Les Vaincus victorieux
325 pages
Français

Les Vaincus victorieux

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Description

Mon âme a son secret, ma vie a son mystère ;
Un amour éternel en un moment conçu.
Le mal est sans espoir ; aussi j’ai dû le taire,
Et celle qui l’a fait n’en a jamais rien su.

Ainsi j’aurai passé pris d’elle inaperçu,
Sans cesse à ses côtés et pourtant solitaire,
Et j’aurai jusqu’au bout fait mon temps sur la terre
N’osant rien demander et n’ayant rien reçu.

Pour elle quoique Dieu l’ait faite douce et tendre.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Informations

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Date de parution 11 octobre 2016
Nombre de lectures 1
EAN13 9782346115761
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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À propos deCollection XIX
Collection XIX est liothèque nationaleéditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bib de France. Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigi eux fonds de la BnF, Collection XIXsiques et moins a pour ambition de faire découvrir des textes clas classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…
Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces e fonds publiés au XIX , les ebooks deCollection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.
Mademoiselle Peyre
Les Vaincus victorieux
Chaque vie est un champ de bataille où se livre, du jour de la naissance à celui de la mort, un combat dont l’homme est le héros... à m oins qu’il ne déserte. La lutte est toujours rude, souvent sanglante. Ceux qui ont accepté comme un titre de noblesse leu r liberté morale, et avec elle, le devoir et la responsabilité qui en découlent, ceux- là ont dù, en comprenant leur grandeur, sentir avec amertume leur incroyable faib lesse. C’est à eux que ce livre est adressé. F.A.
A vous, mon amie, qui avez bien voulu, la première, m’aider des conseils devotre expérience et m’encouragerpar votre bonne sympathie,je dédie ce livre dont vous vous êtes, avec raison, intitulée la marraine.
LE JOURNAL D’UN PROFESSEUR
Mon âme a son secret, ma vie a son mystère ; Un amour éternel en un moment conçu. Le mal est sans espoir ; aussi j’ai dû le taire, Et celle qui l’a fait n’en a jamais rien su. Ainsi j’aurai passé pris d’elle inaperçu, Sans cesse à ses côtés et pourtant solitaire, Et j’aurai jusqu’au bout fait mon temps sur la terre N’osant rien demander et n’ayant rien reçu. Pour elle quoique Dieu l’ait faite douce et tendre. Elle ira son chemin, distraite, sans entendre Le murmure d’amour élevé sous ses pas A l’austère devoir pieusement fidèle Elle dira, lisant ces vers tout remplis d’elle « Quelle est donc cette femme ? » et ne comprendra pas
FÉLIX ARVERS
Octobre 1862.
Me voici casé !... Arrivé de ce matin, entrant en f onction demain, désireux d’éviter les frais d’hôtel, je n’avais pas de temps à perdre . Aussi ai-je passé, ma journée à parcourir la ville et à tâcher de m’y orienter. Ell e m’a paru charmante. Je me suis fait conduire au lycée, jugeant que, puisque c’est là qu e doivent se dépenser mon temps et se concentrer mes intérêts, il était sage de me loger à son ombre. J’ai été bien inspiré ; dans une rue plus semblable à une rue de village qu’à celle d’une grande ville, formée d’un côté par une rangée de maisons u n peu basses, de l’autre par le mur du superbe jardin dont ce lycée privilégié est pour vu, j’ai trouvé à louer une gentille chambre en plein midi, splendidement meublée et à u n prix étonnant. Du soleil, de grands arbres sous ma fenêtre, des oiseaux qui chan tent... que me faut-il de plus ? Je suppose que des ménages d’ouvriers doivent habiter par ici, La rue, inondée d’un soleil encore brûlant, était déserte lorsque j’y su is arrivé ; la maison est modeste, mais de bonne apparence..., il n’y a que le prix qui me confond ; si tout est à l’avenant, ce sera ici le pays de cocagne des professeurs. Avant d’entrer dans cette nouvelle phase de mon exi stence, que l’on me dépeint comme devant être pleine d’obstacles, de difficulté s et d’épines, je sens le besoin de m’arrêter et de jeter un regard en arrière sur le c hemin déjà parcouru. A cette heure où la carrière s’ouvre devant moi, où toutes les ambit ions me sont permises, je veux inscrire sur ces pages d’où je suis parti. C’est de bien loin et de bien bas. Si humble que soit la place que j’occupe maintenant, la dista nce est grande cependant de cette position même à celle qui m’a vu naître, et du professeur de cinquième, au petit berger qui gardait, comme l’on dit chez nous, « ses ouaill es sur les prés. » Dans la grande ferme qui faisait de mes parents les plus riches pr opriétaires de notre village, il n’y avait pas de place pour les paresseux. J’ai grandi au milieu des bêtes dont je faisais mes compagnes de jeux et que tout petit j’ai appris à mener aux champs, les oies d’abord, les vaches ensuite, les grandes et bonnes vaches qui, baissant la tête, tournaient vers moi leur oeil endormi pour regarder dans l’herbe le petit diminutif d’homme chargé de guider leurs paisibles majestés. Lorsque le moment fut venu d’aller à l’école, pendant les mois d’hiver mon pèr e m’y envoya régulièrement et là je commençais à goûter le plaisir d’apprendre, le plus vif et le plus pur, peut-être le seul
que je goûterai jamais. Notre paroisse avait le bon heur d’avoir pour curé un homme, non-seulement bon, même excellent, mais plein d’int elligence, d’un esprit large et fin, d’une instruction solide, bien différent de ce que sont en général nos prêtres de campagne. Il se prit d’affection pour moi et me voy ant du goût pour l’étude, il unit ses efforts à ceux du maître d’école ; à eux deux ils n e tardèrent pas à me faire devancer mes compagnons. Toutefois, lorsque venait le printe mps, il fallait, sans rémission, quitter français et latin (car le curé m’apprenait le latin), et retourner dans les grandes prairies garder le troupeau paternel. Du reste cela ne me déplaisait pas ; j’aimais à me coucher sur l’herbe et à écouter tous ces bruits de la nature qui m’étaient familiers et qui me faisaient rêver... à quoi... je n’en sais trop rien... ; mais c’était agréable. J’avais environ dix ans lorsque survint l’événement tragique qui eut sur ma jeunesse, qui aura peut-être sur ma vie entière, un e influence ineffaçable. Ma mère avait eu du malheur, comme disent les paysans et, d es nombreux enfants qu’elle avait mis au monde, elle n’avait conservé que l’aînée, un e fille, et moi, le plus jeune. Il y avait donc entre ma sœur et moi une distance de prè s de dix années. Je la connaissais peu ; je savais seulement que la dame d u château voisin, charmée par sa jolie figure et son intelligence, l’avait prise à q uinze ans pour en faire une femme de chambre. Depuis, elle n’était revenue que de loin e n loin pendant quelques semaines, durant les étés que sa maîtresse passait presque en entier aux eaux et, même alors, il y avait tant de visiteurs au château qu’elle ne pou vait presque pas venir chez nous. Pendant ces courtes apparitions, Lisa était toujour s la même ; elle parlait le patois du pays avec sa bonne grâce d’autrefois et nous serrai t dans ses bras avec affection ; mais nous, même notre mère, intimidés par sa toilet te soignée, ses manières de dame et peut-être aussi, sans nous en rendre compte, par sa beauté qui ne nous était pas familière, nous nous taisions devant elle, car nous la sentions étrangère à notre vie, à nos intérêts ; aussi après quelques instants d’une conversation pleine d’embarras et de contrainte, la jeune fille nous embrassait et s’ en allait et ma mère la suivant des yeux sur le seuil de la porte, soupirait en disant : « C’est notre enfant... une belle fille... que Dieu la garde !... » Or, un soir du mois d’avril, alors que j’entrais da ns ma onzième année, tandis que, penché devant le feu, j’essayais d’apprendre la déc linaison latine que M. le curé m’avait fixée pour le lendemain, la porte fut rudem ent poussée du dehors et quelqu’un entra dans la cuisine. Je ne me retournai même pas ; dans une ferme aussi considérable que l’était la nôtre, les allées et ve nues sont assez fréquentes pour ne plus attirer l’attention. Mais ma mère, qui au même instant arrivait du côté opposé poussa un cri terrible et la jatte de lait qu’elle portait, échappée à ses mains, se brisa sur les dalles. — C’était ma sœur qui était entrée ; enveloppée dans la grande mante que portent les femmes du pays, elle se tenait debo ut prés de la porte. Le visage pâle et les lèvres tremblantes, elle fit quelques pas en avant.  — Je vous ai fait peur, mère, dit-elle d’une voix très-basse et en essayant de sourire ; j’ai quitté ma place... très-subitement.. . et me trouvant sans asile, je suis revenue... Ma mère s’était assise, comme si elle ne pouvait se soutenir. Ma sœur s’agenouilla devant elle et reprit encore plus bas : — Je suis revenue... Incapable de finir sa phrase, elle cacha sa tête su r les genoux de notre mère ; j’entendis un sanglot si déchirant que je me mis à trembler. Je vois encore le mouvement de la vieille paysanne ; elle étendit ses deux bras en avant, comme pour cacher sa fille et d’une voix haute et brève :
— Va donner à manger aux bêtes, petit... va vite e t ferme la porte. Comme, depuis longtemps, les bêtes à deux et à quat re pattes étaient couchées, je compris que l’on voulait se débarrasser de ma prése nce ; en un clin d’œil je fus dehors et ne sachant où me réfugier, car il tombait une espèce de giboulée glacée que le vent me poussait au visage, je m’en allai dans l ’étable chercher la société de mes amies les vaches. Là, j’eus tout le loisir de médit er. Qu’était-il arrivé à ma sœur ? j’avais le cœur serré de cette terreur que le mystè re cause aux enfants et je n’osai bouger que lorsque la voix de ma mère me rappela : — François ! En rentrant dans la cuisine, je cherchai des yeux L isa, elle n’y était plus. Mon père, assis dans la vaste cheminée, le coude sur son geno u et le menton dans sa main, regardait fixement la flamme qui montait. Les trava illeurs de la ferme, autour de la grande table, mangeaient en silence le souper que m a mère leur servait, allant et venant autour d’eux, sa grande taille bien droite, avec des mouvements de statue ambulante. Elle me donna le mien dans le coin de l’ âtre, en face du père sur lequel je jetais de craintifs regards, car c’était un homme d ur, au moins en apparence, et je dois avouer que j’en avais un peu peur. Je me demandai c e soir-là ce qu’il voyait dans le brasier ardent qui pût allumer dans ses yeux cette expression de colère sombre et sauvage que je ne me souvenais pas d’y avoir jamais vue. Pendant les semaines qui suivirent je n’obtins aucu n éclaircissement. Ma sœur passait ses journées dans une petite pièce au fond de la maison où ma mère entrait de temps en temps pour ranimer le feu, mais, au moi ns en ma présence, elle lui adressait rarement la parole. Pour moi j’avais pris l’habitude, à mon retour de l’école, d’aller m’asseoir auprès de Lisa, trouvant agréable d’avoir un auditeur toujours attentif, jamais trop occupé pour entendre ce que j’avais à raconter. Tout entier à mes récits, je ne prenais pas garde à ce que faisait la jeune fille. Un soir cependant que je venais de lui dire les aventu res du jour, en levant la tête vers elle pour m’assurer de son attention, mes yeux tomb èrent sur l’ouvrage qu’elle avait terminé ; elle le tournait dans ses doigts fins et blancs, et sur son visage il y avait comme l’ombre d’un sourire. Malgré mon inexpérience en pareille matière, je m’é criai :  — Qu’est-ce que c’est donc, sœurette, que ce petit bonnet de poupon que vous venez de faire là ? Elle tressaillit et étendit ses deux mains sur le p etit béguin, comme ma mère avait étendu les siennes sur sa tête, à elle, le jour de son arrivée. Une rougeur brûlante lui monta au visage et elle répondit d’une voix un peu émue : — Manque-t-il d’enfants dans ce village à qui ce p etit bonnet pourrait convenir ?... Quelques jours plus tard, l’école se ferma pour moi et je repris mes longues journées solitaires en compagnie de mes paisibles b êtes. Je ne vis plus ma sœur et cela me manqua, car peu à peu je m’étais attaché à cette silencieuse et douce créa-turc dont je voyais souvent couler les larmes, et q ui me faisait rêver à des douleurs inconnues sur lesquelles s’exerçait mon imagination . Du reste, à peine mon père et ma mère disaient-ils à présent plus de trois parole s par jour ; d’une manière ou d’une autre le vide se faisait autour de nous ; le curé s eul, notre bon et brave curé, venait fréquemment dans notre maison assombrie ; il entrai t tout droit dans la chambre du fond, là où était ma soeur et y restait longtemps.. . A partir du moment dont je parle, partant dès l’aube, ne revenant qu’à la nuitée, je ne sus plus ce qui se passait au logis. Une après-midi, à la fin de juin (la matinée avait été brûlante), j’étais couché sur la
pente d’un coteau dont l’herbe fine et drue s’étend ait comme un velours autour de moi. De grands arbres donnaient ombre et fraîcheur à cet te délicieuse retraite que j’affectionnais entre toutes et qu’on nommait dans le pays le Clos aux Aulnaies. On entendait couler au pied de la colline un ruisseau, étroit, mais profond et rapide comme un torrent ; le bruit monotone de ses eaux me berçait doucement, j’avais sous la tête un livre que je m’imaginais lire, et à demi endormi, je levais de temps en temps les yeux pour compter mes vaches dont les cloches a rgentines troublaient seules avec le ruisseau le grand silence de la nature... T out à coup, j’entendis derrière moi le pas précipité de quelqu’un qui descendait en couran t ; je n’eus que le temps de me dresser sur mes pieds ; ma sœur était devant moi ; comme le jour de son arrivée, sa mante lui couvrait les épaules et elle la tenait de s deux mains serrée sur sa poitrine ; sa tète était découverte sous l’ardeur de ce grand soleil ; la rapidité de sa course avait défait ses cheveux que je n’avais jamais vus ainsi, splendides, ondés, noirs comme l’aile du corbeau ; ses yeux démesurément ouverts, étaient fixes, ses narines et ses lèvres palpitaient. Elle était d’une beauté effraya nte ; la stupeur me cloua sur la place.  — Petit, dit-elle d’une voix frémissante ; une de ses mains crispées sur sa mante s’en détacha et se posa sur ma tète qu’elle attira contre son cœur si brusquement que je faillis crier ; elle se pencha sur moi ; je sent is son souflle sur ma joue. — Petit... tu seras un homme un jour ?... — Oui. Je n’osais ni bouger ni respirer. — Pense à moi quand tu seras un homme... pour ne f aire jamais à aucune femme ce que tu n’aurais pas voulu qu’on fit à ta sœur... Puis, m’éloignant d’elle tout à coup, mais en reten ant ma tête entre ses mains, elle me regarda dans les yeux.  — Tu en verras de bien malheureuses, de bien coupa bles... plus méprisables que la boue de tes pieds... ne les écoute pas, enfant, ne les suis pas... mais respecte-les, par pitié ! promets-moi !  — Je promets, dis-je en pleurant, car j’avais peur . Mais pourquoi me dis-tu ça, sœurette ? Où vas-tu ? Elle, sans répondre, continua avec égarement : — Si tu m’aimes encore quand tu seras grand et que tu sauras ce que j’étais et qu’il t’aura dit... ce qu’il vient de me dire... à moi, a h ! mon père ! mon père ! En poussant ce cri désespéré, elle pressa son front de ses mains jointes, répéta encore : « N’oublie pas !... » et disparut dans le fourré, reprenant cette course folle, précipitée, interrompue à ma vue, descendant toujou rs vers le petit vallon au fond duquel coulait le ruisseau. J’entendis, encore un i nstant, sa respiration haletante comme celle d’une biche aux abois, et je fis un mou vement pour la suivre. Mais deux de mes vaches avaient profité de ce moment de distr action pour passer dans le pré voisin où il y avait du fourrage presque mûr ; sais i de terreur à l’idée du dégât qu’elles allaient y faire, je me jetai à leur poursuite. Les bêtes furent longues et difficiles à ramener ; elles laissèrent dans le foin fleuri de l ongs sentiers foulés et quand je fus parvenu à les faire rentrer dans le clos des Aulnai es, je contemplai avec effroi les preuves visibles du passage de leurs massives perso nnes. Encore troublé par l’apparition de ma sœur, échauffé, honteux, inquiet , je rassemblai mon troupeau et me mis en devoir de le ramener à la maison à cette heu re extraordinaire, pleurant et gémissant le long du chemin. Comme rapprochais de l a ferme, je vis ma mère debout sur le seuil, le curé était auprès d’elle ; de la m ain ils abritaient leurs yeux et regardaient au loin dans les sentiers des hommes qu i couraient, s’éloignant dans
différentes directions. Dès que ma mère m’aperçut, elle s’élança vers moi. — François, cria-t-elle, as-tu vu...  — Oh ! mère, sanglotai-je sans la laisser achever, Bru nette et la génisse sont entrées dans la prairie au père Thomas et elles ont foulé le foin, parce que ma sœur est venue, et elle courait, elle m’a parlé, j’ai eu peur, et les vaches... — Ta sœur, répéta ma mère en me secouant par l’épa ule, où, l’as-tu vue ? — Dans le pré aux Aulnaies... elle avait l’air malade, elle courait... Ma mère, pâle comme une morte, essaya de prononcer une autre question qui expira sur ses lèvres, le curé vint à son aide.  — Mon enfant, dit-il, parlant avec douceur mais fo rt vite, de quel côté, au nom de Dieu... — Du côté du ruisseau. Ma mère leva ses deux bras au-dessus de sa tète par un geste de désespoir en poussant un cri si strident qu’un des hommes moins éloigné que les autres l’entendit et se retourna.
— Au ruisseau ! au ruisseau des Aulnaies !
Le messager agita son bonnet pour faire signe qu’il avait entendu et disparut. Nous suivîmes ma mère. dans la maison ; elle allait , venait, avec des mouvements d’automate et une pâleur livide ; elle alluma le fe u, étendit devant la cheminée des couvertures de laine qu’elle alla arracher à nos li ts, puis sortit de la cuisine : un moment après, entendant un bruit étrange dans la pi èce au-dessus, je montai, me glissant le long des murs ; je la vis qui avait tir é du grenier l’humble barcelonnette d’osier dans laquelle elle avait couché tous ses en fants ; de ses mains tremblantes elle la garnissait de tout ce qui était nécessaire. Un doigt dans ma bouche je regardais toujours, lorsque ma mère, tournant les yeux vers l a fenêtre, laissa tomber la petite couverture qu’elle tenait et, me poussant de côté, descendit comme l’éclair. Je la suivis ; personne ne pensa à m’écarter ; sais i d’horreur, je vis quatre de nos valets de ferme traverser la cuisine chargés d’une espèce de civière formée avec quelques branches d’arbres encore toutes garnies de leurs feuilles vertes. La mante de ma sœur recouvrait en entier le corps qui y étai t couché, l’eau tombait goutte à goutte de ses plis épais et lorsque le lugubre cort ége eut passé devant moi, je vis pendre, entre les branches, de longues mèches mouil lées de cheveux noirs. Oh ! Dieu, quelle journée ! A partir de ce moment, mon père, comme foudroyé, se courba et devint un vieillard ; il n’y eut plus moyen de lui faire passer le seuil de la maison. Ma mère resta debout et sur elle retomba tout le fardeau ; nous ne la vîmes plus ni pleurer ni sourire. Peu de temps après, on me fit quitter le pays pour me plac er à la ville voisine, dans une école supérieure d’abord, puis au lycée ; toujours d’aprè s les conseils de mon bon ami le curé qui ne me perdait pas de vue. Enfin avec le te mps, je me retrouvais jeune homme étudiant à Paris. Pendant ce premier hiver d’indépe ndance dans la grande ville, j’eus plus d’une occasion de me souvenir de l’étrange pro messe que ma pauvre sœur m’avait arrachée, de la comprendre et de la tenir. Un point cependant me surprenait toujours davantage, parce que je ne parvenais pas à l’éclaircir. Quel rapport y avait-il entre notre Lisa, et les misérables créatures sur l esquelles, au dernier moment, elle avait voulu étendre sa protection ? Qui donc pouvai t l’avoir poussée à ce lugubre rapprochement auquel il était trop évident que sa r aison n’avait pas résisté ? — Mon cœur battait d’indignation à l’idée seule qu’elle-m ême avait pu faire une pareille confusion, et il se serrait de pitié en songeant au x tortures morales qui avaient dû en résulter. Lorsque l’été me ramena au pays, j’y alla is bien déterminé à connaître enfin