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Les oiseaux de nuit finissent aussi par s’endormir

De
87 pages
Un roman accompli d’une auteure chevronnée de la Nouvelle-Écosse.
En transit à Paris après un séjour à Moscou, Ève, interprète de métier, est bloquée à l’aéroport en raison du mauvais temps. Juste avant d’embarquer pour Ottawa, elle croit entendre aux nouvelles télévisées le nom d’une personne qui a jadis eu un impact déterminant dans sa vie et qui réveille en elle des souvenirs enfouis depuis plusieurs décennies. Que sont devenus Charles et tous ceux qui, sans le vouloir sans doute, l’avaient poussée à partir précipitamment de chez elle ?
Errant de ville en ville (Tanger, Montréal, Prague), tel un oiseau migrateur qui n’arrive jamais à se fixer, Ève a le curieux sentiment d’être partout de passage. Petit à petit, grâce à l’influence réconfortante de sa grande complice Dacha, de ses amis Maxime et Julien, puis de Charles, elle parvient à se réconcilier avec sa propre histoire.
Un roman impressionniste, tout en nuances, sur le destin peu commun d’une femme en quête de l’essentiel.
« Elle resta un moment debout devant la baie vitrée et son regard se perdit dans la nuit. Tout était là, en cet instant qui n’avait plus de repères sur l’horloge ; tout était invisible. Bien que le jour ne fût pas près de se lever, elle ne se coucha pas. »
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LES OISEAUX DE NUIT FINISSENT AUSSI PAR S’ENDORMIR
Martine L. Jacquot
Les oiseaux de nuit finissent aussi par s’endormir
ROMAN
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada Jacquot, Martine L., 1955-, auteur  Les oiseaux de nuit finissent aussi par s’endormir / Martine Jacquot. (Voix narratives) PuQlié en formats imprimé(s) et électronique(s). ISBN 978-2-89597-«32-1. — ISBN978-2-89597-«8«-0 (pdf). — ISBN 978-2-89597-«85-7 (epuQ)  I. Titre. II. Collection : Voix narratives PS8569.A36O38 201« C8«3’.5« C201«-905526-9 C201«-905527-7 L’auteure remercie Arts Nouvelle-Écosse pour son appui à la création. Les Éditions David remercient le Conseil des arts du Canada, le Secteur franco-ontarien du Conseil des arts de l’Ontario, la Ville d’Ottawa et le gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada.
Les Éditions David 335-B, rue CumQerland, Ottawa (Ontario) K1N 7J3 Téléphone : 613-830-3336 | Télécopieur : 613-830-2819 info@editionsdavid.com | www.editionsdavid.com Tous droits réservés. Imprimé au Canada. e Dépôt légal (uéQec et Ottawa), 3 trimestre 201«
Nous traversons le présent les yeux bandés. Tout au plus pouvons-nous pressentir et deviner ce que nous sommes en train de vivre. Plus tard seulement, quand est dénoué le bandeau et que nous examinons le passé, nous nous rendons compte de ce que nous avons vécu et nous en comprenons le sens. Milan Kundera J’ai enfin réussi à t’échapper. Là où ma vie la plus profonde se déroule, tu n’en as pas idée. Les profondeurs les plus intimes de mon âme, tu n’y as pas accès. Anaïs Nin
1
Les aspérités de ma vie m’appartiennent. Ne cherche pas à les comprendre. J’ai moi-même de la difficulté à en explorer chaque épin e. À éviter sa pointe acérée. À palper sa rugosité sans me blesser. C’est un peu comme ça pour tout le monde, non ? On fait de son mieux, un sourire aux l èvres ; on côtoie son double au visage masqué qui semble plongé dans la réalité du monde et on se demande s’il ressemble à notre nudité. On s’habitue . Plus ou moins. On a beau tout faire pour s’aimer soi-même, il y a des moment s où ça va, d’autres où ça accroche. Personne n’est entièrement beau si on reg arde dans les recoins de son âme. Ève aurait voulu répondre tout cela à Dacha, quand elle lui posait des questions sans doute bien intentionnées, mais qu’el le trouvait un peu niaises. Cependant, elle aimait bien sa vieille amie et elle lui répondait vaguement et poliment, comme le font les adolescents qui veulent la paix face à la gentillesse suave de leur mère. Elle l’aimait même beaucoup pou r sa force de caractère et sa débrouillardise. Elle se réjouissait de savoir q ue son amie avait obtenu une bourse de recherches qui lui permettrait de venir à Ottawa d’ici quelques jours. Elle la recevrait chez elle. Toutes les deux repren draient le dialogue laissé en suspens dans les rues de Moscou. Dans sa tête se rejouait leur conversation, après s a dernière séance de travail. — Tu aimes te sentir invisible, n’est-ce pas ? Rega rder sans être vue, te faire petite souris, comme tu dis souvent. Si tu vi vais ici à Moscou, je pourrais comprendre, mais là… — Oui, tu as sans doute raison. Mais c’est personne l, pas de raison particulière et c’est mieux comme ça, il me semble. Une mouche sur la vitre, ça me convient ! — Mais que crains-tu donc, Ève ? — Tu sais Dacha, je me sens libre comme l’air ! J’a ime juste être tranquille. Mon bonheur, c’est de laisser mes pas me guider, qu e ce soit ici ou ailleurs, et ne pas me faire remarquer. Poursuivre plus loin, to ujours plus loin, comme les nomades. Explorer encore et encore. Il y a constamm ent des détails nouveaux autour de mes points de chute, que je n’avais pas r emarqués lors d’une précédente visite. Ça fait ma joie. « Et puis, pourquoi tenter de justifier ce qu’on n’ arrive pas à comprendre soi-même ? On est comme on est, c’est tout », se di t-elle. Ève avait fini sa mission à Moscou. Elle allait ren trer chez elle ; elle ferait escale à Paris, mais ne s’arrêterait pas à Saint-Ro main, sa petite ville natale, non loin de là. Pourquoi en faire tout un plat ? Le s ombres qu’elle avait fuies ne regardaient pas les autres. Elle avait fait trop d’ efforts pour les oublier. Alors, pourquoi revenir sur ce sujet ? « Tenir bon, ne pas tourner les pages en arrière », se disait-elle chaque fois qu’elle senta it une faiblesse l’envahir. Ève ne lui raconta pas que, dans ses rêves, elle te ntait encore parfois de revenir à Saint-Romain, mais qu’elle s’y voyait com me une forme sans nom. Comment expliquer, même à son amie, ce sentiment ét range que provoquait en elle l’idée d’être ainsi anonyme dans un lieu qui f ut jadis chez elle ? Retourner marcher dans mes rues sans reconnaître de visages, songeait-elle, sans être
hélée par une voix familière, sans être connue, tou t simplement… Cette pensée l’effrayait. Pourtant, partout ailleurs, elle se se ntait à l’aise, invisible, mais tellement à l’aise. Aucune racine sectionnée ne la troublait. Par contre, elle avait l’impression que si elle s’était tenue quelque part dans sa ville et seulement à cet endroit précis, elle aurait eu la sensation de n’avoir jamais existé, comme si tout le reste avait été oblitéré. Saurait-elle enco re identifier certains petits détails de ce qui fut le cadre de son quotidien ? Paysage c hangeant. Tel magasin repeint, tel arbre coupé, telle personne déménagée, telle route nouvellement tracée. Sa porte fermée. Ne plus savoir emboîter le pas à ses anciennes habitudes. Elle n’aimait pas parler de cela. D’aill eurs, comment pouvait-elle être certaine de ce qui la tourmentait ? Comment parler d’une appréhension non vérifiée ? Mieux valait éviter le sujet, tout simpl ement. « J’aime être incognito un peu partout, finalement… Dans toutes ces villes où je me rends souvent, je me glisse dans les couli sses et j’erre ; je me sens légère. J’aime surtout séjourner à Paris, de façon intermittente. J’ai l’impression d’y connaître chaque recoin et que ces lieux me rec onnaissent. Je ne peux m’empêcher de m’y offrir le luxe d’une petite évasi on chaque fois que je le peux », songea-t-elle.
*
Dans le haut-parleur de la salle d’attente de l’aér oport Charles-de-Gaulle où Ève se trouvait, une voix féminine désincarnée venait d ’annoncer l’embarquement immédiat. Enfin, Ève allait pouvoir rentrer chez el le ! Vol direct en partance pour Toronto, puis elle prendrait une correspondance pou r Ottawa. Elle n’était pas pressée, cependant, contrairement aux voyageurs qui l’entouraient. L’attente avait été longue, si longue, mais que pouvait-on co ntre la neige ? Elle avait été si abondante en ce début d’hiver qu’elle avait para lysé le rythme de la vie et frigorifié les gens. Comme elle l’avait pressenti, son bref séjour paris ien lui avait fait du bien. Une escale sans obligations, sans rendez-vous, sans horaire. Un petit séjour qui ne ressemblait pas aux autres. Elle avait pu rôder seule comme une louve, simplement heureuse d’être là. Comme si les silhoue ttes qu’elle croisait lui étaient familières et lui parlaient silencieusement . Si près du cœur de la cible, mais sans en subir de vertige ni de remise en question. À l’annonce de l’embarquement, ses réflexes lui ava ient automatiquement commandé de se lever. Une tasse de café en carton p resque vide dans une main, sa sacoche à l’épaule, son manteau sur le bra s, son sac de voyage et des paquets-cadeaux — d’où pointait du papier de soie d e différentes couleurs — ramassés précipitamment sur le siège à côté d’elle, elle s’était spontanément dressée. Cependant, une autre moitié de sa conscien ce l’avait empêchée d’avancer. Son regard était resté rivé à l’écran de télévision qui, fixé au mur de la salle d’attente, diffusait les informations. On y parlait surtout du changement climatique et du mauvais temps qui sévissait sévère ment sur la France. Mais il y avait aussi d’autres nouvelles. L’appel pour l’emba rquement était venu couvrir la fin d’une phrase, qui avait retenu son attention. N éanmoins, elle avait clairement entendu, lui semblait-il, le journaliste prononcer le nom de Charles. En tout cas, pour le prénom, elle en était certaine, mais le nom de famille ? La sonorité ne faisait-elle que ressembler à celui qui soudain s’a nimait sur le livre de ses souvenirs ? Et si c’était lui, que lui était-il arrivé ?
Comme lors d’un retour au réel après un choc post-t raumatique qui l’aurait plongée pendant une durée indéterminée dans une sor te d’abstraction à sa propre vie, elle avait soudain senti les muscles de son cou se raidir. Elle avait écarquillé les yeux, tendu l’oreille, mais l’interf érence causée par l’appel l’avait empêchée de saisir la nouvelle. Telle une marionnette, elle se laissa bousculer par les passagers pressés qui avançaient en piétinant. Elle, elle n’avait pas bougé. De toute façon, il fallait toujours attendre en queue avant d’emprunter le cou loir qui mène à l’appareil. Les autres ne pouvaient-ils pas patienter une minut e, qu’elle sache de quoi il était question ? Il est vrai que tout le monde étai t épuisé par l’interminable attente. Il neigeait depuis des jours, les transpor ts étaient lents ou bloqués et plusieurs vols avaient été annulés. Bien des person nes avaient passé la nuit à l’aéroport, espérant partir sur un prochain vol. Èv e avait, elle aussi, patienté pendant de longues heures, sommeillant sur des faut euils, flânant dans les boutiques hors taxe, feuilletant les journaux et li sant le dernier livre d’Ingrid Betancourt. Enfin, il semblait que tout allait se d ébloquer, au moins pour un groupe de voyageurs. L’espoir et le soulagement se peignaient dans les yeux cernés, remplaçant l’impatience et l’inquiétude. Pe u se plaignaient malgré tout : que pouvait-on contre ce mauvais temps qui frappait un peu plus fort que d’habitude, un peu plus tôt aussi ? Les fêtes de fi n d’année approchaient et les voyageurs n’avaient qu’une idée en tête, se retrouv er en famille ou dans un lieu de villégiature de rêve. Alors que tout le monde avançait, Ève était toujour s plantée à la même place et regardait fixement l’écran, même si le pré sentateur avait enchaîné avec d’autres nouvelles. Comment savoir en quoi consista it cette annonce ? Charles… Un nom qui remontait loin, si loin… Ce dev ait être le début des années 1970, lors de leurs années d’école. Ce devai t être dans sa ville natale. Tout s’embrouilla. En proie à l’étonnement, elle ne se sentait pas la capacité d’analyser. Pas maintenant. — Allez, venez, il faut y aller, lui cria l’employé e qui vérifia aussitôt sa carte d’embarquement et son passeport. Dans la précipitation générale, Ève échappa ses pap iers et trébucha dessus. Elle eut du mal à tout remettre en ordre. S on esprit était ailleurs. Ses doigts se crispèrent sur son billet et sur l’anse d e son sac de voyage. Dans son empressement, elle renversa le reste de son café et son regard se perdit dans un monde flou. Soudain essoufflée sans raison, avan çant comme un robot, elle se laissa pousser par les autres voyageurs, progres sa le long de l’allée centrale de l’avion et s’effondra dans son siège près du hub lot. De quoi pouvait bien parler cette nouvelle ? Charles, pourquoi refais-tu surface dans mon esprit après tant d’années ? Qu’est ta vie devenue ? Est-ce bien de toi qu’on a parlé, ai-je bien saisi ou ma tête résonne-t-elle de bribes dive rses qui se mélangent ? Retrouver la source de l’information, se dit-elle. De quelle émission s’agissait-il au juste ? Impossible de connecter son Blackberry, dont la pile n’avait pas été rechargée. De toute façon, on annonçait qu’il falla it tout éteindre, qu’on n’avait pas le droit d’utiliser d’appareils électroniques p endant le vol. Elle jeta un dernier regard vers la terre dont elle s’éloignait. Charles se trouvait-il là, quelque part ? Sensation d’apesante ur. Tête soudain étourdie. Ève s’enfonça dans son fauteuil. Son voisin prenait tro p de place. Se sentant à l’étroit, elle resserra ses coudes contre son corps . Bientôt, un coussin sous la nuque, un bandeau sur les yeux, une couverture remo ntée jusqu’au cou, elle plongea dans un flottement bienheureux.