Les Dormeurs de Carrièse

Les Dormeurs de Carrièse

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Français
484 pages

Description

Comment oublier ce terrible flash et ce sifflement nous vrillant les tympans ? En une seconde, notre monde fut précipité dans les ténèbres. Comme pour les autres membres du G2Hubert-04-320, le sifflement dans les oreilles et les brûlures ressenties aux yeux me faisant craindre une cécité me plongèrent dans une torpeur douloureuse. Comment aurions-nous pu deviner ?

Notre civilisation venait de subir le feu infernal de la prophétie. Quatre-vingt dix-neuf pour cent de nos fières cités n’étaient plus que ruines. Sortant des décombres, de rares survivants hébétés et hagards hurlaient leur peur. Ces pauvres êtres tournaient en rond, ne sachant vers où fuir !

Emprisonnés dans l’énorme dôme, nous devions comprendre. Nos explorations nous firent découvrir l’inconcevable vérité : nous n’étions pas seuls !


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Date de parution 18 décembre 2014
Nombre de lectures 15
EAN13 9782332834393
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-83437-9

 

© Edilivre, 2015

Introduction

 

 

La vie des Sages et des Justes était douce…

Nous étions bien crédules !

Nos vies réglées par les décisions des représentants locaux de la caste supérieure ne nous laissaient que peu de perspectives.

Nos destins basculèrent le jour qui fut celui de la découverte du sanctuaire. Au fil de nos visites sous cet énorme dôme, nos certitudes s’envolèrent. Dès le premier jour, il nous avait paru opportun de garder le secret sur ce lieu magique. La vie qu’il proposait nous projetait dans un univers d’une agréable douceur. Dans cet environnement desservi par des machines à la technologie inconnue, je devais longtemps m’interroger sur les origines de ce paradis.

Dans ce lieu agréable, la joie ressentie à chacune de nos retrouvailles fut pourtant emportée en une fraction de seconde. Comment oublier ce jour dominé par la haine ancestrale qui balaya notre monde ?

Notre avenir dépendait-il de ces êtres venant du fin fond des étoiles ?

Étaient-ils les anges salvateurs de la prophétie oubliée ?

Nos croyances furent anéanties. Il nous fallut devenir des guerriers pour sauver nos corps et nos âmes.

Tristesse

Les sept années de présence, sur la nouvelle Carrièse, avaient changé ma vie. La chaleur bienfaisante de la tasse que je tiens dans la main me permet d’échapper quelques secondes au sentiment de tristesse qui m’étreint. L’odeur dégagée par ce breuvage amer dont l’origine se perd dans la nuit des temps me chatouille les narines, je hume les volutes de fumée avec délectation.

Bien protégé derrière l’immense baie solide comme l’acier et transparente comme le cristal, je survole d’un regard vide l’horizon rougeoyant. Avec nostalgie, je repense aux rires de cet ami venant du fin fond de l’espace. Cet être empli d’une intelligence rare avait su se mettre à notre portée et manifester de l’intérêt à nos blagues terriennes dont le sens lui échappait parfois.

Je cherche désespérément depuis mon réveil à me soustraire de la morosité qui m’oppresse. Les yeux embués, je plonge mon regard vers le sol en songeant à tout ce que nous lui devons. La vision enchanteresse que je perçois au pied de l’abrupt dans lequel notre appartement est creusé me fait du bien. L’immense et indestructible verrière qui couvre cette terre féconde étincelle de mille feux rougeoyants.

Portant paresseusement la tasse encore chaude à mes lèvres, je fais une légère grimace en avalant la dernière gorgée. De nouveau, je me sens attiré par le vide et par le spectacle offert par cette végétation coulant sous la coque de plexi-verre située soixante et onze étages plus bas. Je connais ce lieu dans ses moindres recoins. Les longues ombres produites par les premiers visiteurs matinaux que je distingue avec peine me font entrevoir la lenteur de leurs déplacements. Je pressens leurs prises de précautions. Se mouvoir sur les superbes dalles humidifiées en cette heure par une fine rosée due à l’arrosage automatique est parfois périlleux. Ces pierres d’une grande beauté ne seront jamais ni enlevées ni recouvertes. Bien qu’elles soient la cause de nombreux accidents, leur symbolisme en fait des choses sacrées : provenant de la dernière carrière de marbre exploitée sur Terre, celles qui forment ces allées majestueuses représentent le trait d’union entre les deux planètes.

Moi aussi j’apprécie cet endroit sublime empreint de sérénité. Avec Jeanne ma tendre compagne très souvent l’on s’y promène main dans la main. Nous aimons flâner dans cet univers enchanteur. On ne peut rester de glace devant les immenses parterres à la végétation constituée d’espèces issues de contrées lointaines. Ces derniers nous rappellent notre Ancien Monde. Ces incursions reposantes nous font invariablement passer par le Jardin zoologique pour dire un bonjour à la descendance de nos animaux familiers. Chaque fois, c’est un vrai plaisir de voir la progéniture de nos fidèles compagnons s’ébattre avec joie. Ces promenades bucoliques finissent toujours sur la petite place d’honneur et la grande statue qui porte dans ses flancs un dormeur qui jamais ne s’éveillera.

En cette belle matinée, le visage de l’immense sculpture dominant ce monde végétal est illuminé par le soleil levant. De mon perchoir, je ne peux en voir les traits qui se parent d’une teinte rosée offerte par les premiers rayons de notre étoile, je suis sûr qu’ils doivent paraître vivants. Je me souviens de chacun des mots, de chacun des gestes d’encouragement que ce héros nous avait adressé en ce jour qui devait changer le destin pour des millions de vies. Cet ami sincère me manque : onze ans se sont déjà écoulés…

Le présent me rattrape et me fait brusquement entrer dans la réalité !

Venant du grand salon, le bruit d’une conversation animée m’avait fait tourner la tête. Je ne peux réprimer le sourire qui se dessine sur mon visage. Le spectacle donné par la connivence de Jeanne et de Skern m’emplit de bonheur. Assise sur l’imposant sofa blanc trônant au centre de la pièce, tout en rejetant une mèche de sa longue et soyeuse chevelure noire, ma complice de toujours fixe vers moi ses magnifiques yeux émeraude. Elle retient contre son buste notre unique enfant. Cette affection semble embarrasser le petit monstre qui essaie de toutes ses forces de repousser celle qui le couvre de baisers. Le pauvre n’a aucune chance, cette grande sportive le maitrise avec douceur tout en lui chuchotant à l’oreille ses recommandations. Elle savait qu’il était dur de lutter contre son impatience, son ami Varg de six ans son ainé devait venir le rejoindre.

Une mélodie vieillotte m’arracha de ma contemplation et me fit regarder en direction du sas d’entrée. Du portier-communicateur nous parvint une voix familière. S’échappant de l’emprise maternelle notre petit monstre se précipite vers la porte dont Jeanne ordonnait l’ouverture. Skern qui se préparait à sauter dans les bras de son parrain s’immobilisa impressionné par ce dernier en grand uniforme.

Cette visite nous faisait plaisir, notre ami Skerno avait fait un détour pour qu’ensemble l’on rejoigne les autres membres du G2/Hubert-04-320. En cette journée commémorative qui allait réunir les deux planètes, nous allions honorer une nouvelle fois celui qui fut notre frère : le commandeur Varg.

J’avais troqué depuis cinq années ma tenue guerrière pour le costume plus décontracté de professeur d’histoire. Des pensées tristes firent ressurgir le passé comme une gifle douloureuse, les images déferlant dans ma tête sont pleines de sang et d’horreur. Elles ne m’apportent aucune réponse bienfaisante. Le sacrifice même consenti est toujours injuste !

La prophétie

J’aime à me retrouver devant des étudiants friands d’histoire. Je sais que certains d’entre eux recherchent dans mes cours bien autre chose. Je ne les encourage pas, mais je ne peux les empêcher de vouer pour mes actes commis dans le passé un véritable culte : pourtant je ne suis plus le guerrier qu’ils voudraient imiter.

Dans ma nouvelle vie, je me contente de parfaire leur éducation en leur exposant des faits. Ces jeunes êtres sont comme des fers que je forge, je ne souhaite que les ouvrir sur le monde et leur offrir des bases qui leur permettront de faire face à leur destinée.

Je n’oublierai jamais ce premier jour dans cet immense amphithéâtre clairsemé !

Devant moi, dans les premiers rangs, une cinquantaine de visages interrogatifs attendaient sagement. Sur le minuscule bureau trônant sur cette gigantesque estrade, les documents que j’y avais posés m’avaient semblé n’être qu’une bouée peu secourable. Après ma présentation sommaire et bredouillante, j’eus droit à une ovation qui me surprit. Quand le silence revint, c’est accompagné par le trac que commença mon tout premier cours. Je savais qu’il en faudrait beaucoup d’autres pour dérouler les évènements qui conduisirent à notre existence.

Je me souviens de mon enthousiasme à expliquer la Genèse de notre colonie, tout en leur faisant revivre la PROPHÉTIE de TANG.

Cette dernière venait du fond des âges. Au cours de la vingt-deuxième année du vingt et unième siècle de l’ère de la croyance chrétienne, une prédiction annonçant de grands bouleversements s’était fait connaître : elle dépeignait avec beaucoup de détails une incroyable malédiction.

Je pouvais attester que dans cette période et dans ce monde dominé par la technologie nul sur terre n’avait échappé à la connaissance. Du plus misérable au plus riche, même dans les endroits les plus reculés, chaque homme avait su.

Les messages informatiques parcourant le globe annoncèrent sans ambiguïté le jour de la naissance d’une nouvelle ère : la date du dimanche 22 février 2178 portée sur le calendrier grégorien serait celle qui scellerait définitivement le sort de l’humanité.

Grâce à une surprenante donation et à des recherches personnelles effectuées dans les vestiges des bibliothèques du monde des Anciens, je pus retracer l’histoire de cet ouvrage conçu pour synchroniser la vie de millions de croyants jusqu’à la fin des temps.

Écrit sous l’égide du pape Grégoire XIII, cet ouvrage précieux répertoriait les préceptes qui instauraient dès le 15 octobre 1582 l’harmonie temporelle pour tous les chrétiens et une grande partie de l’humanité. Il n’en restait qu’un exemplaire, ce dernier confiné dans les sous-sols du complexe universitaire de la nouvelle Carrièse y était protégé. Je faisais partie des très rares êtres à pouvoir s’en approcher : cet énorme ouvrage d’une grande fragilité offrait aux regards des privilégiés une porte sur la connaissance des anciens. D’autres manuscrits avaient subi la colère et la bêtise des hommes : nombreux avaient disparu dans l’apocalypse.

L’histoire de ce chef-d’œuvre aurait pu être oubliée. Je ne pouvais qu’imaginer sa création. Sa fabrication et sa publication avaient dû être exécutées par des centaines de religieux. Dans un grand nombre d’abbayes et de monastères sous une lumière blafarde diffusée par d’immenses cierges saints brûlants par milliers, une multitude de moines-copistes s’étaient attelés à la tâche. Je suis le dépositaire d’un bien précieux et très fragile, les enluminures de toute beauté que j’aime à regarder ont vu le jour sous les mains d’artistes méconnus. En cette époque, tous les prélats et les dirigeants de cet Ancien Monde furent destinataires de cet ouvrage béni par l’église de Rome.

Comment pourrait-on oublier ?

Sur la Terre et ses populations encore heureuses, la prophétie avait choisi de se dévoiler dans un lieu isolé accroché sur les hauteurs d’une montagne dédiée à la spiritualité. Le réceptacle de la mise en garde était un homme simple, maître d’une grande sagesse. Il était l’âme d’une petite communauté tibétaine vivant dans une lamaserie protégée par le relief naturel du mont KAILASH.

Cet endroit avait une grande importance pour le peuple tibétain. Reposant sur une minuscule parcelle de terre bordée d’un précipice vertigineux, cet humble temple plusieurs fois centenaire était l’œuvre d’hommes un peu fous. Ces fidèles avaient vu dans la pureté de ce site un accès direct avec le divin.

Sa construction avait été une véritable épopée. Chacun des éléments formant ce lieu béni provenait de la vallée et avait été transporté à dos d’homme par des voies escarpées serpentant le long des flancs abrupts. Les précipitations soudaines accompagnées de changements brutaux de la température transformaient en un instant les paysages de toute beauté en des pièges mortels surprenant les corps fatigués.

La mémoire de ces nombreux sherpas-bâtisseurs disparus tragiquement fut pendant des siècles honorée. Leurs ferveurs et leurs abnégations étaient offertes à la vue des hommes dans ce magnifique réceptacle de la foi…

Ils devaient savoir…

Les occupants de ce lieu béni portent dans leurs cœurs une tristesse infinie. Elle n’est pourtant pas due à la tempête et ses vents violents qui sévissant depuis plusieurs jours font entendre des hurlements qui glacent le sang. Apeuré, un novice prie pour lutter contre les démons qui se déchainent…

Des bourrasques chargées de neige frappent les murs et les toits, elles semblent vouloir détruire ce symbole de paix. Les occupants restent attentifs. Tout en psalmodiant des mantras, ils dirigent régulièrement leurs regards vers la vieille charpente et ces énormes poutres magnifiquement ouvragées qui émettent des craquements sinistres.

Dans la montagne surplombant le temple, des tourbillons géants arrachent le manteau neigeux recouvrant des pentes que nul pied n’a foulées. La masse pure et blanche après s’être élevée dans le ciel retombe avec lourdeur sur la lamaserie et son environnement.

Bien que les adeptes n’aient aucune possibilité de pouvoir observer les imposantes tuiles protectrices, ils en perçoivent toutes les vibrations. Régulièrement, de petits nuages de poussière tombant vers le sol leur font redouter l’effondrement de l’édifice. Aucun des hommes présents n’a de crainte pour sa propre vie, toutes leurs pensées sont dirigées vers celui qui repose depuis neuf jours dans une immobilité effrayante. Leurs prières emplies de tristesse se propageant dans le lieu saint n’apportent en ce jour que peu de sérénité.

Dehors la visibilité est presque nulle. Pourtant, une ombre grise gravit avec lenteur le chemin dangereux et escarpé qui mène vers le petit temple. Les jambes frêles de l’être entêté s’enfoncent jusqu’aux genoux dans une neige molle et collante. Protégé par son habit de toile solide, il tient dans l’une de ses mains un long bâton symbole de sa foi et de son rang.

L’homme qui avance dans le blizzard blanc est déterminé. Alors qu’il passe sous un surplomb le coupant du souffle du vent, sous son épaisse capuche apparaît un sourire. Dans cet espace de silence, il vient de percevoir un léger tintement réconfortant. Il a une pensée bienveillante pour ses adeptes qui avant son départ avaient tenu à fixer sur son bâton de fines lanières de tissu de couleurs vives pour y suspendre deux clochettes de bronze poli. Leurs sonorités mélodieuses représentent leurs prières, il y puise une force et la volonté de continuer.

Inexorablement, l’ombre fantomatique grimpe. L’homme le sait, s’arrêter dans cet enfer serait synonyme d’une mort rapide. En ce jour particulier, son corps subit des températures négatives qu’il n’avait encore jamais affrontées. Mais pour cet être à la recherche perpétuelle de sainteté, endurer une pareille épreuve est un honneur. Les piqûres mordantes du froid cinglent le visage du voyageur qui semble se diriger sans s’égarer dans la tourmente. Ses prières ont depuis longtemps remplacé sa connaissance des lieux. Dans ce monde hostile, il progresse sans faillir sur le chemin qui le mène vers son but.

Au travers du rideau blanc, c’est avec satisfaction qu’il aperçoit une source de lumières blafardes. Bien qu’épuisé, il accélère son pas. La vision se fait plus précise et les formes tant espérées se dessinent. Dans un ultime effort, il se rapproche du porche protégeant l’escalier menant vers la chaleur. S’accrochant à l’une des rampes, la forme fantomatique gravit chaque marche avec peine. Du pommeau de son bâton, l’homme transi de froid frappe trois coups sur l’huis ouvragé. Un claquement sec et métallique lui indique qu’il a été entendu, un loquet vient d’être enlevé par une main charitable. Avec soulagement, il regarde l’épaisse porte s'ouvrir lentement dans un grincement désagréable.

Rapidement, une lumière chargée d’une douce chaleur bienfaitrice frappe son visage. Un moine en toge jaune et rouge reconnaissant le bâton des maîtres baisse la tête et l’engage par un geste plein de respect à pénétrer dans l’auguste lieu. Le voyageur fait plusieurs pas et s’ébroue. La neige collante qui le recouvre tombe au sol. Avec lenteur, il tend son bâton que des mains blanches et maigres s’empressent de saisir. Cérémonieusement, il ôte sa capuche laissant apparaitre son crâne entièrement rasé, ses gestes mesurés et son visage triste montrent la peine que ressent ce maître venu d’une lamaserie voisine. Cet être courageux venait d’affronter les pires éléments pour pouvoir se recueillir au chevet du vénérable frère Tang.

Dès qu’il eut connaissance de la nouvelle, cet homme de foi avait saisi son bâton. Il lui fallait rencontrer une dernière fois ce grand disciple du dalaï-lama. L'homme que l’on disait agonisant tenait dans son cœur une place très particulière. Comment oublier cet être qui comme un frère aîné l’avait soutenu lors des épreuves endurées ?

Des souvenirs pleins de tristesse ressurgissent d’un passé maintenant lointain. Il n’avait que quatre ans, ses parents vivants dans la misère et contraints à la mendicité ne pouvaient plus subvenir à ses besoins. Pour que leur unique enfant puisse manger, ses êtres dont il ne lui restait qu’un très vague souvenir l’avaient abandonné devant les portes monumentales d’une école de moines bouddhistes. Il espérait pouvoir dire un dernier merci à ce novice qui s’occupa du frêle enfant affamé qu’il avait été.

Les deux jours passés à marcher dans ce monde hostile s’étaient montrés épuisants. Bien que malheureux, l’homme indique par son visage et le pâle sourire qui s’y dessine, la chance de pouvoir rendre hommage à son ami. Fermant les yeux pendant quelques secondes, il se remémora les moments qui avaient marqué la vie de ce respectable ancien. Ce dernier même dans les instants pénibles, voire les plus cruels de son existence, s’était toujours révélé plein de bonté et de compassion.

Au cours des premières années de sa vie monastique, le jeune moine tibétain avait été condamné et incarcéré dans une prison chinoise. La liberté réclamée par lui et ses frères pour son peuple lui avait valu un jugement arbitraire. Médiatisé son vœu de silence avait fait de cet être humble un symbole contre l’oppression. Pendant des mois, il avait vécu dans un cachot sombre et humide. Ses bourreaux l’affamaient en lui jetant une fois par jour une écuelle de bois contenant un riz infect.

Le jour de sa libération fut un jour béni, un ciel sans nuage avait fait apparaître l’astre solaire dans toute sa splendeur, de ses rayons il réchauffa les fidèles amassés devant les portes de l’enceinte couverte de barbelés. Elles s’ouvrirent et laissèrent passer l’être frêle et chancelant que des bras amicaux vinrent soutenir.

Malgré sa grande faiblesse, sa détermination et son regard n’avaient pas changé. Les soldats de faction ne pourront jamais oublier ce personnage au mutisme provocateur qui à maintes reprises eut à subir la colère de ses geôliers. Pour la première fois depuis son emprisonnement une voix, faible, mais claire, sortit de cette gorge si souvent serrée. Silencieux depuis plus de trois ans Tang prononçait ses premières paroles. Par des phrases sobres, il pardonnait aux auteurs les actes barbares et cruels qu’il avait subits. Jamais la rancœur ne lui traversa l’esprit et le cœur. Ce fut l’unique fois qu’il parla de sa vie carcérale, depuis ce jour seul son corps témoignerait des privations et des tortures qui étaient le lot quotidien des prisonniers dits politiques.

Invité par une petite communauté de bergers vivant dans un hameau situé au pied de sa montagne natale, il y demeura plusieurs jours. Après avoir repris un minimum de force, au grand désarroi de ses amis il annonça lors d’une veillée son intention d’accomplir seul un long voyage.

Par une fraîche matinée ensoleillée, Tang torse nu devant un grand abreuvoir de pierre fait sa toilette. Après avoir plongé plusieurs fois son visage dans l’eau limpide et glacée, il se redresse, s’ébroue et plante son regard sur cet horizon qui lui procure un immense plaisir. La brume dense noyant depuis plusieurs jours la vallée se déchirait. Dans son dos, comme une promesse de vie meilleure, les flancs de la montagne porteurs de neige s’illuminent de mille feux. Après avoir revêtu une chemise épaisse et accroché à sa ceinture de corde une petite outre remplie d’eau fraiche, il jette sur l’une de ses épaules le sac de jute que ses hôtes avaient généreusement pourvu de provisions séchées. Autour de lui, les visages sont tristes. C’est en leur faisant face, les mains jointes en signe de respect, qu’il remercie les villageois pour leur hospitalité. Se saisissant d’un solide bâton qu’un enfant lui tendait, il prit la route sans se retourner. C’est d’un pas souple et léger qu’il partit vers son nouveau destin.

Les pâtures se firent plus rares, le silence remplaça le bêlement des moutons et des chèvres. Plusieurs jours de marche furent nécessaires pour atteindre ce lieu isolé qu’il connaissait bien. C’est dans cette vieille lamaserie chargée d’une histoire forte qu’il avait fondé avant son incarcération une petite communauté pleine de spiritualité.

On le dit à l’agonie.

Couché sur une paillasse depuis neuf jours, le vénérable montre un visage couleur de cire. Ce symbole de la vie harmonieuse n’est plus qu’un pauvre corps en léthargie. Frère Tang semble proche de rejoindre le pays céleste, son immobilité est impressionnante.

Sur les présentoirs métalliques ceinturant la pièce circulaire où il repose, de petites flammes vacillantes provenant de plusieurs centaines de bougies éclairent la scène en projetant des ombres en perpétuel mouvement. Elles dessinent sur les murs une étrange danse macabre. Des volutes de fumée légère montent au-dessus des bâtons d’encens implantés aux quatre coins cardinaux, elles dégagent une odeur acre qui se propage dans l’air en chatouillant les narines du visiteur. Ici, personne ne semble gêné par ces parfums entêtants qui imprègnent la bâtisse et ses occupants.

Les trois adeptes agenouillés qui entourent le malade à la vue de l’illustre frère se déplacent pour lui laisser une place. Ce dernier avec respect s’installe sur le sol recouvert de nattes de paille. Immédiatement, sans qu’un seul mot soit échangé il participe aux soins. Depuis le début de l’étrange maladie, c’est avec régularité que des bandes de tissu humide trouvent place sur le front brûlant de Tang. Deux fois par jour dans un cérémonial plein de dévotions, le corps du malade est dévoilé. Une toilette minutieuse et le remplacement de sa toge semblant avoir absorbé toute l’eau contenue dans son maigre corps étaient effectués avec délicatesse. Ces gestes mille fois répétés ponctuent le temps qui passe.

Depuis ce jour maudit qui vit l’homme tomber dans cet étrange coma, la communauté vit dans un rythme nonchalant en exécutant les tâches quotidiennes avec rigueur. Les moines ne dorment plus. Malgré cette veille épuisante, ils ne cessent de psalmodier des textes sacrés. Chacun de leurs déplacements les conduit invariablement auprès des énormes cylindres dorés couverts de prières qu’ils font tourner inlassablement dans une continuité cadencée par une sonorité grinçante. Ils n’omettent jamais de s’agenouiller quelques instants aux pieds de la petite statue d’or de Bouddha pour y déposer une offrande.

Aucune des infusions, faites à base de plantes médicinales qui lui étaient versées régulièrement dans la gorge, au grand désespoir de ses disciples n’améliorait l’état du malade. Il y avait déjà neuf jours que lors d’une séance de prières matinales cette affection inconnue l’avait frappé et terrassé. Depuis, couché sans la moindre réaction, le frère Tang respirait avec peine. Il fallait faire preuve de beaucoup d’attention pour percevoir les imperceptibles déformations soulevant la couverture le recouvrant. Tous en étaient persuadés : ces légers mouvements respiratoires accompagnant les battements fuyants de son cœur étaient des signes de fin de vie.

Un profane n’aurait pu se rendre compte que les prières avaient changé. Pourtant, les vœux pour la guérison avaient laissé place à de nouveaux mantras prononcés avec tristesse : leurs paroles sollicitaient pour le guide de la communauté la délivrance et l’accès à une vie éternelle.

Au lever du soleil de ce nouveau jour, une agitation près du malade fit converger tous les regards. Le frère Tang venait d’ouvrir les yeux. Bien que dix jours se soient écoulés et que la fièvre semblait avoir dévoré son pauvre corps, le saint homme d’une voix claire réclama la présence de tous ses disciples.

La vie avait gagné. Les joues parcheminées reprenaient une teinte rosée. La maigreur habituelle de Tang s’était accentuée, le spectacle donné par ses os saillants faisait mal à voir. Se redressant avec une étonnante souplesse Tang jeta avec lenteur un regard circulaire. Ses yeux d'un bleu très clair semblaient avoir grandi. En fixant les visages incrédules qui l’entouraient, le sien se para d’un sourire malicieux. La sérénité dégagée par ce personnage hors du commun fut contagieuse. À cet instant précis, les fracas produits par la tempête se dissipèrent. Le silence après le déchainement de la nature était surprenant, tous s’immobilisèrent pour savourer l’instant. Un rai de lumière provenant du dehors passant au travers de l’une des petites fenêtres encadrant la porte éclaira Tang et le para d’une auréole mystique.

À l’extérieur, la nature mit en œuvre un surprenant spectacle. Le soleil dardant ses rayons illumina la neige faisant scintiller chacun de ses cristaux comme s’il était un magnifique diamant. Les témoins de ce miracle clignèrent des yeux en sortant de la bâtisse. Les nuages qui avaient disparu laissaient place à un ciel bleu-azur. La vue sur la vallée est somptueuse. Tous les habitants de ce monde restreint ressentirent en cette journée exceptionnelle planant au-dessus d’eux une présence divine.

L’un des adeptes s’empressa au fourneau pour confectionner un bouillon fumant, il était l’heure pour le frère Tang de reprendre quelques forces. Ce dernier après avoir avalé avec une lenteur calculée le contenu de son bol prit une aspiration et s’exprima d’une voix calme et posée :

– Pendant mon absence, un esprit m’a guidé dans d’étranges rêves.

Fermant les yeux, c’est dans un lourd silence qu’il se remémore l’étonnant et monstrueux voyage. Son corps tressaille alors qu’il revit chaque scène. Ses yeux bleus semblent se remplir de tristesse, d’une voix sourde, il commence à conter son inquiétante aventure :

– J’ai vu, des visages d’hommes et de femmes terrorisés, des êtres affamés porteurs de haillons avançant le long de routes bordées de milliers de corps sans vie entassés sans respect. Je ne peux oublier cette rivière de sang sortant de son lit pour inonder le monde. Partout où mon regard se dirigeait, le ciel était obscurci par de monstrueux nuages formés par des vols de charognards.

Au cours de ce voyage cauchemardesque, l’homme de piétés avait ressenti la force supérieure qui le guidait. Cette dernière, il l’avait perçue comme une lumière vacillante et tourmentée. Elle avait gravé dans son esprit un message d’une grande importance : ces concitoyens devaient sans attendre prendre en main leur destinée.

Une ride barra le front du conteur. Le frère Tang savait qu’il lui serait difficile d’obtenir les changements exigés. La fin des guerres, le renoncement à la facilité donné par le confort matériel et l’arrêt immédiat de toutes productions polluantes n’étaient qu’une infime partie des exigences divines. Tous ces objectifs lui apparaissaient comme impossibles à atteindre…

Le frère Tang eut un tremblement qui inquiéta son entourage. Cet être empli d’une volonté farouche se sentit brusquement bien petit devant la tâche à accomplir.

Pourquoi avait-il été choisi pour mener cette mission qui semblait bien au-delà de la force d’un homme ?

Comment lui, isolé dans sa montagne et si loin du monde trépidant de l’humanité, avait-il une chance de se faire entendre ?

Au fond de lui, une certitude se forgea. Son destin venait de prendre une tournure bien plus active qu’il ne l’avait imaginé. Il savait qu’il mettrait tout en œuvre pour que l’humanité ne puisse ignorer le désastre prophétisé. Il se sentait prêt à reprendre son vieux bâton et à parcourir le monde. Armé de la seule conviction il sera le porte-parole de la divinité céleste.

Totalement maitre de ses pensées, il donne ses directives…

Comme dans une ruche, chacun s’affaire. Tous les moyens modernes de communications furent utilisés. Il ne fallut que quelques heures pour que toutes les lamaseries et les temples bouddhistes du monde soient informés du message divin.

Sans nul doute, Tang était le meilleur des réceptacles. Personne ne mit en doute ses paroles, elles furent immédiatement relayées. La prophétie devait être connue de tous et atteindre chaque centimètre carré de la planète.

Les craintes du saint homme furent avérées. Ses appels à la sagesse se trouvèrent repoussés. Les hommes ne voulaient en rien changer leurs existences. Leur égoïsme rejetait sur leurs descendances un fardeau impossible à porter.

Bien des années plus tard, le vénérable frère Tang quitta ce triste monde dans l’indifférence !

Cet être de conviction qui venait de fêter ses quatre-vingt-deux ans avait jeté ses dernières forces dans un acte désespéré. Sa grève de la faim ne reçut de la part des médias que du mépris. Refusant toutes assistances médicales, n’accordant à son corps que l’eau provenant des cimes de sa montagne chérie, il prolongea son calvaire au grand désespoir de ses fidèles. Sa disparition fut cachée au monde, sa dernière action ne devait en aucun cas paraitre dans le moindre entrefilet des presses à la solde des grands financiers.

Il avait exprimé jusqu’au bout son amour pour les hommes. Il espérait que ces derniers dans un sursaut changent d’attitude. Bien que la tristesse l’envahisse, son visage ne montra aucune émotion. L’humanité qu’il avait servie avec ardeur et persévérance le laissait seulement entouré de quelques disciples à l’heure de son dernier soupir.

Dans ses ultimes minutes de conscience, des larmes apparurent et coulèrent le long de ses joues parcheminées. Pour qui pleurait-il ?

Nul n’avait partagé le lourd secret qu’il emportait avec lui. Le frère Tang n’avait pu se résoudre à divulguer le dernier volet de l’angoissant message reçu lors de son voyage spirituel et prophétique. Cette partie non dévoilée lui avait paru bien trop étrange et terriblement cruelle.

Les visions de ce futur très lointain le terrifiaient. Les descendants des rescapés du conflit planétaire que je connaissais sous le nom de la « GUERRE des ANCIENS » survivants dans des cités délabrées dans les profondeurs de la Terre attendaient leur heure.

Quand la journée sombre arriva, ceux qui se nommèrent les Guerriers du renouveau sortirent du sol. Ces êtres sans le moindre scrupule déversèrent leur haine. Leurs attaques sournoises et terriblement meurtrières visèrent des cités vivant en paix. Une succession d’images horribles ne laissaient que peu de chance à l’humanité. Les hommes de ce futur cataclysmique versaient des larmes et du sang.

Avant de quitter ce monde, un sourire se dessina sur ses lèvres pâles. Une ultime pensée le réconforta : la fin ou un nouveau début pour les humains tenait au réveil d’un vaisseau inquiétant et gigantesque. Ce dernier arrivé sur Terre à l’aube de l’humanité contenait des dormeurs. Pour ces êtres, Tang avait ressenti un surprenant amour. Ils lui avaient fortement fait songer à Bouddha attendant avec patience le Bodhi et son éveil spirituel. Pourtant, il ne pouvait négliger le fait qu’il puisse s’être trompé, leurs armes d’une puissance phénoménale étaient capables de répandre le bien ou le mal : cela il n’avait pu le déterminer…

Comment avait-il pu oublier ces surprenantes paroles qui avaient précédé son réveil ?

Pendant trois cent cinquante ans, la paix régnera !

Le temps des larmes et du sang reviendra !

L’humanité sur Terre de nouveau s’écroulera !

La quatorzième sauvegarde se lèvera !