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Les Mémorables Aventures du docteur J.-B. Quiès

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298 pages

Il vous est, sans aucun doute, arrivé de regarder fixement la grande aiguille d’une pendule — celle qui marque les minutes ?

Elle semble immobile. Le bruit monotone du balancier indique seul que la pendule marche. Tic tac, — vous comptez, tic tac ; vous comptez toujours ; l’aiguille ne bouge pas. Au bout d’un temps qui vous a paru ne devoir jamais finir, elle a franchi cependant une des petites divisions marquées sur le cadran.

— Ouf !

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À propos de Collection XIX

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Paul Celières

Les Mémorables Aventures du docteur J.-B. Quiès

Ce livre n’est qu’une fantaisie.

Je n’ai eu, en l’écrivant, l’intention ni de remuer le monde, ni d’élargir les horizons de la pensée, ni de déplacer les bases de l’édifice social.

Je n’ai pas songé davantage à augmenter d’un iota la somme des connaissances humaines.

Mais, s’il ne se dégage de ces mémorables aventures aucun enseignement scientifique, industriel ou moral, elles sont du moins parfaitement inoffensives.

On ne me soupçonnera pas, j’aime à le croire, d’avoir voulu tourner en ridicule la science et les savants.

J’admire passionnément l’une, je respecte profondément les autres, et je déclare que je n’ai pas eu — fût-ce une minute — la pensée de porter atteinte à leur légitime prestige.

Me rappelant que « tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux », je n’ai eu d’autre intention que de ne pas ennuyer mes lecteurs.

P.C.

I

SUIVEZ VOS BESTIAUX

Il vous est, sans aucun doute, arrivé de regarder fixement la grande aiguille d’une pendule — celle qui marque les minutes ?

Elle semble immobile. Le bruit monotone du balancier indique seul que la pendule marche. Tic tac, — vous comptez, tic tac ; vous comptez toujours ; l’aiguille ne bouge pas. Au bout d’un temps qui vous a paru ne devoir jamais finir, elle a franchi cependant une des petites divisions marquées sur le cadran.

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Ouf ! que c’est long une minute !

  •  — Ouf ! que c’est long une minute !

Puis vous vous êtes remis au travail.

Oh ! comme elle trotte, l’aiguille, quand on ne la regarde plus ! A peine avez-vous commencé, qu’elle a déjà parcouru cinq de ces petites divisions.

  •  — Mon Dieu, que c’est peu de chose dix minutes !

Eh bien, vous vous êtes trompé tout à l’heure, et vous vous trompez maintenant.

C’est très court, une minute ; et dix minutes, c’est beaucoup !

Dix minutes suffisent pour compromettre le sort des empires et changer la face du monde. La ruine ou le succès, le bonheur ou le malheur, peuvent dépendre de dix minutes.

Dix minutes peuvent décider de toute la vie !

L’expérience l’a bien souvent démontré, cette, vérité banale. Nous l’allons pourtant démontrer une fois de plus par un exemple.

Le 28 septembre 1874. — Était-ce bien en septembre ? — Oui. — Etait-ce bien le 28 ? — Nous ne l’affirmons pas. Quant au millésime, il nous semble probable, sinon certain. — Ce jour-là donc, le train qui, venant de Paris, devait arriver à Marseille à neuf heures quinze minutes du soir, avait dix minutes de retard. Le train suivant devait entrer en gare à neuf heures trente-deux. Il ne restait donc que sept minutes pour faire évacuer les compartiments, débarquer les bagages, garer les wagons et livrer la voie.

Ah ! comme on les bousculait, les pauvres malles ! Ceux qui, imprudemment, y avaient risqué de la porcelaine ou des cristaux, n’y devaient plus trouver que des miettes.

Que voulez-vous ! dix minutes de retard !

Bousculés — comme leurs malles — par le chef de train, par le chef de gare, les voyageurs étaient descendus en toute hâte et se pressaient à la sortie.

Seuls, deux wagons restaient pleins encore. Les voyageurs qui s’y trouvaient enfermés n’avaient pu en ouvrir eux-mêmes les portières. — 

Pourquoi ? — Mais, parce que ces voyageurs étaient des bœufs — ou des vaches (on n’apercevait que leurs cornes) — magnifiques échantillons de l’espèce bovine hongroise, expédiés par M. Karl Brünner, agriculteur aux environs de Pesth, à M. Lemoine, agriculteur à Médéah, qui voulait acclimater cette race en Algérie.

  •  — La peste soit des bestiaux ! dit le chef de gare ; ils vont nous retarder... Débarquons ! débarquons !

Un homme d’équipe ôta les clavettes, fit glisser les parois du wagon, et à grands coups de fouet informa les voyageurs qu’ils étaient arrivés à destination.

Un à un les représentants des espèces bovines de la Hongrie sautèrent sur le quai.

Cela n’alla pas sans quelque difficulté.

Mais ce fut bien autre chose quand, après les bœufs et les vaches, il fallut faire descendre celui qui était — ou semblait — chargé de les garder !

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Allons ! dit l’homme d’équipe, suivez vos bestiaux !

Le malheureux pliait sur ses jambes, soufflait à faire pitié et paraissait à bout de forces.

  •  — Allons ! lui dit l’homme d’équipe, suivez vos bestiaux !

Mais il n’avait pas l’air dé comprendre.

Ah ! les dix minutes de retard !

Que de choses arrivèrent qui ne seraient point arrivées sans ces dix minutes !

Sans ces dix minutes qui les harcelaient et les poussaient, le chef de gare, le chef de train, l’homme d’équipe, tout le monde se serait aperçu que le brave homme qui venait de mettre pied à terre n’avait rien d’un Hongrois. Si — pardon — il avait sur la tête un bonnet d’astracan et sur le dos une houppelande de gros drap soutachée de dessins variés, qui ne manquaient pas d’une certaine couleur locale. Mais le bonnet, de toute évidence, n’avait pas été fait pour là tête ; il descendait jusqu’au-dessous des oreilles. Quant à la houppelande, elle devait appartenir à un homme de six pieds, et le corps qu’elle enveloppait n’en avait guère plus de cinq ; en raison de quoi elle traînait, et donnait à son propriétaire d’occasion l’aspect d’un magicien de carrefour.

Et ce n’était pas tout. Pour des aveugles mêmes il eût été visible que jamais — non, jamais — ventre si rond, jambes si courtes, visage si bouffi ne s’étaient rencontrés, ni ne pouvaient se rencontrer sous la houppelande et le bonnet d’un gardien de bestiaux hongrois.

Mais on avait bien le temps d’y regarder !

Dix minutes de retard !

  •  — Suivez vos bestiaux !
  •  — Pardon, monsieur, dit, d’une voix étranglée par la fatigue et l’émotion, celui qu’on apostrophait ainsi, je me nomme Quiès...
  •  — Qu’est-ce que ça me fait !
  •  — Le docteur Jean-Baptistin Quiès...
  •  — C’est bon !... Suivez vos bestiaux !
  •  — Mais je ne les connais pas, monsieur, ces bestiaux !... Je suis victime d’une déplorable fatalité... d’une erreur incompréhensible...
  •  — Suivez vos bestiaux, je vous dis !

Et l’homme d’équipe, qui n’avait écouté ni entendu un traître mot de cette supplique — navrante pourtant — poussa d’une bourrade vigoureuse au milieu de son troupeau le malheureux, qu’à compter de ce moment nous appellerons le docteur Quiès, puisque — il vient de le dire — c’était son nom.

Enveloppés dans un large coup de fouet, les bœufs avaient pris le petit trot, et leur gardien malgré lui, serré au milieu d’eux, avait dû, bon gré, mal gré, prendre, lui aussi, le petit trot ; chose dont il ne paraissait avoir ni l’habitude ni le goût, à en juger par ses gestes désespérés, ses yeux démesurément ouverts, et surtout par les cris qu’il ne cessait de pousser :

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Il y a erreur ! Il y a erreur !

  •  — Il y a erreur ! Il y a erreur !

Mais ses cris piquaient d’émulation sans doute les bœufs de M. Karl Brünner ; car plus il criait, plus ils beuglaient.

Et la voix du pauvre docteur se perdait dans ce vacarme.

Toute la troupe, bêtes et gens, était sortie de la gare et se dirigeait vers le quai où se trouvait amarré le Triton, magnifique paquebot qui devait emmener à Alger les échantillons de la race bovine hongroise.

En moins d’un quart d’heure, on y fut.

Là, sous un grand hangar encombré de ballots et de marchandises, se tenait, devant une table, un employé spécialement chargé d’enregistrer les envois avant l’embarquement et de percevoir les droits, s’il y avait lieu.

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Avec une vivacité toute méridionale il entraîna le docteur.

Le facteur du chemin de fer annonça : Huit bœufs, seize vaches et leur conducteur.

A ce mot de conducteur, Quiès bondit, rassembla ce qui lui restait de souffle et, s’adressant à l’employé :

  •  — Monsieur, dit-il, je me nomme Jean-Baptistin Quiès, je suis domicilié à Saint-Pignon, département de...
  •  — Ça m’est bien égal !
  •  — Je ne doute pas, monsieur, que cela vous soit indifférent... Mais à moi !... c’est autre chose ! Je me trouve engagé dans...
  •  — C’est bon ! suivez vos bestiaux !

Le docteur Quiès fit une dernière tentative pour obtenir un moment d’attention. L’employé s’était levé et avait disparu.

Il ne restait plus là que le facteur du chemin de fer, qui, en langue provençale, recommanda au matelot chargé de surveiller l’embarquement des bœufs le paysan hongrois qui les accompagnait.

Ce matelot prit à son tour M. le docteur Quiès par le bras et l’entraîna vers une passerelle qui, du quai, donnait accès sur le pont du paquebot.

Quiconque a jamais vu un âne refuser le gué d’une rivière pourra — soit dit sans comparaison blessante pour notre héros — se faire une idée exacte de son attitude au moment où il s’agit de franchir ce petit pont.

Il s’arc-bouta sur ses jambes et dit énergiquement :

  •  — Jamais ! il y a erreur sur la personne !

Mais le matelot était esclave de la consigne. Avec une vivacité toute méridionale, il entraîna le docteur et le jeta plus mort que vif dans la cabine où se tenait le commissaire du bord.

Ce commissaire était un petit homme à figure terne et béate, au regard sans expression. Coiffé d’une casquette galonnée, vêtu d’une tunique galonnée, immobile sur sa chaise, il avait quelque chose des bonshommes de cire qui servent d’enseigne aux musées d’anatomie ambulants. Il leva les yeux, regarda Quiès, esquissa un sourire, et baissa la tête sur ses chiffres en disant :

  •  — Qu’est-ce que c’est ?

Le docteur poussa un soupir de satisfaction, remercia Dieu du fond de son cœur et prit une chaise qui se trouvait là.

Le commissaire ne sourcilla pas.

  •  — Allons, pensa Quiès, en voilà un du moins qui m’écoutera et qui me fournira, peut-être, le moyen de retourner à Saint-Pignon.

Puis, à haute voix :

  •  — Monsieur, dit-il, je me nomme Jean-Baptistin Quiès, de Saint-Pignon ; le docteur J.-B. Quiès !
  •  — Ah ! ah !
  •  — Vous me connaissez de nom ?... C’est pour le mieux. Je n’ai donc pas besoin de vous dire que je ne comprends rien à ce qui m’arrive...
  •  — Oh ! oh !
  • Illustration
  • Et il tomba privé de sentiment sur le parquet de la cabine.

  •  — Ah ! ah !
  •  — Le plus triste de cette affaire, monsieur, c’est que je suis sans argent !... Je compte que vous voudrez bien me faciliter les moyens de regagner mon pays. De graves intérêts sont en jeu.
  •  — Ah ! ah !
  •  — Oui, monsieur, oui. J’ai d’abord un important mémoire à lire devant M. de Préchafoin et ses savants collègues de la Société de géographie, de numismatique et d’archéologie.
  •  — Oh ! oh !
  •  — De plus, j’ai un match très intéressant à finir contre M. Poggenbeek, de Harlem.
  •  — Ah ! ah !
  •  — Et puis, monsieur, je vous l’avoue, je n’ai pas l’habitude des voyages... Je suis casanier ;... c’est avec joie que je reverrai ma maison, mon jardin... et mon lit !... Encore un jour de pareilles tribulations... et je n’y survivrais pas !
  •  — Oh ! oh !

Le commissaire qui, pendant tout le cours de cette harangue, avait continué l’addition des chiffres qu’il avait sous les yeux, posa sa plume, regarda Quiès en souriant, et lui dit :

  •  — Eh bien, mon garçon, nous tâcherons d’arranger cette affaire-là... Suivez vos bestiaux.

Le digne commissaire était complètement sourd depuis dix ans, et, depuis dix ans, avait la prétention de ne pas perdre un mot de ce qu’on lui disait.

Quiès n’eut pas le temps de chercher l’explication de la réponse étrange qui lui était faite. Ces trois mots : « Suivez vos bestiaux ! » lui avaient produit l’effet d’un coup de marteau sur le crâne.

Ce qui lui restait d’énergie et de force l’abandonna tout à coup ; il tomba privé de sentiment sur le parquet de la cabine.

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II

 ? ? ?...

Dans toute la France, colonies comprises, on comptait alors — à quelques milliers près en plus ou en moins — soixante-sept mille six cent vingt-huit docteurs : docteurs ès lettres, docteurs ès sciences, docteurs en droit, en théologie, en médecine... et docteurs qui ne l’étaient pas.

Que valait dans ce nombre le docteur J.-B. Quiès ?

Quelle était sa spécialité ?

Quel était son but ? Quel son travail ?

Qu’avait-il écrit ? ou que se proposait-il d’écrire ?

Où vivait-il ? et quelle était sa façon de vivre ?

Où fallait-il prendre Saint-Pignon, qu’il donnait comme sa résidence habituelle ?

Sur quoi portait le remarquable mémoire qu’il se proposait de lire à M. de Préchafoin ?

Et quel était ce M. de Préchafoin ?

Quel encore ce commandant La Carriole, dont le docteur venait, disait-il, de tenir le fils sur les fonts baptismaux ?

Quel était l’objet de ce match avec M. Poggenbeek, de Harlem ?

Pourquoi le docteur Quiès avait-il un bonnet d’astracan sur la tête ?

Pourquoi une houppelande hongroise sur le dos ?

Par suite de quels événements, enfin, se trouvait-il à Marseille — malgré lui, s’il l’en fallait croire — en compagnie des bœufs de M. Karl Brünner, de Pesth ?

Nous nous proposons de répondre à toutes ces questions et à quelques autres, dans le chapitre III et dans les chapitres suivants.

III

COMMENT, DÈS L’AGE LE PLUS TENDRE M.J.-B. QUIÈS AVAIT MONTRÉ POUR L’ÉTUDE DES SCIENCES NATURELLES DE MERVEILLEUSES DISPOSITIONS

Il y a, nous dira-t-on, nombre de Ledoux qui se fâchent pour un oui, pour un non, beaucoup de Lefort dont la vie ne tient qu’à un fil, et prodigieusement de Lebrun qui sont blonds. Nous en tombons d’accord, et sommes prêt à reconnaître qu’il serait puéril de chercher dans un nom les qualités, les défauts ou les goûts de celui qui le porte. On nous accordera, cependant, que le hasard a parfois d’étranges caprices, et se plaît à étiqueter les créatures de Dieu, comme les pharmaciens leurs petites fioles, afin que nul ne s’y puisse tromper. Et certainement le hasard était en veine de bonne humeur le jour où il lui prit fantaisie de vouloir que le héros de ces aventures fût le fils d’un père qui se nommait Quiès, et par suite, dût se nommer Quiès comme son père.

Si nous ouvrons, en effet, le Dictionnaire latin-français de Quicherat, nous y trouvons : Quies, s. f., repos ; et la dominante du caractère de M.J.-B. Quiès était à ce point le désir, la soif, le besoin du repos, qu’il n’aurait, à aucun prix, fait, sans nécessité absolue, dix pas au-delà du mur de son jardin, qui, d’une extrémité à l’autre, n’en comptait guère plus de trente. Ce n’était, disons-le bien vite, chez le digne homme, qu’une disposition physique. Repos, soit ; paresse, non. Les jambes n’aimaient pas à remuer, mais l’esprit allait bon train.

Docteur ès sciences, membre de la Société de géographie, de numismatique et d’archéologie de son département, M. Quiès passait, à bon droit, pour un savant. Tout ce qui touchait au progrès de la science le passionnait. Il poursuivait, nuit et jour, la solution d’un problème, à la condition, bien entendu, que cela ne le mît point dans la nécessité de changer de place.

A le voir, du reste, on devinait et l’on comprenait ses goûts sedentaires. Petit, trapu, rond, affligé d’un ventre énorme sous lequel pliaient deux jambes imperceptibles, il était loin d’être, comme on dit, taillé pour la course.

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Baptistin, pendant le trajet, ne cessa de crier.

Cette obésité devait-elle être considérée comme une cause ou comme un effet ? M. Quiès avait-il horreur du mouvement parce qu’il était gros, ou était-il gros pour avoir eu trop longtemps horreur du mouvement ? Nous penchons pour cette seconde hypothèse, à-l’appui de laquelle nous pouvons fournir une preuve qui nous semble devoir ne laisser de doute dans l’esprit de personne.

Lorsque, huit jours après la naissance, M. Quiès père décida que son fils Jean-Baptistin serait mis en nourrice aux champs, dans l’intérêt de sa santé moins peut-être que dans celui de la tranquillité paternelle, Baptistin se fâcha tout rouge et poussa de terribles cris. Il est bon de faire observer qu’il n’avait pas crié jusque-là. Cette manifestation soudaine ne provenait donc que d’une antipathie très prononcée déjà pour le mouvement.

Huit lieues séparaient la ville du village où se rendait la nourrice. Baptistin pendant le trajet ne cessa pas de crier. A peine la brave femme eut-elle mis pied à terre à sa porte et posé son nourrisson dans son berceau, que les cris cessèrent comme par enchantement.

La protestation était claire et devait suffire.

Mais, comme si, dès cette époque, le jeune Baptistin avait eu conscience que l’on n’arrive pas d’un seul coup à convaincre les gens, il la renouvela au retour, brailla à gorge déployée tout le long de la route, et ne consentit à se taire et à sourire que lorsqu’il se retrouva, après deux ans d’absence, sous l’aile protectrice de Mme Quiès, sa mère.

La première pensée de M. Quiès père, en revoyant l’héritier de son nom rouge de fatigue et de colère, fut que cet enfant, doué d’un méchant naturel, serait gênant et désagréable ; et peu s’en fallut qu’il ne prolongeât de deux ans les mois de nourrice. L’intervention de la mère arriva fort à propos.

M. Quiès, du reste, ne regretta pas longtemps ce qu’il avait d’abord appelé sa faiblesse. Le petit Baptistin grandit silencieusement, laissant à M. son père tout le loisir de s’occuper de ses affaires personnelles. On le citait dans la ville comme exemple aux autres gamins de son âge. Jamais on ne le vit courir dans les rues. Jamais on ne le surprit dans les champs à croquer des pommes ou à chasser les oiseaux.

Ses instincts contemplatifs se développaient entre les quatre murs du jardin de la maison paternelle, et dans un petit bois où il passait le meilleur et le plus clair de son temps.

Mme Quiès, qui n’était pas mère pour rien, s’était plus d’une fois inquiétée des étranges symptômes qu’elle remarquait chez son fils, alors âgé de huit ans au plus.

  •  — Cet enfant n’est pas comme les autres, disait-elle parfois à son mari.
  •  — Et que lui manque-t-il pour cela ? répondait celui-ci en levant les épaules.
  •  — Je ne sais. Mais il ne joue pas ; il ne court pas ; c’est à peine s’il parle !... Hier encore, je l’ai trouvé couché dans le bois, les yeux fixés à terre...
  •  — Il dormait.
  •  — Il ne dormait pas.
  •  — Ah !... Eh bien, que voulez-vous que j’y fasse ?

Après quoi M. Quiès sortait de la chambre en murmurant :

  •  — Les mères !... Toutes les mêmes !... leurs fils sont des phénomènes.

Un événement bien puéril devait ouvrir les yeux du père, justifier les vagues prévisions de la mère, et leur montrer à tous deux le chemin dans lequel devait si brillamment marcher Baptistin.

C’était à la fin de l’été. Mme Quiès venait de terminer l’important et utile travail de ses confitures. Abricots, prunes et groseilles, transformés en une belle gelée jaune, orange, rouge, miroitaient dans des pots de cristal ; le tout bien rangé sur le buffet, sur la table, sur les rayons de la cuisine, sur les meubles de la salle à manger. Toute fière d’elle-même, Mme Quiès s’était couchée en se promettant de couvrir ses pots le lendemain, d’en envoyer une douzaine à M. le curé, une douzaine à la cousine Ragot et une douzaine à Mme de Malleville.

Le lendemain... Ah ! le lendemain, Mme Quiès jeta un cri de surprise et faillit tomber à la renverse. Les malheureuses confitures étaient noires de fourmis ! Il fallut tout jeter ! tout !

  •  — D’où sortent ces maudites bêtes ? s’écria-t-elle.
  •  — Si vous le leur demandiez, peut-être vous le diraient-elles ! répondit ironiquement M. Quiès, tandis que Baptistin, bouche béante, regardait ses parents procéder à la fâcheuse opération de l’enfouissement des confitures.

Il ne fut question tout ce jour-là dans la ville que des fourmis de Mme Quiès ; car elle s’était naturellement hâtée d’aller conter la chose à tout venant.

Jusqu’au soir elle en parla. Elle en parlait encore lorsque vint l’heure de se mettre au lit.

Fort agitée, on le comprend, elle avait accommodé ses oreillers, battu son traversin, éteint sa lampe ; après une dernière pensée de regret à ses chères confitures, elle allait fermer les yeux, quand une piqûre inattendue à la jambe gauche la fit tressaillir. Mme Quiès passa légèrement sa main sur la partie lésée et reprit sa position. Nouvelle piqûre à la jambe droite. Cette fois, elle n’eut pas le temps d’y porter la main. La même sensation douloureuse venait de l’atteindre au bras, à la hanche, à l’épaule, partout !

Elle sauta vivement de son lit en murmurant :

  •  — Voilà ce que c’est que de laisser entrer les chiens dans la maison !... Je signifierai à Théodore...

Elle avait rallumé la lampe. La surprise et la terreur lui firent rentrer la fin de sa phrase dans la gorge : le lit était noir de fourmis !

Elle se précipita dans la chambre voisine en criant :

  •  — Théodore ! Théodore !

Théodore ne répondit pas. Debout, en toilette de nuit, au milieu de sa chambre, il regardait, en se grattant le front, une armée de fourmis faire l’école de bataillon sur son lit, sur son tapis, sur ses meubles.

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