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Les Rois d'aujourd'hui

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252 pages

Vous êtes pris, mon cher, quoi que vous en disiez. Vous aimez comme on aime à votre âge. C’est une grande artiste, dites-vous, dont la riche nature vous est sympathique : erreur. C’est tout bonnement une célébrité qui vous éblouit. Vous croyez qu’il y a du feu là où il n’y a que lumière. Illusion. Mettez-y la main, a ne brûle pas... ce n’est même pas chaud. Il n’y a ni cœur ni tête, mon cher, dans ces femmes-là. Elles ont parfois les jambes souples ou un puissant gosier, de beaux yeux ou de splendides épaules ; ne leur demandez rien de plus.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

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Camille Foucault

Les Rois d'aujourd'hui

LE BONHOMME MAINTENANT

I

Vous êtes pris, mon cher, quoi que vous en disiez. Vous aimez comme on aime à votre âge. C’est une grande artiste, dites-vous, dont la riche nature vous est sympathique : erreur. C’est tout bonnement une célébrité qui vous éblouit. Vous croyez qu’il y a du feu là où il n’y a que lumière. Illusion. Mettez-y la main, a ne brûle pas... ce n’est même pas chaud. Il n’y a ni cœur ni tête, mon cher, dans ces femmes-là. Elles ont parfois les jambes souples ou un puissant gosier, de beaux yeux ou de splendides épaules ; ne leur demandez rien de plus. Prenez-les ainsi, suivant que vous préférez les voir ou les entendre. Et Dieu vous garde d’en juger autrement.

Mais tout cela n’est pour vous que le verbiage d’un vieux bonhomme qui s’ennuie, les préceptes hors d’âge de la sagesse des nations. Vous n’en croyez pas un mot. Et pourtant j’y croyais, moi, mais j’avais à peine vingt-cinq ans. Cette expérience, il est vrai, ne me vint pas en dormant, et elle me coûta cher, je vous l’assure ; je m’en aperçois encore.

Je veux bien vous conter cette histoire, remuer pour vous les cendres du passé, dans l’espoir de vous apprendre ce qu’on ne sait jamais assez tôt, ce qu’on voudrait ignorer toujours.

Au temps jadis, quand je n’avais pas un cheveu blanc, et que deux louis n’erraient jamais dans ma poche, j’habitais, rue de Seine, une vieille maison, noire partout, et qui n’avait rien de gai ; ses quatre grands murs percés de fenêtres laissaient voir au fond quelques pavés humides, qu’on appelait la cour. L’air y était rare, le soleil inconnu. Triste et monotone, la lumière y venait un moment ; elle ne faisait que passer. Les habitants des étages inférieurs me semblaient à plaindre : plus riches que moi, ils s’étiolaient au premier, au second et même au troisième ; moi, sous les toits, je respirais à pleins poumons. Ma fenêtre s’ouvrait en pleine atmosphère. J’avais-au premier plan une forêt de cheminées, de tuyaux rouges et noirs, projetant sur l’azur du ciel leurs silhouettes bizarres.

Cet horizon, je l’avoue, n’était pas champêtre, mais j’avais un charmant vis-à-vis : sur la croisée à demi cachée par la verdure de son petit jardin, montaient des volubilis aux fleurs roses et blanches qui se balançaient en s’ouvrant à l’air pur du matin.

Puis, il y avait un pinson, je ne sais où, dont la joyeuse fanfare sonnait le point du jour. J’aimais à l’entendre, à cette heure où tout est calme, où tout dort à Paris. Mille impressions du passé me revenaient alors. Je me voyais enfant, suivant d’arbre en arbre de pauvres pinsons, les écoutant aussi chanter, mais, hélas ! pour dérober leur nid ; alors s’éveillaient en moi mille autres souvenirs !

Les heures passaient rapides quand je rêvais ainsi du passé, de l’avenir, de la gloire, de la fortune, cherchant des couplets sur les bizarreries de ce monde, car j’étais apprenti vaudevilliste.

Or, un jour qu’en homme vertueux je voyais lever l’aurore, la petite fenêtre s’ouvrit, et au milieu du feuillage j’entrevis, frais, rose, ravissant, un délicieux minois de dix-huit ans, encadré de beaux cheveux noirs, encore un peu en désordre, qui couvraient de blanches épaules de leurs boucles soyeuses. Je crus voir un ange descendu du ciel. A cette époque je croyais encore aux anges.

Un bras blanc, tout frissonnant, glissait légèrement sur les fleurs, arrosant les volubilis et les jeunes capucines ; puis il se retira, et la vision disparut.

J’allais à regret m’éloigner, quand une voix pure, au timbre sonore et déjà puissant, vint frapper mon oreille.

Je restai là, écoutant avec bonheur... La romance avait cessé depuis longtemps et je l’entendais encore.

Je ne sais jusqu’où mon rêve se serait prolongé, si le fausset de ma vieille portière ne m’avait réveillé.

Elle venait m’apporter la quittance du terme qu’il fallait payer avant midi.

Or, je ne possédais pour le moment l’effigie métallique d’aucun monarque. Toute ma fortune se composait d’un vaudeville, refusé la veille par un directeur trop difficile. Ce n’était point assez pour acquitter mon loyer.

Un vague instinct, une sorte d’inspiration d’en haut, me dit alors qu’il fallait gagner du temps. L’idée ingénieuse me vint d’ouvrir à la portière le domaine chéri de la médisance et des petits cancans : infaillible moyen de l’amadouer.

Naturellement, la voisine qui me trottait par la tête depuis une heure ou deux fut l’objet de la conversation. Le jardin de sa fenêtre me parut un excellent prétexte.

En moins de temps que j’en mets à l’écrire, je me donnai un air distrait, en disant à Mme Cagneux (c’était son nom) :

  •  — Aimez-vous les fleurs, madame ?
  •  — Mais oui, monsieur, au temps du réséda surtout ; ça sent si bon ! j’en ai toujours.
  •  — Ne pourrais-je donc pas, repris-je, fort encouragé par un début si facile, avoir un petit jardin comme celui d’en face ?
  •  — Oh ! pour ça, non, monsieur, ça gâte les plombs.
  •  — Mais, fis-je, ceux d’en face ?...
  •  — Ah ! sans doute, monsieur, mais Mlle Clémentine est une exception.
  •  — Mlle Clémentine ! une exception ? répliquai-je trop vivement peut-être, ce nom m’ayant un peu troublé.
  •  — Dame ! oui, c’est une enfant de la maison. L’avez-vous vue, monsieur ? Elle est charmante. Pauvre orpheline ! sage et laborieuse ! Mais c’est toute une histoire. Sa mère, je l’ai vue mourir il y a deux ans comme je vous vois. C’était une digne femme...

L’effet était produit. Tout entière à l’histoire qu’elle grillait de raconter, Mme Cagneux avait oublié son terme ; tant est grand, pour une femme, le plaisir de rencontrer un auditeur complaisant. Mais son bonheur fut complet quand, roulant jusqu’à elle mon unique fauteuil, un immense voltaire, je la priai de s’asseoir et de continuer son récit.

Un sourire de béatitude éclaira son vieux visage quand elle sentit fléchir sous elle les moelleux élastiques, et que ses biceps osseux purent se poser sur les bras du siége confortable. Puis avec lenteur, et comme savourant chaque syllabe, elle reprit ainsi la parole :

« Figurez-vous qu’une dame vint loger ici, il y a près de quatre ans. Veuve d’un négociant qui avait subi des malheurs, il lui restait une fille à élever, mais de chétives ressources. Le terme cependant était payé régulièrement ; la petite, toujours bien proprette, prenait ses douze ans. On l’avait mise dans une bonne pension, Dieu sait au prix de quels sacrifices ! Sa mère, maîtresse de piano, donnait le jour de nombreuses leçons, et la nuit, à ses heures perdues, disait-elle, faisait des ouvrages d’aiguille. Pas fière du tout, avec des manières de grande dame ; pourtant, elle venait parfois causer chez nous, nous dire bonjour en passant. Aussi nous l’aimions tous, et pour lui trouver du travail on s’y mettait de bon cœur.

Un jour, c’était l’hiver, il faisait bien froid ! je la vis venir toute pâle, grelottante de fièvre. J’ouvris la porte de ma loge, elle tomba sur une chaise en sanglotant. Je lui prenais les mains, je voulais la consoler, mais elle ne m’entendait pas. Elle disait toujours, avec de grosses larmes :

  •  — Ah ! ma bonne madame Cagneux, j’ai bien mal !...

Elle portait sa main brûlante sur la poitrine.

  •  — C’est fini !... Que deviendra mon enfant ? ma pauvre Clémentine !... Elle sera seule sur la terre ! toute seule ! mon Dieu !...

Ah ! monsieur, c’était triste ! j’en avais quasiment l’âme fendue. A grand’ peine alors elle se leva, fit un effort, et monta l’escalier.

La petite, un moment après, vint nous dire, tout épouvantée, d’aller chercher un médecin. Courant aussitôt, j’en eus vite ramené un, que j’accompagnai là-haut.

La pauvre malade était au lit, les yeux fermés, la bouche ouverte ; elle avail peine à respirer et paraissait bien mal. Clémentine, près d’elle, l’embrassait en sanglotant. Le docteur lui prit la main, puis, l’oreille sur sa poitrine, il écouta longtemps. Il écrivit ensuite une ordonnance, et prit son chapeau pour s’en aller. Sa figure ne disait rien de bon. Je sortis avec lui, et l’arrêtant sur l’escalier, je lùi demandai ce qu’il pensait. Il me répondit en secouant la tête :

  •  — C’est grave, très-grave ; cette dame n’ira pas loin ; le travail l’a tuée, elle meurt d’épuisement. »

 » Ça me donna un coup, monsieur, que j’en faillis tomber. Je revins à la porte, mais n’osant pas entrer, je m’assis sur le seuil et me mis à pleurer.

J’eus enfin le courage d’aller consoler la petite, j’essayai même de la faire dîner ; pas moyen. Vers onze heures du soir, je voulus l’envoyer se coucher, lui disant que je veillerais bien seule. Mais elle refusa, et restée près de moi jusqu’au matin, elle eut sans cesse les larmes aux yeux. Au jour, la malade me parut un peu mieux ; je la voyais moins oppressée, on eût dit qu’elle allait dormir. Je le fis remarquer à Clémentine ; la pauvre enfant m’embrassa de plaisir.

C’était l’heure du déjeuner ; mon homme allait m’attendre ; je descendis un instant, puis je remontai bien vite, après ma tasse de café.

Tout en allant, je pensais au docteur qui avait condamné la malade. Et pourtant j’espérais un peu. Elle n’était pas d’ailleurs aussi mal que la veille ; ce mieux continuerait, et peut-être que, bien soignée, elle en pourrait sortir.

Mais en ce moment, à quelques pas de la porte, un grand cri me glaça, et quelque chose de lourd tomba sur le parquet.

Un tremblement me prit ; je ne sais comment je pus entrer. Je vis, au pied du lit, Clémentine étendue, blanche, froide comme une morte. Les yeux fixés, les mains crispées ; sa mère ne vivait plus.

La pauvre enfant, qui depuis vingt-quatre heures n’avait ni mangé ni dormi, s’était assoupie après mon départ. En s’éveillant, elle avait pris instinctivement la main de la malade ; elle était glacée ! sa mère était morte !

Orpheline à quatorze ans ! que faire ? Mais l’ami des pauvres gens, le bon Dieu, eut pitié d’elle. Un vieux monsieur (vous devez le rencontrer souvent dans l’escalier) sut par moi ce malheur, et Clémentine eut un père. Grâce à lui, son éducation ne fut pas négligée. Pour la musique, qu’elle aime beaucoup, elle eut des maîtres excellents ; elle apprit aussi à colorier. des images. Elle en gagne sa vie maintenant. Elle peinturlure comme un petit ange. C’est moi qui lui fais son ménage, et ça me fait grand plaisir. Je l’aime quasiment comme ma fille... »

J’aurais adoré Clémentine, même sans l’avoir vue, rien que sur le récit de sa touchante histoire. J’en écoutais avec avidité toutes les phases, et à mesure qu’elles se déroulaient, je me sentais gagner par une émotion vive que je ne pouvais maîtriser. Toutes ces choses, que je ne faisais qu’entendre, il me semblait les voir. L’orpheline devenait ma sœur ; ce qu’elle avait souffert, je le souffrais moi-même ; j’unissais ma vie à sa vie, je l’aimais de toute ma jeunesse, de toutes mes illusions, de toutes mes espérances, de tout ce qu’il y a d’abnégation profonde, d’immense dévouement dans un cœur de vingt ans.

La portière se tut ; à peine avais-je compris ses derniers mots tant j’étais bouleversé. Enfin, répondant par une phrase insignifiante, je lui offris, je crois, des billets de théâtre pour Clémentine, qu’elle conduirait.

Ravie de mon offre, elle se leva pour sortir ; je la reconduisis et lui serrai la main. Pour moi, ce n’était plus la portière, c’était une femme de cœur ; elle aimait celle que j’aimais.

Resté seul, je tombai dans mon fauteuil, livré aux mille pensées qui tourbillonnaient dans ma tête, aux vives sensations qui me bouleversaient le cœur.

C’était surtout le vieillard, cette providence de l’orpheline, qui me revenait à l’esprit. J’en étais jaloux, et je l’aimais ; ses cheveux blancs me faisaient envie, car, grâce à eux, il pouvait la voir, lui parler, être près d’elle tout le jour.

Dans l’escalier, j’avais souvent passé devant lui sans le remarquer autrement que par l’extrême politesse qui le faisait se ranger quand on le rencontrait.

Sur sa placide figure régnait un perpétuel sourire. Je lui voyais, toujours parfaitement brossé, le même habit noir, le même gilet blanc.

Ces détails, insignifiants aujourd’hui, me semblaient alors intéressants et pleins de caractère. J’y voyais la bonhomie d’un cœur honnête, et ce vieillard était à mes yeux le meilleur des hommes.

Mes sympathies enthousiastes transfiguraient aussi la portière ; c’était, selon moi, une femme déclassée ; la physionomie radieuse de Clémentine illuminait pour moi tout ce qui l’entourait.

Un coup de sonnette rompit le charme de ma rêverie : on m’apportait une lettre chargée ; elle était de mon père.

Un papier mince et soyeux glissa dans mes doigts ; c’était une traite de cinq cents francs. Qu’il me fit plaisir ! Et pourtant j’en fus un peu surpris, car mon bon père n’était pas riche.

Pourquoi cette somme ? Une sorte de remords me porta à relire l’épître paternelle. Elle était, il est vrai, parsemée de conseils, mais elle renfermait aussi de ces phrases venues du cœur, qui vont au cœur.