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Les Enfants du travail

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80 pages

Au début de sa carrière, Perdiguier est un enfant sérieux au sein de la condition la plus humble, et a sous les yeux l’exemple de toutes les vertus de la sainteté familiale. Voyez-vous d’ici l’aïeul maternel, Gaspard Gounin, dont la maison était « la maison des pauvres. » L’hospitalité antique était la bonne déesse qui présidait à la rustique chaumine ; une grange, la Jasse, était l’abri ouvert à tout voyageur ; on y trouvait bon gîte, drap blanc, bon feu et le pain et le vin.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

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Alexandre d' Englehem

Les Enfants du travail

Perdiguier nous offre une éclatante illustration, pour le développement de la pensée-mère qui présidera à l’ouvrage que nous entreprenons aujourd’hui : il devait être notre sujet-type.

Pour nous, il représente la classe ouvrière au point où nous voudrions la voir arrivée au déclain de ce dix-neuvième siècle, dont la première moitié à montré tant de splendeur.

L’un des plus intrépides parmi les lutteurs populaires de la levée de boucliers de 1840, qu’un de ses biographes, le regrettable Gilland a si généreusement dépeinte, Perdiguier est resté ouvrier dans le sens le plus élevé du mot, tout en gravissant les degrès ascendans de l’échelle sociale. Nature discrète, modeste, mais pleine d’une austère assurance, il ne s’est pas fait écrivain de profession, bien que plus d’une de ses pages eussent pu être signées de la griffe d’un styliste.

Il ne s’est point posé en historien ni en philosophe, bien que son Histoire populaire des temps anciens, contienne des vues politiques d’une grande profondeur et rectifie bien des erreurs accréditées par des historiographes brévetés et patentés.

Il n’a pas quitté sa modeste échoppe de libraire, son garni, dont nous dirons plus loin la navrante histoire, sa petite classe de trait, lui, qui aurait pu, tout comme un autre, jeter le rabot aux orties et fréquenter les plus hauts salons. Enfin, il n’est décoré d’aucune médaille lui à qui on a offert sans le tenter, la croix de la Légion d’Honneur.

Il se contente, le gourmet, de l’estime profonde et de l’amitié chaleureuse et fidèle des illustrations les plus solides de la politique et des lettres dont les marques sincères viennent fréquemment consoler, soutenir et réconforter dans sa retraite de la rue Traversière, l’ancien Représentant du Peuple.

C’est que l’œuvre de Perdiguier est une œuvre vive ; c’est qu’il est un prédicateur d’exemple : il n’a pas seulement donné, lui, des avis aux ouvriers ; il ne s’est pas fait le Conseiller du Peuple, il s’est jeté à la nage au plus furieux de la tempête des passions populaires et il les a maitrisées. Il a dompté le lion et l’a rendu docile en lui conservânt sa force et sa dignité.

Et ce n’est pas ici une vaine figure de réthorique ! Agricol s’est maintes fois précipité dans la lutte pour éviter l’effusion d’un sang jeune et trop généreux ; et ce n’a pas été toujours sans voir le sien répandu par de graves blessures !

Par le signe de la fraternité, il a vaincu ! Il a, comme Hercule, broyé les têtes de l’hydre des passions ennemies ; il a fait entendre à ses frères la touchante voix de l’humanité, et plus heureux que Jean, il n’a pas préché dans le désert.

Nous diviserons la biographie de Perdiguier en trois parties : la première prendra notre sujet à sa naissance et le conduira jusqu’à l’époque où il devient compagnon. Dans la seconde on développera son rôle actif, dans le compagnonnage. Enfin, dans la troisième, on le suivra dans cette retraite laborieuse où il dirige tour à tour et défend les intérêts populaires et par sa plume et par sa parole.

PREMIÈRE PARTIE

Au début de sa carrière, Perdiguier est un enfant sérieux au sein de la condition la plus humble, et a sous les yeux l’exemple de toutes les vertus de la sainteté familiale. Voyez-vous d’ici l’aïeul maternel, Gaspard Gounin, dont la maison était « la maison des pauvres. » L’hospitalité antique était la bonne déesse qui présidait à la rustique chaumine ; une grange, la Jasse, était l’abri ouvert à tout voyageur ; on y trouvait bon gîte, drap blanc, bon feu et le pain et le vin. Les fruits de son jardin, c’étaient les fruits du bon Dieu. On avouera que pour un futur apôtre, Perdiguier était à bonne école.

Voilà pour le cœur !

Quant à l’esprit de sacrifice, l’énergie dans la lutte, la fermeté inébranlable dans la résistance, l’ardeur dans le prosélytisme, la patience dans la défaite, toutes ces vertus solides qui font l’âme du dévouement, c’était encore à l’héritage paternel qu’il en devait en partie l’avantage. Le capitaine Perdiguier, l’un des héros en sabots et en épaulettes de laine de 92, était un de ces colosses taillés dans le bronze, qui, rentrés dans les foyers après avoir démocratisé l’Europe, restaient debout jusqu’à la mort comme un épouvantail à l’ennemi vainqueur et un exemple à la génération naissante. La varlope ou le marteau à la main, ils avaient encore cette attitude martiale qui tenait en respect le royaliste et le cosaque, et leurs longs récits sous la feuillée, après le retour des champs, apprenaient à la jeunesse frémissante que la grandeur n’est pas dans le triomphe et dans la fortune, mais dans l’abnégation et l’abandon de soi-même mis au service de l’humanité. Aussi, c’est imprégné de cette forte trempe que nous apparaît le petit Agricol dès ses jeunes années.

Né le 3 décembre 1805, à Morlières, bourg annexe de la ville d’Avignon, Agricol était le septième enfant du soldat laboureur ; car, aux profits de son établissement de menuiserie, son père joignait la culture des champs et des vignes laissés par le bon aïeul Gaspard Gounin.

« Quoique la famille fût nombreuse, l’on ne manqua jamais de rien à la maison, » dit avec attendrissement l’auteur des Mémoires d’un Compagnon. Mais au prix de quel courage, de quelle patience, de quelle habileté, de quelle constance dans la bonne conduite, je le laisse à penser à tous ceux qui savent ce que c’est que d’élever une grande famille !

A dix ans, après avoir été muni du viatique d’une instruction primaire assez solide, grâce à la docilité du sujet : arithmétique et grammaire, Agricol est envoyé aux vignes avec l’un de ses frères. Ils doivent piocher, sarcler, biner toute la semaine, et, au retour, le bon père leur prépare une récompense. Le dimanche les deux fils passaient à la paye, et du produit de ce salaire, si dignement gagné, les jeunes gars devaient se vêtir proprement et modestement, apprenant déjà à se suffire et à se montrer convenables aux yeux de leurs jeunes concitoyens.

Mais si la main du vieux soldat s’ouvrait généreuse pour répandre le bien-être au sein de sa famille, elle se fermait parfois violente et se crispait sous l’impulsion d’un caractère emporté et dominateur, reste lointain des habitudes hautaines de la vie des camps.

Aussi Perdiguier, si alerte lorsqu’il travaillait aux champs, sous le ciel bleu, devenait-il timide, gauche, maladroit à l’établi ; souvent la scie déviait dans sa main, le rabot mordait trop la planche mal aplanie, et telle était la terreur qu’inspirait le père, que le pauvre apprentif « aurait mieux aimé s’estropier un membre que de gâter le moindre morceau de bois. »

Ajoutez qu’un jeune garçon habitué à aller et venir toute la journée à l’air, se trouvait bien à l’étroit entre les quatre murs du petit atelier patrimonial ; d’ailleurs ces petites souffrances étaient tempérées par la tendresse maternelle. Nous allons voir Perdiguier souffrir bien plus douloureusement, dès le début de la vie, de son premier contact avec les passions humaines.

C’était en 1815, en pleine terreur blanche ; un jour la bonnemère avait attaché, au chapeau de son jeune fils, une cocarde d’une immaculée blancheur. Tel était le talisman à l’abri du quel la bonne paysanne, dans la simplicité de son cœur, croyait pouvoir protéger la tête chérie de son enfant. — Tu es bien doux, ajouta-t-elle, mais la haine des partis respecte-t-elle l’innocence ?

Hélas ! non. A peine le pauvre petit eut-il fait quelques pas que les cris, les railleries, les lazzis grossiers et cruels l’assaillirent de toutes parts : Bonapartiste, scélérat, brigand, fédéré, buveur de sang ! Il ne savait auquel entendre, et bouchait de ses deux mains ses oreilles assourdies.

Bien plus : un garnement arrache la cocarde, d’un coup fait rouler le chapeau dans la boue.

Perdiguier ramasse son chapeau bosselé, flétri, avec un soupir de regret !... puis il s’en va, se croyant délivré...

Plus loin, un autre groupe le hue comme avaient fait les premiers, l’injurie, le frappe en lui reprochant de n’avoir pas de cocarde !...