Les Orages

Les Orages

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Français
242 pages

Description

A Sully Prudhomme.

Quand la première neige tombe,
Recouvrant, comme de draps blancs,
Les gazons jaunis et tremblants,
Victimes prêtes pour la tombe ;

Quand la terre entière frissonne
Sous ce premier et froid baiser,
Rien, jamais, ne peut apaiser
Le triste glas que mon cœur sonne.

J’ai beau, dans ma chambre bien close,
M’asseoir devant un feu joyeux,
Et fermer doucement les yeux,
Pour tâcher de tout voir en rose ;

Et lorsqu’au dehors j’entends geindre
La tempête, j’ai beau vouloir
Ne penser dans mon lit, le soir,
Qu’au bon sommeil qui va m’étreindre ;

Rien ne me réchauffe, et mon âme
Grelotte pour les indigents
Qui sentent mourir, pauvres gens,
De froid, leurs enfants et leur femme.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Informations

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Date de parution 14 juin 2016
Nombre de lectures 3
EAN13 9782346078288
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

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Mes seuls poèmes vraiment beaux

Sont les baisers que je te donne !...

Paul Vérola

Les Orages

AVERTISSEMENT

Quelques explications paraissent nécessaires pour que l’on ne soit pas tenté d’imputer à l’ignorance de la prosodie française des licences que l’auteur s’est sciemment permises et qui, pour lui, sont, non pas des licences, mais un refus de se conformer à des règles qui lui semblent absolument illogiques.

Ce n’est certes pas l’anarchie poétique qu’il veut proclamer : il est aussi scrupuleusement fidèle qu’on peut l’être à toutes les lois dont la stricte observation contribue à l’ampleur, à la souplesse et à l’harmonie du vers ; à tel point fidèle, qu’il craindrait sérieusement que la jeune école ne le traitât de vieux classique, s’il ne comptait sur le modernisme de ses pensées pour se faire pardonner par elle l’aspect peu moderne peut-être de son moule.

Mais à côté de ces règles saines et utiles, il en est d’autres absurdement illogiques, puisqu’elles ne servent qu’à gêner la pensée, sans doter le vers d’aucune beauté nouvelle. Pourquoi, par exemple, le mot « toujours » écrit normalement avec un « s » ne peut-il rimer avec « séjour » sans « s » puisque l’ « s » de « toujours » ne se prononce pas ? Pourquoi « remords » ne peut-il rimer avec « mord » ?

De tous les temps, du reste, l’absurdité d’une pareille règle a été reconnue : seulement, la puissance des préjugés est telle, qu’au lieu de dire : cette règle n’a pas de raison d’être, supprimons-la, l’on a préféré tourner hypocritement la difficulté et permettre aux poètes, quand cette règle les gênait, de s’y soustraire par une faute d’orthographe : on nous accorde le droit, dans certains cas, de supprimer cet « s », par licence. C’est de la rime pour la vue, cela, non de la rime pour l’oreille ! Si l’on voulait suivre logiquement cette voie on devrait nous obliger, lorsque nous faisons rimer « savant » avec « vent », à orthographier ces mots de la même façon, à écrire par exemple « savant » et « vant ». Ce serait hypocrite quand même, mais ce serait du moins logique et nous y aurions gagné cette simplification d’orthographe que tant de gens réclament.

 

Quant à l’auteur, il préfère tout simplement déclarer que deux mots riment parfaitement ensemble lorsque la consonnance de leur dernière syllabe est identique. Il ne se contraindra donc pas aux fautes d’orthographe ; fera rimer « toujours » avec « séjour », « remords » avec « mord », « satan » avec « autant », « soupirs », au pluriel, avec « assoupir », « un tremble » avec « ils tremblent », sans tenir compte des consonnes finales qui ne se prononcent pas ; il ne fera exception à cette liberté qu’au cas où un rejet amènerait, par liaison, la prononciation de ces consonnes, car dès lors, la consonnance ne serait plus absolument identique.

Du reste, l’auteur n’a pas recherché systématiquement cette sorte d’insurrection : il s’est contenté de ne pas reculer lorsque le libre développement de sa pensée aurait pu se trouver compromis.

En un mot, l’auteur se soumet à toutes les lois de l’esthétique, mais il s’affranchit des préjugés.

 

Paris, 3 décembre 1888.

 

PAUL VÉROLA.

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A MA FEMME

Dans tous mes vers, depuis que je t’ai dit : « Je t’aime ! »

L’amour n’erre plus en vainqueur :

C’est qu’à présent je t’ai trop au fond de moi-même ;

Nous avons trop mêlé nos cœurs !...

 

Le malheureux mineur qui s’épuise et s’altère

Pour découvrir un diamant,

S’il voulait l’arracher au centre de la terre,

Paraîtrait fou, bien sûrement.

 

 

Pourtant, pendant longtemps je l’eus, cette folie

De fouiller mon cœur jusqu’au fond,

Pour livrer au papier la fibre qui nous lie

Et dans un seul être nous fond ;

 

 

Oui ! longtemps j’ai voulu, — tentative insensée, — 

T’immortaliser par un son :

Mais le vers, qui peut rendre une grande pensée,

Ne peut reproduire un frisson !...

 

 

J’y renonce : du moins, sers d’égide à ce livre !

Je garde pour toi tout mon cœur ;

Mais mon âme à la France appartient : je la livre !

Ton nom lui portera bonheur.

Et si ces vers, frêles flambeaux,
Ne sont pas de ton goût, pardonne :
Mes seuls poèmes vraiment beaux
Sont les baisers que je te donne !...

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HYPERTROPHIE DE COEUR

A Sully Prudhomme.

Quand la première neige tombe,
Recouvrant, comme de draps blancs,
Les gazons jaunis et tremblants,
Victimes prêtes pour la tombe ;

 

Quand la terre entière frissonne
Sous ce premier et froid baiser,
Rien, jamais, ne peut apaiser
Le triste glas que mon cœur sonne.

 

J’ai beau, dans ma chambre bien close,
M’asseoir devant un feu joyeux,
Et fermer doucement les yeux,
Pour tâcher de tout voir en rose ;

 

Et lorsqu’au dehors j’entends geindre
La tempête, j’ai beau vouloir
Ne penser dans mon lit, le soir,
Qu’au bon sommeil qui va m’étreindre ;

 

Rien ne me réchauffe, et mon âme
Grelotte pour les indigents
Qui sentent mourir, pauvres gens,
De froid, leurs enfants et leur femme.

 

Et tout aussitôt, il me semble
Qu’avec un plaintif craquement
Le vent brise subitement
Toutes mes fenêtres ensemble ;

 

Bourdonnant dans toutes mes chambres,
Un souffle froid passe et me mord,
Et je sens un vaste remords
Convulser et raidir mes membres.

 

O vous tous, malheureux sans abri, sans toiture,
Pardonnez-moi le luxe où le sort m’a placé ;
Comme vous, je grelotte et je suis tout glacé ;

Comme vous l’hiver me torture !

 

Qui sait ? je suis encor plus à plaindre, peut-être :
Sur vingt jours malheureux, une heure de plaisir
Dans vos cœurs vient, parfois, contenter un désir,

Et ranimer un peu votre être ;

 

Comme on doit être heureux quand, après un chômage,
Quand, après de longs jours sans pain et sans labeurs,
D’une famille entière on sèche enfin les pleurs

En lui criant : « J’ai de l’ouvrage ! »

 

Oui ! comme il doit gaîment battre sous votre harde,
Votre cœur, et combien on doit trouver, soudain,
Heureux, cet avenir où l’on aura du pain,

Dans l’hiver de votre mansarde !

 

Eh bien, ces heures-là, pourtant pleines de charmes,
Jamais, avec aucun de vous, je ne pourrai
Les partager, et, las du monde, je mourrai

N’ayant entrevu que ses larmes.

 

Je ne puis être heureux, et dans mon amour même,
Quand un spasme, parfois, vient ralentir mon sang,
Quand je frissonne, et que ma mie, en m’embrassant,

Me murmure tout bas : « Je t’aime ! »

 

En mon cerveau, soudain, une image cruelle
Évoque les amants alanguis et sans voix
Qui, ne pouvant avoir la femme de leur choix,

Se meurent lentement pour elle.

 

Le baiser, aussitôt, sur mes lèvres se glace :
O mon Dieu, puisqu’il n’est pas un oiseau sans nid,
Fais qu’il ne soit de cœur à quelque cœur uni,

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Oh ! que ne puis-je, larme ou joie,

Vivre l’univers tout entier !...

Et de taille qu’un bras n’enlace !

 

Je quitte ma maison, et, pour fuir ma propre âme,
Dans l’infini des mers je vais noyer mes yeux ;
Mais là-bas, un point noir et blanc, tout près des cieux,

Se dresse au sommet d’une lame.

 

Qui donc, sous cette blanche voile,
Vogue si près du firmament ?
Est-ce un jeune homme, heureux amant,
Qui va, bénissant son étoile ?

 

Est-ce une âme qu’un sanglot voile
Et que nul ami ne comprend,
Qui fuit le monde et se surprend
A voir un linceul dans la toile

 

Que le vent gonfle et qui l’effleure ?
Quoi ? je suis heureux et, lui, pleure ?
Je dis : « Merci ! » lui, dit : « Pitié ! »
Un tourment immense me broie :
Oh ! que ne puis-je, larme ou joie,
Vivre l’univers tout entier !...

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LE PARADIS DES POÈTES

A Vera.

C’était sans doute un rêve : au milieu d’un grand bois
Peuplé d’arbres géants, j’étais seul, seul et triste,
D’une tristesse vague à qui rien ne résiste,
Qui vous tient à la gorge et vous ôte la voix,
Tristesse qui, bien loin de se laisser distraire,
Éclaire de ses feux sinistres, au contraire,
Et la terre et le ciel, et les prés et les fleurs ;
Tout ce qui m’entourait entonnait dans mon âme
Un infernal concert fait de cris et de pleurs,
Et chacun de ces sons, glacé comme une lame,
Venait frapper mon cœur qu’il mettait en lambeaux...
Haletant, je m’assis au fond d’une clairière :
Un étrange frisson parcourait les rameaux
Des arbres ; des éclairs sillonnaient l’atmosphère,
Et paraissaient vouloir, fragiles ponts de feux,
Relier, dans le ciel, les nuages entre eux.
Cet infernal concert, cette plainte indicible,
Grandissait, mitraillant mon cœur, vivante cible,
De ses cris déchirants comme ceux des blessés.
Je m’étais renversé, la tète contre un arbre ;
Mes deux mains comprimaient les battements pressés
De mon cœur ; tout mon être était froid comme un marbre :
J’allais enfin dormir... Tout à coup, sur mon front,
Une goutte tomba, comme une larme tiède.
« Qui donc pleure sur moi ? Qui m’appelle à son aide ? »
M’écriai-je. Et, debout, je regardai le tronc
Contre lequel, tantôt, j’étais tombé sans force :
Un rayon de soleil le chauffait à présent,
Éclairant une plaie horrible sur l’écorce,
Plaie énorme et profonde, et d’où coulait un sang
D’une teinte dorée ; on eût dit une étoile
Dans chaque goutte d’or tombant du tronc meurtri !
Je regardais tomber cet or jamais tari,
Croyant voir un brillant et fantastique voile
Comme un ciel constellé défiler devant moi.
Ces constellations, où donc s’en allaient-elles ?
Et mes yeux les suivaient avec un vague effroi.
Elles coulaient, coulaient, merveilleusement belles ;
Au pied du tronc était un profond réservoir ;
Là toutes s’engouffraient... Je me penchai, pour voir :
Oh, quels scintillements ! Quels célestes mirages !
Eh quoi donc ! C’est du sang, qui fait tout ce trésor ?
Du sang !... Mais quels sont donc les bûcherons sauvages
A l’âme bestiale, au cœur assoiffé d’or,
Qui peuvent, froids bourreaux, entretenir sans trêve
Cette sanglante plaie à chaque arbre du bois,
Pour leur voler ainsi leur précieuse sève ?
Contre de telles gens, il n’est donc pas de lois ?

Et je vis, sur chaque arbre, une plaie identique,
En promenant mes yeux dans toute la forêt,
Qui saignait, goutte à goutte, et sans aucun arrêt.
Venait-il donc de là le déchirant cantique
De soupirs et de cris qui m’assaillait tantôt ?
« Arbres martyrs, parlez, » m’écriai-je aussitôt ;
« Parlez ! Révélez-moi quelles sont vos tortures ;
Révélez-moi le nom des infâmes bourreaux
Qui vivent aux dépens de toutes ces blessures !... »
Un murmure passa de rameaux en rameaux ;
La forêt secoua son panache superbe ;
Les branches, dans l’azur, les racines, dans l’herbe,
Tressaillirent ; je vis que tout se transformait :
Jambes, au lieu de tronc ; tète, au lieu de sommet ;
O résurrection merveilleuse et sereine,
Au lieu d’un bois de pins, une forêt humaine !...
Et je baissai mon front sous les profonds regards
Qui jaillissaient sur moi des yeux de ces vieillards,
Et de ces jeunes gens au front pensif et pâle.
Tout à coup, dans les airs, la brise musicale
D’un concert surhumain lentement s’ébranla,
Et, petit à petit, un chant se révéla :

« Mortel, pourquoi venir troubler
Notre paix sereine et profonde ?
Notre monde n’est pas ton monde,

Et le mystère obscur qu’en vain ton regard sonde

Ne peut que te faire trembler.