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Les Ornières de la vie

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274 pages

A vingt-cinq ans, l’âge des luttes pénibles et des efforts latents, Armand Richard était célèbre. On avait, dès ses débuts, remarqué ses toiles au Salon, et la critique, cette belle dédaigneuse, avait compté tout d’abord avec lui. Armand, qui tenait déjà la gloire dans la main, y pouvait tenir encore la fortune. Mais un paysage ne sortait jamais de son atelier qu’il ne fût complètement parachevé, corrigé patiemment, amoureusement retouché.

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À propos de Collection XIX

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Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

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Jules Claretie

Les Ornières de la vie

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A MA MÈRE

PRÉFACE

Ce livre contient quatre récits d’allures diverses que relie cependant une pensée commune. C’est moins un recueil de nouvelles qu’un roman en quatre parties où la même idée est présentée sous des aspects différents.

J’ai voulu montrer le douloureux spectacle de quelques existences manquées, et j’ai choisi mes exemples dans des sphères et des conditions diverses. L’artiste, l’homme du monde, le bourgeois, le soldat, et aussi le prolétaire, se rencontrent en ces pages, et chacun d’eux tombe dans les ornières fatales où vous précipite trop souvent cet obstacle invisible parfois, et toujours terrible, qu’un philosophe a nommé le grain de sable.

ARMAND RICHARD

I

A vingt-cinq ans, l’âge des luttes pénibles et des efforts latents, Armand Richard était célèbre. On avait, dès ses débuts, remarqué ses toiles au Salon, et la critique, cette belle dédaigneuse, avait compté tout d’abord avec lui. Armand, qui tenait déjà la gloire dans la main, y pouvait tenir encore la fortune. Mais un paysage ne sortait jamais de son atelier qu’il ne fût complètement parachevé, corrigé patiemment, amoureusement retouché. Richard produisait peu, tout en travaillant beaucoup, mais chacun de ses tableaux était un chef-d’œuvre. Je ne fais, dit la lionne de la fable, qu’un petit à la fois, mais c’est un lion.

Armand vivait d’une vie modeste, entre sa mère et sa sœur, dans un petit appartement de la rue de Navarin. Il vivait heureux, sans aucune de ces fièvres qui viennent assaillir l’artiste au moment de la jeunesse. Il était tout entier à son art ; pour travailler, il lui fallait la paix, cette douce et bonne conseillère, cette auxiliaire propice aux robustes labeurs.

Armand était une nature douce, un peu timide, rêveuse et surtout délicate. Il était mince, élancé, d’une taille au-dessus de la moyenne, élégant, avec une certaine distinction artistique qui le faisait ressembler à un gentilhomme sans façons. Son visage gardait je ne sais quelle empreinte mélancolique qui lui donnait beaucoup de charme. Il portait toute sa barbe, et ses longs cheveux châtains aux reflets blonds encadraient sa figure un peu maigre avec un nez long et busqué. Le front, d’une remarquable pureté, large et très-élevé, s’arrondissait délicatement. L’œil surtout était beau dans cette physionomie qui tirait sa grâce de l’expression, un œil grand et clair, doux et comme languissant lorsque l’artiste songeait, et fier, étincelant, illuminé d’une flamme courageuse lorsque la passion, celle de l’art, venait éveiller en lui l’enthousiasme qui y sommeillait.

On ne saurait nier les rapports qui unissent le physique et le moral. L’âme façonne l’enveloppe à son image. A voir Armand, ce roseau pensant et créant, cette nature toute de nuances et de délicatesses, on pouvait à coup sûr dépeindre son caractère et son esprit. Il était de ces gens impressionnables dont on peut dire qu’ils ont les nerfs à fleur de peau, — des sensitives humaines. Une vibration les trouble, une pensée les bouleverse. Natures primesautières qui perçoivent tout un monde de sensations dans ce qui ne toucherait même pas tant de gens plus vulgaires ou plus forts, absolument comme l’œil de l’entomologiste admire mille merveilles dans l’humble insecte que le passant écraserait du pied, sans savoir ce qu’il tue. Ceux-là sont, à la fois, dans la même heure et presque dans la même minute, tristes ou gais, pleins d’espoir ou découragés, accablés ou rayonnants ; et trop souvent toutes ces joies et tous ces désespoirs sont imaginaires. Il faut à ces raffinés de sensations, à ces tempéraments exquis dont la force est leur faiblesse même, un calme profond et une paix intime qu’ils ne rencontrent que rarement — et peut-être jamais.

Et cependant jusqu’alors Armand, malgré ses préciosités de sentiments, avait vécu heureux. Tout semblait lui sourire. Il était devenu par ses seules forces un artiste, et même, de l’avis de plusieurs, un grand artiste. Il n’avait pas quitté sa mère, veuve depuis une dizaine d’années, et il avait auprès de lui sa sœur qu’il adorait. Il vivait donc entre elles, sans souci, sans crainte, plus fortuné, disait-il quelquefois, que le plus riche banquier de France et d’Allemagne.

La vie d’un artiste se compose de deux parties bien distinctes : la vie intérieure et la vie du dehors, — la première cachée et comme cloîtrée, qui a besoin, pour être profitable, du silence et du repos, — l’autre, au contraire, toute de bruit et de mouvement, prétexte à liaisons, à relations qui parfois, — mais rarement, — peuvent devenir des amitiés. Aussi bien tout homme qui veut vivre de son cerveau, artiste, écrivain, musicien, doit, après s’être concentré, se répandre. De ce flux et de ce reflux d’impressions naît l’observation qui donne l’originalité, la forme, le style. On pourrait prendre pour un paradoxe cet axiome qu’il faut fréquenter les bals, les soirées, et laisser errer ses regards sur les tarlatanes roses pu azurées et sur les habits noirs pour être paysagiste. C’est une vérité.

Armand allait donc dans le monde, le moins possible il est vrai. Il était de cet avis, exprimé par Buffon, qu’il faut absorber deux heures de banalités pour arriver, dans un salon, à dix minutes de conversation substantielle. Ce n’était cependant pas un misanthrope. Il était aimable et se faisait aimer.

Il rencontrait souvent, dans les réunions brillantes où il était convié, un certain comte de Morave qui l’avait particulièrement pris en affection. M. de Morave, à peine de six ou huit années plus vieux qu’Armand, avait cependant, de par l’expérience ou plutôt le désenchantement, vingt ans de plus que son ami. C’était un type achevé de distinction native et de façons chevaleresques, un peu froid, ordinairement dédaigneux, vivant seul, un original, disait-on. M. de Morave, qui professait un scepticisme farouche, avait peu d’amis, et connaissait cependant « tout Paris ». Il faisait peu de cas de ces affections passagères que l’on coudoie tout le jour durant sur le boulevard et le soir encore dans les salons. Il donnait sa main volontiers, mais jamais ne donnait son cœur. On ne l’aimait pas, et, de fait, peu lui importait qu’on l’aimât ou non.

Il s’était senti attiré vers Armand par je ne sais quelle candeur que le jeune homme possédait encore, peut-être par ce sourire indécis de la vingtième année, qui dans son indécision même décèle toute une âme, tout un cœur.

Il n’avait pas eu besoin de l’étudier longtemps, devinant à première vue cette nature droite, honnête, mais faible et comme féminine. Cette douceur même, qui était seulement un manque d’énergie et que Richard ne cherchait pas à dissimuler, l’avait intéressé et séduit. Armand avait d’ailleurs le prestige du talent et de la renommée, prestige que chacun subit. M. de Morave, grand ami des arts, et quelque peu artiste lui-même, se plaisait à causer longuement avec le jeune homme. Celui-ci l’étonna souvent par la profondeur de ses idées, il l’étonna toujours par la noblesse de ses vues. De ces causeries naquit une liaison qui ne pouvait être banale entre deux hommes de caractères si différents. Une réelle affection s’établit entre eux, vive chez Armand qui cédait avec une sorte de vertige à l’attraction de l’esprit supérieur mais amer et fort attristé de M. de Morave, froide chez celui-ci, mais profonde, comme chez les gens dont lés désillusions viennent de froissements extérieurs, et non de rancunes intimes.

M. de Morave allait volontiers passer chez Armand quelques heures. Pendant que l’artiste travaillait, il fumait et parlait.

  •  — Je viens vous voir, disait-il, parce que je sais bien que ma présence, loin de vous être nuisible ; vous est utile. Et ne croyez pas, mon cher, que ce soit fatuité de ma part. En aucune façon. Je me garderais bien de franchir le seuil de votre atelier, un sanctum sanctorum, si je croyais y apporter le trouble. Mais j’ai déjà remarqué que vous travaillez avec une sorte d’ardeur lorsque vous avez là, derrière vous, quelqu’un qui va, qui vient, qui cause
  •  — Oui, lorsque c’est quelqu’un que j’aime.
  •  — Je vous remercie, Armand. — Mais avouez que mon observation est juste. N’est-il pas encore vrai que la disposition de l’atelier influe sur vous ? La salle est petite, mais bien disposée, charmante sans grand luxe. Tout cela est excellent. Ces panoplies sont d’un bon effet ; est-ce votre sœur qui les a arrangées ainsi ?
  •  — Oui, c’est elle, dit Armand. Bonne sœur, elle a pour moi tous les soins, toutes les attentions.

M. de Morave ne répondit pas tout d’abord. Il feuilletait un album d’aquarelles et hochait la tète en mesure.

  •  — Une question, dit-il tout à coup. Armand, je parie que votre sœur ne m’aime pas du tout ?
  •  — Qu’entendez-vous par là ? fit le jeune homme en riant.
  •  — J’entends, parbleu, qu’elle ne peut pas me souffrir.
  •  — Et qui vous l’a dit ?
  •  — Je l’ai vu. Songez ! Je vous enlève chaque soir à elle et à votre mère. Je vous emporte vers quelque bal et je vous ramène le lendemain. J’ai l’air d’un Croquemitaine. Or, comme tout amour est égoïste et qu’elle vous aime, elle me déteste, parce que je la prive de votre vue pendant quelques heures. Mon cher ami, ne vous en plaignez pas.

Armand se prit à rire et protesta que le comte plaisantait, mais M. de Morave parlait sérieusement. Il avait remarqué chez mademoiselle Richard, et parfois aussi chez sa. mère, un certain mécontentement, lorsque se renouvelaient les trop fréquentes sorties d’Armand. Elle lui avait dit une fois :

  •  — Franchement, monsieur le Comte, croyez-vous qu’il y ait beaucoup à gagner dans la fréquentation de ces dames du monde que mon frère rencontre ainsi chaque soir ? Je ne les connais pas, et cependant je ne les estime guère. Au lieu de courir les bals et de chercher le plaisir au dehors, ne feraient-elles pas mieux de demeurer au logis, auprès de leur mari ou du berceau de leur enfant ? Je ne suis qu’une fille de rien, monsieur de Morave, mais je me crois autant et plus que ces belles dames, parce qu’au moins j’ai le sentiment du devoir.
  •  — Et vous avez raison, mademoiselle, dit le comte.

Il sortit et se demanda d’où venait cette haine instinctive.

  •  — Bah ! se dit-il, cela est bien simple. Elle n’est pas jolie, elle est pauvre, — et elle a vingt-neuf ans !

II

M. de Morave avait deviné. Marthe Richard touchait déjà à cet âge terrible où l’on cesse d’être une femme pour devenir une vieille fille. Le spectre de la trentaine approchait, et, couronné de ce bonnet de forçat, — le bonnet de sainte Catherine, — il ricanait en la regardant.

Marthe était triste parfois, rêveuse et plus souvent acariâtre. Il lui prenait de sourdes colères ; elle se révoltait contre le sort. Bien souvent, elle se plaçait devant sa glace et se regardait. Elle avait de longs cheveux d’une couleur indécise, flottant entre le blond et le châtain, richement plantureux. et qui, dénoués, lui tombaient en flots pressés sur les jarrets, des cheveux gros et secs, indice certain d’une abrupte nature. Ses yeux, auxquels, dans sa jeunesse, elle avait savamment donné des airs d’étonnement naïf, avaient pris avec l’âge la teinte fade et effacée du bleu pâle, triste retour de la merveilleuse limpidité de l’azur du premier âge. Ses joues, légèrement bouffies, avaient des teintes blafardes ; leurs couleurs se fondaient, se perdaient.

  •  — Oui, disait-elle après s’être ainsi regardée, je suis laide !... Sa voix avait conservé l’accent adouci d’une mignardise enfantine ; mais, dans ces moments de colère, elle avait de rudes et sourdes notes qu’elle réprimait bientôt avec un invisible sang-froid.

Marthe souffrait et souffrait profondément, dans son orgueil blessé, dans les plus secrets replis de son cœur, — plaie terrible, incurable. Elle avait aimé autrefois, aimé en silence ; on ne l’avait jamais aimée. Quand elle y réfléchissait, elle ne pensait qu’à haïr et à se venger. Et de qui ? Celui qui l’avait coudoyée, sans la regarder, était mort.. Elle se calmait alors et se mettait au travail avec une ardeur fébrile. Elle faisait de la couture pour les boutiques voisines. Madame Richard allait chercher l’ouvrage et le rapportait elle-même. Madame Richard était petite, pétulante et bavarde. Elle allait et venait dans la maison en bourdonnant comme une mouche. On ne pouvait l’arrêter. Du matin au soir c’était ainsi, et la nuit de même bien souvent. Madame Richard avait résolu l’insoluble problème du mouvement perpétuel. Quand on lui en faisait l’observation, elle ne manquait jamais de dire : « Eh bien, je me reposerai plus tard... dans l’autre monde. J’en ai bien le temps ! » Madame Richard, qui possédait un tempérament sain, sec et résistant, avait adopté ces formules : « Quand, je serai morte, » ou « Si je ne suis pas morte », dont elle abusait. C’était au reste une bonne femme, facile à mener quand on ne l’abordait pas de front. Elle adorait Armand, qu’elle préférait à sa fille. C’était cependant à Marthe qu’elle obéissait. Celle-ci avait pour elle de ces délicatesses et de ces attentions qui allaient droit au cœur de la brave femme.

Elle disait parfois :

  •  — J’aime mieux mon fils que ma fille, mais c’est elle qui m’aime le mieux !

Entre ces deux femmes, Armand essayait par maints efforts de s’isoler assez pour garder, une individualité bien tranchée. Il demandait ainsi qu’on n’entrât jamais dans son atelier où, sous prétexte de ranger, on introduisait un affreux désordre, — non ce désordre ordonné, que Boileau appellerait un effet de l’art, mais un pêle-mêle hiéroglyphique et désespérant. Armand pouvait difficilement obtenir ce qu’il demandait. S’il se plaignait ; on répondait que tout avait été fait pour son bien, et que ses récriminations étaient mal venues. Aussi il se taisait la plupart du temps.

Pas plus que madame Richard, Marthe n’avait cette large et vaste intelligence qui connaît tout sans avoir rien appris, mais sur bien des points elle remplaçait la science par l’intuition. Elle n’était cependant pas capable de comprendre qu’il faut l’isolement à un artiste, l’isolement, que ce soit Patmos, comme pour le prophète, ou la simple mansarde dominant la foule et le bruit. D’ailleurs elle était l’aînée et ne pouvait se plier à des ordres venus de son frère. S’il se fâchait trop fort, elle répondait par de douces paroles, et Armand, qui avait cent fois raison, reconnaissait qu’il avait eu tort.

Marthe aimait réellement son frère, mais de cette amitié égoïste plus dangereuse que la haine pour l’objet aimé. Ou plutôt, non, elle ne l’aimait pas, elle l’accaparait, elle le couvait. Elle sentait bien qu’il avait du talent, et qu’une partie de la renommée qui venait à lui rejaillirait sur elle. Elle était fière du jeune homme. Elle eût voulu se promener à son bras, dans les bals où il se rendait. Elle était jalouse de lui, en vérité.

Lorsqu’il rentrait à une heure avancée de la nuit, bien souvent il trouvait sa sœur debout encore, la lampe allumée. Elle l’attendait.

  •  — T’es-tu bien amusé ? demandait-elle.
  •  — Modérément, répondait-il... médiocrement, comme toujours.

Alors commençaient les questions. Marthe s’informait du nombre des invités, de la toilette des femmes, de leur esprit et de leur beauté, de leur nom, de leur richesse.

  •  — Je te dirai tout cela demain, bonne sœur, répondait Armand ; il est tard, et tu dois être fatiguée.
  •  — Moi ? pas du tout.
  •  — Alors, c’est moi.

Il éteignait la lampe en riant, et entrait dans sa chambre après avoir embrassé au front sa mère endormie.

Marthe se couchait et rêvait aux grandes dames ruisselantes de pierreries, aux galants danseurs tournoyant dans une valse fantastique, éclairée par l’étincelante lueur de lustres aux mille bougies. Elle entendait distinctement la musique du bal. Elle se voyait. elle-même au milieu de la fête brillante, vêtue de noir comme toujours, la robe montante, triste, misérable... Et pas un de ces hommes ne la regardait, et toutes ces femmes riaient d’un rire strident qui lui faisait mal. Elle étouffait, elle voulait crier, elle sentait qu’elle allait. mourir, — et se réveillait sur son oreiller mouillé de larmes.

III

Marthe avait depuis quelque temps remarqué que son frère, rieur d’habitude, demeurait triste plus que de coutume et songeur. Armand mangeait peu, ne sortait pas et courait vers son atelier avec hâte. Puis, plusieurs jours de suite, après le dîner, il disparaissait pour ne plus rentrer. La curiosité de Marthe, une fois mise en éveil, devait bientôt aboutir à une découverte complète. Marthe n’avait qu’à interroger Armand. Eût-il voulu garder un secret, il le laissait fatalement échapper devant les adroites et incessantes questions de sa sœur.

Marthe s’était bien dit tout d’abord qu’il s’agissait d’une femme. Son instinct la trompait rarement. Elle savait que son frère n’avait jamais aimé. Aucune de ces passions qui marquent, dans une existence n’était venue se jeter dans la vie d’Armand. Mais Marthe comprenait qu’il viendrait un jour où cette passion éclaterait subitement dans le cœur du jeune homme, et elle redoutait ce jour comme celui d’une irréparable catastrophe.

  •  — Dans ce monde-là, songeait-elle, s’il s’attache à une femme, il est perdu !

Perdu pour moi, eût-elle dû ajouter pour dire vrai. Et son égoïsme se doublait d’une sorte de haine. Instinctivement, Marthe haissaït ce monde où Armand était admis de par son talent et dont l’entrée glorieuse lui devait être, à elle, toujours rigoureusement refusée. Elle voulut connaître cette femme que son frère aimait et savoir enfin comment une inconnue s’était fait chérir ainsi tout à coup.

  •  — Ce sont donc des magiciennes, celles-là ? pensait-elle. Possèdent-elles donc un philtre que nous n’avons pas ?

Marthe avait deviné. Et Armand, dans ce premier enivrement de l’amour naissant, dans cette fièvre bénie qu’il fait naître en nous, avait tant besoin de laisser déborder ses délicieuses sensations, qu’aux premières questions de Marthe, il lui ouvrit son cœur avec un ravissement qui tenait du délire.

  •  — Eh bien ! oui, dit-il, j’aime, cette fois ! Je l’ai rencontrée, la femme qui a su parler à mon âme. Je l’avais à peine regardée que je l’adorais déjà. Elle est belle, mais surtout elle a cet air de bonté qui touche, et ce charme qui subjugue. C’était au bal de la duchesse de Coislin. Elle arrivait comme je voulais partir déjà. Le hasard est ainsi. Un pas de plus ; et je ne la connaissais jamais !

Marthe hochait la tête en fixant le parquet. Elle était assise, et ses bras inactifs tenaient sur ses genoux une broderie à peine commencée.

  •  — Son portrait ? dit-elle tout à coup en relevant la tête et regardant son frère en face.
  •  — Je t’ai dit qu’elle était belle, répondit-il ; grande avec de longs yeux noirs et des cheveux châtains. La première fois que je la vis, une des roses de sa coiffure tomba à terre. Je la ramassai et je l’ai gardée.
  •  — Tu es un enfant ! dit Marthe.
  •  — Oui, je le sais bien ! Mais c’est si bon d’aimer ! Tiens, je vais, je cours, je suis comme un fou. Je dépense mon temps en traversées de toutes sortes, je dissipe ma vie, je travaille dix fois moins qu’auparavant, et je produis cent fois davantage. Que veux-tu ? je suis heureux !

Il ne voyait pas alors le soupir qui gonflait la poitrine de Marthe et cette larme bientôt réprimée que cachaient à peine ses cils baissés ; il ne devinait pas, à l’attitude accablée de la jeune femme, toutes les souffrances passées, toutes les révoltes présentes. Il continuait, dans son inconsciente cruauté, le dithyrambe de son amour. Il laissait aller sa pensée. Parlait-il à sa sœur ou à lui-même ? Il s’écoutait s’avouer qu’il aimait : « J’aime ! » Et ce mot seul l’enivrait, l’emportait au-dessus de la terre.

  •  — M’aimera-t-elle jamais ? disait-il. Je l’ignore. Oui, elle m’aimera, car je l’aime. Je le lui dirai avec tant de flamme, avec tant de foi, qu’elle me croira. Quand on ressent une affection véritable, n’est-ce pas, on doit être éloquent ? Le cœur parle. Dis, dis, ma bonne Marthe, elle m’aimera, lorsque je lui aurai juré que je l’aime.

Cette fois il s’arrêta. Marthe s’était levée toute droite. Elle était pâle et pleurait.

  •  — Armand, dit-elle, mon pauvre Armand, tâche de vivre le plus longtemps possible avec ton illusion. Si tu la laisses s’envoler, tu sentiras mourir en toi quelque chose !

Il y avait tant de réelle douleur dans ces paroles, que le jeune homme s’arrêta stupéfait. Le bonheur l’avait rendu égoïste. A son tour, il n’avait songé qu’à lui, et c’était à cette douleur qu’il allait confier sa joie. Marthe n’avait jamais montré, et pas même à sa mère, la blessure cachée que sans le savoir son frère venait de faire saigner. Armand ignorait cette phase du passé où elle avait espéré, elle aussi. Il comprit qu’il venait de faire grand mal à ce cœur, mais sans se rendre compté du mal qu’il avait fait et comment il l’avait fait. Il essaya de panser la plaie par quelques bonnes et affectueuses paroles, mais déjà la placidité accoutumée et un sourire incolore étaient revenus sur la physionomie virginale de Marthe. Et lorsque son frère lui demanda, avec une sorte de câlinerie féminine :

  •  — Je t’ai fait de la peine ? — elle ouvrit ses grands yeux bleus et le regarda d’un air étonné.
  •  — Non, dit-elle, seulement j’ai voulu te donner un conseil.

Elle reprit sa broderie, et se tut. Armand la regardait. Elle était calme ; cette tristesse de tout à l’heure avait disparu. Au bout d’un moment il se leva, l’embrassa au front, et dit :

  •  — Je vais travailler, bonne sœur. Mon paysage du Limousin me réclame. A ce soir !
  •  — A ce soir ! dit-elle.

IV

Madame Louise de Sauve était veuve depuis deux ans du comte de Sauve, qui fut tué en duel, à la suite d’une sotte querelle, à propos de je ne sais quelle fille de théâtre. Madame de Sauve était âgée de vingt-quatre ans à peu près à l’époque où périt le comte. Elle l’avait, dit-on, bien aimé. Alors qu’elle s’appelait mademoiselle de Berville, au couvent, elle avait rêvé le bonheur doucement partagé avec celui que son cœur devait choisir, et elle avait cru reconnaître dans M. de Sauve l’époux qu’elle souhaitait et qui lui promettait avec l’amour le bonheur. Mais à peine fut-elle devenue la comtesse de Sauve que la désillusion commença. Nature ardente mais incapable d’attachement réel ; tourmentée et comme douée d’ailes sans cesse mouvantes, M. de Sauve éprouvait un irrésistible besoin de liberté ; il avait soif de cette vie large et facile qu’offre Paris à la richesse, et qu’il avait déjà goûtée.

La comtesse reconnut trop tard qu’elle s’était trompée. Son amour se fondit peu à peu comme neige. Elle demeura seule avec elle-même et ne chercha pas ailleurs une consolation qu’elle trouvait dans cet ami toujours fidèle : le souvenir. Elle ne recevait pour ainsi dire personne, et, durant les longues heures de solitude, elle tournait sa pensée vers le temps joyeux où, jeune fille, elle attendait, cherchait, espérait. Tous ses rêves, bleus papillons aux ailes diaprées, venaient voltiger encore devant elle. Ils bruissaient doucement, c’était toujours la chanson joyeuse. Et cependant une note attristée s’y glissait, et, pendant qu’une larme amère coulait sur sa joue, Louise remarquait que la poussière dorée de leurs ailes s’était envolée avec les années.

M. de Sauve mourut. Ce fut d’abord une douleur terrible pour Louise. Puis, l’égoïste souvenir des déceptions et des souffrances de la veille envahit son cœur. La plaie se cicatrisa bientôt. Et pourtant elle garda de M. de Sauve une image aux contours à demi effacés, mais au fond chère et bien souvent encore contemplée. On n’oublie pas ainsi les êtres qu’on a chéris, même quand ils vous ont fait souffrir.

Louise était jeune, mais elle ne voulut pas se remarier. Elle demeura donc dans une solitude d’autant plus réelle qu’elle était moins affectée. Le monde la regrettait. Elle y avait autrefois brillé avec une trop charmante discrétion pour qu’on ne fît pas de cette modestie un éloge qui était une satire pour tant d’orgueils et de coquetteries. Elle nous reviendra, disaient parfois celles-là même qui eussent craint les moindres rivales, et notre ciel cette fois sera complet.

Ce ne fut qu’après bien des obsessions que madame de Sauve se décida à rentrer dans ce monde dont elle s’était tenue sans regret éloignée. On l’y accueillit avec une joie sincère : Le mot est exact. Madame de Sauve ne cherchait à écraser personne. Elle savait être spirituelle sans cesser d’être bonne. Elle avait surtout cet art délicat de mettre en relief une rivale. Elle savait causer. Elle mettait en tout un abandon, une grâce inexprimables. Sa beauté, qu’un artiste ami de la ligne classique eût trouvée peut-être défectueuse, rayonnait alors et s’imposait à tous.