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Les Tribulations d'un futur

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242 pages

— Monsieur Mercain, j’ai l’honneur de vous demander la main de mademoiselle Blanche, votre fille.

— Monsieur Raoul, cette demande nous honore, et nous l’attendions avec anxiété ; aussi c’est avec infiniment de plaisir que, ma femme et moi, nous vous donnons notre unique enfant

Cette demande et cette réponse étaient faites dans le salon d’une coquette villa, au Tréport. On était à la fin d’une journée de juillet de l’année qu’il vous plaira.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Charles Leroy
Les Tribulations d'un futur
I
SAUVÉE !
 — Monsieur Mercain, j’ai l’honneur de vous demande r la main de mademoiselle Blanche, votre fille. — Monsieur Raoul, cette demande nous honore, et no us l’attendions avec anxiété ; aussi c’est avec infiniment de plaisir que, ma femm e et moi, nous vous donnons notre unique enfant Cette demande et cette réponse étaient faites dans le salon d’une coquette villa, au Tréport. On était à la fin d’une journée de juillet de l’année qu’il vous plaira. Monsieur René-Cyprien Mercain, époux légitime de Vi rginie-Clarisse Beltoupe, après fortune faite dans les produits chimiques, s’ était retiré des affaires et habitait à Paris un petit hôtel de la rue de Londres. Il donna it à sa fille cinq cent mille francs de dot. Madame Mercain était une excellente femme, fil le de riches négociants du Marais. Tous les ans, les Mercains passaient deux ou trois mois au Tréport, dans la villa qui leur appartenait. Quant à mademoiselle Blanche, devenue fiancée par l es deux phrases qui ouvrent ce chapitre, c’était une adorable fille de dix-huit ans... Que chacun de vous plonge au fond de ses souvenirs ; il est sûr de revenir à la surface avec une ravissante figure entrevue quelque part, blonde ou brune, voire même rousse ; il y a des rousses follement belles ! Cette figure, on l’a entrevue à peine... C’est à Pa ris, sur les boulevards, au théâtre, à l’église ; ou bien c’est au fond de la province, da ns quelque rue déserte au pavé moussu ; c’est en Espagne, sur le prado de Madrid ; en Amérique, dans la cinquième avenue de New-York ; en Russie, en Angleterre, peu importe !... Mais la figure est restée vivante dans la mémoire, et c’est d’elle que l’on pense : c’était la plus jolie fille que j’aie vue !... Eh bien, cette jolie fille sera mademoiselle Blanch e Mercain, si vous le voulez bien :.chacun sera donc servi à souhait. Aussi, n’y avait-il rien d’étonnant à ce que Raoul Lernois, Parisien jusqu’au bout des doigts, orphelin, riche de soixante mille livres de rentes, beau garçon au poil brun, bien découplé, sportsman émérite, viveur enragé, soit de venu amoureux fou de cette merveille. Ce qu’il y a d’assez rare, c’est que, en cette hist oire, la merveille avait, elle, tout d’abord adoré Raoul. L’amour et la reconnaissance s’étaient glissés en m ême temps dans le cœur de la jolie fillette. Et son caractère impétueux, entier, volontaire et despotique d’enfant gâtée s’était fait souple, soumis, devant ce sentiment tr oublant et envahissant qu’elle éprouvait pour la première fois. Voici dans quelles circonstances absolument louable s cette belle passion s’était déclarée : Un mois avant de demander la main de mademoiselle M ercain, Raoul Lernois était arrivé au Tréport, fuyant Paris pour des motifs que nous aurons occasion de raconter dans la suite. Au second jour de son arrivée, notre jeune homme prenait prosaïquement son bain ; la plage était encore plus animée que de coutume... Des tritons et des sirènes ridicules plongent et re plongent à l’envi. De temps en
temps une tête reparaît, hideuse, épouvantable ou g rotesque : le crâne est mal recouvert par des cheveux rares plaqués sur les tem pes, les yeux clignotent... Des paquets sèchent au soleil ; ce sont les repus de la lame assoupis sur le sable. Les dames jettent de petits cris bêtes, font les fo lles et démontrent surabondamment aux curieux, à l’entrée et à la sortie du bain, que les couturières ont décidément un mérite incontestable. Voyez ces jambes en bâtons de chaise, cagneuses, to rdues, maigres ou grosses ; il y a des... machins trop forts, des... choses vraime nt trop petits, recouverts d’une peau jaune et rugueuse à faire envie à un relieur d’elzé virs. Pourquoi ne pas le déclarer ?... Les femmes, au bai n, ne sont séduisantes, pour la plupart, que dans les dessins de Grévin ou de Stop ; en réalité, que de misères ! — Et les hommes donc ?...  — Là-dessus, Mesdames, nous sommes absolument d’ac cord avec vous. Les hommes sont horribles au bain. Seulement, vous, vou s êtes le beau sexe ! Donc, tout en tirant sa coupe en nageurdi primo cartello,contemplait avec Raoul tristesse ces innombrables caricatures. — Que de laideurs, se disait-il, et que mes sermen ts contre ce sexe perfide, volage et trompeur seront, ici, facilement tenus !... Et il poussait un profond soupir, comme s’il eût be aucoup mieux aimé ne rien tenir du tout... en fait de serments. — Fichtre ! fit-il soudain dans sa moustache. Et il prit pied pour mieux voir. Une jeune baigneuse venait d’entrer dans la lame en courant. Déjà des pieds blancs, petits, bien cambrés et une jambe séduisante avaient disparu dans l’eau. Il ne restait plus à admirer qu e des avant-bras ronds, potelés, avec des fossettes aux coudes et la naissance d’une gorg e... consciencieuse, qui était d’une blancheur nacrée à faire honte à l’écume des flots. — Quelle est cette amphitrite ? se demanda Raoul L ernois. La charmante enfant se mit à nager avec aisance, pi quant bravement à travers la lame ; Raoul ne vit plus que la coiffe de soie gomm ée ornée de rubans bleus, flotter parmi les têtes hirsutes mentionnées plus haut. Les flots montaient maintenant, poussés par la maré e ; ils tournaient légèrement à la vague, contrariés qu’ils étaient par une petite brise de terre. Lernois faisait la planche, montant et descendant sur le dos de la lam e... Tout à coup un grand cri partit de la plage ! Ce cr i, qui se propageait de proche en proche, fut bientôt répété par tous les assistants. — Au secours ! Quelqu’un se noie ! criaient des vo ix affolées. En effet, un gros paquet sombrait, et, comme il vou lait disparaître en société sans doute, il avait saisi la jolie baigneuse à bras-le- corps ; celle-ci, quoique excellente nageuse, était exposée au plus grand danger. D’un coup d’œil Raoul Lernois a vu la scène et jugé le danger ; les deux baigneuses, — la jolie et le paquet, — sont loin... Vingt nageurs s’élancent à leur secours ; mais notre jeune homme les a déjà dépassé s... Il fend l’eau avec vigueur et s’avance rapidement !... Sur la plage, les spectateurs anxieux l’applaudisse nt, l’encouragent. Cependant le paquet, — qui n’est autre que la respe ctable veuve d’un huissier, — est terrible. Il se débat, s’accroche a vec désespoir aux bras, aux jambes, au costume de la jeune baigneuse, et ce costume est déchiré déjà en dix endroits. On jurerait que l’âme damnée de l’huissier est passée dans le corps de la vieille
désespérée, qui, ayant opéréune saisie,ne veut plus lâcher sa proie. Raoul est arrivé à l’endroit où se débattent les de ux femmes. D’un vigoureux effort il les détache l’une de l’autre. La veuve de l’huissie r, avec ses mains crispées, enlève un dernier et large lambeau du costume de la jeune fille !... D’une main, le jeune homme a saisi le paquet par le s cheveux ; de l’autre, il soutient la jolie nageuse, qui, totalement épuisée, commença it à sombrer. Pendant ce temps les autres baigneurs sont arrivés. Ils s’occupent de la bonne femme, qu’ils ramènent sur la plage, où ils la dépo sent presque suffoquée. La jeune fille, dont le costume de bain est tout en lambeaux, reste sans force au bras de Raoul, qui se sent frissonner au contact de ces chairs adorables. ... Il soutient d’un bras vigoureux son charmant fa rdeau et se dirige vers le bord. Enfin, il prend pied, soulève la naufragée contre s a poitrine et sort de l’eau aux applaudissements réitérés des spectateurs. Une Dame, à l’aspect des plus respectables, se jett e au cou du jeune homme, puis perd connaissance ; un vieux Monsieur serre la main au sauveteur, avec émotion, sans mot dire. Ce sont les parents de la jolie baig neuse. Cependant des peignoirs chauds ont été apportés. La jeune fille, revenue de son émotion, très pâle, mais souriante, s’aperçoit seulement alors de sa presque totale nudité ; aussi tôt elle devient toute rouge, s’enveloppe précipitamment dans le peignoir qu’on l ui offre, et, regardant à la dérobée son sauveur, elle lui tend sa petite main tremblante en lui disant ce seul mot : — Merci ! Raoul Lernois parvient enfin à se dérober à la reco nnaissance du papa et de la maman. Il court à sa cabine pour se vêtir ; son cœu r déborde. Lui, le viveur parisien, le lassé, le blasé, il est amoureux fou de celle qu’il vient de sauver, qu’il a tenue presque nue entre ses bras ! ! Est-il besoin d’ajouter que le Monsieur et la Dame à l’aspect respectable sont les très opulents époux Mercain, et que la baigneuse es t leur fille, mademoiselle Blanche ? Celle-ci ne dissimula pas un instant le tendre sent iment qu’elle éprouvait pour son sauveur... et, après un mois de flirtage exquis, un soir de la fin de juillet... Raoul Lernois demandait à devenir un mari modèle, un épou x grave et sentimental.
II
HISTOIRE FORT ORDINAIRE
Une conversation qui avait eu lieu à Paris, quelque temps auparavant, entre Raoul Lernois et un de ses amis, fera connaître, par le m enu ce qu’il faut que l’on sache. — Mon bon ami, avait dit Lernois, je ne resterai p as une minute de plus à Paris. Ce n’est pas mon grand amour des plages qui m’entraîne ; non. Quoi qu’en disent les réclames des journaux, les agréments qu’offrent les bains de mer sont affreusement bornés et j’aimerais mieux rester avec vous tous, q ue d’aller me plonger dans l’onde amère avec des inconnus couverts de caleçons ridicu les. Mais, vois-tu, j’ai besoin d’air, de mouvement, de changement, en un mot. Je s uis furieux, exaspéré...  — Bah ! avait répondu l’ami, ton aventure nous est arrivée à tous, et tous nous l’avons procurée à d’autres. — Ah ! permets !... Une femme nous trompe, c’est d e règle ; mais faut-il encore que ce soit pour quelqu’un. Tandis que cette misérable fille, que j’ai choyée, dorlotée, retirée des mains d’un drôle qui la giflait, m’a tr ompé avec un crétin qui joue de la clarinette !... Non, tu conviendras que c’est dépas ser la mesure. — Gabrielle aime tant la musique !... Raoul haussa les épaules et se mit à marcher dans l e fumoir ; tandis que l’ami humait tranquillement un cigare en donnant, de son stick, de petits coups sur le bout pointu de sa bottine, avec la gravité d’un homme qu i accomplit un travail des plus sérieux.  — Mon cher, reprit Raoul, qui avait besoin de parl er pour soulager sa mauvaise humeur, tu sais ce que m’ont coûté mes folies de to ut genre ? Tu sais nos nuits passées au jeu, les écus envolés, les petites verti cales lancées par moi et devenues des horizontales de marque. Malgré toutes ces machi nes à ruine, il me reste encore soixante mille livres de rente, une santé de fer, u n physique que l’on veut bien trouver satisfaisant, et ving-huit ans. Eh bien, j’ai grand e envie de mettre tout cela à l’abri du pot-au-feu conjugal, parole d’honneur ! — Pourquoi ne pas te faire chartreux pendant que tu y es ?... — Mon ami, je ne plaisante pas. J’ai fini par trou ver stupide cette vie de polichinelle que nous menons tous. Entretenir des filles qui nou s trompent ; tromper des amis qui nous le rendent ; séduire des femmes qui se crampon nent à nous sous prétexte d’honneur sacrifié ; veiller quand les autres dorme nt ; dormir quand tout le monde travaille ; jeter notre argent par les fenêtres à t out propos et hors de propos ; vieillir en voulant continuer à faire les jeunes ; être l’objet des dédains et de la risée des gens raisonnables, la providence des cagnottes... c’est idiot, mon cher, grotesque, funambulesque !... Cette Gabrielle était charmante, adorable, conviens-en, Eh ! n’est-ce pas démoralisant de se voir... cornifié par un h omme mal peigné, qui a de gros doigts, un nez de travers et qui, pour comble de sé duction, suce un morceau de bois pendant six heures tous les soirs, dans un théâtre où les baignoires se payent quarante sous. — Mais, dame, que veux-tu, si Gabrielle aime la mu sique !  — La musique, elle l’adore, parbleu ! je le sais ; mais si ses oreilles en raffolent, son cerveau y est bigrement rebelle. Je lui avais d onné un professeur de piano ; au bout de trois mois elle ne connaissait pas encore l a différence entre une ronde et une triple croche. Si bien que, pour satisfaire à sa mé lomanie, puisqu’elle ne parvevait pas
à se jouer quelque chose, j’ai dû lui faire cadeau d’une énorme boite à musique. Une merveille, mon cher ! Vingt-quatre airs !... choisi s parmi les plus populaires... Tu comprends, pour Gabrielle...  — Oui, j’ai aperçu l’instrument chez elle ; un vra i bahut pour la grandeur... Enfin, c’est décidé ! Tu ne veux plus la revoir ? — Qui ? La boîte à musique ? — Mais non ! Gabrielle ?  — Ah ! jamais, par exemple ! Somme toute, mieux va ut que cela soit ainsi !... Elle eût été sage, convenable, fidèle... j’aurais peut-ê tre fait la bêtise de conserver avec elle des relations... Enfin ! — Alors ? — Alors, c’est décidé, je pars ce soir pour le Tré port. — Et tu reviens ?...  — Qui sait ! Cela dépendra des circonstances. Il p araît que l’on rencontre des jeunes filles au bord de la mer. Eh bien, si j’en r encontre une qui soit à mon gré et moi au sien, je me marierai. Je suis assez vert pour sa tisfaire les... fantaisies d’une jeune épouse... J’échapperai par là à ce danger suspendu sur la tête des vieux maris dont la... conversation faiblit trop vite au gré de leur femme. Dans ce cas, celles-ci doivent être excusées bien volontiers d’aller... converser ailleurs. Se marier vieux est une erreur et un danger : on court de gaieté de cœur ve rs un ridicule mérité. Jeune, on doit y échapper, trouver une femme charmante, bonne, fid èle. — Comme tu sens le vieux, mon pauvre ami !...  — Non ; seulement je commence à comprendre que la vraie vie est là. Du reste, entendons-nous : je ne vais pas chercher une femme, mais si je trouve... — ... Une occasion. — Occasion si tu le veux. Si je trouve donc une oc casion, je ne la manquerai pas !  — Allons, mon cher Raoul, bonne chance, en attenda nt que tu m’invites à la bénédiction nuptiale, qui vous sera donnée le... da ns l’église de... à... heures précises. Moi, je cours jusque chez Francine, je ne sais pour quoi ; mais ton homme à la clarinette m’a rendu méfiant. Adieu ! — Au revoir ! Et Raoul Lernois prit l’express de 5 heures 30 qui l’emmena au Tréport.
III
PREMIER INCONVÉNIENT DE LA BOITE A MUSIQUE
Depuis le sauvetage de mademoiselle Mercain, un moi s s’était écoulé, avons-nous dit, et ce mois, avons-nous ajouté, Raoul, le fin b oulevardier, l’avait passé en délicieux flirtage. Notre viveur n’avait, de sa vie, rencontré charmes plus affinés, plus délicats, plus excitants qu’en cette fille de bourgeois enrichis. Chez certaines natures de femmes, on trouve, sans que l’éducation, qui est un moyen a rtificiel, les y ait semés, les germes de toutes les qualités qui les rendent absolument a dorables. Blanche était une de ces natures. De plus l’éducation, qui fait alors l’offi ce d’un habile jardinier, était venue apporter son art à ces qualités natives, et avait a chevé de faire de la jeune fille une petite personne fort exceptionnelle. Raoul Lernois raffolait tout simplement de cette co quetterie naïve, de cette naïveté qui sait tout sans prétendre savoir, de ces façons simples de duchesse et de l’esprit endiablé de mademoiselle Blanche. Et puis enfin, il y avait bien aussi le souvenir ex quis de cette minute pendant laquelle il avait porté et serré contre sa poitrine ce corps qu’il avait pu, grâce à des circonstances dramatiques, juger et apprécier. Auss i ce trésor, entrevu, un bien court instant, il le voulait posséder ; et cette possessi on était devenue, désormais, l’unique objectif de sa vie. Toute la colonie des baigneurs du Tréport connaissa it Raoul et Blanche, cela va de soi. On les appelait volontiers les « fiancés du na ufrage ».  — Ah ! voilà la Demoiselle qui... Tiens ! c’est le Monsieur que... disait-on en les voyant passer. On n’est pas, en vain, le héros d’un fait divers pa lpitant. Il faut supporter le poids de sa renommée. Donc les deux jeunes gens s’aimaient très sincèreme nt et très ardemment. Leur mariage devait avoir lieu à Paris, au courant de l’ hiver suivant. A ce tableau enchanteur, il y avait une ombre. Quel est le tableau qui n’en a pas et quel est le t ableau qui serait enchanteur sans ombre. Seulement cette ombre semblait menaçante à R aoul. Mademoiselle Mercain avait déclaré à son fiancé qu’ elle serait jalouse même de son passé, et le père et la mère raffolaient trop de le ur fille pour ne point l’appuyer dans ce sentiment qu’ils jugeaient du reste être légitime. Raoul n’avait-il pas aimé ailleurs ? N’aimait-il pa s ici ou là ?  — Il doit avoir eu des maîtresses, et beaucoup ; i l est si joli garçon ! pensait madame Mercain.  — Mon gaillard n’a que vingt-huit ans ; il a le cœ ur chaud, les passions vives, méfions-nous ! se disait le futur beau-père. Et Blanche, de son côté, murmurait doucement au jeu ne homme en se promenant sur la plage : — Ah ! monsieur Raoul, si jamais j’apprenais que v ous avez aimé une autre femme, de ma vie je ne vous reverrais ! Raoul jurait comme un enragé qu’il ne comprenait pa s un pareil soupçon. Pour un peu, il aurait fait le serment qu’il n’avait jamais vu de près que sa nourrice. Au père et à la mère, il affirmait tout ce que ceux -ci voulaient. Mais, malgré toute
ses assurances et tous ses serments, il était loin d’être tranquille. Le souvenir de Gabrielle, de la jolie Gabrielle, de la rue Monceau, lui revenait et l’obsédait. Non pas souvenir de la femme !... La be auté et le charme de Blanche avaient bien effacé ceux de son dernier amour de ga rçon, parbleu ! Mais dans la boîte à musique qu’il avait si galamment offerte à Gabrie lle, à l’intérieur du couvercle, un cercle d’or entourait une photographie qui pouvait, sans exagération, passer pour compromettante. Qu’on en juge : Un jour qu’ils étaient en train de rire plus que de coutume, Raoul et Gabrielle s’étaient fait représenter dans la pose du fameux g roupe,Amour et Psyché, de Canova. Ils étaient aussi dépouillés de vêtements que des d ieux qui connaissent leur devoir, et leur ressemblance était frappante.