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Les Veillées de l'ouvroir

De
324 pages

Mes enfants, dit Mme de Merville en s’asseyant au milieu des jeunes filles que déjà elle regardait comme sa famille d’adoption, j’ai remarqué avec peine que plusieurs d’entre vous, soit par irréflexion, soit par ignorance, se sont livrées, avant mon entrée ici, à des lectures propres à égarer leur esprit, et dont les mauvaises impressions ne sont pas encore entièrement effacées. Je veux donc vous montrer aujourd’hui le danger d’un aussi funeste passe-temps, convaincue que vous y renoncerez toutes à l’avenir, dans l’intérêt de votre repos comme de votre salut, et peut-être aussi parce que vous ne voudrez pas affliger celle qui ressent pour vous l’affection d’une mère.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos deCollection XIX
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ER CHARLES I ET O. CROMWELL
Charles les prit sur ses genoux et leur partagea quelques joyaux
Catherine Woillez
Les Veillées de l'ouvroir
me MMerville habitait Paris en 1835, et se trouvait âgée de trente ans, lorsqu’elle de eut le malheur de perdre, avec un mari tendrement a imé, toutes les ressources sur lesquelles elle avait compté pour élever l’enfant dont elle était mère. Jusqu’alors la vie de cette dame avait été parfaitement heureuse, et ses relations dans le monde aussi douces qu’agréables ; mais la prospérité qui s’enfuit nous laisse rarement les amis qu’elle nous a faits. Au moment de son désastre, l’infortunée veuve fut délaissée par ceux-là mêmes qui s’étaient montrés le plus empressés à lui plaire ; et peu s’en fallut qu’ils ne lui cherchassent des torts, afin de se dispenser de la plaindre. Du reste, un tel abandon, quelque odieux qu’il fût, n’ajouta rien à la douleur de Mme de Merville. Tout entière au sentiment de sa perte, el le ne vit dans les déceptions que le monde lui faisait éprouver qu’un utile enseignement ; et, comme elle était douée d’une piété solide, loin de se laisser abattre, elle cher cha dans l’accomplissement de ses devoirs l’unique consolation qui lui restât. Le plus pressé était de trouver sur-le-champ des mo yens d’existence pour sa fille, âgée de huit ans, et pour elle-même. Son instruction ainsi que ses talents variés lui eussent facilement obtenu un. emploi de sous-maîtresse dans quelque pensionnat renommé, où sa Sophie eût pu être élevée sous ses yeux ; mais cette situation précaire les v ouait l’une et l’autre à une longue me dépendance, et peut-être par la suite à une séparation que M de Merville voulait éviter à tout prix. Elle préféra donc la modeste direction d’un ouvroir de lingerie ; on lui en offrit la clientèle et le matériel à des conditions modéré es, que la vente de son mobilier lui permit de remplir. Renoncer à son rang, à ses habitudes d’élégance, à toutes les jouissances du luxe ; se transformer subitement en une simple ouvrière ; se livrer sans partage à des travaux manuels, regardés naguère comme un délassement ou une fantaisie, à coup sûr ce sont là de ces sacrifices qui demandent une certaine force d’âme ; et lorsqu’une pauvre mère est forcée d’y associer son enfant, pour lequel elle avait pu former d’autres espérances, me ils lui deviennent doublement pénibles. Aussi M de Merville, en prenant possession de son nouvel établissement, se sentit le cœur bien oppressé. Jusque-là, pourtant, nulle inquiétude sérieuse ne s’était présentée à son esprit en ce qui concernait la direction des jeunes filles de do uze à seize ans qui composaient l’ouvroir. On lui avait assuré que toutes pratiquaient leurs devoirs religieux ; on lui avait prouvé en outre que déjà il se trouvait parmi elles d’excellentes ouvrières, et ses informations n’étaient pas allées plus loin. Mais, lorsqu’elle fut installée au milieu de ces jeunes filles, lorsqu’elle vint à découvrir leur va nité, leur ignorance, les habitudes choquantes qu’on leur avait laissé contracter, soit dans leur langage, soit dans leurs manières, elle regarda sa Sophie avec un inexprimable sentiment d’angoisse, et sa peine secrète s’en. augmenta. Ne pouvant toutefois revenir sur le parti qu’elle avait embrassé, elle promit d’apporter à un pareil état de choses toutes les améliorations qui seraient en son pouvoir, demandant au Ciel de la soutenir dans cette tâche difficile. Ses premiers soins se portèrent sur la mauvaise adm inistration de l’atelier : elle en réforma les abus, sans s’inquiéter si quelques-unes de ces réformes nuisaient à ses bénéfices ; puis, tout en montrant à ses élèves une véritable sollicitude, de la bonté, de la douceur, elle en exigea en revanche une obéissance passive, de la politesse, des égards réciproques, et les astreignit chaque matin, pendant deux heures, à des études suivies dont elle eut l’art de les rendre avides en leur en démontrant l’utilité. Malgré cette première réussite, un grave inconvénient surgissait encore dans l’ouvroir. Plusieurs des jeunes filles qui en faisaient partie y payaient une petite pension et ne le quittaient pas ; c’étaient les moins âgées ; pour c elles-ci la répression semblait facile.
Quant aux autres, venant du dehors, elles pouvaient apporter chaque jour au milieu de leurs compagnes quelques-unes des mauvaises influen ces reçues au sein même de leurs familles ; aussi ce fut à combattre ces funestes impressions que dut principalement s’attacher la sage maîtresse. Elle savait que se borner aux conseils, aux raisonn ements, est d’ordinaire un moyen peu efficace pour corriger la jeunesse de ses défauts et lui inculquer les sentiments dont on veut l’enrichir : c’est par des exemples, par des lectures ou des récits attachants, par des tableaux qu’elle puisse toucher, pour ainsi dire, qu’il faut parler à son imagination et à son cœur. Lui démontrer par des faits le danger des mauvais penchants ; lui présenter l’héroïsme de la vertu dans toutes les conditions d e la vie, le bonheur que l’on trouve dans l’accomplissement du devoir, l’empire que l’on peut obtenir sur soi-même par une volonté appuyée sur l’amour du salut, telle devrait être la pensée dominante, le but de toute personne appelée à diriger l’éducation morale de cette intéressante jeunesse, si facile à égarer, mais si facile à ramener au bien, dès qu’on sait le lui faire priser ce qu’il vaut. me Ce fut donc ce mode d’éducation qu’adopta M de Merville pour ses élèves. Ne pouvant se passer de leur travail, puisqu’il était l’unique source de son bien-être, elle voulut suppléer par des récits aux lectures qu’elle ne pouvait leur faire suivre. Heureusement sa mémoire était très-ornée. Elle avai t beaucoup lu et avec fruit, notamment laVie des saints.Aussi s’imposa-t-elle la tâche de raconter chaque jour à ses jeunes ouvrières une de ces histoires édifiantes, e n y mêlant les réflexions et les préceptes qui pouvaient le mieux en faire ressortir l’utilité. Ne se bornant pas à ce genre de récits, l’excellent e maîtresse réserva pour les veillées, qu’elle voulait rendre doublement fructueuses, ceux qui lui parurent renfermer un but moral, et qui pouvaient également exciter dans le cœur de ses élèves une noble émulation. Témoin des succès qui couronnèrent toujours ses gén éreux efforts, j’ai rédigé quelques-unes de cesVeillées de l’ouvroir,espérant que mes jeunes lecteurs, à quelque condition qu’ils appartiennent, pourront y puiser a ussi d’utiles enseignements, et qu’ils me sauront gré de les avoir publiées.
PREMIÈRE VEILLÉE
DANGER DES MAUVAISES LECTURES
me Mes enfants, dit M de Merville en s’asseyant au milieu des jeunes fil les que déjà elle regardait comme sa famille d’adoption, j’ai re marqué avec peine que plusieurs d’entre vous, soit par irréflexion, soit par ignorance, se sont livrées, avant mon entrée ici, à des lectures propres à égarer leur esprit, et don t les mauvaises impressions ne sont pas encore entièrement effacées. Je veux donc vous montrer aujourd’hui le danger d’un aussi funeste passe-temps, convaincue que vous y re noncerez toutes à l’avenir, dans l’intérêt de votre repos comme de votre salut, et p eut-être aussi parce que vous ne voudrez pas affliger celle qui ressent pour vous l’affection d’une mère. Ne vous y trompez pas, mes chères enfants, si un bon livre est un ami propre à nous faire aimer la vertu et à nous apprendre à la prati quer, un mauvais livre est un ennemi d’autant plus dangereux, qu’il couvre de fleurs le précipice vers lequel il nous entraîne. Aussi c’est avec raison qu’un médecin moraliste a dit : « Chercher par ses écrits à rendre le vice aimable, ce n’est pas seulement une faute, 1 c’est un crime de lèse - humanité, une véritable tentative d’empoisonnement social . » « Il est difficile à un père de famille, dit un autre moraliste, de ne pas regarder comme un ennemi personnel l’auteur d’un mauvais livre qui portera la corruption dans le cœur de 2 ses enfants . » Cela n’est que trop vrai, mes jeunes amies, et, à l’appui de ces réflexions, on pourrait vous offrir mille exemples des effets déplorables produits sur la jeunesse par ces sortes d’ouvrages. Je veux aujourd’hui vous en citer un. Louise Kroner était une charmante enfant de quinze ans environ, lorsqu’elle eut le mal-beur de perdre son père, honnête ouvrier du faubour g Saint-Antoine, qui s’était plu à l’élever dans la pratique du bien, et qui lui avait inspiré, par ses conseils comme par son excellente conduite, l’amour de l’ordre et du travail. Jusque-là tout avait prospéré dans le ménage des parents de la jeune fille. Elle s’était adonnée, auprès de sa mère, au métier d’ouvrière en robes, et y était devenue assez habile pour que leurs travaux en commun pussent suffire à leur modeste situation. Malheureusement le profond chagrin ressenti par la pauvre veuve en perdant le compagnon de sa vie, ne tarda pas à altérer sa santé. Louise dut alors redoubler de zèle et d’assiduité au travail pour parer à cette double affliction ; elle y réussit. Pendant une année entière, la courageuse enfant don na à sa mère les témoignages du dévouement le plus louable ; elle parvint même, par sa tendresse et ses soins, à raffermir cette âme abattue. Oh ! comme alors la jeune fille se sentait heureuse ! avec quelles douces pensées elle reprenait sa tâche chaque matin ! Oui, croyez-moi, mes enfants, dans l’accomplissement du devoir il y a des joies ineffables qui toujours nous paient comptant de nos efforts ou de nos sacrifices. Aussi Louise, loin de se plaindre de sa situation, ne cessait d’en remercier le Seigneur ; les seuls vœux qu’elle formât étaient de voir sa mère moins triste, et de ne jamais manquer d’ouvrage. Il faut dire que jusque-là, grâce à son genre de vi e, aux bons exemples dont elle se trouvait entourée, l’innocente enfant avait eu le b onheur d’échapper au contact du monde, ainsi qu’aux trompeuses lumières contenues d ans les livres dont je viens de parler. Mais, hélas ! elle achevait à peine ses dix-sept ans, lorsqu’un de ces livres vint à tomber entre ses mains. C’était un de ces romans éc hevelés où les plus décevantes fictions s’accumulent, s’enchaînent avec un art perfide, et où le vice emprunte hardiment
le langage de la vertu, pour intéresser, pour captiver plus sûrement les âmes candides qu’il se plaît à séduire. Louise lut l’ouvrage avec cette curiosité avide qui, pour ces sortes de lectures, ne tarde pas à devenir insatiable ; elle en demanda d’autres du même genre, et peu à peu le poison s’infiltra dans son cœur. Tout dès lors lui parut changé, rapetissé autour d’ elle. Sous le charme de ses nouvelles impressions, elle devint distraite, orgueilleuse même. Ses pensées, naguère si pures, prirent leur essor dans le pays des chimères, et le travail, qu’elle avait tant aimé, ne lui parut plus qu’un assujettissement odieux, pu isqu’il portait obstacle à son goût favori, auquel cependant une partie de ses jours et de ses nuits se trouvait consacrée. Il était impossible qu’un pareil état de choses existât sans que les intérêts du ménage en souffrissent : les pratiques se plaignirent, l’o uvrage devint rare, et la pauvre mère, quoique d’un caractère excessivement faible, fit entendre de sévères remontrances. Elles furent inutiles : on eût dit qu’une sorte de vertig e s’était emparé de la malheureuse enfant : livrée aux idées les plus folles, sans ces se elle se comparait aux diverses héroïnes dont on lui retraçait les surprenantes ave ntures, et elle ne désespérait pas de voir arriver un beau jour pour elle-même quelqu’une de ces merveilleuses péripéties qui la porteraient infailliblement au sommet des grande urs et de toutes les félicités imaginables. Au milieu de tant d’aberrations, Louise, vous le pe nsez bien, mes enfants, avait complétement perdu l’amour de la prière et de ses autres devoirs religieux. Sa foi s’était éteinte dans les vaines déclamations de ses auteurs chéris, sans quoi Dieu l’eût éclairée par la voix de ses ministres, et lui eût donné la f orce de résister à une aussi funeste passion. Cependant la misère, inévitable suite de la fainéan tise, ne tarda pas à lui infliger un cruel châtiment. L’ouvrage manqua tout à fait : l’infortunée mère fut donc contrainte de vendre, pièce à pièce, le modeste mobilier acquis par de longues années de travail ; les vêtements y passèrent à leur tour, car il fallait du pain... Une telle extrémité réduisit la veuve Kroner au dés espoir ; elle retomba malade, et Louise put alors mesurer l’abîme où sa folie les avait plongées l’une et l’autre. Alors aussi un éclair de raison lui revint : l’amour filial reprit un moment le dessus ; elle se promit de renoncer à ces fatales lectures qui lui avaient fai t perdre le temps qu’elle eût dû consacrer à un travail productif ; mais le mal était fait ; elle ne savait comment le réparer. Sur ces entrefaites, un honnête ouvrier, nommé Bast ien, qui se trouvait allié à la famille Kroner, vint, après une longue absence, ren ouveler avec elle ses anciennes relations d’amitié. Ce jeune homme, d’un extérieur assez peu séduisant, possédait néanmoins les qualités les plus attachantes : c’était une de ces âmes d’élite qui, dans toutes les situations de la vie, sont capables du plus noble dévouement. Il avait admiré autrefois les vertus naissantes de sa jeune parente, son assiduit é au travail, sa soumission envers ses parents ; et, lorsqu’il s’aperçut du dénûment dans lequel elle était tombée, ainsi que sa mère, sans en chercher la cause il résolut aussi tôt de les arracher au malheur en devenant leur soutien. « Accordez- moi la main de votre Louise, dit-il un soir, sans préambule, à la veuve Kroner, avec laquelle il se trouvait seul ; je m’ef forcerai de la rendre heureuse, n’en doutez pas, cousine. De cette façon, vous aurez un enfant de plus qui vous aimera, qui travaillera pour vous. J’ai quelques épargnes ; on dit que je ne suis pas mauvais ouvrier ; puis je ne boude pas à l’ouvrage, et je vous promets de redoubler de zèle pour que vous ne manquiez jamais ni l’une ni l’autre du nécessaire. »
Cette offre si franche, si généreuse, toucha jusqu’aux larmes la mère de Louise. « Quoi ! cher Bastien, s’écria-t-elle, vous ne reculez pas devant notre pauvreté ?  — Au contraire, cousine, répondit le brave jeune h omme, c’est justement là ce qui m’attire : je veux me donner la joie d’embellir vos vieux jours. » A ces derniers mots, la veuve n’hésita plus ; elle donna son consentement, dont Bastien, toutefois, ne voulut pas se prévaloir avant qu’elle eût sondé les dispositions de sa fille. Il se retira donc, afin de laisser à celle-ci une entière liberté. En agissant ainsi, le généreux Bastien était loin de soupçonner les sentiments ou plutôt les goûts insensés de cette fille romanesque ; certes, s’il les eût connus, il se serait bien gardé de lui confier le soin de son bonheur. A la vérité, Louise, je vous l’ai dit, commençait à comprendre le tort qu’elle s’était fait en négligeant son travail ; mais ses illusions, ses folles espérances persistaient ; loin de les combattre, elle leur souriait, même au sein de sa misère. Aussi reçut-elle avec dédain l’offre que lui faisait l’honnête ouvrier, et il s’ensuivit ce soir-là une scène très-vive entre elle et sa mère. Enfin celle-ci l’emporta. Cédant à la nécessité et se posant en victime, Louise se laissa conduire à l’autel. Sa froideur, sa tristesse, furent attribuées par la veuve Kroner à une timidité habituelle ; et le. nouvel époux, complétement abusé sur l’objet de son choix, ne fit en ce moment aucune remarque qui pût l’inquiéter pour l’avenir. Toujours guidé par cette généreuse confiance, Bastien, en se mariant, ne se contenta pas de mettre ses épargnes, montant à deux mille francs, entre les mains de Louise ; il voulut que cette somme, fruit de ses labeurs, servî t à lui procurer le bien-être dont il l’avait vue privée avant leur union. En même temps il se montra si peu exigeant dans ses propres besoins, si délicat dans ses prévenances journalières, qu’assurément toute autre femme douée de quelque bon sens n’eût pu s’empêcher d’admirer les qualités de cet excellent homme et de lui vouer toute son affection. Il n’en fut pas ainsi. Sans doute Louise ne pouvait rien objecter contre les vertus, contre la bonté de son mari ; mais, le comparant sans cesse aux héros qu’elle avait vus briller dans les romans, elle n’éprouvait pour l’hu mble ouvrier, aux manières rondes, au langage simple et sans art, qu’une froide estime, q ui bientôt ne l’empêcha pas de se montrer fort maussade envers lui. Ce n’est pas tout : pour se consoler de la perte de ses rêves dorés et de ses peines imaginaires, elle reprit furtivement les lectures auxquelles elle s’était promis de renoncer. Dès lors les soins du ménage, les travaux, dont son mari lui avait facilité le retour, lui parurent de nouveau fastidieux, insupportables même, et son éloignement pour Bastien augmenta. De son côté, celui-ci, né pour les douces affection s de la famille, pour cet échange réciproque de soins et de prévenances qui seuls peu vent assurer le bonheur de toute union, n’avait pas tardé à s’apercevoir de l’indifférence ou plutôt de l’insigne ingratitude avec laquelle on le traitait ; aussi une douleur po ignante se glissa dans son âme. Cependant, comme il était ennemi de toute violence, il se borna à faire entendre de justes représentations, espérant encore ramener sa femme insensée au sentiment de ses devoirs. Ayant échoué dans ses généreux efforts , il finit par s’abandonner à un profond désespoir, et il résolut de fuir pour jamais celle qui avait si indignement abusé de sa généreuse confiance. Voulant néanmoins, en la quittant, lui donner une dernière preuve de la bonté de son cœur, il lui envoya le prix d’un engagement contracté dans un corps de marine, et il partit. Un an après, Louise recevait son acte mortuaire. me Vous frémissez, mes enfants, continua M de Merville, oui, vous comprenez, n’est-ce
pas ? quels durent être les remords de cette malheureuse Louise, ayant à s’accuser de la fin prématurée de son mari, de l’homme excellent dont elle avait payé la tendresse et les bienfaits par tant d’ingratitude ! Alors sans doute elle eut horreur de ces lectures pernicieuses qui avaient égaré son cœur et son espr it ; mais ce retour sur elle-même arrivait trop tard ; il ne lui était plus donné de réparer ses fautes autrement que par le repentir. Pour comble de maux, l’infortunée se prit à aimer l a mémoire de Bastien, de celui qu’elle avait orgueilleusement dédaigné lorsqu’il é tait vivant, et ses sentiments s’exaltèrent au point que sa faible raison ne put y résister. Elle mourut à l’âge de trente - six ans, dans la se ction des folles, à l’hospice de la Salpêtrière, où sa mère, accablée par la douleur et l’indigence, alla aussi terminer ses jours.
r 1Descuret,Le D Médecine des passions.
2M. de Bonald,Pensées.