire. Je parcourus du regard le planisphère constellé de punaises. Les rouges pour les monstres marins, les oranges pour les chimères à queue de poisson et les vertes pour les créatures aquatiques d’apparence humaine. Les moins nombreuses, mais les plus intéressantes pour nous. Faute de place, les punaises orange attribuées aux légendes de sirènes pourvues d’une traditionnelle nageoire, commençaient à grappiller du terrain sur les placards de la cabine.
— Dis toujours   ?
— Témoignage d’un pêcheur sud-africain qui aurait aperçu une créature échouée au milieu d’un banc de baleines. La créature se serait précipitée vers la mer et aurait disparu dans les eaux lorsqu’il se serait approché.
— Très intéressant, dis-je.
— Oui, mais comme toujours, ça ne nous avance pas beaucoup.
— Je te l’accorde, répondis-je en me redressant.
Jim me tendit une boîte de céréales. Je refusai d’un geste de la main. Il fallait vraiment que je sois affamée pour manger ses céréales infâmes. Je m’étais interrogée longtemps sur l’amour démesuré qu’il leur vouait. Jusqu’au jour où je m’étais aperçue que parmi les innombrables excipients qu’elles contenaient se trouvait un exhausteur de goût à base de graisse de poisson.
Il haussa les épaules et plongea la main dans le paquet. Il observa les pépites multicolores dans sa paume et en lança trois en l’air. Il tenta de les gober au vol. La première rebondit sur le verre gauche de ses lunettes, la deuxième sur sa pommette et la troisième sur son menton. Visiblement déçu de sa performance, il grimaça avant de s’apercevoir que je l’observais. Il rougit.
— Des fois, j’y arrive, crut-il devoir se justifier.
— Je n’en doute pas.
Il sourit, mais ne répondit rien. Il s’abstint néanmoins de retenter l’expérience. Il prit une seconde poignée de céréales et les grignota une à une tout en tournant distraitement les pages du livre. Je me rallongeai sur la baquette et observai les gouttes de pluie qui s’écrasaient sur les hublots de la cabine. En ovales presque parfaits d’abord, avant de s’étirer jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’une fine traînée. Un énième soupir de Jim m’incita à me tourner vers lui. Il referma le livre et le posa sur le sol à côté de lui. Il souleva ses lunettes pour se frotter les yeux.
— Je peux parler honnêtement   ? hésita-t-il.
— Évidemment, répondis-je.
— Je crois qu’on fait fausse route. Je veux dire, ça ne mène à rien, tu vois bien…
Bien sûr que je le voyais. J’avais simplement du mal à l’admettre parce qu’on n’avait pas d’autres pistes.
— Je sais, reconnus-je malgré tout. Mais, je t’avoue que je ne sais pas dans quelle autre direction on pourrait avancer.
— Dans ce cas, peut-être que c’est en arrière qu’il faudrait regarder.
— Où veux-tu en venir   ?
Il hésita. Il ouvrit le dossier posé sur la table et en tira la page de journal comportant l’avis de recherche.
— Ça fait un moment que j’y réfléchis à vrai dire. Et je me dis qu’au lieu de chercher nous-même à découvrir ce que je suis, en tâtonnant au hasard et en priant pour un coup de chance, on devrait plutôt chercher quelqu’un qui le saurait et pourrait nous le dire. Tu te souviens quand tu disais qu’il devait forcément y avoir des personnes au courant de quelque chose   ? Eh bien, plus j’y réfléchis, plus je me dis que tu as raison et que c’est de ce côté qu’il faudrait creuser. Il doit bien y avoir une personne sur cette planète qui sait qui je suis.
— Je suis d’accord avec toi, mais je t’ai déjà expliqué, c’est super compliqué d’avoir accès à des infos aussi anciennes, surtout en étant ici. Tu te souviens de ce que ça a donné quand j’ai contacté le journal   ?
— Oui. Et c’est la raison pour laquelle je pense qu’on devrait y aller.
— Y aller   ?
— En Nouvelle-Zélande. Ce serait sans doute plus simple en étant sur place. On pourrait se rendre à l’hôpital dans lequel j’ai été soigné, je pourrais rencontrer des médecins qui se sont occupés de moi. Je pourrais peut-être même obtenir des informations sur mon adoption et découvrir ce que ma mère tient tant à me cacher. Vraiment, plus j’y pense et plus je suis convaincu que c’est là qu’il faut qu’on aille.
— Sur le papier, c’est une bonne idée. Mais tu te rends bien compte que la Nouvelle-Zélande, ce n’est pas la porte d’à côté. On ne peut pas faire un aller-retour en un week-end.
— Et si on ne se contentait pas d’un week-end   ?
— Qu’est-ce que tu veux dire   ?
— On pourrait partir un peu plus longtemps, comme ça, au passage, on pourrait explorer un peu ce qui se dit niveau légendes maories, on n’a quasiment rien trouvé de ce côté-là et c’est toi-même qui m’as dit que c’était une culture orale. On ferait d’une pierre deux coups   !
— Dans l’absolu, je suis d’accord que c’est une bonne idée. Mais je te rappelle qu’on a tous les deux un travail ici, et en ce qui me concerne, si je dois payer un billet pour la Nouvelle-Zélande, il me restera tout juste de quoi dormir sur un banc et grignoter des cacahuètes pendant tout le séjour…
— Meghan nous accueillerait à bras ouverts.
— Tu oublies le travail.
— Oh, sérieusement Ava   ! Tu ne vas pas me faire croire que ce qui te retient, c’est ta passion pour ce travail de remplacement sous-payé   ! Et puis de toute façon, Doroteja va bien reprendre son poste un jour, il doit te rester quoi ? Trois, quatre semaines à tirer grand max   ?
Il n’avait pas tort sur ce point, mais au lieu de me rassurer, cette perspective fit ressurgir mes angoisses. Le terme de mon contrat était suffisamment proche pour ne pas le faire survenir prématurément, alors que je n’avais toujours aucune idée de ce qu’il adviendrait de moi après…
— Et toi   ? Tu te vois vraiment plaquer ton boulot du jour au lendemain, pour une escapade à l’autre bout du monde   ?
— Je n’ai pas parlé de démissionner   ! Avant les sept jours que j’ai pris en avril, je n’avais quasiment jamais pris de vacances depuis que je travaille pour l’institut, on ne me les refusera pas.
Je m’apprêtai à dire que j’allais y réfléchir quand la radio crépita. Surpris par l’horaire matinal, Jim fronça les sourcils. Je ne parvenais pas à décrypter les mots délivrés par la voix grésillante.
 
— Où ça   ? Bien sûr, dis-leur que je les rejoins, je serai sur place d’ici une vingtaine de minutes, dit Jim en se levant promptement.
— Qu’est-ce qui se passe   ? m’inquiétai-je.
— Des pêcheurs ont repéré un rorqual empêtré dans des filets, ils ont appelé l’institut. Une partie de l’équipe est déjà sur place, mais apparemment c’est compliqué.
— Un quoi   ?
— Un rorqual. Une baleine si tu préfères.
— Attends, tu as bien dit… baleine   ? Il y a des baleines ici, en Adriatique   ?
— Rarement. Elles ne s’aventurent pas trop de ce côté de l’Italie, mais les mers n’ont de frontières que pour les hommes.
Il rejoignit le cockpit à la hâte, sans prendre le temps de se couvrir malgré la pluie.
De l’intérieur de la cabine, je le vis s’agiter sur le bateau avec souplesse et agilité. Les moteurs vrombirent. J’enfilai à la hâte le sweat posé sur mes genoux et j’entrepris de le rejoindre sur le pont, mais le mauvais temps me fit renoncer à franchir le seuil de la cabine. Je m’assis sur la première marche de la descente et je l’observai scruter l’horizon avec attention, sourcils froncés. Je commençais à le connaître suffisamment bien pour deviner ce qui se passait dans sa tête sans qu’il me le dise. Je sentais son anxiété grandir à mesure que nous nous approchions du lieu du sauvetage.
— Est-ce que ça va aller   ? Ça risque d’être assez intense pour toi là-bas, lançai-je par-dessus le bruit de la pluie et le sifflement des moteurs.
— Ça ne va pas être facile, avoua-t-il, la peur est l’une des émotions les plus éprouvantes pour moi, avec la colère. Elles sont les plus difficiles à contrôler. Et je sens la sienne d’ici… Il va falloir que je me concentre sur mes propres émotions pour ne pas me laisser envahir par la détresse de l’animal.
Au loin, nous aperçûmes enfin le chalutier et le navire de l’institut.
Nous nous approchâmes prudemment et une fois à leur hauteur, Jim coupa les gaz. Un des membres de l’équipe que je peinais à reconnaître à cause de la pluie lança une corde à Jim, qui se chargea de lier les deux bateaux l’un à l’autre. Il monta à bord et me tendit la main pour m’aider à faire de même. Je la saisis, bien que n’ayant plus besoin de son aide depuis longtemps. J’avais passé tellement de temps avec lui sur la coquille que le tangage du bateau ne m’impressionnait plus, même les jours de mauvais temps comme aujourd’hui. Les membres de l’équipe présents étaient peu nombreux et regroupés d’un côté de l’embarcation.
— Comment ça se présente   ? demanda Jim alors que nous les rejoignîmes.
— Mal   ! cria Alexander par-dessus le bruit de la pluie. On ne sait pas comment elle s’est mise dans ce pétrin. Des pêcheurs l’ont aperçue quand ils rentraient au port. À ce qu’ils m’ont dit, ils ont d’abord cru qu’elle était morte, mais elle a expiré avec force et ils ont compris qu’elle était en difficulté. Ses deux nageoires pectorales sont coincées contre ses flancs. Le filet entravait aussi sa nageoire dorsale sur l’avant, mais on a réussi à la dégager partiellement. Mais le pire c’est que sa queue est empêtrée dans le filet sur au moins cinq mètres en dessous.
Je m’approchai du bord à mon tour et j’aperçus enfin l’animal. Je n’avais jamais vu de baleine d’aussi près. Je n’en avais jamais vu autrement qu’en photo, en fait. La partie de son corps qui émergeait de l’eau avait l’apparence d’un gros galet flottant sur l’eau, sur lequel la pluie s’abattait sans pitié. Voir cette créature majestueuse dans une telle posture me brisait le cœur.
— Qu’est-ce que vous attendez pour le couper   ? s’exclama Jim nerveusement. Vous voyez bien qu’elle est en train de mourir   !
Je sentis qu’il luttait pour ne pas se laisser griser par les émotions du cétacé. Je posai ma main sur son épaule en signe d’apaisement.
— On y a pensé, qu’est-ce que tu crois   ? Ce n’est pas si simple   ! Déjà, la visibilité est mauvaise à cause de la pluie. En plus, elle est terrorisée quand on s’approche et tu sais que malgré la fatigue, elle pourrait nous tuer d’un coup de nageoire… Et avec ce temps de merde, on ne peut pas trop s’approcher avec le bateau non plus, soupire-t-il en reportant son regard sur l’animal. On a appelé Erika, qui nous a dit que tu saurais sûrement quoi faire, mais en attendant, je me suis dit qu’on pourrait faire comme ça, poursuit-il en attrapant une feuille de papier où était griffonné un schéma. Si on réussit à s’approcher suffisamment, on pourrait…
Un grand bruit d’éclaboussures mit brutalement fin à ses explications.
— Il n’a pas osé   ? me demanda Alexander, les yeux écarquillés.
— J’ai bien peur que si   ! répondis-je en feignant l’indignation.
Nous nous précipitâmes vers le bord et aperçûmes Jim refaire surface à côté de l’animal.
— Tu n’es qu’un inconscient   ! Je serai obligé de le mentionner dans le rapport si tu ne remontes pas tout de suite   !
Jim l’ignora et plongea sous la bête pour évaluer la situation. Alexander soupira.
— Il ne remontera pas, hein   ? me demanda-t-il résigné.
Pour seule réponse, je haussai les épaules, mais intérieurement, je souriais.
— Je ne sais pas comment elle a fait pour s’emmêler à ce point, nous lança Jim en sortant la tête de l’eau, avec le poids du filet qui tire vers le fond, c’est vraiment très serré, c’est en train de la blesser   ! expliqua-t-il. Balancez-moi de quoi couper   !
Alexander se résolut à lui jeter un couteau de plongée cranté.
Silencieux, nous observâmes Jim disparaître sous les eaux et réapparaître pour respirer, bien qu’il n’en ait pas besoin. Je ne l’avais encore jamais vu nager devant quelqu’un d’autre que moi et j’étais stupéfaite de constater à quel point son numéro était bien rodé. Il allait même jusqu’à simuler l’essoufflement par moment. Il répéta pendant de longues minutes les mêmes gestes. Couper, tirer. Couper, tirer. Il parvint enfin à libérer la nageoire pectorale gauche du rorqual qui, grisé par cet élan de liberté, se mit à nager avec difficulté, l’entraînant avec lui.
— Et merde   ! pesta Alexander. Sam   ! Mets le moteur en marche, il faut le suivre.
Je n’avais pas remarqué la présence de Samuel. J’étais étonnée qu’on ait pris la peine de réveiller le stagiaire pour qu’il prenne part aux opérations, mais au vu de ses compétences dans son domaine de prédilection, ce n’était finalement pas si surprenant.
Le cétacé traîna Jim sur près d’un kilomètre. Nous les suivîmes à bonne distance.
— Je vais essayer de libérer la deuxième pectorale   ! nous informa Jim. Je vais essayer de vous remonter le filet pour que vous dégagiez la queue pendant ce temps, parce que je pense qu’elle va tenter de partir dès que les deux nageoires seront libres   !
Sur ces mots, il plongea à nouveau et remonta avec un bout du filet dans les mains. Il nagea jusqu’à l’avant du bateau, et l’un des soigneurs s’en saisit. Nous unîmes nos efforts pour remonter la plus grosse quantité de filet sur le pont, et munis de petits canifs pour certains, de simples couteaux de cuisine pour les autres, nous coupâmes les mailles résistantes une à une.
Samuel s’installa à mes côtés, et m’adressa un sourire discret que je lui rendis par politesse.
— Drôle de façon de commencer la journée, hein   ? plaisanta-il.
— Oui, c’est sûr que ce n’est pas tous les jours, répondis-je.
— Alors comme ça, toi et Jim…, murmura-t-il intrigué.
— Je crois que ce n’est pas vraiment le moment-là, Samuel, le coupai-je.
— Oh, oui, bien sûr. Excuse-moi. C’est juste que je n’aurais pas cru que c’était ton genre. Je veux dire… Jim   ? lâcha-t-il avec un discret ricanement teinté de mépris.
Je lui jetai un regard hostile, et réprimai l’envie d’utiliser ce couteau pour lui couper la langue.
— OK, je la ferme. Fais comme si je n’avais rien dit, fit-il en se remettant à la tâche, refroidi par ma réaction.
— C’est bon   ! lança Pietro en coupant les derniers morceaux.
Jim libéra la nageoire de l’animal de ses dernières entraves et se dirigea vers la queue pour en ôter les derniers filaments. Comme il l’avait prédit, l’animal s’éloigna aussitôt, sous les exclamations soulagées de l’équipe. Jim remonta à bord, éreinté. Ses vêtements détrempés lui collaient à la peau. Je me surpris à laisser traîner mes yeux plus longtemps que de raison sur ce corps que j’avais pourtant déjà vu des centaines de fois. J’avais l’impression que quelque chose avait changé, mais je n’aurais pas su dire quoi. J’observai sans ciller les gouttes d’eau qui couraient sur sa peau blanchâtre. Je détournai le regard en croisant le sien, et je sentis mon visage s’embraser malgré moi.
— T’es qu’un petit con   ! lui jeta Alexander. Mais c’est bien joué, ajouta-t-il en lui assénant une tape sur l’épaule. Il y a des vêtements secs quelque part, va te changer avant de tomber en hypothermie, inconscient.
— Ça va, j’ai ce qu’il faut sur mon bateau, rétorqua Jim.
Soudain, à cinq cents mètres à peine, le rorqual fraîchement libéré jaillit au-dessus de l’eau et retomba lourdement dans un fracas monumental.
L’équipe explosa de joie. L’animal se lança dans une incroyable série de sauts et de plongeons, sous les acclamations et les applaudissements des membres de l’équipage.
— C’est génial   ! s’exclama quelqu’un.
— C’est à croire qu’elle veut nous montrer sa joie   ! s’extasia quelqu’un d’autre.
— Ou dire merci   !
Je souris, et adressai un coup d’œil complice à Jim.
— De rien, chuchota-t-il avec un clin d’œil furtif.
— Bon, on remballe et on rentre au port   ! Je vais remplir le rapport, on est le combien   ? déclara Alexander.
— Le 14 je crois, répondit Samuel.
— Non, on est le 15  ! répliqua Serena.
— On est le 15  ? Tu es sûre   ? m’étonnai-je.
— Bah, oui pourquoi   ?
— Comme ça, mentis-je.
— Tu as quelque chose de prévu   ? ironisa Jim.
Il savait bien que non.
— Non, je n’ai pas vu le temps passer c’est tout.
— Moi je dis qu’on devrait fêter ça ce soir   ! s’exclama Pietro.
— Si on t’écoute, il y a toujours un truc à fêter   ! se moqua Samuel
— Mais exactement   ! se défendit l’italien. La vie est une fête mon ami   ! Alors, qui vient   ?
Les mains se levèrent sans qu’il ait besoin d’insister, et tous les regards convergèrent naturellement sur les seules mains encore baissées.
— Ava   ? Allez   ! Ça fait longtemps.
C’est vrai, ça faisait longtemps, et c’était le jour ou jamais.
— Pourquoi pas   ? dis-je.
— Murphy, je sais ce qu’il va me répondre…
— OK, je viendrai, déclara Jim.
Pietro l’observa l’air ahuri.
— Je viens d’avoir une putain d’hallucination, j’ai cru que tu avais dit que tu venais,   ? plaisanta le jeune homme.
— Oui, j’ai dit que je venais, sauf si je ne suis pas le bienvenu, se vexa Jim.
— Ah si   ! Bien sûr que si, c’est juste que…
— Qui êtes-vous   ? Qu’avez-vous fait de Jim   ? s’esclaffa Alexander.
— OK, si ça commence comme ça, je ne préfère pas venir, râla Jim.
— Oh, te vexe pas Murphy   ! On rigole   ! C’est juste qu’on n’a pas l’habitude que tu te joignes à nous, dit Pietro en passant son bras par-dessus ses épaules. Ça va être la soirée de ta vie   ! Après ce soir, le monde de la nuit n’aura plus de secret pour toi   ! Et dans un mois, je t’emmène à Ibiza   !
— Mais ferme-la   ! intervint sa jumelle. Ignore le Jim, ajouta-t-elle avec un haussement de sourcils entendu.
— Tu verras, on en reparlera   ! persista Pietro en s’éloignant.
— Je le supporte plus, marmonna Serena en s’éloignant à son tour.
— Fais pas attention à eux, soufflai-je, tu fais comme tu veux.
— Je sais. Mais tu y vas bien, toi. Pourquoi pas moi ?
 
 
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15 juillet 2018
J - 142
 
 
J’avais trente et un ans. Je n’avais rien vu venir. Je m’observai un court instant dans le rétroviseur. Qui étais-je   ? J’avais la sensation de ne plus être tout à fait la même. Pourtant, je n’avais pas beaucoup changé. Je vieillissais plutôt bien, j’étais même convaincue qu’on pouvait me donner moins. 
Mais onze années avaient bel et bien passé depuis mes vingt ans. Onze ans   ! Qu’avais-je fait de tout ce temps   ? Je soupirai. Mieux valait ne pas y penser. J’avais déjà assez perdu de temps, autant ne pas en perdre davantage. Je sortis de la voiture et me dirigeai vers le bar.
Je repérai sans peine la table de mes collègues et amis, tout au fond, près de la plage. De loin, j’effectuai un tour d’horizon rapide des personnes présentes. Je ne vis pas Jim. Je fus un peu déçue, mais pas complètement surprise. Je ne lui en voulais pas, même si j’aurais aimé qu’il soit là.
Je traversai, non sans mal, la foule euphorique qui se mouvait au rythme de la musique. Grisés par les basses ensorcelantes, les corps transpirants m’effleuraient, me frôlaient, me bousculaient. Mais cela ne me mettait plus aussi mal à l’aise qu’avant. Je ne savais pas vraiment pourquoi. Peut-être parce que ce que je ressentais autrefois comme un débordement d’excitation malsaine, je le percevais désormais comme la simple expression d’une gaieté exacerbée. 
J’atteignis la table et soudain, je l’aperçus. Bloquée dans un coin, à la merci de la bonne humeur de Pietro, ma sirène en état de choc semblait prier pour que son calvaire prenne fin au plus vite. 
Le voir dans cet état me donnait une vague idée de ce dont je devais avoir l’air à mon arrivée ici. Je volai à son secours. 
Lorsqu’il me vit arriver, son visage s’illumina. Je me sentis comme le Messie. Comme on pouvait s’y attendre, Pietro reporta immédiatement toute son attention sur moi, ce qui permit à Jim de souffler quelques instants. L’italien passa son bras autour de mon cou et me baragouina un mélange d’anglais et de croate incompréhensible, tout en me soufflant son haleine alcoolisée au visage. Heureusement, je n’eus pas à subir son ivresse bien longtemps, grâce à l’arrivée de Samuel sur lequel il se jeta comme s’il l’avait perdu de vue depuis dix ans.
— Et bah   ! J’en connais un qui est déjà bien éméché   ! m’exclamai-je.
— Il est insupportable   ! J’ai bien cru qu’il allait jamais me foutre la paix   ! pesta Jim.
Je ris en pensant que c’était probablement ce qui se serait passé si personne n’était venu détourner son attention.
— Il est comme ça, faut pas lui en vouloir. C’est parce qu’il t’aime bien   !
— Oui, je sais. C’est la seule raison qui m’a retenu de l’assommer.
Nous échangeâmes un regard complice. Je ne savais pas si c’était l’éclairage, mais j’eus à nouveau cette impression que quelque chose sur lui avait changé, sans être capable de dire quoi. Les traits de son visage me semblaient plus doux malgré l’agacement. Oui, c’était sûrement l’éclairage. Non, il y avait autre chose… J’aurais juré que ce t-shirt avait été repassé   !
J’eus à peine le temps de me servir un verre et de tremper mes lèvres dedans, quand Pietro tituba à nouveau vers nous.
— Oh non, il revient, gémit Jim.
— Jimmy, faut que je te dise quelque chose de très important, commença-t-il l’index levé.
— J’adore cette chanson   ! le coupai-je. Allez   ! On va danser   ! m’exclamai-je en attrapant Jim par le bras.
Je me faufilai jusqu’à un espace dégagé de la piste en le traînant derrière moi. Lorsque je me retournai, il me lança un regard désespéré.
— Je sais pas trop… Je sais pas trop danser… c’est vraiment pas mon truc, avoua-t-il mal à l’aise.
— Moi non plus   ! On s’en fout, Jim   ! Tout le monde s’en fout   ! Regarde-les   ! Quoi que tu fasses, il n’y en a pas la moitié qui s’en souviendra demain   ! Regarde-le, lui, tu crois qu’il se préoccupe de savoir danser   ? lançai-je en désignant un type maigrichon qui dansait à quelques mètres.
Enfin, qui dansait… qui essayait. 
C’était à se demander s’il n’était pas plutôt en train de faire une crise d’épilepsie   ! 
Je me rendis vite compte que ce n’était peut-être pas le meilleur argument, alors j’en trouvai rapidement un plus convaincant.
— C’est ça ou retourner avec Pietro, c’est toi qui vois   ! lâchai-je sournoisement avant de lui tourner le dos et de me mettre à me dandiner comme si personne ne pouvait me voir.
Je reconnais que j’éprouvais un malin plaisir à le pousser hors de sa zone de confort. Quand je lui fis à nouveau face, je dus me rendre à l’évidence : mes propos avaient été diablement efficaces   ! 
Jim se déhanchait maladroitement au rythme de la musique, raide comme un balai. De mémoire d’homme, on n’avait sûrement jamais vu ça   ! Devant ma mine perplexe, il se pencha vers moi et me glissa à l’oreille :
— Je t’avais prévenue   !
Je m’esclaffai avant de hausser les épaules et de me tortiller de plus belle. Nous étions probablement les deux plus mauvais danseurs de toute la Croatie — les trois plus mauvais, en comptant notre voisin de piste — mais à ce moment-là, je m’en moquai. Je n’aurais échangé ma place pour rien au monde. Car pendant ces quelques instants, j’éprouvais le sentiment inédit que quelqu’un sur cette planète partageait ma bizarrerie et mes imperfections, et que je n’aurais plus jamais à les cacher. J’aimais ça.
Hélas, je fus brutalement ramenée à la réalité par de l’agitation en provenance de la table. J’étais trop petite pour évaluer la situation.
— Qu’est-ce qui se passe   ? demandai-je à Jim qui n’avait même pas remarqué.
— Oh non, merde…
Avant que j’aie le temps d’en demander plus, il se précipita vers la scène. Je me faufilai à sa suite entre les clients. J’aperçus Pietro, le nez en sang, en appui sur sa sœur qui aboyait des insultes en italien sur un type baraqué, et visiblement très énervé. Entre les deux, Samuel et Erika tentaient de s’interposer.
— Allez relève-toi, connard   ! hurla l’homme, rouge de colère. Je vais t’apprendre à jouer au con avec moi   !
Alors qu’il tentait de s’approcher, Samuel le repoussa violemment ce qui n’eut pour effet que de l’enrager encore plus. Il s’empara d’une bouteille de bière, la fracassa sur le rebord d’une table et empoigna le jeune homme par le col en lui pressant le tesson sur la joue.
La foule s’écarta et quelqu’un poussa un hurlement qui me glaça le sang. J’étais tétanisée par la scène. Erika se jeta sur le bras du balèze pour essayer de lui ôter l’arme des mains et Jim s’empressa de lui prêter main-forte. 
Mais étonnamment, ils n’eurent pas à lutter longtemps. L’homme parut soudain déstabilisé et laissa tomber l’arme au sol. Déboussolé, il recula d’un pas et regarda autour de lui, comme s’il cherchait à comprendre ce qui était en train de se passer. Il sembla recouvrer ses esprits lorsque ses yeux s’arrêtèrent sur Jim.
Furieux, il se rua vers lui et voulut lui asséner un coup de poing, mais Erika s’interposa et c’est finalement elle qui le reçut en plein visage. Elle atterrit au sol à mes pieds, en se tenant le nez. Je l’empoignai aussitôt et la tirai vers moi, pour l’éloigner du danger. 
Avant que le forcené ne tente à nouveau de s’en prendre à Jim, le personnel du bar intervint. Il fut maîtrisé et jeté dehors sous les regards choqués de l’assistance.
— Je te retrouverai enfoiré   ! hurla-t-il alors que les hommes l’entraînaient à l’extérieur.
La soirée reprit son cours, mais pour nous, elle était fichue. À notre tour, nous fûmes invités à quitter le bar par l’autre sortie. J’aidai Erika à se relever et nous gagnâmes la plage tous ensemble.
— Tu vas bien   ? m’inquiétai-je.
Ma question était ridicule, mais je ne savais pas vraiment quoi dire d’autre.
— J’ai connu mieux, rétorqua-t-elle en se tenant toujours le nez. Je crois qu’il m’a pété le nez ce con   !
— Fais voir, dis-je en tentant d’examiner son nez malgré la pénombre. Je crois que c’est en train d’enfler, mais ça ne saigne pas, c’est déjà ça.
— Si tu le dis, grogna-t-elle. En plus c’est moi qui conduis.
— Ne t’en fais pas pour ça, je vais vous ramener.
Je cherchai Jim des yeux. Je le repérai très à l’écart. J’abandonnai Erika pour le rejoindre.
Je m’apprêtai à poser une main sur son bras, mais il m’en dissuada.
— Ne me touche surtout pas, me prévint-il.
Je pris conscience de la chance qu’il avait fallu pour qu’il n’électrifie pas le malade sur-le-champ devant tout le monde.
— Erika ne peut pas conduire donc je vais les ramener, est-ce que tu veux que je te dépose en même temps   ?
— Non, c’est gentil, mais j’ai besoin de laisser retomber la pression, je vais prendre le chemin le plus court, répondit-il en désignant discrètement la mer.
— Comme tu veux. Fais quand même attention à toi, dis-je en m’éloignant. Allez   ! En voiture tout le monde   ! 
Sur la banquette arrière, Pietro marmonnait un charabia incompréhensible.
— Oh, la-ferme   ! lui ordonna sa sœur. T’en as assez fait pour ce soir   !
— Ça, tu peux le dire   ! râla Samuel. Il m’a gâché la soirée, je venais à peine d’arriver   !
Qu’est-ce que j’aurais dû dire !
— Je ne comprends pas comment on peut se montrer aussi brillant le jour et se mettre dans des états aussi minables le soir venu   ! Vraiment, ça me dépasse   ! déplora Erika.
Je fis un premier arrêt devant la résidence des volontaires, pour larguer la fine équipe.
Je rebroussai chemin et je pris la direction du port. De l’intérieur de la voiture, je jetai un œil sur la coquille qui semblait plongée dans le noir. Jim n’était pas rentré. 
J’aurais pu poursuivre ma route et rentrer me coucher, mais je voulais d’abord m’assurer qu’il allait bien, alors je me garai. Je décidai de l’attendre sur le bateau. Je montai à bord et m’installai tout à l’avant, en tailleur.
La nuit était claire, et admirer le reflet scintillant de la lune sur les eaux me rappelait mes premiers jours ici.
Des ridules se formèrent à la surface de l’eau et malgré la pénombre je discernai une forme avançant vers le bateau. Je n’avais pas peur, étrangement. Je ne le voyais pas, mais je sentais que c’était lui. Il émergea à l’avant du bateau juste devant moi, et m’observa d’en bas, surpris.
— Tu m’as fait peur, je ne t’avais pas reconnue de loin, dit-il.
— Désolée, je voulais juste savoir si ça allait, tu n’avais pas l’air bien, après… enfin, tu sais…
— Oui. Pardon d’être parti comme un voleur, mais ça m’a tellement perturbé que j’ai eu peur de blesser quelqu’un. Il s’est passé un truc très bizarre, tu penses que ça s’est vu   ?
Je secouai la tête.
— Quand j’ai touché le bras de ce type, j’ai ressenti quelque chose de très inhabituel. Ça n’a pas duré longtemps, mais c’était comme si j’étais rentré dans sa tête.
— Comme tu fais avec les animaux, tu veux dire   ?
— Non, c’était différent. C’est difficile à expliquer. Les émotions des animaux viennent de l’extérieur. C’est comme si elle flottait autour d’eux, un peu comme un nuage de fumée. Je peux en inspirer, mais je peux aussi faire en sorte de couper ma respiration si je veux les éviter. C’est désagréable, mais c’est faisable. Et inversement, je peux leur insuffler les miennes, mais ça ne se fait pas d’instinct. Je dois fournir un effort pour leur transmettre ce que je veux. Mais là, je n’ai rien fait   ! Je l’ai juste touché, et j’ai senti très clairement son intention changer. Ça ne m’était jamais arrivé, c’est la première fois avec un humain.
— Tu crois que tes facultés se développent   ?
— Je ne sais pas, je ne vois pas pourquoi ça arriverait subitement maintenant.
— Peut-être que tes aptitudes sont liées à tes émotions. Après tout, c’est déjà le cas pour tes décharges électriques et la soirée a été assez riche en émotions   !
— C’est le moins qu’on puisse dire. Remarque, Pietro m’avait promis «   la soirée de ma vie   », il n’a pas vraiment menti   ! ajouta-t-il sarcastique.
— C’est clair que celle-là, on s’en souviendra   ! ironisai-je.
— Je n’aurais jamais dû dire oui   ! Mais pour une fois, je n’avais pas envie d’être le mec chiant qui dit toujours non. On ne m’y reprendra pas à deux fois, c’est moi qui te le dis   !
— Je ne suis pas mieux. Je voulais juste faire un truc cool pour mon anniversaire, alors… Je ferai mieux l’année prochaine   ! dis-je avec un sourire amer.
Il me regarda en silence, d’en bas. Je pris conscience que je venais de vendre la mèche. Son regard oscilla entre le large et moi.
— Il n’est pas trop tard, il n’est pas minuit, lança-t-il après un moment d’hésitation. Tu veux voir un truc vraiment cool   ?
— Ça dépend, hésitai-je.
— Tu me fais confiance   ?
Je n’étais pas sûre de vouloir répondre. Je ne voulais pas mentir, mais ça sentait quand même le coup fourré… Je hochai timidement la tête. Cet aveu parut le satisfaire.
— Dans le coffre sous la banquette, il y a une petite bouteille d’oxygène. Prends-la et descends.
— Dans l’eau   ?
— Non, dans l’air   ! Bien sûr dans l’eau, se moqua-t-il. Ça ne craint rien, je ne te le dirais pas si je n’en   étais pas sûr.
Toujours réticente, j’ouvris le coffre. Comme il me l’avait indiqué, à côté des gilets de sauvetage flambant neufs, je trouvai une petite bouteille d’oxygène. C’était plutôt ironique de trouver ça sur le bateau de quelqu’un qui ne peut pas se noyer.
— Pourquoi tu as une bouteille d’oxygène sur le bateau   ? Tu as peur de te noyer   ? Tout ça n’était qu’une supercherie   ? Tu m’aurais dupée   depuis le début   !
— Elle n’est pas là pour moi. Je me suis dit qu’en cas d’extrême urgence, ça ne te serait pas inutile.
J’appréciais l’attention portée à ma sécurité, mais je n’en étais pas moins angoissée en enjambant le bastingage pour le rejoindre dans l’eau.
— Descends doucement, elle est un peu fraîche, me conseilla-t-il.
J’aurais préféré qu’il me prévienne avant que je sois suspendue à l’avant du bateau.
Une fois que j’eusse glissé une jambe puis l’autre, je n’eus plus d’autres choix que de lâcher prise et de me jeter à l’eau. Le froid s’infiltra par tous les pores de ma peau et je poussai un cri aigu.
— Elle est un peu froide au début, mais après ça va. Prête pour ta première balade en mer   ?
— Mon petit doigt me dit que j’aurais été encore plus prête en plein jour   !
— Fais-moi confiance, c’est beaucoup mieux de nuit. Accroche-toi à moi, dit-il en me tournant le dos.
Tremblante, je passai mes bras autour de son cou. D’un simple mouvement, il nous éloigna de quelques mètres du bateau. Je plaçai l’embout de la bouteille dans ma bouche, ce qui le poussa à s’arrêter.
— Oh, avant que j’oublie : quand on y sera, essaie de limiter la bouteille, certains n’aiment pas les bulles.
— Comment ça, certains   ? Certains quoi   ?
— C’est parti   ! lança-t-il sourire aux lèvres.
Sur ces mots, il glissa lentement sous l’eau. Les premières minutes, j’étais terrifiée. Tout était froid et sombre. Mes yeux peinaient à s’acclimater et le manque de visibilité me donnait l’impression que quelque chose s’apprêtait à surgir de nulle part à tout moment pour s’emparer de moi. Je m’agrippai au cou de Jim de toutes mes forces de peur de me retrouver séparée de lui. 
Il nageait vite. Je savais que lui, il pouvait voir et sentir ce qui se passait autour de nous, ça me rassurait un peu. Alors que je libérais un bras pour tenter de repositionner la bouteille dans ma bouche, l’autre glissa. Avant que j’aie le temps de réellement paniquer, il enserra ma main et me ramena illico sur son dos. 
C’est à partir de ce moment-là que je commençai à avoir moins peur. Je savais que je ne craignais rien. Aidés par la clarté de la nuit, mes yeux s’accoutumèrent à l’obscurité et je parvins petit à petit à distinguer quelques formes de-ci de-là.
Peu à peu, je crus distinguer une masse noire au loin. Jim ralentit et fit pression sur ma main. Il pointa la forme du doigt puis ma bouteille. Je compris que je m’apprêtais à découvrir à quoi   certain s   faisait référence… Je déglutis. 
Je resserrai mon étreinte et me crispai au fur et à mesure que l’ombre grandit. J’aurais voulu pouvoir me faire toute petite pour m’enfouir entre les omoplates de Jim. Mon cœur rata un battement lorsqu’enfin je l’identifiai clairement. 
Comme une apparition irréelle, le rorqual ondulait paisiblement à quelques mètres de nous. Il émit une vocalise qui me transperça jusqu’à l’âme et me bouleversa à en pleurer. Petit à petit, nous nous rapprochâmes, et bientôt nous ne fûmes plus qu’à quelques centimètres de l’imposant animal.
Le temps parut s’arrêter. Je ne saurais même pas vous dire combien de temps nous évoluâmes à ses côtés. Subjuguée, je ne perdis pas une miette du spectacle qui s’offrait à moi. Je contemplais chaque détail du corps de la baleine. Alors que nous passâmes sous son ventre, la tentation fut grande de tendre le bras et de la toucher, mais j’étais bien trop intimidée. 
Et puis, lorsque Jim estima qu’il était temps de le laisser aller, nous l’observâmes s’éloigner lentement, et se fondre dans l’obscurité. Sur le chemin qui nous ramenait au port, Jim se risqua un peu plus loin dans les profondeurs. Mais malgré la pénombre, je n’avais plus peur, au contraire. C’était si tranquille. Je savourai chaque instant de cette quiétude extraordinaire, presque rassurante.
Lorsque nous refîmes enfin surface près du bateau, j’étais frigorifiée, mais émerveillée. Jim me hissa sur le bateau avant d’y monter à son tour. Nous nous écroulâmes dans le cockpit, face au ciel.
— Je n’ai rien d’autre à t’offrir, alors bon anniversaire, Ava. Et bienvenue dans mon monde.
Si cette journée s’était arrêtée là, je vous aurais sans doute dit qu’il s’agissait du plus bel anniversaire de toute ma vie. J’aurais même ajouté deux ou trois violons ou un air de Careless Whisper au saxophone, juste pour vous faire mouiller les yeux. Ça ne m’aurait pas déplu.
Hélas, elle ne s’est pas arrêtée là. Non, il a fallu que le téléphone sonne.
 
 
5
 
15 juillet 2018
J - 142
 
 
S’il n’avait pas été aussi inhabituel qu’une autre personne que Jim me contacte sur ce numéro, je l’aurais sûrement ignoré. Mais ce n’était pas le cas. 
Mon inquiétude grandit lorsque je découvris un message de Kristina.
«   Coucou ma grande   ! Je voulais juste te prévenir que quelqu’un est passé déposer des fleurs pour toi. Je les ai laissées dans la cuisine. ;) Joyeux anniversaire petite cachottière   ! Je t’embrasse   !   »
Je relus le message à plusieurs reprises, espérant naïvement avoir mal lu. Quelqu’un était passé déposer quelque chose pour moi, ici. Quelqu’un qui savait que c’était mon anniversaire. Qui   ? Je restai pétrifiée, les yeux rivés sur l’écran.
— Est-ce que tout va bien   ? demande Jim.
— Oui, ça va. C’est juste que… je dois y aller   ! déclarai-je en me levant subitement.
Avant même qu’il n’ait le temps de dire ouf   ! j’étais sur le quai et je me dirigeai en trottinant vers la voiture.
— Tu ne veux pas te sécher d’abord   ? me lança Jim.
Déjà installée derrière le volant, je ne répondis même pas. J’aurais voulu lui dire que ce n’était pas contre lui, mais mes pensées étaient obnubilées par le message de Kristina.
Le bref trajet jusqu’à la maison me parut durer une éternité.
— Kristina   ? appelai-je en pénétrant dans le vestibule.
Pas de réponse. Dommage, j’aurais voulu la questionner sur l’inconnu. 
Je traversai le salon, le cœur battant. Arrivée à la porte de la cuisine, je me figeai. 
Sur le plan de travail trônait un majestueux bouquet de pivoines. À la seconde où mes yeux se posèrent sur les fleurs rouge vif, je compris. Il m’avait retrouvée. C’était fini.
Je savais bien que ce jour arriverait, mais le temps passant, je commençais à croire qu’il y avait peut-être un espoir. Une petite enveloppe en papier décoré d’un chaton devant un gâteau d’anniversaire dépassait des pétales écarlates. Je l’extirpai du bouquet et l’ouvris. À l’intérieur se trouvait une petite carte.
  Je comprends et je te pardonne.
C’est pourquoi je vais te laisser 10 jours pour dire au revoir à ton nouveau petit copain et rentrer de toi-même.
PS: Joyeux anniversaire.  
Les effluves floraux du bouquet de pivoines remontèrent jusqu’à mon nez et me donnèrent la nausée. J’eus un haut-le-cœur. J’eus tout juste le temps de tirer la poubelle pour ne pas répandre le contenu de mon estomac sur le carrelage de la cuisine.
J’avais toujours détesté ces fleurs. C’était lui qui les aimait. 
C’était sans doute la seule vraie raison pour laquelle il m’en offrait les lendemains, lorsqu’il m’avait un peu trop sévèrement amochée. Du moins, les premières années. Car un jour, il n’avait même plus pris la peine de faire semblant d’être désolé. 
Pourquoi l’aurait-il fait   ? Ce n’était plus nécessaire. Il n’avait plus besoin d’essayer de me retenir. J’avais renoncé. J’étais consciente qu’une autre vie était possible, je le voyais bien chez les autres, mais il était parvenu à ancrer en moi la certitude que je ne méritais rien d’autre. J’étais résignée. 
J’avais cessé d’espérer goûter un jour au bonheur et je me contentais d’attendre la mort, avec impatience parfois. Jusqu’à ce que, dans un ultime sursaut, mon instinct de survie me pousse à m’enfuir loin de lui avant qu’il ne soit trop tard.
Les mois passant, j’avais presque oublié à qui j’avais affaire et je commençais à me dire qu’il avait laissé tomber. Pendant tout ce temps, je me berçais d’illusions. Il était évident qu’il ne rendrait jamais les armes. En m’enfuyant, je lui avais montré qu’il restait encore quelque chose de moi, quelque chose à détruire. Et au fond, j’avais toujours su qu’il ne renoncerait pas avant d’avoir fini le travail.
Je ne comprenais pas. J’avais tout fait. J’avais puisé dans mes dernières forces pour dire stop, j’étais partie, j’avais même quitté le pays   ! N’était-ce pas censé être le plus difficile   ? Pourtant, force était de constater que ça n’était pas terminé.
Pourquoi   ? C’était injuste   ! 
Prise de colère, j’empoignai le bouquet et, laissant échapper toute ma rage, je le fouettai violemment contre le plan de travail en grognant comme une démente, jusqu’à ce qu’il ne me reste dans les mains que des tiges dépourvues du moindre pétale de fleurs. 
Je soupirai. 
Ma décision était prise. Je ne rentrerais pas. Mais je ne pouvais pas non plus rester ici à attendre sagement qu’il vienne me cueillir. Il fallait m’enfuir. Je pensai à gagner l’Italie, puis la France. Mais mes maigres deniers seraient engloutis rien que dans le voyage, et une fois là-bas, je serais à la rue. Les deux mains en appui sur le plan de travail, j’enchaînai les ébauches de plans, quand Humphrey traversa le salon en courant, comme si quelque chose l’avait effrayé. Je crus entendre un bruit en provenance de l’étage inférieur.
— Kristina   ?
Silence.
Mon sang ne fit qu’un tour. Je me souvins tout à coup que ce bouquet avait été déposé par quelqu’un…
Sans un bruit, j’ouvris le tiroir qui se trouvait à ma droite et m’emparai d’un couteau de cuisine.
Je retirai mes chaussures et me dirigeai prudemment vers l’escalier. Mon cœur battait à s’en extraire de ma cage thoracique. Je descendis les marches une à une, les sens en alerte, priant à chaque pas pour qu’elles ne grincent pas sous mon poids. 
Je perçus distinctement le grincement de la porte vitrée de ma chambre. Plus de doutes possibles : il y avait bel et bien quelqu’un dans ma chambre.
J’étais aussi terrorisée que déterminée. Je n’avais pas le choix. Je savais qu’il ne me laisserait jamais tranquille. À ce stade, c’était lui ou moi.
Avec l’effet de surprise, j’avais peut-être une chance. Ce qui était certain, c’était que je n’en aurais pas deux. Si je lui laissais le temps d’agir, c’était fini pour moi. Je resserrai mes doigts sur le manche du couteau. Je fis une dernière prière silencieuse, et j’ouvris la porte violemment en brandissant le couteau au-dessus de ma tête, prête à en découdre une fois pour toutes avec mon mari. 
Les yeux écarquillés, Jim bondit en arrière et recula jusqu’à la porte-fenêtre.
— Putain de merde   ! s’exclama-t-il.
— Oh mon Dieu   ! Tu m’as foutu une de ces trouilles   !
— Tu plaisantes   ? Rappelle-moi lequel de nous deux brandit un couteau de boucher sous le nez de l’autre   ? répliqua-t-il la main sur le cœur.
Gênée, je laissai tomber l’arme sur le couvre-lit.
— J’ai entendu du bruit, j’ai cru qu’il y avait quelqu’un dans la maison. On n’en serait pas là si tu passais par la porte d’entrée comme tout le monde   ! le sermonnai-je.
— Je m’inquiétais, c’est tout. Tu avais l’air inquiète quand tu es partie, je voulais juste m’assurer que tu allais bien. Et comme tu n’as pas répondu quand j’ai frappé au carreau, je suis entré pour vérifier. Tu es sûre que ça va   ? Tu es toute blanche, on croirait que tu as vu un fantôme.
— Ça va… je crois. J’ai juste eu très peur, dis-je en me passant la main sur le visage. J’ai vraiment cru que quelqu’un était entré dans la maison. Est-ce que ça t’embêterait de faire le tour, juste pour être sûr   ?
Ma demande parut le surprendre, mais il accepta sans rechigner. Pendant qu’il vérifiait l’étage, je ramassai à la hâte les vestiges de mon carnage. J’imaginais Barry se retrouver nez à nez avec Jim à l’étage, ricaner en se ruant sur lui et recevoir la décharge du siècle. Cette image m’aida à retrouver un peu de contenance. Sa ronde terminée, Jim me rejoignit dans la cuisine.
— Personne, dit-il. À part ma mère qui ronfle.
— Merci d’avoir vérifié.
— Pas de quoi.
Il se dirigea vers le réfrigérateur et en explora le contenu avec appétit.
— Il y a un truc qui sent bon, murmura-t-il en reniflant à l’intérieur.
Il commença à ouvrir une à une les boîtes en plastique qui s’y trouvaient. Il poussa une exclamation victorieuse en mettant enfin la main sur ce qu’il cherchait.
Il referma le réfrigérateur et s’installa sur le plan de travail. Il se frotta les mains avant d’ouvrir la boîte. Je retroussai le nez lorsque les effluves prononcés d’ail et de poisson atteignirent mon nez. Je le regardai piquer une fourchette dans une des sardines que Kristina devait laisser mariner depuis des jours. Il geignit de plaisir en plantant ses dents dans la chair du poisson.
— On dira ce qu’on veut, mais ma mère prépare les sardines comme personne.
— Tu sais que si tu veux, je peux te les faire cuire, proposai-je.
Il me regarda comme si je venais de blasphémer.
— Surtout pas, malheureuse   ! Tu vas les faire sécher. C’est bien meilleur comme ça   !
Je l’observai se délecter de ses sardines crues comme du plus fin des mets. Parfois il en fermait les yeux et secouait la tête, comme s’il n’arrivait pas à croire que ça puisse être aussi délicieux.
Et soudain, sans crier gare, une première évidence me frappa. Il allait me manquer. Je me demandai si je devais lui annoncer mon départ ou partir sans prévenir. Ce serait dur dans les deux cas. Je n’avais pas envie de partir, mais je n’avais pas le choix. Si je ne rentrais pas, Barry viendrait me chercher, je ne pouvais pas rester là.
C’est alors qu’une deuxième évidence me frappa. Je n’étais pas la seule à être en danger. Il avait écrit que j’avais dix jours pour dire au revoir à mon nouveau petit-copain . Il avait dû me faire surveiller. Par qui   ? Je l’ignorais. Peut-être un détective privé, il avait les moyens. Quoi qu’il en fût, il ne pouvait s’agir que de Jim. Et que se passerait-il quand Barry débarquerait sur l’île et qu’il s’apercevrait que je ne m’y trouvais plus   ? À défaut de m’avoir sous la main, à qui s’en prendrait-il pour me faire du mal   ? Qui punirait-il à ma place   ?
Avec ses talents particuliers, Jim faisait aisément le poids face à Barry. Mais je connaissais l’homme à qui j’étais mariée. Il n’était pas du genre à se laisser humilier, s’il n’avait pas le dessus du premier coup, il trouverait un autre moyen de se venger et ça n’en finirait jamais. Au fil de mes élucubrations anxieuses, j’allai même jusqu’à l’imaginer engager un tueur pour éliminer Jim, ou l’enfermer dans son bateau avant d’y mettre le feu.
Je me détestais. Je le regardai avaler son poisson cru, inconscient de l’épée de Damoclès que j’avais placé au-dessus de sa tête sans le vouloir. Puis, une idée me vint.
— Dis, tu étais sérieux quand tu parlais d’aller en Nouvelle-Zélande pour essayer d’obtenir des infos sur ton enfance   ? demandai-je.
Il posa la boîte vide à côté de lui et s’essuya la bouche d’un revers de la main.
— Oui, pourquoi   ?
— Parce que plus j’y pense et plus je me dis qu’on devrait le faire ce voyage. Je pense même qu’on ne devrait pas attendre.
 
 
6
 
30 juillet 2018
J - 127
 
 
Je déposai le carton contenant mes dernières affaires sur une chaise au beau milieu de la bibliothèque, et m’assis sur celle qui la jouxtait. De là, je balayai les étagères du regard avec nostalgie, humant pour la dernière fois les fragrances doucereuses du vieux papier.
 À de nombreuses reprises au cours des mois qui venaient de s’écouler, j’avais songé à ce jour où je devrais faire mes adieux à ces lieux pour m’élancer à l’aveugle vers un avenir plus qu’incertain. Chaque fois que j’y avais réfléchi, j’avais été terrifiée. 
Pourtant, le moment venu, je ne me sentais pas effrayée. Il était indéniable que cet endroit allait me manquer. J’aimais cette bibliothèque. Je m’y sentais chez moi. Mais depuis que je savais que Barry m’avait retrouvée, je n’avais plus qu’une hâte : partir le plus loin et le plus vite possible d’ici. 
Ça faisait quinze jours. Il avait dit dix. L’angoisse de le voir surgir à chaque coin de rue ne me quittait pas. Je n’en dormais plus, je sursautais à chaque bruit inhabituel et j’osais à peine remettre les pieds chez Kristina, de peur d’y être attendue. Je n’étais pas plus à l’aise sur la coquille. Je me sentais épiée.
C’était insoutenable. 
Mais cette situation avait au moins le mérite de m’avoir éclairée sur un point. Alors que quelques semaines auparavant, je me torturais en m’interrogeant sur ce que je pouvais et voulais faire de ma vie, la réponse m’apparaissait désormais comme une évidence : je voulais la vivre, tout simplement. Je voulais jouir de mon existence pleinement et librement. Faire ce que je voulais, aller où je voulais, fréquenter qui je voulais. En réalité, je ne désirais rien de plus. 
Je parcourus une nouvelle fois la bibliothèque du regard et je souris. J’eus une pensée pour ma grand-mère, Denitza. Je me remémorai la seule fois où j’avais discuté d’avenir avec elle. C’était un de ces matins d’automne, à l’heure où le soleil recouvre d’or une nature encore ensommeillée. Grand-mère avait pour habitude de s’installer dans le jardin à l’aube pour observer le lever du soleil. Elle appelait ça, assister au réveil du monde . 
Ce jour-là, je l’avais rejointe et alors que nous évoquions ensemble mes naïfs projets de vie, elle m’avait dit quelque chose que je n’avais pas vraiment cru à l’époque. Elle disait que parfois, on avait des projets, mais que le destin en avait d’autres pour nous. Elle disait que l’on n’avait de toute façon pas d’autres choix que de faire avec ce que la vie mettait entre nos mains et que souvent, c’était un cadeau. 
En cet instant, entourée de tous ces livres qui pesaient, qui craquaient et qui sentaient, je sus qu’elle disait vrai. Cette bibliothèque, c’était un cadeau. Mon cadeau. Celui que m’avait offert la vie, pour avoir eu l’audace d’emprunter un autre chemin. Une oasis au milieu du désert pour me permettre de recouvrer mes forces avant de reprendre ma route. Maintenant, il me fallait trouver le courage de l’abandonner et de me risquer sur de nouveaux chemins incertains. Et avec un peu de chance, je trouverais peut-être au bout, quelque chose de bien.
Je fermai les yeux et basculai la tête en arrière, tout en inspirant une dernière bouffée d’air chargé de moisissures.
— J’espérais que tu serais encore là, surgit une voix.
Je me redressai d’un bond. Je retins un soupir de soulagement en apercevant Samuel dans l’encablure de la porte, une tasse fumante dans chaque main.
— Pardon, je ne voulais pas te faire peur, s’excusa-t-il.
— Ce n’est rien, j’étais juste dans mes pensées, le rassurai-je. Tu es drôlement en avance   !
— Oui, je suis venu plus tôt, je voulais avoir le temps de te dire au revoir, répondit-il.
Il me rejoignit au centre de la pièce et me tendit un mug de café. Je n’en avais pas vraiment envie, mais il aurait été impoli de refuser.
— C’est très délicat de ta part, ironisai-je.
Il esquissa un sourire timide et s’installa sur la chaise voisine. Le silence s’installa et le malaise avec. Bien que nous ayons travaillé pas mal de temps ensemble ces dernières semaines, nous n’avions pas vraiment sympathisé. Une fois sorti du cadre du travail, je n’avais rien à lui dire.
Il passa la main dans ses larges boucles blondes en fixant le bout de ses chaussures, la bouche pincée. Je l’observai sans rien dire. Je ne pouvais pas le sentir. Je n’avais aucune intention de l’encourager.
— Alors comme ça, la Nouvelle-Zélande, hein   ? finit-il par lâcher.
— Oui, la Nouvelle-Zélande, répondis-je laconique.
— C’est pas la porte à côté. Qu’est-ce que tu vas faire de beau là-bas   ?
— Rien de spécial, juste rendre visite à la famille de Jim.
— En Nouvelle-Zélande   ? C’est drôle, je le croyais originaire de l’île.
Qu’est-ce que ça peut te faire   ? eussé-je envie de répondre.
— En quelques sortes, éludai-je.
Il comprit le message et changea de sujet. Il enchaîna les banalités vides de sens pendant plusieurs minutes.
— Oh   ! J’ai failli oublier, s’exclama-t-il soudain.
À ces mots, il plongea la main dans la poche intérieure de sa veste et en retira un petit paquet rectangulaire.
— Tiens, c’est pour toi.
— Pour moi   ? m’étonnai-je.
— Oui. Ce n’est pas grand-chose, mais comme ça tu auras un petit souvenir de ton passage ici.
— Tu n’étais pas obligé, c’est vraiment gentil, lâchai-je embarrassée par cette attention.
Je me saisis du petit paquet cadeau qu’il me tendait. Je l’ouvris avec autant de méfiance que s’il s’agissait d’un colis piégé.
— Oh, fis-je en dévoilant l’objet.
Comme sa forme le laissait présager, c’était un livre. Mais pas n’importe lequel : une édition visiblement ancienne de La Petite Sirène d’Andersen. Je souris intérieurement en pensant que mon pauvre stagiaire n’avait pas la moindre idée de tout ce que ce titre pouvait m’évoquer. Je fus soufflée par la beauté de la reliure en cuir bleu sombre, ornée de fines arabesques dorées, sûrement peintes à la main. À vue d’œil, j’aurais dit qu’elle devait dater du siècle dernier. Je restai sans voix.
— J’espère que ça te plaît. Je ne savais pas vraiment quoi t’offrir, et je sais que tu aimes les livres, alors j’ai pensé que ça pourrait te plaire.
— Je l’aime beaucoup   ! Mais c’est trop, tu n’aurais pas dû.
— Ça me fait plaisir.
— Merci beaucoup.
— Je peux te faire une confidence   ?
Je hochai la tête
— Ne le répète à personne, mais c’était mon livre préféré quand j’étais gamin, confessa-t-il.
— Vraiment   ? La Petite Sirène   ?
— Ma virilité vient d’en prendre un coup, hein   ? ricana-t-il. Pour ma défense, cette version est nettement moins fleur bleue que celle de Disney. Mais va savoir pourquoi, je l’ai toujours bien aimée. Je dirais même que je l’ai toujours préférée.
— Ah oui   ? Tu m’intrigues, qu’est-ce qu’elle a de si différent celle-ci   ? demandai-je en continuant d’observer l’ouvrage sous toutes ses coutures.
— Eh bien, dans celle-ci, le prince finit par épouser une humaine et la sirène se suicide.
— Ah. Et donc ça, ça te faisait rêver quand t’étais gosse   ?
— Je sais, ça peut surprendre, je te l’accorde, sourit-il. Mais je n’ai jamais réussi à croire à ce conte de fées, cette version m’est toujours apparue comme plus, je ne sais pas, disons… réaliste.
— Je ne suis pas sûre qu’on puisse vraiment parler de réalisme dans une histoire de sirènes, fis-je mine de me moquer.
Je m’attendais à un nouvel éclat de rire gêné, mais rien. Au lieu de ça, il me dévisagea en silence, l’air grave. En l’espace d’une seconde, la candeur juvénile qui habitait ses traits en temps normal s’était envolée, ne laissant derrière elle qu’une froideur glaçante. J’eus un frisson. Bien que troublée, je m’efforçai de paraître impassible et je soutins son regard. Mais aussi vite qu’il s’était assombri, son visage s’éclaira.
— Bien sûr que non, rit-il. Disons que c’est juste plus cohérent, si tu préfères. Vois-tu, je me suis toujours dit que même si le prince avait choisi Arielle , leur histoire était vouée à l’échec. Soyons sérieux, poursuivit-il beaucoup plus sérieusement, Arielle aurait bien pu marcher et respirer sur la terre ferme comme une humaine, ça n’aurait jamais été son monde. Je suis certain qu’elle aurait fini soit par se jeter à la mer, soit par se laisser mourir à petit feu sur terre. Alors au bout du compte, est-ce qu’il ne valait pas mieux pour le Prince qu’il en aime une autre finalement   ?
Je déglutis.
— Vu comme ça, c’est sûr, dis-je sur le ton de la plaisanterie. Ah, mais c’est que l’heure tourne   ! Ça aurait été un plaisir de poursuivre cette conversation avec toi, mais je dois vraiment y aller maintenant.
Ce n’était qu’une excuse pour abréger cet échange qui me mettait affreusement mal à l’aise. J’avais la sensation très inconfortable de devoir dissimuler une vérité à laquelle il n’était pas supposé croire. Je me levai calmement et déposai le livre sur le dessus du carton.
— Bien sûr, je ne veux pas te retenir, s’excusa-t-il en se levant à son tour. En tout cas, je suis vraiment heureux de t’avoir rencontrée, Ava. J’espère naïvement que nos chemins se croiseront à nouveau. Qui sait   ? L’Écosse, ce n’est pas si loin de chez moi finalement, je pourrais y faire un saut à l’occasion   !
— Avec joie, mentis-je.
Au fond de moi, je savais qu’il y avait peu de chance que je retourne en Écosse un jour. Sans prévenir, il m’attira dans ses bras et m’enserra fermement. Beaucoup trop fermement.
— Fais attention à toi, me souffla-t-il dans l’oreille.
— Compte sur moi, répondis-je en m’écartant plus brusquement que l’aurait voulu la politesse.
Je m’emparai de mes affaires, gratifiai une dernière fois la bibliothèque d’un regard reconnaissant, puis, d’un pas assuré, passai la porte sans me retourner.
 
 
 
VIII
 
CAP À L’EST
 
1
 
31 juillet 2018
J - 126
 
 
— Oh là, là   ! Si vous saviez ce que je suis contente   ! s’enthousiasma Meghan.
Elle n’avait cessé de le répéter depuis notre départ d’Auckland. Les six premières fois, je lui avais répondu que nous l’étions aussi. Mais, chemin faisant, mon attention s’était vue tout entière accaparée par la beauté du paysage, et à présent, j’en étais au stade où je devais me retenir de plaquer mes mains et mon visage contre la vitre comme une enfant tant j’étais éblouie par ce que j’avais sous les yeux.
La Nouvelle-Zélande était telle que je me l’étais imaginée, et plus encore. Tout ici semblait voué à rappeler la force de la nature. Une nature intense, à la fois rassurante et intimidante devant laquelle l’Homme ne pouvait que s’incliner. De part et d’autre de la route, d’étranges fumerolles s’élevaient du sol. J’avais d’abord cru à une illusion d’optique, mais Meghan m’avait confirmé qu’il n’en était rien. Le sol fumait et je m’apercevrais un peu plus loin sur le chemin que les rivières aussi. Je trouvais ça fou. Tout autour de moi me semblaient prendre des allures surnaturelles. Ati et Meghan résidaient au sud de Rotorua, entre la ville et la forêt de Whakarewarewa, région particulièrement volcanique.
Ceci expliquait cela. Quel que soit l’endroit où je posais les yeux, j’avais la sensation que la terre grondait, prête à se soulever et à tout ravager au moindre affront.
— Amy   ! Tu veux bien le laisser tranquille deux minutes   ! grogna mollement Meghan.
Un rapide coup d’œil dans le rétroviseur m’informa de la situation. Le sourire crispé et le regard terrifié, Jim était en pleine négociation musclée avec la petite Amy qui avait décrété qu’il ferait — de gré ou de force — un bisou à son doudou girafe dont l’hygiène était plus que douteuse. Je me retins de rire et au lieu de lui venir en aide, je me contentai de l’observer pour voir comment il allait se dépêtrer de cette situation. Il fallait reconnaître que l’adversaire était plutôt coriace. Loin de lâcher le morceau, la petite tenta une autre approche : la culpabilisation.
— Pourquoi tu veux pas lui faire un bisou   ? C’est pas gentil. Lui, il voulait juste te faire un gros câlin pour te dire bonjour et maintenant, il est tout triste, dit-elle en tendant la peluche jaunâtre vers Jim.
Jim qu’elle continuait d’appeler Zim d’ailleurs, bien qu’elle n’ait aucun problème d’élocution.
— Oh, mais, je lui en ferais un avec plaisir   ! Tout ce qu’il a à faire, c’est prendre un bon bain   !
— Pourquoi tu veux qu’il prenne un bain   ? Il sent bon   ! répliqua Amy en enfonçant son nez dans la peluche et en inspirant profondément. Tiens, sens   !
Elle tendit tout son corps par-dessus la ceinture de sécurité pour compenser la petitesse de son bras. Jim esquiva le coup juste à temps.
— On est arrivé   ! claironna Meghan de son air guilleret.
La voiture s’engagea dans l’allée gravillonnée d’une petite maison aux allures de chalet de montagne, à la lisière de la forêt. Je trouvais que ça leur ressemble bien. Je ne sais pas pourquoi, mais je n’imaginais pas Meghan et Ati vivre autrement qu’au plus près de la nature. J’aurais été surprise et peut-être un peu déçue du contraire.
Je me hâtai de sortir de la voiture, pressée de pouvoir dégourdir mes jambes qui n’en pouvaient plus de toutes ces contorsions après un si long voyage. Une fois debout, je hissai mes bras au-dessus de ma tête en poussant un râle de soulagement. Soulagement qui s’avéra de courte durée puisqu’un relent d’œuf pourri envahit rapidement mes narines.
— Pouah, qu’est-ce que c’est que cette odeur   ? grimaçai-je écœurée.
— Vous avez enterré un cadavre dernièrement   ? dit Jim. Je ne juge pas, hein, je dis juste que vous auriez peut-être dû creuser un peu plus profond.
— C’est quoi, un cadavre   ? Je peux en enterrer un moi aussi   ? demanda Amy.
Meghan lança un regard faussement réprobateur à Jim.
— Personne n’enterre de cadavre dans cette famille jeune fille, dit-elle en détachant la ceinture de la petite. Ce sont des vapeurs de soufre, vous vous y ferez très vite et vous n’y ferez plus attention, ajouta-t-elle pour nous. Tiens ma puce, si tu montrais plutôt à Ava et Jim la belle chambre que tu leur as préparée   !
— Oui   ! s’écria Amy en sautant à son tour du véhicule. Viens, je vais te montrer   !
Elle se dirigea en trottinant vers le côté gauche de la maison. Jim ne réagissant pas assez vite à son goût, elle soupira d’agacement et lui attrapa la main pour le tirer derrière elle. Meghan et moi leur emboîtâmes le pas.
— On vous a installé une chambre dans la mezzanine de mon studio, vous y serez bien mieux que sur le canapé du salon, m’expliqua cette dernière.
— Et c’est moi qu’a mis les têtes d’oreillers   ! lança fièrement Amy l’index levé, traînant toujours dans son sillage un Jim résigné.
— Oui, c’est Amy qui a mis les taies d’oreillers, alors vous allez forcément très bien dormir   ! répéta sa mère en m’adressant un clin d’œil complice.
Nous débouchâmes sur un vaste parc jouxtant la forêt. Au fond, j’aperçus ce qui ressemblait à un très grand abri de jardin, pourvu d’une large façade vitrée.
— Ton studio d’enregistrement   ? Tu fais de la musique   ? demandai-je.
— Oh, non   ! répondit Meghan amusée. Mon studio de yoga. Je suis instructrice, tu l’ignorais   ?
J’aurais dû m’en douter. Franchement, il n’y avait qu’à la regarder… C’était sûrement au yoga qu’elle devait sa silhouette élancée. L’espace d’un instant, je fus presque gênée. Un simple regard à la graisse logée sur mes cuisses suffisait pour comprendre que j’étais loin de considérer mon corps comme un temple. Pourtant, je ne ressentis aucun jugement de sa part.
— Je l’ignorais, c’est chouette   !
— Oh, tu aimes, le yoga   ? se réjouit-elle.
— Non   ! Enfin, ce n’est pas que je n’aime pas, c’est juste que je n’en ai jamais fait.
— C’est l’occasion ou jamais   !
— Je doute que ce soit vraiment mon truc, répondis-je en levant les yeux au ciel.
Ma réaction parut la décevoir.
— Pourquoi, donc   ?
— Eh, bien, disons simplement que j’ai autant de souplesse qu’un pied de biche alors…
— Oh   ! Bah si c’est que ça   !
— Tada   ! s’exclama Amy en s’arrêtant devant la dépendance.
Un vieux van de couleur sombre était garé à l’extérieur. Sa carrosserie était recouverte d’une couche de poussière si épaisse qu’il était difficile d’en déterminer la couleur exacte.
— Je vous ai sorti le van du garage   ! Il n’est pas de toute première jeunesse et une bonne toilette ne lui ferait pas de mal, mais il roule encore   ! Ce serait ridicule que vous louiez une voiture, dit Meghan en tapotant le toit du véhicule. Les clés sont suspendues derrière la porte du bureau.
Je recouvris ma main avec ma manche et la frottai sur une des vitres arrière. L’intérieur ne semblait pas plus entretenu que l’extérieur. En lieu et place des banquettes arrière se trouvait un matelas de mousse jauni par le temps. Je me souviens m’être dit qu’il avait dû faire office d’hôtel de luxe pour un nombre incalculable de souris et que je ne m’y allongerais pas même si on me payait.
— Je vous conseille d’ouvrir un peu les vitres pour aérer l’habitacle, poursuivit Meghan.
Elle passa devant et déverrouilla la porte-fenêtre. Nous pénétrâmes dans ce qui ressemblait à une petite salle de danse, parquetée et dotée de tout un mur de miroir.
— Les chaussures   ! ordonna la fillette.
Nous nous exécutâmes sans broncher devant l’autorité de la gamine qui, à peine déchaussée, entraîna Jim à l’autre bout de la pièce vers un minuscule escalier très escarpé.
— Amy, doucement dans l’escalier   ! gronda sa mère. Normalement, je range mon matériel là-haut, mais je vous ai fait de la place, m’expliqua-t-elle alors que nous les rejoignions.
Je m’aventurai à gravir quelques marches de l’escalier pour apercevoir la mezzanine. La hauteur sous plafond était limitée par la présence sous la charpente. Il n’y avait de place que pour un futon au pied duquel étaient empilés une couette et deux oreillers. De chaque côté du matelas s’entassaient des tapis de gym, d’énormes ballons gonflables et autres accessoires en tous genres. Le confort serait spartiate et il allait falloir partager un lit, mais était-ce vraiment dramatique   ?
Lorsque je remis le pied au sol, Amy était en pleine démonstration de Haka . Yeux exorbités et toute langue dehors, elle avançait vers Jim en se frappant les avant-bras. Ce dernier me lança un regard désespéré.
— Si vous avez besoin de plus de couvertures, dites-le-moi, reprit notre hôtesse. Les journées sont chaudes, mais les nuits sont encore fraîches. Derrière, vous avez le bureau, vous pouvez l’utiliser aussi, poursuivit-elle en indiquant une porte en bois brut à proximité de l’entrée. Il y a un petit évier et des prises. La douche se trouve à l’extérieur, mais si vous préférez, vous pouvez utiliser la salle de bain de la maison, ne soyez pas gênés.
— Ça ira Meg, ne te fais pas de soucis, c’est déjà bien gentil de nous héberger, la rassura Jim.
— Ne dis pas de bêtise, enfin   ! C’est complètement normal. Ça me fait tellement plaisir de t’avoir à la maison, fit-elle en lui pinçant la joue comme à un petit garçon.
Sensiblement agacé d’être ainsi infantilisé par sa marraine, Jim fronça les sourcils.
— Pardon, je me suis laissé emporter, s’excusa-t-elle. Bon, je pense que vous devez avoir envie d’une bonne douche après un si long voyage, alors on va vous laisser vous installer tranquillement.
— Je peux rester là moi   ? tenta Amy.
— Non, toi tu viens avec moi.
— Mais pourquoi   ?
— Parce que c’est comme ça, rétorqua sa mère.
Amy soupira rageusement, mais se résigna à prendre la direction de la sortie, les poings serrés, en prenant soin de taper des pieds par terre pour signifier son mécontentement.
— À tout à l’heure, Amy   ! lui lançai-je pour la réconforter.
Elle ne me répondit pas, mais je ne m’en offusquai pas. Les enfants sont comme les chats, ils vont toujours vers ceux qui ne les aiment pas. Je donnai un coup de coude à Jim et lui fis les gros yeux.
— À tout à l’heure, Amy, finit-il par lâcher une fois que l’enfant eut passé la porte.
— À tout à l’heure, Zim   ! s’écria celle-ci d’une voix enjouée, je te montrerai ma chambre   !
— Elle est trop mignonne, m’attendris-je.
Jim émit un petit rire nerveux.
— Mignonne, mignonne… En ce qui me concerne, je la préfère quand même en photo, râla-t-il.
Il se dirigea vers l’escalier et monta quelques marches pour jeter un œil à la mezzanine.
Il me jeta un regard mal à l’aise avant d’annoncer :
— Ne t’en fais pas, je vais dormir par terre.
— Je t’en prie, ne sois pas ridicule, répliquai-je. On n’est pas des gosses… Par contre, je prends la douche en premier et ça, ce n’est pas négociable   !
Prendre ma douche en plein air s’avéra bien plus agréable que je ne l’aurais cru. La spacieuse cabine en bois était située à l’arrière de la dépendance, juste entre le bâtiment et la forêt, à l’abri des regards indiscrets. Le parfum de gel douche masqua temporairement l’odeur d’œuf pourri qui embaumait l’air, ce dont je lui sus gré. Le bruit de l’eau se mêla au bruissement des feuilles et au chant des oiseaux. Je fermai les yeux, et je me laissai bercer. Pendant quelques minutes, j’eus la sensation d’être seule au monde, perdue en pleine nature. Je m’offris même le luxe de me savonner deux fois, au risque que Jim dusse se doucher à l’eau tiède. Lorsque je le rejoignis à l’intérieur, prête à m’en excuser, je le trouvai étendu sur le futon, la tête enfouie dans un oreiller.
— Est-ce que ça va   ? m’inquiétai-je.
Il tourna vers moi son visage blême.
— Oui, j’ai juste un peu mal à la tête. C’est sans doute le voyage qui m’a fatigué.
— Je vais juste me reposer un peu, ça ira sans doute mieux ensuite.
Je le trouvais quand même très pâle. Et un étrange sifflement semblait s’échapper de sa gorge quand il parlait. Mais je gardai mes inquiétudes pour moi. Je le laissai se reposer et je rejoignis Meghan dans la maison.
Je passai une bonne partie de la soirée avec elle et Amy, Ati n’étant pas encore rentré. Je ne m’en plaignais pas. Pas que j’eusse quoi que ce soit contre lui, bien au contraire, mais j’étais heureuse de pouvoir passer un peu de temps seule à seule avec Meghan. Je n’en avais pas eu l’occasion lors de notre première rencontre.
Son accent ne m’avait pas trompée. Fille de militaire, elle avait passé une partie de son enfance près de chez moi, dans la banlieue d’Édimbourg et en avait conservé quelques tics de prononciation. Pendant plus d’une heure, en préparant le dîner, nous fîmes l’inventaire de ces lieux en communs que nous avions fréquentés à des époques différentes, de ces choses qui nous manquaient et des celles dont nous nous passions volontiers.
C’était étrange de me dire que comme moi, elle connaissait le goût des shortbread de chez Mackenzie’s, la boulangerie à l’angle de Somerled Square. Elle aussi, elle avait vu de ses yeux cette lumière grise féérique qu’on ne trouve nulle part ailleurs. Elle aussi avait couru dans les bois de Pitlochry le soir de L’Enchanted Forest . Elle aussi avait campé sur les bords du Loch Ness et cru apercevoir le monstre. Elle parlait de l’Écosse avec un tel amour que j’en vins à me demander comment elle avait pu quitter le pays.
— Ça te manque parfois   ? demandai-je.
— Quoi donc   ?
— Tout ça, l’Écosse.
Elle parut réfléchir sérieusement à la question. Elle rassembla les épluchures de légumes sans toutefois les jeter à la poubelle, l’air songeur, puis sourit.
— Non. Je ne dirais pas qu’il ne m’est jamais arrivé, dans les moments difficiles, de me dire que j’aurais mieux fait de rester à la maison, mais je suis chez moi ici maintenant. C’est ici que j’ai bâti ma vie, ma famille. C’est ma maison, ajouta-t-elle avec un clin d’œil. Et toi   ?
J’aurais dû m’attendre à ce qu’elle me retourne la question, mais je fus quand même un peu décontenancée.
— Quoi   ? tentai-je de gagner du temps.
— L’Écosse te manque   ?
La réponse qui me vint ne fut pas celle à laquelle je m’attendais. Si on m’avait posé la question quelques jours plus tôt, j’aurais répondu non, sans hésitations. Il y avait longtemps que je n’avais pas associé l’Écosse à autre chose que ma vie avec Barry. J’en avais presque oublié que j’avais eu une vie là-bas avant lui, avec des moments heureux. L’évoquer avec Meghan avait réveillé en moi quelque chose que j’ignorais jusque-là.
— Oui, parfois, avouai-je à demi-mot. Certaines choses du moins.
— Dans combien de temps est-ce que tu es supposée rentrer   ?
Jamais, manquai-je de répondre. L’arrivée d’Ati mit fin à notre conversation. Le colosse me salua chaleureusement, mais sa carrure imposante et ses tatouages faciaux lui donnaient toujours l’air aussi intimidant.
Il était déjà tard lorsque Jim se décida enfin à nous rejoindre. Il disait se sentir mieux, mais je le sentais encore fatigué. Au cours de la soirée, il fut pris à plusieurs reprises de violentes quintes de toux. Il toucha à peine à son assiette et je ne fus pas la seule à le remarquer.
— Tu es tout pâle, mon chat, ça ne va pas   ? s’inquiéta Meghan.
— Si, ça va, répondit-il sans conviction.
— Quand je suis malade, papa me chante des chansons et après je me sens mieux. Tu veux que je te chante une chanson   ? suggéra Amy, assise à sa gauche.
— Non, je te remercie, déclina Jim.
Comme il aurait dû s’y attendre, elle l’ignora complètement et entonna sa chanson à tue-tête en gesticulant sur sa chaise.
—  Loïmata e maligiiiiiiiii   ! Toku loto fanoanoaaaaa   ! Ko galo atuuuuuuuu   !
La petite démone venait littéralement de mettre mon cœur à ses pieds. Il n’en était de toute évidence pas de même pour Jim. De plus en plus préoccupée, je le regardai grimacer et se masser les tempes, comme si l’écho de la voix de l’enfant lui faisait subir une véritable torture. À la surprise générale, il bondit de sa chaise, bousculant la table au passage. Je sursautai.
— Je suis désolé… je vais… je vais, bredouilla-t-il avant de s’interrompre.
— Jim, est-ce que tu es sûr...
Avant la fin de ma phrase, il s’effondra comme une poupée de chiffon.
 
 
2
 
1er Août 2018
J - 125
 
 
Dans l’obscurité de la mezzanine, pour la deuxième fois de ma vie, je priais. Je priais en silence, parce qu’il n’y avait rien d’autre que je pouvais faire. Je suppliais ce dieu dont tout le monde parlait, mais que je n’avais jamais rencontré d’arrêter de le torturer. Je promis que s’il le laissait tranquille, je deviendrais une bonne croyante   ; je ne mentirais jamais plus, j’irais à l’église chaque semaine. Ou à la mosquée. Ou à la synagogue, ça n’avait pas d’importance. J’irais où il faudrait que j’aille et je ferais tout ce qui était en mon pouvoir pour m’acquitter de ma dette, pourvu qu’il le remette sur pied.
C’est ta faute. Ta faute. Ta faute. Ta faute, scandait la petite voix dans ma tête.
Elle avait raison. Si je n’avais pas utilisé cette idée de voyage pour l’entraîner dans ma fuite, nous ne nous serions pas retrouvés dans cette situation. À côté de quoi étions-nous passés ? Quel élément avions-nous négligé   ? Il y en avait forcément un. Une chose à laquelle nous n’avions pas songé et qui pourtant le rendait malade. Le sifflement sec qui s’échappait de sa gorge me paraissait s’accentuer de minute en minute, comme s’il peinait à reprendre son souffle.
Le médecin avait dit que ce n’était qu’un coup de chaleur et que c’était courant en cette saison, surtout chez les touristes. Selon lui, il devait seulement se reposer et bien s’hydrater. J’avais eu envie de hurler que ça n'avait aucun sens, que Jim n’était pas comme tout le monde et qu’il y avait de quoi s’inquiéter. Je m’étais évidemment abstenue. J’avais juste fait remarquer qu’il vivait sur une île à longueur d’année, qu’il était habitué à la chaleur et qu’il savait s’en préserver.
Mais j’avais bien senti que c’était peine perdue. J’avais lu dans son regard qu’il était déterminé à ne pas me prendre au sérieux. Pour lui, je n’étais qu’une banale touriste hyper angoissée de plus parmi toutes celles déjà croisées dans la journée. Je n’avais pas réussi à lui en vouloir. Je m’en étais surtout voulu à moi de ne pas avoir anticipé la situation. Et par-dessus tout, j’en avais voulu à Ati d’avoir autant rechigné à faire déplacer un médecin.
Quand Jim s’était écroulé, il l’avait soulevé de ses bras puissants et l’avait porté à l’intérieur de la maison. Il l’avait déposé sur le canapé et Meghan avait appliqué un linge humide sur son front. Je m’étais emparée du téléphone du salon et lui avait demandé quel numéro je devais composer pour appeler des secours ici, en Nouvelle-Zélande. Avant qu’elle ne réponde, Ati m’avait arraché le combiné des mains.
— Il va bien, ce n’est qu’un petit malaise. Pas besoin d’appeler des secours, avait-il dit.
— Bien sûr que si, regarde-le   ! avais-je répliqué.
— J’ai dit non   ! s’était-il emporté.
J’en étais restée bouche bée. J’avais cherché du soutien du côté de Meghan, mais celle-ci avait fui mon regard. Déstabilisée par ce changement brutal d’attitude du géant au cœur tendre, j’avais failli m’incliner.
Puis, mes yeux s’étaient à nouveau posés sur le corps inerte de Jim et je m’étais sentie envahie par une assurance inédite. J’avais fait un pas vers Ati, levé la tête pour planter mes yeux dans les siens, et lui avais tendu le téléphone. Alors, de ma voix la plus menaçante, j’avais déclaré :
— Soit tu appelles des secours, soit je sors de cette maison et je fais le tour de la ville en criant à l’aide. C’est toi qui vois.
Il m’avait toisée une minute, évaluant certainement à combien s’élevait le taux de probabilités que je tienne parole. Puis, sans me quitter des yeux, il avait fini par saisir le combiné à contrecœur. Il n’avait pas contacté les services de secours, mais ce médecin de son iwi qui avait mis une éternité à arriver et qui, avec le recul, n’avait pas été d’une grande aide.
Une quinte de toux secoua le corps de Jim et le força à soulever ses paupières. Je m’empressai d’agiter sous son nez une bouteille d’eau qu’il se contenta de fixer, l’air hagard.
— Il faut que tu boives, murmurai-je.
— J’ai pas soif, grommela-t-il.
Comment pouvait-il prétendre ne pas avoir soif quand même sa respiration trahissait sa déshydratation.
— Essaie de te forcer. S’il te plaît, insistai-je.
Après avoir soupiré, il se redressa et avala quelques petites gorgées. Il baissa les yeux sur son t-shirt détrempé et fronça les sourcils. Il faut avouer que j’y étais allée un peu fort sur le brumisateur, mais le médecin avait recommandé de l’hydrater… Il ne fit aucun commentaire. Il semblait éprouver quelques difficultés à rassembler ses esprits.
— J’ai dormi longtemps   ?
— Plusieurs heures. Le docteur a dit que tu avais pris un coup de chaleur.
— Possible, répondit-il simplement.
— Bois encore un peu, dis-je.
— Non, vraiment, je n’ai pas soif. Par contre, qu’est-ce que j’ai faim   !
— Je vais aller te chercher quelque chose, proposai-je presque enjouée.
— Non, aide-moi plutôt à me lever. Je vais y aller moi-même, j’ai besoin de prendre l’air.
— Tu es sûr   ? Tu sais que si tu t’écroules encore une fois, je ne pourrais pas te porter et je me vois mal réveiller Ati à 4 h du matin pour venir te remettre au lit.
— Je ne m’écroulerai pas, s’agaça-t-il.
— Oh, pardon   ! C’est vrai que ce ne sont pas des choses qui t’arrivent ces derniers temps…
Il s’assit au bord du matelas et se passa une main sur le visage. Il prit un instant pour m’observer.
— S’il te plaît, j’ai vraiment besoin de prendre l’air, il fait une chaleur à crever ici, dit-il.
Je m’abstins de souligner qu’il ne faisait pas si chaud que ça, et je consentis à l’aider à quitter la mezzanine. Je savais qu’il le ferait avec ou sans mon aide de toute façon. Une fois en bas, j’ouvris portes et fenêtres en grand pour que l’air frais s’engouffre dans le studio, quitte à grelotter tout le reste de la nuit. À l’exterieur, Jim s’étira et voulut prendre une grande inspiration, mais celle-ci fut interrompue par une nouvelle quinte de toux qui le plia en deux.
— Demain, je demanderai à Meghan où se situe la plage la plus proche. Il faudra trouver un prétexte, dis-je. Je pense qu’un peu de temps en mer ne te ferait pas de mal.
Il se redressa et afficha une expression anxieuse. Ça n’était pas la réaction à laquelle je m’attendais.
— Quoi   ? Tu ne vas pas me dire que tu n’as pas envie ou besoin de piquer une tête.
— Ce n’est pas ça, répondit-il. C’est juste que ce n’est pas comme ça que j’imaginais ma première baignade dans le Pacifique. L’océan, ce n’est pas l’Adriatique. Je vais nager dans des eaux inconnues, croiser de nouvelles espèces… J’aurais préféré être en meilleure forme.
— Je comprends. J’aurais aussi préféré que ça se fasse dans d’autres conditions, mais on n’a pas le choix. On ne sait pas si ça réglera le problème, mais ce dont on est certain, c’est que si tu ne te baignes pas, ton état ne fera qu’empirer.
— Je sais, oui.
Je l’invitai à prendre appui sur moi et nous nous dirigeâmes lentement vers la maison qui me parut tout à coup bien éloignée. Je pense pouvoir affirmer que Jim n’avait pas vraiment besoin de mon soutien pour traverser le terrain parfaitement plat, mais il se prêta malgré tout à l’exercice pour me rassurer. Sa respiration en revanche restait bruyante et saccadée. Nous fûmes contraints de nous arrêter à deux reprises. La seconde fois, Jim s’assit sur une des chaises du salon de jardin, aussi essoufflé que s’il venait de courir un 100m.
— Ça va aller   ?
— Oui… oui, j’ai… j’ai juste besoin de… de… enfin, tu vois, haleta-t-il en moulinant du bras dans une vaine tentative de me faire comprendre ce qu’il voulait dire.
Je le laissai reprendre son souffle en silence, lorsqu’un détail m’interpella.
— Tiens, tu as vu   ? Il y a encore de la lumière dans la maison, fis-je remarquer.
On aurait pu s’attendre à ce que la maisonnée soit profondément endormie à cette heure de la nuit. Pourtant, un carré de lumière se dessinait sur la pelouse, à l’opposé du chalet. Jim n’eut pas l’air de s’en étonner autant que moi.
— Tant mieux, au moins je n’aurais pas peur de les réveiller en toussant, dit-il en se relevant.
Il se remit en marche sans mon assistance et prit la direction de la porte arrière de la maison, située non loin de la zone illuminée. Je le suivis de près.
En approchant, nous distinguâmes des éclats de voix et ce qui ressemblait à des pleurs. Sans nous arrêter, nous échangeâmes un regard perplexe. Au fur et à mesure que nous nous rapprochâmes, les paroles se firent plus distinctes et des mots s’en détachèrent.
Nous tournâmes à l’angle de la maison et Jim s’immobilisa dans le carré de pelouse éclairé, face à la fenêtre de la cuisine. J’en fis autant.
— Je t’avais dit qu’il ne fallait pas qu’il vienne   ! Il aurait suffi de trouver une excuse   ! Mais non   ! On ne m’a pas écouté, comme d’habitude   ! Et maintenant, tu vas voir qu’il va tous nous foutre dans la merde   ! tempêtait Ati, furieux.
Assise sur un des tabourets du bar, Meghan sanglotait, le visage enfoui dans ses mains.
— Et ta fille   ? Tu y as pensé à ta fille   ? continua Ati. Qu’est-ce qu’on lui dira quand ses parents seront envoyés en prison pour un unique faux pas commis il y a plus de vingt ans   ? Tu y as réfléchi à ça   ?
À ces mots, les pleurs de sa femme redoublèrent. L’homme se massa le front, soupira, et après un moment de silence, il parut prendre conscience de la détresse de son épouse. Il avança vers elle et l’enlaça.
— Je suis tellement désolée, hoqueta-t-elle.
— Je sais, je sais. Mais tu te rends bien compte qu’il n’y a plus qu’une solution maintenant, n’est-ce pas   ?
Meghan s’écarta vivement et dévisagea son mari avec incrédulité.
— Jamais, tu m’entends   ? lui jeta-t-elle.
Mari et femme se défièrent du regard pendant de longues secondes. Stupéfaite, je reportai mon attention sur Jim. Celui-ci s’était littéralement statufié. Seul le bruit de sa respiration trahissait qu’il était toujours en vie.
— On ne devrait pas rester là, soufflai-je.
— Je n’en ai pas l’intention, rétorqua-t-il.
Il s’élança d’un pas encore chancelants mais décidé vers la porte située à quelques mètres.
Avant que je n’aie le temps de l’en dissuader, il pénétra dans la maison. Je n’eus pas d’autre choix que de l’y suivre.
Dans un premier temps, le couple resta figé de surprise en nous voyant apparaître. Puis, Meghan s’essuya les joues et se leva promptement de son tabouret. Elle se força à sourire, comme si cela pouvait suffire à masquer ses yeux bouffis par les pleurs.
— Jimmy chéri, qu’est-ce que tu fais là   ? s’enquit-elle. Tu te sens mieux   ?
— Que se passe-t-il   ? demanda Jim d’une voix qui se voulait ferme, mais qui ne laissait transparaître que de l’angoisse.
— Rien, ne t’en fais pas   ! Une petite dispute de rien du tout. C’est ça la vie de vieux couple. Votre tour viendra, vous verrez   !
Elle émit un rire presque naturel. Si la situation n’avait pas été aussi inquiétante, je me serais sans doute extasiée devant son jeu d’actrice.
— Que se passe-t-il   ? répéta Jim avec plus de sévérité.
Le sourire artificiel de sa marraine se fana.
— Ça suffit, intervint Ati. Il faut lui dire.
— Non   ! s’exclama Meghan en le gratifiant d’un regard plein de rancœur.
— Si tu ne le fais pas, c’est moi qui le ferai.
— Comment oses-tu   ? s’étrangla-t-elle. Tu as fait une promesse   !
— Oui, et je l’ai tenue   ! Mais j’ai également fait le serment de t’aimer et de te protéger jusqu’à ce que la mort nous sépare, et celui-là aussi, j’ai l’intention de le respecter   ! Je n’irai pas jusqu’à sacrifier ma famille pour une promesse faite il y a vingt-six ans   ! Pas au risque de perdre ma fille   ! Notre fille, Meghan   !
Décontenancée, Meghan se laissa choir sur son tabouret comme si ses jambes croulaient sous le poids de son propre corps. Elle plaça ses mains de part et d’autre de sa tête et ferma les yeux.
— Sois raisonnable, reprit Ati d’une voix plus douce. Ça ne vaut pas le coup et au fond de toi, je sais que tu en es consciente. Crois-tu qu’elle aurait mis en péril la sécurité de son enfant pour protéger le nôtre   ? Si tu le penses, tu te leurres   ! Elle nous enterrerait tous et de ses propres mains s’il le fallait, pour le protéger lui   ! tonna-t-il en pointant son doigt vers Jim. Bon sang, ce n’est plus un petit garçon   ! Il peut entendre la vérité.
— Pourquoi tu cris, papa   ? intervint Amy.
Enveloppée dans son pyjama multicolore, elle se tenait dans l’encablure de la porte et se frottait les yeux, juste derrière Jim et moi.
Surpris, son père se précipita vers elle et la souleva dans ses bras.
— Qu’est-ce que tu fais là, toi, petite chipie   ? fit-il d’une voix tendre. Il est très très tard, il faut retourner dormir   !
Son sourire forcé ne trompa que l’enfant. J’étais scotchée par leur capacité à dissimuler leurs émotions véritables. Le père de famille quitta tout de suite la pièce pour que la petite n’ait pas le temps d’analyser la scène qui s’y jouait. Sans quoi, même de son jeune âge, elle n’aurait pu rater ni les yeux rougis de sa mère, ni le visage livide de Jim, ni les tremblements qui agitaient mes mains. Avant de s’éloigner, Ati lança à sa femme un regard lourd de sens et après son départ, un silence insoutenable s’abattit sur la cuisine familiale.
Jim avança vers Meghan. Elle garda la tête baissée jusqu’à ce qu’il s’empare de ses mains. Elle leva alors vers lui des yeux pétris de remords. Jim afficha un rictus plus proche de la grimace de douleur que du sourire. De ses pouces, il caressa la peau blanche des doigts de sa marraine.
— Il a raison, Meg. Je ne suis plus un petit garçon. Et il y a déjà un moment que j’ai compris qu’on me cachait quelque chose. Quoi que ce soit, il faut me le dire.
Meghan détourna à nouveau le regard et fixa l’évier vide de la cuisine.
— Je t’en prie. J’ai besoin de savoir, implora-t-il.
Elle grimaça à l’écoute de ses supplications, ses yeux s’embuèrent de larmes, mais elle ne flancha pas.
— Pitié, souffla-t-il.
Il avait déversé dans ce mot toute la détresse émotionnelle emmagasinée au cours de ces deux dernières années. Elle me transperça le cœur. Et elle eut raison de l’obstination de Meghan.
— D’accord, abdiqua celle-ci.
Jim poussa un soupir de soulagement. Une larme roula sur la joue de Meghan. Il l’essuya avec tendresse, d’une main, l’autre enserrant toujours fermement la sienne. Elle prit une grande inspiration et hocha vivement la tête.
— D’accord, je vais tout te raconter. Mais, je pense que tu devrais t’asseoir, mon chéri, sanglota-t-elle.
 
 
IX
 
VERONIKA
 
1
 
29 juin 1992, Nouvelle-Zélande
J - 26 ans, 5 mois et 5 jours
 
C’était un lundi. Il n’était pas encore dix heures du matin et déjà, sur la route de la réserve, une fourgonnette de couleur noire filait à toute allure. Le conducteur, qui connaissait le trajet comme sa poche pour l’avoir emprunté à de multiples reprises, ralentissait à peine à l’entrée des virages. En temps normal, sa conduite imprudente lui aurait été vivement reprochée par les autres occupants du véhicule. Mais ce matin-là, il ne lui fut fait aucune remontrance. Nul ne disait mot. Ses passagers étaient bien trop occupés à prier pour que toute cette histoire ne soit rien de plus qu’un canular de mauvais goût.
Cette journée avait pourtant si bien débuté. Une poignée de minutes plus tôt, ils étaient encore réunis autour de la table du petit-déjeuner, chacun y allant de sa petite anecdote pour amuser l’assemblée. Ils évoquaient ensemble les souvenirs qu’ils emporteraient dans leurs valises et qui ne les quitteraient plus jamais, ainsi que les choses qu’ils seraient heureux de retrouver une fois de retour chez eux. Meghan craignait que son chien ne la reconnaisse même plus et Benjamin se disait impatient de retrouver sa petite amie — que tout le groupe savait imaginaire.
Veronika, elle, était terriblement angoissée à l’idée de rentrer chez elle. Elle savait qu’elle devrait à nouveau se confronter au jugement paternel et n’en avait aucune envie. Avant de partir, elle avait fait l’erreur de jurer que cette campagne serait la dernière. Ses parents avaient accueilli la nouvelle avec une satisfaction non dissimulée. « Enfin, elle revenait à la raison », avait même commenté son père. Il estimait qu’à vingt-huit ans, il était temps pour elle de rentrer dans le rang et d’envisager l’avenir un peu plus sérieusement. Lorsqu’à la fin du second cycle secondaire, elle avait annoncé ouvertement son désir de s’engager pour l’écologie, et sa volonté de rejoindre une association de protection environnementale, il avait plutôt bien réagi. Pourquoi s’y serait-il opposé   ? Il voyait ça simplement comme un trait d’union, un moyen pour elle de vivre un peu d’aventure avant de s’engager pleinement dans les études. Il s’était imaginé qu’après une ou deux années passées à vadrouiller, elle se serait lassée d’elle-même. Au bout de la sixième année, il avait commencé à s’inquiéter. Elle était alors âgée de vingt-cinq ans, et lors de ses brefs retours au domicile familial, entre deux campagnes, ce que l’on nommait désormais «   sa situation   » prenait de plus en plus de place dans les conversations. Le phénomène n’avait fait que s’aggraver au cours des deux années qui avaient suivi, jusqu’à virer irrémédiablement au conflit au cours de la troisième. Les dîners de famille prenaient depuis des allures de zone de guerre. Entre Veronika et son père, ça tirait à balles réelles. Le reste de la famille osait à peine lever les yeux de son assiette de peur de prendre une balle perdue. Le climat était devenu intenable, au point qu’au cours de la dernière confrontation, dans un moment de profonde lassitude, Veronika avait finalement dit à son père ce qu’il voulait entendre : après cette campagne, c’était fini. Elle avait même promis. Elle se demandait bien ce qui lui avait pris. Elle n’en pensait évidemment pas un mot. Elle, elle l’aimait cette vie   ! Toujours par monts et par vaux, prête à traverser la planète du jour au lendemain pour se rendre là où elle avait besoin d’être protégée, elle adorait ça. Elle ne s’imaginait pas vivre autrement. Elle savait parfaitement ce que l’on attendait d’elle. Qu’elle se stabilise, qu’elle fonde un foyer, ce genre de choses. Qu’elle fasse comme tout le monde, en somme. Mais elle n’était pas comme tout le monde. Qui y avait-il de mal à ça   ? Elle redoutait le moment où son père comprendrait qu’elle n’avait jamais eu l’intention de tenir sa promesse. Elle se demandait s’il ne serait pas préférable de séjourner dans un hôtel, même miteux, juste pour cette fois. Elle se demandait s’il ne serait pas préférable de ne plus rentrer du tout.
Veronika pensait à tout ça lorsque la sonnerie du téléphone avait retenti, reléguant d’un coup d’un seul tous ses tracas au statut de broutilles.
L’instant d’avant, tout le monde semblait heureux. L’instant d’après, ils étaient là, agglutinés les uns contre les autres dans un silence de mort. La fourgonnette arriva bientôt aux abords du parc qui marquait l’entrée de la réserve. Les membres de l’association, fébriles, s’en extirpèrent un à un. Veronika en tête, ils remontèrent en silence le sentier pédestre qui menait à la plage. L’isthme formait un appendice de sable longiligne qui s’avançait dans l’océan sur plusieurs kilomètres. S’y promener donnait un vague aperçu de ce qu’avait dû ressentir Moïse en écartant les eaux de la mer Rouge. Particulièrement intimidant les jours de mauvais temps. Entre eux, ils l’avaient surnommée «   la double plage   » et s’y étaient rendus ensemble de nombreuses fois au cours des dernières semaines. Ils y avaient créé de bons souvenirs, mais aucun d’entre eux ne survivrait à celui de ce jour.
Lorsqu’ils atteignirent l’orée du bois, et qu’ils purent enfin contempler le rivage, tous se figèrent. Le cœur de Veronika rata un battement. Dans un souffle, Meghan laissa échapper un juron. Paul se signa. Le reste du groupe connut des réactions similaires.
Sur les plages de Tuhuora ce jour-là, des carcasses de baleines gisaient à perte de vue, aussi inertes et luisantes que des galets. Combien y en avait-il   ? Des dizaines   ? Des centaines   ? Impossible à dire. Ils n’en avaient jamais vu autant en même temps.
Veronika décréta qu’il n’y avait pas une minute à perdre. Elle croyait encore naïvement que peut-être, ils pourraient en sauver quelques-unes. Instinctivement, elle répartit les rôles à la volée, et les membres s’activèrent. Une partie d’entre eux rebroussa chemin pour aller chercher dans le van de quoi faciliter la remise à l’eau des animaux. Patty, chargée de communication du groupe, se précipita sur le téléphone satellite. Elle supposa, à raison, que les employés du ministère de la Conservation avaient dû être alertés en même temps voire avant eux par le bateau qui avait repéré l’échouage depuis le large. Ils ne tarderaient probablement pas à arriver, d’ailleurs. Aussi ne chercha-t-elle pas à les joindre et tentât plutôt d’entrer en contact avec le chef de l’iwi 6 local. Elle avait déjà eu affaire à lui, elle savait qu’il leur serait d’une aide précieuse. Ils auraient cruellement besoin de bras pour les aider. Il y en avait tellement, c’était surréaliste.
Veronika prit immédiatement la direction de la plage, entraînant comme toujours Paul et Reese dans son sillage. C’était à eux qu’incombait la lourde tâche d’explorer la zone et de déterminer quels animaux disposaient des meilleures chances de survie, et seraient par conséquent secourus en priorité. Pour Veronika comme pour les autres, cette sélection pas si naturelle relevait de la torture. Choisir de sauver l’un, c’était comme renoncer à sauver l’autre et ils le vivaient toujours comme un échec. Dans ces moments-là, ils se sentaient terriblement impuissants.
Lorsqu’ils gagnèrent la plage, ils se dispersèrent sans se concerter. Une insoutenable odeur de chair brûlée flottait dans l’air. La jeune femme approcha d’une première baleine étendue sur le flan. À cet instant, au fond d’elle, elle avait déjà compris sans l’admettre qu’il n’y avait plus rien à faire. En désespoir de cause, elle se dirigea malgré tout vers une autre carcasse, mais à son grand désarroi, elle y fit les mêmes constatations. Ainsi que sur une troisième et sur une quatrième.
Incapable de donner un sens à ce qu’elle voyait, Veronika se sentait de plus en plus démunie. Elle n’avait jamais rien vu de semblable. Aussi tragique et inexplicable fût-il, un échouage de globicéphales noirs sur cette presqu’île n’avait rien d’inhabituel. Le phénomène était si ancien qu’on en trouvait des traces dans les récits maoris.
Mais celui-ci n’avait résolument rien d’ordinaire. Non, seulement par son ampleur démesurée, mais surtout parce qu’il ne semblait pas naturel. Elle avait d’abord remarqué les coulures de sang séché noirâtres sous les yeux des pauvres bêtes. Puis, en les examinant de plus près, elle s’était aperçue qu’il en y avait autant, voire plus au niveau de leurs évents et à l’entrée des conduits auditifs. Les animaux donnaient l’impression de s’être échoués déjà morts, après s’être mystérieusement consumés de l’intérieur. Jamais encore elle n’avait entendu parler d’un quelconque phénomène naturel susceptible de causer de tels dommages.
Elle s’apprêtait à poursuivre son examen minutieux d’une carcasse, lorsque des cris dans son dos l’interpellèrent. Elle pivota sur elle-même.
De l’autre bout de la plage, Paul complètement affolé s’époumonait en faisant de grands signes de bras. Le vent omniprésent sur la presqu’île l’empêchait de distinguer clairement ce qu’il hurlait. Reese qui, lui, semblait avoir compris, s’enfuit en courant vers le sentier par lequel ils étaient arrivés.
Veronika pensa d’abord que l’une des dépouilles menaçait d’exploser, à cause des gaz de décomposition. Dans ce genre de situation, le protocole préconisait de percer les corps en amont, afin de limiter les risques. Mais ils n’en avaient pas eu le temps, ils venaient à peine d’arriver sur les lieux ! Spontanément, elle chercha alors à s’écarter au maximum des carcasses qui l’entouraient, en vain. Elles étaient bien trop nombreuses.
Elle prit soudainement conscience que Paul, qui avait lui-même donné l’alerte, ne fuyait pas. Au contraire, dès l’instant où il avait vu Reese s’éloigner, il s’était rué au sol, vers ce qu’elle pensait encore être un animal.
– Que se passe-t-il ? s’écria-t-elle.
Il ne l’entendit pas.
Veronika eut un bref moment d’hésitation. Valait-il mieux rejoindre Paul ou se mettre hors de danger au plus vite en quittant la plage   ? Rapidement, elle se décida pour la première option. Elle s’élança courageusement et parcourut en slalomant entre les dépouilles la centaine de mètres qui les séparait.
— Paul, est-ce que…, commença-t-elle en arrivant à proximité.
Elle ne termina pas sa phrase. Elle découvrit horrifiée la raison de l’agitation de son coéquipier.
Entre deux corps de baleines échouées gisait celui d’un enfant dénudé. Il était allongé sur le ventre, la face à moitié enfouie dans le sable, visiblement inconscient. Une plaie béante s’ouvrait grand sur son flan. Veronika ne put s’empêcher de remarquer que la blessure ne saignait plus et que le pauvre petit était déjà pâle comme la mort.
Paul, dont l’émotivité n’était plus à démontrer, avait totalement cédé la panique. Ses mains couraient autour du corps de l’enfant sans jamais le toucher. Il voulait faire quelque chose, mais il ne savait pas quoi. Une partie de lui voulait retourner l’enfant pour lui pratiquer un massage cardiaque, mais l’impressionnante blessure lui faisait craindre de causer plus de dégâts en le déplaçant.
Veronika garda pour elle son funeste pressentiment et s’agenouilla à ses côtés. D’une main tremblotante, elle saisit le poignet du petit garçon. Il était froid comme la pierre. D’abord, elle crut déceler un léger battement, et puis plus rien. Le néant. Pour lui aussi, il était trop tard.
 


Le regard fuyant, elle adressa un signe de tête à Paul, qui comprit sur-le-champ. Il s’écarta, épouvanté. Il eut un haut-le-cœur. Il se détourna et tenta de s’éloigner pour reprendre ses esprits, mais l’odeur effroyable qui embaumait l’air eut raison de lui. Alors qu’il s’avançait vers le rivage en quête d’un air plus respirable, il vomit dans l’écume. Veronika resta un long moment penchée au-dessus du petit corps sans vie, abasourdie, à se demander par quel malheur il avait pu se retrouver là. Elle était bouleversée.
Mais, contre toute attente, alors même qu’elle avait déjà rendu les armes, un gémissement à peine audible s’échappa des lèvres bleuies du petit garçon. Elle n’était pas bien sûre   ; peut-être était-ce son imagination qui lui jouait des tours. Elle se pencha davantage, et approcha timidement son oreille de la bouche de l’enfant. Elle distingua un sifflement, quasiment imperceptible. Elle se redressa d’un bond et posa des yeux effarés sur le visage du tout petit.
— Il est vivant, murmura-t-elle incrédule, comme pour s’en convaincre. Paul   !
Ce dernier fixait encore l’écume, hagard. C’était la première fois qu’il voyait un mort. Il craignait de s’effondrer ou de vomir s’il tentait le moindre mouvement. C’était plus qu’il ne pouvait supporter, elle ne pouvait pas compter sur lui. Elle baissa les yeux sur le visage du garçonnet. Il grimaça. Ses paupières frémirent, puis se soulevèrent lentement, dévoilant deux iris clairs comme de l’eau. Son visage se tordit à nouveau de douleur. Il était évident qu’il allait se mettre à pleurer. Veronika essaya de le rassurer.
— Tout va bien, n’aie pas peur, lui dit-elle.
Elle trouva ses paroles stupides. Comme si ses mots pouvaient lui être d’un aide quelconque. Comme s’il allait la croire. Bien sûr qu’il avait peur, elle-même était terrifiée. Progressivement, l’enfant commença à remuer. Veronika voulut l’en dissuader de peur qu’il n’aggrave ses blessures. Plaquant délicatement une main sur son épaule, elle lui intima de rester calme et de ne pas bouger. Elle n’arrêtait pas de répéter qu’on allait s’occuper de lui et que tout irait bien. Mais l’enfant ne l’écoutait pas. Il se dégagea de sa main et bascula malgré tout sur le dos. Ébloui, il cligna des yeux lorsqu’il se retrouva face au ciel. Une quinte de toux secoua son corps et le fit gémir. Veronika retira sa veste, la roula et la plaça sous la tête du petit garçon.
— Paul   ! appela-t-elle une nouvelle fois.
Où était-il ? Elle balaya les environs du regard, mais Paul semblait s’être volatilisé. Elle était seule. Elle espérait que Reese avait déjà appelé les secours et que ces derniers étaient en route. Il lui semblait qu’une éternité s’était déjà écoulée. Elle était désemparée. Elle passa la main sur la joue du petit, pour en ôter le sable. Il se laissa faire. Elle s’apprêtait à le débarrasser d’un petit morceau de coquillage collé à sa tempe quand une drôle de sensation engourdit ses doigts.
Elle prit conscience que l’enfant, qui s’était immobilisé, la fixait intensément. Il cherchait son regard. Et lorsqu’il le trouva, une vague de tristesse déferla sur le cœur de la jeune femme. Les yeux vissés dans ceux de l’enfant, elle sentit impuissante toute trace d’émotion autre que le chagrin déserter son âme. Un brouillard d’anesthésie sensorielle l’enveloppa, et le monde cessa peu à peu d’exister. Un grand vide s’installa alors en elle. Elle était en train de sombrer et essayait tant bien que mal de se raccrocher à la seule chose encore tangible : les deux yeux qui la fixaient. Elle n’était plus que solitude et désespoir. Elle demeura ainsi, le regard cadenassé à celui du petit garçon, jusqu’à ce que les secours arrivent enfin et l’en écartent sans ménagements.
Elle continua de flotter dans le vide un long moment. Il lui sembla vaguement distinguer que quelque chose la touchait, mais de très loin. Elle avait la sensation d’observer la scène à travers les yeux de quelqu’un d’autre. Elle ne se sentait pas concernée par ce qui se passait autour d’elle.
— Où est Paul   ? Où est Paul   ? Veronika   ! martelait Reese.
Il l’avait saisie par les bras et la secouait vigoureusement dans l’espoir de la faire réagir, en vain. Une barrière invisible s’était érigée entre elle et le reste du monde. Plus rien n’avait d’importance. Il n’y avait plus que cet enfant autour duquel les secours s’affairaient. Elle ne parvenait pas à se défaire de son regard. Elle n’essayait même pas. Elle revoyait ses yeux, leur bleu presque blanc et puis soudain, le noir.
Elle s’effondra.
 
 
2
 
16 septembre 1992
J-26 ans, 2 mois et 18 jours
 
 
Quelqu’un frappa à la porte. Veronika ne réagit pas. Allongée sur son lit, elle garda les yeux rivés sur le mur face à elle. Elle entendit la porte s’ouvrir dans son dos. Meghan s’installa au bord du lit et se pencha au-dessus d’elle pour voir si elle dormait. Veronika ne fit même pas l’effort de faire semblant. Elle continua de regarder droit devant elle.
— Comment ça va aujourd’hui   ? demanda Meghan.
Pas de réponse. Meghan n’en prit pas ombrage. Elle était habituée désormais et elle faisait montre d’une patience que les autres membres du groupe n’avaient pas eue. Il y avait déjà plusieurs semaines qu’ils étaient tous repartis. Certains avaient quitté la Nouvelle-Zélande dès que le cadavre de Paul avait été retrouvé flottant dans la baie, deux jours après l’échouage. Meghan ne leur jetait pas la pierre. Elle comprenait leur empressement à quitter cette terre à jamais contaminée par le souvenir de cette tragique affaire. D’autres étaient restés un peu, avaient participé aux cérémonies traditionnelles organisées par les locaux en l’honneur de leur ami défunt et des animaux morts sur la plage ce jour-là. Deux d’entre eux avaient même tenu à attendre que le corps de Paul soit enfin remis à sa famille par la justice néo-zélandaise pour repartir avec lui.
Veronika, elle, n’avait pas eu le choix. Il lui était interdit de quitter le territoire néo-zélandais tant que l’enquête était ouverte. Grâce à Meghan qui s’était engagée à rester sur place, on l’avait autorisée à sortir de l’hôpital psychiatrique dans lequel elle avait été internée provisoirement. Elle était cependant tenue de rencontrer le psychiatre de l’établissement trois fois par semaine.
Chaque séance se déroulait de manière identique. D’abord, Meghan accompagnait Veronika jusque dans la salle d’attente où elle l’installait. Elle lui plaçait dans les mains un magazine ou un exemplaire du journal tout en sachant qu’elle ne le lirait pas. C’était simplement pour lui donner un air moins effrayant. Elle voyait bien que son amie faisait peur aux gens à regarder fixement devant elle sans ciller. Elle-même, ça la mettait mal à l’aise à certains moments alors pour les personnes qui n’avaient pas connu Veronika avant ce jour maudit, elle comprenait que ce puisse être terrifiant.
Son tour arrivé, le médecin venait chercher Veronika. Quand il l’appelait, la jeune femme se levait calmement, marchait jusqu’au divan sur lequel elle s’asseyait droite comme un i. Le docteur passait ensuite la séance à parler tout seul, en espérant une réaction. Il voyait dans son regard qu’elle comprenait ce qu’il disait. Un jour, elle le lui avait même confirmé. Il avait simplement posé la question et elle avait hoché la tête. Ceci rendait son état encore plus troublant. Jamais en dix-sept ans de carrière il n’avait rencontré un cas pareil. Malgré son expérience, il était incapable de déterminer ce qui arrivait à cette jeune femme. Il avait pourtant vu bien des syndromes post-traumatiques, mais aucun comparable à celui-là.
À la fin de la séance, il la raccompagnait jusqu’à la porte et elle retournait s’asseoir sur la chaise qu’elle avait quittée juste avant. Si quelqu’un avait le malheur de s’être assis dessus entre temps, elle restait debout devant jusqu’à ce que la personne mal à l’aise finisse par se déplacer. Alors, elle s’installait et fixait le vide en attendant le retour de Meghan.
La même routine tendait à se répéter une fois de plus ce jour-là. Meghan aida Veronika à se laver et à s’habiller. Elle passa de la crème hydratante sur son visage et peigna ses beaux cheveux bruns avec soin. Elle essayait de la coiffer tous les jours différemment. Elle était convaincue que son amie de toujours était encore présente, recluse quelque part à l’intérieur d’elle-même et qu’elle appréciait cette petite attention.
Elle savait que certains la trouvaient ridicule d’accorder autant d’importance à l’apparence de quelqu’un qui semblait avoir quitté son corps, mais elle se fichait de ce qu’ils pensaient. Elle était son amie. Sans doute la meilleure qu’elle ait jamais eue. Elle l’aimait. Elle n’allait pas l’abandonner au moment où elle avait le plus besoin que quelqu’un s’occupe d’elle. Elle était persuadée qu’à sa place, elle en aurait fait autant pour elle. Elle finirait par revenir à elle, elle en était sûre et alors leur amitié serait encore plus solide qu’avant, indéfectible.
Elle pourrait lui parler de ce garçon avec lequel elle flirtait. Il était d’ici, elle savait qu’elle n’avait aucun avenir avec lui, mais ce n’était pas important. L’important c’était de pouvoir partager ça avec Veronika, de s’extasier avec elle devant sa perfection et de le traiter de con le jour où il s’en irait. Ensuite, ce serait autour de Veronika. Elles répéteraient l’opération jusqu’à dénicher le bon. Elles seraient demoiselles d’honneur à leurs mariages respectifs et chacune serait la marraine des enfants de l’autre. Quand leurs maris seraient morts ou qu’elles se seraient lassées d’eux, elles vieilliraient ensemble. C’était ce qu’elle s’était promis sur le balcon d’un immeuble parisien un soir de Nouvel An. Elle avait la certitude que Veronika tiendrait promesse. Ce n’était qu’une question de temps avant qu’elle ne revienne à elle.
Elle la guida jusqu’à la salle d’attente du médecin, l’installa à sa place habituelle. Elle ouvrit un exemplaire du journal du jour à n’importe quelle page et lui plaça entre les mains. Elle déposa un baiser sur sa joue, lui glissa dans l’oreille qu’Ati et elle, allaient voir un film au cinéma et qu’elle lui raconterait tout quand elle viendrait la chercher. Puis, elle s’éloigna.
Ce que Meghan ne vit pas, c’est qu’avant qu’elle n’ait atteint le bout du couloir, un événement se produisit. Alors que Veronika regardait fixement le journal tendu droit devant elle, pour la première fois en trois mois, quelque chose attira son attention. Son regard fut irrésistiblement attiré vers le bas de la page. Lorsque ses yeux se posèrent sur lui, une sensation de chaleur envahit sa poitrine.
C’était lui. Il était là. Elle coucha la page sur sa jambe, se pencha au-dessus et effleura la photo du petit du bout des doigts. Elle l’observa avec plus d’attention et son estomac se noua. Il avait l’air terrifié. Elle survola rapidement le texte qui accompagnait l’article. «   Connaissez-vous cet enfant   », disait le titre. L’enfant portait une tunique d’hôpital similaire à celle qu’elle avait elle-même dû revêtir lorsqu’on l’avait faite examinée après l’avoir retrouvée sur la plage. La jeune femme reconnut instantanément le sigle de l’établissement.
Elle arracha la page du journal, la plia en quatre et la glissa dans la poche de son manteau. Elle se leva machinalement et quitta la salle d’attente du psychiatre. Elle marcha jusqu’à l’arrêt de bus situé au bout de la rue et étudia le plan de la ville bariolé des trajectoires des différentes lignes. L’hôpital où elle pensait avoir localisé l’enfant se trouvait en périphérie de l’agglomération. Elle élabora sans la moindre difficulté un itinéraire impliquant plusieurs changements. Elle utilisa l’argent que Meghan avait laissé dans la poche de son manteau à l’attention du psychiatre pour payer son trajet. Et après trois-quarts d’heure de voyage et trois correspondances, elle descendit devant le Nelson Malborough hospital.
Elle se dirigea sans hésitation vers l’entrée du bâtiment. C’est seulement lorsqu’elle atteignit le hall qu’elle s’immobilisa, ne sachant plus où aller. Elle savait qu’il était là et que par conséquent, c’était ici qu’elle devait être. Mais elle ne savait pas comment le trouver. Elle resta donc en plein milieu du hall, à fixer le vide comme elle en avait pris l’habitude.
Une quinzaine de minutes plus tard, l’attention d’une infirmière prénommée Wendy fut attirée par le comportement de cette étrange femme figée au milieu du flux constant de patients, de soignants et de visiteurs. Il n’était pas inhabituel de voir une personne perturbée franchir les portes de l’hôpital. Tous ceux qui les franchissaient l’étaient, pour une raison ou pour une autre. Parfois parce qu’ils étaient souffrants, d’autres fois parce qu’ils venaient au chevet de quelqu’un qui l’était. Tous avaient en commun d’avoir besoin d’aide et d’en réclamer. Mais pas cette femme. Elle se tenait simplement là, immobile, les bras le long du corps et regardait fixement droit devant elle, indifférente à l’agitation qui l’entourait. Wendy alla à sa rencontre. Elle afficha par automatisme le sourire qu’elle réservait aux patients qui s’apprêtaient à entrer au bloc. De toute sa collection de sourires, c’était le plus rassurant et son instinct d’infirmière lui disait que cette femme en avait besoin.
— Est-ce que je peux vous aider   ? lança-t-elle en approchant.
Lentement, Veronika tourna la tête et dirigea son regard vide vers l’infirmière. Wendy eut un frisson. Elle attendit que Veronika lui réponde, mais celle-ci se contenta de la dévisager sans ciller.
— Puis-je faire quelque chose pour vous   ? insista-t-elle.
Toujours pas de réaction. Wendy ressentit une étrange sensation de malaise et estima plus prudent d’appeler du renfort.
— Très bien, ne bougez pas.
Elle se dirigea vers le comptoir de l’accueil et, sans quitter Veronika des yeux, composa le numéro du service de psychiatrie. Hélas, personne ne décrocha et après trois tentatives, elle renonça. Elle allait devoir se déplacer elle-même pour aller chercher quelqu’un. Ce n’était pas très loin, il n’y en avait pas pour cinq minutes. Mais elle craignait que la femme ne se volatilise pendant ce laps de temps. Elle prit quand même le risque.
— Je reviens tout de suite. Surtout, restez ici   ! ordonna-t-elle à Veronika en s’éloignant.
Wendy se dirigea d’un bon pas vers la salle de pause du service de psychiatrie située dans l’aile ouest de l’hôpital. Lorsqu’elle y pénétra, elle ne put réprimer une moue contrariée. À l’intérieur, il n’y avait que le docteur Kenny, un psychiatre d’une quarantaine d’années qu’elle n’avait jamais apprécié. Elle s’était toujours demandé comment quelqu’un qui aimait aussi peu les gens avait pu faire carrière en psychiatrie. Si on l’avait interrogé à ce sujet, le docteur Kenny aurait répondu que c’était parce qu’il avait fait carrière en psychiatrie qu’il n’aimait plus les gens. Déjà près de quinze ans qu’il se coltinait leur tristesse, leur délire et leur angoisse à tous ces pleurnicheurs. Il en avait déjà ras le bol. Et dire qu’il restait bien vingt ans à tirer. Rien que d’y penser, lui-même se sentait déprimé. Il fronça les sourcils en apercevant Wendy entrer. Qu’est-ce qu’elle venait faire là, celle-là   ? Ce n’était pas son service. Et puis, merde   ! Il était en pause nom de dieu   ! Pourquoi fallait-il toujours que l’on vienne l’emmerder   ?!
— Quoi   ? aboya-t-il.
Cette démonstration d’agacement ne fit même pas sursauter Wendy. Il y avait déjà longtemps qu’elle côtoyait le docteur Kenny et qu’il ne l’intimidait plus.
— Excusez-moi de vous déranger, Docteur, mais il y a une femme qui semble très perturbée dans le hall.
— Je n’ai pas bien compris en quoi c’était mon problème, grinça le psychiatre.
— Elle semble en état de choc, je pense vraiment qu’elle a besoin d’aide.
— Appelez le bureau des infirmières dans ce cas, elles viendront la chercher. C’est leur boulot, pas le mien.
— Je l’ai fait, mais je n’ai réussi à joindre personne. Il semble que tout le monde soit occupé…
Tout le monde sauf toi gros fainéant, pensa-t-elle. Le docteur Kenny poussa un soupir exaspéré.
— Eh bien, vous n’avez qu’à biper Donald.
— Qui ça   ?
— Donald. Flicerton.
Wendy fronça les sourcils. Le docteur soupira de plus belle face à son incompréhension.
— L’autre là, avec ses bouclettes   ! fit-il en mimant des spirales de chaque côté de sa tête.
Wendy ouvrit de grands yeux.
— Oh, vous faites allusion au docteur Clipperton   ? demanda-t-elle, effarée.
— Docteur, docteur… ce n’est encore qu’un interne. Et pas le meilleur que j’ai eu, soit dit en passant. Mais bon, ça au moins, ça devrait être dans ses cordes. Envoyez-le s’en occuper et dites-lui de prendre son temps.
Il n’était pas pressé de l’avoir dans les jambes ce petit hypocrite. Ses simagrées et ses sourires enjôleurs, ça fonctionnait peut-être avec les infirmières et avec les patients, mais pas avec lui. Un fayot, rien de plus, voilà ce qu’il était.
— C’est que je ne crois pas qu’il soit déjà là. En tous cas, je ne l’ai pas vu arriver et il vient toujours me saluer.
Si ça avait été le cas, elle se serait directement tournée vers lui. Lui au moins, on ne se demandait pas comment il avait atterri en psychiatrie. Il était évident qu’il était fait pour ça. Il était capable de vous faire aller mieux rien qu’en vous saluant. Quand il vous demandait comment vous alliez, ça n’était pas des paroles en l’air. On sentait qu’il prêtait attention à la réponse qui lui était faite et qu’il était aussi sincère quand il compatissait que lorsqu’il se réjouissait que vous vous portiez bien. Et il mettait un point d’honneur à saluer tout le monde avant de prendre son service. Cet altruisme naturel auquel venait s’ajouter une réelle compétence dans son domaine lui avait rapidement valu d’être apprécié de tous. Enfin, exception faite de son chef de service et directeur d’étude, le docteur Kenny, qui ne nourrissait rien d’autre à son égard que de la jalousie. Agacé, le médecin finit par se lever et par suivre Wendy jusqu’au hall de l’hôpital.
— Alors où est-elle   ? demanda-t-il.
Les joues de Wendy s’empourprèrent.
— Je… Je lui avais dit de ne pas bouger…
— Force est de constater qu’elle ne vous a pas écoutée, grogna Kenny. Si elle revient, appelez quelqu’un d’autre. Ne me faites plus perdre mon temps, dit-il en reprenant le chemin de son service.
Au même instant, le jeune Ronald Clipperton finissait sa longue tournée du salut et se dirigeait vers les vestiaires sans s’apercevoir qu’il était suivi. Il ne prit conscience d’une présence dans son dos qu’au moment où il ouvrait la porte. Il sursauta en apercevant la jolie brune qui se trouvait juste derrière lui et l’observait avec attention.
— Pardon, vous m’avez surpris, sourit-il la main sur le cœur. Je peux vous aider   ?
S’il le pouvait   ? Sans doute. À la seconde où il était passé à côté d’elle, Veronika avait flairé l’odeur de l’enfant sur ses vêtements. Il devait savoir où le trouver. Elle aurait voulu lui poser la question, mais elle ne parvenait pas à la formuler. Ronald se dit qu’elle devait s’être perdue, ça n’aurait pas été la première fois qu’un proche s’égarait dans les couloirs de l’hôpital en venant visiter un patient.
— Vous êtes venue voir quelqu’un   ? demanda-t-il.
Veronika ressentit un étrange soulagement. Elle avait bien fait de le suivre. Elle sentait qu’il pourrait l’aider. Pour la première fois en trois mois, ses lèvres s’étirèrent en un sourire qui n’atteignit cependant pas ses yeux. Elle hocha doucement la tête.
— Je vais vous accompagner. Cet hôpital est un véritable labyrinthe, il m’a fallu des semaines pour me repérer   ! Et il m’arrive encore de me perdre, mais ne le dites à personne, ajouta-t-il à voix basse.
Il ponctua sa phrase d’un petit rire cristallin. Veronika se contenta de le dévisager avec un air intrigué qui le mit un peu mal à l’aise. Il le dissimula sans peine et poursuivit.
— Qui venez-vous visiter   ? Avez-vous un numéro de chambre   ?
Sans un mot, la jeune femme plongea la main dans sa poche et en tira la page arrachée dans le journal. Elle la lui tendit. Il ne comprit pas tout de suite pourquoi elle lui tendait la page des sports. Il la regarda dans les yeux et fut frappé par l’espoir qu’il y lut. Il ne faisait aucun doute qu’elle attendait quelque chose de lui. C’est alors que l’idée qu’elle n’ait pas toute sa tête l’effleura brièvement. Toutefois, en sondant son regard plus en profondeur, il n’y trouva aucune trace de folie. Il avait suffisamment côtoyé cette dernière pour la reconnaître quand il la croisait. Il s’empara de la page de journal et remercia Veronika. Il la déplia et commença à l’explorer.
Il fit une ou deux blagues moyennes sur les résultats pitoyables de son équipe de rugby favorite. Puis, il retourna la page et examina la section fait-divers. Il évita de faire des blagues cette fois, au cas où. Elle était peut-être venue rendre visite à une personne faisant l’objet d’un' de ces articles.
Le cœur de Veronika battait à cent l’heure. Elle était sûre qu’il pouvait l’aider à atteindre son but, mais ne parvenait toujours pas à s’exprimer. Extérieurement, elle était muette. Intérieurement, elle hurlait. Désespérée à l’idée que son interlocuteur ne comprenne pas ce qu’elle voulait, elle avança sa main et pointa du doigt la photo du petit garçon. Les yeux de Ronald s’écarquillèrent. Il releva la tête et observa la jeune femme, incrédule.
— Vous êtes venue pour lui   ?
Veronika opina de plus belle. Ronald n’en croyait pas ses yeux. Comment avait-il fait pour ne pas faire immédiatement le lien   ? Maintenant qu’il le savait, c’était évident. Elle avait le même regard que celui que les médias avaient rebaptisé «   le petit inconnu de la plage   » et l’hôpital «   John Doe   ».
Lui, il préférait l’appeler James. Il avait toujours aimé ce prénom, c’était celui qu’il donnait aux escargots qu’il adoptait quand il était gamin. Il refusait d’infliger à un enfant de toute évidence déjà traumatisé, le second traumatisme d’entendre des inconnus l’appeler John Doe. Il y avait des semaines qu’il travaillait avec lui et il avait pris cette décision dès le premier jour. Il lui avait demandé s’il était d’accord pour qu’il utilise ce prénom le temps qu’il retrouve le sien. Bien évidemment, l’enfant n’avait pas répondu. Il s’était contenté, comme toujours, de le fixer de son regard de glace. Ronald trouvait qu’il était malgré tout important de lui demander son avis, qu’il sache que celui-ci avait de l’importance et que l’on souhaitait l’entendre. Ça l’encouragerait sans doute à s’exprimer quand il serait prêt. Il n’avait aucun doute sur le fait qu’il comprenne ce qu’on lui disait. Ça n’était pas parce que son regard était vide que son esprit l’était. Il en allait de même pour la femme qui se tenait face à lui. Était-elle de sa famille   ? C’était peut-être sa mère. Si c’était le cas, ça pouvait expliquer beaucoup de choses. Il y avait des semaines et des semaines que l’on recherchait une personne susceptible d’avoir des informations sur l’identité de cet enfant. Cette femme muette qui lui ressemblait tant et qui réclamait à le voir, c’était inespéré.
— Vous le connaissez   ? s’enthousiasma Ronald.
Veronika hocha vivement la tête. Ronald dut se retenir d’exploser de joie. Ce qui le réjouissait le plus n’était pas de pouvoir attribuer un vrai nom à James ou de pouvoir en apprendre plus sur la mystérieuse pathologie qui le rongeait, mais de savoir qu’il allait retrouver au moins un repère. Ronald avait beaucoup de compassion pour ce petit. Ayant lui-même perdu ses parents très jeune dans un accident de la route, il savait ce que c’était que de perdre d’un coup d’un seul, les piliers de sa vie affective et d’être projeté dans un monde inconnu. Un monde rempli d’adultes incapables de se souvenir de votre prénom, parce qu’ils en ont vu vingt autres comme vous rien qu’avant l’heure du déjeuner. Il ne comptait pas les nuits où, allongé dans son lit du foyer, il avait rêvé qu’un parent éloigné dont il n’avait jamais entendu parler se présentait et l’emmenait vers une nouvelle vie. Ça ne s’était jamais produit. Il avait dû avaler une quantité incommensurable de merde et faire preuve d’un seuil de résistance inouï aux épreuves pour arriver là où il était. Le destin avait fini par avoir pitié de lui et lui avait permis d’obtenir une modeste bourse pour entamer des études universitaires. Études auxquelles il se donnait corps et âmes, malgré l’inimitié et les bâtons dans les roues que lui mettait régulièrement son supérieur hiérarchique, le docteur Kenny.
James, lui, n’aurait peut-être pas à en passer par là. Quelqu’un était venu pour lui et bien qu’il tentât de ne pas le montrer, il en était ému aux larmes. Si bien qu’il décréta prioritaire de conduire cette femme à lui. Il préviendrait sa hiérarchie ensuite et elle-même se chargerait de prévenir les autorités. Il ne prit même pas le temps d’enfiler son uniforme. Sur tout le chemin qui menait au service de pédiatrie, il ne cessa de répéter à Veronika à quel point il était heureux de sa venue. Il l’informa de l’état de santé du petit garçon et des diverses opérations chirurgicales qu’il avait subies depuis son arrivée. Il posa également quelques questions auxquelles il n’obtint aucune réponse. Il n’en prit pas ombrage et continua de lui donner des nouvelles du petit. Il ralentit aux abords de la chambre.
— Je ne sais pas s’il est déjà réveillé. Il a tendance à dormir la journée et à ouvrir les yeux à la nuit tombée. Et je ne vais pas vous mentir, il pleure presque tout le temps… Quoi qu’il en soit, je pense qu’il ne m’en voudra pas d’interrompre son sommeil quand il vous verra   ! sourit Ronald.
Il ouvrit doucement la porte et pénétra dans la pièce plongée dans le noir. Il fit signe à Veronika de le suivre. L’enfant était endormi. Recroquevillé sur lui-même, dans ce grand lit cerné par les appareils médicaux, il semblait minuscule. Lorsque ses yeux se posèrent sur lui, une nouvelle vague de chaleur enfla dans le ventre de Veronika et lui noua la gorge. Sa respiration s’accéléra et son cœur se mit à battre si fort que c’était douloureux. Elle crut qu’elle allait pleurer.
— Est-ce que ça va   ? s’inquiéta Ronald.
Pour la première fois depuis trois mois, la jeune femme avait la sensation d’être à nouveau elle-même. Comme si son esprit venait enfin de reprendre sa place dans son corps. Une larme coula sur sa joue, elle soupira. Elle hocha la tête et les yeux toujours rivés sur l’objet de ses désirs, elle s’entendit distinctement répondre :
— Oui. Tout ira bien, à présent.
 
 
 
3
 
16 novembre 1992
J - 26 ans et 18 jours
 
 
Meghan rêvait qu’elle courait sur la plage en riant et qu’Ati la poursuivait en riant tout autant. Ils étaient tous les deux vêtus de blanc. Elle ralentissait volontairement pour qu’il parvienne à la rattraper et quand il atteignit son but, il la fit tournoyer comme dans les films. Au début, elle trouvait ça drôle. Mais plus ça allait, plus il tournait vite.
— Vas-y doucement, quand même, ricana-t-elle.
Il ne l’écouta pas. Au lieu de ça, il la prit par les épaules et la secoua.
— Mais enfin à quoi tu joues   ? demanda-t-elle.
— C’est l’heure, répondit-il.
— L’heure de quoi   ?
— L’heure d’aller à l’hôpital. Tu vas me mettre en retard   ! Allez bouge-toi la marmotte, fit-il en la bousculant si fort qu’elle tomba sur le sable ferme.
Elle ouvrit les yeux sur le parquet du salon et Veronika continua de la réprimander. Meghan se dit qu’elle préférait quand elle ne parlait pas. Elle était déjà habillée, avait ses chaussures aux pieds et s’affairait autour du plan de travail.
— Est-ce que tu as vraiment osé me pousser du canapé   ? s’offusqua Meghan en relevant la tête.
— Tu ne m’as pas laissé le choix, tu ne te réveillais pas   ! Tu sais très bien que je ne peux le voir que vingt minutes avant la fin des visites, et si tu ne te lèves pas de ce canapé maintenant, je vais le rater, alors vite   ! Tu n’as qu’à dormir la nuit au lieu de batifoler avec ton… Api   ? Avi   ? Attends, comment il s’appelle déjà   ?
— Ati   ! grogna Meghan.
— Tu parles d’un nom à coucher dehors   ! se moqua Veronika. Allez, Meg, dépêche-toi, s’il te plaît   !
— Ouais, ouais, c’est bon, j’arrive, soupira la jeune femme épuisée. C’est vraiment dramatique si tu le rates ce soir   ? Je veux dire, on est vraiment obligé d’y aller tous les soirs   ?
— Oui, on est obligé   ! se vexa Veronika.
Meghan regretta d’avoir dit ça. Elle n’en comprenait pas la raison, mais elle savait à quel point il était important pour son amie de se rendre au chevet de ce petit garçon. Et elle s’en réjouissait, au fond   ! Après tout, c’était le fait de le voir qui avait provoqué le déclic nécessaire à la faire revenir à elle.
Enfin, si on pouvait considérer qu’elle était redevenue elle-même… C’était elle, c’était sa voix, ses manières, son rire. Mais quelque chose en elle avait changé, c’était indéniable. Plus rien en dehors de cet enfant ne semblait avoir d’importance. Le matin, elle parlait de ce qu’elle allait lui raconter, lui montrer, lui faire goûter. L’après-midi, elle qui n’avait jamais daigné cuisiner plus qu’une plâtrée de nouilles s’affairait derrière les fourneaux afin d’offrir à ce mioche dégénéré des expériences culinaires inédites. Parce qu’il ne fallait pas se voiler la face, on voyait bien que le gamin n’était pas net. Il était mignon, là n’était pas la question. Mais on sentait quand même bien qu’il n’avait pas la lumière à tous les étages.
— Allez, bouge   ! s’impatienta Veronika.
Après un ultime soupir, Meghan se leva. Elle se passa de l’eau fraîche sur le visage et enfila ses chaussures. Comme tous les soirs depuis quatre semaines, elle conduisit son amie au Nelson Malborough hospital . Pas que ça l’enchante de se farcir quarante minutes de route pour attendre dans le couloir de l’hôpital que Veronika et son nouveau meilleur ami, le docteur Clipperton — Ron pour les intimes — aient fini de s’extasier devant le petit attardé. Pendant qu’elle patientait sagement adossée au mur, elle songea qu’Ati était peut-être en train de l’appeler sur le téléphone de l’appartement. Elle regretta même de ne pas être suffisamment riche pour pouvoir s’offrir son propre téléphone satellite et être joignable n’importe où. Elle se demanda pourquoi elle s’imposait ça, et quand Veronika ressortit de la chambre, un sourire béat placardé sur le visage, elle s’en souvint. Elle ne l’avait jamais vue aussi rayonnante qu’au sortir de cette chambre d’hôpital. Elle ne savait qui du petit garçon ou du séduisant docteur Ron faisait le plus briller ses yeux.
— À demain   ! lança-t-elle à ce dernier.
Il ne répondit pas tout de suite et parut un peu embarrassé.
— Veronika, j’ai bien peur que vous ne me voyiez pas demain. Je prendrai mon service de nuit à l’avenir. Ce qui est une bonne nouvelle en soi, puisque ça me permettra de mieux observer James qui reste éveillé une grande partie de la nuit.
Le docteur Kenny avait dû remarquer que son interne appréciait se joindre aux rencontres entre la jeune femme et l’enfant. Il en était sûr, car ce sombre connard avait soudainement décrété qu’il travaillerait de nuit jusqu’à nouvel ordre, le condamnant à prendre son service bien après la fermeture des visites, et donc après le départ de Veronika. Ron s’était rendu compte que cette nouvelle l’attristait plus qu’elle ne l’aurait dû et s’était alors reproché son manque de professionnalisme.
En entendant ses mots, la jeune femme ne comprit pas où il voulait en venir. Elle avait le sentiment qu’il essayait de lui dire quelque chose, mais elle ne saisit pas quoi. Elle imagina tout de suite le pire.
— Vous ne voulez plus que je vienne, c’est ça   ? Vous ne pouvez pas faire ça. Je vous en supplie Docteur, ne me faites pas ça   ! J’ai besoin de lui   ! Et lui aussi il a besoin de moi   ! Vous l’avez dit vous-même qu’il s’était apaisé depuis que je lui rendais visite   !
Confus, Ronald la rassura.
— Du calme, du calme   ! Il n’est pas question de vous empêcher de lui rendre visite. Au contraire. Vous avez tout à fait raison, pour une raison qui m’échappe, James semble rassuré par votre présence. Même s’il garde toujours le silence, il a plus interagi avec vous au cours de ces dernières semaines qu’avec n’importe qui d’autre au cours des mois qui ont précédé. Sans compter qu’il n’accepte de manger que ce que vous lui donnez. Et qu’il a cessé de pleurer la nuit. Le priver de vos visites n’aurait aucun sens.
Veronika poussa un soupir de soulagement et dans un élan de reconnaissance, elle saisit de sa main tremblante celle du médecin. Ce dernier savait que l’éthique aurait voulu qu’il limite ce genre d’interaction, mais il ne la repoussa pas. Après tout, il n’était pas son médecin…
— Merci Docteur, souffla-t-elle. Votre compagnie me manquera.
Elle allait libérer sa main et s’en aller, mais à son grand étonnement, il la retint. Il la dévisagea avec une sorte de défiance toute nouvelle dans le regard.
— Aimeriez-vous passer plus de temps avec James, Veronika   ?
La jeune femme fut un peu gênée par la question. Elle ne savait pas s’il parlait vraiment de James ou s’il parlait de lui. Puis, elle s’aperçut que la réponse était la même dans les deux cas.
— De toute évidence, oui, avoua-t-elle.
Cette réponse parut satisfaire le docteur qui esquissa un demi-sourire et se pencha vers elle.
— Que diriez-vous de lui rendre visite la nuit   ? chuchota-t-il.
— La nuit   ?
Ronald confirma d’un hochement de tête.
— Mais, les visites sont interdites après 20 h   ! murmura Veronika.
— Je sais, mais si vous êtes discrète, je pense qu’il est possible de faire une petite incartade au règlement. Comme ça, vous ne seriez plus contrainte à vingt minutes de visite à son réveil. Vous pourriez passer du temps avec lui dans les moments où il est le plus actif. Ce pourrait être bénéfique pour lui   !
Aussi alléchante que fût la proposition, Veronika hésita. Elle ne voulait pas risquer de se faire prendre et d’être interdite de visite ensuite.
— Vous êtes sûr que ça ne risque rien. Je ne voudrais pas avoir d’ennuis ou vous en attirer, dit-elle.
— Ne vous inquiétez pas. Le chef de service n’est pas présent la nuit et je suis bien plus populaire que lui auprès des infirmières. Personne ne nous dénoncera. Seriez-vous d’accord   ?
— Oh, oui Docteur, j’aimerais beaucoup   !
Et c’est ainsi que le docteur Ron se mit à organiser les visites clandestines de Veronika au petit James. Il était vite apparu que le plus prudent était de la faire venir après 23 h, heure à laquelle l’équipe passait en effectif réduit. Moins il y aurait de monde au courant, mieux ce serait.
Cela dit, il ne pouvait pas garder le secret pour lui tout seul. Il décida de tenter le tout pour le tout en jouant cartes sur table avec les infirmières. Il rassembla celles avec lesquelles il entretenait les meilleurs rapports et leur révéla ses intentions. Dans son discours, il mit l’accent sur l’influence positive de Veronika sur la santé mentale du petit garçon. Il omit évidemment de mentionner qu’il était tombé amoureux d’elle. Cela n’aurait pas plaidé en sa faveur. Comme il l’espérait, elles promirent toutes de jouer le jeu. Exception faite de Paula, qui refusait d’être impliquée de peur de perdre son poste s’il se faisait prendre. Elle jura néanmoins de ne pas le dénoncer et de l’avertir si des murmures suspicieux parvenaient à ses oreilles.
Il fut conclu qu’afin d’éviter d’éveiller les soupçons, Veronika continuerait dans un premier temps de venir rendre visite à James à l’heure habituelle, aux alentours de 19 h 40. Elle quitterait les lieux comme tous les soirs à l’heure de fermeture des visites et reviendrait ni vu ni connu dans la soirée. Elle pourrait rester avec le petit garçon jusqu’à 5 h 30, soit une demi-heure avant l’arrivée du personnel de jour.
La jeune femme suivit chaque instruction à la lettre et dès le surlendemain, elle se faufilait par l’entrée des infirmières où l’attendait déjà Ronald. C’était fabuleux de pouvoir passer autant de temps auprès de lui. D’habitude, elle devait se dépêcher, car elle n’avait que vingt minutes et le petit était encore ensommeillé. Cette fois, au contraire il était parfaitement réveillé. Il semblait plus alerte et plus réceptif. Comme chaque fois que Veronika le lui proposait, il accepta de goûter aux petites douceurs qu’elle avait préparées pour lui, par petites bouchées. Et à la surprise générale, alors qu’elle s’apprêtait à refermer la boîte contenant le pain de poisson, il se pencha pour lui toucher le bras. Très brièvement, du bout du doigt. Avec autant de curiosité et d’appréhension que la plupart des gens qui touchent la peau d’un serpent pour la première fois. Ça ne dura qu’un instant, mais ça suffit à la faire frissonner. Elle l’observa, attendant de voir s’il allait enfin prononcer un mot. Ce ne fut pas le cas. Mais il pointa la boîte du doigt.
— Tu en veux encore   ? C’est ça   ? demanda-t-elle sans cacher sa satisfaction.
L’enfant hocha lentement la tête. Stupéfaite, Veronika se tourna instinctivement vers le docteur ahuri. Elle rouvrit ensuite la boîte, en sortit une tranche épaisse qu’elle tendit au petit garçon. Celui-ci s’en empara et mordit dedans à pleines dents, sous les yeux humides de ses admirateurs.
Semaine après semaine, les échanges de ce type se multiplièrent, provoquant systématiquement le même effet chez Ronald et Veronika. Ils en parlaient d’ailleurs longuement sur le parking de l’hôpital, au grand dam de Meghan qui ne demandait qu’à retourner se coucher. Si bien qu’un jour, Ronald lui proposa de venir chercher Veronika plus tard. Si elle était d’accord, il serait ravi de prendre le petit déjeuner avec elle dans un café matinal des environs. Ils seraient mieux, assis au chaud devant des œufs brouillés que debout sur le parking venteux de l’hôpital pour discuter de leur visite et des progrès de James. Celle-ci accepta sans hésiter et dès lors, chaque matin, elle quittait l’hôpital au bras du Docteur Clipperton pour rejoindre le Nelson Malborough hospital et partager un copieux petit déjeuner.
Ils discutaient des nouvelles activités qu’ils pourraient tenter de proposer au petit garçon et des nouvelles saveurs qu’il serait intéressant de lui faire découvrir. Veronika raffolait de ces moments où elle pouvait exprimer sans complexe l’affection irrationnelle qu’elle éprouvait pour cet enfant, devant quelqu’un qui semblait nourrir le même sentiment. Elle n’avait jamais peur d’ennuyer Ron à force de ne parler que de James, au contraire. C’était agréable.
Elle n’était pas la seule à se délecter de ces instants. Pour le jeune médecin, l’heure de les retrouver, elle et James, arrivait toujours bien trop lentement. Les nuits lui semblaient désormais trop courtes et les journées trop longues. Il lui fallut néanmoins quelques semaines supplémentaires pour oser réclamer plus. Un matin, au détour d’une conversation, il se lança et proposa à la jeune femme de dîner avec lui avant de rejoindre l’hôpital. Elle accepta avec joie, et le soir même, ils se rejoignirent aux abords du York Stream pour un pique-nique en tête-à-tête. C’est ce soir-là, cerné par les lupins, que pour la première fois, il l’embrassa.
Ils regagnèrent l’hôpital main dans la main, encore étourdis par le tourbillon de sentiments qui les secouait sans ménagement. Ils faillirent oublier qu’ils n’étaient pas supposés être là. Ils atteignirent le service de pédiatrie dans un concert de minauderies et de gloussements à voix basse. Comme chaque soir, Ron se dirigea vers le secrétariat de l’étage afin d’avertir l’infirmière de nuit qu’il était présent. Le bureau était vide. Il jeta un coup d’œil pour voir qui était de garde et nota que c’était le tour de Wendy. Il s’en réjouit. Elle était l’une de ses préférées. Discrète, passionnée par son métier et toujours prompte à rendre à service. Wendy élevait seule deux adolescents en pleine crise, peinait souvent à boucler les fins de mois et avait été contrainte de renoncer à sa voiture récemment. Autant dire qu’elle n’avait pas le cœur à la fête tous les jours. Pourtant, jamais elle ne s’en plaignait. C’était quelque chose qu’il admirait chez elle. Il ne s’inquiéta pas en voyant qu’elle n’était pas là. Il aurait le temps de la saluer plus tard.
Comme toujours, il entreprit d’accompagner Veronika jusqu’à la chambre et de dire bonjour à James avant d’aller se changer. Ce soir-là, ils avaient amené de la peinture. Nombre d’enfants parvenaient à exprimer par le dessin ce qu’ils ne parvenaient pas à verbaliser, ce serait peut-être son cas. Ils avaient déjà fait une tentative infructueuse quelques mois plus tôt, mais son comportement avait tellement évolué ces dernières semaines, que ça valait le coup de renouveler l’expérience. Veronika et lui prirent la direction de la chambre, insouciants. Cependant, avant même d’atteindre le bout du couloir, Veronika eut un mauvais pressentiment.
— Il se passe quelque chose, dit-elle.
Au même instant, des pleurs d’enfant retentirent en provenance de la chambre 157, celle-là même où les attendait le petit James. Ils se ruèrent vers la porte et tentèrent de pénétrer à l’intérieur de la pièce. Mais quelque chose de lourd semblait se trouver de l’autre côté. Supposant qu’il devait s’agir d’un meuble, Ron prit de l’élan et se précipita sur la porte pour l’enfoncer. Elle céda avec beaucoup moins de difficultés que ce à quoi il s’attendait, si bien qu’il perdit l’équilibre et s’affala sur le sol. Il ne put réprimer une exclamation horrifiée en découvrant ce qui obstruait l’issue.
La gorge ouverte aussi grand que ses yeux écarquillés, Wendy baignait dans une flaque de son propre sang, livide.
— Ron   ! Derrière toi   ! s’écria Veronika.
Avant même d’avoir pu réagir, Ron se sentit soulevé du sol. Une main puissante lui enserra la gorge et le plaqua au mur. Il aperçut alors la face abjecte de son agresseur. L’homme n’était pas beaucoup plus grand que lui, mais sa force était impressionnante. Sa peau était blanche comme la craie et ses yeux étaient immenses. Son crâne chauve arborait des taches sombres qui lui couraient jusque dans le cou. Elles envahissaient aussi son front proéminent dépourvu de sourcils. Son visage n’affichait aucune expression. Il étranglait Ron avec autant d’émotion que s’il l’avait salué par politesse en le croisant dans l’ascenseur.
Soudain, quelque chose parut attirer son attention et il détacha son regard du docteur, sans toutefois desserrer sa prise. Du coin de l’œil, Ron aperçut Veronika qui traversait la pièce en direction de la porte, James dans les bras. Lorsqu’elle passa à proximité, le monstre fit un geste pour tenter de l’attraper, mais rata sa cible de peu. Ron profita de sa distraction pour s’arracher à ses griffes. Il chuta à ses pieds. L’homme l’ignora et se dirigea calmement vers la porte pour suivre Veronika.
Terrifié à l’idée qu’il s’en prenne à eux, Ron fit la seule chose que son état lui permettait. Il s’accrocha fermement à la jambe de son agresseur et tenta de crier «   Cours Veronika   !   », mais aucun son ne sortit de sa bouche. Agacé, l’intrus l’attrapa par les cheveux et lui asséna un coup d’une violence innommable. Ron en perdit momentanément connaissance.
L’homme avança dans le couloir silencieux. Veronika étouffa un cri en l’apercevant et tenta à nouveau de pousser les portes battantes menant à l’autre partie du service, mais elles semblaient avoir été bloquées de l’extérieur. Les pleurs de James redoublèrent et ses bras se raidirent autour du cou de la jeune femme. Elle regarda derrière elle. L’homme n’était plus qu’à deux mètres.
— Non, pitié   ! gémit-elle en resserrant son étreinte autour du corps de l’enfant.
L’homme fit encore deux pas vers eux avant qu’un bruit sourd et métallique ne retentisse dans le couloir. Il se figea. Un deuxième coup retentit, accompagné d’un rugissement teinté de douleur. L’homme tomba à genoux sans que son visage n’affiche le moindre signe de peur ou de douleur. Ron apparut derrière lui, un extincteur à la main et le visage constellé de taches de sang. Il asséna un troisième coup. L’homme s’écroula face contre terre dévoilant le cratère formé à l’arrière de son crâne. Veronika cacha bien trop tard les yeux de l’enfant qui n’avait rien raté du spectacle et pleurait toujours autant.
— Chut   ! Chut   ! Ça va aller, dit-elle par automatisme.
En état de choc, Ron fixait le corps avec des yeux exorbités. Veronika allait s’inquiéter de son état quand elle remarqua qu’ils n’étaient pas seuls dans le hall. Un deuxième homme ressemblant à s’y méprendre au précédent se trouvait au bout du couloir. Mais son visage à lui n’était pas impassible. Ses traits étaient déformés par la fureur.
— Ron   ! hurla-t-elle.
Le jeune homme se retourna et la panique le gagna instantanément. Il avait pu jauger la force du précédent assaillant et savait qu’il n’était parvenu à l’arrêter que parce qu’il l’avait attaqué par-derrière. Si celui-ci était aussi fort, il n’avait aucune chance.
— Cours   ! s’exclama-t-il malgré sa gorge meurtrie.
— C’est bloqué   !
— Par-là   !
Il entraîna Veronika sur sa gauche vers une porte verrouillée par une carte électronique. Il tâtonnait encore sa poche quand l’homme s’élança en poussant un cri bestial. Ron passa la carte dans le lecteur qui émit un son aigu. Il poussa Veronika dans la pièce, et se jeta derrière elle. Il referma la porte in extremis sur leur poursuivant.
— Viens, il ne faut pas rester ici   ! Il y en a peut-être d’autres.
Ils se précipitèrent vers les escaliers de secours qui menaient au parking souterrain.
— Chut   ! Chut   ! Calme-toi, mon chéri   ! ne cessait de répéter Veronika à l’enfant qu’elle n’avait jamais vu dans cet état.
Elle craignait que ses pleurs ne les fassent repérer. Ce qui se produisit, inévitablement…
Ce fut encore une fois Veronika qui remarqua en premier l’individu, sans être capable de dire s’il s’agissait du même qu’à l’étage. Elle et Ron se ruèrent vers la voiture de ce dernier et se barricadèrent à l’intérieur. Ron démarra en trombe au moment où leur poursuivant les rattrapait. Celui-ci lança son poing dans le pare-brise arrière qui se brisa, projetant sur Veronika et James, qu’elle tenait dans ses bras, une nuée d’éclats de verre.
Ron roula à toute vitesse sans se préoccuper de la direction à emprunter.
— Vous allez bien   ? demanda-t-il en se retournant.
— Ça va, répondit Veronika.
Elle caressait la tête du petit qui sanglotait encore, en lui murmurant qu’il était en sécurité, qu’ils ne laisseraient personne lui faire du mal. Plus aucun mot ne fut échangé au cours de l’heure qui suivit. Ron ne s’arrêta que lorsque le réservoir de la voiture l’y obligea. Il chercha dans la boîte à gants de quoi se nettoyer le visage et se dirigea vers le comptoir de la station-service.
Il peina à masquer son émotion face au pompiste, mais celui-ci, l’esprit déjà accaparé par d’autres problèmes, n’y vit que du feu. Il ne prêta pas attention aux taches de sang qui se trouvaient sur le t-shirt de Ron et que celui-ci avait oublié. Il ne prêta pas non plus attention aux traces de doigts qui marbraient son cou. Il ne prêta même pas attention au pare-brise cassé. Il complimenta néanmoins Ron sur sa jolie petite famille et lui souhaita de bonnes vacances. Évidemment, un homme, une femme et un enfant sur la route en pleine nuit, il ne pouvait s’agir que d’un départ en vacances… Ron acheta de l’eau gazeuse et des biscuits, bien qu’il n’ait pas faim. Il se disait simplement que c’était le genre de choses que ferait un père de famille, acheter de quoi grignoter au cas où son enfant aurait faim. Il laissa un pourboire au pompiste et se remit au volant.
Il roula un ou deux kilomètres puis se gara dans un endroit tranquille en bordure de forêt. Il supposait qu’il devait être 6 h ou 7 h du matin. Il n’en était pas certain, il avait perdu sa montre. Il ne savait pas à quel moment, tout était allé si vite… Il pensait qu’il devait être dans ces eaux-là, car James s’était endormi. Veronika l’allongea sur la banquette arrière et rejoignit Ron à l’extérieur. Elle l’enlaça et déposa un long baiser sur sa joue. Il passa les bras autour d’elle et la serra aussi fort qu’il le put.
— Il faut qu’on fasse demi-tour, dit-il.
— Qu’est-ce que tu racontes   ? Tu as vu ce qu’il s’est passé là-bas   ? On ne peut pas y retourner.
— Il le faut. J’ai tué un homme, Veronika   !
Sa voix se brisa sur la fin de sa phrase et il ferma les yeux. Il revoyait le crâne défoncé de sa victime, il ressentait à nouveau les vibrations du choc sous ses doigts, il sentait cette odeur de sang… Il eut envie de vomir.
— Tu n’as pas eu le choix   ! Il allait nous tuer   ! répliqua Veronika.
Elle plaça ses mains de part et d’autre de son visage.
— Ron, regarde-moi.
Il ouvrit les yeux.
— Tu nous as sauvé la vie ce soir. Sans toi, on serait mort.
— Je ne sais pas, souffla-t-il.
Il voulut tourner la tête, mais Veronika ramena aussitôt son visage face au sien.
— Si, tu sais. Il a tué Wendy. Il nous aurait tués aussi. Tu n’as rien fait de mal, tu m’entends   ?
Il ne répondit pas.
— Tu m’entends   ? insista-t-elle.
— Oui.
— Alors, dis-le. Ce que tu as fait, tu l’as fait pour nous protéger.
— Ce que j’ai fait, c’était pour vous protéger.
— Voilà. Maintenant, on va rouler encore quelques kilomètres, prendre une chambre dans le taudis le moins cher qui soit et quand on se sera reposé, on réfléchira à ce qu’on fait. Pas de décision à chaud, OK   ?
— OK.
 
 
4
 
7 décembre 1992
J - 25 ans, 11 mois et 28 jours
 
 
— Ils ne peuvent pas rester là, ils vont nous attirer des problèmes   ! murmura Ati.
— Mais où veux-tu qu’ils aillent   ? rétorqua Meghan. Tu sais bien qu’ils sont recherchés dans tout le pays   !
— Oui, justement   ! On va bien finir par venir fouiller de mon côté aussi   ! Et on sera tous impliqués, alors que moi, je n’ai rien à voir là-dedans et ma grand-mère non plus   !
Les paroles du jeune maori transpiraient le doute, ce qui n’échappa pas à son amante.
— Tu n’as pas l’intention de les dénoncer quand même   ? demanda-t-elle, suspicieuse.
— Non, je t’ai promis que je ne dirais rien. Mais je suis sérieux, il faut qu’ils partent   !
Elle savait qu’il avait raison. Elle savait que Veronika, Ron et le petit James ne pourraient pas rester cachés éternellement dans le sous-sol moisi de la grand-mère d’Ati. Elle appréhendait seulement le moment où ils devraient quitter leur tanière. Elle était consciente du risque que cela représentait et elle n’était pas pressée de les voir le prendre.
Dès le lendemain de la nuit fatidique, le visage de Ron avait commencé à circuler sur tous les écrans de télévision. On l’accusait d’avoir tué une infirmière et d’avoir enlevé une jeune femme déjà mêlée à une enquête sur la mort mystérieuse d’un homme. Jeune femme qui n’était autre que Veronika. Si bien que son visage était rapidement venu s’apposer à côté de celui du jeune médecin en une du journal. Fait troublant cependant, aucune mention n’était faite de l’homme que Ron avait réellement tué ni de l’enfant que Veronika et lui avaient enlevé sans en avoir eu l’intention.
Ron était décrit partout comme un homme dangereux. Assis sur le canapé convertible moisi de la cave, il avait écouté le docteur Kenny brosser son portrait au vitriol au micro d’un journaliste radio. Il disait avoir toujours été très proche de Wendy. Selon ses dires, après avoir été son collègue pendant une décennie, il était un peu devenu son confident. Foutaises   ! Ron bouillonnait, mais il n’était pas au bout de ses surprises. Car le docteur Kenny se vantait aussi d’avoir décelé chez lui, dès la première rencontre, le potentiel d’un futur criminel. Ron n’en croyait pas ses oreilles. Il aurait voulu rentrer dans le poste pour lui cracher au visage.
Il songeait à se rendre bien sûr. Veronika pourrait témoigner de ce qui s’était passé et confirmer qu’il ne l’avait pas enlevée. Pas plus que l’enfant d’ailleurs. Il n’avait jamais eu l’intention de le kidnapper, il cherchait juste à le mettre en sécurité   ! Mais comme à chaque fois qu’il avait évoqué cette éventualité, la jeune femme le dissuada de mettre son plan à exécution.
— Ne sois pas stupide, Ron   ! Tu vois bien que c’est un piège   ! s’emporta-t-elle. Tu ne trouves pas ça étrange que personne ne parle de ces hommes ou du petit   ? Tu ne crois pas qu’il y a des caméras de surveillance dans l’hôpital   ? Ils savent ce qui s’est passé, on essaie juste de te faire porter le chapeau   !
— Mais, qui ferait ça   ? Et pourquoi   ?
— Je l’ignore   ! Pour protéger quelqu’un d’autre peut-être, je n’en sais rien. Tout ce que je sais, c’est que ce serait une erreur de se rendre. Je ne veux pas qu’il t’arrive quoi que ce soit. Et puis, qu’adviendrait-il de nous   ? James et moi   ? On m’empêcherait sans doute de le voir après ce qui s’est passé   ! Je ne le supporterais pas. Tu le sais, je t’en prie, Ron, j’ai besoin de lui   ! Ne me mets pas dans une situation qui me priverait de lui, par pitié !
Ron ne répondit pas immédiatement, mais la détresse de sa partenaire ne le laissa pas de marbre. Il ouvrit les bras et celle-ci s’y réfugia. Il plongea le nez dans ses cheveux et emplit ses poumons de son parfum. Il songea qu’il n’en aurait sans doute plus jamais l’occasion s’il allait en prison.
Il observa James, endormi sur le canapé-lit. Qu’adviendrait-il de lui   ? Veronika se remettrait, elle. C’était une adulte. Mais lui   ? Elle avait raison, quand on apprendrait qu’elle n’avait pas été kidnappée par Ron, mais qu’elle était venue de son plein gré, elle n’aurait plus le droit de voir l’enfant. Elle serait peut-être elle-même accusée d’enlèvement et emprisonnée. James regagnerait sa chambre d’hôpital où il recommencerait à pleurer toutes les nuits, sans personne pour le rassurer. Lorsque sa santé se serait améliorée, il serait confié à un foyer, comme Ron lui-même l’avait été. Il passerait son enfance à espérer que quelqu’un vienne le chercher et l’emmène loin, comme il l’avait fait. Ce qui n’arriverait peut-être jamais. Il devrait avaler des kilomètres de merde en priant pour un coup de pouce du destin qui n’arriverait peut-être jamais, comme il l’avait fait. Ron songea à tout ça et, en silence, il prit une décision. Sans doute la plus importante de toute sa vie.
— On ne peut pas rester ici, déclara-t-il. Il faut qu’on trouve un endroit où se cacher. Un endroit si éloigné d’ici qu’on ne pourra jamais nous retrouver.
Au même moment, Ati souleva la lourde trappe qui menait à la cave et entama la descente de l’escalier, Meghan à sa suite.
Il avisa le petit endormi et leur fit signe d’approcher.
— J’ai une bonne et une mauvaise nouvelle, chuchota-t-il. La mauvaise, c’est que vous ne pouvez plus rester ici. La bonne, c’est que j’ai peut-être trouvé une solution, si vous n’êtes pas trop regardant sur la légalité…
En le prononçant, il prit conscience de l’ironie de ce dernier commentaire.
— Il y a quelques gars dans mon iwi qui trempent dans des trucs pas clairs. D’habitude, je préfère me tenir à l’écart de leurs histoires pour ne pas m’attirer de problèmes, mais là je crois qu’en dehors de la reddition, ils sont votre meilleure option. Ils peuvent vous avoir des papiers, des médicaments pour le petit, parce que je ne voudrais pas être mauvaise langue, mais il a l’air mal en point votre gamin… Enfin bon, je suis certain qu’ils peuvent même vous faire quitter le pays. Cela dit, il va falloir mettre la main au portefeuille et vu que vous êtes des étrangers, il va sûrement falloir débourser un sacré paquet.
— Je n’ai pas grand-chose, avoua Ron, je suis étudiant…
— Moi non plus, dit Veronika.
Ati grimaça, contrarié de voir son meilleur espoir de les faire sortir de sa vie partir en fumée.
— Ce ne sera pas un problème, intervint Meghan.
Les regards des trois autres convergèrent vers elle.
— Mes parents ont toujours peur qu’il m’arrive quelque chose pendant l’une de mes campagnes dans un pays étranger. Ils me laissent toujours une grosse somme d’argent au cas où j’aurais besoin de payer un billet de retour en urgence, de payer des frais d’hôpitaux ou de justice… J’ai déjà bien tapé dedans pour vivre ces derniers mois, mais il en reste une partie. Il ne reste plus qu’à espérer que ça soit suffisant.
 
*
 
Allongés de part et d’autre du petit garçon, Veronika et Ron priaient pour que la voiture ne rencontre aucun barrage de police. Si cela arrivait, Ati serait sans doute contraint d’ouvrir le coffre et ils seraient découverts. Les cent premiers kilomètres, ils avaient croisé peu de véhicules, mais plus il se rapprochait d’Auckland, moins ceux-ci se faisaient rares et Veronika se crispait dès qu’elle en entendait un ralentir à proximité.
Ils atteignirent le port aux alentours de 2 h 30 du matin, mais ils ne sortirent pas tout de suite du coffre. Ati s’assura que le port était désert et attendit que son contact se présente. Lorsque ce fut le cas, il balaya une nouvelle fois les environs du regard et fit sortir Ron. Ce dernier rabattit la capuche de son manteau sur sa tête et les deux hommes remontèrent le port jusqu’à un cargo monumental baptisé TATANGA. Le navire était haut comme deux immeubles et chargé de marchandises. Ils empruntèrent une longue passerelle en métal et au bout de laquelle une porte s’ouvrit à leur approche.
Un homme leur adressa un hochement de tête avant de les guider dans les méandres de l’embarcation. Ils pénétrèrent dans une cabine à l’intérieur de laquelle un homme au crâne tatoué les accueillit. Ati et lui échangèrent quelques paroles en langue maorie, langue que Ron n’avait jamais maîtrisée, faute de parents pour la lui transmettre. L’homme se dirigea vers un placard et en sortit une besace. Il déversa le contenu sur la couchette et invita Ron à approcher. Celui-ci s’exécuta. Il lui tendit un premier ensemble de documents comprenant faux extraits d’acte de naissance, et autres documents administratifs falsifiés.
— À partir d’aujourd’hui vous êtes Benjamin et Kristina Murphy, heureux parents du petit Jim Murphy. Vous êtes supposés être australiens, cependant, je vous conseille de rester loin de l’Australie. Vous auriez plus de chance d’y être démasqués. Plus vous serez loin, mieux ce sera. Le navire achève son voyage en Europe, si j’étais vous, j’y resterais. Trouvez un coin tranquille où personne ne viendra vous emmerder et ne faites pas de vagues.
Ron opina du chef. L’homme s’empara d’une petite pochette qu’il ouvrit avant de la lui tendre.
— Vous devriez avoir suffisamment de médicaments pour le voyage et pour les trois semaines suivantes. Sauf les gouttes pour les yeux, mais ça se trouve sans ordonnance en Europe.
Ron examina le contenu de la pochette et constata avec étonnement qu’il s’agissait exactement des mêmes médicaments qui étaient prescrits à James à l’hôpital, et que les dosages recommandés pour lui étaient griffonnés sur la boîte. Comment avait-il pu les obtenir   ?
— Comment avez-vous fait   ? demanda Ron stupéfait.
L’homme esquissa un sourire en coin.
— Ne comptez pas sur moi pour vous révéler mes petits secrets. Tout ce que je peux vous dire, c’est que vous êtes sûrement plus apprécié que vous ne le pensez au Nelson Malborough hospital , et qu’il y a encore des personnes qui vous soutiennent, docteur Clipperton.
Une boule se forma dans la gorge de Ron. Tous ces gens qu’il avait côtoyés quotidiennement croyaient en lui, et ils continuaient malgré ce qu’il avait fait et ce que l’on disait de lui dans la presse. Ils étaient même prêts à l’aider. Il ne s’était jamais senti aussi aimé et aussi reconnaissant qu’en ce moment.
L’homme lui tendit ensuite un épais dossier dans une chemise cartonnée. Ron cala la pochette de médicaments sous son bras et s’en saisit. Il l’ouvrit et reconnut le sigle de l’hôpital sur les documents. Le dossier médical de James.
— Quelqu’un s’est dit que vous pourriez avoir besoin de certaines informations pour continuer de faire soigner le petit, une fois établis. Cependant, je vous conseille de reprendre les informations et de faire des faux. Ce serait dommage que vous vous fassiez choper parce qu’un médecin aura voulu consulter son homologue néo-zélandais. Abasourdi, Ron fit défiler les feuillets rapidement et sur l’un d’entre eux, une inscription griffonnée en tout petit sur un coin de page attira son attention. Il la lut et malgré son envie de renvoyer une image forte et virile, une larme roula sur sa joue. Il était écrit :
 
 Bonne chance, Ron. Soyez heureux.
 
 
XI
 
FIN DE PARTIE
 
 
1
 
1 er août 2018
J - 125
 
 
Dans un premier temps, personne n’osa le moindre mouvement. Nous retenions notre souffle, suspendus à la réaction de Jim. Celui-ci n’avait pas bougé d’un millimètre depuis que Meghan avait entamé son récit. Je ne pouvais pas voir son visage, mais je le connaissais suffisamment bien pour imaginer son expression.
— Dis quelque chose, s’il te plaît, murmura Meghan.
Il ne réagit toujours pas.
— On a fait ce qu’on pensait être juste sur le moment.
Jim ne dit toujours rien, mais il lâcha délicatement ses mains et se redressa sur son tabouret. Je me tendis. Je ne sais pas ce que Meghan lut dans son regard à ce moment-là, mais elle se décomposa.
— Ne nous ne déteste pas… On ne voulait que ton bien. Tu n’avais personne et…
— Qu’est-ce que tu en sais   ? la coupa-t-il.
En l’espace de quelques secondes, Meghan passa par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.
— Des appels à témoins ont circulé dans les médias pendant des mois. Ta photo était partout et personne ne s’est manifesté. Pas une seule personne, Jim   !
— Vraiment   ? cracha-t-il.
L’interrogation sonnait comme une accusation. Meghan parut déconcertée. Elle ne semblait pas voir où il voulait en venir. Pour moi, c’était clair comme de l’eau de roche. Mon esprit avait suivi le même cheminement que celui de Jim. Voyant qu’elle ne réagissait pas, il se fit plus précis.
— Après ce que tu viens de me raconter, tu oses prétendre que personne ne s’est manifesté pour moi   ? Que personne n’est venu me chercher   ?
Elle comprit enfin ce qu’il sous-entendait et son regard s’assombrit.
— On ne sait pas qui étaient ces hommes, il n’y a aucun moyen de savoir s’ils étaient là pour toi et s’ils te voulaient du bien. Et quand bien même   ! Ils ont tué une femme, bon sang   ! On ne confie pas un enfant à des meurtriers   ! se justifia-t-elle.
— C’est pourtant ce que vous avez fait au bout du compte, répliqua-t-il.
— C’était différent   !
— En quoi   ?
— Parce que… parce que…
Elle baissa la tête et renifla.
— Je ne connaissais pas beaucoup, Ron, avoua-t-elle. Mais j’ai eu la chance de bien connaître Ben et je sais que quoi qu’il ait fait, c’était dans le but de vous protéger, toi et ta mère.
— Et si c’était aussi leur cas, à ces hommes   ? Vous y avez pensé à ça   ? Peut-être que j’étais important pour eux. Peut-être qu’eux aussi ils voulaient me protéger. Peut-être qu’il savait qui j’étais…
— Tu n’en sais rien.
— Toi non plus. Et à cause de vous, je ne le saurai peut-être jamais.
À ces mots, Jim bondit de son tabouret et se dirigea vers la porte. Dans la précipitation, sa faiblesse se rappela à son bon souvenir et il dut se rattraper au chambranle de la porte pour ne pas vaciller. Il ne fit pas marche arrière pour autant. Il jaillit à l’extérieur et disparut dans le jardin. Quelques secondes me furent nécessaires pour sortir de ma torpeur et me lancer à sa poursuite.
— Jim, attends   ! appelai-je.
Il n’était qu’à quelques mètres devant moi, mais il marchait vite, bien plus vite que son état ne l’exigeait. Dans l’obscurité, je l’entendais tousser et je le vis trébucher deux fois. Il pénétra en trombe dans le studio et en ressortit presque aussitôt, je ne saisis pas immédiatement ce qu’il faisait. Puis, alors que j’atteignais à mon tour la dépendance, je le vis s’installer au volant du van et claquer la portière. Le moteur sénile pétarada. Je me dirigeai vers la portière passager. J’essayai de l’ouvrir. Elle résista. Je me penchai à la fenêtre pour observer Jim qui s’efforçait de ne pas regarder dans ma direction.
— Qu’est-ce que tu fais   ? Ouvre   ! dis-je.
— Je suis désolé, répondit-il.
Au même instant, il pressa la pédale de l’accélérateur et le véhicule recula. Mon rythme cardiaque s’emballa sans que je sache si c’était plus à cause de la tristesse ou de la colère. J’étais de son côté, l’avait-il oublié   ? Nous avions fait route jusqu’ici ensemble, pour qu’il trouve des réponses. Il ne pouvait pas me larguer sur le bas-côté juste parce qu’elles étaient dures à entendre   !
Sans lui laisser le temps de faire demi-tour, je me précipitai devant le van et plaquai mes deux mains sur le capot.
— Ouvre-moi cette foutue portière   ! ordonnai-je.
— Écarte-toi, s’il te plaît. Je ne veux pas te blesser, répondit-il.
— C’est une mauvaise nouvelle parce qu’il va falloir me rouler dessus si tu espères partir sans moi.
Il soupira et se passa une main sur le visage.
— Tu ne m’empêcheras pas de partir. Je dois…
Sa phrase fut interrompue par une quinte de toux plus violente que toutes les autres.
— Regarde-toi   ! Tu n’as pas la force d’atteindre le bout de ta phrase sans t’étouffer, mais tu te crois en état de conduire   ? m’exaspérai-je. Ne sois pas idiot, laisse-moi prendre le volant   !
Il me dévisagea curieusement, l’air de se demander s’il ne s’agissait pas d’un subterfuge pour lui subtiliser les clés et refuser de lui rendre. Je n’arrivais pas à croire qu’il puisse à ce point douter de ma loyauté. Avec le recul, je peux comprendre sa réaction. Je pense que j’aurais eu la même si je venais d’apprendre que toutes les personnes qui m’avaient chérie durant mon enfance et en qui j’avais confiance m’avaient menti depuis toujours. Mais sur le coup, cette méfiance à mon égard me peina terriblement.
— S’il te plaît, insistai-je. Ne me laisse pas là.
L’apparition de Meghan sur le perron de la maison le décida.
— OK, mais dépêche-toi.
Il se glissa sur le siège passager et je pris sa place au volant. Je remontai le chemin à une allure raisonnable. Inutile de partir comme des sauvages en alertant tout le quartier et en vidant l’allée de ses graviers. Je savais que Meghan n’était pas sortie pour s’interposer comme je l’avais fait. Elle espérait juste croiser son regard, au cas où ce serait la dernière occasion. Jim ne lui accorda pas cette faveur.
Ne sachant pas où aller, je me contentai de rouler tout droit jusqu’à ce que nous ayons atteint les limites de la ville. Je m’arrêtai dans une épicerie nocturne pour acheter une carte. J’en profitai pour demander quelle était la plage la plus proche.
Nous roulâmes pendant plus de deux heures pour rejoindre la côte. Sans disparaître totalement, les quintes de toux de Jim s’espacèrent à mesure que nous nous éloignâmes de Rotorua, ce qui ne laissa que peu de doutes sur l’implication du souffre dans son état.
Lorsque je me garai enfin aux abords d’une plage, Jim s’empressa de sortir du véhicule. Il ne s’inquiéta même pas de savoir si elle était déserte, bien qu’il y eut peu de risques de croiser qui que ce soit à cette heure. Il se débarrassa de ses vêtements en marchant et pénétra dans l’eau sans même ralentir. Il ne s’arrêta que lorsqu’il eut de l’eau jusqu’à la taille. Il scruta l’horizon, immobile.
— Est-ce que ça va   ? lançai-je de loin.
Je n’osais pas trop m’approcher. Je m’étais habituée à me trouver à proximité du rivage, ça ne m’intimidait plus autant sur l’île. Ici, c’était autre chose. Le Pacifique, ce n’est pas l’Adriatique , avait dit Jim. Il avait vu juste. Même le bruit des vagues était différent. Beaucoup plus puissant. Si j’osais, je dirais violent. Elles se fracassaient sur le corps de Jim comme sur un rocher. On aurait cru qu’elles le testaient pour voir ce qu’il avait dans le ventre.
— Je crois, oui, répondit-il. J’explore simplement les environs pour savoir à quoi m’attendre. Ça grouille là-dessous.
— Fais attention.
Il fit quelques pas supplémentaires, et en le regardant s’enfoncer dans l’océan, le doute me submergea. Je l’arrêtai avant qu’il ne disparaisse complètement.
— Jim   ?
Il se tourna lentement et j’eus le sentiment qu’il me regardait vraiment pour la première fois depuis notre arrivée dans ce pays de malheur.
— Tu vas revenir, hein   ? demandai-je, la voix nouée par l’angoisse.
Il m’observa, le corps déjà immergé dans son intégralité. Après un moment d’hésitation, il hocha la tête.
— Oui, dit-il. Attends-moi ici.
Une vague gigantesque à mes yeux s’éleva derrière lui. Il ne refit pas surface après son passage.
 
*
 
Je fus réveillée par des coups portés à l’arrière du véhicule. Je sursautai. La fatigue avait fini par avoir le dessus sur mon dégoût et je m’étais allongée sur le matelas bouffé par les souris. Je levai la tête et j’aperçus Jim qui m’observait à travers la vitre encrassée de la porte arrière du van. Je me redressai et la déverrouillai.
— Salut à toi, étranger   ! marmonnai-je.
— Salut.
J’ouvris la porte en grand et me retournai pour basculer mes jambes à l’extérieur. Jim s’assit à mes côtés et posa ses mains sur le matelas de part et d’autre de son corps. Nous contemplâmes l’horizon quelques instants, drapés dans un silence confortable. Puis, Jim se décida à prendre la parole.
— Tu sens la vieille crotte de souris, dit-il. La vieille crotte de souris moisie.
— Tu sens bien le poisson et est-ce que tu m’entends me plaindre   ? répliquai-je.
Il sourit et je souris à mon tour. Son visage avait retrouvé un semblant de couleur, c’était bon signe.
— Comment tu te sens   ? demandai-je sur un ton plus sérieux.
Il haussa les épaules.
— Je ne sais pas trop, pour être honnête. Une partie de moi est soulagée de connaître au moins une partie de la vérité. L’autre aurait préféré ne jamais être au courant. Oui, je crois que j’aurais préféré vivre ma vie sans jamais me douter de rien… C’est lâche, hein   ?
— Non, c’est naturel.
— Le pire c’est que je n’arrive même pas à les détester. Pourtant, Dieu sait que je leur en veux. À cause d’eux, je ne saurai jamais qui je suis vraiment. Et je ne peux même pas chercher, au risque d’attirer l’attention sur eux et de les faire arrêter voire condamner. Ce n’est pas ce que je veux. Parce que je ne peux pas m’empêcher de les aimer malgré tout et d’être reconnaissant de la vie qu’ils m’ont offerte. Il m’est arrivé d’être malheureux au cours de mon enfance et de mon adolescence, c’est vrai. Mais, ça n’a jamais été à cause d’eux. J’ai grandi avec le sentiment d’avoir des parents incroyables. J’ai toujours été conscient que c’était une chance que tout le monde n’avait pas. Je n’ai jamais douté ni de leur amour ni de leur fierté. Je n’ai jamais manqué de rien. J’ai toujours considéré mon père comme un modèle de droiture. Et, bizarrement, même en sachant ce que je sais à présent, je continue à le considérer comme tel. Ça ne m’aide pas à me sentir mieux…
Il poussa un soupir triste. Je posai sur son épaule une main réconfortante. Il m’adressa un sourire reconnaissant. Une boule se forma au creux de mon estomac.
— Qu’est-ce que tu comptes faire maintenant   ? demandai-je.
Dans ma tête, sa réponse était toute vue. Notre présence ici n’avait plus lieu d’être. Il allait sûrement vouloir rentrer au plus tôt pour retrouver sa mère et avoir avec elle la discussion à cœur ouvert qu’il attendait depuis longtemps. Et je ne pourrai pas le suivre… Nous n’étions partis que depuis quelques jours. Barry était peut-être sur l’île en ce moment même. Cette pensée me fit frissonner.
— Bonne question, répondit Jim. Je ne me vois pas rester chez Meghan et Ati plus longtemps. C’est trop tôt pour moi. Je ne suis pas prêt à rentrer sur l’île non plus. Alors, je ne sais pas trop. Et toi   ?
— Je ne sais pas trop non plus, soufflai-je.
Nous retournâmes à notre contemplation silencieuse de l’océan. Le lever du soleil, aussi époustouflant fût-il, ne fit pas naître une once de chaleur dans mon cœur. Ses couleurs flamboyantes qui enflammaient le ciel me parurent d’une fadeur sans nom.
— Je crois que je vais rester un peu ici, reprit Jim. Je ne sais pas encore ce que je vais faire. Peut-être, errer dans l’océan jusqu’à en être blasé. Ce qui risque de prendre un moment cela dit. Ou bien acheter une épave dans ce genre et errer sur les routes jusqu’à ce que j’ai plus un rond, fit-il en tapotant la carrosserie du van. J’hésite.
— Les deux ont l’air tentants, ironisai-je.
— Contente que tu sois emballée par le projet, dit-il. Parce que je ne sais pas encore ce que je vais choisir, mais ce que je sais, c’est que je ne me sens pas les couilles de faire ça tout seul   !
J’arquai un sourcil et lui lançai un regard interloqué.
— Oh, ne me regarde pas comme ça, c’est déjà assez humiliant de l’admettre   ! Il ne faut pas se voiler la face. Si tu n’avais pas été à mes côtés au cours de ces derniers mois, je serais déjà mort au moins trois fois… Soyons réalistes, je ne m’en sortirai pas tout seul.
Je l’écoutais avec la plus grande attention, pourtant je n’étais pas certaine de ce qu’il essayait de me dire. Avec tout le temps que nous avions passé ensemble ces cinq derniers mois, qu’il se soit habitué à ma compagnie n’avait rien d’étonnant. Après tout, j’en avais fait autant et j’avais même fini par l’apprécier. Mais de là, à ce que lui veuille que je reste à ses côtés juste pour veiller sur lui, ça me paraissait surréaliste. Ma perplexité le mit mal à l’aise.
— Bien sûr, je ne veux pas que tu te sentes obligée, reprit-il en regardant ses pieds. Je ne t’en voudrai pas si tu t’en vas. Mais j’aimerais vraiment que tu restes.
L’après-midi même, nous étions de retour à Rotorua. Nous n’avions pas l’intention de nous y attarder. Jim venait à peine de reprendre son souffle, pas question de l’asphyxier de nouveau…
Il négocia avec Ati le rachat du van. Celui-ci insista pour lui offrir et pour qu’il lui laisse le temps de le nettoyer, mais Jim refusa. Ati finit par accepter de lui céder pour une somme symbolique et quelques heures plus tard nous fîmes nos adieux au couple. Je n’assistai pas aux au revoir entre Jim et Meghan. J’estimai que ce moment leur appartenait, je leur laissai donc un peu d’intimité. Quand Jim s’installa au volant de la camionnette, il me parut néanmoins apaisé, tout comme Meghan dont les yeux n’avaient pas dérougi. La petite famille au complet nous fit signe de la main lorsque nous franchîmes le portail de la propriété. Je passai mon bras par la fenêtre et leur fis signe en retour.
Nous fîmes un premier arrêt dans une station de nettoyage où nous récurâmes de fond en comble l’épave qui nous servirait de maison jusqu’à nouvel ordre. Pendant que Jim surveillait le séchage du matelas suite à désinfection de fortune, je fis quelques provisions. En début de soirée, nous fûmes enfin prêts à prendre la route sans nous retourner. Jim freina au carrefour désert marquant la sortie de la ville.
— À gauche ou à droite   ? demanda-t-il.
— Quelle importance   ? répondis-je.
Nous échangeâmes un regard complice. Puis, Jim trancha. Il tourna à droite et ensemble, la fleur au fusil, nous fîmes route vers l’aventure.
 
 
2
 
3 août 2018
J - 123
 
 
J’avais eu froid toute la nuit. La veille, nous nous étions perdus. Enfin, si l’on considère qu’il est possible de se perdre quand on ne vise pas de destination en particulier. J’avais dit à Jim que je ne la sentais pas cette route, mais il m’avait dit de lui faire confiance. Son intuition lui dictait soi-disant que c’était par là qu’il fallait aller. Résultat des courses, nous n’avions fait que nous enfoncer dans la brousse et n’avions pas eu d’autres choix que de nous arrêter en pleine forêt pour la nuit. En forêt   ! Si la peur ne m’avait pas empêchée de dormir, le froid et l’humidité s’en seraient chargé. Je regrettai amèrement que nous n’ayons pas emporté plus de couvertures comme Meghan nous l’avait proposé. L’été n’en était qu’à ses balbutiements et les nuits étaient encore fraîches surtout dans un bois. Sans doute, l’une des pires nuits de ma vie. Quand je ne tremblais pas de froid, je tremblais de peur. Je tressaillais au moindre bruit, une partie de moi priant pour que ce ne soit pas un animal sauvage, l’autre priant pour que ce soit juste un animal sauvage et pas un dangereux psychopathe. Je parvenais sans trop de difficultés à écarter cette dernière éventualité. Vu le nombre de bornes qu’il nous avait fallu parcourir pour arriver jusqu’ici, les chances d’y croiser un autre être humain étaient infimes.
Quelle ne fut donc pas ma surprise lorsqu’au petit matin en sortant du van, je tombai nez à nez avec un type à poil, une cigarette de cannabis pendant négligemment au coin de la bouche. Le pire, c’est que c’était moi la plus gênée des deux.
— Salut, voisine   ! me lança-t-il.
Sous l’effet de la surprise, je parvins tout juste à articuler un bonjour.
Son bouc était presque aussi long que les dreadlocks qui tombaient dans son dos et deux perles en bois y étaient enfilées. Il écarta les bras et prit une grande inspiration en s’étirant.
— Ah   ! L’air de la nature, s’extasia-t-il.
Je le regardai faire en m’efforçant de poser mes yeux partout ailleurs que sur ses parties génitales.
— Jim   ! Jim, réveille-toi   ! chuchotai-je.
Je l’entendis grommeler.
— Réveille-toi, je te dis   ! Il y a un mec bizarre…
Le mec bizarre en question se trouvait toujours à quelques mètres. Il effectua quelques postures de yoga, toujours nu comme un ver. À force d’insister, Jim daigna enfin sortir sa tête du van sans se lever pour autant. Ses yeux s’écarquillèrent en se posant sur l’individu. Il cligna plusieurs fois des yeux pour s’assurer qu’il n’était pas en train d’halluciner. Sa session d’étirements terminée, l’homme des bois marcha vers nous. Il se présenta sous le nom de Dave et nous tendit successivement son mégot.
— Tu peux y aller, je la fais pousser moi-même   ! dit-il à Jim. Pas de pesticides, ni je ne sais quelle autre merde. Que du bio.
Jim déclina poliment. L’homme n’en prit pas ombrage et poursuivit.
— Ce n’est pas tous les jours qu’on croise du monde dans le coin. Je crois que c’est la troisième ou quatrième fois qu’on campe ici et c’est la première fois que je rencontre des gens   ! J’ai mis de l’eau à chauffer, venez prendre le thé avec nous   !
Je m’empressai d’accepter, c’est dire à quel point j’étais frigorifiée. Si on m’avait tendu une tasse de thé fumante de l’autre côté de l’autoroute, j’aurais traversé sans hésiter. Dave était américain et voyageait avec sa petite amie Sally dans un van encore plus pourri que le nôtre. À respectivement trente-sept et quarante-deux ans, ils entamaient leur deuxième tour du monde. C’était la troisième fois qu’ils arpentaient la Nouvelle-Zélande en van et n’étaient avares ni d’anecdotes ni de bons plans.
— Et vous, vous faites quoi   ? demanda Sally.
— La même chose que vous, mentit Jim.
— Cool   ! C’est quoi votre prochaine étape   ?
— On n’a pas encore décidé, prétendis-je.
— Nous, on redescend vers l’île Sud, du côté de Blenheim. On va vendanger quelques semaines, juste le temps de renflouer les caisses et après, on repart. Si vous avez besoin de thunes, vous devriez en profiter d’ailleurs, Jo recrute à tour de bras en ce moment.
— Merci du tuyau, mais on n’a pas les papiers nécessaires pour travailler, répondis-je.
Dave me dévisagea un instant avant de s’esclaffer.
— Elle était bonne celle-là   ! Pendant une seconde, j’ai cru que t’étais sérieuse   ! lança-t-il.
— Si vous n’êtes pas regardant sur la sécurité et le droit du travail, ça ne sera pas un problème, dit Sally. Jo, ça l’arrange. Tu fais ta journée, il te paye et basta. Pas de contrat, mais il est réglo. En tout cas, il l’a toujours été avec nous.
Et c’est ainsi qu’en cette matinée du mois d’août 2018, nous prîmes la route de l’île Sud de la Nouvelle-Zélande juste derrière Dave et Sally. Il nous fallut huit heures pour l’atteindre et deux de plus pour gagner la ville de Blenheim.
 
 
3
 
4 septembre 2018
J - 91
 
 
Sally avait raison à propos de Jo, il était réglo. Tu travaillais, il te payait, point. Tu étais là, c’était bien. Tu n’étais pas là le lendemain, ça ne faisait rien. Si tu prévenais, ça l’arrangeait. Tant que le boulot était fait correctement, ça lui allait. Il était même possible d’être logé, mais cela impliquait de cohabiter avec d’autres saisonniers, et ni Jim ni moi n’étions friands de vie en communauté. Alors, nous avions choisi de rester dans le van, tout comme Dave et Sally d’ailleurs.
Blenheim avait l’avantage de ne se trouver qu’à quelques kilomètres de la mer, ce qui permettait à Jim de s’offrir des sorties en mer régulières. Il faisait ça la nuit, le plus souvent. Je l’accompagnais toujours. Je n’y étais pas obligée, j’aurais très bien pu passer la nuit au dortoir ou dans une chambre d’hôtel, mais je m’étais habituée au van et j’avais fini par m’y sentir chez moi. Après le dîner, nous prenions la route de Riverlands . Il se garait dans un coin tranquille où je me sentirais assez en sécurité pour m’endormir paisiblement et il partait. Lorsqu’il revenait, à l’aube, il était toujours surexalté. Il me racontait quels animaux il avait rencontré et quels échanges il avait eu avec eux.
Il semblait heureux, alors je l’étais aussi. Pour lui. Et un peu pour moi aussi… J’avais toujours la sensation de me trouver sur un navire en perdition sans la moindre perspective d’avenir à l’horizon, mais au moins, il y avait quelqu’un d’autre à bord. Je n’étais plus seule dans cette galère, c’était déjà ça. Ensuite, nous reprenions la direction du vignoble, prêts à entamer notre journée de travail.
Aux alentours de 19 h, nous empochions 70 dollars néo-zélandais chacun, ce qui était peu, mais amplement suffisant pour couvrir nos frais de carburant et satisfaire à tous nos besoins. Nous vivions de rien, mais nous vivions bien.
Je n’irai pas jusqu’à dire que je nageais dans le bonheur. Car il m’arrivait encore de penser à la jeune Ava. Je m’imaginais ce qu’elle aurait répondu si on lui avait demandé quelle serait sa vie lorsqu’elle aurait trente et un ans. Je la voyais se projeter dans le futur avec un enthousiasme démesuré, s’imaginant tantôt artiste engagée, chef d’entreprise ou mère de famille nombreuse. Je me demandais quelle aurait été sa réaction si on lui avait dit qu’à trente et un ans, elle serait divorcée, qu’elle vivrait dans un van qui ne lui appartiendrait même pas en compagnie d’un type tout aussi paumé qu’elle. Ça me tombait dessus sans prévenir au coin d’une rangée de vigne. Je me mettais à penser à ça et ça me rendait triste. Et puis le quotidien reprenait le dessus et je n’y pensais plus, jusqu’à la fois suivante.
Non, les premières semaines, ce n’était pas encore le bonheur. Plutôt une forme de résignation confortable. Le bonheur, lui, est arrivé un peu plus tard et il m’a percuté avec tant de force que j’en ai vu trente-six chandelles. Je ne peux même pas dire que je l’avais invité, c’est lui qui s’est imposé, après que Jim lui ait tendu la perche. Je ne sais même pas s’il savait ce qu’il faisait. Peut-être que oui. Il est vrai que j’avais remarqué un changement de comportement, mais je mettais ça sur le compte de tout ce qui s’était passé dans sa vie. S’il y en avait un qui avait le droit d’être perturbé, c’était bien lui.
Ce week-end-là, Jo mariait sa fille sur la propriété et pour l’occasion, il avait décrété que ce jour serait chômé. Une partie des employés — ceux qui étaient employés en toute légalité — en avait profité pour rentrer dans leur famille. L’autre partie — les baroudeurs clandestins — en avait profité pour faire ce pour quoi ils étaient initialement venus en Nouvelle-Zélande, à savoir découvrir le pays. Jim et moi nous étions retrouvés comme deux idiots à ne pas savoir quoi faire de notre temps.
Nous nous étions promenés un peu du côté de Fairhall . Il faisait beau. Nous nous étions assis sur un banc pour manger un sandwich. J’avais soupiré, dit que j’en avais marre de manger des sandwichs. Il avait ri. Et puis, il l’avait dit.
— On pourrait aller dîner quelque part, un soir. Enfin, si tu veux. Je dis ça comme ça, je ne veux pas que tu te sentes obligée.
J’avais eu chaud d’un coup. Mon visage s’était enflammé et j’avais eu envie de plonger la tête dans le lac. J’avais croqué une énorme bouchée dans mon sandwich pour gagner quelques secondes, le temps de réfléchir à ce qu’il venait de dire. Ce n’était pourtant pas la première fois que nous nous serions assis à une table et aurions partagé un repas. Mais, les précautions qu’il avait prises pour lancer l’invitation prouvaient bien que ce n’était pas comme les autres fois.
J’avais cherché un truc drôle à dire pour ne pas montrer que j’étais toute gênée, mais je n’avais rien trouvé. Alors, j’avais juste accepté sans le regarder.
Et maintenant, j’étais là, en train d’essayer de ressembler à quelque chose. C’était ridicule. Il vivait avec moi, il voyait ma tête de déterrée tous les matins au réveil. Inutile d’essayer de lui faire croire que j’étais jolie   ! Pourtant, j’avais quand même envie… Je m’étais glissée dans le dortoir vide pour profiter du miroir de plain-pied. Et je me regardais.
Depuis combien de temps ne m’étais-je pas regardée   ? Ça faisait tellement longtemps que j’avais l’impression de découvrir à quoi je ressemblais. Je voyais dans ce miroir des choses qui m’avaient toujours échappé. On m’avait souvent répété que je ressemblais à mon père. C’était vrai. Exception faite de ses yeux verts dont je n’avais pas eu la chance d’hériter. Mais le regard, lui, était le même. Mes sourcils avaient la fâcheuse manie de pousser avec une inclinaison qui me donnait l’air d’être désolée même quand j’étais énervée. Je tenais ça de lui. J’avais le même nez en trompette et moi aussi, on voyait trop mes gencives quand je souriais. C’était troublant.
Je me remémorai avec amertume l’un des derniers échanges que nous avions eu, lui et moi. Les médecins nous avaient avertis que la fin était proche. Nous ne voulions pas qu’il soit seul ne serait-ce qu’un instant. Je passais mes après-midis à ses côtés et nous discutions comme nous l’avions rarement fait, conscients que ce serait là nos dernières occasions. Bill, qui ne quittait plus son chevet, était rentré prendre une douche. Nous regardions de vieilles photos de famille, quand soudain Papa avait posé sur moi un regard qui m’était jusqu’alors inconnu.
—  Es-tu heureuse   ?
— Qu’est-ce que tu veux dire   ? avais-je répondu, surprise de cette question au vu des circonstances.
— Je veux dire, est-ce que tu es vraiment heureuse   ? Dans ta vie, avec cet homme… Est-ce qu’il te rend heureuse   ?
— Je crois, oui. Enfin, oui bien sûr… C’est vrai que Barry n’est pas souvent là, mais