//img.uscri.be/pth/4a6091b10d370ca91dfcbd6ba38edef3d51be781
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 3,49 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB - MOBI

sans DRM

Les Explorateurs français en Afrique - Le Zambèze, les Grands lacs du centre, du Gabon à Zanzibar, les Robinsons du Victoria-N'Yanza

De
310 pages

— Deux heures seulement ! s’écriait, en arpentant les six pieds carrés qui formaient son cabinet de travail, un jeune rentier nommé Horace du Bellay. Décidément, les jours sont d’une longueur insupportable !... que faire pour tuer le temps ?... J’ai Paris en exécration, tout m’ennuie, tout me pèse, et les plaisirs que je cherchais hier m’énervent aujourd’hui... Oh ! je m’ennuie !...

Et, ce disant, du Bellay se jeta dans un fauteuil, la mâchoire contractée par un bâillement homérique.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


Voir plus Voir moins
À propos deCollection XIX
Collection XIXest éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.
Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF,Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes class iques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse… Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces e fonds publiés au XIX , les ebooks deCollection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.
Eugène Parès
Les Explorateurs français en Afrique
Le Zambèze - Les Grands lacs du centre - Du Gabon à Zanzibar - Les Robinsons du Victoria-N'Yanza
INTRODUCTION
I
Si de tout temps l’étude de la géographie a passion né les savants, il n’en était malheureusement pas de même du reste du public, que les plus grandes explorations, les plus graves entreprises laissaient froid et indifférent. Les dernières années de l’empire surtout, si fertil es en incidents de toutes sortes, poussèrent jusqu’à la démence cette indifférence superbe. On eût dit que la France s’était volontairement dés istée de toute prétention personnelle, que, renonçant brusquement aux fières traditions de son passé, elle se contentait de demeurer simple spectatrice des tenta tives glorieuses et pacifiques, qui avaient pour théâtre le vaste champ de la science. L’inconnu et ses émotions puissantes, ses périls et ses surprises merveilleuses ne pouvaient émouvoir son coeur blasé. En revanche, le « Crime de Pantin » passionnait les masses, et, chaque soir, la Schneider était applaudie dans laGrande-Duchesse. Vint la guerre..... Le réveil fut terrible. Alors on comprit l’importance de cette science si n égligée, tranchons le mot, si dédaignée, et, sans fausse honte du passé, sans cra inte de l’avenir, — comme un peuple assez fort pour avoir confiance en lui-même — on jeta à l’eau le bagage erroné, les superstitions inutiles et même dangereuses ; une curiosité saine et virile, une soif de découvertes et d’aventures firent place à l’apathie, à la coupable indifférence d’autrefois. On suivit avec une anxiété fiévreuse la marche des grands explorateurs, de ces intrépides pionniers de la science, qu’une pensée n oble et généreuse, ou tout simplement l’amour du merveilleux et de l’inconnu, poussaient hors des limites de la civilisation ; on accueillait avec enthousiasme leurs moindres découvertes ; leurs noms étaient placés, dans l’opinion publique, au-dessus de ceux des grands capitaines, des conquérants les plus fameux, et quelquefois, comme pour Livingstone, on leur accordait les honneurs d’une sépulture royale. De tous côtés les relations des voyageurs, les aven tures des marins revirent le jour. Ce n’était pas assez, tant le désir d’apprendre « e mpoignait » les grands comme les petits, les humbles comme les puissants, et, pour d onner un aliment à cette curiosité toujours croissante, il fallut improviser des romans, des contes, des nouvelles où, sous le manteau de la fiction et de la fantaisie, l’auteur promenait ses lecteurs dans les vastes solitudes de l’Afrique sauvage, les « pampas » de l ’Amérique, les villes ruinées et endormies de l’Asie.
* * *
Ceci nous amène à dire quelques mots du nouvel ouvr age que nous offrons aujourd’hui à nos lecteurs. En écrivant lesExplorateurs Françaisen Afrique, et surtout en mettant ce volume à la portée de l’enfance, nous n’avons eu qu’une pensée : inspirer à nos jeunes lecteurs l’amour des lectures sérieuses, les préparer par une suite de récits attachants à l’étude des grandes explorations. Pour cela, nous n’avons reculé devant aucun ennui, aucune fatigue. Tour à tour, nous
avons interrogé Stanley, Livingstone, Caméron, sir Baker, etc., dans les belles traductions publiées par la maison Hachette ; nous avons suivi la marche de nos compatriotes, MM. de Compiègne, Alfred Marche, Savo rgnan de Brazza, Ballay, sur le grand fleuve Ogôoué ; nous avons lu tous les bulletins, tous les journaux géographiques. Les renseignements que nous donnons sont donc puisé s aux meilleures sources. Cependant, nous n’avons pas perdu de vue que nous nous adressions à des enfants, et que, si les grandes questions passionnent généralem ent les hommes, il faut aux jeunes intelligences des fictions, des aventures amusantes, que, si l’exactitude, la vérité sont les premières qualités de l’écrivain, l’imprévu, la var iété ne doivent pas non plus lui être étrangers. Nous avons divisé notre ouvrage en quatre parties ou épisodes. Dans le premier de ces épisodes nous avons entrepri s de faire connaître le grand fleuve le Zambèze, dont la découverte est une des g loires de Livingstone, les chutes Victoria, Tété, en un mot, toute cette partie de l’Afrique qui s’étend de l’océan Atlantique aux bouches du Zambèze. Dans la deuxième partie,.nous avons eu en vue la Ro vouma, les lacs Nyassa, Banngouëolo, Moëro, Tanganyika, le fleuve Loualaba ou Congo, l’Afrique centrale, enfin. De l’Ogôoué, ce fleuve si nouveau sur nos cartes et dont nous devons l’exacte connaissance aux efforts des courageux pionniers cités plus haut, le troisième épisode nous conduit au lac Sannkorra, marqué sur la carte du lieutenant Caméron, au lac Tanganyika, à Zanzibar. Enfin, le quatrième épisode est tout entier consacré aux sources du Nil, dont les lacs Albert et Victoria-N’yanza sont les plus puissants réservoirs.
* * *
Ainsi, l’Afrique deux fois traversée de l’ouest à l’est, un voyage à travers l’Egypte, la Nubie, l’Ounyoro, l’Ouganda, une exploration des gr ands lacs du centre, tel est le sommaire qui nous à paru justifier le titre que nous nous étions choisi. Nous ne nous cachons pas qu’il existe dans notre ou vrage bien des faiblesses, bien des lacunes ; mais nous ne croyons pas qu’il renferme d’inexactitudes. Enfin, tel qu’il est, parfait ou imparfait, bon ou mauvais, nous l’offrons au public. Puisse-t-il combattre quelques erreurs, déraciner q uelques préjugés, inspirer à nos jeunes lecteurs — nous le répétons encore — le dési r d’étudier dans les relations des grands explorateurs, ce continent si mystérieux, ces sociétés si étranges, si primitives qui ne nous ont pas encore révélé tous leurs secrets, e t nous estimerons qu’un tel salaire vaut bien les peines et les fatigues que nous avons éprouvées. Terminons ce chapitre en remerciant nos éditeurs, qui ont jugé plus favorablement que nous notre œuvre, toute impariaite qu’elle soit, et lui ont donne deux éditions successives.
II
Avant d’aller plus loin, de lever le rideau sur le premier acte de notre drame, voyons quel était autrefois et quel est aujourd’hui le théâtre que nous lui avons choisi. Il y a une quarantaine d’années, quand parut Livingstone, la connaissance de l’Afrique se bornait à son pourtour ; le centre en entier, moins quelques pointes hardies poussées par les Mungo Park, les Laing, les Clapperton, les Lander, les Caillé, sur le Niger, dans le
Sahara, à Tombouctou, les tentatives inutiles des Portugais, le centre était complètement inconnu. L’existence de grands lacs était à la vérité indiqu ée ; mais nul Européen ne les avait vus. Livingstone est donc le premier, le plus grand des explorateurs modernes. Son premier voyage tient du prodige et eut pour rés ultat la découverte du lac Ngami, du Zambèze en pleine Afrique sauvage. Après cette p ointe audacieuse, le docteur retourna au Cap pour recommencer bientôt ses explor ations. Cette fois, il séjourna quelque temps au milieu des Makololo, dont il sut s e faire un ami de leur chef Sébitouané ; puis, toujours poussé par la fièvre des voyages revint encore au Cap, reprit la route de Linyanti, capitale du pays des Makololo , et suivi seulement de quelques hommes, entreprit de gagner la côte à Saint-Paul de Loanda, sur l’Atlantique. Cinq mois plus tard, après avoir remonté la Liambaye, vu le fleuve Kasaï, le lac Dilolo, le voyageur arriva heureusement au terme de son voyage. Après cet étonnant voyage, Livingstone eût pu se montrer satisfait ; mais le courageux explorateur ne le jugea pas ainsi. Après avoir montré aux Makololo qui l’accompagnaient les bords de l’Atlantique, il voulut les conduire près des flots bleus de l’Océan indien. Repartant de Linyanti, le 3 novembre 1855, accompag né de Sékéletou, fils et successeur de Sébitouané, le voyageur atteignit Ses kéké, vit pour la première fois les chutes étonnantes que les indigènes appellent la « Fumée Tonnante » et qu’il baptisa « Chutes Victoria, » suivit les rives du Zambèze, d écouvrit la Loangoua, les ruines de Zumbo, s’embarqua à Tété et gagna enfin la côte, en juillet 1856. L’Afrique était entièrement traversée. Deux ans après — mai 1858 — l’infatigable « découvreur » revoyait le Zambèze à son embouchure. Cette fois, il s’agissait de remonter la Shiré, affluent important du fleuve, pour atteindre le lac Nyassa des Maravis. En 1860, le docteur se remit de nouveau en marche p our le pays des Makololo, revit les chutes Victoria, dont il donne une longue descr iption, et, le 17 septembre, s’embarqua sur le Zambèze pour retourner à Tété. Le 25 février 1861 vit le docteur à l’embouchure de la Rovouma que le petit vapeur, le Pionnier,remonta en partie ; la basse rapide du fleuve força l’expédition de retourner en arrière. Quelque temps après, Livingstone était encore sur l e Zambèze. Il explora la Shiré, établit une station de missionnaires sur la rivière Magoméro ; puis, s’embarquant sur la haute Shiré, visita les lacs Chiroua et Nyassa. En août 1862, Livingstone partit de nouveau pour la Rovouma, qu’il explora sur une longueur de deux cent cinquante kilomètres, malgré les Condés et les marchands d’esclaves. A partir de ce point, le fleuve cessant d’être navigable, il fallut se contenter de ce résultat. Les années suivantes virent encore de nombreuses ex plorations dans ces parages. Déjà Livingstone songeait à son grand voyage dans l’intérieur. Pendant ce temps les explorations, sur d’autres poi nts de l’Afrique, n’étaient pas négligées. Le docteur Henri Barth, compagnon de voyage de Rich ardson et Overweg, — ces deux derniers morts dans le cours de l’expédition — exploraient le Soudan jusqu’à Tombouctou — 1850-55 — ; Paul du Chaillu visitait l’Afrique occidentale et augmentait la somme de nos connaissances dans ces régions curieus es — 1856-69 — ; Burton et Speke découvraient l’un le Tanganyika, l’autre le Victoria-N’yanza — 1857-59. En 1861, le capitaine Speke et Grant partaient de Zanzibar pour le fameux lac Victoria-
N’yanza, passaient près du lac Albert, sans en soup çonner l’importance, tandis que sir Baker, parti de Khartoum, atteignait ce dernier lac et y reconnaissait les « sources du Nil » — 1860-64. A la même époque, un Français, Guillaume Lejean, vi sitait le fameux « Négus » Théodoros, souverain de l’Abyssinie. En mars 1866, Livingstone paraît encore à l’embouchure de la Rovouma, qu’il suit du haut des collines qui la bordent, arrive au Nyassa, au Tanganyika, au Moëro, au Banngouëolo, revient au Tanganyika, explore de nouv eau toutes les régions avoisinantes, et est enfin rencontré par le journaliste Henri Stanley — 10 novembre 1871. Les deux voyageurs explorent alors la portion nord du Tanganyika, puis se séparent, Stanley pour revenir à la côte, Livingstone pour continuer ses travaux. Cependant les nouvelles du célèbre « découvreur », devenant de plus en plus rares et cessant brusquement, le bruit de sa mort s’étant mê me répandu, une expédition est confiée au lieutenant Caméron et part de Zanzibar — 1873. — A Kouihara, l’expédition est rencontrée par une troupe de nègres, apportant le cadavre de Livingstone qu’on avait empaqueté, comme un ballot d’étoffes précieuses pou r tromper la superstition des indigènes. er Le célèbre voyageur était mort à Tchitambo, sur les bords du Banngouëolo, le 1 mai 1873. Tandis que le corps est dirigé vers la côte, le lie utenant Caméron, quittant ses deux compagnons que la maladie paralysait, continue sa r oute vers le Tanganyika, dont il explore la partie sud, et, reprenant sa marche, tantôt seul, tantôt accompagné d’un métis portugais, arrive enfin à la côte occidentale. L’Afrique était de nouveau traversée. Tandis que les Anglais s’illustraient ainsi, la France était représentée dans le Soudan et le Sahara par deux voyageurs, MM. Joubert et Dournaux-Dupéré. Malheureusement le succès trompa nos braves compatriotes, qui tombèren t sous le poignard des assassins. — Avril 1874. MM. Marche et de Compiégne furent plus heureux sur le grand fleuve Ogôoué, qu’ils remontèrent jusqu’au pays des Adziana. Plus tard, une deuxième expédition, commandée par M . Savorgnan de Brazza, s’engagea sur ce fleuve, gagna les chutes de Poubar a, point où le fleuve cesse d’être navigable et s’enfonce fort loin dans l’intérieur des terres. D’un autre côté, les Américains ne restaient pas in actifs, et le courageux explorateur, lienri-Stanley, se mit à la tête d’une expédition f ormidable, dont le but était les lacs Victoria et Albert N’yanza, Tanganyika, la connaissance exacte de ce fleuve qui, sortant du lac Moëro, sous le nom de Loualaba, semble être le Congo. Un tel programme était gigantesque, et pourtant, av ec son bonheur ordinaire, M. Stanley tint plus qu’il n’avait promis. Les lacs fu rent explorés ; le Loualaba, malgré ses rapides, les flêches et les embûches des sauvages, fut suivi jusqu’à son embouchure. C’était réellement le Congo. M. Stanley, parti de Zanzibar en 1874, ne parvint à Emboma, près l’Atlantique, qu’en août 1877. Jusqu’alors, excepté Livingstone, toutes les entrep rises, pour traverser l’Afrique, avaient été tentées de l’est à l’ouest M. Serpa Pinto, major portugais, résolut d’effectuer son voyage de l’ouest à l’est, et partit de Benguéla le 12 novembre 1877. Après des plans vingt fois contrariés, des péripéties étranges coupées de chasses merveilleuses, il atteignit l’Océan indien, à Port-Natal. Citons encore les beaux voyages de notre compatriot e, M. Paul Soleillet, dans le
Soudan. Enfin, au moment où nous écrivons ces lignes, l’Afr ique est attaquée sur différents points, et livre aux courageux pionniers de la scie nce, ses forêts vierges, ses solitudes immenses, ses secrets vingt fois séculaires. Des missions belges, anglaises, allemandes se forment ou sont en voie de formation à l’est du Tanganyika, dans l’Ouganda, un peu partout. En dernier lieu, un Français, M. l’abbé Debaize, vi ent de quitter la France avec une allocation et sous les auspices du gouvernement. En 1878, il atteignit Zanzibar, qu’il quitta en juillet de la même année, pour marcher su r la trace des Caméron et des 1 Stanley, et essayer d’atteindre comme eux les rives de l’Océan Atlantique .
* * *
Maintenant qu’on compare l’Afrique, d’il y a un demi-siècle à peine, à l’Afrique telle que l’ont fait les dévouements, les efforts héroïques e t persévérants de tant de courageux explorateurs. Le connu dépasse de beaucoup l’inconnu, et si, comme il faut l’espérer, comme tout le porte à croire, cette impulsion, cette soif d’avent ures et de découvertes augmentent chaque jour, avant que vingt ans se soient écoulés, le continent mystérieux ne justifiera p l u s son nom, car il sera dépouillé de tous ses mys tères, de toutes ses merveilles ignorées. Alors, l’Afrique sera décidément ouverte à la civilisation.
* * *
Mais arrêtons-nous ici ; à notre époque, où on ne l it guère de préfaces, leur premier mérite doit être la brièveté, et la notre est longu déjà. Mais, nous espérons que ce rapide aperçu des explorations les plus modernes, ne sera pas sans intérêt pour nos jeunes lecteurs et qu’il leur facilitera l’intelligence de ce qui va suivre. La toile est levée, les acteurs peuvent entrer en scène. EUGÈNE PARES.
er Brest, 1 novembre 79.
1s loin de nous attendre aumoment où nous écrivions ces lignes, nous étion  Au désastreux dénoûment de cette magnifique exploratio n. Monsieur l’abbé Debaize a succombé, victime de son zèle, à Oudjidji, sur les bords du Tanganyika.
PREMIÈRE PARTIE
LE ZAMBÈZE
I. — Remède contre l’ennui S.V.P. — De Paris à Lorient. — Premier jour de mer
 — Deux heures seulement ! s’écriait, en arpentant les six pieds carrés qui formaient son cabinet de travail, un jeune rentier nommé Horace du Bellay. Décidément, les jours sont d’une longueur insupportable !... que faire po ur tuer le temps ?... J’ai Paris en exécration, tout m’ennuie, tout me pèse, et les plaisirs que je cherchais hier m’énervent aujourd’hui... Oh ! je m’ennuie !... Et, ce disant, du Bellay se jeta dans un fauteuil, la mâchoire contractée par un bâillement homérique. L’infortuné disait vrai : il s’ennuyait. Agé de tre nte ans à peine, possesseur d’une fortune dont il ignorait lui-même le chiffre, il s’ était lancé de bonne heure dans le tourbillon de la vie parisienne, faisant bon marché de sa personne et de ses billets de banque, bien accueilli partout, parce qu’il était r iche d’abord, et, ensuite, parce qu’il appartenait à une famille des plus honorables. Mais cette existence factice le lassa bientôt : il fallait autre chose à son âme énergique. Depuis plus de trois mois ses chevaux étonnés ne quittaient plus leur écurie ; ses amis les plus dévoués — du moins ceux qu’il croyait tels — se heurtaient vainement à sa porte, gardée par un cerbère bas Breton. Horace déd aignait les salles de gymnase, d’escrime, les premières de l’Opéra, les fêtes et l es soirées qu’il recherchait tant autrefois. Le spleen le transformait rapidement en momie, et le bruit courait même qu’il allait se faire chartreux ! — Est-ce une existence ? reprit-il. Tout me sourit, tous les plaisirs s’offrent à moi, et je les dédaigne... Heureux celui qui ne connaît pas l’ ennui... Heureux l’ouvrier à qui une semaine de pénible labeur fait trouver délicieux le s moindres amusements ! Je me demande parfois à quoi me sert ma fortune, puisque je n’en jouis pas... Il en était, là de son monologue, lorsqu’il entendit la sonnette s’agiter violemment, et une voix aiguë s’écrier : — Postik ! mon brave Postik, je te dis que j’entrerai... — Impossible, monsieur Evariste ! monsieur a consigné sa porte. — Pas pour moi. — Pour tout le monde. — C’est ce que nous verrons, entêté breton... Horace du Bellay avait relevé la tête. — Evariste ! murmura-t-il, Evariste Mignard, l’homme aux projets !... Qu’il entre, peut-être il dissipera mes humeurs noires... Et se levant précipitamment, il alla ouvrir. — Ouf ! s’écria celui qu’on nommait Evariste Mignard en posant son chapeau sur une table, une volumineuse serviette en cuir noir bourrée de papiers au pied du fauteuil dans lequel il se laissa tomber ; sais-tu qu’il m’a presque fallu prendre ta porte d’assaut ? Ah ça, que deviens-tu ? — Je m’ennuie ! répondit Horace avec un nouveau bâillement. Evariste Mignard haussa les épaules.  — La maladie des oisifs ! fit-il. Comment, malheureux, tu es riche, bien posé dans le monde, assez intelligent pour pouvoir t’occuper de tout et de tous, et tu t’ennuies !... — C’est comme cela, ami, la fortune et l’intelligence n’y peuvent rien... — Heureusement, je t’apporte un remède. — Oh ! des projets, encore des projets ! s’écria du Bellay effrayé ; dispense-moi de les entendre.