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Les Feux de paille

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330 pages

Édith Frémont se mariait le lendemain.

Elle vient de quitter son fiancé qu’elle ne doit plus revoir que pour le suivre à l’autel.

Seule, dans sa chambre de jeune fille, elle contemple, d’un air pensif, sa toilette de noce, étalée sur des fauteuils. La couronne de fleurs d’oranger est là sur la cheminée, dans un petit carton, tabernacle élégant de cet emblème virginal. Machinalement, elle la pose sur sa tête, s’approche d’une glace et se regarde sans sourire.

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Victor Perceval
Les Feux de paille
LE CAHIER VERT
I
Édith Frémont se mariait le lendemain. Elle vient de quitter son fiancé qu’elle ne doit pl us revoir que pour le suivre à l’autel. Seule, dans sa chambre de jeune fille, elle contemp le, d’un air pensif, sa toilette de noce, étalée sur des fauteuils. La couronne de fleu rs d’oranger est là sur la cheminée, dans un petit carton, tabernacle élégant de cet emb lème virginal. Machinalement, elle la pose sur sa tête, s’approche d’une glace et se regarde sans sourire. Toute jeune, gracieuse, parée de fleurs et de ses v ingt ans, se mirer, et ne pas se sourire... constatons que c’est rare. Pourtant, les boutons d’oranger font admirablement ressortir sa lourde chevelure noire à reflets bleuâtres. La couronne semble faite pour les cheveux, les cheveux pour la couronne. lle M Frémont est plus distinguée que jolie dans la vulg aire acception du mot ; elle a de beaux yeux calmes et doux, au regard interrogate ur, parfois étonné, comme si l’expérience de la vie, à peine ébauchée, ne corres pondait pas à son attente ; la bouche est charmante, l’ovale du visage est parfait ; seulement, un peu de morbidesse dans la carnation ; elle rappelle ces pl antes des tropiques, obtenues en serre chaude, malgré l’hiver ; elle en a la svelte élégance et la grâce délicate. Chevaleresque et fière, nous ne disons pas orgueill euse, elle a l’instinct du beau, du noble, du grand. Son vrai cadre eût été l’époque, a ujourd’hui raillée, des paladins, des tournois, des écharpes brodées. La couronne restituée au carton, Édith se mit à cou vrir, au courant de la plume, quatre pages d’une petite écriture fine et serrée, enchevêtrée, croisée, telles qu’on en écrit au couvent, où, lorsqu’il semble que tout est dit, on recommence de plus belle. « Oui, ma pauvre Claire, disait-elle en terminant, tout est fini ; le sort en est jeté ; il faut dire adieu au beau, au brave Lionel. Et si tu savais comme M. Richard Cellières, mon très-vulgaire époux, ressemble peu à cette nobl e et chère image, qui remplit encore mon cœur, malgré moi ! Chez le marquis de Ch âteau vieux, toutes les me supériorités, toutes les séductions ; chez l’autre. .. Que dira M Sainte-Augustine, la grande surintendante du Sacré-Cœur, quand elle saur a que l’admiratrice des anciens preux, que la « romanesque » Édith, comme elle m’ap pelait, épouse un agent de change, un homme d’argent ! Aussi, bien que ce fût mon devoir, n’ai-je pas eu le courage d’aller le lui annoncer. Si au moins tu éta is là, nous aurions encore toute cette soirée à parler delui...a bonneme comprendrais, toi ! Quand doue la santé de t  tu mère vous permettra-t-elle de revenir à Paris ? Toi présente, peut-être eussé-je résisté ; tu m’aurais communiqué un peu de ta vaill ance... Il y a des instants où je me figure que je rêve ; mais non ! la robe, le voile, la. couronne, la corbeille, tous les instruments du supplice sont là sous mes yeux. Plai ns-moil reviens-moi ! prie pour moi ! me Adresse ta réponse, non plus, hélas ! à Édith Frémo nt, mais à M Cellières, 24, rue de Provence. » lle Ce long cri du cœur a pour suscription : « M Claire de Reuil, au château de Reuil, près de Châteauroux. » Élevées ensemble au Sacré-Cœur, Édith et Claire, — avons-nous besoin de le
dire ? — en étaient sorties à l’état de sœurs jumel les, de confidentes intimes, plus attachées par les liens de l’amitié qu’elles ne l’e ussent été par les liens du sang. Sa lettre cachetée, Édith se remet à songer ; elle dit adieu à tant de riens charmants qui étaient sa vie de jeune fille ; elle se replong e dans le passé ; elle soulève un coin du voile qui couvre l’avenir... N’a-t-elle pas un p eu forçé la note de son désenchantement ? Quel motif sérieux a-t-elle pour faire de M. de Cellières, un cassirestreint ? Quel tort a ce dernier ? Mon Dieu ! aucun peut-être, si ce n’est, comparé à un autre, de ne pas jouir des mêmes avant ages. Lui déplaît-il positivement ? Non ! L’aime-t-elle ? Non ! C’est un sentiment neutre, sans amertume ni saveur... Du reste, elle le connaît peu ; il y a à peine deux. mois qu’on le lui a présenté pour la première fois. Des mariages de ce genre, il s’en inscrit, chaque j our, dans les registres de l’état civil, mais non dans les archives du bonheur. Celui-ci s’était bâclé, sous l’éventail, dans un co in de salon, fort honorablement, nous le voulons bien, mais selon le procédé mondain que nous allons mettre en scène. Orpheline dès l’enfance, Édith avait été élevée par ses grands parents, de bonnes vieilles gens, retirés du monde, très-embarrassés d e leurs rôles de mentors, et, une fois l’éducation de leur petite-fille terminée, for t désireux de remettre sa fortune et son avenir en des mains plus termes. Or, parmi les rares assidues de la maison, figurait une aimable sexagénaire du nom me de M Vergne, laquelle, ayant été heureuse en ménage, croyait ne pouvoir mieux en remercier, le ciel qu’en aidant à faire ce qu’elle appelait des « heureux. » Mme Vergne était une respectable matrone, indulgent e et bonne, souriante et gaie, élégante et soignée, toujours sortant d’une boîte, presque sans rides, le front encadré de gros rouleaux gris, l’œil encore frétillant de g racieuse malice, se mêlant volontiers à la jeunesse, fouillant les petits cœurs, pompant le urs secrets, racontant ses félicités trop courtes — elles n’avaient duré que quarante-de ux ans — et donnant aux plus sceptiques l’envie d’y goûter. me M Vergne était riche, ce qui, sans doute, n’avait pa s peu contribué à jeter sur sa vie tant de doux reflets ; elle recevait beaucoup ; c’était à qui briguerait l’honneur et le plaisir d’être admis chez elle. Tous les dimanches, elle réunissait à sa table une vingtaine de personnes, y compris ses enfants et se s petits-enfants. Le whist morose et les coups de langue venimeux y étaient avantageu sement remplacés par la danse et par la musique ; on jouait des charades, de peti tes pièces à deux ou trois personnages ; les jeux innocents y faisaient florès , les jeunes gens et les jeunes filles, mis sur la sellette, entendaient de ces « dures » v érités, si pleines de mélodies pour certaines oreilles : Qui a dit ceci ? Qui a dit cel a ? Le coupable était découvert, on rougissait de part et d’autre, et il arrivait souve nt que le notaire fût au bout. Le cocasse inventeur de la « profession matrimonial e » avait le droit d’en sécher de dépit ; mais quelques méchants, mâtinés de jaloux, partaient de là pour demander si me M Vergne payait patente et pour l’appeler la « Marie use. » me Il va sans dire que l’œuvre de M Vergne avait son revers ; tous les heureux qu’elle avait faits ne convenaient pas de leur bonh eur ; il s’en trouvait même qui ne demandaient qu’à le troquer contre le premier malhe ur venu. Alors, l’excellente femme se désespérait ; elle jurait ses grands dieux de la isser les célibataires à leur égoïsme, les vestales à l’entretien de leur feu sacré ; elle soufflait à tout jamais sur le « flambeau de l’hymen... » ce qui ne l’empêchait pa s de le ranimer, dès que s’en présentait l’occasion.
Cette précieuse amie ne devait pas laisser longtemp s aux vieux parents d’Édith la responsabilité qui les effrayait. me Au nombre des jeunes hommes qui fréquentaient le sa lon de M Vergne, se trouvait Richard Cellières, un très-honorable garço n, tout à fait de son siècle, lancé bride abattue dans les affaires d’argent, titulaire d’une charge d’agent de change, déjà riche et en passe de devenir millionnaire. me — Voilà l’affaire d’Édith, pensa M Vergne. Lorsqu’il s’agit d’associer deux nuances, on cherch e à les assortir : le bleu et le blanc, l’orange et le marron, l’amarante et le vert ... On discute, on compare, on remue les magasins, on met sur les dents les jeunes messi eurs frisés qui entassent ballots sur ballots ; et notez qu’il s’agit d’une robe éphé mère, qui va durer quelques semaines... S’agit-il d’associer un homme et une fe mme pour toute leur vie, on ne leur demande absolument rien, que d’être nés à une dizai ne d’années l’un de l’autre, et d’apporter chacun un sac d’écus qui pèse à peu près le même poids. Si on nous racontait cela des sauvages les plus... sauvages, n e jetterions-nous pas les hauts cris ? Donc, un jour que le hasard lui avait amené M. Cell ières — de même qu’il aurait pu me lui en amener un autre — M Vergne s’était dit : « Voilà l’affaire d’Édith. » Aussitôt pensé, aussitôt fait. Voici le procédé : me — Monsieur Cellières, venez donc que je vous parle , dit M Vergne. — A vos ordres, chère madame. — Savez-vous que vous êtes un bel insensible, un r avageur sans pitié, et que vous abattez autour de vous les cœurs, sans seulement crier gare ? — Moi, madame !  — Oui. Je connais, entre autres, une charmante per sonne qui a eu le tort de vous distinguer, et, lorsque vous n’êtes pas là, dit de vous tout le bien que vous ne méritez guère.  — En vérité, madame... et laquelle, je vous prie ? Tout le parterre de vos jeunes amies est si ravissant, si parfumé, si fleuri, qu’i l ne me paraît pas facile de décerner la pomme. — Oh ! ceci n’est plus de ma compétence ; c’est à vous de deviner. — Brune ? blonde ? — Brune. — En robe de ?... — Soie gris-perle. — Est-elle musicienne ? — Vous l’entendez bien ! lle — N’est-ce pas M Frémont qui est au piano ? — Peut-être. — Mais, en ce cas, c’est... ce serait... — Ne m’en demandez pas davantage, j’ai la bouche c ousue, je ne sais plus rien. — Le chiffre de la dot ? Vous savez, chère madame, dans ma position... — Au fait, oui, vous si pauvre ! quelque chose com me trois cent mille francs. — Diable ! Une heure après, sous le même éventail, et dans le même coin : — Ma belle Édith, es-tu capable de garder un secre t ? — Je l’espère, madame. — Eh bien ! sans que tu t’en doutes, tu as inspiré une grande passion.
— Moi, madame ! Absolument le ton et les paroles employés par M. Ce llières, sauf la voix plus douce, l’embarras charmant et la pudeur qui se traduisait en rose sur le duvet des joues. — Tu vois ce grand brun, là-bas, avec des favoris à l’anglaise, un col à l’anglaise... — Il ne lui manque que l’airgentleman. — S’il n’en a pas l’air, il en a la chanson. C’est un agent de change. — Qu’est-ce que cela, un agent de change, chère ma dame ? — On appelle ainsi ceux qui servent d’intermédiaire aux opérations de Bourse. Édith fronça ses lèvres menues. — Ah ! dit-elle avec une nuance de dédain. me  — Le voilà qui s’avance vers nous en ajustant ses gants, reprit M Vergne ; je parie qu’il vient t’inviter pour la contredanse. Et la vieille dame ne se trompait pas. Cette pipée réussit sept fois sur dix ; nous remarq uons fatalement ceux qui nous remarquent ; n’est-ce pas déjà un très-grand mérite chez autrui que celui d’avoir su discerner le nôtre ? On se cherche, on fait l’aimab le, on s’efforce de justifier la bonne opinion dont on se sait l’objet. Tout est miel, tou t est ravissement ; c’est soi. même que l’on aime en croyant en aimer un autre. Quelques jours après, M. Cellières se faisait prése nter chez les grands parents me d’Édith. Sur les dithyrambes de M Vergne, ceux-ci ne manquaient pas de s’en engouer ; c’était un concert d’éloges auquel il éta it bien difficile de ne pas prêter l’oreille. Le jeune homme était admis à faire sa co ur ; la jeune fille ne s’y opposait pas, ce qu’on prend, en général, pour un consentement. B ref, moins de six semaines plus tard, l’assortiment était conclu ; tant pis si, à l ’usage, les nuances cessaient d’aller bien ensemble. Nous n’avons pas grand mal à dire de M. Cellières ; il y en a beaucoup de pires me parmi les meilleurs. Physiquement, grâce aux indica tions de M Vergne, nous savons à peu près ce qu’il est ; ajoutez-y des trai ts assez réguliers, mais d’une insignifiance absolue, à moins qu’il ne s’agisse de « brasser » des affaires ; auquel cas, le regard s’anime, mais non de cette flamme ch aude et communicative qui fait rêver les jeunes exaltées. De l’esprit, il n’en ava it pas à revendre ; il n’en achetait pas non plus, dédaignant les livres et tenant les arts en médiocre estime. Homme pratique avant tout, nature positive, le cours de la Bourse est sa plus constante préoccupation ; peu de temps à perdre en soupirs, en petits soins e t autres minuties. Aussi a-t-il mené son mariage comme un accessoire gênant dont il impo rtait de déblayer au plus tôt sa route. Loyal, ponctuel aux échéances, sévère gardie n de sa parole et très-disposé à faire le bonheur de sa femme — comme il l’entendait — c’est-à-dire en ne lui refusant aucune des jouissances que lui permettrait sa fortu ne. me Voilà ce que, sans trop s’engager, M Vergne avait pu faire valoir à l’avantage de son protégé. Ne l’ayant jamais vu dans le déshabill é des passions intimes, il lui eût été difficile de mettre une ombre au tableau ; nous l’e squisserons pour elle. Méridional jusqu’au bout des ongles, M. Cellières est vif, emp orté, quelque peu brutal, prenant facilement ombrage, enclin à cette jalousie tracass ière, qu’on excuse volontiers lorsqu’elle souffle du cœur, mais terriblement agaç ante quand elle n’a d’autres mobiles que l’amour de soi-même et la vanité. Il en a donné récemment une preuve en cherchant que relle à un de ses amis, pour lle avoir parlé de trop près à M Frémont. Il s’en fallut de peu que l’affaire eût d es suites, mais Édith l’avait pris de si haut, elle s’était pr étendue si notoirement immaculée, si au-dessus du soupçon, si dédaigneuse de descendre à une justification, si résolue à
considérer comme une rupture toute insistance outra geante, que l’agent de change s’était empressé de faire amende honorable... Il ne pardonnait pas, on lui pardonnait. Ajoutons que, pour plus de sûreté, pour être tout e ntier à ses affaires sans arrière-pensée, M Cellières avait la prétention — bien natu relle, mais rarement justifiée — d’épouser une jeune fille absolument na ïve, un cœur vierge et battant pour lle la première fois. Or, sortant à peine du couvent, M Frémont — du moins l’espérait-il et le croyait-il — ne devait jamais avoir entendu m urmurer à ses oreilles ces capiteuses douceurs qui ouvrent à la coquetterie de si dangereux horizons. Voilà où en était Édith, lorsque, la veille de son mariage, nous l’avons vue écrire à sa meilleure amie une lettre qu’elle n’eût certaine ment pas montrée à son futur époux. Que de secrets de ce genre qui font bien de rester cachés, sous peine de bannir de ce monde le peu de confiance bancale et de quiétude apocryphe qui le rendent encore supportable ! Par exemple, la cérémonie ne laissa rien à désirer ; la couronne allait toujours à ravir, la toilette aussi ; jamais les nageoires de l’agent de change n’avaient paru plus anglaises, ni plus rayonnantes. Le nœud de sa crava te était une œuvre d’art ; par exception, le coiffeur à la mode avait tracé sur sa tête une de ces allées solitaires où semblent soupirer les touffes disparues. Si la prof usion des cierges et des fleurs, la prestance des suisses chamarrés, le talent de l’org aniste, la somptuosité des atours, l’empressement des financiers les moins à la veille de prendre la fuite, si les souhaits, les gentillesses, les accolades, les poignées de ma in, répondent de l’avenir, nous vous présentons les nouveaux époux comme ployant dé sormais sous le monotone fardeau d’une félicité... qui finira par leur être à charge. me L’excellente M Vergne allait d’un groupe à l’autre, rayonnante d’ orgueil et de joie ; sans son intervention, sans sa perspicacité, ces de ux cœurs, créés l’un pour l’autre, se seraient rencontrés sans se comprendre. Elle ava it usurpé le rôle de la Providence... Restait à savoir si la Providence le lui pardonnera it.
II
On croit peut-être à une fuite pudique et soudaine — comme les heureux de ce monde peuvent se l’offrir — un voyage en Italie, un e mystérieuse lune de miel savourée là où fleurissent le myrte et l’oranger ? Et la Bourse donc ! le trois pour cent, le cinq pour cent, le je ne sais combien de pour ce nt ! La Bourse ne permet pas de se marier, ou, du moins, si peu, si peu, que ce n’est pas la peine d’en parler. Dès le lendemain du plus beau jour de sa vie, M. Ce llières reprenait son carnet et ses affaires. A sept heures du matin, à peine levé, il expédiait un télégramme à Bordeaux... Trop de bonheur sans doute, le besoin d e s’épancher dans le cœur d’un parent, d’un ami ?... Pas le moins du monde ! l’épa nchement était ainsi conçu : « Égyptien, 435. — Honduras, 32. — Consolidés, 95 5 /16. — Emprunt libéré, 93 07 1/2. — Acheter ; maintenir les cours ; paniq ue probable. » A part cela, Édith, pour se distraire, avait le dro it d’essayer une demi douzaine de costumes, de se noyer dans des rivières de pierres fines, de draper sur ses épaules deux ou trois cachemires et de chiffonner des nuage s de dentelles. Rendons-lui toutefois cette justice qu’elle n’y songeait pas. Le télégramme parti, l’époux empressé s’était enfermé dans son cabinet. Pendant le déjeuner, il reçut les courtiers qui venaient prend re ou apporter des ordres de Bourse. Vers une heure moins le quart, il tira sa montre :
 — Ma chère Édith, dit-il, j’ai sept à huit minutes à vous donner... je vais en profiter pour vous mettre au courant de certains détails... — Profitez, monsieur, répondit la jeune femme un p eu froissée. me  — Ma maison est tenue, depuis quelques années, par une de mes tantes, M Baudouin, une brave femme qui coupe les liards en q uatre pour en mettre trois parts dans sa poche. — Votre tante ?  — Que voulez-vous ! on a de la famille ou on n’en a pas... C’est la sœur de ma mère ; obligé de lui faire une pension, j’ai trouvé plus économique de la prendre chez moi ; elle vous tiendra lieu de femme de charge ; c omme elle me vole un peu, elle empêche les domestiques de me voler beaucoup. Je su is d’un œil attentif les progrès de son épargne ; dès que le magot aura pris de l’am pleur, elle s’en ira d’elle-même, et, pour toute, subvention, je lui laisserai le fruit d e ses rapines. Cependant si, d’ici là, sa présence vous déplaisait, je la renverrais dans sa province. — Ce n’est pas probable ; je serais désolée d’appo rter le moindre trouble dans vos arrangements de famille.  — Une heure cinq ! je suis en retard... Adieu, chè re amie, à ce soir. Ah ! je savais bien que j’oubliais quelque chose. Et, revenant sur ses pas, il mit un baiser sur le front d’Édith. — Est-ce donc là le mariage ? pensa la jeune femme . Ces sentiments mesquins., ces calculs étroits la bl essèrent profondément. Prendre à son service la sœur de sa mère pour s’éviter le l éger sacrifice d’un secours annuel, alors surtout qu’on était riche, lui parut un acte odieux. Peu s’en fallut que, sans la me connaître encore, elle ne considérât cette « pauvre M Baudouin » comme une triste victime de la destinée.  — Ah ! se disait-elle, Lionel n’agirait pas ainsi ; respectée de tous, sa tante occuperait à son foyer la place d’honneur... Eh bie n ! moi, je veux la lui rendre autant que possible. me Édith se mit donc à traiter M Baudouin avec les plus grands égards. Le premier acte de cette révolution d’intérieur fut d’admettre la vieille femme à la table des maîtres. Richard fit la grimace, mais ne s’y opposa pas. Le second, sans parler des cadeaux et des gracieusetés, fut de l’habiller plus convenablement et de l’emmener souvent avec elle, dans sa voiture, soit au bois, s oit faire des emplettes. me Mais la métamorphose offrait des difficultés. M Baudouin était une femme commune, une provinciale arriérée, pour qui les bav ardages de l’office avaient plus de charme que les entretiens du salon ; — une de ces n atures revêches, aigries, jalouses, trouvant un malin plaisir à se pavaner da ns leur misère relative, parce qu’elle humilie des parents plus riches et forme avec leur splendeur un plus frappant contraste. Les cadeaux ? elle les acceptait de toutes mains, e ncore et encore ! mais pour les enfouir dans une armoire, au lieu de s’en parer. — Chère madame Baudouin, n’avez-vous pas un autre châle, un autre chapeau ? — Bah ! ceci est assez bon pour moi. En somme, femme de charge de naissance, et faite po ur le rester. Les attentions me d’Édith l’ennuyaient et l’humiliaient ; non pas que , dès le principe, M Baudouin fût précisément hostile à la jeune femme, mais son auto rité domestique s’en amoindrissait ; on prenait les ordres de madame ; m adame a dit ceci, madame veut cela ! Plus de ces bonnes journées, égrenées à jase r et à ne rien faire, alors que M. Cellières, célibataire et dînant dehors quatre jour s sur sept, la livrait à elle-même du
matin au soir. Maintenant, la maison avait pris un train régulier, les repas étaient servis à heure fixe, on recevait du monde. Or, si la pêche en eau trouble y gagnait beaucoup, il n’en était plus de même de l’omnipotence, rempla cée par la sujétion. Rendons cette justice à M. Cellières que, généralem ent, le soir, il oubliait les chiffres, pour se souvenir qu’il était marié ; il c onduisait sa femme en soirée ou au théâtre. Du reste, le ménage allait assez bien. Les jeunes é poux se voyaient peu, si bien que les caractères n’avaient guère l’occasion de se heurter. Pas de zone torride, mais une température modérée, une affection tiède, qui p araissaient leur suffire. Pour Édith, les journées s’écoulaient dans une mono tonie voisine de l’ennui, lorsque le retour à Paris de son intime, sa Siamoise, Clair e de Reuil, vint jeter, dans ce crépuscule, de plus vives lueurs. Le couvent, les souvenirs, l’échange des secrets, l es causeries à portes closes, le cœur tout ouvert... que de soleils qui se levaient, là-bas, dans le ciel maussade ! Comme le temps allait reprendre ses ailes coupées d epuis tant de mois ! Claire de Reuil touchait à peine à ses dix-huit ans . C’était une jolie blonde. à l’air éveillé, à l’œil vif, à la bouche mutine ; le front large et beau, la carnation saine et délicate, les lèvres charnues, pourpres plutôt que roses ; ses che veux, bouclés, non par le fer, mais par la nature, s’insurgeaient un p eu de toutes parts. Au fond, très-simple et très-bonne. Presque chaque jour elle se faisait amener chez Édi th, où elle passait une partie de la journée. Ayant des amis communs, les inséparable s se mirent à faire des visites : la me mère de Claire, les grands parents d’Édith, M Vergne, d’anciennnes condisciples, me les religieuses du Sacré-Cœur... M Sainte-Augustine, venue tout exprès rue de Provence, s’était fait présenter M. Cellières. La s urintendante avait été, en son temps, l’une des plus belles et des plus riches héritières du vieux faubourg. Elle était restée grande dame dans la plus noble acception du mot ; l es élèves du Sacré-Cœur rappelaient tout bas la « dernière marquise. » C’es t au contact de cette nature délicate et privilégiée qu’Édith s’était, en quelque sorte, empreinte des vieilles traditions d’honneur et de courage, de déférence et de savoir- vivre, qu’elle s’étonnait tant de ne pas retrouver dans la société actuelle... Dieu, son roi, sa dame, — le respect des femmes, des vieilles gens, — le boudoir avant l’écu rie, — le salon avant le club, — le chapeau sous le bras et non sur la tête, — l’épée a u lieu de la cravache, — l’horreur du tabac... me Au grand étonnement d’Édith, M Sainte-Augustine avait trouvé l’agent de change un homme très-convenable. Cependant, comme pour tam ponna l’avenir, pour garnir d’ouate les angles probables, les conflits possible s, elle lui avait dit, avec un doux sourire, au moment où il la reconduisait jusqu’à sa voiture :  — Cher monsieur, je vous recommande mon Édith ; c’ est une sensitive. Peut-être ai-je eu le tort de la laisser vivre un peu dans le s nuages, mais elle y était si bien ! Ensuite, vous savez, dans les couvents, si hautes q ue soient les murailles, l’imagination va toujours au delà ; elle se crée un monde à sa guise et de convention ; mais la réalité n’a que trop vite fait de souffler dessus. Richard s’était aperçu, en effet, que sa femme avai t des idées de l’autre monde ; elle semblait arriver d’un pays par trop éthéré, où l’habileté et la finance modernes n’avaient pas droit de bourgeoisie. Ainsi, ayant un jour entendu son mari se féliciter de s’être réfugié à Bordeaux, pendant le siége de Pari s, et d’y avoir gagné de grosses sommes en fournissant aux mobiles de la Loire d’ass ez minces souliers, la jeune femme ne s’était pas gênée pour taxer de désertion cette prudence extrême, et de