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Les Ombres de Boufarik

De
165 pages
« Ainsi, mes souvenirs reconstitués ne sont qu’illusion. J’aurai beau m’efforcer de faire vivre l’Algérie de Mamie, la réalité m’échappera toujours. Les traces se sont effacées, gommées par les ans, par la vie sans cesse réinventée. Alger se refuse à moi. Tel un mirage, elle se dérobe quand je crois la tenir. »
Comment peut-on se sentir pied-noir en étant né après l’indépendance de l’Algérie ? Tiraillé par cette interrogation, Olivier Chartier part sur les traces de son arrière-grand-père, Amédée Froger, maire de Boufarik assassiné en 1956. De Paris à Boufarik, il va découvrir une réalité différente du mythe érigé par sa famille. Qui était Amédée ? Qui l’a tué ? Est-ce vraiment le FLN ?
À travers ce récit se pose la question de la transmission de la mémoire et, au-delà, la recherche du paradis perdu de l’enfance.
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:
Olivier Chartier
Les Ombres de Boufarik
récit
Flammarion
Présentation de l'éditeur :
« Ainsi, mes souvenirs reconstitués ne sont qu’illusion. J’aurai beau m’efforcer de faire vivre l’Algérie de Mamie, la réalité m’échappera toujours. Les traces se sont effacées, gommées par les ans, par la vie sans cesse réinventée. Alger se refuse à moi. Tel un mirage, elle se dérobe quand je crois la tenir. »
Comment peut-on se sentir pied-noir en étant né après l’indépendance de l’Algérie ? Tiraillé par cette interrogation, Olivier Chartier part sur les traces de son arrière-grand-père, Amédée Froger, maire de Boufarik assassiné en 1956. De Paris à Boufarik, il va découvrir une réalité différente du mythe érigé par sa famille. Qui était Amédée ? Qui l’a tué ? Est-ce vraiment le FLN ?
À travers ce récit se pose la question de la transmission de la mémoire et, au-delà, la recherche du paradis perdu de l’enfance.
: Les Ombres de Boufarik
Graphisme : Création Studio Flammarion
Olivier Chartier est journaliste. Les Ombres de Boufarik est son premier livre.
: Les Ombres de Boufarik
Portrait de Olivier Chartier : Arnaud Février © Flammarion
À Gaby Froger, ma grand-mère
À Camille et Constance, mes enfants
Ils éprouvaient ainsi la souffrance profonde de tous les prisonniers et de tous les exilés qui est de vivre avec une mémoire qui ne sert à rien.
Albert Camus, La Peste
Et c’est un drôle d’exil d’être exilé de son enfance.
Antoine de Saint-Exupéry, Carnets
I
C’était la fin de l’automne 1996. Le ciel était bleu, presque transparent ; une lumière dorée éclairait Paris. Pour la première fois depuis longtemps, j’entrais dans la petite église de la rue de l’Assomption, celle où j’accompagnais ma grand-mère le dimanche. Une foule chuchotante de cousins, d’oncles et de tantes en lunettes noires s’embrassait sur le parvis.
Devant l’autel, au milieu de la nef, allongée dans son cercueil de bois blond, Mamie attendait sa dernière messe. Des flots de soleil coulaient des vitraux, révélant d’invisibles poussières en suspension. Je ne me souviens pas des mots du curé. Sans doute a-t-il prêché la résignation, la résurrection et la vie éternelle. Par faiblesse autant que par orgueil, moi qui n’ai pas la foi, j’avais accepté de lire un texte de Péguy : « Je ne suis pas mort. Je suis là, de l’autre côté… » Je l’ai lu avec émotion. Pourtant je n’en croyais pas un mot. Mamie était morte. Je ne crois pas à la vie éternelle, pas à l’Enfer, pas davantage au Paradis. Je crois au souvenir. La vie après la mort n’existe que dans la mémoire de ceux qui vous ont aimé.
La veille, nous nous étions donné rendez-vous, ma sœur et moi, devant le funérarium. Depuis des mois Mamie dépérissait dans un hôpital gériatrique, où Alzheimer lui grignotait petit à petit mémoire, joie de vivre et appétit. On en venait à souhaiter la fin de cette humiliation. C’était un choc pourtant. Sandrine s’est approchée du cercueil ouvert. Je l’ai suivie. Mamie portait un gilet de laine bleu marine par-dessus un chemisier blanc. Ses lèvres étaient entrouvertes en un sourire pincé. Sa peau de cire n’aspirait plus aux baisers. J’ai effleuré sa main glacée. C’était la première fois que je touchais la mort.
Mamie avait été le phare de notre enfance, un amer rassurant autour duquel naviguer. Sa lumière éteinte me jetait dans le monde adulte. J’avais trente ans.
II
Je me souviens des teintes presque pures. Blanc de zinc et jaune cadmium, ocre jaune et jaune de Naples pour les ombres, bleu saphir pour la mer. Les coups de couteau du peintre avaient levé des vaguelettes de gouache. On devinait sa frénésie, ses mains portées par l’urgence. De plus près, chaque sillon, chaque gouttelette de matière séchée témoignait de la vitalité de la toile. Je la voyais frissonner sous le Sirocco. Un paysage en mouvement s’offrait à mes yeux d’enfant.
C’était le port d’Alger. Alger-la-Blanche, disaient les manuels de géographie d’avant 62. En bas, sur les quais, des piles de ballots tout juste débarqués, des pyramides de tonneaux à l’embarquement, pleins de ce vin d’Algérie qui allait donner du coffre aux meilleurs bordeaux. De hautes arcades reliaient les bassins aux immeubles immaculés dominant la scène. Tournée vers la métropole, Alger l’Européenne toisait la mer, surveillait son commerce. Moi, j’admirais la ville sans me lasser. Elle était là, plus vivante que la rue derrière les rideaux. Ses couleurs m’éclairent encore, aveuglantes comme la lumière de midi sur une plage de Méditerranée. J’avais cinq ans, six ans, sept ans, dix ans… Et chaque dimanche après le déjeuner familial j’y cherchais la brûlure du soleil, des éclats de voix, des rires puissants, des parfums d’épices mêlés à l’huile chaude et au mazout. Pendue à un clou, cette fenêtre ouvrait sur une enfance qui n’était pas la mienne. Les éclats de couleur m’emmenaient loin des squares et des pigeons de Paris, vers un monde insouciant.
Dans mes souvenirs, ce passage secret trônait chez ma grand-mère au-dessus d’une commode marquetée pansue comme une caravelle. Face à lui, deux hautes fenêtres voilées filtraient une lumière du nord affadie encore par la rue étroite. Mamie habitait Paris, au quatrième étage d’un immeuble haussmannien noirci par la pollution. Quand nous montions, la cabine vitrée en bois verni de l’ascenseur gémissait à chaque étage et j’étais devenu expert pour la bloquer en ouvrant un battant de la porte à mi-palier.
Dans l’entrée, une fenêtre en vitrail diffusait la lumière sale d’une courette. À gauche, le salon et la chambre de Mamie, avec son étroit lit Empire bourré d’édredons. À droite, un long couloir desservait la cuisine et deux chambres où mes cousins de province trouvaient refuge le temps de leurs études. J’y avais vécu mes premiers mois, alors que mon grand-père, pour l’amour duquel elle avait quitté son Algérie natale, mourait à l’autre bout de l’appartement. Mes rires et mes pleurs avaient aidé Mamie à étouffer sa douleur.
Depuis la mort de son mari, elle tenait table ouverte tous les dimanches et nous nous retrouvions, cousins cousines oncles et tantes autour du poulet à l’estragon, du gigot ou, les jours de fête, du couscous. On s’asseyait par génération. Mamie présidait, sous le vaisselier, entourée de ses deux fils et de sa fille ; brus, gendres et cousins plus âgés décoraient le centre de la table, dont les enfants occupaient l’extrémité, devant une jardinière de bois sombre qui masquait la lumière du bow-window. Le peu qui perçait semblait comme absorbé par une imposante armoire normande et une tapisserie aux couleurs fanées, et quelles que soient l’heure et la saison, nous allumions le lustre de cristal qui tintait doucement sous le pas des voisins du dessus. Nous étions bien dans ce cocon. Les adultes parlaient de vins et de Giscard, du péril mitterrandien et du Petit Rapporteur. Entre les plats, je me glissais sous la table pour attacher entre eux leurs lacets. Mes oncles faisaient semblant de ne s’apercevoir de rien avant de feindre une terrifiante colère.
En attendant le dessert, Mamie m’autorisait à quitter la table. J’allais m’inventer des coffres aux trésors dans le cagibi de la cuisine où l’on reléguait les balais pelés. J’ouvrais les portes grinçantes des grandes armoires pour respirer l’odeur d’antimites mêlée au parfum acide du fixateur des photos anciennes. Juché sur un tabouret, je sortais du haut d’un placard un vieil uniforme kaki que j’essayais devant la glace de la salle de bains. À l’heure du café, le canard qu’on me consentait laissait dans ma bouche le goût d’un sucre amer. Puis, à califourchon sur l’accoudoir d’un fauteuil rapporté d’Alger, je regardais d’un œil L’École des fans, bercé par le brouhaha des adultes. Ces souvenirs sont parmi les plus lumineux de ma jeunesse. Les dimanches rue du Ranelagh scandaient le temps infini de l’enfance, marquant la mesure de leur tempo chaleureux.
Mais pour ce qui est du tableau d’Alger dans le salon, mes souvenirs me trompent : là où je le vois, m’a-t-on assuré, pendait le paysage gris et garance d’une grève normande où de jeunes élégantes à ombrelles se protégeaient d’un soleil absent. Mon tableau était accroché ailleurs. Tant pis. Dans mon histoire, il illuminait le salon, et la vérité de ma mémoire vaut bien la réalité des faits.
L’exil avait déposé partout de ces bois flottés polis par le temps. Ici un pot en cuivre étamé, là une lampe ornée d’une calligraphie arabe que personne ne savait déchiffrer, la photo en noir et blanc du chien Chocolat dans la cour d’une maison nommée Zémouri, un tapis berbère élimé relégué dans une chambre d’amis, un poignard courbe ouvragé en guise de coupe-papier, un éternel tube de harissa entamé dans le frigidaire et, au-dessus de la cheminée, un bas-relief de bronze sur lequel un Européen assis soignait l’œil d’un homme en gandoura accroupi. On glissait les factures derrière cet hymne à « l’œuvre civilisatrice de la France », modèle du « monument aux colons » de Boufarik, ce gros bourg agricole qu’on disait « perle de la Mitidja ». Sur les photos de famille aux bords crénelés, moustachus en costume sombre, garçonnets en marins et petites filles en robes à smocks posaient devant des bougainvillées sous un ciel sans nuages zébré de palmiers. Ces vagues africaines avaient poussé leur écume jusqu’au tréfonds des placards de la maison de Saint-Lunaire, dans cette Bretagne où la famille fuyait les canicules du Maghreb. Deux couscoussiers géants y espèrent toujours les jours de fête.
Aucune ostentation dans ces souvenirs. Ma grand-mère n’avait pas transformé son appartement parisien en musée du pays natal. Ni vitrines, ni reliques sacrées. Elle ne faisait pas de l’Algérie une obsession, un ressassement permanent, une revendication. L’Algérie était l’évidence. Bibelots, photos et tableaux se contentaient d’exister, simplement, parmi d’autres empreintes, d’autres souvenirs moins ensoleillés devant lesquels je n’ai jamais rêvé. Ils étaient la réalité tranquille de sa vie, sa naissance à Alger, son enfance sous le soleil d’Afrique, puis son mariage et son départ en métropole, dans les années 30.
À la longue Paris avait dissous son accent. Sans doute s’était-elle évertuée à le gommer : j’imagine qu’il n’était pas de bon ton dans la bourgeoisie française de l’entre-deux-guerres d’afficher une naissance trop exotique. On l’appelait Gabrielle, ou Mamie, mais pour tous les cousins rapatriés en 1962 elle restait Gaby, le y modulé flottant au vent. Lorsqu’elle s’entendait interpeller ainsi, son accent tentait des percées. La petite fille qui, à quatre ans, distinguait la sirène du Timgad de celle du Charles-Roux à leur entrée en rade d’Alger revivait. Alors, le parler de France laissait échapper quelques éclats de sa vraie voix au hasard d’une intonation. Des syllabes trop accentuées, d’autres un peu traînantes, les « r » comme des jotas, les accents toniques baladeurs, ses mains qui volaient, sa voix plus puissante que nécessaire lui redonnaient son identité. La France se moque de cet accent. Oui, mais c’était l’accent des grandes réunions de famille, celles qui rassemblaient les cousins d’Algérie ; celles où l’on parlait fort, où l’on se disputait pour le plaisir, où chacun jouait son propre rôle dans une pièce sans cesse répétée. Une manière d’arrondir le discours, d’émousser les mots, un faux nez. L’accent du cocon, du cercle ; l’accent originel.
J’écoutais ma grand-mère me raconter son enfance en caressant ce fanon de peau douce et fraîche qui chez les personnes âgées pend sous le bras. Ses récits faisaient de l’Algérie un vaste théâtre peuplé de caractères excessifs, animé d’homériques disputes et de franches rigolades. Le canular de mon arrière-grand-père Amédée invitant tout l’orchestre d’Alger à dîner chez son voisin de palier sous prétexte d’un repas musical ne se conçoit qu’avec l’accent. La Mitidja était devenue mon jardin secret, les Aurès ma forêt de Brocéliande. Je sentais l’odeur des orangers, la chaleur du sable sur la plage de Sidi-Ferruch. Je jouais avec Mamie dans le figuier où elle construisait ses cabanes. La rivière aux singes m’était aussi familière que le royaume de Babar, et les aventures du chauffeur d’Amédée, le distrait Zaoui, me faisaient rire aux larmes, comme les facéties de ma grand-tante Madeleine, qui posait sa crotte sous la table pour se venger de Dieu sait quelle punition d’enfant.
Certaines anecdotes traversent les générations, et mes enfants apprendront à dire « Georges est venu » pour « essuie-toi la bouche », phrase codée que ma grand-mère tenait de sa propre grand-mère : celle-ci avait estimé convenable cette information anodine – le passage du jardinier – pour signaler à son mari ses favoris dégoulinants de potage. Personne n’était dupe de ce renseignement ancillaire qui s’est ainsi transmis comme un affectueux pied de nez à l’ancêtre. Ils apprendront aussi à dire chouchouka pour ratatouille ou marga pour bouillon… Mots d’arabe entrés dans la famille par la porte de service, qui témoignent aujourd’hui de son identité. Quant à la pièce de jeu dans la maison familiale bretonne, elle porte toujours le nom de Zémouri que lui avait donné Mamie en mémoire de sa propre enfance, même si, trois générations plus tard, les plus jeunes ont oublié l’origine de ce mot.
Nous étions pieds-noirs, oui. Même moi, né après l’indépendance de l’Algérie, même si j’ai attendu d’être père pour mettre les pieds sur cette terre à laquelle me rattachent des souvenirs qui ne sont pas les miens. Je suis pied-noir, au nom d’un tableau et de l’enfance de ma grand-mère.
III
Le bonheur apporté par Mamie à Paris dans ses malles de jeune mariée est longtemps resté sans tache. Elle vivait l’Algérie par procuration : parents, sœurs, beaux-frères, cousins, la famille restait là-bas. Elle en était un bras tendu par-delà la mer.
Un pas de deux au-dessus de la Méditerranée rythmait les saisons. L’hiver, les Parisiens descendaient se chauffer au soleil. L’été, les Algérois montaient prendre le frais à Saint-Lunaire. Les voyages étaient une aventure. Vingt heures de traversée nauséeuse jusqu’à Sète ou Marseille, avant que l’hydravion rapproche les rives en quatre heures d’un vol agité. La nuit à l’hôtel « Louvre et paix » sur la Canebière. Puis il fallait remonter la France en train : Marseille, Paris, Rennes, Dinan, Dinard. Enfin, le car pour Saint-Lunaire. Trois jours pendant lesquels mon arrière-grand-mère gardait son chapeau sur la tête et sur les genoux son sac avec l’indispensable bougie contre les pannes d’électricité ainsi qu’une bouteille d’alcool à 90o pour désinfecter lavabos et combinés téléphoniques.
Le temps semblait toujours devoir s’écouler sur ce tempo. Cinq générations d’ancêtres reposaient déjà dans les cimetières de Philippeville et d’Alger. Les premiers avaient fui la vieille Europe et débarqué les mains vides pour se tailler une place au soleil. Ils avaient trouvé un refuge en Afrique du Nord, bâti un pays, du moins le croyaient-ils. Louis Nielli, l’arrière-grand-père de ma grand-mère, était turinois. En 1830, il était parti noyer un chagrin d’amour – ou fuir un mariage arrangé, les versions de Mamie changeaient selon les jours – dans la Légion étrangère. Après la conquête de l’Algérie, il avait ouvert une pharmacie à Philippeville.
Un autre arrière-grand-père, Victor Toulouse, cultivait la garance dans sa ferme d’Orgon, en Provence, avant d’émigrer en Algérie en 1836. Une tenace tradition familiale veut qu’il ait été ruiné par l’invention des teintures chimiques et qu’il ait dû chercher le salut de l’autre côté de la Méditerranée. Légende : l’alizarine, le colorant extrait de la racine de garance, n’a été isolée qu’en 1869. Lorsqu’il a quitté sa terre, la plante cultivée par Victor Toulouse était encore indispensable à la préparation des teintures rouges. Pourquoi alors avoir embarqué pour l’Algérie ? Je ne saurai jamais ce que cache cette histoire qui fait porter le chapeau à la révolution industrielle.
Tout comme je ne saurai pas ce qui a poussé Virgile Froger, mon arrière-arrière grand-père, fils d’honnêtes bourgeois de l’île d’Oléron, à débarquer en 1868 à Philippeville, seul. À 19 ans. La chronique familiale n’a conservé aucune explication sur ce départ. On se souvient juste qu’il avait un sale caractère, qu’il est devenu géomètre, puis vigneron, enfin agent d’assurances. Mais on ignore tout des forces qui ont jeté cet adolescent dans l’aventure de la colonisation. Je ne peux qu’imaginer. Me représenter son départ, sa mère en pleurs sur le quai de Saint-Denis-d’Oléron, lui qui s’éloigne sur le pont du bac, baluchon aux pieds, inspirant à fond l’air du large, heureux de quitter l’univers clos de son île et l’étroitesse morale d’un milieu petit-bourgeois. Ou alors, autre version, un petit matin brumeux, on l’accompagne en catimini, il a engrossé une fille de notables, craché sur le curé ou volé, il doit quitter l’île. C’est lui qui pleure, il serre le bastingage, regarde sa mère sur le quai qui s’éloigne et n’ose pas songer à l’avenir qui lui fait peur, loin de l’univers dans lequel il a grandi. Mais la vérité s’est perdue. Il n’a pas transmis son histoire. Rien aujourd’hui ne me permet de la reconstituer.
Ces premiers temps de la colonisation semblaient lointains. Enfant, Mamie tremblait au récit de sa propre grand-mère lui racontant sa jeunesse, quand le pays n’était pas encore « pacifié ». Les nuits où l’on entendait crier « Attention ! Les Arabes ! », où les hommes attrapaient les fusils, et les femmes réchauffaient la charpie pour panser les blessés. Far West dans la Mitidja. Mais ces histoires avaient la portée d’un conte de Grimm, pas davantage. On avait apprivoisé les grands méchants loups de 1830. Les Européens avaient fait souche. Les conquérants étaient devenus de paisibles commerçants.
De ce passé, il me reste le modèle en bronze du Monument aux colons de Boufarik qui prend la poussière sur ma bibliothèque. À côté de lui, un Chinois d’ivoire vend des cocons de soie dans un panier, et je continue à me demander par quels tortueux détours coloniaux il avait échoué chez l’antiquaire d’Alger où l’avait chiné mon arrière-grand-mère. Recopiée par Mamie, une recette de couscous jaunit entre les pages de mon livre de cuisine. Dans une malle de voyage couverte d’étiquettes (Yvonne de Casafuerte – New York Le Havre – 3 avril 1961 – cabine 139 – souvenir d’une autre arrière-grand-mère) le brassard bleu nuit brodé d’une hélice d’or que portait le père de Mamie, Amédée, sur son uniforme de zouave après s’être engagé dans l’aviation pendant la guerre de 14. C’était, avec sa médaille de la Légion d’honneur, la dernière trace de l’épopée héroïque que je demandais souvent à Mamie de me raconter.
D’abord le début de la guerre dans la boue des tranchées belges, du côté de Boësinghe où, écrit son capitaine, le sous-lieutenant Froger à la tête de sa section est « blessé à la main pendant la contre-attaque qu’il mène, mais il garde son commandement et contre-attaque encore jusqu’au moment où, gravement contusionné à la face par éclats d’obus, il doit se laisser évacuer ». Déclaré inapte pour l’infanterie, Amédée s’engage alors dans l’aviation. Trois mois plus tard, son Farman s’écrase, ce qui lui vaut des semaines de coma et une réforme, définitive cette fois. Il boitait bas. Dans un mémoire de proposition pour la Légion d’honneur, son capitaine souligne que la « bravoure tranquille dont il fit preuve et la haute idée qu’il se faisait de son devoir conquirent rapidement l’estime profonde de ses chefs et le cœur des zouaves. Sa jovialité, sa bonne humeur communicative contribuèrent dans une large mesure à maintenir élevés le moral de la 11e compagnie et plus particulièrement celui de la 11e section qui devint une troupe d’une exceptionnelle valeur ».
J’aimais que Mamie me raconte la guerre de son père. J’admirais le héros blessé repartant au combat. « Ils ne veulent plus de moi dans les tranchées ? Eh bien je me battrai dans le ciel… », disait Amédée par la bouche de Mamie. C’était à la fois Guynemer, le chevalier Bayard et d’Artagnan, un officier chargeant sabre au clair, bottes cirées et moustache au vent, méprisant les balles sifflant à ses oreilles, entraînant ses camarades et prêt à mourir pour défendre la République. J’aimais particulièrement trembler au récit de sa chute d’avion, et me rassurer à celui de sa convalescence à l’infirmerie américaine de Juilly. J’imaginais de jeunes infirmières en cornette et longues jupes blanches glissant en anglais des douceurs à l’oreille du héros dans le coma. Son brassard au bras, je pilotais inlassablement un fauteuil Louis XV, une cuillère en bois en guise de manche, et mes crashs me précipitaient dans les bras de Mamie.
Et puis, dernier souvenir rangé à côté du brassard héroïque, soigneusement empilés au fond de la malle, les journaux d’Alger des 29, 30 et 31 décembre 1956.
Car la foudre a fait éclater ce ciel sans nuages trois jours après Noël 1956, quand mon arrière-grand-père a été abattu de cinq balles de 7.65 devant chez lui. Pour Mamie, l’assassinat d’Amédée marque la fin de l’Algérie heureuse, davantage encore que 1962 et le naufrage de l’Algérie française.