Les amitiés littéraires

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Extrait : "J'étais seul, assis à ma table ; je taillais mes plumes, ce qui veut dire que je n'avais guère d'envie d'écrire, quoique le loisir ne me manquât pas ! Mais bientôt les souvenirs ranimèrent ma pensée : je me reportai vers les lieux que j'ai parcourus il y a peu de temps, et les noms fameux, et les sites extraordinaires de l'Andalousie, de l'Afrique, me rendirent toutes les inspirations de la poésie !" À PROPOS DES ÉDITIONS LIGARAN : Les éditions LIGARAN proposent des versions numériques de grands classiques de la littérature ainsi que des livres rares, dans les domaines suivants : Fiction : roman, poésie, théâtre, jeunesse, policier, libertin. Non fiction : histoire, essais, biographies, pratiques.

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Nombre de lectures 19
EAN13 9782335077599
Langue Français

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EAN : 9782335077599

©Ligaran 2015

Note de l’éditeur

Paris, ou le Livre des cent-et-un publié en quinze volumes chez Ladvocat de 1831 à 1834,
constitue une des premières initiatives éditoriales majeures de la « littérature panoramique »,
e
selon l’expression du philosophe Walter Benjamin, très en vogue au XIX siècle. Cent un
contributeurs, célèbres pour certains, moins connus pour d’autres, appartenant tous au
paysage littéraire et mondain de l’époque ont offert ces textes pour venir en aide à leur
éditeur… Cette fresque offre un Paris kaléidoscopique.

Le présent ouvrage a été sélectionné parmi les textes publiés dansParis ou le Livre des
centet-un. De nombreux autres titres rassemblés dans nos collections d’ebooks, extraits de ces
volumes sont également disponibles sur les librairies en ligne.

Les amitiés littéraires

En 1831

J’étais seul, assis à ma table ; je taillais mes plumes, ce qui veut dire que je n’avais guère
d’envie d’écrire, quoique le loisir ne me manquât pas !… Mais bientôt les souvenirs ranimèrent
ma pensée : je me reportai vers les lieux que j’ai parcourus il y a peu de temps, et les noms
fameux, et les sites extraordinaires de l’Andalousie, de l’Afrique, me rendirent toutes les
inspirations de la poésie !

La tragédie dont j’ai tracé le plan, et que j’ai commencée pendant ce voyage, m’apparut dans
toute sa simplicité !… Ce drame sans amour, animé seulement par la double peinture de la
chevalerie mauresque et chrétienne, et par les combats de la tendresse maternelle, me
semblait susceptible des beautés les plus neuves et les plus sublimes. Une foule d’idées
accessoires se présentaient à mon imagination pour fortifier les couleurs du sujet et pour faire
ressortir les scènes les plus pathétiques. Je me sentais transformé en un esprit créateur ; une
force supérieure s’emparait de mon âme ; une fontaine de vie coulait dans mon cœur : tous
mes désirs étaient nouveaux, toutes mes impressions inconnues !… Sentir vivement, c’est
toujours faire une découverte !… Quelles larmes délicieuses m’arrachait l’amour du devoir et de
la patrie ! ! !… Comme je souffrais, avec mon héros, des peines de l’ambition, même lorsqu’elle
est noble et légitime ! !… Et l’amour maternel !… que de secrets il me révélait !… J’écrivais des
vers, je dessinais des scènes avec la rapidité de la pensée ; dans mon ivresse poétique il me
semblait impossible de ne pas faire partager au monde entier mes émotions, mon
enthousiasme ; je me sentais le maître des cœurs : j’étais heureux ! !…

Quelle fut ma joie en me voyant interrompu par deux amis, à qui j’allais pouvoir communiquer
une partie de mon bonheur, que j’allais entraîner dans mes songes, enchanter de mes
illusions !… J’essayerais mes conceptions sur leur esprit !… ils me confirmeraient dans mes
espérances, ils m’encourageraient dans mes efforts !… Oserai-je l’avouer, plus tard ils me
causèrent en s’en allant un second plaisir, presque aussi vif que le premier !

Pour expliquer cette contradiction, il est nécessaire de raconter notre conversation. Mais
avant de commencer ce récit, je veux tracer le portrait des deux personnes qui vont y jouer les
principaux rôles, et dont j’avais un peu oublié le caractère, au moment où je me réjouis de leur
arrivée !…

Le plus âgé, que j’appellerail’impartial, est un homme qui n’est ni jeune ni vieux, ni beau ni
laid, ni riche ni pauvre, ni bon ni mauvais, et cependant il n’était rien moins que tiède ou
médiocre par nature. C’est un de ces caractères défaits par la société, rendus inactifs, tout en
nuances, et comme il s’en trouve tant aujourd’hui ! Les contrastes, dans ces esprits-là,
s’expliquent par la paresse, et se fondent dans une teinte générale de douceur, qui atteste,
diton, les progrès du genre humain : on appelle cette mansuétude de la tolérance, pour lui donner
le relief de la vertu ! Je voudrais la nommer découragement ! Mon impartial joint à cette
indulgence presque physique, un sens très délié qu’il applique à découvrir la force des
arguments les plus divers ! Il fait consister le bon goût à n’être de son opinion que tout juste
autant qu’il faut pour bien prouver qu’il comprend, je dirais même qu’il justifie l’avis contraire.
En politique, il est carliste, mais il se tue à répéter qu’ilne remuerait pas le bout du doigtpour
ramener la dynastie déchue.
En littérature, il est classique ; mais il ne parle que d’innovations littéraires ; le mot création
revient à chaque instant dans sa conversation. Pourtant, Dieu lui a donné le goût antique
jusqu’à l’exclusion.

Sans être hypocrite, il s’est refait lui-même ; ses faussetés ne sont pas des trahisons, ce ne
sont que des prétentions ! ! ! Mon ami est un homme d’esprit timide ; et en fait d’idées, la

timidité équivaut quelquefois à l’absence.

Dans les arts, la tactique de ce faux impartial consiste à affecter une extrême indulgence
pour les essais de la nouvelle école. Sa grande prétention est d’être de son temps, de
comprendre son temps ; cependant il n’a pas ce qu’il faut pour jouir du mérite particulier des
écrivains modernes ! On croit voir une beauté surannée qui se pare des habits de sa fille et se
traîne au bal, où pourtant elle ne dansera pas !

Singulier résultat des influences d’une société arrangée comme la nôtre ! ! ! ! Un homme de
cenon-caractèreà Paris, aujourd’hui, peut avoir reçu, de la nature beaucoup d’âme, d’esprit, et
il n’en est pas moins dans la dépendance de gens en tous points fort inférieurs à lui.

Rien ne m’a paru caractériser notre époque comme le fanatisme avec lequel cetimpartial
ami défend un parti qui n’est pas le sien ! Le naturel seul plaide sa cause avec modération : on
exagère toujours les sentiments qu’on adopte, parce qu’on n’en a pas la mesure, et qu’on se
jette dans la passion pour voiler l’affectation.

Je n’oublierai jamais l’embarras de mon ami dans les discussions provoquées par la sotte
querelle des classiques et des romantiques. Heureusement pour notre réputation en Europe,
cette oiseuse dispute a duré peu, même à Paris, où il est si rare de voir une cause de
dissension quelconque cesser entièrement ! Enfin, pour terminer le portrait de ce personnage,
je dirai qu’il est ne bon critique, et que s’il ne vivait dans un temps où l’on est convenu de
n’attacher de prix qu’aux effets dramatiques, il serait singulièrement sensible à toutes les
manières d’analyser les affections de lame, à toutes les délicatesses, à toutes les nuances du
langage ; mais comme la peinture du cœur et le charme de l’expression sont le mérite distinctif
de l’élégant Racine, il ne se permet jamais de prononcer le mot suranné de style, même
lorsqu’il juge un poète, ni de reprocher aux auteurs modernes leur affectation de simplicité, aux
acteurs leur trivialité qu’ils nous donnent pour un retour vers l’imitation du vrai !… Aussi, mon
pauvre homme de goût en est-il réduit, malgré tout son esprit, à dire, en écoutant tel drame que
je ne nommerai pas, et tel acteur que tout le monde nommera : « Je n’aime pas le théâtre
moderne, maisje ne remuerais pas le bout du doigtpour ramener Corneille, Racine et Voltaire
lle
joués par Lekain et M Dumesnil. »

Si l’hypocrisie par intérêt est bien odieuse, il faut avouer que l’hypocrisie par amour-propre
est bien ridicule ! Celle-ci n’a pas encore trouvé son Molière !

La personne qui se rencontra chez moi avec le faux impartial, était un novateur honteux,
caractère du même genre que l’autre, mais qui agit en sens contraire ! C’est un de ces jeunes
écrivains plus politiques que littéraires, et qui voudraient diriger l’empire de l’imagination avec la
même ardeur qu’on met à conduire ou à troubler les états. Mais ce petit tyran libéral a déjà une
assez forte dose d’expérience précoce, pour savoir que le calme est nécessaire lorsqu’on veut
atteindre au but des passions, et il renie ses amis, ses opinions, afin de les mieux servir !

Cette espèce d’ambitieux affecte surtout l’insouciance ; de tels hommes se taisent par vanité
comme on parle. Depuis que la parole est usée, l’effet ne se produit que par le silence ; pas sur
moi cependant, car je préfère toujours l’abandon à ce calcul ; et la profondeur des gens qui ne
disent rien, m’échappe ou m’éloigne !… J’aime mieux une chaise qu’un pareil ami.

Celui-ci, connaissant mon aversion pour le silence devant témoins, parle quand il vient chez
moi ; mais dans le monde, rien ne peut l’engager à renoncer à la réputation de penseur, qu’il
perdrait sans doute, si jamais il devenait assez bon homme pour dire ce qu’il pense !

Le monde se croit, je ne sais pourquoi, ou plutôt je le sais bien, obligé de se déclarer le
grand rémunérateur de toutes les sottises qu’on fait pour lui ! Il ressemble à ces personnes qui
prennent les minauderies d’une coquette pour une marque de préférence ; il est flatté de tout,
excepté de ce qui lui paraît vrai ; car il sait bien que la vérité ne vient pas de lui !

Aujourd’hui, un novateur prudent craint surtout d’être classé. Le mien a remarqué que l’esprit,