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Les Deux Gaspards

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LES vacances approchent, m’écrivait, il y a quelques années, un vieil ami de province ; si vous n’avez encore arrêté aucun projet, venez les passer à Véryville, soyez mon hôte pour quelques jours : vous explorerez la contrée qui est superbe, c’est un nid de verdure, un Eden ignoré. Vous y trouverez la paix, le repos, l’oubli des agitations fièvreuses de notre capitale.

« Heureux les pays qui n’ont pas d’histoire ! Véryville est de ce nombre.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

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Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

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Charles-Émile Matthis

Les Deux Gaspards

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I

VÉRYVILLE — LE BARON DE RAMQUICK

LES vacances approchent, m’écrivait, il y a quelques années, un vieil ami de province ; si vous n’avez encore arrêté aucun projet, venez les passer à Véryville, soyez mon hôte pour quelques jours : vous explorerez la contrée qui est superbe, c’est un nid de verdure, un Eden ignoré. Vous y trouverez la paix, le repos, l’oubli des agitations fièvreuses de notre capitale.

« Heureux les pays qui n’ont pas d’histoire ! Véryville est de ce nombre. Certes, l’historien ferait ici maigre récolte de documents, mais quelle riche aubaine pour le peintre et le poète. Venez vous en convaincre ; dans quelques jours s’ouvre notre concours régional, tâchez d’assister à cette cérémonie.

Tout le pays sera en fête ; types, costumes, scènes de mœurs, tout se réunit pour provoquer votre curiosité. Vous conserverez, j’en suis certain, un précieux souvenir de votre séjour ici. Allons, décidez-vous et venez à Véryville. »

Cette invitation d’un camarade cordial, d’un ami dévoué, me décida : je fis mes préparatifs, je bouclai ma valise, et partis.

Après quinze heures de chemin de fer et dix heures de diligence, les clochers de Véryville m’apparurent ; notre patache toute poussiéreuse, traînée par quatre vigoureux chevaux, descendit dans la ville comme une avalanche, au son joyeux de la trompette du conducteur et des claquements de fouet du cocher.

J’étais arrivé, brisé et fourbu ; mais, bientôt, l’aimable accueil que me fit mon hôte me rendit la force et le courage.

Ce brave ami avait tout disposé pour me rendre le séjour le plus agréable possible : mon installation était confortable, et la fenêtre de ma chambre donnait sur le magnifique parc du château de Ramquick. La table et la cave étaient exquises ; le programme des excursions et promenades très séduisant : aucune distraction ne devait manquer.

Une bonne nuit passée dans un bon lit suffit pour me reposer complètement des fatigues du voyage, et le lendemain, après le déjeuner, je déclarai à mon ami que j’étais prêt pour l’exploration de son « Eden ».

« Commençons par la ville, me dit-il, et avant tout, passons au cercle, où se réunissent journellement les notabilités de l’endroit. Je te présenterai au président du cercle, M. le baron de Ramquick, un original, un type à étudier.

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LE BARON DE RAMQUICK.

C’est un vieux célibataire, fort riche, mais très avare, orgueilleux, brutal, égoïste, tirant une sotte vanité de sa grosse fortune, et, avec cela, peu sociable. S’il a accepté la présidence du cercle, c’est par orgueil, pour avoir autour de lui sa petite cour ; un grand nombre d’individus, en effet, adorent toujours le veau d’or, et ils ne manquent pas plus à Véryville qu’autre part. En réalité, le baron n’aime que trois êtres : sa propre personne, car il fait un dieu de son ventre ; sa chatte Mirza, gourmande, hypocrite, voleuse, et sa perruche Nouka, méchante et bavarde.

Tous les jours, après avoir reçu pendant une heure les adulations de quelques flatteurs du cercle, il va s’enfermer chez lui avec ses deux favoris et son coffre-fort. Son coffre-fort ! voilà l’objet de toute sa sollicitude ; c’est son idole.

Avant d’aller se coucher, c’est à lui qu’il adresse son dernier regard de tendresse ; il en rêve. A son réveil, sa première pensée est pour lui, il s’en enquiert comme d’un être bien-aimé ; il va le visiter, le tâte avec précaution, l’ouvre en tremblant et s’absorbe avec délices dans la contemplation des richesses qu’il contient.

Le baron de Ramquick parle avec emphase de ses ancêtres, et montre avec orgueil l’antique mobilier de ses aïeux.

Quoique très ignorant de toutes choses, il se pose en fin connaisseur, en collectionneur d’objets d’art. Volontiers il comparerait sa collection à celle de M. Double. Il l’appelle son « musée de Cluny », quoiqu’en réalité son avarice ne lui ait jamais permis de dépenser un liard pour entretenir cette collection dont il est possesseur par héritage et qui est déjà à moitié rongée par la poussière et les vers.

Les personnes sensées rient souvent de ce fameux trio, baron, chatte et perruche, prenant ensemble leur repas dans un coin du jardin à l’ombre des lauriers roses.

Le baron, toutefois, ne manquerait certes pas de sujets d’affection bien plus intéressants : dans un pavillon du château habite sa nièce, Mlle Marie de Ramquick, un ange de bonté et de charité.

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LA BARONNE DE RAMQUICK ET LES ORPHELINS.

Orpheline dès l’âge de dix-sept ans, d’une santé très délicate, elle est arrivée à la trentaine sans vouloir se marier, quoique les bons partis ne lui eussent certainement pas manqué. Elle est la véritable Providence des malheureux de la contrée.

Une de ses amies étant morte en laissant deux orphelins, une fillette de quatorze ans et un garçon de sept ans, elle les a adoptés et les élève avec une sollicitude maternelle. Les enfants reconnaissent par une tendre affection toutes les bontés qu’elle a pour eux.

Pendant que Mirza et Nouka rebattent les oreilles du baron de ronrons, de miaulements et de caquetages insipides, les deux enfants charment les heures de Mlle de Ramquick par leur innocent langage, ou écoutent les bons enseignements de la noble et aimable personne.

Le baron, lui, ne témoigne aucun attachement, aucune sympathie, à sa nièce, encore bien moins aux deux orphelins. Ses favoris eux-mêmes, Mirza et Nouka, sont encore plus mal disposés pour les deux enfants : dès qu’ils apparaissent, ils ouvrent leurs griffes, et, comme deux cerbères, gardent leur maître de l’affection de tous ceux qui l’approchent. Le noble baron paraît très flatté d’inspirer pareille jalousie à ces deux êtres, aussi leur prodigue-t-il toutes ses caresses.

Je le répète, Ramquick est un original ; s’il a pour lui les ronrons et quelquefois les coups de griffe de son chat, le caquetage et aussi les coups de bec de son perroquet, s’il reçoit les adulations de quelques imbéciles, sa belle et charitable nièce, la baronne Marie, s’est acquis la reconnaissante affection des deux orphelins, la bénédiction des malheureux et l’estime de tout le monde. »

Mon ami me parlait encore de tous ces petits cancans véryvillois lorsque nous arrivâmes au cercle.

Il était déjà au grand complet et très animé. Tous les groupes étaient enfiévrés par l’approche de la grande fête du concours régional ; on ne parlait que liesses, noces et festins.

Du haut de son comptoir, la belle Adélaïde, gérante, souriait gracieusement aux arrivants, tout en exerçant ses hautes fonctions.

Un billard monumental, style Louis XVI, était occupé par M. le notaire Pripp, le juge de paix Véru et quelques bons bourgeois qui jouaient gravement leur partie de poule ; les tables étaient garnies de joueurs de whist, de lansquenet et de polignac.

M. l’avocat Brossard faisait une bruyante partie de jacquet avec l’architecte Guignon, et M. Brigoldoche, artiste peintre et professeur de dessin au collège de Véryville, remuait les dominos, assis en face de l’ingénieur Pétri.

Au fond de la salle, dans l’embrasure de deux grandes fenêtres ogivales garnies de rideaux rouges, M. Blangenet, grand industriel du pays et député de l’arrondissement, parcourait « l’Officiel » tout en humant son moka, et monsieur le président du cercle, le baron de Ramquick, raide, sec, lisait gravement le « Figaro », en trempant de temps en temps ses lèvres dans un verre d’eau.

Mon ami me présenta à lui.

« Ah, vous venez de Paris, me dit le noble baron, en déposant son journal et en prenant un air digne et solennel ; le voyage est long pour parvenir jusqu’à nous, mais vous ne l’aurez pas fait en vain, croyez-le bien ; le pays est beau et mon voisin, votre ami, a bien fait de vous engager à le visiter. Il m’a annoncé votre arrivée, je sais que vous vous occupez d’art ; j’ai déjà vu votre nom dans le « Tour du monde ».

Sans doute, l’éditeur de cette grande publication a porté son attention sur Véryville et il vous envoie pour l’étudier ; mon nom d’ailleurs ne doit pas vous être étranger. A Paris vous avez dû entendre parler de ma collection d’objets d’art, des vases de Chine et du Japon, des cuirs de Cordoue, des verreries de Venise, des tapis d’Orient, des tapisseries flamandes et françaises, un mobilier Louis XIV, Louis XV, Louis XVI, « Louis XVII » et Louis XVIII, c’est un musée au grand complet, Monsieur, un véritable « Cluny ».

Mon ami me regardait en souriant et en clignant de l’œil.

« Monsieur, continua le baron, je vous autorise à prendre notes et croquis de tout cela ; vous en parlerez, si vous le jugez bon, dans vos grandes publications parisiennes ; je vous autorise même à me nommer, cela intéressera certainement les lecteurs, et la postérité vous en saura gré, car la collection des Ramquick sera plus célèbre encore dans l’avenir qu’elle ne l’est aujourd’hui.

Sous la Terreur, mon grand-père, M. le baron Godefroy de Ramquick, s’étant réfugié à l’étranger, le château fut mis au pillage et sa précieuse collection dispersée dans tout le pays. Chaque habitant de Véryville s’en appropria quelque objet. Mais, de retour de Coblentz, mon aïeul Godefroy, qui était un homme d’action, reconstitua en fort peu de temps sa collection qui, de nouveau, se trouva presque au complet. Quelques lacunes furent encore comblées par mon père, de telle sorte qu’il ne me reste plus qu’à respecter leur œuvre. Je ne veux être que le conservateur du musée de Ramquick.