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Les Fils de Tantale

De
357 pages

Le hasard, cette providence des sceptiques, avait réuni tous les personnages qui dès l’abord semblaient ne devoir jamais se rencontrer.

Ils ne furent pas longtemps à se trouver liés par une communauté de sentiments qu’explique assez le rapport de leur âge.

Jean-Louis Paturel, Jacques Landry et Jacques Mercier, n’avaient mis aucune rébellion à se laisser deviner les uns par les autres, tant le besoin d’expansion existe naturellement dans les âmes non encore trop durement éprouvées.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos deCollection XIX
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Amédée Rolland
Les Fils de Tantale
PRÉFACE
A M. CAMILLE W...
A qui de mes amis, sinon à toi, dédierai-je ce nouveau roman, mon cher Camille ? Ne les connais-tu pas comme moi, plus que moi, ces fils de Tantale que j’ai voulu peindre ? Ne les as-tu pas rencontrés sous toutes les latitudes, à Shangaï, à Yeddo, sur les rives de l’Amoor, dans les steppes de la Mantchourie ? Qu ’étaient-ce que ces compatriotes disséminés sur tous les points du globe, chercheurs d’or ou d’aventures, en quête pour la plupart de ce million fantastique qui est la maladie des meilleurs esprits de notre temps ? N’avaient-ils pas, ceux-là aussi, lâché la proie pour l’ombre ; abandonné une famille, une mère, leurs amours, avec l’espérance illusoire de cueillir le rameau d’or magique dans les contrées bénies du soleil ? Hélas ! ces éternels assoiffés d’or n’ont pu étancher leur rage le Pactole rêvé ! Presque tous prétendent l’avoir vu pourtant, ce fleuve qui n’existe qu’au pays des convoitises. J’ai taché d’esquisser un tout petit coin des mœurs modernes, paysannes et parisiennes ; mais je n’ai pas la prétention d’avoir réussi ! Les écrivains, eux aussi, sont fils de dans la soif d’un beau idéal ; qu’ils pours uivent, qu’ils rêvent, qu’ils voient intérieurement, mais sans jamais le pouvoir atteindre. Aussi ce que tu trouveras surtout dans ce livre, dont j’ai circonscrit volontairement l’action, c’est une grande pitié, une commisération profonde pour tous ces égarés, ces découragés, ces désillusionnés, ces meurtris qui sont nos frères en ambition, en aspira tions, en douleurs. J’ai écrit quelque part dans ce volume : « On ne prend pas la vie comm e on veut ; la vie vous prend. » Sans vouloir prétendre que le monde moderne subisse inflexiblement les lois de la fatalité, tout en reconnaissant que l’effort ayant la raison et l’honneur pour guides, doit vaincre l’obstacle, il n’en faut pas moins, qu’on s ’y soumette ou non, subir parfois, souvent même les coups de cefatum de l’antiquité, plus puissant que les douze grands dieux. C’est ce qui t’expliquera, pourquoi cette œu vre qui aurait pu, qui peut-être aurait dû être satirique, prend, à certains endroits, les accents de l’élégie et des lamentations.
PROLOGUE
LES AMBITIEUX
I
GRAND-CAMP
Pour l’artiste, pour le philosophe, pour le poëte, pour le commerçant qui vient de faire faillite et pour les amoureux, le site le plus charmant, la retraite la mieux close aux bruits du remords ou de l’ambition, le nid le mieux abrité, est certainement ce joli petit port de la Manche qu’oh nomme Grand-Camp. Un millier de feux à peine compose ce paisible village normand, dont la pêche est la seule industrie. Il y a dix ans, la venue d’un Pari sien y était considérée comme un événement dont les femmes parlaient l’hiver, au coi n du feu, en raccommodant leurs filets. L’ouverture du chemin de fer de Cherbourg a modifié cet ordre de choses. Quelques artistes en excursion ont, après les légions de César, découvert Grand-Camp, presque aussi inconnu pourtant, à cette heure, des naturels de la rue Saint-Denis, que Tombouctou pouvait l’être à l’auteur desCommentaires. Hommes et femmes, enfants et vieillards, tous vivent de la mer, sur la mer et pour la mer. Les femmes pêchent la crevette à la marée basse ; les hommes, le gros poisson à la haute mer ; les enfants, les plies dans le sable et les coquillages sur les rochers. Les vieillards tressent les cordages. Toute une industr ieuse armée de charpentiers et de menuisiers, construisent ou radoubent les bateaux sur la grève. Le peintre Veyrassat a fait quelques jolies toiles représentant les ouvriers et les pêcheurs de Grand-Camp. Cette population est ichthyophage, malgré les mouto ns très-appréciés qui vont, paissant en liberté, dans les prés salins qui longe nt les côtes. Grand-Camp vit presque en dehors de la civilisation moderne ; sauf le journal de Saint-Lô et le journal de Bayeux, peu de feuilles, même hebdomadaires, y pénètrent. L es événements généraux n’y sont guère connus que par les récits naïfs de matelots libérés du service après avoir pris part à quelque expédition lointaine. La plus haute ambition d’un habitant de Grand-Camp est de parvenir à posséder, en toute propriété, le plus chétif bateau. Il en est peu qui parviennent à réaliser ce rêve. La presque totalité de la flottille, composée d’enviro n trente bateaux pontés et d’une soixantaine de barques, appartient à deux ou trois armateurs, natifs du pays, qui prélèvent une assez forte quote-part sur le produit de la pêche. Une demi-douzaine de douaniers et de gardes-côtes, qui changent de poste tous les deux ou trois ans, complètent l’effectif de cette honnête peuplade. Le type des habitants de Grand-Camp est beau et mâle ; les hommes sont forts mais trapus, ainsi que dans presque tous les pays mariti mes. Ils sent généralement bruns, particularité assez rare chez les Normands. On s’explique difficilement cette anomalie, en songeant qu’ils doivent tirer leur origine de la blonde race gaélique fusionnée avec la blonde race normande ; en songeant surtout que les Gallo-Latins n’ont laissé que peu de traces de leurs établissements dans cette partie de la France, avant l’invasion de Rollon. Les femmes sont belles, mais n’ont pas le temps d’être jolies. Le vent salin couperose
vite leur visage, et l’eau de mer, dans laquelle elles ont l’habitude de marcher jusqu’à mi-jambe pour aller à la crevette, les déforme et les masculinise de bonne heure. Ajoutez à cela que leur costume n’a rien de pittoresque et qu ’elles ont la déplorable manie de se coiffer d’un bonnet de coton. Vieilles et jeunes, l a moins soigneuse de sa personne, comme la plus coquette, toutes portent bravement ce ridicule couvre-chef. C’est pourtant un ravissant spectacle, surtout un m atin d’été, quand le soleil rouge-cuivre commence à s’allumer à l’horizon, que de voi r l’essaim des crèvettières, jupes troussées, la hotte au dos, la pelle et le bâton en main, partir par groupes pour leur expédition coutumière. On dirait une tribu de ces f ourmis laborieuses si spirituellement crayonnées par Grandville dans sesAnimaux peints par eux-mêmes.seulement Mais ainsi, et vues de loin, sous la fraîcheur d’une brise matinale venant de la haute mer, au milieu des splendeurs recueillies d’une nature aux horizons vastes, elles ont un aspect original et poétique ; regardées de trop près, elle s perdent le charme que l’imagination leur avait prêté. Ces vaillantes créatures n’ont de la femme qu’un côté, un seul, mais c’est le plus beau, le côté maternel. Elles ont pris au sérieux les lois naturelles, et seraient bien étonnées si quelque malavisé leur expliquait les théories de Ma lthus. Il est rare qu’une femme de trente ans ne soit pas riche de quatre marmots, et la plupart vont sans honte jusqu’à la demi-douzaine. C’est là un luxe que leurs maris ne leur marchandent pas, comme les bourgeois immoraux, amis de l’ordre. Aussi, grâce au nombre de bambins et de bambines qui, du matin au soir, remplissent le village de cris et d’éclats de rire, Grand-Camp a-t-il toujours l’air d’être en fête. La tempête est le seul maître d’école qui fasse taire ce concert de voix glapissantes ; mais, en familiarisant, dès le berceau, ces enfants avec les spectacles grandioses de la mer irritée, elle leur met, autour du cœur le triple ai rain dont parle Horace. Ce n’est pas seulement le mépris du danger qu’elle leur inspire, c’est le sentiment de la famille qu’elle développe en eux. Menacés chaque jour d’un deuil qu i devient fatalement un désastre financier, car les pauvres gens n’ont pas d’épargne s, c’est avec plus d’amour que les enfants et les femmes se groupent autour du père de famille qui vient de risquer sa vie pour sa nitée, c’est avec plus de joie que cet homm e rude, après les fatigues de la mer, la nuit passée sous le ciel, dans l’écume et dans le vent, se retrouve au milieu des siens. La puissante loi des contrastes lui fait goûter rel igieusement, quoiqu’à son insu, les félicités du calme qui le pénètre, et pour lui, com me pour ceux qu’il aime et dont il est aimé, le foyer domestique devient une vérité. Le danger, toujours imminent, a fait davantage. Ce ne sont pas seulement les liens de la famille qu’il a rendus plus forts, il a étendu la famille elle-même. Entre tous ces êtres que constamment elle menace, et que constamment ell e nourrit, la mer a créé une parenté. Que le chef d’une de ces parcimonieuses fa milles vienne à disparaître ou à mourir, sa veuve et ses orphelins sont entretenus a ux frais de la communauté des pêcheurs. Chacun d’entre eux abandonne, au profit d es infortunés, une part de son maigre salaire ; chacun d’entre eux, à tour de rôle , leur apporte, à la marée montante, une portion de son butin ; c’est la dîme de la fraternité. Le port de Grand-Camp se trouve creusé par la natur e dans un des replis de la baie d’Isigny. Sa situation est des plus gaies : à gauche, par un temps clair, on voit se profiler en blanc les sinuosités du département du Calvados jusqu’au cap de la Hogue ; en face, les îles Saint-Marcouf, roches fortifiées, occupées par un détachement d’une cinquantaine de soldats ; — à droite, l’immensité ! L’entrée de cette anse semble, au premier abord, mi litairement défendue à l’est par quelques moulins inoffensifs, entièrement ruinés, p osés sur une éminence,
commencement des hautes falaises qui se prolongent jusqu’à l’embouchure de l’Orne, à Port en Bessin, — vus à travers la brume, ces mouli ns pacifiques ont des attitudes de bastions ; — à l’ouest, par le fort Samson, qui, bi en que dans un demi-état de conservation, n’est pas, depuis les grandes guerres maritimes de Louis XVI, beaucoup plus redoutable que les moulins abandonnés, ses con temporains. L’espace qui s’étend entre ce fort et ces ruines est d’environ une lieue. A cent pas dans les terres, la végétation est abondante, pleine de séve, grasse comme dans toutes les campagnes de la Normandie. On y fait des élèves de bestiaux, comme dans le Cotentin ; on y cultive le froment, l’avoine et le seigle, comme dans la Brie, sans compter le sarrasin patriotique qui sert à faire le s crêpes tant estimées des nationaux. Les pommiers y croissent également en abondance, et le cidre, quoique d’une qualité inférieure à celui de Saint-Lô, y est encore fort estimable et fort estimé. La galette de sarrasin et le poisson arrosés de cidre, tel est le fond de la nourriture des habitants de Grand-Camp.
II
L’ORACLE DE GRAND-CAMP
En 18.., plusieurs années environ avant l’ouverture du chemin de fer de Paris à Saint-Germain, premier essai de locomotion à vapeur en Fr ance, le bonhomme Paturel était réputé par les habitants de Grand-Camp pour un orac le. On n’oubliait pas plus de le consulter, dans les cas graves, qu’un marin n’oublie, avant de prendre la mer, à regarder d’où souffle le vent. Paturel, d’ailleurs, donnait assez volontiers ses avis, car il n’était pas dépourvu de vanité. L’estime que lui témoignaient s es concitoyens et qu’il ne manquait pas de se témoigner à lui-même, prenait sa source dans son grand renom de savoir. — Paturel, disaient souvent les meilleures têtes de l’endroit, oh ! ilprêchebien ; il en sait quasi plus long que le maître d’école ! Et les commères ajoutaient : — Dame ! c’est qu’il a été à Paris. Et de fait, Paturel avait vu bien du pays. Il avait parcouru l’Europe dans tous les sens, du nord au midi, et de l’est à l’ouest, sous les dr apeaux des armées républicaines et impériales. Échappé sans horions de cette Iliade, il était revenu, après le licenciement de l’armée de la Loire, dans son village natal, non sans quelque orgueil d’avoir impunément traversé ce quart de siècle. A la vérité, il n’avait ramassé aucun grade dans la bagarre, et, quand les fils, de fruitiers devenaient marécha ux de France, et quand les fils d’aubergistes devenaient rois, il était resté simple grenadier ; mais le grenadier Paturel n’en avait pas moins conscience d’avoir été un héros. Les proclamations, les bulletins et les ordres du jour le lui avaient tant de fois répé té, qu’il avait fini par Je croire ; et, d’ailleurs, le ruban rouge qu’il portait fièrement à la boutonnière de sa vareuse semblait en être la preuve. C’est donc comme tel, et avec tous les respects qu’on doit à un demi-dieu, qu’il se considérait, comme tel qu’il voulait être considéré. Il ne manquait point, du reste, d’un certain bon se ns. Il se disait, ce qui prouve notre assertion, que, si, dans un temps où s’étaient élev ées tant de miraculeuses fortunes, il n’avait pu bâtir la sienne, ce n’était ni la faute de son ambition, ni celle de son courage, ni celle de son honnêteté. Napoléon n’avait pu exiger des nobles créés par son souverain caprice les hautes manières, l’élégance d’allures, la distinction, en un mot les qualités natives de l’aristocratie déchue. Les talents administratifs ou militaires, voilà tou t — et c’était beaucoup — ce dont il avait dû se contenter. Mais, au moins, à mesure qu’ils s’étaient haussés d’un rang, les
parvenus de l’Empire s’étaient-ils ingéniés, le plus que cela leur avait été possible, à se mettre au niveau de leur nouvelle position. Plus d’un volontaire de 92, grâce à son zèle pour l’étude, avait pu faire, en 1810, un comte ou un baron fort présentable. L’empereur n’avait pas créé de marquis. Était-ce pour éviter l ’allusion classique : « Allons, saute marquis ! » à ses nouveaux nobles, qui avaient, en effet, pour la plupart, sauté à pieds joints par-dessus bien des choses ? Certes, Paturel, même à l’heure des châteaux en Esp agne, n’avait point rêvé une comté ni une baronnie, encore moins un marquisat ; mais il pensait que, comme mille autres dont les capacités n’avaient pas été foudroy antes, il aurait pu rentrer dans son pays avec les épaulettes de chef de bataillon ou de colonel, tandis qu’il n’avait même pu conquérir les modestes galons de sergent. Cette malechance tenait évidemment à une cause, et cette cause était un vice : Paturel ne savait pas lire ! Le temps lui avait manqué, au milieu de sa carrière militaire, pour remédier à ce péché originel de notre société. Et voilà pourquoi Paturel était resté grenadier. Il le savait, et, à l’encontre des ignorants vulgaires qui font fi de la science, il se repentai t amèrement de n’avoir pu vaincre son ignorance, pendant qu’il en était temps encore, c’est-à-dire à peu près sous le Consulat. Ce fut avec un serrement de cœur qu’après Waterloo, il rentra, Gros-Jean comme devant, au milieu de ses compatriotes ; mais il en eut vite pris son parti. Il ne se dit pas comme César, qu’il supposait être le grand-oncle de Napoléon : « Il vaut mieux être le premier dans son village, que le second à Rome ; » mais il fit absolument comme s’il eût connu l’axiome du conquérant des Gaules et du fonda teur de Grand-Camp. Il rêva la souveraineté morale de sa bourgade, et il la conquit. Son premier acte fut de se marier. Ce ne fut ni un mariage d’amour — son cœur s’était bronzé comme son visage — ni un mariage d’argent. C e fut un mariage d’intérêt, ce qui n’est pas la même chose. Il choisit, parmi les filles à marier, celle qui lui sembla être la plus intelligente, Madeline Pernot, et demanda sa m ain. Paturel n’était plus absolument jeune et n’avait jamais été précisément beau. Mais il venait de faire un petit héritage, une vieille parente lui avait laissé deux mille francs. Madeline, plus jeune et très-accorte, n’avait ni denier ni maille, et son père regarda la recherche du vieux soldat comme une bonne aubaine. Paturel pensait comme lui ; — Madeline savait lire ! Une fois installé dans son ménage, Paturel songea que la mer était aussi féconde en désastres que les champs de bataille. Il avait eu le rare bonheur d’échapper aux balles, il ne voulait pas tenter la chance des flots ; non que sa vaillance l’eût abandonné, mais il avait son plan et désirait ne pas mourir avant de l’avoir réalisé. Donc, au lieu de courir de sa personne les hasards de la pêche, il acheta une barque et l’équipa, se réservant la moitié dans le partage de tous les butins. Chaque jour, au retour de la flottille, il présidait, sur la plage, à la vente de son poisson, assisté de Madeline, qui inscrivait les ventes et tenait les comptes. Le commerce des époux Paturel prospéra. Madeline était une femme d’ordre qui, d’instinct, avait compris son mari. — Pas un sou, pas un centime ne se perdaient dans la maison. — Paturel, de son côté, n’allait pas au cabaret, à l’enseigne du Point du jour,chez le père Étienne. Les jours de fête carillonnée seulement, le jour de la fête du grand saint Gourgon, patron de Grand-Camp, par exemple, ou, par exception, quand la pêche avait été miraculeuse et la vente ex cellente, il se permettait un pot de cidre, mais c’était là tout. Cette sobriété, rare c hez un ancien soldat, plus rare encore chez un Normand, surprit tout d’abord ses concitoyens. — On l’accusa d’avarice ! Il mit sa tempérance sur le compte de sa goutte, qui le to urmentait depuis la seconde campagne d’Italie, de ses rhumatismes, qu’il avait rapportés de Moscou ; il prit enfin deux ou trois fois le lit pour confirmer son dire, et, au bout de quelques années, on n’y pensa ni
n’en parla plus. Au bout de ces quelques années, Paturel possédait trois barques pontées ; au bout de dix ans, il en avait douze et faisait un commerce régulier et assez considérable avec les marchands en gros qui expédient le poisson dans les terres, à Bayeux, à Saint-Lô, et même jusqu’à Caen. Durant ce temps, Madeline lui donna un fils qui fut baptisé sous le nom de Jean-Louis. Ce baptême fut une solennité. Tout le pays fut en fête, car le père Paturel, homme doux, au fond, qui prêtait par-ci par-là, quelques pièces de monnaie aux pauvres gens, — mais à bon escient, — et qui donnait gratis ses bons conseils, comptait pour amis à peu près tous les habitants du pays. On festoya dans une imm ense grange, tendue de draps blancs, parsemée de bouquets. Ce jour-là, l’avare se fit prodigue. On défonça un tonnes de vieux cidre, on servit sur la table un esturgeon tout entier, on fit des crêpes de sarrasin avec du lait ! et on mangea de laterrinée !La terrinée est le mets recherché par — excellence, par les gourmets de Grand-Camp. Il se c ompose de crème, de sucre et de chocolat, qu’on mêle dans une grande terrine et qu’ on envoie cuire au four chez le boulanger, une fois l’an seulement, la nuit qui précède la fête de saint Gourgon. Le soir de cette imposante cérémonie, on dansa sur la plage , aux sons d’un fifre et d’une musette qu’on était allé querir à Carentan pour la circonstance. Le vieux grognard nageait dans la joie ; il commençait à voir clair d ans son ambition : la dynastie des Paturel était fondée ; l’empereur de Grand-Camp avait enfin son roi de Rome ! Le lendemain de ce baptême, qui devint légendaire, Paturel abdiqua ses habits de fête, reprit sa houppelande rapiécée, ses grègues lustrées par l’usure, ses sabots garnis de paille, son bonnet de coton noir, et se mit à économiser de plus belle et à songer ; car le rêve de sa vie avait commencé de prendre une forme dans la personne du nouveau-né. Que serait ce fils ? Marin ? — C’était bon pour le pauvre monde ! Jean-L ouis devait être riche ; car, à sa mort, Paturel, dont le commerce allait s’agrandissant d’année en année, espérait bien lui laisser une centaine de mille francs. Armateur ? — Dans un petit port ! — C’était bon tou t au plus pour son père. — Son père, avec deux mille francs et sans éducation, ava it gagné une fortune assez rondelette : où ne pourrait-il pas parvenir, lui qu i aurait un jour de la fortune et de l’instruction ? Soldat ? — Le temps des grandes guerres était passé , l’Empire s’était écroulé, et les bâtons de maréchaux étaient devenus rares dans les gibernes des volontaires ! Que serait-il donc ? Telle était la question que se posait soucieusement le bonhomme, le soir, au coin de l’âtre, en fumant son bout de p ipe, pendant que la mère tricotait des bas pour le petit, ou lui racommodait ses culottes. Quand Jean-Louis eut atteint l’âge de cinq ans, on l’envoya à l’école, et c’était la joie de Paturel de le voir, suivant le doigt de Madeline , épeler en bégayant dans leDouble Almanach Liégeois.ux et narquois, quesouriait alors de ce fin sourire, silencie  Paturel Fenimore Cooper a emprunté aux Normands, pour le do nner à Nathaniel Bempo, dit Bas-de-Cuir. — Le gaillard en sait déjà plus que son père ! s’écriait-il. Et il hochait la tête d’une façon qui voulait dire : « Patience ! cela n’est rien encore. Vous verrez plus tard ! » Quand l’enfant eut fait sa première communion, quel ques jours après la cérémonie religieuse, le père Paturel fit atteler sa jument grise à son grand cabriolet, et, claquant du fouet, sans avoir dit mot à sa femme étonnée de le voir dans ses beaux habits, s’en alla