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Les Nuits d'un chartreux

De
354 pages

« O Maxence ! le calme m’environne, et le calme n’est pas dans mon cœur. Les dévorantes passions l’ont flétri et rongé ; la douleur s’y est établie en souveraine, et le torture avec plus de férocité que jamais bourreau n’a torturé de patient, que jamais assassin n’a torturé de victime, que jamais tyran n’a torturé de nation. O Maxence ! je m’adresse à toi comme le pécheur s’adresse au prêtre, comme le malade s’adresse au docteur ; car je me souviens du jour où tu m’as dit : Entre nous les douleurs, entre nous les joies !

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

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Édouard Primard

Les Nuits d'un chartreux

Préface PAR AUGUSTE POURRAT

Dernièrement, lassé de la solitude du cabinet, fatigué de la même vue et des habitudes qui pourtant avaient fait jusqu’alors le repos et le bonheur de ma vie, je me hasardai pendant quelques instans dans ce vaste désert qu’on est convenu d’appeler le monde.

Le pas était grand à franchir, la démarche difficile, car à moi, l’homme inculte et sauvage, le misanthrope par tempéramment, il fallait me refaire des manières et un extérieur ; depuis si long-temps j’avais oublié qu’il existait autour de moi des hommes et des façons réputées élégantes !...

Toutefois, grâce à la civilisation, ma transformation physique fut bientôt complète ; la main légère d’un coiffeur, les savans calculs d’un tailleur, unis aux émanations parfumées, et aux dandinemens en vogue, eurent bientôt changé mon être matériel. — Au moral, je savais que pour être homme du monde, il faut flatter outre mesure, mentir sans remords, calomnier un peu et se vanter beaucoup. De ce côté, mon rôle était moins pénible à saisir, car je ne crains pas de me vanter ; je flatte volontiers ; et je monts sans rougir : — Arrivé là, on est déjà bien prés de calomnier sans remords.

Il suffit donc de quelques minutes, tant le mal est facile, pour faire de moi un presque homme du monde. du moins en apparence. — Mon rôle appris, résolu de pousser à bout ce projet bouffon, ainsi que l’eut appelé Odry, je m’acheminai en jouant gravement l’élégance vers le café de Paris.

Il était six heures de relevée, heure fashionable et tout-à-fait d’étiquette, pendant laquelle ce temple nouveau s’ouvre aux marchands de toutes sortes qui fourmillent dans la capitale. Ils viennent là en toute sûreté, bien sûrs de ne pas en être chassés par un autre Jésus-Christ, car le XIXe siècle n’a pas encore enfanté le Dieu qui doit le racheter ; toutes les divinités qu’il s’est crées n’out pas d’autre puissance que celle du veau d’or.

J’étais à peine installé dans l’un des coins de ce Capharnaüm, que les plus singulières idées vinrent assaillir ma pauvre tête, j’oubliai tout, et ma défroque et mon role ; et le front tristement logé dans la paume de ma main gauche, les yeux projetés au hasard, je me mis à faire, avec la plus sotte distraction possible, l’autopsie du lieu où je m’étais fourvoyé, et des hommes au niveau desquels m’avait placé une fantaisie incompréhensible.

  •  — Voilà. dis-je à part moi tout haut peut-être, ces salons si renommés. — C’est ici que viennent se confondre, sans y regarder, l’élite et la lie de la société. — Ici que les diamans de la littérature, que les jeunes héritiers des premières et plus honorables familles de France ne craignent pas de s’exposer à être insolemment éclipsés par les faux brillans de la Bourse, et les agioteurs sans conscience. — Ce luxe oriental, ce service élégant, cette politesse confortable, tout cela se prodigue le plus souvent à des indignes ; car ici, plus qu’ailleurs, peut-être, c’est au masque d’or que se réservent toutes les prévenances, — et c’est tout dire : la société n’a jamais cherché à soulever un masque d’or pour voir les traits de celui qui se cache sous cette enveloppe éblouissante. — Est-ce de sa pari crainte de les trouver trop hideux, — ou serait-elle persuadée qu’il est impossible d’en voir de plus beaux que ceux du masque lui-même. — C’est si beau, l’or !...

J’en étais là de ma vertueuse indignation, et je préparais la suite de ma catilinaire, lorsque quelques paroles rebondirent sur la nappe festonnée de la table la plus voisine, et s’en vinrent vagabondes bourdonner à mon oreille. — Je ne les perçus d’abord qu’au hasard, — puis, comme si je fusse enchanté de trouver matière à diversion, je me pris à les répéter et à les peser, si bien que l’envie me gagna d’écouter et de savoir à fond le chapelet dont elles étaient les premiers grains.

Je devins tout yeux et tout oreille. — Ils étaient trois à cette table, trois genres bien distincts, tant à l’extérieur qu’au dedans. — Les deux plus jeunes, les plus brillans, occupaient un côté entier du quadrilatère de marbre. — En face, remplissant à lui seul un espace égal, un bras d’ici, un bras de là, nonchalamment penché en avant, sans doute pour ne rien perdre du fumet des plats interposés, se dandinait un personnage à face douteuse. Barbe presque inculte, cheveux horripilans, yeux inspirés, je n’ose dire hagards, habit déformé et de couleur suspecte, le reste à l’avenant. — Quand j’eus fini cet inventaire, je regrettai pendant cinq minutes les frais que j’avais fait. Mais la réflexion eut bientôt dissipé mon chagrin. — J’étais loin d’être doué comme cet individu, d’ur aplomb imperturbable et d’un appétit inextinguible : puis je n’avais pas, moi, deux amphitrions chamarrés de chaînes et de bijoux, pour me servir de boucliers. Enfin j’étais à la fois mon hôte et mon convive. — Recette unique, du reste, pour se dispenser de toute obligation, ainsi que de toute engeance envers autrui.

A vue d’œil, les jeunes gens paraissaient d’un calibre égal. — Tous deux fils de famille, nourris dans la crainte de Dieu, des fantômes et des coups d’épée ; — tous deux beaux, si la beauté consiste dans des formes féminines et étiolées, et je l’ai dit, tous deux apparemment riches. — Du reste bons garçons, rieurs à façon, et gens à bonnes fortunes, au dire général.

On croit tant aux mauvaises langues.

Après un examen sérieux, l’un d’eux accusait pourtant une teinte plus mâle, un son de voix plus vibrant, des mouvemens plus décidés. J’eus occasion de remarquer que lorsqu’il saisissait chez son vis-à-vis affamé un geste faux, ou une manifestation gloutonne, un sourire de sardonique pitié se glissait sous sa légère moustache, et venait en ridant imperceptiblement sa joue expirer dans les favoris noirs qui rembrunissaient l’ovale de sa figure. On voyait qu’il était loin de goûter, aussi vivement que son ami, les manières emphatiques de leur convive, et s’il paraissait résigné à payer son écot, en revanche il ne cédait qu’avec peine à ses assertions tranchées. Il n’en était pas de même de l’autre innocent qui humait à longs traits les discours de l’écornifleur, et poussait jusqu’au fanatisme son admiration pour cet homme.

J’ai appris depuis que le convive affamé est un littérateur, parasite par goût et par position, qui paie en phrases ronflantes, et hante de préférence les jeunes gens ; ceux surtout qui ont un cabriolet. — Il se fait volontiers leur collaborateur. — Je dois à la vérité de dire qu’il est d’ordinaire pour plus de moitié dans les couvres qu’il partage ainsi. On lui accorde quelque talent.

Le jeune homme plus avancé est un lauréat des concours généraux, — l’espoir d’une famille patricienne, homme de sens et d’études, que sa noblesse et son mérite réel appellent à une haute position dans l’état.

L’autre est une mouche du coche, un de ces moutons qui sautent après. — On croirait qu’il n’apprit à parler que pour applaudir. — Il a une stalle aux Italiens, une collection d’autographes des premiers écrivains à qui il touche dans la main. — Il se croit appelé à faire un Montesquieu. — C’est un Viennet en herbe.

Ces messieurs en étaient à se faire des complimens. Après s’être renvoyé la balle, Ferdinand, l’enthousiaste, s’écria : — « La critique à beau faire, votre dernière publication est un livre admirable. » — Georges, l’homme de lettres qui ne voulait pas perdre un coup de dent, et qui jusqu’alors n’avait parlé que par monosyllabes, se contenta de répliquer encore cette fois :« Oh ! vous allez trop loin... »

Mais Ferdinand y tenait ; il en appela a Gustave son ami qui répondit froidement : « J’ai trouvé le livre bien écrit... » A ces mots, Georges se mordit les lèvres, — puis se comptant un maintien qui déguisait mal son dépit : « Bien, dit-il, c’est beaucoup sans doute... Mais ce n’est pas seulement ce qu’on doit attendre de nous... Les roués du métier... Le style, c’est une bagatelle... Nous ne pouvons pas mal écrire... Nous avons trop d’habitude pour cela... Et comment diable voulez-vous que cela nous soit possible, aujourd’hui que tout le monde écrit bien... Le style court les rues. » — Puis il se remit à manger de plus belle. — Gustave, sans avoir l’air d’y toucher, se pencha sur son assiette, en disant :

« En vérité, le style court les rues... C’est pour cela probablement qu’il est si rare dans les livres. » — Je ne pus m’empêcher d’applaudir à ce mot du jeune homme, et j’attendis avec impatience la réponse de Georges : mais soit qu’il cherchât à reprendre l’avantage qu’il venait de perdre, soit qu’il fût en effet doué d’un appétit gargantuanique, il ne rouvrit d’un instant la bouche que pour y accumuler de vastes morceaux : Ferdinand se hâta donc de profiter du répit pour saisir la parole et trancher aussi du maître : — « Le style, c’est l’homme ! dit-il d’une voix arrogance. Voilà pourtant un aphorisme qui depuis un siècle a eu force de loi. — Mais il appartenait à la jeune école d’en démontrer toute la fausseté : d’après ce précepte, que de têtes ne nous faudrait-il pas découronner, pour exalter à leur place quelques pauvres phraseurs dont tout le mérite consiste dans un arrangement systématique des mots, qui s’imaginent, avec de l’harmonie, donner un sens à la phrase, ou de la force à la pensée, et qui souvent sacrifient l’éclair qui éblouit, le tonnerre qui épouvante, aux douces lenteurs d’une narration délayée, à la chute somnolente de périodes cicéroniennes. Mais rien n’est plus facile que cela. Les clercs d’avoué, les élèves de rhétorique ont du style aujourd’hui, et ne fut-ce que par amour-propre, il me semble qu’un écrivain peut bien se dispenser d’employer des moyens si vulgaires. »

Épuisé de sa diatribe contre le style, il porta son verre à ses lèvres, pendant que ses yeux cherchaient une mine approbatrice sur la figure de Georges. Il recueillit entre deux broiemens des os maxillaires un sourire protecteur, et de joie il avala d’un trait le contenu de son verre, puis il se tourna en triomphateur du côté de Gustave. La figure de celui-ci exprimait une gaîté à la fois franche et ironique, il laissa quelques minutes son ami jouir de sa propre satisfaction, et reprit enfin avec un ton de convenance parfaite : « Je ne suis aucunement de ton avis, et cependant je partage celui de M. Georges. Je le prie avant tout de me croire persuadé de la beauté de son livre. L’expression de bien écrit que j’ai employé n’est pas chez moi le résultat d’un système, mais seulement d’une habitude ; et désormais pour ne pas être exposé à hasarder aussi inconsidérément un mot impropre, je serai enchanté s’il veut, dans cette occasion, me prêter l’appui de ses lumières et de son expérience. Je ne suis qu’un élève, moi, j’ai bonne envie d’apprendre. »

A merveille, mon jeune ami, fit Georges en passant sa serviette sur ses lèvres, et se rejetant en arrière comme un homme saturé et satisfait, je suis tout à vous. Laissons-donc là mon livre, et ne ramassons pas les débris de la lance que noire cher Ferdinand vient de rompre contre le style. — Quel rude champion... C’est avec les armes même de son adversaire qu’il l’attaquait. »

Cette flatterie opéra son effet ordinaire sur Ferdinand : il redressa la tête, se rengorgeant comme un coq d’inde qui vient de glousser d’une manière plus vigoureuse, et se posa en grave auditeur ; Gustave attacha ses regards sur Georges, qui, appuyé sur le bras gauche et faisant, dans sa main droite, soubresauter le couteau à lame de vermeil, prit la parole d’un ton de voix assez mesuré, pour que l’on crût à la bonne-foi de ce qu’il allait dire.

« C’est en effet un point très important, et qu’il serait de notre avantage de décider d’une manière péremptoire. Chaque jour le public est en faute à ce propos, et cela bien involontairement, je vous jure, car j’ai vu souvent des personnes très sensées fort embarrassées d’émettre franchement une opinion sur un ouvage qu’elles venaient de lire. Certes ce nétait point faute de manière de voir, mais bien d’une formule qui rendit clairement leur pensée. Nous ne pouvons nier entre nous hommes de lettres, qu’il n’existe une lacune en ce point. Ce public, à qui nous offrons nos œuvres, a bien rationnellement le droit de les juger ; et quoique ce soit moins à ce jugement qu’à son admiration et ses faveurs que nous tenons, toujours est-il que ne pouvant l’empêcher de se prononcer, il est de notre intérêt de lui donner un mode de le faire avec impartialité et justesse ; la chose nous est facile, puisque notre double titre d’auteurs et de critiques nous pose à la fois juges et parties dans notre propre cause.

Pour décider cette question, je serai d’avis que toute la littérature qui crée se réunît en un Congrès solennel. — Voici, pour mon compte, ce que j’y proposerais : qu’il soit établi trois distinctions bien formelles, se suppléant entr’elles, et indiquant, à minimo ad majorem ; l’ensemble ou le détail des qualités d’une publication,

Cette triple distinction, je la formulerais ainsi, de la manière la plus simple, avec des mots et des phrases bien connues dont je préciserais seulement le sens. Commençant par le terme habituel de Gustave, je dirais : Ce livre est bien écrit. — Progressivement : Voilà un bon livre. Et pour le maximum enfin : Voilà un beau livre, un livre admirable, ou autres épithètes hyperboliques, selon que le juge sera doué d’un caractère enthousiaste comme vous, Ferdinand, ou plus calme, comme vous, Gustave.

A première vue, ma proposition semble peu nouvelle et niaise, peut-être, car on n’emploie pas d’autres expressions : mais réfléchissez un instant, analysons ensemble la valeur de ces mots, et vous verrez quels abus doivent résulter de l’emploi irréfléchi des uns ou des autres, dans les jugemens portés après lecture.

Vous avez dit tout à l’heure : C’est un livre bien écrit, vous l’avez dit de bonne foi, et beaucoup de personnes sont dans le même cas que vous, bien éloignées de se douter que cette phrase est en vérité plutôt un blâme qu’un éloge ; qu’en général ce n’est qu’une défaite banale pour se dispenser d’un jugement plus sévère. En fait de variantes, on peut citer : Il y a quelques jolies pages... Ce livre a du bon... et même. la période de rigueur qui termine tous les feuilletons : Ce livre donne de hautes espérances que nous sommes surs de voir réalisées dans la prochaine publication de l’auteur.

Cette observation est, sans contredit, par trop vague : elle ne porte, d’ailleurs, que sur le style de l’ouvrage, partie, à mon sens la moins importante, et par conséquent la réticence volontaire sur le fond ne peut être que du plus mauvais augure.

J’ai dit que le style est la qualité la moins importante d’un livre ; ne croyez pas, cependant, qu’on doive, qu’on puisse le négliger. Sans contredit un mérite intrinsèque peut s’enrichir encore du prestige de formes attrayantes. Le style est le vêtement de la pensée ; de même qu’une jolie femme, elle gagne toujours à être parée ; c’est un moyen très précieux de dissimuler quelques-unes de ses imperfections ; et quelle que soit d’ailleurs sa beauté primitive, elle ne peut que recevoir une nouvelle force de l’éclat et de la variété du style, de même que celui-ci ne saurait lui donner ni portée, ni valeur, si elle est commune et ressassée. Loin delà, le style en pareil cas, fait ressortir la pauvreté du fond, de même qu’une physionomie disgraciée, grimace, et déplaît davantage sous le fard et les atours.

Je crois avoir établi que, dire d’un livre : Il est bien écrit, c’est en faire un maigre éloge, si ce n’est même une critique

Le fond, la pensée, la portée morale et philosophique, voilà ce qui constitue la force et le mérite d’une œuvre. C’est par là, principalement, qu’un écrivain acquiert une réputation solide. Qu’il émeuve, qu’il intéresse, qu’il instruise, fut-il moins brillant, moins paré qu’un autre, il n’en sera pas moins l’élu de la majorité. Elle lui fera grâce de l’esprit, en faveur de son jugement, et recherchera ses ouvrages, espérant toujours trouver dans le dernier, la forme et les manières qui s’acquièrent, bien sûre d’y trouver déjà l’intérêt et la raison, choses qui ne s’acquièrent pas.

Il est, à la vérité, une classe qui court après l’esprit et le style, la jeunesse et une partie du beau monde ; pour ces têtes enthousiastes et ces papillons écervelés, la forme est tout. D’abord, ils sont peu à même de juger le fond, puisqu’ils ne veulent pas s’en donner la peine. Hommes de forme, ils rejettent tout au dehors, sacrifient tout à l’extérieur ; il leur faut de l’éclat, du clinquant, de l’éphémère ; qu’importe, pourvu que cela soit éblouissant ; en cela leurs goûts sont d’accords avec leur esprit ; égoïstes par nature, ils exigent ainsi qu’un auteur se sacrifice à leur caprice, et écrivent au jour le jour ; ils appellent ennuyeux, ce qui est raisonné ; outré, ce qui est au delà de leur intelligence ; et mauvais, ce qui n’est pas à leur goût.

Malheureusement, ces gens-là font des succès, ils ont causé la perte de plus d’un beau talent ; en revanche, que d’indignes n’ont-ils pas couronnés ! Par bonheur, la majorité reste et ne change pas ; elle ne se laisse pas influencer par les pamoisons admiratrices de quelques dandys, et tout en rendant justice aux livres bien écrits, elle sait bien, pour les distinguer d’un livre pensé, quoique moins brillant, dire de ce dernier : Voilà un bon ouvrage.

Telle serait aussi la seconde formule que je voudrais voir consacrée.

Il est enfin un troisième degré, et sur celui-ci, je me plais à croire que les gens à la mode ne tiennent pas à se séparer des gens sensés ; loin de là, ils revendiquent l’honneur du premier jugement, et la majorité beaucoup moins bruyante, parce qu’elle est plus forte, les laisse déclamer, et n’en suit pas moins le cours de ses idées qu’elle ne puise ni dans la mode, ni dans l’imitation ; c’est le calme d’un grand fleuve, comparé au fracas du torrent.

Les publications heureuses qui enlèvent cette glorieuse unanimité de suffrages sont celles qui réunissent la forme et le fond, l’esprit et le jugement, la gaîté et l’intérêt, le style et le raisonnement. Ce sont les livres qui savent combiner et alterner sous leurs faces les plus puissantes les deux grands fluides qui agitent de concert le cœur de l’homme, depuis son berceau jusqu’à sa tombe, les émotions de la joie et celles de la peine ; les livres qui font pleurer et sourire tout ensemble, et dont le titre reste long-temps gravé dans le cœur, symbole d’une pensée profonde.

Voilà les beaux livres, et ils sont bien rares les beaux livres. Les beaux livres font les grands noms et les grands noms sont bien rares ; aussi ne résulte-t-il pas pour eux, des ouvrages qu’ils laissent, une réputation de mots arrangés et taillés comme les diamans du lapidaire, objets de l’engouement d’un jour ; une auréole pure et durable couronne ces têtes prédestinées ; une gloire ineffaçable les promène au front des siècles, digne prix des grandes œuvres du génie uni au talent ; car c’est à cette double condition, seulement, qu’on peut faire un beau livre. Le génie donne les formes au bloc de marbre ; le talent les polit et les parfait ; et comme cette union complète la plus belle œuvre du Créateur, les êtres favorisés de ce double don sont aussi rares, qu’admirables et précieux.

Voilà qu’elles sont mes idées ; mon système est simple, il se résume facilement et embrasse parfaitement les trois classes d’auteurs ainsi que leurs ouvrages.

Le livre bien écrit est d’ordinaire l’œuvre d’un beau fils, d’un homme d’esprit, qui s’en est rendu d’autant plus facilement coupable, qu’on peut fort bien produire un ouvrage de cette sorte sans talent comme sans études.

Le bon livre est l’œuvre consciencieuse, résultat d’études et de travaux suivis, souvent même le fruit du génie, mais d’un génie dont les ailes sont trop faibles pour monter aux cieux, et qui n’a pu que de loin et imparfaitement s’échauffer du feu céleste.

Le beau livre enfin ; celui qu’il faut passer sa vie à chercher, à finir ; après quoi on peut mourir en le présentant à la postérité !... »

Ici, Georges s’arrêta ; il s’était animé. Gustave l’écoutait avec une profonde attention. Ferdinand, en proie à une ridicule extase, ouvrit la bouche pour la formuler sans doute en phrases pompeuses ; mais Georges s’empressa de le prévenir, et saisissant le flacon de champagne, il ajouta tranquillement : « Toutefois, si mon système était généralement adopté et bien appliqué, on pourrait se passer de critiques et de feuilletonnistes, et ce n’est pas ce que je nous souhaite. »

Le bouchon partit...