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Les Prophètes

De
408 pages

Quelle fausse idée on se fait des gens quand on ne les connaît que par ouï-dire ! Voici comment on m’avait dépeint la personne et le caractère de M. Jules Guesde :

« Il a de longs cheveux romantiques et semble en proie à une éternelle mélancolie. C’est un Alphonse Daudet renfrogné. On le dit malade, un peu poitrinaire. Il tousse à fendre l’âme ; la fièvre le dévore. Et d’ailleurs il ne perd pas de temps à se soigner, tout à sa mission d’apôtre.

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À propos deCollection XIX
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Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF,Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes class iques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse… Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces e fonds publiés au XIX , les ebooks deCollection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.
Adolphe Brisson
Les Prophètes
PRÉFACE
Il était facile à prévoir que l’auteur de « Portraits intimes », de « Pointes sèches » et de la « Comédie littéraire » ne laisserait pas en deho rs de son observation le monde de la politique. Les Prophètes, ce sont les chefs de parti, les hommes dont la parole plus ou moins retentissante annonce l’avènement des temps n ouveaux. Il s’y mêle quelques figures moins bibliques, figures de disciples modes tes, de propagandistes presque obscurs, puis quelques figures éminentes d’hommes d’action qui ne sont guère enclins à prophétiser, mais dont la place sans doute était ma rquée dans une œuvre moins faite pour justifier son titre que pour renseigner nos contemporains. En composant cette nouvelle série de portraits, M. Adolphe Brisson n’a certainement pas conçu le dessein téméraire d’y comprendre tous ceux qui jouent un rôle important sur la scène politique. C’est moins la physionomie des hommes qu’il a voulu peindre que celle de notre temps, moins quelques individus que l’ensemble. Le choix qu’il a fait est très judicieux. Il y a dans son livre des traits essentiels qui servent au contour général. Guesde, Frédéric Passy, Jaurès, Clémenceau, Waldeck-Rousseau, etc... La construction se complète par des superpositions de détails et des accentuations originales, fortes ou gracieuses ; l’ensemble est u n être vivant : c’est un 1900 qui ne ressemble ni à 1830, ni à 1848, ni à 1870, ni à 188 8, ni aux années de révolution idéaliste, ni aux années de clameurs et d’effervescence. Elles apparaissent bien dans les biographies des pe rsonnages interviewés et qui presque tous ont connu les genèses de la République , les luttes contre l’Empire, les événements de 1870 et de la Commune. Mais c’est en grisaille, en tons apaisés et dans un décor lointain qui commente et explique les derniers gestes et les paroles des protagonistes. Seul un spectateur impartial pouvait brosser ce fon ds et fixer les mots qui éclairent l’âme des temps avec l’âme d’une poignée d’hommes. Voici Jules Guesde, qui a imposé à la propagande ré volutionnaire la forme d’un mouvement religieux, et à son parti l’autorité ascétique d’un saint Paul ; Jean Jaurès, qui, docile aux impulsions des siens, charme et cadence leur marche, comme un aède robuste et jeune, inépuisable de lyrisme et de souffle ; Clémenceau, l’incoercible révolté qui laisse passer dans son œil de « guerrier mongol » les lueurs du foyer intérieur, que quarante années de batailles, de désillusions et de travail n’ont pu atténuer ; Waldeck-Rous. seau, plus chef d’Etat, dans la large acception du mot, que chef de parti, ou plutôt capable de former, pour l’œuvre qu’il s’est proposée, un parti dont le programme relève plus de sa conscience que de ses électeurs ; Vandervelde et Anseele, les deux chefs des socialistes belges : — Vandervelde, bourgeois libéré des préjugés de sa caste, socialiste dédaigneux des préjugés de son parti, populaire et riche ; Anseele, le type de l’ouvrier émancipé devenu conducteur d’hommes, moins révolutionnaire que créateur de progrès et de force organique ; M. Anatole France, sceptiqu e pratiquant et socialiste indulgent, partagé entre la crainte de détruire une vertu en supprimant un vice, et l’espoir de rendre les hommes plus heureux en les faisant meilleurs. P uis, un certain nombre de figures importantes, mais complémentaires, qui mettent dans les premiers plans de la figuration et de la vie. En somme, un livre peu banal, sincère et juste. Je craignais que, dans cette pièce où les acteurs j ouent pour leur propre compte et concourent pourtant à créer un ensemble, il manquât quelqu’un d’essentiel, quelqu’un
qui n’a pas de nom patronymique et qui chaque jour prend plus d’importance dans notre vie, qui envahit la scène quand on l’en veut exclure et dont la bonne humeur, la patience ou la joie importe au gouvernement tout autant que la colère, la tristesse ou la faim. J’avais tort. M. Adolphe Brisson est trop exact historiographe pour oublier ce souverain : « le Peuple ». Déjà un livre récent avait indiqué l’orientation nouvelle de son observation. Le journaliste suivant un jour son sens professionn el, fait de fantaisie et de curiosité, avait pénétré dans un faubourg de Paris et s’était attaché au sort d’un de ces groupements sympathiques qui fleurissent dans les milieux populaires d’à présent. Florise Bonheur fut son guide et son sujet préféré. Nulle part, mieux que dans cette œuvre, M. Adolphe Brisson n’a donné son fruit plus savoureux ni plus original. Avec son héroïne ou sa famille, il pénètre dans l’atelier, flâne dans les rues, monte aux mansardes, descend au « beuglant » et participe aux fêtes de la sociale. Il a fixé en touches légères, où se laisse deviner son sourire ou son émotion, les clartés et les ombres de l’âme gouailleuse, crédule , puérile et noble, qui s’imprègne au long de la journée des bêtises et des miettes philosophiques de ce temps, des rengaines stupides, des traits mordants ou amusants mais implacables que Paris généreux et cruel jette aux quatre vents. C’est en regardant le champ et le sillon ouvert, qu’il a pensé aux semeurs. Le Peuple est là, dans ce nouveau livre ; il est présent dans les entretiens des Prophètes. Il s’y trouve aussi plus réel, en chair, en souffrances, en enthousiasme, en dévouement. Regardez ceux d’Albi, ceux de Carmaux, les verriers et les mineurs ; ce secrétaire de syndicat, forte tête et brave cœur, et sa femme, mè re de famille syndiquée dont le sein couve les mêmes tendresses et les mêmes révoltes po ur ses enfants et pour les frères de la mine. Ce livre restera comme un témoin probe, loyal, exac t et juste de l’évolution qui s’accomplit dans la société actuelle sous l’empire de quelques idées et de quelques besoins dominants. La pensée religieuse détournée du divin par l’effor t de la philosophie a cherché une voie nouvelle : « Les yeux se détournant des espaces dépeuplés du ciel s’accoutument à la terre ; satisfaits de cet horizon, les hommes prennent de leur planète une possession plus utile, ils cessent d’y camper et s’y établisse nt à l’aise comme dans leur séjour 1 définitif » . Mais le séjour terrestre n’a pas remplacé pour le plus grand nombre le règne de la justice et de l’amour promis par la religion. L’inaccessible Eden n’est plus, l’Eden accessible n’est pas encore. Les esprits que la foi a quittés, consentent bien à ne plus croire au ciel, mais ils se refusent à ne pas croire à la terre. Ils ne font que déplacer le siège de la béatitude. L’Idéal est désormais humaniste, socialiste ; c’est tout un. Il ne pourra se dérober à l’analyse de l’esprit scientifique dans une société tous les jours plus envahie par la critique scientifique. Il ne pourra non plus se soustraire à l’influence d e l’esprit religieux dans une société encore saturée des traditions, des dogmes, des fluides religieux. Le livre des Prophètes reflète cette double et contradictoire influence. C’est dans leur conscience individuelle que se déroule la lutte de la religion et de la philosophie positive. Elles se heurtent avec plus de fracas dans la cerve lle de tel pape socialiste que par exemple dans le conflit public des congrégations et de l’Etat laïque. Car entre les congrégations-et l’Etat, la loi est l’arbitre. La l oi fera triompher l’Etat ou les Congrégations : ses sanctions maintiendront la victoire à l’un ou aux autres et ce sera fini au moins pour un temps. Au contraire, le duel de la religion et de la science qui partage M.X., pape socialiste, ne
finira même pas avec lui. Il se perpétuera avec les idées, les théories qu’il a semées, avec les cerveaux rudimentaires qu’il a formés, et qui, encore moins analystes que lui, continueront à prêcher la révolution sociale selon les rites, les modulations des jérémies. La foi se perpétue moins par ses dogmes que par les formules et les mots. Ce n’est pas la religion qui est redoutable pour la science, c’e st le culte. Les autels changent de bannière, d’architecture, les récitants restent les mêmes et malgré eux leur divinité demeure souveraine de l’inconscient. Dans cinq ou d ix siècles, quand les religions de notre temps feront l’objet d’un classement scientif ique, les savants retrouveront le catholicisme dans les processions de la sociale et les prédications des apôtres, mais ils diront aussi que ces formes nouvelles sont des défo rmations et que ces déformations successives ont marqué les étapes de la pensée en m arche vers des formes supérieures. La science ne pouvait espérer obtenir son triomphe d’un jour. Elle doit l’attendre d’une conquête patiente et sans doute très lente de la conscience universelle. Son ouvrage quotidien n’est pas d’illuminer les hom mes — elle ne serait alors qu’une religion — mais de se substituer à la croyance par ses moyens propres. On ne peut la prêcher, elle s’acquiert autrement que dans les sanctuaires où la musique et l’éloquence impressionnent et troublent les sens. Le jour où el le occupera toute la place occupée aujourd’hui par l’esprit religieux, les hommes devr ont, pour connaître les émotions qu’aujourd’hui Jaurès, par son éloquence, Jules Guesde, par son verbe sacré, répandent sur leurs auditeurs, se résigner à se recueillir da ns des salles appropriées, comme ils e font aujourd’hui pour écouter des conférences sur l’art du XVI siècle, les cantates et les m e s s e s de Sébastien Bach exécutées par laschola cantorumles sermons de ou Bossuet débités par M. Mounet-Sully. Les idées dive rses et contradictoires qui se manifestent à travers les pages de ce livre sont de nature à faire hésiter ceux que hante la recherche de la vérité politique. Il faut les accueillir les unes et les autres comme des résultats et des faits intermédiaires, comme des transitions de la pensée que l’avenir se chargera de concilier. Elles coopèrent en dehors de nous à la formation des sociétés de demain. Elles entrent dans la lente élaboration du devenir avec les mille éléments que la vie y verse tous les jours. Et il faut conclure avec Proudhon que si les philosophes et les politiques ont pour tâche d’édifier des systèmes et de formuler des doctrines nouvelles, seul le peuple, par la continuité de sa conscience et l’acuité de sa vie, est destiné à en faire sortir la réalité vivante et imprévue. P. BAUDIN.
Je n’ai qu’un mot à ajouter aux pages qu’on vient de lire et dans lesquelles M. Pierre Baudin exprime, d’une façon si élevée, son sentiment personnel sur l’évolution de l’idée socialiste. Cette opinion s’ajoute à celles que j’ai recueillies ; elle est d’autant plus intéressante à noter, que M. Pierre Baudin, par la situation politique qu’il occupe, par les hautes charges qu’il a remplies, par son expérience des affaires et par la netteté de son esprit, est apte à juger et à pénétrer les hommes. Il a parfaitement apprécié et défini l’objet de ce volume. Ce n’est pas un ouvrage de polémique et de passion. Les modèles que j’ai essayé de peindre appartiennent à tous les partis, puisqu’ils vont de M. Drumont à M. Waldeck-Rousseau, de M. Léon Bourgeois à M. Paul Déroulède, de M. Jean Jaurès à M. l’abbé Lemire. Je les ai interrogés, sans haine et sans complaisance, avec le seul désir de les montrer tels qu’ils sont, du moins tels qu’ils me sont apparus, et de démêler les traits assez souvent complexes de leurs caractères Si ce but est atteint, je m’estimerai satisfait, mais je tiens à déclarer que je n’en ai pas eu d’autre ; et je veux donner comme épigraphe à mon petit travail la devise de Montaigne :
Cecy est un livre de bonne foy.
M. JULES GUESDE.
1CHALLEMEL-LACOUR.Pensees d’un pessimiste.
A.B.
I
M. Jules Guesde
Quelle fausse idée on se fait des gens quand on ne les connaît que par ouï-dire ! Voici comment on m’avait dépeint la personne et le caractère de M. Jules Guesde : « Il a de longs cheveux romantiques et semble en pr oie à une éternelle mélancolie. C’est un Alphonse Daudet renfrogné. On le dit malad e, un peu poitrinaire. Il tousse à fendre l’âme ; la fièvre le dévore. Et d’ailleurs il ne perd pas de temps à se soigner, tout à sa mission d’apôtre. Il est bon père de famille et il vit de rien. Il ne dépense pas 200 francs par mois ; il habite un logis d’ouvrier quelque part dans les faubourgs. » Je me suis mis à sa recherche et je l’ai joint sans peine au fond du quartier de la Glacière, où depuis longtemps déjà, il réside. L’ad resse que l’on m’avait donnée était inexacte.  — M. Jules Guesde restait autrefois au cinquième, en cet immeuble, m’a dit la concierge ; mais maintenant il a une maison près d’ici, dans la cité... La maison de M. Jules Guesde est avenante d’aspect et de bourgeoise apparence. Un solide portail en chêne verni la défend contre les investigations indiscrètes. A mon coup de sonnette elle s’est entre-bâillée. Et j’ai aperç u, de l’autre côté du seuil, un pimpant jardinet, lustré, coquet, sablé de fin gravier, fleuri de roses. Un domestique a passé mon nom au chef du parti ouvrier. Et tout de suite il a bien voulu me recevoir. Il était en train de déjeuner et trempait des rôties dans un bol de c afé au lait. Voyant de quel appétit il s’en repaissait, je fus rassuré sur l’état de sa sa nté et je vis qu’elle était moins chancelante qu’on ne me l’avait dit. Il me demanda la permission d’achever son repas et je pus le considérer à mon aise. La pièce où nous n ous trouvions, meublée d’un buffet, d’une table et de chaises en noyer, recevait la lumière du jour par une croisée largement ouverte. Elle était fort gaie. Les rôties, le bol et M. Jules Guesde étaient inondés de clarté et aucun détail de sa physionomie ne m’échappa. M. Jules Guesde ne paraît pas son âge. On ne croira it pas qu’il approche de la soixantaine. Ses cheveux, qu’il porte rejetés en arrière, à la façon romantique, grisonnent ainsi que sa barbe. Mais ils sont drus, vigoureux ; ils encadrent un visage où presque aucune ride n’est marquée. Et ce visage n’est pas c elui d’un ascète. Il n’est pas décharné ; il est assez nourri et doucement coloré. M. Jules Guesde est né d’un père picard et d’une mère créole. Et c’est de sa mère qu ’il tient la sombre et luxuriante abondance de son système pileux. Et c’est le sang d e son père qui anime de rougeurs furtives la pâleur brune et mate de ses joues. Il r essemble effectivement à Alphonse Daudet. Il ressemble aussi au photographe Etienne C arjat. Derrière son binocle, luisent des yeux de braise — encore un legs maternel. Je ne sais si M. Jules Guesde est un moribond et s’il s’apprête vraiment à quitter ce mo nde. Ses yeux sont d’un homme qui veut vivre. Ils sont d’une mobilité, d’une vivacité incroyables. Ils vous pénètrent de leur force impérieuse. Et la voix de M. Guesde est à l’a venant. Le timbre en est âpre et agressif, et la première sensation qu’elle me causa fut désagréable. J’étais en train d’exposer au grand théoricien l’objet de ma visite : — Je voudrais que vous m’expliquiez comment le triomphe du collectivisme assurera le bonheur de l’humanité et par suite de quels évén ements vous avez embrassé cette doctrine. Il m’interrompit soudain. — Ah ! la question sociale !..
Une aigre ironie ricanait sous ces mots. M. Guesde me fixait avec un mélange de curiosité et de dédain. Il me méprisait, sans doute , de n’être pas encore converti à la sainte cause. Je subis le double choc de son regard aigu et de sa voix violemment railleuse. Et j’en demeurai perplexe. Décidément, le premier contact de M. Guesde est un peu rude. Il daigna pourtant me raconter sa jeunesse. En ajou tant aux détails qu’il m’a donnés ceux que j’ai pu recueillir d’autre part, il est fa cile de reconstituer d’une manière à peu près certaine l’histoire de son esprit. En ce temps-là, quand il avait douze ans, les parents de M. Jules Guesde tenaient un modeste pensionnat rue Basse, à Passy. Ils étaient animés d’une piété très vive. C’étaient de fervents chrétiens. Et leur fils, ains i que leurs élèves, fut élevé dans ces sentiments. Il s’y nourrissait à la fois del’Enéideet du catéchisme, duConcioneset de la Vie des saints.C’était un bon élève, studieux, avide d’apprendre, ardent à l’étude, attentif à la messe et au sermon. Que deviendra-t-il ? Sa foi exaltée, tumultueuse, le poussera-t-elle vers le cloître ? Ira-t-il se mêler aux bénédictins, aux trappistes et s’enivrer
Du vaste amour qu’au fond de vos calices Vous buviez à plein cœur. moines mystérieux ?
L’atmosphère où il se développe est saturée d’efflu ves mystiques. Sa sœur a pris le voile. Fera-t-il comme elle ? Se vouera-t-il à l’ap ostolat ? Oui, il deviendra un apôtre, mais pas dans le sens où semble l’incliner son éduc ation. Un brusque revirement s’accomplit en lui, une de ces crises d’âme dont le secret nous échappe. Il ne s’était abreuvé jusqu’alors qu’aux sources classiques. Et v oilà qu’un jour lesContemplations, lesChâtiments,deux ou trois livres de philosophie, lui tombent sous la main. Il les dévore en cachette. Il en éprouve comme une griserie singu lière. Son imagination s’ébranle, et sa sensibilité. Des horizons nouveaux se découvrent à son intelligence éblouie. Il en veut à ses maîtres de les lui avoir cachés. Et comme il est très passionné et prompt à se jeter aux extrêmes, il foule aux pieds les objets de son ancien culte, il renverse ses autels, il brûle ce qu’il adorait. Il ne jurait que par Racine et Fénelon ; il arbore en 1850 le gilet rouge des spectateurs(d’Hernani.Il était presque dévot, il devient athée. Il compose des vers barbares, pleins d’audaces, d’outrances, de ri mes truculentes, d’antithèses éperdues. Il est plus hugotique que Victor Hugo. Au reste. M. Guesde a conservé un faible pour la po ésie : il s’oublie parfois encore à rimer. Et si vous êtes curieux d’avoir un échantillon de sa virtuosité en ce genre, je puis vous l’offrir. Ce n’est pas de l’auteur que je le t iens. J’ai trouvé sur les quais, dans la boîte à deux sous. quelques strophes consacrées par M. Jules Guesde à la gloire de Vénus. Elles sont datées de 1888, époque où sa muse s était assagie et abandonnait les gouffres et les pics du romantisme pour les sentiers du Parnasse.
C’est elle, l’immortelle Aphrodite, Vénus, Fille du chaud soleil et de la mer profonde, Qui flambe dans l’azur vermeil et sur le monde, Dans leur splendeur nacrée étalant ses seins nus. L’Amour a, pour son arc, élu sa bouche rose, Pour flèche choisi son regard diamanté, Et, vierge encor, son flanc, où le désir se pose, Palpite dans la foi de sa fécondité. C’est vers elle, c’est vers son impudeur sublime,
Que, de sève gorgé, monte le flot en rut, Et c’est pour la baiser que le ciel éperdu Descend, le soir, jusqu’à se fondre avec l’abîme ; C’est elle, c’est Vénus, qui, le cœur plein de fièvres, Nous pousse dans tes bras chargés d’humanité, Femme, et nous fait trouver dans le miel de tes lèvres Le secret de la vie et de l’éternité.
Ces jeux n’étaient pour M. Guesde qu’un délassement. Il se précipitait à corps perdu dans la politique. Il aspirait au martyre. Il n’avait pas vingt ans qu’il outrageait le régime impérial par la parole et la plume. Les juges de Na poléon III lui infligèrent six mois de prison. Puis les juges de 1871 le condamnèrent à cinq ans, pour le punir d’avoir prôné la Commune dans lesDroits de l’Hommede Montpellier. Il s’expatria, parcourut l’Europe du sud au nord, de l’est à l’ouest, juif-errant du soc ialisme, prodiguant les conférences, s’affiliant à l’internationale, chaussant les panto uffes de Karl Marx, collaborant à l’Italia nuova, fondantl’Emancipation, enfin dépensant son activité dévorante à organiser le Parti ouvrier français, à étendre son rayonnement, à répandre son programme. Tel est le robuste tribun, l’infatigable pionnier a vec qui je m’entretiens, tandis qu’il beurre ses tartines et boit son café au lait. Et c’ est dans une jolie maison provinciale, pacifique, ensoleillée, qu’il me révèle les moyens à l’aide desquels il compte démolir la société. D’abord, j’ai essayé de lui soumettre une objection que dans mon ingénuité j’estimais fondamentale.  — Partout où je me suis transporté, lui dis-je, ch ez les gens du peuple, chez les ouvriers, chez les paysans de France, chez les paysans de Suisse, et généralement chez les hommes quels qu’ils soient, je les ai vus animés du même désir de posséder quelque chose qui leur appartînt en propre et de grossir ce qu’ils possédaient et de conserver ce qu’ils avaient acquis. Le laboureur est attaché à son champ, le montagnard à son chalet. Et dès que l’artisan peut se bâtir un toit, il y goûte, à ce qu’il semble, une vraie félicité, le bonheur du charbonnier qui est maître chez lui. N’en devons-nous pas conclure qu’il est un sentiment, inné au cœur de tout être humain, qu’on voit poindre chez l’enfant et qui se développe et s’épanouit chez l’adulte : l’amour de la propriété individuelle... ? M. Jules Guesde m’interrompit avec une grande vivacité.  — La propriété individuelle ! Ce sont des mots. ce la ! On se paye de mots qui n’ont pas de sens... Définissez ! En vain eussé-je essaye, pour obéir à l’injonction de mon interlocuteur, de préciser ma pensée. Il ne m’en laissa pas le loisir. Il se leva, rajusta son lorgnon d’un doigt impatient, arpenta la salle à manger, me foudroya du double éc lair de ses yeux. (Je sentis de nouveau qu’il me prenait en pitié.) Sa voix rageuse gronda : — Qu’est-ce que c’est que la propriété individuelle ? Quel usage faites vous de ce qui vous appartient ? — Et mais, l’usage qui me plaît. J’en use à mon gré. C’est là le plaisir... — Et s’il vous plaît d’anéantir l’objet que vous possédez, vous en avez le droit, comme le gamin qui éventre son polichinelle ? C’est en ce la que se manifeste votre caprice de propriétaire ?  — Non pas en cela, nécessairement. Mais j’ai la po ssibilité, selon ma fantaisie, de garder ou de détruire ce qui est à moi. Un formidable haussement d’épaules me répondit :  — Eh bien, ce droit de détruire, ce droit sauvage. vous ne l’aurez plus, nous vous