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Les Rumeurs d’Ortemont

De
178 pages

Il faisait très beau, en ce début mai 1868, lorsque Guillaume et Élisabeth Vandermaelen se présentèrent à la haute grille du château d’Ortemont, chargés de leurs maigres possessions.
Ce jour marquait le début d’une nouvelle vie, dont ils avaient longtemps rêvé, mais, là, devant l'entrée monumentale, l’appréhension contenue jusqu’alors les envahit lentement, menaçant de les déstabiliser.
D’un geste décidé, Guillaume tendit la main vers la cloche pendue à la grille et en agita vigoureusement la chaîne, scellant, par ce seul geste et sans le savoir, leur destin et celui de tous les habitants du château et donnant ainsi l’impulsion première à un vaste jeu de dominos destructeur...


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Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-22874-9

 

© Edilivre, 2016

Note de l’auteur

Cet ouvrage relève de la fiction et sauf en ce qui concerne les personnages historiques, toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé ne pourrait être qu’involontaire et fortuite.

Citation

 

« (…) N’avez-vous rien qui pèse à votre conscience ?

Ah ! ne voyagez point, le bonheur est chez vous ;

Vos plaisirs seront gais, vos travaux seront doux.

Monarque d’un arpent, sans tumulte et sans guerre,

Vous n’entendrez jamais les rumeurs de la terre ;

Et le cri des troupeaux, et vos rustiques chants,

Seront l’unique bruit qui traverse les champs. (…) »

Satire V, Sur la Modération
(Auguste-François Fauveau de Frénilly).

Les Rumeurs d'Ortemont

 

Ortemont, mai 1868

Il faisait vraiment très beau et presque chaud, en ce début mai 1868, lorsqu’en fin de matinée, Guillaume et Elisabeth Vandermaelen se présentèrent à la haute grille du château d’Ortemont, portant leurs maigres possessions, enserrées dans de larges chiffons. Ils avaient suivi la longue allée ombragée menant à l’entrée monumentale avec une certaine appréhension, car, pour eux, ce jour marquait le début d’une nouvelle vie, porteuse de nombreuses espérances.

Guillaume était grand et sec, le cheveu châtain et dru, coupé ras, le regard franc et clair, d’un bleu aussi lumineux que celui du ciel en ce matin de printemps et le teint coloré des hommes habitués à vivre au grand air. Il avait déjà quarante et un an et venait d’une famille de fermiers à la nombreuse progéniture, installée dans la campagne avoisinante depuis des générations. Accoutumé aux durs travaux des champs et n’ayant connu que la terre, sur laquelle il s’était courbé depuis sa plus tendre enfance, il avait un corps tellement musculeux et noueux qu’il n’avait jamais l’air de se tenir tout-à-fait droit.

Malgré ses modestes origines, il n’était cependant pas dénué d’instruction car, avec l’aide du curé du village, le très charitable et débonnaire père Vandenbosch, auquel il avait servi d’enfant de chœur autrefois, il avait appris à s’exprimer parfaitement en français – alors qu’autour de lui, tout le monde utilisait un patois flamand difficilement compréhensible et parlait avec peine un français rudimentaire, qui était alors encore, pourtant, la langue officielle dans cette région – et, surtout, il avait appris à lire, ce qui n’était guère courant, à l’époque, chez les fils de paysans. Mu par une grande soif de connaissances, il avait dévoré quasi tous les livres de la bibliothèque du bon curé qui ne traitaient pas uniquement de religion et s’était surtout passionné pour tout ce qui pouvait l’aider à faire fructifier les terres que sa famille exploitait en métairie pour le seigneur local, le Comte de Wolters d’Ortemont. Il avait été captivé, notamment, par les ouvrages de l’abbé Rozier, agronome et botaniste français né en 1734 du côté de Lyon, qui s’était intéressé, en particulier, au vin et y avait consacré un mémoire en 1770.

Suite à cette lecture, Guillaume avait même tenté de faire pousser du raisin, pour se distraire du travail harassant de la ferme, sur un petit coteau – idéalement situé en plein Sud – sur les terres gérées par son père, qui lui en avait accordé la jouissance pour son usage personnel. Il y avait planté quelques pieds de vignes, ramenés d’un voyage en Bourgogne, et avait, ensuite, comme le faisaient les vignerons, là-bas en Côte d’Or, entouré ce lopin de murets de pierres, destinés à couper le vent et retenir la chaleur du soleil, afin d’en faire profiter la vigne au maximum. Et ses tentatives avaient porté leurs fruits : il avait obtenu un raisin blanc délicieux et sucré, réussite qui était parvenue aux oreilles du propriétaire des lieux, Gustave de Wolters.

Celui-ci était venu le trouver à plusieurs reprises, intéressé par ses essais. Ils avaient rapidement sympathisé, Gustave de Wolters étant vraiment heureux de pouvoir échanger des idées avec cet homme tellement différent de ses semblables. Ce n’était pas souvent qu’il avait l’occasion de parler, presque d’égal à égal, avec un fermier du coin et puis, cette idée qu’il avait de créer un jour un véritable vignoble dans la région, c’était original et pas inintéressant…

De son côté, Guillaume Vandermaelen avait été flatté de ces marques d’intérêt, qui l’avaient encouragé à poursuivre ses tentatives, car il était bien décidé à quitter un jour la ferme paternelle – ses cinq frères suffisaient largement à la tâche – et à tracer sa propre voie pour donner à la femme qui partageait depuis peu son destin, une vie plus confortable que celle qu’ils avaient, tous deux, connue jusque-là.

Il avait épousé Elisabeth Van Volxem quelques jours auparavant, le 22 avril 1868. Elle avait déjà trente-cinq ans et venait également d’une famille de fermiers des environs, aussi nombreuse que celle de Guillaume, où les enfants se succédaient comme des portées de chatons, s’entassant à plusieurs par chambrées et étant quasiment obligés de se battre à chaque instant pour atteindre le peu qui se trouvait à leur portée. Elle avait dû élever ses frères et sœurs, après le décès prématuré de leur mère, épuisée par ces maternités successives et, ceux-ci une fois tirés d’affaire et casés pour la plupart, elle pouvait enfin songer à faire sa propre vie.

Guillaume et elle-même se connaissaient depuis le berceau et étaient, pour ainsi dire, promis l’un à l’autre depuis toujours. C’était écrit, et tous deux n’envisageaient pas d’autre alternative que de se marier ensemble, un jour… Ce n’était pas une vision romantique, ils avaient trop les pieds sur terre pour cela, c’était ainsi, c’est tout ! Mais les contretemps s’étaient accumulés, retardant, à chaque fois, la cérémonie. Durant toutes ces longues années, Guillaume avait donc attendu patiemment de pouvoir épouser la femme de sa vie, ce qui était désormais chose faite, enfin ! Mais ils n’étaient plus de toute première jeunesse et n’avaient donc pas de temps à perdre. Ils avaient décidé de briser ce qui avait été la tradition dans leurs deux familles – par la force des choses, la régulation des naissances n’étant pas encore à l’ordre du jour à l’époque – et de n’avoir, eux, qu’un seul enfant, à qui ils donneraient toutes ses chances dans la vie et qui serait, en quelque sorte, leur chef-d’œuvre… Guillaume avait lu tant de livres dans la bibliothèque du curé qu’il savait comment faire… Les curés, s’était-il dit avec un petit sourire intérieur, s’y entendent d’ailleurs assez bien pour ne pas avoir trop d’enfants…

Ce qui surprenait chez Elisabeth, outre sa taille fine et élancée, c’étaient ses longs cheveux d’un noir de jais, qu’elle attachait en un chignon serré, comme pour les dissimuler, et ses yeux de braise, peu habituels en ces contrées peuplées de descendants de Germains. Cette chevelure d’ébène et ces yeux sombres tranchaient avec la blancheur de sa peau et lui donnaient un air sérieux, presque sévère. Elle devait en avoir hérité de lointains ancêtres latins, envahisseurs successifs de ces contrées fréquemment traversées ou occupées, au cours de leur histoire, par des cohortes de soldats venus du Sud. Il faut dire que la Belgique n’était un pays indépendant que depuis peu et qu’elle avait servi, jusque-là, de terrain de jeu à toute l’Europe, dont les armées s’y livraient à de sanglantes batailles et se défoulaient ensuite sur les indigènes, surtout si elles étaient jeunes et accortes, pour évacuer les tensions générées pas ces combats perpétuels. Elisabeth n’était pas vraiment jolie, mais avait un charme certain et une grande élégance naturelle, qui inspirait immédiatement le respect.

Deux jours auparavant, Guillaume avait eu, à nouveau, la visite de Gustave de Wolters, dont le vieux régisseur, Egide Gilissen, avait été brutalement obligé de prendre sa retraite, après un accident de chasse qui l’avait laissé sérieusement handicapé. Guillaume n’avait pas hésité une seconde quand le Comte lui avait proposé d’endosser la charge de celui-ci et de s’occuper désormais de ses terres, y voyant l’occasion tant espérée de changer enfin de vie. Il avait cependant mis comme condition à son acceptation de pouvoir prendre avec lui sa toute nouvelle épouse, ce qui lui fut immédiatement accordé par son désormais nouvel employeur. Sa demeure était tellement vaste qu’elle trouverait facilement à s’y occuper…

C’était donc une véritable aubaine pour le jeune couple et l’affaire fut rondement menée. Guillaume et Elisabeth Vandermaelen décidèrent même d’emménager dès le lendemain dans la petite maison qu’occupait précédemment le régisseur, à l’entrée de la propriété.

Mais, maintenant qu’ils étaient devant cette grille, l’appréhension que Guillaume et Elisabeth Vandermaelen étaient arrivés à contenir jusqu’alors les envahit lentement, menaçant de les déstabiliser.

« Crois-tu que nous serons heureux ici ? », demanda Elisabeth d’une voix blanche.

« Heureux ? Quel drôle de mot… Comme si nous, pauvres enfants de paysans, courbés sous le joug depuis la nuit des temps, avions été créés pour cela. Tout ce que j’espère, c’est que nous mangerons tous les jours à notre faim et que le soir venu, après une dure journée de labeur, nous pourrons nous retrouver et nous écrouler dans un bon lit, dans les bras l’un de l’autre, pour trouver un repos bien mérité. Ce serait déjà pas mal, et plus que nous n’avons eu jusque-là, toi et moi, qui avons toujours tout dû partager avec nos frères et sœurs. Tu sais bien ce que nous avons convenu et pourquoi nous sommes ici », lui répondit son mari. « Allez, courage, je sonne… ! »

Il tendit le bras vers la cloche pendue à la grille et en agita vigoureusement la chaîne, scellant ainsi, par ce seul geste et sans le savoir, leur destin…

Quelques minutes plus tard, une jeune fille rougeaude et grassouillette, vêtue d’un tablier à la blancheur immaculée et la tête couverte d’une jolie coiffe amidonnée dont dépassaient seulement quelques boucles blondes, apparut au fond de la cour du château et se dirigea vers eux, d’un pas pressé.

Elle eût quelques difficultés à ouvrir un des deux battants de la lourde grille de fer forgé et leur adressa un sourire engageant.

« Vous êtes Guillaume et Elisabeth ? »

“Oui !”, grommela Guillaume d’une voix bourrue, pour cacher l’appréhension qui – soudain – affolait son cœur et lui oppressait la poitrine.

« Moi, c’est Else », dit la fille, « je suis la femme de chambre de Madame la Comtesse. Suivez-moi, s’il vous plait ». Et, sans plus attendre, elle reprit le chemin en sens inverse, faisant le tour du château par la droite, pour atteindre le petit escalier dissimulé derrière un grand sapin, au pied duquel se trouvait la porte de service donnant accès au sous-sol. Arrivée au bas de l’escalier, elle ouvrit celle-ci et entra dans le couloir sombre et étroit sur lequel elle débouchait, les entrainant à sa suite vers l’immense cuisine, chaudement éclairée, que l’on distinguait tout au bout du boyau, telle un phare dans l’obscurité.

Dans cette énorme pièce, véritable foyer du château, où trônait une gigantesque cuisinière perpétuellement allumée et ronronnant telle un gros félin, sur laquelle se mitonnaient de succulents plats à longueur de journée, de quoi nourrir une armée de fantassins en campagne, se trouvaient rassemblés tous les membres du personnel du château, venus les accueillir.

Il y avait Ernest, le majordome, un homme revêche et très mince, d’une quarantaine d’années, visiblement imbu de sa fonction, au cheveu rare et au menton fuyant. A côté de lui, se tenait Maria, la cuisinière, reine des lieux, forte blonde de la cinquantaine qui n’avait pas l’air commode et qui était aussi, ils l’apprirent plus tard, la mère d’Else – à laquelle elle ressemblait d’ailleurs, mais en plus volumineuse encore. Venait ensuite Henri, le garde-chasse, qui était également, accessoirement, son mari ; il était aussi maigre qu’elle était grosse et semblait – à voir l’état de son nez, aussi rouge que les joues de sa femme – avoir un net penchant pour la bouteille, ce qui est, il faut en convenir, quelque peu dangereux pour un garde-chasse… Pas étonnant, se dit aussitôt Guillaume, que son prédécesseur ait eu un accident si c’était avec cet ivrogne qu’il chassait. Heureusement pour lui, la chasse, ce n’était pas trop son truc… mais il lui faudrait avoir ce type à l’œil…

Derrière Henri, se tenait Pierre, son neveu, jeune homme à la mine renfrognée et au visage ingrat, qui faisait office de valet de chambre de Monsieur le Comte. Il y avait aussi Gertrude, vigoureuse rouquine proche de la quarantaine, au visage couvert de taches de rousseur, qui s’occupait du ménage, et Anna, une toute jeune fille blonde d’à peine dix-huit ans, pas très délurée mais plutôt jolie, fraîchement arrivée du village pour lui prêter main-forte. A leurs côtés, se trouvaient Jacques, le jardinier, un homme jovial d’une petite quarantaine d’années, aux grosses moustaches poivre et sel, qui était, ils le découvriraient plus tard, un véritable artiste, faisant pousser des fleurs merveilleuses grâce à ses doigts verts dans les jardins du château, et Lambert, le cocher, petit homme maigre et très brun, d’environ trente ans, au regard vif et acéré, mais à l’apparence franche et honnête.

Les présentations faites, Guillaume et Elisabeth s’apprêtaient à reprendre le couloir, sous la conduite de Pierre, pour découvrir leur nouveau foyer, lorsque des pas se firent entendre dans l’étroit escalier qui se trouvait au fond de la cuisine, près du monte-charge, et menait directement aux étages.

En une seconde, l’atmosphère changea, chacun se raidissant pour se mettre au garde-à-vous… Ils venaient de reconnaître le pas très caractéristique – lourd mais régulier et parfaitement assuré – du seigneur des lieux, qui descendait lentement vers eux.

Elisabeth, qui ne l’avait encore jamais rencontré, sentit ses mains devenir moites et sa langue s’engourdir de stress, tandis qu’il débouchait dans la cuisine. Traversant celle-ci en droite ligne, il passa devant elle, sans paraître s’apercevoir de sa présence, et se dirigea directement vers son mari.

Gustave de Wolters d’Ortemont, seigneur et maître du Château d’Ortemont, était de taille aussi haute que Guillaume, mais il se tenait droit comme un i, n’ayant jamais eu à plier sous un joug quelconque. Il était, comme à son habitude, tiré à quatre épingles et sanglé dans une redingote absolument impeccable, résultats des soins attentifs de son valet de chambre. Son haut front, cerné d’une chevelure sombre et dense, coiffée en arrière et légèrement ondulée, se prolongeait, comme le voulait la mode de l’époque, en deux favoris bien fournis encadrant son beau visage, ce qui lui donnait un air léonin et majestueux, caractère encore accentué par son grand nez aquilin, qui témoignait, si besoin en était, de ses origines privilégiées. Il avait alors quarante ans, soit à peu de choses près le même âge que Guillaume.

Le Comte de Wolters était hautain et orgueilleux, c’était une évidence ; il était imbu de lui-même et pétri d’idées de caste, inculquées depuis sa plus tendre enfance par les générations qui l’avaient précédé, c’était quasi inscrit dans ses gènes. Son arbre généalogique remontait aux Croisades, et même bien au-delà, et il en était parfaitement conscient, cela se voyait dans ses moindres gestes. Il appartenait à l’élite et il le savait. Membre de la Chambre des Représentants, Sénateur et Conseiller provincial du Limbourg, tout comme son père et son grand-père avant lui, il présidait, avec ses pairs, aux destinées de sa province et de son pays. Il était également Bourgmestre de la petite commune de Bergensteen, sur laquelle non seulement ses terres se trouvaient, mais dont quasi toute la population vivait, et il savait donc, depuis l’instant même de sa naissance, que le respect était une chose qui lui était due – de plein droit, pour ne pas dire de droit divin – par tous ceux qu’il côtoyait.

Mais il était aussi profondément humain et ses gens ne l’ignoraient pas. Cependant, ils évitaient à tout prix de le contrarier, car s’ils savaient que ses colères étaient fréquentes et pouvaient être très violentes, voire dévastatrices, chacun savait aussi que s’il faisait son travail, il ne devait pas craindre son courroux.

« Bienvenue à Ortemont », dit Gustave, en tendant sa longue et belle main, minutieusement manucurée, à Guillaume. « Vous êtes désormais chez vous ici », ajouta-t-il, en se tournant, enfin, vers Elisabeth, qui se rendit compte, non sans plaisir, qu’il semblait découvrir son apparence particulière avec intérêt… « Vous êtes donc Elisabeth ? », dit-il d’une voix chaude, en plantant ses yeux d’un bleu incroyablement lumineux dans les siens. « Je suis très heureux de vous rencontrer. Guillaume m’a tellement vanté vos mérites que je suis impatient de vous présenter à mon épouse. Lorsque vous vous serez installée dans votre nouveau domicile, nous vous attendrons au salon, la Comtesse et moi-même, pour discuter de vos futures fonctions. Avec Guillaume, bien entendu. Disons, après le déjeuner. Ernest, pouvez-vous nous monter du café vers trois heures ? »

« Bien sûr, Monsieur le Comte » s’empressa de dire ce dernier avec l’obséquiosité dégoulinante qui, ils le découvriraient par la suite, lui était habituelle.

« A trois heures au salon, donc. Je vous laisse défaire vos paquets à votre aise », dit-il à Guillaume et Elisabeth, après avoir jeté un coup d’œil amusé sur leurs maigres bagages.

« Vous verrez », dit Maria, après son départ, « c’est un maître très sévère, mais juste… pas comme Madame la Comtesse… »

Elisabeth ne put s’empêcher de tressaillir en entendant ces derniers mots, mais épuisée par la route et la perspective de ce nouvel univers à appréhender, elle préféra ne pas creuser la question tout de suite… Elle aurait bien le temps de découvrir plus tard ce que la cuisinière insinuait.

Celle-ci mit dans un grand panier d’osier les quelques victuailles qui étaient préparées, visiblement à leur intention, sur la gigantesque table de chêne trônant au milieu de la cuisine : une grosse miche de pain, une belle motte de beurre et de la charcuterie particulièrement appétissante, venue tout droit d’une des métairies du Comte. Elle en chargea Pierre, d’autorité, et le poussa vers le couloir d’une main ferme. « C’est pas tout ça ! On parle, on parle, mais j’ai d’la besogne, moi, et un déjeuner à préparer », grommela-t-elle…

Ils suivirent alors Pierre, comme ils s’apprêtaient à le faire avant l’apparition du Comte, repassant par le long couloir et la petite porte dissimulée, gravirent l’escalier, contournèrent le sapin et se trouvèrent à nouveau dans la cour du château, envahie par le chaud soleil de midi. Le valet de chambre du Comte les entraîna à sa suite sur la gauche, passant derrière les écuries, installées dans l’un des deux longs bâtiments placés, de manière symétrique, de chaque côté de la cour.

Ils apprirent, par la suite, que le magnifique château qu’ils avaient aujourd’hui sous les yeux était, en fait, le résultat d’une série d’améliorations successives apportées au château-fort initial, nettement plus inconfortable, dont les origines remontaient au XIIIe siècle.

Celui-ci avait été reconstruit et transformé à plusieurs reprises, notamment aux dix-septième et dix-huitième siècles. Il était désormais de style dit classique et formé de trois ailes disposées en H. L’entrée principale se trouvait dans l’axe de la grille, au centre de l’aile formant la barre horizontale du H. Les deux ailes latérales du château étaient devancées par deux grands bâtiments, plus larges et plus bas – situés en vis-à-vis dans leur prolongement et décalés vers l’extérieur, pour ne pas en occulter la perspective – qui contenaient les parties destinées aux communs, les granges et les écuries, devant lesquelles notre petit groupe venait précisément de passer. L’ensemble délimitait une grande surface rectangulaire recouverte de graviers gris, qui constituait la majestueuse cour d’entrée du château, qu’ils avaient traversée en arrivant, un peu plus tôt dans la matinée. Au centre de cette cour, se trouvait une très belle pièce d’eau, élégamment cernée de pierre bleue, autour de laquelle se faisait la circulation des voitures, berlines et calèches, évitant ainsi les encombrements de véhicules les jours de réception, ceux-ci pouvant entrer d’un côté et ressortir de l’autre, après avoir débarqué leurs passagers. Deux longs murets surmontés d’élégantes grilles de fer forgé fermaient la cour, séparés par deux imposants piliers auxquels était arrimée la haute grille d’entrée à double battant. Chacun de ces piliers était orné, en son sommet, d’un magnifique sphinx ailé en pierre, dont la mystérieuse symbolique ne manquait pas d’intriguer et impressionner les visiteurs, mettant ainsi une ponctuation finale à la belle scénographie de l’ensemble.

Le château lui-même se trouvait au bout d’une longue allée, ourlée de chênes majestueux formant une sorte de haie d’honneur qui accompagnait les visiteurs arrivant par la route, après avoir traversé le bourg de Bergensteen, comme venaient de le faire Guillaume et son épouse.

L’ensemble était parfaitement symétrique et de nombreuses fenêtres à croisillons rythmaient les façades de manière agréable. Les hautes toitures à la Mansart qui recouvraient tous les bâtiments, les unifiant ainsi, étaient revêtues d’ardoises grises, assorties aux trumeaux et linteaux en pierre bleue des fenêtres et contrastant joliment avec les murs fraîchement chaulés de blanc des façades.

Tout cela, Guillaume et Elisabeth n’en avaient pas encore vraiment conscience aujourd’hui et ils étaient trop émotionnés, en cette première journée de leur nouvelle vie au château, que pour le remarquer. Mais, comme tous les habitants du bourg et des environs, ils avaient toujours été très intimidés par cette belle demeure, devant laquelle ils étaient passés à maintes reprises durant leur enfance, notamment en se rendant à la messe ou au catéchisme, ou, par la suite, pour aller au village ou aider aux travaux des champs, et ils n’auraient jamais osé même imaginer pouvoir y pénétrer un jour. C’était chose faite aujourd’hui. Et ils étaient toujours aussi intimidés, mais ils la trouvaient vraiment superbe vue de près, et tellement différente des fermes où ils étaient nés et avaient grandi…

Tellement superbe… qu’ils furent un peu déçus par le logis qui leur était réservé, à l’arrière des écuries. Celui-ci n’offrait guère plus de confort que les fermes qu’ils avaient quittées. Seule la vue que l’on découvrait par les minuscules fenêtres, donnant sur le vaste parc et le grand étang, rachetait l’ensemble. La maisonnette était propre, c’était déjà ça, le Comte avait demandé à Gertrude et Anna d’y faire un grand nettoyage après le départ du vieil Egide, mais elle n’était vraiment pas confortable et encore moins accueillante. Ils devraient portant s’en contenter… et puis, au moins, ils seraient chez eux…

Ils eurent vite déballé leurs quelques biens, qu’ils rangèrent dans une vieille penderie à l’étage, dans l’unique chambre, simplement agrémentée d’un pauvre lit en chêne, qui avait dû suffire à Egide, vieux célibataire endurci, mais serait un peu étroit pour eux deux. Heureusement, qu’ils étaient jeunes mariés et aspiraient encore à un peu d’intimité…

Puis, bien décidés à ne pas se laisser abattre et à positiver, ils se régalèrent des victuailles en provenance des cuisines du château, qui avaient été déposées par Pierre sur la longue table bancale de la pièce avant du rez-de-chaussée, après s’être assis sur les deux seules chaises disponibles, branlantes et… dépareillées, qui se trouvaient de chaque côté de celle-ci. Ils se rafraîchirent ensuite les mains et le visage dans le vieux broc ébréché qui était posé sur l’évier de la petite cuisine située à l’arrière de la maisonnette et se préparèrent, peu avant trois heures, à...