Les Amours faciles
306 pages
Français

Les Amours faciles

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Description

Il était une fois une jeune fille de village, la plus jolie que l’on pût voir ! Sa mère en était folle, et sa grand’mère, femme de charge au château de Saint-Loup, plus folle encore. Elle n’était ni plus ni moins naïve que ses compagnes ; mais, depuis certain voyage qu’elle avait fait à Paris avec sa mère-grand, elle savait prêter de la grâce à sa naïveté, — ce qui lui donnait un charme indéfinissable.

Que dirons-nous de ce voyage dans la capitale du monde civilisé ?

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Date de parution 28 septembre 2016
Nombre de lectures 1
EAN13 9782346100095
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

Charles Narrey

Les Amours faciles

CINQ MINUTES !

CROQUIS PARISIEN

Vers une heure de l’après-déjeuner, un coupé s’arrête sur le boulevard Montmartre, devant le passage des Panoramas, au coin de la rue Vivienne, un des coins les plus tumultueux de Paris.

Les promeneurs voient, sans le remarquer, un jeune homme de trente-cinq ans environ, à l’air ennuyé, tranquillement assis dans une voiture de remise qui ne se distingue même pas des autres par sa malpropreté ; ils ne supposent pas un seul instant qu’il attend une femme qui n’est pas la sienne. Il a donc raison de ne pas donner ses rendez-vous galants dans un endroit désert, comme le font généralement les Don Juans de première année. S’il stationnait sur la place de l’Estrapade, par exemple, il ne manquerait pas d’être le point de mire des passants et des indigènes, qui sauraient bientôt, par un indiscret qui sortirait de terre tout exprès, son nom, celui de la dame, leurs tenants, leurs aboutissants, et les motifs qui font qu’au lieu de se marier purement et simplement ils aiment mieux se morfondre dans une voiture ouverte à toutes les intempéries.

PREMIÈRE MINUTE

LE JEUNE HOMME.

 

(Consultant sa montre.)

 

J’arrive à l’heure... pourvu que Louise ne me fasse pas attendre jusqu’au jugement dernier ! Elle est inexacte comme une bonne nouvelle. Quand on n’a pas de maîtresse, on passe son temps à en conquérir une, et dès que la conquête est faite on ne sait quel petit mensonge inventer pour se procurer un peu de liberté. Si elle est tout à fait libre, on se dit : Augustine, ou Blanche, ou Flore, ou Adèle, ou Louise ne me laisse pas respirer... Je voudrais bien qu’elle fût un peu tenue ; si elle est tenue par quelque chose ou par quelqu’un, on est sûr qu’elle vous écrira toujours :

 

« Cher ami,

 

Je peux te donner quelques instants aujourd’hui ; trouve-toi à une heure boulevard Montmartre, etc., etc. »

 

lorsque vous aurez besoin d’être à Vincennes.

C’est mon cas.

Je devais aller au Tir national avec Flavien et Maxime, il a fallu renoncer à cette partie de plaisir. La carabine n’est pas ce que je préfère le plus au monde, c’est vrai ; Maxime et Flavien ne sont pas absolument divertissants, je suis forcé d’en convenir ; mais quand Louise sera rentrée chez sa tante je me trouverai seul, et je peux encore m’avouer cela. Je ne m’amuse pas dans ma société. Je n’ai que des choses désagréables à me dire. Décidément, elle est en retard ; si j’avais la chance qu’elle fût retenue, je pourrais encore aller au Tir, mais il faudrait que sa femme de chambre arrivât bientôt pour me relever de ma faction. Je ne m’en irais pas pour un empire si je ne voyais pas à l’angle de la rue Vivienne le minois retroussé de Mlle Rose.

Ce n’est pas que Louise soit méchante.

Non. Elle ne me fait jamais aucun reproche, même quand elle a tort. Elle lève sur moi ses grands yeux bleus, je reste interdit comme un enfant pris en faute, et je lui demande pardon.

J’aimerais mille fois mieux servir sous les ordres d’une de ces femmes qui font des scènes, je lui répondrais : « Ma chère, me prenez-vous pour un domestique, ou mieux encore pour un factionnaire, et ce coupé est-il une guérite ? » Nous nous disputerions comme gens qui s’aiment sérieusement, et tout serait fini pour recommencer le lendemain. — Voilà Mortimer qui passe ; ce n’est pas lui qui se laisserait envahir ainsi. On ne lui a jamais connu de maîtresses. Il est peut-être dans le vrai. C’est Léon qui est avec lui ; en voilà encore un qui connaît la vie ! Il ne prend pas les femmes au sérieux : aussi toutes l’adorent.

« Ah ! vous voilà, dit-il à Gabrielle, venez- vous avec moi au petit Moulin-Rouge ?

  •  — Merci, j’ai un dîner sérieux avec des princes turcs.
  •  — Ce sera pour demain ou pour la semaine prochaine. »

Et il s’adresse à Clara, qui accepte.

Ce n’est pas qu’il ne soit d’un naturel fort tendre, mais il porte toujours son amour avec lui, et il le confie à la première femme qui lui dit :

« Oui, »

sans s’inquiéter de celles qui ont dit :

« Non. »

Ils cherchent les aventures, que ne puis-je les suivre ! O ma liberté, belle chimère aux ailes d’or, qu’êtes-vous devenue ?

Personne n’est moins libre qu’un célibataire qui est en puissance de femme !

DEUXIÈME MINUTE

Je voudrais avoir le courage de rompre ! Si je disais que je dois partir pour Nijni-Nowgorod ou pour l’Isle-Adam ? Louise ne me croirait pas. Tant mieux, je la connais, elle éviterait toute explication ; et si, par impossible, elle m’écrivait une lettre de reproches, je lui répondrais un petit mot aigre-doux qui pourrait s’aigrir encore, et... Non, ce serait indigne d’elle et de moi, car Louise est une femme du vrai monde ; elle n’a qu’un seul défaut, elle m’aime trop. Quand elle viendra, je lui dirai : « Ma chère enfant, il faut écrire les mots : la toile tombe, à la fin du dernier acte de notre petit drame intime. »

Elle pleurera.

Je serai de granit.

Elle m’arrachera peut-être un œil, mais je garderai l’autre pour me guider dans la voie de la liberté.

Nous serons brouillés à mort ; mais, au bout de six semaines ou de trois jours, elle conviendra que j’ai bien fait de montrer du caractère.

Son mari avait vingt-cinq ans de plus qu’elle ; c’était un invalide du sentiment incapable de la rendre heureuse ou malheureuse. Elle a besoin de se marier, et, comme sa tante est fort riche, elle pourra choisir dans l’armée de soupirants qui se roulent à ses pieds le mari qui lui conviendra, fût-il ruiné comme moi. De mon côté je ferai une fin raisonnable. J’épouserai un million, eût-il quarante ans, un catarrhe et des rhumatismes. Il faut être de son siècle. De nos jours le mariage est l’entende cordiale de deux dots qui se conviennent, s’unissent et assistent froidement à la procréation de quelques enfants dont la naissance n’a pas d’autre but que la reconstitution de nouvelles dots qui feront comme leurs aînées, jusqu’à la régénération de notre vieux monde vermoulu.

Je rencontrerai Louise dans la société ; personne ne saura jamais qu’elle a foulé mon tapis d’Aubusson et que le même coupé couleur de muraille nous a abrités. Je l’appellerai madame.

Elle m’appellera monsieur.

Eh bien, ce moyen est aussi mauvais que l’autre. Je la connais et je me connais aussi. Elle me regardera comme elle seule sait regarder, une larme montrera le bout de son nez à la fenêtre, je la boirai et je tomberai à ses genoux en lui criant, comme un grand sot que je suis : « Pardonne-moi, ma Louise chérie. » Elle me pardonnera, et nous serons aussi avancés que devant.

Si je compromettais une petite dame fort compromise ? Elle me quitterait... Qui sait ? les femmes même les meilleures ont le caractère si bizarrement fait, elle serait capable de m’aimer davantage, et j’aurais une vilaine action de plus sur la conscience.

Quel dédale !

TROISIÈME MINUTE

Il est décidé en principe que je romps. Après avoir mûrement pesé les mille moyens de briser une chaîne, je crois que le plus sûr est une bonne lettre.

Si je faisais un brouillon, comme lorsque j’étais en rhétorique et que j’écrivais aux petites filles de la pension qui touchait au collége ? (Il écrit rapidement sur un feuillet de son carnet)

 

« Ma chère Louise,

Depuis longtemps nous portons un masque sur notre visage, il nous brûle, jetons-le et disons résolûment ces mots qui paraissent toujours terribles quand on les prononce pour la première fois :

Séparons-nous !

Disons-les sans aigreur et sans colère ; séparons-nous pendant que nous ne nous haïssons pas encore. Qui sait ? demain je me conduirai peut-être comme un portefaix, et vous rougirez d’avoir aimé un homme qui vous paraîtra méprisable. Pendant que je compose péniblement cette lettre, qui me navre, croyez-le bien, chère Louise, vous songez sans doute au conte bleu que vous me ferez pour excuser votre retard. Soyez donc franche une fois par hasard ; ne craignez pas de me réduire au désespoir, brisez-moi hardiment le cœur. J’ai assez vécu pour savoir que dans ce monde, tout se répare, surtout les choses irréparables.

Adieu pour jamais. »

 

Mauvais, pitoyable, impossible et surtout trop long !

Recommençons.

Deuxième brouillon

« Ma Louise adorée,

Peut-être sommes-nous destinés à nous rencontrer encore, peut-être ne nous verrons-nous plus. Si nous nous revoyons, nous aurons oublié. On oublie toujours ; est-ce un mal ?

Est-ce un bien ?...

 

Mais je m’aperçois que je vais faire des phrases quand un seul mot, le plus triste et le plus morne de la langue française, peut tout dire : Adieu, soyez heureuse, chère Louise, et pardonnez-moi le mal que vous m’avez fait. »

Détestable !

C’est l’épître d’un fruit sec du baccalauréat qui a terminé ses études dans les cabinets de lecture.

Troisième brouillon

« Vous m’avez dit souvent, chère Louise, dans nos longues causeries au coin du feu : Ce que je veux, mon trésor, c’est votre bonheur, votre bonheur me coutât-il mon repos et ma vie. »

 

Elle ne m’a jamais rien dit de pareil.

 

« Bonne Louise, le moment est venu de me prouver votre amour en acceptant la rupture que je vous propose, sans essayer de me ramener à vos genoux ; vos plaintes seraient inutiles et vos larmes vaines... » (S’adressant à un monsieur qui passe et qui ne peut l’entendre.) — Si vous voulez m’en croire, cher monsieur, n’envoyez jamais de telles élucubrations ; ou votre maîtresse vous trompe, et alors elle les lit avec les yeux de votre rival, et vous êtes ridicule,

Ce qui est triste ;

Ou elle vous aime, et vous la faites souffrir,

Ce qui est plus triste encore.

Il y a bien l’ancienne formule :

 

« Je sais tout, madame ; vous ne me reverrez plus. »

 

Mais, adressée à Louise, qui est un ange, une lettre pareille aurait l’air d’une mauvaise plaisanterie.

Il faudrait trouver deux lignes bien significatives.

Quatrième et dernier brouillon

« Ma chère Louise,

Je vous aime, mais je dois songer à mon avenir.

Celui qui fera des efforts surhumains pour vous oublier. »

 

C’est vague et cependant c’est net. Quand elle arrivera je glisserai adroitement ce poulet dans sa petite main. Je la prierai de monter en voiture, je dirai au cocher : cité Trévise, n° I — c’est là qu’elle habite — et je me sauverai comme si j’avais tous les huissiers de la création à mes trousses.

Je respire librement ; si je n’étais pas au milieu du boulevard je chanterai un hymne à la liberté !

Elle ne vient pas ! Tant mieux. Voilà bien longtemps que j’attends. N’est-ce pas elle qui traverse le macadam ?... Non, elle a le pied plus parisien. Rien n’est joli comme un joli pied finement attaché. — Celui de Louise est une merveille !

Ouf ! me voilà libre ! Libre ! quel mot du ciel !

Mais qu’est-ce que je vais faire de mon temps ?

QUATRIÈME MINUTE

J’ai beau promener de tous côtés mes regards acharnés, je ne la vois pas venir... Ah ! la voilà qui arrive enfin !... Non, ce n’est pas elle ! Où avais-je l’esprit ? Jamais Louise ne porterait tant de couleurs réunies : du rouge, du bleu, du mauve, du jaune et du vert ; cette dame est une enseigne de teinturier. Qu’est-ce que les industriels inventeront encore ?... Décidément si les heures ont des ailes, on leur a arraché quelques plumes... Où peut-elle être ? Pourquoi n’est-elle pas ici ?

J’y suis bien.

Il y a six mois que nous nous aimons ; ces six mois ne sont pas plus longs pour elle que pour moi.

Peut-être, au moment de sortir, a-t-elle reçu une visite et n’a-t-elle pas osé s’en aller. Louise a un grand défaut : elle est trop bien élevée ; elle est trop l’esclave des convenances. J’aime les femmes dont on dit : — « Elle n’est pas aimable, » — et les chiens qui mordent tout le monde, excepté moi.

Elle sera allée chez sa couturière, et une femme qui cause chiffons peut bien oublier son amant.

Elle m’a dit, il y a trois jours, en souriant : « Tu ne sais pas, cher ange, mon cousin Théobald a demandé ma main à ma tante. »

Si c’était un ballon d’essai ? Les femmes sont si fortes quand elles n’aiment plus ; et certainement Louise m’aime moins depuis que je l’adore.

Ce Théobald est d’une niaiserie proverbiale, ce qui est une grande qualité aux yeux d’une jeune veuve. La tante de Louise le reçoit avec plaisir. Il a ses grandes et petites entrées chez elle. La bonne dame ne désire pas voir sa nièce se marier, mais Louise peut vaincre sa résistance quand il s’agit d’un phénix comme Théobald, qui a tout pour lui : il ne se contente pas d’être pauvre d’esprit, il est riche comme un Hollandais retour de l’Inde.

Si elle était malade, si elle était morte ?... Non, elle vit, et fort bien, j’en suis sûr ; son cœur seul est mort.

Pourquoi ne me laisse-t-elle pas aller chez elle ? Elle prétend que sa tante lirait tout de suite dans mes yeux que je l’aime ; il paraît que mes yeux sont deux grands indiscrets. Mon règne serait-il déjà passé ? J’en ai peur. Ce matin, en m’apportant le billet de sa maîtresse (il embrasse la lettre), Mlle Rose a été un peu plus que froide : c’est un signe certain de décadence. Je vois toujours à la manière d’être des domestiques dans quelle estime les maîtres m’ont.

Rien encore !

J’ai une migraine affreuse. Décidément je la hais, je la déteste, je l’exècre ! Je sais bien que la force de ces verbes est un peu émoussée depuis qu’on les emploie pour dire : « Je l’aime. » C’est égal, je l’exècre, je la déteste, je la hais ! Je vais rentrer et me coucher. Par exemple, je déposerai ma lettre de rupture chez le concierge de Louise ; ce sera grossier, mais puisque je ne demande qu’à rompre... Non, je veux lui laisser des regrets.

Rien encore ?

Pourquoi ne vient-elle pas ?

Parce qu’elle a dit qu’elle viendrait !

CINQUIÈME MINUTE

Si elle me trompait, ce serait bien mal ; Je sens que j’en mourrais ! Me faire attendre ainsi, moi qui serais capable de commettre un crime pour satisfaire un de ses caprices d’enfant gâté ! Je ne veux plus y songer. Eh ! comment faire pour l’oublier ? L’ingrate ! je l’aurais rendue si heureuse ! je lui aurais trouvé sur les bords d’un lac d’argent un petit nid tapissé de mystère, avec un bout de jardin autour, assez petit pour que nous fussions obligés de nous serrer l’un contre l’autre.

Si je savais à qui elle me sacrifie, avec quelle joie je me baignerais dans son sang.

Louise, tu ne comprendras jamais jusqu’à quel point je t’aime, et avec quelle sollicitude je pense à notre avenir, pendant que tu me fais attendre.

La vie n’est pas possible ainsi... Il faut qu’elle prononce entre nous ! (Bondissant sur son coussin.) Comment, entre nous ?...

Si je savais que j’ai un rival, je ferais un malheur !...

Je perds la tête !...

J’en aimerai une autre... Non, on n’aime qu’une fois d’un amour comme celui que m’inspire Louise. J’adorais toutes les femmes dans une seule, dans une seule je les haïrai toutes !

Perfide !

Aussi perfide que l’onde, dit le grand Shakespeare en parlant de la femme. (Avec un sourire ironique.) Sir Will, vous avez beau donner à l’eau son nom poétique, vous n’êtes pas aimable pour elle !

Quand on aime comme j’aime Louise, il n’y a qu’une issue : le mariage ! Mais je ne serai pas assez ennemi de mon repos pour épouser une femme qui me traite en Cassandre avant la noce.