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Les Aviateurs des Andes

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295 pages

— Maudit clampin ! se moque-t-il assez du monde ?

La moustache et la barbiche hérissées d’indignation, le colonel en retraite Baudrillart tournait et retournait la lettre qu’il avait entre les mains et qu’il n’ouvrait pas.

L’ouvrir ! pas la peine ! c’était lui qui l’avait écrite. Et ce qui le surexcitait, c’était la courte ligne écrite au dos à l’encre rouge :

— Parti sans indiquer de destination.

Cette ligne, l’ex-guerrier la considérait comme il eût regardé l’ennemi, l’œil brillant, la gorge sèche, et laissant retomber la missive sur son bureau, d’un coup de poing nerveux il la fit presque entrer dans le bois, martelant le cachet qui se fendit.

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Marc Janin

Les Aviateurs des Andes

A MON CHER NEVEU

 

               CHARLES-MARC JANIN

 

M.J.

Illustration

I

LA SOIXANTIÈME LETTRE DU COLONEL

  •  — Maudit clampin ! se moque-t-il assez du monde ?

La moustache et la barbiche hérissées d’indignation, le colonel en retraite Baudrillart tournait et retournait la lettre qu’il avait entre les mains et qu’il n’ouvrait pas.

L’ouvrir ! pas la peine ! c’était lui qui l’avait écrite. Et ce qui le surexcitait, c’était la courte ligne écrite au dos à l’encre rouge :

  •  — Parti sans indiquer de destination.

Cette ligne, l’ex-guerrier la considérait comme il eût regardé l’ennemi, l’œil brillant, la gorge sèche, et laissant retomber la missive sur son bureau, d’un coup de poing nerveux il la fit presque entrer dans le bois, martelant le cachet qui se fendit.

Le colonel était un homme de moyenne taille, râblé et alerte, à peine âgé de cinquante-deux ans, ignorant des infirmités, au regard droit et à l’air résolu, rendu plus combatif par une balafre qui lui traversait le front. La patience n’était pas son fort. Il l’avait prouvé le jour où, pour un simple malentendu, à cheval sur son idée, il avait planté là, par une démission qu’il regrettait sans l’avouer, son beau, son cher régiment de zouaves, qui, malgré sa brusquerie, l’adorait. Ce qui était fait, était fait. Huit ans avaient passé depuis que cette belle inspiration avait changé sa vie, et en ce moment il avait d’autres chiens à fouetter.

  •  — Sans indiquer de destination ! Est-ce que ça se fait cela ? Et c’est la soixantième lettre qui me revient dans ces conditions ! Je le sais d’avance quand j’écris ! Polisson !

Et l’innocente missive fut rageusement aplatie d’un nouveau coup de poing adressé moins à elle qu’à son destinataire.

Quel pouvait bien être celui-ci ?

D’autres paroles semblaient l’indiquer, suggestives :

  •  — Et c’est le fils de mon ami Vaubert, que j’aimais comme s’il avait été le mien,... qui devait le devenir !... Misérable !... Et, grâce à lui, ma fille va rester fille ! Je n’aurai pas de petits-enfants pour me tirer la moustache ! Et il y avait parole donnée, parole jurée, parole sacrée ! Il devait au moins la rendre cette parole ! Sacripant !

Le colonel était en proie à une irritation croissante :

  •  — Il est vrai, reprenait-il, qu’il aurait fait joli s’il était venu la rendre, sa parole. Ah ! mille baïonnettes ! quel accueil le morveux aurait reçu !

Le raisonnement ne péchait pas par excès de logique.

Il parut le comprendre :

  •  — Tant pis pour lui de s’être mis dans une situation fausse ! En attendant, c’est nous qui y sommes, dans une situation fausse. Corbleu ! il faut en sortir !

A la décharge du colonel, sa fureur était absolument légitime. Qu’on en juge !

Le colonel avait eu un ami intime, un frère d’armes, brave et chevaleresque comme lui, le commandant de spahis de Vaubert-Pralong, dont une balle avait, dans une randonnée saharienne, interrompu douze ans plus tôt la brillante carrière. Le commandant de Vaubert-Pralong avait un fils comme le colonel avait une fille. Presque du même âge — Max avait trois ans de plus qu’Alice — les deux enfants étaient de gentils camarades, et leurs pères, veufs tous deux, s’étaient dit : « Nous les marierons ! » Jusque-là c’était bien ! Mais où ils étaient allés un peu loin, c’était en se donnant leur parole, leur parole d’hommes d’honneur qu’il en serait ainsi. Les enfants avaient grandi dans cette croyance, imprudemment associés à la parole des pères.

Le dommage encore n’était pas grand. — Au contraire ! eut-on dit en considérant le magnifique jeune homme et l’adorable fille que devenaient les deux promis.

Où le mal s’était déterminé, c’était quand Max, sorti de Saint-Cyr en excellent rang et déjà passé lieutenant, avait à vingt-trois ans subitement donné sa démission, et, sautant dans un paquebot, s’était mis à courir le monde en qualité d’explorateur.

Que s’était-il passé en lui ?

Sans doute, immobilisé dans une petite garnison, pris de la nostalgie des grands espaces où chevauchait son père, le beau spahi, il avait cédé à une fièvre irrésistible, à une vocation impérieuse.

Mais sa promesse de mariage ?

Peut-être s’était-il dit qu’il reviendrait. Peut-être, constatant son furieux goût d’aventures, avait-il pensé qu’il ne ferait jamais un homme d’intérieur. D’ailleurs il était jeune, il avait le temps. Alice également.

Quant à reprendre sa parole, il était aussi de l’école de son père et du colonel Baudrillart. Une parole, est-ce que ça se reprend ? Non, certes. S’il le fallait, il tiendrait la sienne. Mais n’avait-il pas pensé : « Alice ne m’attendra pas. Je serai délié sans m’en être mêlé. Ça vaut mieux, n’est-ce pas, que de la rendre malheureuse, puisque je ne puis pas faire un bon mari. »

Et il y avait cinq ans que cela durait !

Il fallait être le colonel Baudrillart, pointilleux comme son épée, pour se. croire tenu, malgré ce départ, à la parole donnée à son ami Vaubert. Tout autre se fut cru dégagé. Mais justement le colonel Baudrillart était le colonel Baudrillart et non un autre, et, comme tel, considérait que seuls étaient qualifiés pour lui rendre sa parole le commandant de Vaubert, empêché pour cause de décès, ou son fils, Max l’insaisissable, à qui, dans ce but, il écrivait aux quatre coins du monde des lettres successives qui, régulièrement, lui revenaient avec la mention : « Parti sans indiquer de destination. »

Mettez-vous à la place de Mademoiselle Alice Baudrillart !

Devant une pareille fugue, cette camaraderie, cette amitié d’enfants destinée à se transformer en un sentiment plus profond, ne devaient-elles pas se froisser de la conduite désinvolte du nouveau missionnaire de la science ?

Aussi, tout en se croyant tenue par son engagement, la jeune fille le regrettait fort depuis qu’un jeune ingénieur, Paul de Maranguy, s’était posé en prétendant.

Celui-ci ne prenait pas au sérieux la promesse de fiançailles, et insistait pour passer outre.

Et justement, la sœur de Paul, la jolie Claire, amie intime d’Alice, qui avait pris l’initiative de rapprocher les deux jeunes gens, allait venir déjeuner.

Que répondrait-on à la décidée jeune fille quand elle poserait la question habituelle : «  — Et l’explorateur-fantôme, a-t-il donné de ses nouvelles ? »

  •  — Morveux ! Polisson ! Sacripant ! Pierrot ! rugissait le colonel.

Un troisième coup en guise de point d’exclamation martela la malencontreuse lettre qu’il fourra dans sa poche, et, d’une voix à enlever un régiment :

  •  — Zéphyr, ma canne et mon chapeau.

Déjà, l’ancien ordonnance du colonel, resté zouave et africain dans l’antichambre, lui présentait au port d’armes les objets demandés.

Le régiment semblait avoir façonné les deux hommes sur le même type. Même silhouette ramassée, alerte et robuste, même cheveux en brosse, même moustache, même barbiche. A tous deux, un coup de sabre avait zébré la face. L’ordonnance imitait son chef jusque dans ses cicatrices.

Quelques différences pourtant, mais secondaires. Zéphyr portait modestement sur la joue gauche la balafre que le colonel arborait fièrement à son front. Plus jeune de douze ans, au blond argenté de son chef, il opposait un roux mat et vigoureux. Simple et involontaire exagération ! Son œil, d’une vivacité égale, montrait autant de calme que celui du colonel d’irritabilité.

  •  — Mon colonel sort, dit-il. Mon colonel a raison. La marche fera du bien à mon colonel.

Il connaissait de longue date l’effet des lettres revenues sans indication de destination.

  •  — Merci, mon vieux Zéphyr. Heureusement on est calme à notre âge.

Et faisant claquer la porte, la canne tourbillonnante et le chapeau en bataille, le colonel partit comme un ouragan.

Dans la rue, il marcha à grands pas.

  •  — Il a raison, Zéphyr, la marche me fera du bien. Le gredin me vaudra une attaque.

Et comme passait un taxi-auto, toujours conséquent :

  •  — A la Société de Géographie, boulevard Saint-Germain, 176.

Franchir les 4 kilomètres qui séparent l’avenue Mac-Mahon du boulevard Saint-Germain, fut l’affaire de quelques minutes.

Au siège de l’austère société, le colonel fit passer sa carte. Sociétaire et ancien africain, il était de la maison.

  •  — Faites entrer, dit immédiatement l’aimable secrétaire général, allant la main tendue au-devant du visiteur.

Et avant que celui-ci eût mis de l’ordre dans ses idées :

  •  — Bonjour, mon colonel, je vous vois venir. Vous voulez des nouvelles de notre grand explorateur ?

C’était bien la peine de l’avoir traité de clampin, de morveux, de polisson, de pierrot ! Dans l’asile de la science, le clampin était plutôt considéré.

  •  — Grand ! j’aime à vous l’entendre dire, répondit le colonel en dissimulant une grimace. Mais moi, je continue à le trouver bien petit, tout au moins jeunet.
  •  — Sans douté, sans doute. Disons une fois de plus :

    La valeur n’attend pas le nombre des années.

  •  — Eh bien ! avez-vous reçu quelque chose ? Ma dernière lettre m’est revenue avec la mention ordinaire.
  •  — Parti sans indiquer de destination !... C’est maigre comme nouvelles. Heureusement nous en avons reçu et des plus intéressantes, ma foi ! Vous devez être fier de notre explorateur, car, après la mort de son père, il a été un peu votre élève, n’est-ce pas ?

De fait, le colonel, en dépit de sa fureur, ressentait quelque fierté de la réputation du jeune homme.

  •  — Sans doute, répondit-il tout haut.

Et intérieurement :

  •  — S’il avait écouté mes leçons, il se soucierait un peu plus de sa parole. Flibustier ! Sacripant !

Il poursuivit :

  •  — Où dois-je lui écrire ?
  •  — Ah ! cela, je ne le sais pas plus que vous. Où il était, sa lettre le dit. Où il sera, elle ne le dit pas. Avec lui, c’est toujours ainsi. Peut-être est-ce pour cela qu’il nous surprend constamment par des résultats inattendus. On voit l’homme qui modifie ses inspirations d’après l’occasion et qui en profite toujours. Donc sa dernière communication était de Valdez dans l’Alaska, la prochaine sera peut-être de la Terre de Feu, à moins qu’elle ne soit de Djibouti ou du pays des Herreros.
  •  — Et que vous dit-il, de l’Alaska ?
  •  — Voici. Pour vous, en ce qui le concerne, nous n’avons pas de secret. Si vous voulez prendre connaissance....

Et l’aimable secrétaire général, tirant un fort pli d’un dossier, le remit au colonel qui, sur l’extrémité de la table de travail, parcourut rapidement la communication de l’explorateur.

  •  — Très intéressant ce récit ! fit-il, empoigné malgré lui. Ce gaillard-là sert la France ! Mais tout cela ne me dit pas où je devrai lui écrire.

L’irascible colonel avait, on le voit, de la suite dans ses idées. Une nouvelle lettre allait partir, rappeler l’insaisissable globe-trotter au respect de la parole donnée, ne fût-ce que pour la reprendre. Elle aurait le sort des précédentes, mais il écrirait.

Un mouvement d’épaule indiqua l’embarras du secrétaire général.

  •  — Nos lettres aussi reviennent toujours, dit-il simplement.
  •  — Elles reviennent, pensa Baudrillart, mais ils en reçoivent qui, pour ne pas être des réponses, sont des lettres tout de même.

Mais dominant sa mauvaise humeur et prenant congé :

  •  — Au revoir, dit-il, et merci.
  •  — Au revoir, répondit le savant, et si nous recevons une nouvelle communication, vous en serez avisé.

Moins pressé qu’à l’aller, le bouillant colonel rentrait à petits pas, réfléchissant. Dans son esprit, un travail se faisait, obscur, inconscient, dont la conclusion était :

  • Il faut sortir de là, mille millions de baïonnettes !

A son arrivée, il trouva le couvert mis, et deux gracieuses jeunes filles pour l’embrasser.

L’une était sa fille, la blonde Alice, belle personne à l’air intelligent et doux, la victime de l’imprudent échange de parole des deux hommes de guerre, moins résignée depuis qu’un sentiment véritable avait pris la place de l’ancien ; l’autre, son amie Claire de Maranguy, non moins jolie, non moins bonne et droite, mais dont les yeux noirs et mutins disaient la décision de caractère et le goût pour les solutions nettes.

Une tierce personne, anguleuse et rousse, ayant passé la trentaine, représentait l’Angleterre. C’était Miss Malvina Tichborne, ancienne maîtresse d’anglais des deux jeunes filles, qui d’ailleurs ne s’était jamais approprié complètement le français, restée demoiselle de compagnie de Claire, que son frère laissait souvent seule par suite des exigences de sa profession.

Dès qu’on fut à table, la question prévue par le colonel ne se fit pas attendre.

  •  — Et votre explorateur-fantôme, vous avez de ses nouvelles ?

Le colonel fourra les mains dans les poches de sa jaquette.

  •  — Voilà ! dit-il en abattant sur la table la lettre dont les cachets craquelés attestaient la vigueur de son poing.
  •  — Toujours la même réponse, alors ?
  •  — Toujours ! Ah ! le sacripant, si je le tenais !
  •  — Pas besoin de le tenir ! répliquait la jeune fille. Nul autre que vous ne s’inquiéterait de cette promesse qui n’en est plus une.

Mais la physionomie du colonel venait de se contracter, et debout tout frémissant :

  •  — Suis-je ou ne suis-je pas, dit-il, le colonel Baudrillart ?

La jeune fille le regardait sans donner une réponse qui ne pouvait faire doute. Mais le colonel tenait à sa réponse.

  •  — Suis-je ou ne suis-je pas, reprit-il, le colonel Baudrillart ?
  •  — Vous êtes incontestablement le colonel Baudrillart.
  •  — Eh bien ! puisque je suis le colonel Baudrillart et pas un autre, pourquoi me parler de ce qu’un autre ferait ? Je fais ce que doit faire le colonel Baudrillart.
  •  — Mon père a raison, hélas ! dit Alice. Il faut une situation correcte, et puisqu’il y a eu promesse d’honneur, nous devons nous mettre en règle avec l’honneur.

Une autre note se faisait entendre, sortie de la bouche de miss Malvina :

  •  — Dans le pays de moa, quand le parole est donné, c’est jusqu’à la mort. Ou bien, on paie le dédit.

Ce point de vue eut son succès.

Le déjeuner se poursuivit presque silencieux, malgré tout ce que les amies avaient à se dire.

On allait servir le café quand retentit un coup de sonnette.

  •  — Mes frères ! dit Claire, pendant qu’Alice avait un regard de joie.

C’étaient, en effet, les deux frères de Claire. Paul d’abord, qui eût été le fiancé officiel d’Alice sans la malencontreuse promesse, grand et beau jeune homme de vingt-sept à vingt-huit ans, qui s’était fait un nom dans les nouvelles applications sportives de la science et pouvait revendiquer sa large part dans la conquête de l’air. Comme sa sœur, il avait la physionomie décidée des êtres aux déterminations rapides, en même temps que, dans ses yeux lumineux et profonds, se lisait un calme fort, aussi éloigné de l’irritabilité du colonel que de l’indifférence ou de l’indécision.

A côté de lui, un petit bonhomme de douze ans, vif comme un écureuil, représentait le troisième et dernier des Maranguy. Charles, dit « Chariot », après s’être acquitté de ses devoirs de politesse, bondissait à travers la porte encore entrebâillée, et de l’antichambre un cliquetis d’acier annonçait qu’il était aux prises avec son ami Zéphyr.

  •  — Du nouveau ? avait demandé Paul.
  •  — Du vieux neuf ! Ma soixantième lettre a eu le sort des cinquante-neuf qui l’ont précédée.

Paul avait regardé Alice ; puis, encouragé par un coup d’œil de Claire :

  •  — Mon colonel, cette situation ne peut se prolonger.
  • Illustration
  •  — SUIS-JE OU NE SUIS-JE PAS LE COLONEL BAUDRILLART ?

  •  — Il y a longtemps que j’ai la mienne, dit l’ingénieur.

Et ensemble, comme s’ils se fussent donné le mot :

  •  — Puisque la réponse ne vient pas, j’irai la chercher.

Les deux voix étaient également résolues.

Seul l’accent différait, impétueux et saccadé chez le colonel, chez Paul déterminé et grave.

Les jeunes filles s’étaient levées. Les deux hommes s’étaient tendu la main. C’était vraiment la solution.

  •  — Mais où la chercher, cette réponse ? Où irons-nous ?

C’étaient les jeunes filles qui posaient cette question : Où irons-nous ? Pas un instant il ne leur était venu à la pensée que le voyage dont dépendait un bonheur commun pût s’accomplir sans elles.

Or, chacun des deux hommes avait songé à partir seul.

  •  — C’est moi qui ai commis l’imprudence de promettre, dit le colonel. A moi d’obtenir la renonciation de Max. Il m’écoutera mieux.
  •  — Il m’écoutera aussi, répliquait Paul. C’est un ami d’enfance. Il comprendra ma mission. Quel homme d’honneur ne la comprendrait ?

Ce que sous-entendait Paul, c’est que si Max ne rendait pas cette parole dont dépendait son bonheur, il recourrait à d’autres moyens que la persuasion. Les armes décideraient.

Les jeunes filles le devinaient. Et il n’était pas besoin de longues réflexions pour comprendre qu’avec elles la démarche prendrait un caractère de courtoisie, qui non seulement exclurait la violence, mais forcerait le succès.

Elles soutinrent avec conviction que c’était une trop belle occasion de voir du pays, d’explorer, que les voyages de fiancés sont fort à la mode, et leur cause était aux trois quarts gagnée quand, un fleuret à la main, Charlot, cessant de ferrailler, fit irruption dans le salon

  •  — Et moi ? dit-il.

Évidemment si la sœur accompagnait le grand frère, le petit ne pouvait rester seul.

  •  — Vous dites toujours, déclarait Chariot, que les voyages forment la jeunesse.
  •  — Master Charles dit le vérité, intervint l’Anglaise. Je veux aller aussi pour achever de former moa par le voyage.
  •  — Mais où irons-nous ? reprirent de nouveau les jeunes filles enterrant définitivement les objections.

Ce fut Paul qui répondit :

  •  — Je devine la pensée du colonel. Les lettres reviennent, parce que la poste ne recherche pas une destination que l’explorateur néglige de donner. Mais, sur place, on trouverait des renseignements permettant de suivre une piste, et un explorateur, c’est-à-dire un homme qui s’arrête souvent pour inspecter, collectionner, raccorder ses observations, doit être relativement facile à joindre.
  •  — C’est cela même, dit le colonel, nous irons à la dernière adresse, à Valdez, dans l’Alaska. Là nous prendrons la piste... Ah ! le sacripant !

Mais Claire avait son idée :

  •  — Et si nous ne le rejoignons pas, l’explorateur-fantôme, est-ce que nous ne reviendrons jamais ?

La question avait son importance. Et comme on cherchait la réponse :

  •  — Voilà mon avis, et le colonel Baudrillart lui-même ne sera pas le colonel Baudrillart s’il ne le trouve pas conforme à la raison et à l’honneur. Tout doit avoir une fin, et quand on a loyalement tenté de faire son devoir, on l’a rempli. Est-ce vrai, mon colonel ?
  •  — Où veux-tu en venir, rusée ?
  •  — A ceci, que si faisant tous nos efforts pour atteindre le fugitif, nous ne l’avons pas rejoint après un an de recherches, ou après avoir accompli le tour du monde, nous serons relevés de tout engagement. Aux voix !

Un an, le tour du monde ! Il y avait de quoi satisfaire la conscience la plus entichée de scrupules. On ne vota pas. D’une voix grave, le colonel avait prononcé :

  •  — C’est de toute justice.

II

FAUTE D’UN TRAIN SPÉCIAL

Cinq jours après cette décision, la petite caravane s’embarquait au Havre sur le magnifique paquebot la Touraine. Outre les six partants ci-dessus, elle comprenait un personnage qui n’avait pas eu besoin de revendiquer sa place, le brave, l’indispensable Zéphyr, qui avait accueilli l’annonce du voyage par ce simple mot : « Mon colonel a raison ! » et s’était mis à faire les malles.

Natif de Marseille et orphelin à dix ans, Zéphirin Marcas, dit Zéphyr, avait complété dans les rues de Ménilmontant, chez des parents adoptifs, une éducation originale commencée sur les quais de la Canne-bière. Orphelin de nouveau, un cirque l’avait reçu, avec lequel il avait vu du pays et promettait de faire, en qualité de clown, figure dans le monde, quand la conscription lui avait donné pour quatrième famille le 3e zouaves. Là, son maître actuel, alors capitaine, avait apprécié du coin de l’œil un gaillard agile et débrouillard, bon camarade quoique taquin en diable, amusant tout le quartier de ses talents de société, mais assez mal adapté à la discipline. Un jour où Zéphyr était entrain de se mettre dans un mauvais cas en rossant avec une évidente supériorité les deux moniteurs du maître de gymnastique, le capitaine se l’était attaché et avait trouvé : dans ce fantaisiste, le plus respectueux, le plus dévoué, le plus ponctuel des serviteurs.

Tour à tour, suivant les personnes, Zéphyr se révélait Marseillais ou Parigot, clown ou zouzou. Avec le colonel ou quiconque touchait à lui, il devenait tout correction et attachement, rengageant pour ne pas le quitter, jusqu’au moment où lui-même s’était éloigné de l’armée.

Zéphyr continuait à se croire au 3e zouaves, pensant et parlant militairement, pouvant faire sien, de la meilleure foi du monde, le refrain de Pandore : Brigadier, vous avez raison !

Avec le colonel, il avait deux grandes affections : Mlle Alice, que, toute petite, il avait portée dans ses bras, et Charlot, son élève, son copain, le camarade, à qui il avait toujours un souvenir de campagne à conter.

La traversée ne pouvait réserver de surprises qu’à Chariot. Tous les autres avaient l’expérience des voyages en mer. Tout au plus le luxe et l’allure puissante du steamer leur produisaient-ils une impression satisfaisante, insuffisante cependant pour l’impatience du colonel.

  •  — Est-ce marcher cela ? disait-il vingt fois par jour. Nous allons comme des lignards, de la territoriale encore. Qu’en penses-tu, Zéphyr ?
  •  — M’est avis, mon colonel, répondait avec conviction le brave garçon, que si les étapes se tirent, c’est un peu lentement.
  •  — Lentement ! observait Paul, mais nous filons nos 23 nœuds. Il n’y a pas vingt paquebots au monde pour soutenir cette allure pendant toute une traversée.
  •  — N’importe ! on devrait aller plus vite.
  •  — Very well ! intervint miss Malvina s’arrachant à la lecture d’un magazine, les steamers de l’Angleterre vont plus vite beaucoup.

Intervention inopportune, car Zéphyr, qui approuvait la critique de son colonel, cessa de la trouver exacte dans la bouche de l’Anglaise.

  •  — Very well, Miss, affirma l’ex-clown en lui empruntant ses termes, vous devez exagérer. A côté de nous, un navire anglais marcherait comme une bouée.

A ce moment, on dépassait un steamer anglais, simple cargo-boat qui n’avait nulle prétention à la vitesse des grands lévriers de la mer.

  •  — Comparez, Miss ! Les voilà, vos navires anglais.

Devant cette mauvaise foi convaincue, miss Malvina ne pouvait garder son sang-froid.

  •  — Stioupide garzone ! proférait l’insulaire entre ses longues dents.
  •  — Pourtant, Miss, observait Chariot, Zéphyr ne se trompe pas. C’est bien un navire de votre pays.

Et sans attendre de réponse, content d’avoir soutenu son ami, Charlot était déjà loin, en train de former sa jeunesse dans la contemplation d’une manœuvre.

Au reste, l’impatience du colonel restait sans influence sur la marche du paquebot.

A l’heure prévue, le cinquième jour, apparut la statue colossale de Bartholdi, la « Liberté éclairant le monde », et la Touraine entra dans la rade de New-York pour accoster normalement.

Sans s’inquiéter des formalités douanières et du soin d’installer la caravane à l’hôtel, le colonel se ruait au télégraphe et câblait à la Société de Géographie :

« Avez-vous nouvelles explorateur Vaubert-Pralong ? Télégraphier hôtel Europe, New-York. »

De la réponse dépendait la direction du voyage.

Elle parvint tandis qu’on était à table. Brève du reste, elle ne contenait qu’un mot : Néant !

Il y eut un silence. Nulle surprise, du reste. Un globe-trotter ne donne pas de ses nouvelles à la Société de Géographie comme, un collégien à ses parents.

  •  — Nous n’avons qu’une chose à faire, opina Paul : Poursuivre l’itinéraire arrêté à Paris et nous rendre immédiatement à San-Francisco, où, à défaut de nouvelles, nous embarquerons pour Valdez.
  •  — Où nous apprendrons sans doute que le gaillard a filé vers l’un des pôles... Satané clampin !... En attendant, mon cher, votre avis est la raison même.

Dès le lendemain matin, sans avoir rien vu de la cité géante, la caravane roulait vers San-Francisco par le Transcontinental.

Un voyage sur la célèbre ligne n’a plus l’imprévu des premières années. Par contre la vitesse et le confort s’y sont notablement accrus.

Seul Charlot éprouvait des regrets. Il n’avait pas le temps de voir. Déjà on avait brûlé New-York. Le voyage se passerait-il sans visions et surtout sans aventures ?

Le colonel aussi se plaignait, mais du contraire. Avec cet homme-là il fallait être arrivé avant d’être parti.

  •  — Sacrebleu ! ce n’est pas une promenade que nous faisons. Avec le gaillard que nous allons chercher, nous ferons le tour du monde sans le rattraper si nous continuons de ce train-là.
  •  — Mais lui-même ne va pas plus vite que nous, disaient sagement les jeunes filles. C’est grâce au temps qu’il perd à explorer que nous comptons gagner sur lui.
  •  — A moins, observa Paul, d’avoir des trains spéciaux, comme les milliardaires américains.

Le colonel était riche, les Maranguy également. Le voyage entrepris suffisait à le prouver. Mais les trains spéciaux sont mal dans les habitudes françaises.

  •  — Les milliardaires font preuve d’intelligence, prononça le colonel après une brève réflexion. Il est moins cher de dépenser beaucoup pour atteindre le fugitif que de prolonger indéfiniment le voyage faute de l’atteindre.
  •  — Mon colonel a raison, affirma avec son franc-parler Zéphyr, occupé avec Charlot à potasser le « Tour du monde en quatre-vingts jours » et à revivre à reculons les impressions de Philéas Fogg et de Passe-Partout.
  •  — Very well ! dit miss Malvina. Mais au pays de moa, on ne dit pas le manière, on fait le chose. Et sur mer, quand le charbon il n’y a plous, on chauffe le machine avec le steamer.
  •  — Very well ! riposta Zéphyr. Seulement, c’est un Français qui a donné tant d’esprit aux Anglais. Sans lui, ils n’y auraient jamais pensé.

Les longues dents de l’Anglaise laissèrent passer tout bas un vocable peu flatteur pour son contradicteur ordinaire. Il n’en avait pas moins le dernier mot.

A l’approche de San-Francisco, le colonel lança du train même sa question télégraphique à la Société de Géographie. En descendant au Pacific-Hôtel, avec la caravane, il trouvait une réponse. Elle disait même quelque chose :

« Explorateur Vaubert a envoyé de San-Francisco récit voyage Klondycke par vallée Youkoun. »

Il y eut un cri de joie dans la caravane.

  •  — Il est venu au-devant de nous ! s’écriaient les jeunes filles.
  •  — Sacrebleu ! pourvu qu’il soit encore ici. C’est qu’elles ont quinze ou vingt jours de date, ces nouvelles. Vous verrez qu’il est en route pour le Japon ou Malacca. S’il avait eu la bonne idée de tomber malade !

Paul et le colonel sautaient dans une automobile et se précipitaient aux diverses agences de navigation. La recherche prit un moment. Trois semaines plus tôt, l’explorateur avait paru, arrivant à San-Francisco. Était-il reparti ? Non, répondaient les divers bureaux maritimes. Il ne figurait pas parmi les passagers qui avaient quitté le port depuis cette époque.

Mais où était-il descendu ? La recherche fut plus longue. Elle aboutit néanmoins.

  •  — Précisément au Pacific-Hôtel, où était la caravane, fut-il répondu à l’agence maritime du Steam Pacifie American Cy, dont l’un des paquebots l’avait amené de Vancouver.

Le colonel n’en pouvait croire ses oreilles. Pas reparti ! Descendu dans son propre hôtel ! C’était trop beau pour être vrai !

  •  — Au Pacific-Hôtel ! cria-t-il au wattman.

Et avant que l’auto s’arrêtât, sautant à terre et s’élançant à l’assaut du bureau :

  •  — N’avez-vous pas parmi vos voyageurs l’explorateur français Max de Vaubert-Pralong ?

La préposée feuilletait déjà son registre.

  •  — Vaubert-Pralong ? Parfaitement. Chambre 217. Arrivé il y a trois semaines. Reparti le lendemain.
  •  — Ah !
  •  — Attendez ! A gardé sa chambre. Revenu aujourd’hui à 2 heures des Montagnes Rocheuses. Reparti à trois heures, une heure avant votre arrivée.
  •  — Parti ! Ah ! le scélérat ! L’avoir manqué d’une heure !